Dimanche 13 novembre
Akaashi Keiji râlait silencieusement. Il avançait dans les rues, d'un pas déterminé, mais lourd.
Il n'avait pas eu de nouvelle de Bokuto depuis une semaine.
Une semaine, se répéta-t-il mentalement.
Oh, c'est dernier temps, ils se disputaient régulièrement, souvent en désaccord, et tristes, chacun de leur côté, mais Bokuto ne partait jamais sans donner de nouvelles pendant plusieurs jours. Encore moins pendant une semaine.
Quelque chose s'était passé. Quelque chose d'horrible, certainement.
Alors, d'un pas décidé, il avait entamé sa marche jusqu'à l'appartement de son petit-ami, assuré de faire la lumière sur cette affaire. Certes, il n'avait pas essayé de joindre son compagnon jusqu'à présent. Sa fierté en prendrait un coup, cependant, il n'avait jamais eu besoin de le faire en trois ans, il n'y avait pas de raison que ça change aujourd'hui.
Il continua sur la grande rue avant de bifurquer et d'atteindre l'immeuble. Il tapa le code d'accès sans même y penser et monta les escaliers quatre par quatre. Arrivé à la porte, il actionna la poignée.
Fermé, pensa-t-il.
Les lèvres pincées dues à l'agacement, il prit ses propres clés et pénétra dans l'appartement. Vide.
Il passa en revue les différentes pièces et revint dans le salon, où le sac de sport de Bokuto se trouvait. Étonné, il l'ouvrit et constata que toutes ses affaires y étaient, propres.
Peut-être les avait-il préparés pour le lendemain, songea-t-il.
Sceptique, il envoya un message à l'un des équipiers de Bokuto, qu'il avait déjà rencontré.
Plutôt qu'attendre bêtement sa réponse, il s'éloigna et décida de se rendre chez Kuroo. Ils étaient meilleurs amis. Du moins, ils se présentaient toujours comme tels, alors il devait être chez lui. Et si ce n'était pas le cas, il trouverait des réponses.
Akaashi prit son téléphone et regarda l'heure. Un dimanche à quinze heures, Kuroo devait y être, surtout pendant un jour de congé.
Normalement…
Il songea à leur job illégal. Il ne savait pas en quoi ça consistait, seulement qu'ils faisaient partit des Corbeaux. Comment ignorer le superbe tatouage qui ornait son dos ? La première fois qu'il l'avait vu, Bokuto ne lui avait pas dit la vérité, prétextant adorer cet oiseau. Il sut la vérité l'an dernier. Trop de discussion s'arrêtait quand il entrait dans une pièce alors que Kuroo était présent, ainsi que de "soirées" où Bokuto devait se rendre ou était occupé pour ne pas lui mettre la puce à l'oreille.
Cependant, malgré tous ses efforts, Akaashi ne connaissait pas la hiérarchie, ni où se situait Bokuto dedans. Il avait compris grâce à tous les appels et à quelques messages qu'il n'était pas au bas de l'échelle, mais il ne pensait pas non plus qu'il était le bras droit du chef.
Il soupira.
Kuroo n'habitait pas si loin, et pourtant, il eut l'impression que le trajet dura deux heures en dépit de son allure rapide.
Il arriva enfin devant l'immeuble et sonna. Une minute s'écoula, sans réponse. Il réessaya. Sans succès. Soudainement agacé, il laissa son doigt appuyé sur la sonnette.
— C'est pour quoi ? lança une voix excédée, déformée par le haut-parleur.
— Te parler, répondit-il calmement.
— Keiji ?
— Lui-même, tu ouvres ou je continue ?
— Je vais débrancher ma sonnette…
— Je vais sonner chez tous tes voisins et les inquiéter sur ta santé.
Le son fut coupé, mais quelques secondes après, la porte émit un étrange bruit et il put entrer. Plutôt que de prendre l'ascenseur, il passa par les escaliers en espérant que son mauvais pressentiment disparaisse.
Quand il arriva devant la porte, ce n'était pas le cas.
Il toqua deux fois et la porte s'ouvrit.
Akaashi fut heureux de contrôler parfaitement ses émotions à ce moment-là.
Kuroo avait les deux mains bandées, dont une en écharpe et une ecchymose horrible sous l'oeil, gonflé. Ses manches longues et son jogging cachant le reste de son corps, il ne put constater plus de dégâts.
D'un mouvement souple, Kuroo se cala contre le côté de la porte.
Akaashi nota sa fatigue, visible ainsi que ses yeux rougis.
— Qu'est-ce que j'peux faire pour toi, monseigneur ?
Sa voix rauque le ramena sur terre.
— Je cherche Koutarou, dis-moi où il est.
Kuroo haussa un sourcil, il tenta de sourire, mais ce dernier se transforma en grimace à cause de son hématome.
— Qui te dit que je sais où il est ?
— Tu es son meilleur ami, le frère qu'il n'a pas eu. Tu sais forcément où il est.
Dans un soupir, Kuroo secoua la tête et reporta son attention sur lui.
— Au cas où ça ne se voit pas, j'ai eu quelques soucis dernièrement alors non, je sais vraiment pas où il est. Bonne journée.
Kuroo se recula pour fermer la porte, mais Akaashi la bloqua d'un pied.
— Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ?
— Qu'est-ce que ça peut faire à ta petite personne ?
La remarque le piqua en plein coeur. Bien qu'il n'était pas ami avec Kuroo, et qu'il se doutait que Bokuto lui avait expliqué la situation le concernant, cependant, il s'attendait quand même à un minimum d'égard de sa part.
À moins que…
Il se sentit pâlir, mais tenta de garder un visage neutre.
— Ça peut me faire beaucoup de choses.
— Première nouvelle, tu peux ressentir des choses ?
— Garde tes sarcasmes.
— Garde tes distances.
Ils se jaugèrent.
— Tu mens, lâcha Akaashi.
— Pour une fois, même pas. Maintenant, si tu veux bien me foutre la paix, j'aimerais retourner dans mon lit et dormir.
Akaashi eut envie de rétorquer puérilement, mais son instinct le poussa à se taire. Il se recula d'un pas, puis, après un dernier regard, s'en alla, le dos droit.
La porte se ferma avant même qu'il n'atteigne les escaliers, et il se permit de laisser libre cours à ses sentiments.
L'angoisse le prit à la gorge, et la peur lui noua l'estomac. Il se raccrocha à la rambarde et essaya de faire le point.
Bokuto savait dans quoi il trempait, actuellement. Bien qu'Akaashi n'avait pas voulu que cette situation dégénère à ce point, il en avait profité et les bruits de couloir le favorisaient pour être l'un des prochains membres du gouvernement malgré son jeune âge. Sauf que Bokuto faisait partie des Corbeaux. Tout comme Kuroo. Et que les Corbeaux régnaient sur la ville, et une grande partie des régions, d'une main de fer. Bokuto lui avait expliqué que le but premier de l'organisation était d'arrêter la violence non justifiée envers autrui et d'aider les personnes pauvres ou en difficultés. C'était la raison de son adhésion au clan. Bien entendu, pour pérenniser l'organisation, et se faire respecter, ils avaient dû se salir les mains, mais pour une cause juste et toujours avec pourparler avant. Ça aussi, c'est ce qu'il lui avait dit.
Néanmoins, il n'avait jamais expliqué en quoi consistait leur trafic.
Après tout, il devait y en avoir un pour réussir à soulever des fonds et faire tenir l'organisation.
Akaashi lista plusieurs réponses :
- Une transaction ou quelque chose en lien avec le trafic c'était mal passé et Koutarou était blessé.
- Ou il était encore occupé avec ce problème
- Ou le clan lui avait donné une mission plus longue
Si le clan savait pour Akaashi, alors :
- Les Corbeaux le retenaient en otage comme moyen de pression, après tout, Akaashi allait à l'encontre de leur principe.
- Ou les Corbeaux l'avaient puni en conséquence des actes d'Akaashi.
Ils restaient une dernière possibilité dans les deux parties :
- Il était mort.
Dans un état d'anxiété, il s'assit sur une marche et prit une grande respiration. Il croisa ses deux mains et posa ses bras sur ses genoux.
Au vu du physique de Kuroo, il était presque certain que son amant était blessé, ou pire. Quant à savoir lesquelles de ses suppositions étaient la bonne…
Garde tes distances.
La phrase de Kuroo lui revint en mémoire. Ce dernier ne l'aiderait pas, c'était sûr, mais n'était-ce pas une mise en garde, malgré tout ? Ils s'étaient déjà retrouvés seuls, et même si Kuroo n'avait pas été le plus aimable, il avait au moins été courtois. Quoiqu'au vu de ses blessures, Akaashi ne pouvait pas assurer que ce manque de courtoisie n'était pas seulement dû à ça.
Il se frotta les cheveux et le visage, avant de plonger son regard dans le vide et de réfléchir à nouveau.
Soit, il avait envoyé un message à Bokuto deux jours auparavant et n'avait pas eu de réponse, mais il n'avait pas essayé de l'appeler. Peut-être que si ce dernier était seulement occupé, il l'avait lu, mais avait oublié de lui répondre, ce n'était pas impossible.
Peut-être que s'il l'appelait…
D'un geste habituel, Akaashi prit son portable et le contempla.
Koutarou était son seul point faible. Malgré ça, par fierté, et pour éviter d'y songer trop, il avait souvent, et d'autant plus ces derniers temps, mit une barrière entre eux. Pouvait-il vraiment l'appeler ?
Il s'insulta mentalement.
Que sa fierté et son éducation aillent au diable ! pensa-t-il.
Son amour était probablement en danger, à cause de lui ou non, mais c'était certain que quelque chose clochait !
Il composa le numéro de téléphone.
Plusieurs sonneries retentirent. Le répondeur s'activa. Il raccrocha. D'un geste de colère, il rappela. De multiples fois. Sans réponse.
Il se retint de justesse de jeter son téléphone contre le mur. Qui avait-il de plus rageant dans un monde de communication, que de ne pas réussir à joindre la seule personne que vous souhaitez ?
D'un mouvement brusque, il se releva et sortit de l'immeuble. Il laissa ses pieds le guider jusqu'à l'appartement de Bokuto et alla choir dans le lit. L'odeur de son amant lui vint, et il s'en imprégna au maximum.
Un long moment s'écoula.
Ce fut la sonnerie d'un message qui le sortit de sa transe et de ses noires pensées.
De : Itaru : … Il t'a pas dit ? Il a quitté l'équipe au début de la semaine, personne n'a de nouvelle depuis. Toi non plus ?
Il se redressa vivement. Bokuto, quitter l'équipe de volley et abandonner son rêve ? Impossible.
Mortifié, il resta interdit devant son téléphone.
De : moi : Il vous a téléphoné pour le dire ?
De : Itaru : Je suppose, c'est le coach qui nous l'a dit… Il va bien ?
Son coeur s'arrêta.
Il est mort.
Il secoua vivement sa tête.
Non, s'il était mort, Kuroo aurait été incapable de lui faire face. Même s'ils ne s'appréciaient pas, Bokuto était trop important à leurs yeux pour qu'il ne s'effondre pas si quelque chose arrivait.
Il tapa rapidement sa réponse, mentant sans problème. Après tout, Itaru ne savait pas qu'ils sortaient ensemble, bien qu'il avait certainement dû le deviner.
De : moi : Il m'a parlé de sa jambe récemment et depuis, je n'arrive pas à la contacter, peut-être que c'était plus grave que ce que je pensais. Je te tiendrais au courant, bonne journée.
Il éteignit l'écran et se releva. Une chose s'était produite, il en était certain et les Corbeaux le savaient. Même si Kuroo refusait de lui parler, il allait chercher la vérité.
Et il la trouverait, parole d'Akaashi Keiji.
