Elle garderait longtemps cette image dans la tête. Ces trois adolescents assis par terre dans la poussière et le sang encore frais, sous le lever de soleil. Ces rires derrière les larmes. Ce moment où, leurs blessures les plus urgentes pansées par Sakura, Naruto et Sasuke mirent enfin un terme au Tsukuyomi Infini, permettant à leurs compagnons, aux villageois de Konoha et à l'armée shinobi toute entière de revenir parmi les vivants – de quitter le monde des rêves dont ils étaient prisonniers.
Bien sûr, ils avaient de nombreux morts à enterrer et à pleurer. Mais ils avaient aussi beaucoup à reconstruire. Les ninjas s'y attelèrent donc aussitôt. Et ainsi, la vie reprit son cours. Elle l'emporta sur le deuil et le chagrin. On démobilisa l'armée et chacun regagna son propre pays, tandis que Konoha se remettait à la tâche pour réparer les dégâts que la guerre avait laissés à son village. Au-delà des briques et des pierres tombales, la guerre eut bien sûr d'autres conséquences, politiques, économiques et sociales cette fois : elle avait engendré une coopération nouvelle, telle qu'il n'y en avait encore jamais eu entre les différentes nations ninjas. Il leur appartenait désormais de faire perdurer ces idéaux-là.
Les mois qui suivirent la guerre furent particuliers. Occupé à sa reconstruction, Konoha devait aussi enterrer ses morts, panser ses plaies… et savoir accorder son pardon. Ce fut Kakashi lui-même qui annonça la nouvelle à Sasuke. Il y avait tenu.
Ce matin-là, il s'éveilla avant Itami, alors que les premiers rayons du soleil passaient à peine entre les rideaux. Elle le sentit remuer et ouvrit un œil avant de lâcher un bâillement.
-C'est aujourd'hui ?
Il hocha la tête. Allongé sur le dos, il passa un bras derrière sa tête et referma les yeux. Il voulait se laisser un instant de plus. Itami se retourna sur le ventre et passa les doigts sur les cicatrices désormais si familières qui parsemaient son corps. Celles laissées par la guerre. Celles de son combat contre Obito. Celles, plus anciennes et auxquelles elle avait étrangement eu plus de mal à s'habituer, des années sans elle. Et puis celles de leur enfance – pour lesquelles elle avait parfois une part de responsabilité.
Elle posa les lèvres sur le tatouage qu'il avait sur l'épaule, celui de l'Anbu. Puis effleura le sceau qu'il avait fait tatouer entre ses côtes – son sceau. « Comme ça, au moins, je saurai où il est », avait-il marmonné. Elle avait ri.
-Si je ne me lève pas tout de suite, je serai en retard, soupira-t-il en rouvrant un œil.
-Alors sois en retard, rétorqua-t-elle avec un sourire. Il a l'habitude.
Ce n'était pas faux.
Il retrouva finalement Sasuke, qui avait déjà le sac sur la hanche et sa cape autour du cou. Le garçon l'attendait patiemment et ne fit aucune remarque sur son retard. Kakashi le regarda un instant. Sasuke avait considérablement grandi depuis le jour où il avait rejoint l'équipe 7 et était maintenant en bonne voie pour rattraper son maître une fois sa croissance terminée. Repenser au trio d'autrefois rendait Kakashi nostalgique. Ils avaient été si petits, un jour. Et maintenant…
-Honnêtement, ça n'a pas été facile, soupira Kakashi après lui avoir annoncé la nouvelle. Tu ne le dois qu'au rôle crucial que tu as joué pour lever le Tsukuyomi Infini. En temps normal, Sasuke, tes crimes auraient été passibles de prison à perpétuité.
-J'en suis bien conscient, maître Kakashi. Je sais aussi que je vous le dois, à vous et Naruto. Je vous en remercie.
Kakashi garda le silence un instant, puis hocha la tête.
-Tu vas vraiment partir ?
-Oui. J'ai besoin de voir le monde ninja par moi-même.
-Sakura vient avec toi ?
-Pas cette fois, répondit Sasuke en secouant la tête. C'est une quête de Rédemption, pour moi
-Bien, bien. Prends soin de toi, Sasuke.
-Vous aussi, maître.
-… Et tente de rester sur le droit chemin cette fois, hm ?
Kakashi aurait pu jurer lui avoir arraché un sourire.
Sasuke fit ses adieux à Naruto et Sakura le jour même, aux portes de Konoha. Tout en sentant leur présence, il ne s'attarda guère sur le fait que Kakashi et Itami le regardaient partir de loin. Itami le fixa en repensant à ce jour où, tant d'années plus tôt maintenant, elle avait elle-même dit au revoir à Asuma. Son cœur se serra un instant à cette pensée. Elle savait qu'avec le temps la peine s'adoucirait, mais qu'elle ne disparaîtrait jamais tout à fait. Elle apprendrait à vivre avec, comme avec le reste de ses blessures.
-Il reviendra, fit la voix de Kakashi à ses côtés.
Elle hocha la tête, ses yeux glissant sur Sakura. Oui, Sasuke reviendrait. Peut-être pas pour toujours, peut-être pas tout de suite, mais il reviendrait. Pour elle, au moins.
Cela s'était esquissé petit à petit, au fil des mois qui s'étaient écoulés. Prudemment d'abord, parce qu'il lui avait déjà brisé le cœur plus d'une fois. Plus sagement aussi, parce qu'elle n'avait plus les douze ans d'autrefois. C'était une petite étincelle comme beaucoup d'autres naquirent après la guerre. Comme la main de Temari refermée un soir sur celle de Shikamaru, celle de Tenten dans celle de Neji comme le regard échangé un jour entre Naruto et Hinata, celui glissé entre Sai et Ino. De petits bourgeons d'espoir après la guerre.
Après tout, c'était précisément ce pour quoi ils s'étaient battus.
Tsunade quitta finalement le poste de Hokage. Sur la falaise, à côté de son visage, on grava celui de Kakashi.
-Ce n'est que justice, se félicita Itami.
Kakashi marmonna quelque chose d'inintelligible. Il s'y était attendu, même s'il lui avait fallu un peu de temps pour l'accepter totalement. Mais Itami aimait à lever parfois le nez vers les visages qui veillaient sur eux de là-haut, et elle trouvait qu'il y avait quelque chose de juste dans la présence de Kakashi aux côtés de Minato et du Troisième. Et elle était bien trop têtue.
-Je suis quand même content de savoir que Shikamaru est dans les parages, ricana un jour Raido en voyant passer leur nouvel Hokage, flanqué de son assistant.
-Moi aussi, rit Itami.
Puis son sourire vacilla une seconde.
-Asuma serait vraiment fier de lui, tu sais.
Raido hocha la tête, la gorge nouée.
-Oui. Oui, il serait fier d'eux trois. Mais d'une certaine façon, c'est un peu comme s'il était toujours là, non ?
Itami acquiesça à son tour. Oui – chaque fois que Shikamaru, Ino ou Choji prouvait ce que leur trio était devenu, c'était un peu d'Asuma qui était encore avec eux. Comme chaque fois que Mirai faisait un pas, jetait un kunai ou souriait de ce sourire édenté d'enfant. Chaque fois qu'elle respirait, à vrai dire, c'était un petit morceau d'Asuma qui battait encore. Et si ce n'était pas assez, si cela ne le serait jamais… c'était déjà ça.
Minato Hatake naquit un jour de décembre, deux ans après la guerre. Il s'était mis à neiger quelques jours plus tôt, et Konoha avait glissé dans une torpeur propre aux jours de neige, un calme tranquille, ce silence si particulier de la neige qui tombe. Il naquit là, à l'hôpital de Konoha. Tout du long, Itami serra la main de Kakashi si fort qu'il crut en ressortir avec les os brisés. Lui, d'ailleurs, n'en menait pas large.
Puis il fut là, petit et rouge et sale, mais magnifique. « 3 kilos 5 et 49,5 centimètres », comme le précisa Kakashi à Naruto. Et Naruto aurait pu jurer qu'il y avait de la fierté dans cette phrase, l'air de dire : « J'ai fait ceci ».
Il avait déjà une touffe de cheveux gris sur le haut du crâne, les cheveux des Hatake, et les yeux bleus perçants des Namikaze. Des traits encore indéfinissables, des traits de bébé nouveau-né, mais qui devaient avec le temps devenir un savant mélange de son père et de sa mère comme seule la génétique sait en produire : le visage d'un Hatake, mais avec quelque chose de délicat qui venait des Namikaze et ces yeux bleus légués par sa mère. Kakashi se persuada qu'il ressemblait – heureusement ! – à Itami. Cette dernière, elle, affirmait qu'il était le portrait craché de son père.
Peu importait, de toute façon. Il était parfait.
