Il ne se rend pas compte qu'il a le temps. Itami se rappelle de l'enfant qu'elle était au même âge – si pressée, elle aussi, de grandir. Elle voulait être la première, la meilleure, arriver devant Kakashi et passer avant Asuma ; elle prenait comme un affront personnel de n'être que deuxième. À l'époque, son frère s'évertuait à tempérer ses ardeurs. Aujourd'hui, elle comprend.
Parce qu'il a le temps. Le temps d'apprendre, le temps de jouer, le temps d'être enfant, le temps d'être ninja. Et le temps, elle l'espère, de grandir dans un monde en paix, de ne pas connaître les guerres de ses parents, celles qui les ont si brutalement projetés dans le monde des adultes.
-Il a déjà du talent.
La voix de Shikamaru l'arrache à ses pensées et Itami détourne le regard qu'elle avait posé sur son fils. Shikamaru est assis en tailleur en face d'elle, sur la terrasse à l'arrière de la maison. Le plateau de shogi est posé entre eux sur le plancher. De leur position, ils peuvent voir l'intégralité du jardin où, plantés devant un arbre auquel on a suspendu une cible, trois enfants s'entraînent à lancer des shuriken.
-Le tien aussi, observe Itami avec un sourire.
-Il est un peu paresseux, avoue Shikamaru avec un sourire coupable.
Itami ricane et joue son coup avant de reporter les yeux sur les enfants. Campé dans l'herbe, Minato tend un shuriken à Kimi. De là où ils sont, les adultes ne peuvent pas entendre distinctement leurs voix à moins qu'ils n'élèvent le ton, et ils ne perçoivent donc que les ponctuelles exclamations de triomphe ou les quelques cris de déception. Mais les lèvres de Minato remuent tandis qu'il donne quelques conseils à sa petite sœur. Shikadai semble approuver d'un hochement de tête et ponctue le discours de son aîné de son propre commentaire.
-J'ai dîné chez Kurenai, hier, reprend Itami. Elle m'a dit, pour Mirai.
La petite fille vient de devenir Genin. Dans quelques années, Minato suivra le même chemin, celui qu'il voudrait tant avoir déjà emprunté. Puis ils deviendront tous deux Chunin et enfin, peut-être, Jonin à leur tour. Itami a conscience que c'est le cycle des familles de ninjas, que c'est la vie, mais tout ce qu'elle leur souhaite, c'est ce monde si différent de celui dans lequel eux-mêmes ont grandi.
Shikamaru a suspendu son geste, une pièce entre les doigts. Cela ne lui ressemble pas et Itami le soupçonne de penser à peu près à la même chose qu'elle. Puis il joue à son tour, reposant délicatement la pièce sur le plateau, et confirme son impression :
-Tout ce qui compte, c'est qu'ils ne voient pas les mêmes choses que nous, n'est-ce pas ?
Shikamaru n'a pas eu l'enfance d'Itami et de Kakashi. Mais il a vécu une guerre bien trop jeune, lui aussi, et perdu des êtres chers à un âge où l'on devrait encore tout attendre de la vie et pas aller fumer devant des tombes.
-J'espère bien que non ! C'est pour ça qu'on s'est battus, non ?
Shikamaru se contente de hocher la tête en étudiant la partie, prévoyant déjà son prochain coup. Son fils a un an de moins que celui d'Itami et un de plus que sa fille. Tous les trois, ils seront de la même génération de ninjas, à peu de choses près.
-Je voudrais qu'ils prennent leur temps, reprend-elle.
-Les garder petits ?
-Non. Non, j'ai trop envie de voir quels possibles ils vont inventer et quelles personnes ils vont devenir. Mais qu'ils prennent le temps. Qu'ils soient moins pressés de se battre, de partir en mission, d'être adultes. Ils ne se rendent pas compte de la chance qu'ils ont.
-Mais c'est tant mieux, non ? S'ils savaient, c'est qu'ils auraient connu autre chose.
Itami sourit et relève les yeux du plateau.
-J'ai gagné, annonce-t-elle moqueusement.
Shikamaru baisse le regard sur les pièces et lâche un soupir un peu las. C'est sa troisième défaite d'affilée et il espérait ne pas poursuivre la série.
Au bout du jardin, des rires et des cris se font entendre. Les shuriken gisent abandonnés par terre ou fichés dans la cible, et les enfants ont adopté un nouveau jeu. Kimi court à travers le jardin, fonçant vers la terrasse à la vitesse que lui permettent ses petites jambes, et Minato la poursuit à allure modérée. Shikadai a l'air de faire la moue, mais le coin de sa bouche, légèrement remonté et qui vient lui creuser une petite fossette dans la joue, trahit son amusement. Un instant plus tard, les petits pieds de Kimi déboulent sur la terrasse, Minato sur les talons. Shikadai les suit à son rythme pas pressé et vient s'affaler sur le bord de la terrasse, près de son père qui lui lance un regard amusé. Cependant, Kimi s'est jetée au cou de sa mère et Minato, l'air très fier de lui, s'est arrêté au bord de l'herbe, les mains sur les hanches.
-Qu'est-ce qui se passe ici ? fait une voix au-dessus de leur tête.
Le cri de Kimi empêche les autres de répondre. Kakashi vient d'apparaître sur le pas de la porte qui donne sur l'intérieur de la maison, aussi nonchalant qu'à l'accoutumé mais un sourcil levé en signe de curiosité. Sa fille se relève dès qu'elle l'entend et passe du cou de sa mère aux jambes de son père, qu'elle manque d'envoyer par terre. Une fois qu'il a rétabli son équilibre menacé, Kakashi pose une main affectueuse sur ses cheveux blonds.
-J'ai battu Shikadai ! s'exclame Minato avec enthousiasme.
Les yeux du père passent de la petite fille à son grand frère. Ils se ressemblent beaucoup, tous les deux : ils ont des traits similaires et les mêmes grands yeux bleus, ces yeux si particuliers des Namikaze, les mêmes que Naruto et Itami, les mêmes que le Quatrième, les mêmes que Boruto et la petite Himawari. Mais Kimi a les cheveux blonds de sa mère, ceux des Namikaze justement, tandis que Minato a hérité de l'argent si particulier du Sixième Hokage.
-Moi, j'ai touché pile le centre de la cible ! s'écrie Kimi avec fierté.
Son père lui ébouriffe les cheveux et elle fait la grimace. Elle déteste cela – et il le sait pertinemment.
-Arrête, papa, pas devant Shikadai, souffle-t-elle en rougissant.
Celui-ci, flegmatique et plus occupé à considérer le plateau de shogi d'un œil attentif, n'a rien remarqué. Minato, lui, ricane doucement, ce qui lui vaut un regard noir de sa sœur. Itami les regarde avec un sourire. Elle aime les voir se chamailler aime savoir qu'aucun d'eux n'est un Obito en devenir – ou même un jeune Kakashi. Elle aime savoir qu'ils ont un avenir différent devant eux, que leur enfance ne ressemblera pas à la leur. Minato n'a que faire de devenir un jour Hokage Kimi veut avoir un jour son équipe de jeunes Genin, comme sa mère aujourd'hui.
Elle croise le regard de Kakashi et sait qu'il a une idée de ce à quoi elle pense. Il a toujours été capable de deviner ce qu'elle a en tête.
Ils ont le temps.
[A/N: Et c'est... La fin ! J'ai encore du mal à y croire et je vais sûrement passer le reste de ma journée à tourner en rond. Encore un grand merci à vous qui êtes arrivés jusqu'ici, à l'issue de ces 64 chapitres. Merci aussi pour tous les commentaires que vous avez pu me laisser depuis que j'ai commencé à publier ! Il n'est pas dit que Kakashi et Itami ne fassent pas leur retour un jour... ;) ]
