Mardi 15 novembre
Kunimi Akira s'avança dans le vaste hall de la maison du maire. Il y avait été invité quelques heures auparavant et, le temps de se changer et de terminer ses basses besognes, il venait tout juste d'arriver.
Un majordome l'avait accueilli à l'entrée et l'avait laissé dans le salon, seul. Il était rentré dans le clan en septembre et ne pensait pas réussir à rencontrer officiellement le leader de la Ferro Familia, Oiwake Takurô, aussi rapidement. C'en était presque étrange. Il avait essayé de faire un travail impeccable, mais sans zèle, pour éviter de se faire remarquer trop vite, justement.
Il tourna sur lui-même pour observer la pièce. Deux canapés se faisaient face, une télé était sur le côté, avec une table et d'immenses étagères étaient remplies de divers livres et d'objets de collections sur un pan de mur. Il s'en approcha et lut divers titres. La plupart étaient des grands classiques et les objets rien de plus que des cadeaux ou des souvenirs onéreux de voyage.
— Quelque chose te plaît ?
La respiration de Kunimi se bloqua pendant quelques secondes. Il reprit rapidement une goulée d'air ainsi que son masque d'ennui et se tourna.
— Bonsoir, lança-t-il en baissant la tête.
— Bonsoir, répéta Oiwake.
Ce dernier s'approcha de la table et servit deux whiskys.
Kunimi ne buvait pas. Ou peu. En temps normal, il aurait refusé, cependant, on ne refusait pas quoi que ce soit au parrain d'une organisation criminelle. Encore moins celle de la Ferro Familia.
Oiwake s'approcha et lui tendit son verre, tout en l'invitant à s'asseoir, il fit de même.
Face à face, Kunimi resta impassible. Son manque d'expression avait longtemps été un fardeau, jusqu'à ce qu'il trouve ce travail, où il excellait. Bien entendu, il avait travaillé ses émotions et son talent d'acteur, mais la plupart du temps, ne rien montré était le meilleur choix.
— Alors, reprit Oiwake, quelque chose te plaît ? demanda-t-il une nouvelle fois.
Soutenant son regard, Kunimi répondit platement :
— Non, pas spécialement.
Oiwake fit tourner son verre, lentement. Le liquide fit quelques vagues, puis, il en but une gorgée.
— Tu n'aimes pas le whisky ?
— Je n'aime pas l'alcool en général, explicita-t-il.
— Quel dommage… Il a un vieillissement parfait, celui-là. Il faudrait que tu entraînes ton palais, à l'avenir.
Kunimi haussa un sourcil. Pourquoi faire ? songea-t-il silencieusement. L'alcool avait mauvais goût, et ce n'était pas en buvant tous les jours cette mixture qu'il allait miraculeusement la trouvait bonne. D'autant plus qu'il refusait de perdre toute inhibition, ç'aurait été trop dangereux. Il garda tout de même son verre à la main, ne sachant si le déposer constituer une faute ou non.
— Sais-tu pourquoi je t'ai convoqué, Akira ?
— Non, et j'en suis certainement le premier étonné.
Oiwake sourit :
— Ce qui ne se voit pas du tout. Tu as toujours été doué pour cela, n'est-ce pas ?
— Ça fait partie de ma nature… Je n'y peux rien. "Chassez le naturel, et il revient au galop", m'a-t-on dit, alors je me suis résigné.
— Je pense plutôt qu'au lieu de te résigner, tu en as fait ta force. Tu es exceptionnel, malheureusement, ta comédie prend fin ici.
Le coeur de Kunimi battit fort. Très fort, trop fort. Il eut l'impression de l'entendre dans ses tempes tandis que l'organe même tentait de s'enfuir de sa cage thoracique. Pourtant, sa voix resta calme, stoïque :
— Que voulez-vous dire ?
— Que nous savons que tu es un agent double, pour le compte de Washijo Tanji. Dire que tu es entré il y a quelques mois seulement… Ce grand-père nous prend pour des idiots naient de la dernière pluie.
Kunimi eut une marque de stupeur, ainsi que d'incompréhension. C'était impossible, pensa-t-il. Il avait été placé ici par décision de Washijo lui-même, et ce n'était pas seulement pour partir sur les traces de Aone, mais aussi pour être certain de garder un pied dans l'une des organisations les plus influentes de la région : La Ferro Familia.
— Je ne comprends pas…
— Arrête de faire semblant, le coupa Oiwake : Je risque de m'énerver et tu n'aimerais pas ça.
Pour l'une des rares fois de sa vie, Kunimi eut peur. L'homme en face de lui était l'un des plus craints du pays parmi les organisations illégales, il ne pouvait pas se permettre de se le mettre à dos… Seulement, son travail l'y obligeait puisqu'il était rentré sous ses ordres pour le trahir en tant qu'agent double.
Cependant, nier serait probablement une mauvaise idée. Maintenant qu'il était démasqué, il allait certainement mourir alors autant aller jusqu'au bout et connaître la vérité. Au sujet de son ami, mais aussi au sujet de la Ferro Familia et de ses moeurs.
Il observa son verre de whisky quelques secondes, le temps que ses réflexions se terminent et, une fois sa décision prise, le bu d'une traite. On appelait cela la boisson du courage, il espérait que c'était vrai.
— Je croyais que tu n'aimais pas ça.
Kunimi grimaça avant de répondre :
— C'est le cas, mais pour l'une de mes probables dernières soirées sur Terre, autant essayer.
Oiwake éclata de rire.
Kunimi fut surpris à tel point que cela se vit sur son visage.
— Pourquoi penses-tu que je vais te tuer ? demanda le maire.
Mal à l'aise, il préféra dire la vérité :
— Parce que votre réputation et celle de votre famille vous précèdent, et que je doute qu'un agent double reste vivant longtemps… Après tout… Aone Takanobu…
Kunimi se mordit la lèvre et détourna le regard, sans réussir à finir sa phrase.
L'expression d'Oiwake se ferma et il fixa sans voir son verre.
Oui, il était normal que tout le monde pense qu'Aone avait été supprimé par eux, surtout ses collègues, songea-t-il avant de prendre la parole :
— C'est pour cela qu'on vous a placé dans notre organisation ?
— Je ne vois pas pourquoi je répondrais à ça.
— Parce que nous n'avons pas tué Aone Takanobu, et que nous cherchions, nous aussi, son tueur.
— Vous vous moquez de moi.
Oiwake soupira, puis émit un sifflement. De longues secondes s'écoulèrent, puis Futakuchi entra dans la pièce en traînant une personne derrière lui, attachée.
Kunimi se leva.
— Si tu ne t'assois pas, je te ferai la même chose, lâcha le nouvel arrivant en lançant son paquet près d'eux.
Kunimi eut tout le loisir d'observer la femme à ses pieds. Elle était belle, probablement moins de la trentaine avec des cheveux longs. Des hématomes longeaient son visage, et, malgré le bâillon et les liens qui la maintenaient, elle leur lança un regard noir.
— Nametsu Mai… murmura le jeune homme.
— Je te présente la tueuse à gages qui a liquidé Takanobu sous les probables ordres de Takeyuki Yamiji, ainsi que son amant qui vient enfin de se venger, en partie du moins.
Lentement, Kunimi inspira et expira. Il ne comprenait plus rien. Certes, lors de son entrée dans la Famille, il avait entendu les rumeurs concernant son feu compagnon, mais il ignorait la vérité. Comment accepter que Mai, si douce et gentille secrétaire, avait pu jouer, elle aussi, ce double jeu et d'autant plus pour assassiner un de ses frères.
— Tu as le choix.
La voix d'Oiwake le sortit de ses pensées. Il détacha son regard de la femme et le posa sur lui.
— Tu peux nous dire la vérité, et rester vivant, reprit Oiwake : au moins pour les prochains jours, ou ne rien dire et mourir ici.
— Même si vous dîtes vrai, pourquoi vous me garderez vivant ?
— Tu seras une monnaie d'échange. Malgré ce que laisse penser Tanji, nous savons qu'il tient à vous plus qu'il n'aimerait.
— Et vous pensez que je pourrais le trahir ? Et qui vous dit que j'ai quoi que ce soit d'intéressant à échanger contre ma vie ?
Oiwake haussa les épaules. Futakuchi prit un Glock et le pointa sur lui.
— J'ai passé mes derniers mois à rêver de faire souffrir cette putain de tueuse. Ma patience a atteint ses limites, si tu es du côté de Takanobu, tu sais qu'il te prierait de choisir ta vie. Parce que, pour lui, elles étaient toutes précieuses malgré nos choix pourris.
Il enleva la sécurité, les larmes aux yeux, il continua :
— Sauf que, maintenant, il n'est plus là, et la seule raison pour laquelle cette pute est en vie, c'est qu'on m'a empêché de la torturer et de la tuer dans les pires souffrances. Toi, t'as le choix. Écouter le crédo de ton ancien collègue et choisir la vie, ou te faire buter là, tout de suite. Décide.
Kunimi l'observa, puis jeta un coup d'oeil à Oiwake. Ce dernier sirotait son verre et, même s'il semblait contrarié, il n'avait pas l'air de vouloir lever le petit doigt pour lui.
Soit, la décision lui appartenait. S'il choisissait la vie, il pourrait sûrement contacter Washijo et sortir de là, bien que ce n'était pas certain qu'en tant que traître, il ne finisse pas derrière les barreaux. Néanmoins, il serait en vie.
Il avait côtoyé la mort, mais jamais directement.
Le canon pointait sur lui était effrayant. Pire, cauchemardesque. D'une voix chevrotante et maudissant son manque de courage, il lâcha :
— Je choisis la vie.
D'un mouvement fluide, Futakuchi rangea l'arme, mais garda les yeux rivés sur lui. Sans le voir.
Oiwake posa son verre.
— Ravie de savoir que tu as fait le bon choix. Maintenant, je veux une réponse : pourquoi t'a-t-on placé dans l'organisation ? Est-ce par rapport à Takanobu ?
Kunimi resta silencieux quelques secondes. Pouvait-il mentir ? Était-ce un test ? N'en sachant rien, il ignora l'étau de son coeur et répondit franchement :
— En partie. Tanji est décidé à trouver le tueur de Takanobu, mais aussi limiter, voir détruire chaque organisation criminelle. C'est sa voie, son crédo. Il pense que leur simple existence est un crime en soi.
— Et en plaçant des sbires dans chacune d'elle, il se prépare un coup d'avance pour les dissoudre. Ingénieux, mais étrange de préparer ça maintenant, si proche de la mort d'un de ses employés. Il devait savoir que nous nous doutions d'un coup pareil en apprenant le passé de Takanobu.
Kunimi serra les lèvres pour éviter de rétorquer. Contrairement à ce que la pègre pensait, son patron était un homme têtu, mais bon, et aimant à sa manière. Quand Kunimi avait appris la mort d'Aone et la mission qu'il allait devoir mener par la suite, il avait compris à ce moment-là que cette disparition avait touché Washijo plus qu'il ne voulait l'admettre. Cette erreur qui paraissait étrange était en réalité le reflet d'un homme en colère, rempli d'une tristesse immense.
Sachant que cette discussion allait être pénible pour lui, Kunimi tenta de changer de sujet, une curiosité morbide le chiffonnant :
— Qu'est-ce que vous comptez faire de moi et de la fille, au juste ?
Oiwake lança un regard de dégout à Nametsu, tandis que la prière de mort et de douleur emplissait les yeux de Futakuchi.
— Elle ? Eh bien, comme nous avons réussi à la garder vivante, nous allons l'utiliser dans une transaction avec les Corbeaux. Quant à toi, je ne le sais pas encore, mais tu peux aussi être utile, alors pour le moment, tu seras mon invité d'honneur.
— Vous espérez rentrer dans les petits papiers de Tanji Washijo avec ma vie, n'est-ce pas ?
Oiwake lui sourit.
— C'est une possibilité, tout comme tu peux servir d'otage ou d'exemple. Je verrais cela le moment voulu, mais avant… Futakuchi, tu peux reprendre Mai et en faire ce que tu souhaites. Garde-la vivante et saine d'esprit. Sauf si elle essaie de tenter quoi que ce soit.
Le sourire qui agrandit ses lèvres fut rempli de sadisme et de promesses horribles. Nametsu, jusqu'à la calme et silencieuse, commença à s'agiter. Hurlant des insultes à travers le bâillon, elle fut projetée sur quelques mètres avant d'atterrir contre le mur, sonnée.
— Bien, reprit Oiwake faisant fi de la scène de violence : nous avons beaucoup de choses à nous dires avant que je te laisse quartier libre.
Kunimi contracta les mâchoires. Il se doutait que ce serait long, mais il espérait avoir un peu de répit.
— Ne doute pas que je t'offre le gîte et le couvert, sourit le maire : cependant, si tu tentes de t'échapper ou d'envoyer un quelconque message par un quelconque moyen, je te tuerais. De mes propres mains.
Plus pâle qu'à l'accoutumée, le désespoir commença à ronger son coeur. À l'entente de cette phrase, il regretta soudainement la mort d'une balle que lui proposait Futakuchi, quelques instants plus tôt.
