Où l'on arrive aux portes du Seigneur de Lumière... et on tâtonne quand même dans le noir.


Jorah

Même de loin, les terres sous l'ombre faisaient sinistrement et immanquablement ressentir leur présence. Les maistres comme les mages avaient rédigé des manuscrits sans nombre spéculant sur ce qui les avaient frappées exactement dans les premiers jours du monde, si c'était quelque chose de similaire au Fléau qui avait détruit Valyria ou si c'était simplement ainsi que les dieux avaient voulu qu'elles fussent créées. La cité d'Asshai elle-même s'était taillé une emprise sur la seule partie habitable de la côté, entourée de sables noirs dangereux, de volcans grondants et de geysers de soufre bouillant. Il y avait des rumeurs de créatures terribles qui vivaient dans ces montagnes sombres : des araignées de la taille d'un cheval, des serpents de lave aux yeux de flamme, toutes sortes de démons et de spectres et d'illusions. Jorah avait formé l'opinion fort sceptique que de tels contes étaient répandus avec enthousiasme par les lieurs d'ombres eux-mêmes, pour décourager quiconque aurait eu dans l'idée de leur rendre une visite non désirée, mais sincèrement, il n'avait aucune envie d'aller investiguer de plus près.

Depuis son perchoir sur le dos de Drogon, Jorah estima qu'ils étaient à au moins cinquante miles, à vol de dragon, de leur destination. Cinquante miles trop loin. Ils avaient effectué moins de trajet ce jour que la veille, et la veille moins que le jour d'avant. Ne revenant à terre que lorsqu'il le fallait absolument, ils étaient restés en l'air pour la majeure partie des deux dernières semaines, et cela leur coûtait cher à tous les trois.

L'aile blessée de Drogon avait commencé à montrer des zébrures d'un rouge agressif là où le hrakkar l'avait déchirée, les marques de griffes sur le dos de Dany s'infectaient également, et à part les blessures causes par la bête, les fesses et les cuisses de Jorah étaient brûlées jusqu'au sang et couvertes de pustules après des jours et des jours à monter un dragon sans protection. Du sang et du pus incrustaient ses chausses, la douleur quand il changeait de position était presque insupportable, et les cataplasmes rafraîchissants que Dany lui avait faits, avec de la boue, des herbes et des chiffons mouillés, avaient été transpercés presque immédiatement. Puis les dieux seuls savaient combien de temps s'écoulerait avant qu'ils n'osent atterrir pour en faire un autre.

C'est-à-dire, en présumant qu'ils pouvaient même trouver de l'eau. Ils avaient été forcés de voler à travers le sud-est de la Désolation Rouge, qui était encore plus inhospitalière que Jorah ne se le rappelait, et leurs lèvres étaient craquelées et saignantes de sécheresse et de soif. Jorah s'assoupissait sporadiquement, quand la douleur se calmait assez pour le laisser dériver un peu, mais il craignait que Dany ne fût pas capable de le remonter s'il commençait à tomber. Il n'y avait rien pour le tenir en place, aussi ses yeux étaient-ils aussi granuleux que du sable et son intelligence errante, engourdie.

Dany dormait plus que lui. Durant les semaines après qu'elle eût fui Meereen, vivant dans la nature avec Drogon, elle était devenue à demi-animale elle-même, et puis durant sa captivité dans le khalasar, elle avait eu peu d'autres moyens de faire passer le temps. Pourtant Jorah ne s'en souciait pas. Pas plus qu'il ne lui disputait le repos qui lui échappait. Car quand Dany dormait, c'était le seul moment – l'intimité contrainte de leur situation mise à part – où elle lui permettait volontairement de la toucher.

Il l'avait serrée de ses deux bras, équilibrant son poids en même temps que le sien, et parfois elle s'appuyait contre lui, ou se nichait contre sa poitrine. Durant tous ces moments trop brefs, Jorah était ramené aux jours où elle s'était instinctivement tournée vers lui pour obtenir réconfort et conseil, une gamine de quatorze ans déjà mariée et déjà veuve. Il ne voudrait pas l'enfermer de nouveau dans cette boîte – elle était née pour être reine, pour chevaucher des dragons et diriger des royaumes. Mais le côté doux-amer de la chose le frappait jusqu'au cœur, particulièrement par contraste avec la froideur polie et fermée avec laquelle Dany continuait à le traiter durant ses heures de veille.

Il supposait qu'il devait être reconnaissant qu'elle ne lui criât plus dessus, qu'elle lui eût par choix ou par nécessité confié sa vie, et il l'était. Mais sa crainte de la perdre à nouveau le conduisait à marcher sur des œufs à chaque mot, chaque action, chaque geste, et ainsi il ne lui avait pas encore dit qu'il ne pouvait entendre pourquoi ils risquaient leurs peaux de la sorte. Il aurait vu à ce qu'elle fût en sécurité à Braavos, Pentos, Westeros – n'importe où elle aurait envie d'aller, n'importe où loin de ce bourbier infernal de Meereen, où ils pourraient soigner leurs maux en paix. Mais elle avait obstinément insisté pour aller en Asshai, et sa gestion maladroit de sa diplomatie avec Qarth signifiait qu'ils devaient éviter de très loin la seule cite sûre connue dans toute la Désolation.

Jorah n'était pas pressé de renouer des liens avec Xaro Xhoan Daxos, lui et son nez incrusté de joyaux, ses larmes abondantes et ses petits garçons dansants vêtus de soie, mais Qarth les avait sauvés une fois du désert, et Daxos avait même été partant pour fournir des navires qui les ramèneraient à la maison. Il était bien trop facile de dire que les négociations auraient été bien mieux menées s'il s'était toujours trouvé aux côtés de Dany, mais observer le désordre de Meereen et leurs propres souffrances présentes avaient enfin décapé le vernis d'idéalisme romantique à travers lequel Jorah l'avait toujours considérée. Elle avait vraiment de bonnes intentions, avait souvent choisi de faire ce qui était juste plutôt que ce qui était simplement facile, mais sous certains angles elle était toujours une enfant naïve et bornée.

A présent, cependant, rien de cela n'importait. Ils avaient tout misé sur le fait d'atteindre Asshai, quelqu'incertain fût le sanctuaire qu'elle offrait. Jorah – ignorant le sable dans sa gorge, la douleur toujours présente de ses ampoules sanglantes éclatées et le fait qu'il avait si faim que son estomac donnait l'impression de se dévorer lui-même – laisse échapper un long soupir fatigué et talonna de nouveau Drogon.

- Encore loin ? demanda sa reine, après qu'ils eurent volé quelques heures.

Sa voix était rauque et fêlée ; ils n'avaient pas bu d'eau fraîche depuis deux jours. Une fois qu'ils commenceraient à boire de l'eau de mer, la fin serait proche, mais ils avaient pu récupérer assez de gorgées saumâtres dans des mares résiduelles pour ne pas encore en arriver là.

- Pas loin.

Jorah tentait d'avoir l'air encourageant.

- Là, voyez - c'est Asshai elle-même, juste sur l'horizon.

Il pointa les vagues de chaleur brumeuses, priant pour que ses calculs au pif fussent tombés juste, qu'ils fussent allés assez loin au nord-est, et que ce ne fût par Qarth. Non, impossible ces montagnes de sable noir ne pouvaient présager qu'une chose.

- Nous y serons à la tombée de la nuit, au plus tard.

Dany lui jeta un coup d'œil, ses yeux violets assombris par l'inquiétude.

- Pensez-vous que Drogon peut y arriver ?

Ils pouvaient tous deux voir à quel point le dragon noir s'éreintait, comme ses ailes battaient l'air brûlant convulsivement, et comment des bouffées aléatoires de fumée montaient en spirale de ses naseaux tandis qu'il s'escrimait à rester en l'air. Jorah n'avait pas besoin d'être intimement mêlé à l'esprit de la bête pour savoir que l'issue n'était guère favorable.

- Toute monture ira plus vite quand elle sent son foyer.

Elle sourit légèrement et posa la main sur le cou de Drogon, fermant les yeux alors qu'elle le priait silencieusement d'accélérer. Il semblait y avoir quelque chose d'autre, quelque chose au-delà du lien qu'elle avait avec Drogon et ses frères depuis qu'elle les avait fait naître dans les flammes tourbillonnantes du bûcher funéraire de son époux, mais Jorah n'était pas surpris. Il espérait seulement qu'ils trouveraient assez d'études sur les dragons en Asshai, et tout ce qu'elle voulait d'autre – bien qu'il pensât pouvoir le deviner – pour valoir ce qu'ils avaient sacrifié. Pourtant c'était une partie de la leçon qu'il devait apprendre : la laisser aller, ne pas bondir devant elle, la contredire et la protéger.

Et la trahir. Cette épine ne sortirait jamais de son propre cœur. Oui, elle avait perdu sa poigne sur Meereen et s'était fait des ennemis de Qarth, Astapor et Yunkai et tout le reste, mais penser que lui tout seul aurait pu changer cela était monstrueusement futile. Il lui avait une fois proposé le mariage, et l'épouserait encore dès le lendemain si elle l'autorisait jamais, mais il demanderait seulement à la reine, pas à la femme. Il y avait des jours où Jorah espérait qu'elle laissât tomber ses rêves de reprendre le Trône de Fer, qu'elle trouverait même pour un jour l'enfance et la paix dont elle avait été si brutalement privée, mais il savait à présent qu'il devrait abandonner cela aussi. Une leçon qu'il avait toujours été incapable d'apprendre il était trop fier, savait trop bien qui il était, un péché qu'il partageait avec elle.

Ce que je veux qu'elle soit ou fasse ou devienne n'est pas important.

Il avait dû réaliser cela de façon embryonnaire quand il s'était retenu de tuer Daario. Il haïssait l'homme qu'elle avait choisi et qui n'était pas lui, particulièrement un tel paon malsain. Il haïssait tout ce qui était sorti des décisions de Dany depuis qu'elle l'avait exilé, en fait, mais il n'avait plus le droit de la juger. Il haïssait tout ce qui était venu de ses propres décisions aussi. Peut-être Asshai était-elle de même sa seule chance de rédemption.

A ce moment, Jorah fut peu cérémonieusement tiré de ses ruminations quand Drogon frissonna, fit un écart, et commença à perdre de l'altitude, très vite. Ils se trouvaient à deux ou trois cents pieds de haut, ce qui ne laissait pas une grande marge d'erreur, et pour aggraver les choses, ils approchaient la baie à grande vitesse. Jorah pouvait voir les navires à l'ancre - Asshai était un important port de commerce sur la route de la Mer de Jade, pour ceux des marchands qui osaient faire affaire là – et la cite elle-même sur les falaises au-dessus, un élégant labyrinthe de tours penchées qui rappelait Cité-Vieille.

La comparaison semblait étrangement exacte, mais Asshai était mille fois plus exotique que cela. Des couleurs variées, en fait toutes les couleurs du monde, pas du tout le noir universel et menaçant qu'il avait imaginé. Des jardins suspendus et des ménageries, des cloches et des arches et des filigranes de pierre, le monolithe rouge sur sa haute colline qui ne pouvait être que le siège de la foi de R'hllor. Des palmiers bordaient les ruelles pavées, et des entrelacs de mousse sombre parsemaient l'antique mur circulaire qui défendait la cite. Il semblait uniquement bâti de pierre érodée, mais Jorah connaissait les histoires des chanteurs de sorts, des aéromanciens et des sorciers – sans parler des lieurs d'ombres eux-mêmes. Il pria brièvement et dévotement pour que toute cette clique pas naturelle n'interprétât pas un énorme dragon volant directement vers eux comme une menace claire et nette.

De toute façon, les observations de Jorah à la fois sur la beauté de la ville et sa capacité à les dégager nettement du ciel étaient sans importance. A présent ils tournoyaient et plongeaient à peine cinquante pieds au-dessus des vagues, et il était parfaitement clair qu'ils n'allaient pas réussir à traverser. Il pouvait entendre des cris au loin, suppose qu'ils avaient été repérés et qu'on ne pouvait rien y faire, et détacha hâtivement son épée, arracha son manteaux et se débarrassa de ses bottes. Il avait déjà laissé le reste de ses maigres possessions et son armure dans la Désolation Rouge, pour ne pas encombrer Drogon d'un poids supplémentaires, et se sentit étrangement en paix. Sans rien que les vêtements sur son dos, il tomberait à l'eau et renaîtrait, ou se noierait.

- Attention ! hurla Dany, alors que le port se dressait droit devant eux.

Peut-être l'inertie de Drogon le porterait-elle jusqu'à un atterrissage sur les docks - de préférence un au sec, vu que les dragons étaient, pour des raisons évidentes, profondément antithétiques de l'eau – mais l'impact serait bien pire pour eux sur la pierre. On n'y pouvait rien.

Jorah saisit Dany par la taille et sauta.

Pendant un instant ils parurent rester suspendus en chute libre. Il avait essayé d'attendre jusqu'à ce qu'ils fussent aussi bas que possible, mais n'avait pas osé traîner trop longtemps autrement ils se seraient encadrés dans un navire. La descente faisait donc une bonne vingtaine de pieds, et Jorah aspira une dernière goulée alors que la mer émeraude fonçait vers eux. Au dernier moment, Dany se retourna, pressant son visage contre son cou et s'alignant sur lui pour qu'ils plongent ensemble.

Ils eurent de la chance de tomber à peu près les pieds en premier. N'empêche, Jorah sentit l'impact remonter dans ses jambes comme un coup, et puis ils furent sous l'eau. Il avait délibérément gardé les yeux ouverts, mais tout ce qu'il pouvait distinguer était de l'écume blanche et les éclats de rayons de soleil perçant les profondeurs glauques. Ils piquaient horriblement mais ce n'était rien comparé à la douleur qui fusa quand la mer lécha ses blessures ouvertes. Frotter du sel sur une plaie était une phrase dont Jorah n'avait jamais soupçonné l'exactitude jusqu'à présent. Il pouvait tout juste s'empêcher de hurler – s'il le faisait, il commencerait à se noyer.

Il put sentir Dany griffer et donner désespérément des coups de pied pour remonter à la surface, et joignit ses efforts aux siens. Ils se trouvaient plus bas qu'il ne le pensait leur arrivée catastrophique avait dû les faire plonger de plusieurs pieds. Sa poitrine se gonflait, ses blessures le brûlaient. Puis sa tête traversa une vague, il se mit à battre furieusement l'eau et prit une inspiration reconnaissante après l'autre d'air chaud qui sentait le palmier. L'océan était plaisamment frais, bien que la douleur elle-même restât aiguë.

Dany refit surface à côté de lui, hoquetante, ses cheveux argentés trempés assombris en un gris brunâtre et collés à ses épaules d'une façon qui rappelait une sirène. Il se retourna en crachant de l'eau.

- Ici, ma reine, souffla-t-il. Nous devons nager.

Il vit la peur dans ses yeux et réalisa que bien sûr, Daenerys Targaryen ne savait pas nager, fille de l'air et du feu qu'elle était. Il se demanda s'il pouvait le faire pour eux deux, mais il n'avait pas vraiment le choix.

- Là. Tenez-vous à moi. La mer est salée, nous flotterons.

Dany saisit deux poignées de l'épais poil noir sur son dos, ce qui lui fit encore plus faire la grimace, mais il ne supposait pas disposer de beaucoup d'autres options. Songeant à des matins glacés où il s'était totalement déshabillé pour foncer dans les vagues de l'Île aux Ours avec ses cousines, Jorah la positionna plus commodément et se lança dans un crawl laborieux. Entre ça et le naufrage du Selaesori Qhoran, il en avait foutrement et complètement soupé de l'océan pour un bon bout de temps.

Droit devant, il pouvait voir une ruine fracassée, fumante, qui avait clairement été - jusqu'à très récemment - un navire. La raison de sa perte était tout aussi évidente : Drogon était emmêlé dans le gréement, ses ailes toujours déployées, le vaisseau à demi-chaviré sous son poids tandis que les cris des marins piégés gargouillaient d'en-dessous. Le dragon noir criait également, un hululement aigu de douleur et de peur primordiales, et l'eau de mer s'évaporait en sifflant partout où elle arrosait sa peau. Le bruit fit gémir Dany en une empathie désolée, d'autant plus que Jorah doutait qu'elle pût rien faire pour l'aider.

Des espars brisés et des débris ballottaient dans l'eau autour d'eux, et le rivage paraissait impossiblement loin. Jorah pouvait sentir ses muscles commencer à s'engourdir, et essaya de toute son âme de ne pas y penser. C'était plus facile qu'il ne s'y était attendu, si seulement parce que la douleur de ses plaies ouvertes et couvertes de sel lui faisait tourner la tête. Mais bien que l'enfer fût déjà venu pour eux, l'une ou l'autre des montures de Daenerys allait l'amener en Asshai.

Jorah fit une brasse et puis une autre, ses bras robustes tendus et tremblants. Chaque inspiration le frappait au sternum comme un coup de poing. Il réalisa avec horreur qu'il ne pourrait pas y arriver après tout. Quelqu'un viendrait peut-être chercher Dany, mais alors elle serait seule, à la merci non seulement des prêtres rouges, mais de tout Asshai. Et il ne serait -

- Mère des Dragons !

Jorah releva brusquement la tête. Il regarda follement en tous sens, et puis la vit : une chaloupe où ramaient quatre habitants des Îles de l'Été à la peau d'ébène, rapidement détachée de l'un de leurs navires-cygnes. Il se trouvait bien trop loin pour lire le nom complet inscrit à la proue, mais Jorah crut que c'était Cannelle quelque chose. Et il ne put y croire – un souvenir, Quhuru Mo, le capitaine qui avait apporté à Dany les nouvelles de la mort de Robert Baratheon, qui lui avait dit à Qarth qu'il partait faire voile sur les routes marchandes de la Mer de Jade – oui, c'était le capitaine de la Brise de Cannelle, de la Cité des Arbres-Hauts.

Dany la reconnut aussi. Jorah la sentit se raidir, puis elle se redressa et se mit à hurler après eux. Ils crièrent en retour, et après quelques moments de plus, qui parurent les plus longs de la vie mouvementée de Jorah Mormont, la chaloupe franchit la crête de la vague la plus proche et glissa pour s'arrêter à côté d'eux. L'un des rameurs étendit un aviron et Jorah, avec ses toutes dernières forces, l'empoigna. Il y eut une secousse brutale, et puis il se retrouva étendu, inerte, au fond du bateau, sans se rappeler comment il était arrivé là, recrachant de l'eau de mer et oscillant à la limite de l'évanouissement.

A cause de cela, Jorah manqua presque tout l'interlude qui suivit, durant lequel ils furent certainement convoyés jusqu'à la Brise de Cannelle et montés à bord. Quand il ouvrit de nouveau les yeux, il était allongé sur une étroite couchette, la lumière de la fin d'après-midi traçait des lignes dorées sur le sol qui ballottait doucement, et Dany n'était nulle part en vue.

Grimaçant, Jorah se hissa en position assise, se rappelant juste à temps de se baisser pour éviter de se cogner la tête contre le plafond bas après la journée qu'il avait eue, il n'avait pas besoin de châtiment supplémentaire. Le sang lui afflua à la tête, mais quand la sensation s'évanouit, il se sentit capable de se risquer à se lever. Quelqu'un avait pris les haillons de ses vieux habits, et jeté l'un des caftans aux motifs colorés appréciés des îliens au pied de la couchette en remplacement.

Jorah l'enfila d'un coup d'épaule, peu habitué à la sensation de se balancer dans la brise, et traversa la pièce en titubant vers la porte. Ses blessures avaient été bandées, et il y avait quelque éclat gluant peu familier sur sa peau un onguent quelconque, apparemment. Il était aussi assoiffé qu'un millier de déserts, mais il devait savoir ce qui se passait. Presque à quatre pattes, il grimpa sur le pont.

La première personne qu'il chercha était Dany, et il la vit presque immédiatement, debout à la poupe en compagnie d'une fille grande et mince à la peau sombre. Décidant qu'il était tout aussi logique de commencer par là, il s'avança d'un pas lourd pour les rejoindre.

- Bon ours.

C'était la fille - celle du capitaine, pensa-t-il - qui se retourna pour l'attraper, glissant une main forte sous son coude.

- Tu ne devrais pas être debout.

- Il y aura le temps de se reposer plus tard.

Jorah s'appuya sur le bastingage et jeta un regard autour de lui. Ils se trouvaient à un mile ou deux au large d'Asshai ; la cite scintillait de façon plaisante dans le crépuscule qui tombait, et même de là ils pouvaient voir la lueur et sentir la fumée du massif feu nocturne qui brûlait devant le temple de R'hllor. Probablement, l'apparition d'un vrai dragon vivant les avait jetés dans des transports d'ardeur religieuse, et Jorah supposa qu'au moins il leur serait épargné la nécessité d'avoir à se présenter. Il devrait s'enquérir du dragon lui-même, aussi ouvrit-il la bouche, jeta un œil en contrebas – et la referma aussi sec.

Drogon était amarré derrière la Brise de Cannelle, dans un hamac de toile à voile improvisé qui au moins le gardait au maximum hors de l'eau. Un magicien des nœuds l'avait expertement installé pour alléger la traînée sur la quille, et le dragon noir était enroulé sur lui-même à la façon d'un enfant boudeur, les fixant méchamment par la fente d'un œil rouge. Des filets de fumée émergeaient de ses naseaux, mais ses écailles habituellement luisantes étaient ternes et mattes, et l'aile blessée était maintenue à un angle si pénible qu'il était évident qu'il n'en avait presque plus l'usage. C'était vraiment un miracle qu'il les eut portés si vite et si loin.

- Merci, murmura Jorah à la bête, qui renifla une cascade d'étincelles dédaigneuses, puis se tourna vers sa maîtresse. Comment, par les flammes de l'enfer, l'avez-vous libéré ?

- Littéralement dans les flammes.

Un coin de la bouche de Dany tressauta. Hochant la tête en direction de la fille, elle poursuivit :

- C'était l'idée de Kojja. Le - le bateau était en train de couler, et il était toujours pris au piège, alors elle a demandé à son équipage de l'incendier.

Oui, pensa Jorah, ça marcherait.

Mais il pouvait voir les larmes dans les yeux de Dany, la façon dont son menton tremblait, et qu'elle détestait avoir condamné les innocents marins du vaisseau sacrifié à mourir pour son compte. Ses paradoxes le prenaient toujours par surprise – qu'elle eût, sans l'ombre d'une hésitation, ordonné à Drogon d'incendier Khal Jhaqo, et pourtant déplorât les vies perdues pour le secourir, les vies d'hommes qu'elle ne connaissait même pas. Les fois où elle pouvait être si… si Targaryen, et les autres où elle était encore cette jeune femme si profondément pleine de compassion, née et élevée à la dure, pourtant jamais limitée par cela.

La compassion qui lui avait coûté Meereen, pouvait-on argumenter, mais Jorah n'en avait pas envie. Il se tourna vers Dany, tâchant de lui montrer qu'il lui apporterait un réconfort si elle le souhaitait, mais elle resta prudemment distante. Voyant cela, il combattit sa déception et se tourna vers Kojja.

- Nous vous sommes redevables de nos vies à vous et à votre équipage. Merci.

- Sans importance, bon ours. Mais la Mère de Dragons me dit que vous voudriez toujours aller en Asshai. Pourquoi ? D'ici, nous rentrons à la Cité des Arbres-Hauts. Mon père a une cale pleine de minerai, de joyaux et d'ambre et de verredragon, il sera un homme riche quand il les vendra. Venez avec nous. Sur les Îles de l'Été vous vous reposerez sous des palmiers et un ciel bleu, sur des plages de sable blanc, et ne connaîtrez plus jamais la douleur ni le froid.

- Je le ferais si je pouvais, dit doucement Dany. Mais ce n'est pas ce qui reste pour moi. Cela doit être Asshai.

- Comme vous dites, Mère des Dragons. Mais les prêtres rouges vous prendront, vous et votre enfant, et ils... vous changeront. Ne vous demandez-vous pas comment ils ont prospéré ici pendant si longtemps, ici sous l'ombre ?

Elle appuya particulièrement sur les trois derniers mots, ce qui envoya un frisson ramper dans le dos de Jorah. Elle essaye de nous avertir, réalisa-t-il.

- Dis-moi, Kojja. Tu as dû venir ici souvent. Quelle est cette ombre, et pourquoi Asshai se trouve-t-elle dessous ?

La grande Estivale hésita. Puis elle dit :

- Ce n'est pas une question à laquelle je peux répondre, bon ours. Mais les prêtres rouges sont le feu, le feu total, et c'est le feu qui projette les ombres les plus noires.

Dany rit.

- S'ils pensent me brûler, ils vont apprendre plus sur le feu qu'ils ne l'auraient jamais souhaité.

Mais Kojja semblait toujours réticente. Puis elle dit :

- Cela pourrait être, mais savez-vous comment ils racontent que le monde entier n'est que deux moitiés, constamment en guerre, constamment opposés ? Et l'opposé du feu est la glace. Le Grand Autre, l'appellent-ils... mais elle n'est pas si autre que cela.

Quelque chose dans la façon dont elle le dit conduisit Jorah à repenser aux histoires effrayantes racontées au coin du feu, alors que la neige dégringolait dehors durant l'un des premiers hivers de son enfance. Cela lui fit penser à son propre père, le neuf cent quatre-vingt-dix-septième Lord Commandant de la Garde de Nuit, et les rumeurs sur ce qui les avait attaqués, lui et ses hommes, durant leur grande exploration dans les terres sauvages au-delà du Mur. Il tenta de les ignorer, mais il n'avait pas vécu si longtemps en négligeant le léger frisson sur sa nuque, et cela lui rappela autre chose.

- A Volantis, l'un d'entre eux - Benetto était son nom, ou Benerro - prêchait que D... que Sa Grâce était Azor Ahai revenu, l'accomplissement de leur antique prophétie. Il a même tenté de lui envoyer un prêtre rouge. Moqorro, c'était le nom de l'homme. Nous étions à bord du même navire, mais il s'est sans doute noyé lors du naufrage.

- Probablement pas. Ils ne meurent pas facilement.

Kojja les considéra intensément. Puis elle dit à Dany :

- Nous avons eu votre parent à bord. Quand nous l'emmenions, lui, Sam le Gros, et la sauvageonne, depuis Braavos vers Cité-Vieille. Il pensait la même chose à votre sujet.

Dany ne comprit pas.

- Je n'ai pas de parent en vie.

- Pas maintenant, en effet, approuva Kojja, mais il n'était pas encore mort quand nous l'avons eu à bord. Maistre Aemon, le vieil homme du Mur. Il avait compté plus de cent jours du nom. Nous avons célébré sa vie et pleuré sa mort. Peu d'hommes sont bénis d'une telle longévité.

- Aemon... Targaryen ?

Dany pâlit.

- Le maistre ? Mais il était le frère d'Aegon l'Improbable, qui était le père de mon grand-père Jaehaerys. Ce qui en ferait. . . mon arrière-grand-oncle ?

- Quelque chose dans ce genre. Lui aussi pensait que vous étiez Azor Ahai revenu. Il était déterminé à vous voir et aussi vos dragons avant sa mort, mais les dieux n'ont pas été si bons.

Kojja sourit tristement.

Dany tressaillit. Jorah put de nouveau voir le chagrin dans ses yeux, qu'un lien si vital avec sa famille et sa Maison, le gardien de plus d'un siècle de sa tumultueuse histoire, lui eût été arraché au dernier moment, après avoir tenu si longtemps.

- On se souviendra de lui quand je reprendrai mon trône. Mais... Azor Ahai, disais-tu ? Je ne suis pas familière avec la légende.

- Allez voir les prêtres rouges, et vous le serez. Une fois encore je vous le dis, vous n'en avez pas besoin. Les Îles de l'Été –

- J'ai en effet entendu bien des choses sur leur beauté, dit Dany. Un jour je voyagerai peut-être là-bas sur le dos de mon dragon, quand il sera de nouveau en bonne santé. Mais pas maintenant. Nous passerons la nuit sur la Brise de Cannelle, et s'il y a quoi que ce soit que je puisse faire ou donner pour exprimer notre gratitude, vous l'aurez. Mais l'aube venue, vous nous débarquerez en Asshai.

Les yeux de Kojja se posèrent brièvement sur Drogon. Jorah eut l'impression très nette que s'il n'y avait le dragon, la fille du capitaine aurait refusée. Mais enfin elle soupira et dit :

- Comme vous voulez, Mère.

Le souper fut pris sur le pont, sous les étoiles brillantes. L'équipage était de bonne humeur, et riait et chantait dans la langue d'or liquide des Îles de l'Été, mais ni Jorah ni Dany ne purent garder les yeux ouverts pendant longtemps. Avant qu'ils ne pussent se retirer, on inspecta leurs blessures et les bandages furent changés par le chirurgien du bord, et Jorah engloutit avec gratitude une outre d'eau entière quand on lui en passa une. Mais alors même qu'il était étendu en bas, peu importe combien le repos était merveilleusement bienvenu, il ne pouvait pas complètement s'abandonner au sommeil. Il imaginait à demi que la Brise de Cannelle allait lever l'ancre pendant la nuit et partir, se trouver des miles en haute mer le temps qu'ils se lèvent le matin suivant et découvrent la tromperie. Bien que les Estivaliens fussent clairement satisfaits du commerce qu'ils faisaient, ils étaient aussi clairement terrifiés à l'idée de revenir, ou de s'approcher des prêtres rouges. Pourquoi ?

Les questions tournant en rond dans la tête de Jorah l'envoyèrent finalement dans une somnolence inconfortable, en dépit de toute sa résolution. Il paniqua quand il se réveilla dans l'aube fraîche, mais un coup d'œil par le hublot révéla Asshai toujours en vue sur tribord. Kojja Mo avait tenu parole.

Mal réveillé et fatigué, Jorah sauta de son hamac. Quelqu'un avait laissé des habits westerosi pour lui, une tunique et des chausses avec des bottes, devinant apparemment (et correctement) qu'il se lasserait vite de se promener dans quelque chose qui ressemblait à une robe de chambre de vieille dame. Les habits étaient un peu trop courts au niveau des jambes et nettement trop étroits aux épaules, mais il les enfila sans se plaindre et monta sur le pont.

Une fois de plus, Dany l'avait précédé. Elle était vêtue d'une belle et délicate robe vert de mer, avec des bracelets d'ivoire entrelacés aux deux bras et un collier de chien doré autour du cou. Remarquant Jorah qui la fixait, elle rougit légèrement et baissa les yeux.

- Ils pensaient juste je ne devrais pas apparaître devant les prêtres rouges comme une mendiante.

- Vous n'avez pas l'air d'une mendiante, dit-il. Jamais.

Dany lui offrit un mince sourire.

- Vous êtes un doux menteur, ser. Mais de toute façon, vous l'avez toujours été.

La rebuffade sous-entendue fut ressentie comme une gifle, et Jorah se détourna, piqué. Aucun d'eux ne dit mot tandis que la Brise de Cannelle commença à avancer, glissant dans les brumes matinales vers le port. Il se demanda comment ils comptaient extraire Drogon hors de son hamac et jusqu'au temple l'idée de le faire marcher dans les rues comme un chien était parfaitement ridicule, et il n'était pas en état de voler. Mais c'était un autre pont à traverser quand ils y parviendraient.

Avant longtemps, la Brise de Cannelle se rangea contre un des quais en eau profonde. Jorah aida le second - Xhondo, devait être son nom – à descendre la passerelle en place, peut importait combine son corps endolori protestait, puis offrit raidement sa main à Dany. Elle la prit de même, et ils débarquèrent côte à côte, sans se regarder.

- Nous attendrons ici avec le dragon, dit Kojja. Les prêtres rouges auront un moyen de le faire venir.

Cette assurance, pour désinvolte qu'elle fût, conduisit néanmoins Dany à leur jeter un regard d'avertissement par-dessus son épaule. Mais elle ne dit rien, se contentant d'incliner la tête. Puis elle prit le bras de Jorah, et ils s'enfoncèrent dans le labyrinthe de quais s'entremêlant jusqu'au rivage.

Jorah ne pensait pas que ce fût son imagination qui lui soufflait que tout le monde les regardait tandis qu'ils passaient. Rien ne leur avait explosé à la figure, heureusement, et pourtant alors qu'ils atteignaient les grandes portes du port et grimpaient dans les rues en pente raide au-delà, quelque chose paraissait bien différent. Il y avait là les même érudits, clercs, boutiquiers, marchands, soldats, nobles, serfs, mendiants, voleurs et assassins que dans n'importe quelle cite, les mêmes ruelles tortueuses et lampes à verre rouge serti de plomb qui signalaient les bordels – même des ensorceleurs effrayants aimaient s'envoyer en l'air, semblait-il – mais à chaque pas, la sensation de s'approcher d'un grand Quelque Chose se renforçait.

S'il pouvait le sentir, certainement Dany le pouvait aussi, et sa prise sur son bras se resserra inconsciemment. Il se trouva à souhaiter d'avoir encore l'épée longue qu'il avait abandonnée en mer. Non qu'il pensât que quiconque allait les attaquer ouvertement, non qu'il crût qu'elle lui servirait beaucoup s'ils le faisaient, mais il était chevalier. Porter et manier une épée lui venait aussi naturellement que respirer, et il se sentait nu sans elle. Il repensa à Drogon, blessé et laisse en arrière.

Nous y allons tous deux sans armes.

Le grand temple de R'hllor était une merveilleuse forêt de pierre pareille à de la dentelle gelée, de statues sereines, des contreforts élevés et nervures voûtées. Des torches brûlaient tout autour, pales dans la lueur du jour. Mais la grande arche d'entrée était fraîche et sombre, menant vers la colonnade, les cloîtres et l'intérieur.

Dany laissa échapper une respiration tremblante. Elle resta immobile pendant plusieurs instants, se contentant de le regarder, puis rassembla son courage.

- Êtes-vous avec moi, Ser Jorah ?

Il baissa le regard sur ses yeux, et sentit une partie de son cœur se briser.

- Maintenant et toujours, Khaleesi.

Elle sourit, pour de bon. Carra les épaules, lui prit la main, et fit sonner la grande cloche de bronze.

Elle résonna dans l'air calme du matin, et dans la cour au-delà. Les échos s'attardèrent si longtemps, en fait, que Jorah songea brièvement qu'il n'allait pas y avoir de réponse. Mais alors les portes de santal sculpté s'écartèrent par le milieu et s'ouvrirent sur un long couloir de parfaites ténèbres.

Dany tremblait, et Jorah ne se sentait pas très rassuré lui-même. Il sentit quelque chose comme du vif-argent et de la terre et des météores, une chaleur rouge. Rouge. Rouge. Rouge. Et puis, aux côtés de sa reine, là où il devait être, leurs doigts étroitement noués comme une protection contre tout ce qui pouvait se trouver à l'intérieur, ils franchirent le seuil et pénétrèrent dans le cœur même de l'ombre.