Où une attaque de pirates avec des dragons en liberté n'est peut-être pas le bon moment pour discuter féminisme radical…
Tyrion
La première volée fracassa les briques avec un rugissement - de façon appropriée, soupçonna-t-il - semblable à celui d'un dragon. La deuxième et la troisième suivirent sur ses talons enflammés, carbonisant le ciel d'un orange brûlé et projetant une enclume de fumée qui se dressa en l'air. Elles ne pouvaient provenir des catapultes de Yunkaï ; les infinies petites formes sombre qui envahissaient le ravage les avaient changes en autant de cadavres vêtus de tokars. Quant à la flotte volantine, elle était en train de couler ou déjà au fond, des torrents de flammes vomis par les espars tandis que des marins au visage tatoué nageaient désespérément pour sauver leurs vies. Les krakens avaient toujours été adeptes de telles pratiques ; ils avaient brûlé les navires Lannister dans leur port durant la rébellion de Lord Balon, après tout.
Duquel de ces enfoirés s'agit-il ?
Lord Balon lui-même avait connu une mésaventure avec un pont, ses fils étaient morts, et de ses trois frères survivants, Aeron avait viré religieux, ce qui laissait soit Victarion soit Euron.
Si c'est Victarion, on est dans la merde. Si c'est Euron, on est dans la merde et damnés en prime.
Tyrion devait penser à cela, penser à se tirer, ainsi que Penny, des fortifications et revenir à la sécurité risible de l'hostel. Autrement il penserait à ce qui venait de se passer entre eux, ce qu'il avait appris, et il était assez certain que cela dégagerait les derniers restes fragiles de sa santé mentale pour de bon. Il la porta et la traîna à travers la cour, entendant le cri et l'impact quand une autre boule de feu frappa directement au-dessus d'eux.
Nous n'allons pas avoir besoin des dragons à ce train-là.
Ils seraient les premiers à mourir, piégés ici contre les murs de la cité, qui allaient être franchis dans les minutes qui suivaient. La seule incitation que les Fils Cadets avaient à le sauver serait tout l'or qu'il leur avait promis, et ils n'en avaient aucune pour sauver Penny.
Sauf si je leur dis de le faire.
Tyrion se jeta contre la porte de l'hostellerie avec un grognement de douleur. Crûment il pensa à la dernière bataille à laquelle il avait eu la tuile d'être mêlé, navires en feu compris. Mais ils avaient alors brûlé sur son ordre, ce qui était assez différent.
Au moins il n'y a pas de Ser Mandon dont je doive me garder cette fois.
Pod l'en avait sauvé ; quel dommage que le garçon fût probablement mort. Il songea à Sandor Clegane montrant sa lâcheté et refusant de mener une autre sortie dans les flammes, et comment il avait juré de le faire à sa place, ce qui avait mené à sa rencontre avec ledit Ser Mandon. Des souvenirs de - Sept enfers, nabot, ferme-la et ouvre cette putain de porte !
Elle s'ouvrit de l'intérieur juste au moment où Tyrion s'élançait. En résultat, il vola magnifiquement à l'intérieur, certainement un truc qui aurait reçu des applaudissements tonitruants s'il l'avait réalisé depuis le dos de Jolie Cochonne, et il s'étala, complètement à bout de soufflé, aux pieds d'un Ben Prunn stupéfait.
Ce n'est pas comme si j'avais encore une dignité à perdre.
Toussant, le goût du sang dans la bouche, Tyrion se mit à genoux.
- Ben. Nous devons nous sortir d'ici. Maintenant.
- Où ? demanda le capitaine mercenaire, pratique - juste au moment où une Penny rouge et essoufflée entrait au galop, des débris enflammées pleuvant derrière elle. Filer près des dragons, peut-être ?
- Je m'en fous. Nous avons peut-être juste assez de temps pour rejoindre le centre de la cité. Pas que nous ayons plus de chance de survivre là-bas, mais une chiée de Greyjoy assoiffés de sang vont franchir ce mur – Tyrion le désigna – d'un instant à l'autre. Vous pouvez rester pour la petite fête si vous souhaitez, mais j'aimerais autant éviter. Et rappelle-toi, plus tôt je meurs, plus tôt tu meurs pauvre.
Ben le Brun hésita, puis opina. Il cala Tyrion sous un bras, Penny sous l'autre, et fonça dans l'avant-salle, où les Fils Cadets ceignaient déjà leurs épées.
- Changement de plan, les enfants. Celui qui en a envie a le droit de foutre le camp et d'aller se battre contre les calmars ou les Yunkai'i ou qui d'autre se trouve dehors. Si vous survivez, rentrez, votre contrat vous lie toujours. Si vous mourez, j'avais pas besoin de vous de toute façon. Quant à moi, je suis de service à garder des nains. On se revoit quand les combats seront finis.
C'était un trait de la singulière nature des mercenaires, pensa Tyrion, qu'aucun d'entre eux ne cillât à cette version d'un discours de motivation pré-bataille.
Je l'aime assez moi-même. Pas de baratin sur les dieux et la couronne et la patrie, pas d'appel à un altruisme non-existant, aucune promesse que leurs morts seront glorieuses et longtemps commémorées dans les chansons. Il en vint à regretter Bronn. Le seul homme qui a été mon compagnon, je l'ai payé pour ça. La seule femme qui a été ma dame, je l'ai payée pour ça. Mais bon, je suis un Lannister. Et maintenant j'ai –
Non. Putain, non.
Alors que les Fils Cadets commençaient à se disperser en hâte - les mercenaires s'emmerderaient trop à rester assis et attendre, même si cela signifiait de risquer leur peau dans un combat dans lequel ils n'avaient aucun enjeu financier – Tyrion sentit une nouvelle paire de bras l'ôter de la poigne de Prunn. Il se retourna pour voir Kasporio.
- Si ça te dérange pas, Ben, dit le second, j'me joins à toi pour la garde de nains. Et comme celui-ci est le plus utile, c'est lui que je vais prendre.
Ben le Brun ouvrit la bouche pour protester. Mais à ce moment un sifflement assourdissant fut suivi d'un craquement horrible, un météore enflammé traversa le toit à moins de dix pas de l'endroit où ils se tenaient, et il devint tout à fait clair pour tout le monde qu'ils n'avaient plus le temps de causer. Quelqu'un coinça la porte de devant en position ouverte et toute la bande prit la fuite dans l'enfer des rues.
Tyrion grimpa sur les épaules de Kasporio comme un enfant demandant une balade à son père, et, ignorant les jurons de protestation du mercenaire, s'accrocha à ses oreilles. Entendit de nouveau le chant de l'arbalète quand elle avait tué son propre père, mais cette fois ce n'était pas qu'un souvenir. Des Meereeniens paniqués se pressaient autour d'eux, quelques-uns qui avaient dû être des combattants d'arène grimpant sur les chemins de ronde et supportant le plus dur de l'attaque alors qu'ils tentaient de défendre la cite qui les avait réduits en esclavage. Les riches et les oisifs étaient sans nul doute tapis dans leurs villas, priant pour que cela cessât. Pendant un très court instant, Tyrion ressentit de la pitié pour eux. Ce n'était pas vraiment comme s'ils avaient demandé d'être pillés et occupés, changées en pions et harcelés par des assassinats.
Et maintenant ils se tapent ces foutus Greyjoy. Un peu injuste, quand même.
Puis il pensa à ces mêmes citoyens entassés dans l'Arène de Daznak, attendant impatiemment qu'il mourût déchiqueté par un lion, et sa compassion s'évapora. Lui et Kasporio esquivaient et zigzaguaient à travers la marée humaine, tâchant de garder Penny et Ben le Brun en vue devant eux. Il se demanda où ils pouvaient bien aller. La Grande Pyramide était l'option la plus dangereuse, particulièrement si Ser Barristan avait réussi à se forcer à tuer Hizdahr, et rien de mois serait de même une simple illusion de sécurité.
Quand je disais que la cité entière profiterait d'être brûlée jusqu'aux fondations, je ne voulais pas dire quand j'étais -
Un fracas à briser les cieux éclata, et le monde disparut dans les flammes. Tyrion entendit des pierres et des briques tomber, se baissa mais pas assez vite pour éviter d'avoir la joue lacérée par les échardes, s'étrangla sur de la poussière et du sang et des cendres. Kasporio trébucha, le faisant Presque tomber, et nain et mercenaire dévalèrent la ruelle devant eux aussi vite qu'ils pouvaient. Tyrion put entendre quelqu'un qui brûlait ; les hurlements surmontaient même le chaos de l'effondrement.
Dieux, faites que ce ne soit pas quelqu'un que je connais.
Toussant et hoquetant, Tyrion s'accrocha à Kasporio tandis qu'ils revenaient sur leurs pas au hasard dans le labyrinthe de ruelles latérales. S'ils étaient de nouveau séparés, il était fichu.
J'en ferai le putain de trésorier de Roc Castral s'il me sort de là.
Il avait sérieusement considérer de se tuer, avait tenté de devenir le monstre que tout le monde avait vu en lui, avait fait assez de mal pour que le Père ait besoin d'un second rouleau de parchemin pour lire son jugement, mais Tyrion Lannister avait toujours envie de vivre.
Devant eux, alors que la fumée trouble s'éclaircissait suite à une nouvelle explosion, il entraperçut un haut dôme doré, des colonnes et des cloîtres couronnés minarets et de mosaïques. Le Temple des Grâces. Juste au moment où Tyrion avait fini par décider que cela avait l'air d'un endroit parfait à réduire en miettes Kasporio le remit sur son dos et fonça droit dessus.
- Par les sept enfers, mais qu'est-ce que tu fous ? beugla Tyrion, donnant de futiles coups de pied.
Sur le continent de Westeros, les septuaires et les bois des dieux et d'autres lieux saints étaient vénérés comme refuges et sanctuaires où même le plus répugnant criminel n'oserait pas verser le sang à moins que l'autre option ne fût de mourir lui-même. Mais si c'était Euron, il entrerait là-dedans et se trouverait une jolie jeune Grâce blanche à violer sur l'autel le plus proche. Si c'était Victarion, il pillerait juste l'endroit une pierre après l'autre. Que tous les Greyjoy aillent se faire enculer. Tous autant qu'ils étaient.
Tyrion le pensait encore aussi violemment que possible, considérant cela comme son humble contribution à la cause, quand Kasporio tira les lourdes portes sculptées, puis ils furent à l'intérieur, dans les hautes salles silencieuses du temple. Le bruit de l'assaut grondait toujours au-dehors, mais de façon distante. Les statues et les paravents tremblaient tout juste, comme si les dieux avaient tendu un doigt pour les pousser comme un jouet à bascule.
- C'est de la folie, se plaignit encore faiblement Tyrion, tandis que Kasporio le posait par terre. Ils vont…
- Tu veux retourner dehors, Lutin ?
- Non.
- Bien alors. De toutes façons, certaines de ces Grâces - les noires, je crois - elles vont avoir un accueil chaleureux pour les calmars. De la magie ou des arts sombres, quelque chose dans ce genre. On peut être des gros lâches et se planquer sous leurs jupes.
- Oh bon, dit Tyrion. J'ai juste la bonne taille pour me cacher sous les jupes d'une femme.
Mais la blague était empoisonnée. Il pensa à cette catin à Volantis, à Shae, à toutes celles qui avaient chauffé son lit au fil des ans – en d'autres termes, exactement ce à quoi il ne voulait pas penser pour l'heure. Il se mit au trot pour suivre les longues enjambées de Kasporio, leurs pas résonnant fortement sur les dalles. Qu'aucune Grâce d'une quelconque couleur comptât faire quelque chose pour la situation en cours ou non, Tyrion était tout à fait pour se trouver quelque alcôve convenable et s'y planquer pendant un jour ou plus.
Avec un peu de chance, elles regarderont pile par-dessus ma tête.
Mais il n'avait pas de chance, comme les dieux se plaisaient à le démontrer encore et encore, et il ne devrait certainement pas s'attendre à ce que cela changeât ici dans quelque temple païen de Meereen. Tandis qu'ils s'enfonçaient plus profondément dans les couloirs sinueux qui menaient dans le sanctuaire, il vint à l'esprit de Tyrion de se demander quelle sorte de dieux ces gens vénéraient. Probablement les mêmes qu'ailleurs – qui voulaient de la crainte, de la fidélité et du lucre indécent, et qui pouvaient se voir donner une apparence proprement divine quand on les fondait dans le bronze ou qu'on les peignait sur une frise.
Si cette religion a autant de jeunes filles en fleur qu'il y paraît, ils n'auront aucun mal à me convertir.
C'était certainement un lieu dédié au pouvoir féminin : les Grâces voilées dans toute leur variété de couleurs, les cristaux suspendus qui frémissaient doucement sous les explosions distantes, et la statue d'une…
... harpie.
Tyrion pila net. Non, il ne s'était pas trompé ; la fontaine devant lui, placée au centre d'une petite salle de réflexion, était couronnée de la représentation dorée d'une harpie, de l'eau jaillissant de sa bouche ouverte et ses griffes déchiquetant les chaînes brisées sous ses pieds. Il y avait dans l'air un parfum qui lui fit soupçonner que quelques-unes des Grâces novices avaient dû se trouver là quelques instants auparavant, et avaient fui précipitamment en les entendant. Pour sûr, ils n'avaient pas exactement essayé d'être discrets.
Tyrion se dit de ne pas trop broder là-dessus. La harpie était l'emblème de Meereen, après tout ; à la même heure le lendemain, il pourrait y avoir deux douzaine de ses statues abattues dans les ruines fumantes. Mais la trouver ici, de pair avec ce que Kasporio avait dit au sujet des Grâces Noires qui feraient un accueil chaleureux aux Greyjoy…
- Toi.
Tyrion tira sur la manche du mercenaire, son murmure sifflant résonnant tout de même aussi fort qu'un cri dans le silence.
- Il m'est juste venu à l'esprit que nous pourrions bien faire de nous tirer d'ici après tout.
- Peur d'une statue, Lutin ?
- Pas de la putain de statue, mais d'un fait qu'une bande de soi-disant Fils de la harpie tuent tout étranger et collaborateur sur lequel ils peuvent mettre la main. Et cette statue, au cas où ça t'aurait échappé, est une harpie.
Kasporio haussa les épaules. Il n'avait pas l'air très concerné.
- Vrai, mais la grande prêtresse - comment elle s'appelle, la Grâce Verte - était l'un des plus proches conseillers de la petite reine. Dis-lui qu'on est du côté de Daenerys, et nous aurons toutes les jupes que nous voudrons pour nous y cacher.
- Je ne pense pas.
Tyrion fit un pas en arrière.
- Et si cette prêtresse était la Harpie, quel meilleur endroit pour elle pour se cacher qu'à la vue de tous, jouant le rôle du conseiller le plus écouté de la reine Daenerys, entendant toutes ses stratégies, apaisant ses peurs… n'est-ce pas sur l'avis de cette Grâce Verte que la reine a épousé Hizdahr zo Loraq ? Je crois me rappeler que oui.
- C'est possible, admit Kasporio. Pour autant que je sache, au moins. Mais ils sont appelés les Fils de la Harpie…
- Oui. Mais c'est parce que la harpie est une femme. Dieux, j'aurais dû y penser. J'en connais un rayon sur les reines vengeresses et meurtrières. Cela n'avait pas à être un homme. Jamais.
Et à présent nous sommes dans l'antre de la harpie, alors même que j'ai ordonné à Ser Barristan de tuer le pion de la même harpie.
Son tempo avait été mauvais avant, mais jamais à ce point.
Avec tout ceci s'emboîtant horriblement, Tyrion n'inclinait pas à perdre plus de temps en cogitations. Mais il y avait le petit problème qui les avait menés là en tout premier lieu – à savoir que la cite entière était en feu dehors, et que peu importaient les problèmes causés par leur localisation actuelle, elle avait au moins la distinction d'être à la fois bâtie en pierre et occupée par des combattants au cœur solide.
Bien sûr ils nous tueront aussi s'ils le peuvent, mais qu'est-ce qu'on y peut, maintenant?
Si la Grâce Verte voulait bien apparaître, il pourrait la baratiner pour lui faire croire qu'il serait un excellent Fils de la Harpie. Puis il attendrait sous couverture, en présumant que Kasporio ne faisait rien d'idiot, et révélerait le secret précisément quand cela lui rapporterait le plus. Peut-être devant toute la Cour de la reine. Si Ser Barristan avait un dé à coudre de sens théâtral, il monterait alors la tête tranchée de Hizdahr zo Loraq, accompagné d'un fracas dramatique de cymbales.
C'était effectivement un plan des plus minces - tout d'abord, il présumait qu'il y aurait encore une Cour une fois que les Greyjoy en auraient fini – mais Tyrion l'appréciait bien plus que toutes ses autres options. Il ouvrit la bouche pour informer Kasporio de sa décision, puis s'arrêta devant l'expression du mercenaire. Il entendit le doux cliquetis de rideaux perlés derrière lui, sentit un parfum semblable au vin de palme et à la menthe.
Quand on parle du démon…
- Mes amis, dit une voix de femme en une Langue Commune à l'accent mereenien. Vous allez me dire ce qui vous amène ici, je suppose ?
Tyrion déglutit. Puis il se retourna, affectant son plus brillant sourire.
- Avec plaisir, ma dame. J'oserai dire que vous ne vous attendiez pas à trouver deux intrus si sales dans votre magnifique temple. Il est charmant, d'ailleurs.
La Grâce Verte - puisque cela ne pouvait être personne d'autre - l'étudia sans répondre, d'une façon qui lui rappela Ser Barristan. Elle était bien plus âgée qu'il ne s'y serait attend, soixante-dix ou quatre-vingts ans, mais grande et digne, son tokar bordé d'or et une broche d'émeraude et de jade le fixant sur son épaule gauche. Ses cheveux argentés étaient coiffés dans le style ghiscari, noués par des spirales de fil métallique. Elle ne ressemblait certainement pas à la meurtrière hystérique et apocryphe qu'il avait imaginée, mais enfin, dans sa tête, elles avaient toutes l'allure de Cersei.
- Mes excuses, poursuivit Tyrion. Nous ne faisions que chercher un refuge. Meereen est en feu.
- Je sais.
Les yeux de la prêtresse étaient verts également, une couleur surprenante dans sa carnation de bronze sombre.
- Les krakens sont enfin arrivés. La jument pâle a été montée, le fils du soleil est mort, et vous, à moins que je ne me trompe fort, seriez le lion.
Tyrion fut pris de court.
- Qu'est-ce qui vous fait croire ça ?
La Grâce Verte sourit.
- C'est que la voyante Quaithe a dit à la reine. Mes pouvoirs de prédiction ne peuvent rivaliser avec l'art de ceux formés en Asshai, cela est vrai, mais je ne suis pas une vieille aveugle. Le nierez-vous encore, Tyrion de la Maison Lannister ?
Cela ne lui faisait aucun bien de jouer à l'idiot, réalisa Tyrion.
- Non. Je suis charmé de faire votre connaissance, Votre... Grâce ?
Cela la fit sourire de nouveau, mais d'une façon étrange.
- Inutile. Je me nomme Galazza Galare.
- Galazza Galare, la verte Grâce. Si merveilleusement allitératif. Vos parents l'ont-il fait exprès ?
La prêtresse lui rendit simplement son regard, et Tyrion se conseilla férocement de tenir sa langue. Il avait prouvé qu'il n'avait pas peur d'elle, mais il y avait une ligne bien fine entre familiarité et désinvolture – une ligne du mauvais côté de laquelle il se retrouvait perpétuellement. Un trait de famille. Au lieu de cela, il s'éclaircit la gorge et dit hâtivement :
- Vous n'avez pas besoin de me dire que je suis un vil petit homme, car je le sais bien. Mais si vous savez qui je suis, alors certainement vous savez que je puis vous être utile. La grâce n'a jamais été l'une de mes vertus, mais je peux le compenser par -
- Avec quoi ?
La Grâce verte s'approcha d'un pas. Il y eut une autre explosion dehors, beaucoup plus proche.
- Votre beau visage ? Votre langue agile ? Votre croyance que même à présent, je suis une vieille femelle stupide qui va gober votre bavardage empoisonné ? Je vous ai dit que je n'étais pas aveugle, me pensez-vous sourde à la place ?
- Non, ma dame. Bien sûr que non.
Cela n'allait pas aussi bien que Tyrion l'espérait.
- Je voulais seulement dire que…
- Ce n'est pas surprenant.
A présent elle se tenait juste en face de lui, de l'autre côté de la fontaine.
- Les femmes sont comme ça pour toi, nain. Des vierges ou des catins ou des monstres. Tu les paies encore et encore, avec une sorte de fausse monnaie ou l'autre. Mais vous ne les entendez jamais, et vous ne les respectez jamais. Et à présent vous mettez les pieds ici et me complimentez sur la beauté de mon temple, comme si c'était ce que mon cœur de faible dame souhaitait entendre ? Voilà pourquoi vous ne servirez jamais la reine, que ce soit celle sur terre ou celle au ciel. Vous penseriez à la sauter, et à combattre avec elle – mais seulement pour détruire l'autre reine. Votre sœur dorée. Votre unique vœu est de la violer et de la tuer.
Tyrion était totalement déconfit.
Il n'y a pas moyen dans toute la création qu'elle sache ça.
Il avait dit cela à un moment… au Magistrat Illyrio, songea-t-il, mais tout son séjour à Pentos était un brouillard imbibe de vin.
- Si vous... si vous connaissiez ma chère sœur, vous diriez que c'était mérité. Qu'elle…
- Non ! explosa la Grâce Verte. Non ! Ça ne l'est pas ! Tu hais ta sœur parce qu'elle est la seule femme que tu aies jamais crainte, que tu n'as jamais pu défaire. Et donc -
- Non, je hais ma sœur parce qu'elle est une garce meurtrière et odieuse…
- Vois, c'est encore évident…
- Une question, ma dame.
Ceci allait l'inciter à essayer de le tuer, sans l'ombre d'un doute. Les dieux fassent que Kasporio ait son arme prête.
- Si vous vénérez tant votre propre sexe par rapport au mien, alors pourquoi les Fils de la Harpie assassinent-ils les hommes de la reine Daenerys sur vos ordres ? Cela ne vous servirait-il pas mieux d'assurer vraiment son règne, comme vous prétendiez le faire ? Elle a un conin aussi, ça devrait vous plaire.
La Grâce Verte blanchit jusqu'aux lèvres. Je la tiens. Pendant un instant Tyrion s'autorisa à ressentir une exultation sinistre ; clairement elle n'avait pas anticipé qu'il aurait déchiffré son identité, en dépit de tout son fier baratin sur ce qu'elle avait prévu. Elle fit un pas en arrière. Puis, d'une voix si vibrante qu'on aurait pu la pincer comme une corde de harpe, elle dit :
- Oui, nain. Tu as raison. Je suis la Harpie. Qui d'autre ? Qui d'autre se soucierait que ces hommes aient trahi leur Mère, leur cité et leur déesse ?
- Je me demandais quand les dieux entreraient en piste. Ils le font toujours, un moment ou un autre. Et c'étaient juste des hommes que vous avez tués, mais il y avait sûrement des femmes qui sont aussi entrées au service de la reine. Ou étaient-elles exemptées de la colère divine, d'une façon ou d'une autre ?
La Grâce Verte le regarda avec des yeux plissés par la haine.
- Les femmes souffrent assez en ce monde. Pourquoi les tuer moi-même, quand tant de vous sont prêts à le faire pour nous ?
- Et donc, la reine - était-ce dans un but sacré que vous avez tenté de la faire empoisonner ?
- Je n'ai jamais fait cela.
Elle était furieuse et sur la défensive, mais quelque chose dans sa voix fit penser à Tyrion qu'elle disait la vérité – elle avait déjà reconnu être la harpie, après tout.
- C'était la propre idée de Hizdahr. Foudre de gloire, idiot à la tête creuse qu'il est, il a une certaine influence parmi la noblesse de la cité. Si la reine Daenerys le prenait pour époux, si elle se dévouait à devenir vraiment meereenienne, il n'y aurait pas de traîtres ni de nécessité de les tuer – pensez-vous que je le voulais ? Mais j'ai prêté serment par mon propre sang le jour où je fus consacrée de défendre la cité et tout ce qu'elle est et sera jamais. Et Hizdahr a décidé qu'il valait mieux pour notre cause se débarrasser entièrement de l'étrangère, prendre ses dragons, et s'élever à nouveau, plus âpres et plus forts que jamais. Se relever, impossible à briser.
L'écho de la prière des Fers-Nés à leur Dieu Noyé fit frissonner Tyrion, particulièrement quand leurs spécimens en chair et en os pillaient et ravageaient dehors en ce moment même.
- C'est votre problème, là. Vous le partagez avec le monde entier. Vous croyez en quelque ridicule cause céleste plus grande que vous-même, confortablement indéfinissable, jusqu'à ce qu'elle avale bon sens, raison et retenue, et toute horreur dont vous pouvez rêver devient automatiquement légitime. Alors -
- Non, nain. C'est ton problème. Tu ne crois en rien de plus grand que toi-même et ton propre égoïsme. Et tu ne vois pas le besoin de sacrifice ni de rêves ni de charité, parce que quelle importance en fin de compte ?
- J'ai ordonné à Ser Barristan de tuer Hizdahr. Vous serez heureuse de savoir que nous sommes du même côté de ce sujet.
- Non, dit la Grâce Verte, avec la dernière finalité. Non, nous ne le sommes pas. J'en ai assez entendu de vous, mon seigneur. Il est temps que vos mensonges prennent fin.
Cela ne paraissait pas prometteur. Tyrion virevolta, ayant quelque vague idée de foncer vers la porte, mais elle claqua de son propre chef avant qu'il ne l'atteignît. Il regarda en tous sens à la recherché de Kasporio, réalisant soudain qu'il n'avait pas entendu le mercenaire depuis un moment, mais il avait disparu.
- Qu'en avez-vous fait ?
- Les Grâces Noires sont venus lui offrir un accueil chaleureux, dit Galazza Galare avec un sourire tordu. Juste comme il le voulait. Ce sont des femmes, après tout. Des putains avides, toutes.
Sept enfers. Je ne les ai même pas entendues.
Kasporio avait disparu de la surface de la terre sans plus qu'un soupir, et à présent Tyrion fut frappé à quel point il était vraiment seul. Il n'y avait aucune échappatoire. Son seul espoir était de tomber en combattant, de mourir en Lannister – pas sur la chaise percée, Père, voyez Père, je serai en enfer avec vous d'ici quelques instants, Père, et avec nous et les deux Clegane en bas, l'Étranger sera mis au chômage pour le reste de Westeros –
La Grâce Verte tira un couteau. Il ne vit pas d'où, mais soudain il était dans sa main, une longue lame de bronze en forme de feuille. Puis, bien plus vite qu'on ne s'y serait attend de la part d'une dame si âgée, elle se jeta sur lui – si vite, en fait, qu'il crut qu'elle s'était fait pousser des ailes comme son homonyme.
Au moins elle ne peut pas viser mon nez.
Il n'y avait aucun doute, cependant, qu'elle ciblait son cou, et c'était un peu moins remplaçable.
Tyrion leva les bras, sentant une douleur brûlante quand le tranchant dérapa dessus. Du sang éclaboussa de pourpre la pierre pâle.
Elle dessinera sa harpie avec dès que j'aurai cessé de tressauter.
Il pensa brièvement à la façon dont il avait souhaité mourir – dans son lit, à l'âge de quatre-vingts ans, avec du vin et une femme à portée de main – et décida que ceci n'était pas du tout une alternative acceptable. Non – je ne – putain, je savais que je parlerais trop un jour – il continua à l'agripper, tâchant de repousser le couteau loin de son visage –
Et alors, la haute fenêtre au-dessus d'eux explosa.
Tandis que les éclats de verre plombé tombaient comme de la grêle autour d'eux, Tyrion parvint à se dégager. Le bruit était assourdissant, des fêlures se répandant à travers la pierre et il songea par pure folie qu'il n'avait jamais su que les Greyjoy pouvaient voler. Puis le temple trembla de nouveau, l'ombre tomba sur eux, et il vit de quoi il s'agissait.
Dragon.
Cela le réjouit jusqu'à la moelle, jusqu'à cette vieille partie maltraitée de son être qui était encore un petit garçon, qui avait rêvé de feu fait chair quand il s'était éclipsé pour aller voir ces crânes sous la Forteresse Rouge.
Sur le dos d'un dragon, je serais plus grand qu'eux tous.
Il avait su qu'ils se trouvaient là, qu'ils étaient réels, avait dit à Ser Barristan de les lâcher, mais rien ne pouvait se comparer à ce premier aperçu. La bête se fraya un passage, son museau arrondi se retroussant pour dévoiler une jungle de crocs. Elle se secoua comme un chien, fracassant les restes de la fenêtre, et rampa à l'intérieur, ailes de cuir, pinions recourbés et écailles d'ivoire poli. Pendant du plafond comme une chauve-souris géante, elle se cabra et cracha le feu.
Galazza Galare hurla. Tyrion put sentir la chaleur lui brûler le dos, put entendre toute l'eau de la fontaine siffler et se volatiliser en vapeur, le fracas quand la statue de harpie s'écrasa par terre. La flamme était couleur d'or et rouge et terre d'ombre, prenant dans les draperies, brûlant la soie. La fumée piquait les yeux et la gorge de Tyrion. Il pouvait encore entendre la Grâce Verte hurler, sans la voir à travers cet enfer, se demanda si l'autre dragon avait été lâché sur les Greyjoy et comment ces salopards imbibés appréciaient ça. Il y avait toujours la possibilité, bien sûr, qu'ils fussent trop trempés d'eau de mer pour brûler.
Il n'y a qu'une façon de sortir d'ici.
L'absurdité de ce qu'il allait devoir faire ne frappa que légèrement Tyrion, alors qu'il regardait le dragon se redresser pour une autre volée de feu.
Vu comment je vais être grillé, on pourra me mettre une pomme dans la bouche et me servir avec un bon vin et du fromage.
Mais, par chance, il était né absurde.
Et un Lannister, les dieux nous aident tous.
S'il avait des prières à dire, maintenant aurait été le moment idéal pour les prononcer. Il ne le fit pas. Au lieu de ça, il chargea.
Les hurlements de Galazza Galare s'étaient changés en un gémissement étranglé. Il sentit la chair en train de rôtir, put vaguement voir la prêtresse se traîner en arrière sur le sol. Son tokar fumait, ses mains brûlées se recourbaient en griffes, tandis que le dragon – avec une certaine délectation qui fit penser à Tyrion qu'il savait exactement ce qu'il faisait – se préparait pour le coup de grâce. Il était l'image de la mort en cet instant, dur et terrible, un prédateur dominant sa proie et prêt à semer sang et feu.
Au lieu de cela, il se fit tacler par un nain.
Je ne crois pas que c'était exactement ce que les Targaryen avaient en tête.
Tyrion serra sa prise sur les épaisses écailles lisses sur le dos du dragon, s'accrochant de toutes les forces de ses bras difformes, tandis que le dragon grondait, secouait la tête et tentait en vain de le déloger.
Enfin, être petit a un avantage.
Il était proprement situé juste hors de portée des mâchoires claquantes, et puisque le dragon ne pouvait l'atteindre, sa seule option était d'essayer de le faire tomber en vol.
Ce qui fut exactement ce qu'il fit. Laissant la Grâce Verte hoquetant de souffrance alors que les flammes se refermaient sur elle, le dragon s'éleva sans effort en quelques claquements d'ailes. A travers la fente de ses paupières, son visage pressé contre la peau brûlante, Tyrion vit le temple devenir de plus en plus petit en dessous d'eux.
Je monte un dragon.
Ou il allait être tué par un dragon, si on voulait être tatillon, mais l'excitation qui montait lui donna la résolution pour tenir.
Ils se tordirent et ondulèrent vers le haut, se débattant dans la fumée. Tyrion sentit une bouffée d'air frais sur son visage tandis qu'ils se libéraient du temple détruit et s'élevaient au-dessus du dôme doré, le furieux chaos du sanctuaire visible par à-coups en dessous. Plus haut ils montaient, plus loin il pouvait voir par-dessus les toits de Meereen, mais il n'était pas en position d'apprécier la vue. Il crut que les écailles acérées allaient lui trancher les doigts. Sans parler de la chaleur qui le cuisait ; il pouvait sentir des ampoules commencer à se former. Le dragon était une immensité de muscles et de serres et d'écailles et de tendons, chaque battement de ses ailes le propulsant en avant à une vitesse incroyable. Les forces de Tyrion s'évanouissaient rapidement, mais au moins il pourrait dire qu'il l'avait fait. Au moins il avait vécu assez longtemps pour voir les dragons revenir en ce monde. Alors il pouvait mourir la tête haute, pas -
Et ce fut alors, coupant à travers l'air enfumé, que les ténèbres frappèrent avec la violence d'un millier d'incendies et qu'il entendit le cor.
Le son résonna horriblement à travers lui comme un coup, jusque dans ses os. Un millier de voix semblait hurler droit dans son oreille, un millier d'âmes tourmentées. Il s'élevait et retombait en une plainte hurlante, eeeEEEEEeeeeEEEEEEEEEEEeeeeee. Personne dans tout Meereen ne pouvait y échapper. Et pourtant Tyrion Lannister sut, d'une façon ou d'une autre, qu'il ne l'appelait pas. Il appelait les dragons.
Le dragon blanc secoua la tête comme s'il tentait de déloger une abeille. Soufflant et reniflant de la fumée, il effectua une dernière boucle et tomba comme une pierre, au son d'un hurlement à pleins poumons de la part de Tyrion. Puis il se reprit et commença à battre des ailes presque comme ivre, toujours pourchassé par ce terrible bruit.
Ça le poursuit. Ça le liera si possible.
Ce que "ça" était exactement, Tyrion ne le savait pas trop, mais cela confirmait toutes ses pires craintes concernant lequel des frères de Balon Greyjoy s'était aventuré jusqu'à Meereen dans les dieux savaient quelle course.
Le Silence est connu et craint dans des ports à travers le monde entier. Ce n'est qu'Euron qui chercherait à utiliser cette sorcellerie maléfique. Seul Euron qui saurait comment faire.
A voix haute, il siffla :
- Bordel.
Le dragon blanc - il semblait se rappeler que la petite reine les avait nommés d'après ses défunts frères, et aussi que le vert-et-bronze était Rhaegal, ce qui faisait de celui-ci Viserion – semblait être en train de perdre son combat contre l'attraction du cor.
Foutrement parfait, je monte un dragon nommé d'après un idiot.
Si seulement Rhaegal avait été si obligeant que de bien vouloir être celui qui avait démoli le Temple des Grâces en entrant dedans, il aurait pu – il aurait pu -
Tyrion ne pouvait imaginer ce que cela pourrait être, exactement. Viserion s'éleva et plongea de nouveau, les échos de la sonnerie de cor vibrant toujours dans le ciel marqué de fumée. Puis le dragon vira, fit une embardée et fila comme un trait vers la Grande Pyramide, d'où le son émanait.
Le vent siffla dans les oreilles de Tyrion, et ses yeux larmoyaient furieusement. La chaleur le transperçait ; il tremblait sous l'effort. Mais quelque part en cours de route il avait décidé que tomber était tout simplement inacceptable, et à présent il comptait au moins vivre assez longtemps pour voir Viserion offrir une giclée de flammes à l'œil de Choucas. On verra comment il aime ça. Mais s'il s'agissait de quelque sortilège, pliant les dragons à sa volonté -
Euron Œil de Choucas était assez terrifiant à lui tout seul. Euron Œil de Choucas avec deux dragons à ses ordres était foutrement impensable.
Ça pourrait être une meilleure idée de me jeter par-dessus bord à la place.
Mais à présent ses doigts étaient gelés, il n'aurait même pas pu s'il avait voulu, et donc il resta sottement accroché comme une bernique tandis que Viserion fonçait vers la sombre ziggourat en-dessous d'eux. Des feux isolés fumaient, de petites silhouettes se pressaient, des hurlements s'élevaient par-dessus le fracas des pierres et des flèches. Ils se dirigeaient vers le sommet même de la pyramide, et le point d'origine du cor.
Tyrion les vit alors, la plupart courant se mettre à l'abri alors que le dragon descendait en flèche. L'un d'eux - deux d'entre eux – ne bougèrent pas. L'un était une grand ombre noire, se dressant dans une armure couleur de suie incrustée d'or, un kraken étalant ses huit bras sur sa poitrine de bœuf. La chevelure était noire et longue, les yeux des fosses sombres, le nez un bec de vautour. Pas Euron, qui était aussi beau qu'il était mortel.
Victarion. Sept enfers.
L'autre - Tyrion le reconnut aussi. Il ne pouvait y avoir deux hommes avec la même tignasse blanche, la peau noire comme du charbon et des tatouages encrés autour de son visage. Il portait une robe cousue dans une bannière au kraken plutôt que le rouge de son ordre, dont il avait été revêtu la dernière fois. Mais il avait été vu passant par-dessus bord sur le Selaesori Qhoran durant la grande tempête qui les avait séparés – putain d'enfer -
- Viens, appela Moqorro de sa voix profonde et tonnante, levant les mains vers le ciel. Viens comme il est voulu. Viens à l'homme qui régnera bientôt sur les cieux et liera les flammes à son service.
Non, pensa inutilement Tyrion. Non, évitons ça.
Trop tard. Viserion dégringolait, de plus en plus près, et ce fut alors que Tyrion vit les deux autres infortunés qui avaient été invités à cette fête démente. L'un semblait être un marin Greyjoy, serrant un cor noir et tordu dans sa main morte et fumante. Du sang lui coulait de la bouche ; Tyrion n'avait pas besoin de voir la façon dont ses yeux fixaient le ciel pour savoir qu'il était mort. Sonner cette maudite chose ne pouvait se faire qu'à ce prix.
L'autre était à genoux, la tête courbée, les mains liées, du sang coulant le long de son visage depuis la déchirure sur son crâne. Le capturer n'aurait pu être plus simple.
Ser Barristan, qu'avez-vous fait? Seulement ce que je vous ai dit.
D'une certaine façon, bien que Selmy ne fût pas de ses amis, cette pensée lui fit mal.
Personne ne semblait avoir remarqué que Tyrion avait embarqué en douce sur Viserion. Il débattit de les alerter ou non. Cela ne semblait pas être une bonne idée, mais -
- Le dragon est ici.
Moqorro se tourna vers Victarion.
- Tu dois lier le cor à toi par le sang, autrement l'autre ne viendra pas et celui-ci ne restera pas. Une fois que tu seras son maître, les dragons t'appartiendront, et tu te verras épargner le besoin de sacrifier un homme chaque fois que tu voudrais leur faire accomplir ta volonté. Rappelle-toi ce que je t'ai dit.
Pendant un instant, Victarion resta immobile. Puis il plia les doigts - Tyrion avait pensé qu'il portait un gant, mais sa main était aussi noire que de l'onyx, paraissant fumer légèrement… pourtant cela pouvait n'être que le reflet des incendies sans nombre. Puis de sa ceinture il tira une lame.
Elle ne lui était même pas destinée, et pourtant Tyrion avait vu assez de gens tirer des couteaux devant son visage. Particulièrement alors qu'il comprenait ce que le capitaine comptait faire avec, alors qu'il s'avançait d'un pas, puis d'un autre, et puis se dressa devant Barristan Selmy.
- Vous êtes un homme honorable, dit Victarion. Vous avez combattu bravement. Mais maintenant vous allez servir un but plus grand. Quand la reine et moi seront liés, ma Flotte de Fer et ses dragons, nous dirigerons le monde entier. C'est par votre sacrifice que vous le rendrez possible.
- Non.
Selmy toussa, répandant du sang.
- Non. Si vous lui preniez la maîtrise des dragons, vous prendriez…
Victarion Greyjoy rit, le son pareil au tonnerre qui résonnait toujours par-dessus le sac de Meereen.
- Je prends tout ce que je peux. Nous ne semons pas. A ma droite, la belle reine apprendra enfin la vérité de sa propre devise. Feu et Sang. Nous brûlerons chaque cité qui se dresse sur notre chemin, nous écrirons nos noms dans la renommée et la légende. J'ai appris que vous en aviez déjà fait une veuve. Je vous remercie. Par votre mort vous lui donnerez la vie.
- Je préférerais plutôt vivre pour la servir.
Les yeux bleus de Selmy croisèrent ceux, plus sombres, de Victarion sans ciller.
- Et vous découvrirez que ceci est une grave erreur. Mais je ne supplierai pas.
- Pas plus que je ne m'y attendais.
Victarion leva l'arme des deux mains.
- Moqorro.
Le prêtre rouge s'avança. Des étincelles tombaient de ses robes de toile à voile ; ses yeux s'étaient de même enflammés. Il commença à parler dans quelque langage mystique, écartant les mains, et Tyrion, toujours accroché, stupéfait, sur le dos du dragon, savait que la bête pouvait être sous l'emprise du cor – mais pas lui. Victarion avait dit que Barristan avait tué Hizdahr… sur mon ordre… et à présent la harpie était incinérée et c'était les calmars qui étaient venus à la place… feu et sang… il pouvait encore entendre Galazza Galare hurler, et il pouvait voir le visage de Penny juste avant que le mur ne s'écroulât entre eux.
J'ai toujours ces pulsions étranges de jouer les héros.
Mais que faisait-il, après tout, sur ce dragon, si ce n'était brûler ce qui se trouvait sur sa route ?
Tyrion ouvrit la bouche pour crier.
Victarion Greyjoy abattit sa lame.
