Bonjour à tous, vous qui me lisez ! J'espère que vous allez bien et que ce début de nouveau confinement ne vous déprime pas trop.
Comme les années précédentes, et je l'espère la prochaine si les idées sont au rendez-vous, je vous livre ici une petite histoire pour Halloween. J'espère que vous apprécierez, et je vous retrouve ne bas pour la fin de mon bavardage. Bonne lecture !
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Ça n'existe pas
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Maudite pluie ! Avec toute cette flotte qui lui fouettait le visage et plaquait ses cheveux sur ses yeux, il lui suffirait d'un trou ou d'un faux pas pour se tordre une cheville. Ce qui n'aurait pas été si grave, il avait déjà affronté des conditions plus déplorables, s'il n'avait pas eu ce poids au bout du bras qui n'avait de cesse de ralentir sans prévenir, manquant de le faire tomber tous les dix pas.
- Mais tu vas te grouiller, oui ? le fustigea-t-il en haussant la voix pour couvrir le bruit de l'orage. T'as vraiment l'intention de passer la nuit ici ?
- Je me dépêche, répondit la voix enfantine et courroucée, mais ça irait plus vite si tu ne m'envoyais pas les branches dans la tronche ! Et puis, à quoi ça sert de se dépêcher, on est déjà trempés de toute façon !
Sur ce point, Sougo n'avait pas tort, mais il était hors de question que Toushirou le reconnaisse. Par pur esprit de contradiction, il lui tira le bras pour l'inciter à aller plus vite, et grâce aux coups de tonnerre, il n'entendit pas les multiples malédictions que le gamin proféra à son encontre par vengeance.
Il se sermonna mentalement pour s'être laissé mettre dans cette situation. Les orages étaient aussi soudains que violents en cette saison ; s'il avait pu prévoir celui-là, et les conséquences qui en découleraient, il n'aurait jamais accédé à la demande de Kondo, fût-ce pour toute la mayonnaise du monde. C'était en effet plus ou moins à ce prix - enfin, pas tout celle du monde mais tout de même - qu'il s'était laissé corrompre : son traître d'ami l'avait en effet supplié pour qu'il leur donne un coup de main pour préparer les fêtes de l'O-bon. Sur le principe, il n'avait rien contre. Cela lui paraissait même normal, compte tenu qu'il était invité à les passer en sa compagnie, ainsi que celle des deux Okita. Le problème, c'est que ce coup de main consistait à aller faire les courses pour le repas au village ; et accompagné de Sougo, « parce que tu n'auras pas assez de deux bras pour tout porter ». Tous deux étant paradoxalement sur la même longueur d'onde lorsqu'il s'agissait de se détester, ils avaient essayé par tous les moyens de négocier afin de trouver une autre solution : Toushirou avait tout d'abord proposé d'aider Mitsuba à la cuisine, pour que Kondo puisse accompagner son petit protégé. Mais le rappel de son niveau en cuisine avait rapidement rendu cette proposition caduque et avait bien fait rire Sougo, pas longtemps ceci dit vu qu'il ne valait pas mieux dans le domaine. Il s'était alors proposé d'y aller seul, faisant mine de se vexer du fait que Kondo le croie trop faible pour porter quelques provisions tout seul. Celui-ci lui avait alors rétorqué que ce n'est pas la force de ses bras qui posait problème, mais leur nombre et le fait qu'ils seraient occupés tous les deux, l'empêchant de tirer son sabre si on venait à l'attaquer. Sa paranoïa naturelle l'avait fait renoncer à cette idée également ; la promesse d'un peu de mayonnaise pour adoucir sa résignation, et hop, Kondo avait obtenu ce qu'il voulait. Le fourbe, il était sûr qu'il avait tout planifié à l'avance. Quant à Sougo... Et bien, l'autorité de sa sœur avait fait l'essentiel. Et probablement Kondo lui avait-il promis quelque chose, à lui aussi.
Compte tenu de ce à quoi on pouvait s'attendre, les commissions s'étaient... relativement bien passées. Au moins ne s'étaient-ils pas étripés au milieu du magasin. Sougo avait même consenti à prendre, pour le retour, un raccourci que Toushirou connaissait à travers les bois, même si c'était probablement davantage à attribuer au désir de rentrer rapidement qu'à une quelconque marque de confiance. Par malchance, l'orage les avait surpris alors qu'ils se trouvaient encore dans la forêt, les obligeant à courir tête baissée pratiquement à l'aveugle. Sougo n'avait pas manqué de lourdement accuser son aîné de ce qu'il appelait une « décision stupide », ce qui était pure mauvaise foi de sa part : au moins le couvert des arbres les protégeait un peu. À dire vrai, c'était plutôt le fait de ne pas du tout savoir par où aller qui ne lui plaisait pas, l'obligeant à s'en remettre à Toushirou. Et ça, c'était proprement intolérable.
En plus du reste, la nuit était tombée, et la seule chose qu'il pouvait voir était le dos de son détestable kouhai qui lui avait enserré le poignet et le traînait derrière lui comme un chiot récalcitrant.
« Si tu me fais tomber dans la boue, jura-t-il en son for intérieur, je te garantis que tu vas le regretter sur plusieurs générations... »
- On est arrivés, annonça soudainement Toushirou.
- Quoi ?
Déjà ? Ce n'était pas possible, même en prenant un raccourci... En plus, ils étaient encore en pleine forêt !
En plissant les yeux, le petit garçon put voir l'endroit dans lequel ils étaient effectivement arrivés : un vieux bâtiment en bois, visiblement un dojo, qui même dans la pénombre ne paraissait pas en très bon état.
- Ça ne serait pas prudent de continuer pour le moment, expliqua Toushirou. Il vaut mieux rester ici en attendant que la pluie se calme. Ce genre d'orage est rarement très long.
Sougo eut bien envie de protester, par principe, mais finit par refermer la bouche, lassé. Il avait mal aux jambes, mourrait d'envie de se reposer un peu et n'avait aucun réel contre-argument à opposer, à part le fait que sa sœur devait s'inquiéter de leur absence. Et encore, elle préférerait sûrement le savoir à l'abri plutôt qu'en train de courir dans l'obscurité et sous la pluie. Il suivit donc Toushirou sur les marches de bois glissantes puis à l'intérieur, ne pouvant retenir un soupir satisfait lorsque la pluie cessa de lui fouetter le visage. Il examina ensuite l'endroit où il se trouvait : en dépit de l'obscurité des lieux qui l'empêchait de distinguer les détails, ce qu'il avait autour de lui lui arracha une grimace critique.
- Alors, c'est là que tu vivais avant de venir t'incruster chez nous ? Je vois que c'est à ton image... Comment t'as pu laisser cet endroit dans un état pareil ? Je savais qu'on aurait jamais dû t'accueillir...
- Ce n'est pas là, abruti ! Ce dojo est abandonné depuis bien plus longtemps. Je savais qu'il existait, mais je n'y étais jamais entré.
- Tu m'étonnes... J'espère qu'au moins le toit ne va pas nous tomber sur la tête.
- Il a bien tenu jusqu'à maintenant... Et si tu as mieux sous la main, je t'écoute !
Sougo se contenta de renifler avec dédain, signe qu'il n'avait en effet rien de mieux à proposer. Ses yeux s'étant un peu habitués à la pénombre, il put distinguer un peu mieux ce qui l'entourait.
Il était presque difficile à croire que cette ruine ait pu abriter des combattants à l'entraînement un jour... Faute d'entretien, le bois était complètement vermoulu, l'odeur de pourri prenait à la gorge et des fuites plus ou moins importantes étaient à déplorer un peu partout sur le toit, formant des flaques sur le sol et le « plic, plic » de l'eau dégouttant à un rythme sinistrement régulier renforçait l'atmosphère glauque des lieux. L'endroit semblait avoir été quitté à la hâte, des vieux vêtements moisis jonchaient les coins et les tiroirs des rares meubles étaient toujours ouverts ; le vieux râtelier d'armes avait été renversé et pillé probablement depuis longtemps et des parties entières des cloisons avaient été détruites. Il avança de quelques pas hésitants, craignant de voir à tout moment une de ses jambes traverser le plancher. Son camarade forcé n'avait pas fait tant de manières : dans un coin de la pièce, il était en train de fouiller un tiroir avec la délicatesse d'un pilleur de tombes.
- On ne pourrait pas faire un petit feu, au moins ? suggéra Sougo en se frictionnant les bras.
Ils étaient pourtant dans la saison chaude ; il ne savait pas si c'était l'ambiance lugubre de ce taudis ou le fait qu'il avait arrêté de bouger, mais il ne pouvait pas s'empêcher de frissonner.
- En plus, ajouta-t-il, Ane-ue nous a fait racheter des allumettes...
- Et risquer de mettre le feu à la baraque ? rétorqua Toushirou. Sans moi.
- Tu parles, comme si ça risquait quoi que ce soit avec cette humidité.
Il jeta à nouveau un coup d'œil autour de lui.
- En plus, même si ça brûlait, ça ne serait pas une grande...
- Ah, j'ai trouvé !
Toushirou tira avec satisfaction un vieux sac de bougies du vieux meuble qu'il était en train de retourner ; apparemment, ce dojo était si ancien qu'il datait même d'avant l'apport de l'électricité par les amantos, et possédait ainsi une réserve suffisante de bougies. Sitôt que celles-ci furent allumées avec les allumettes neuves tirées d'un des sacs de provisions et qu'une chaude lueur commençait à éclairer les lieux, les deux garçons purent apercevoir des formes sombres tapies dans les coins de la pièce se précipiter vers les trous, fissures et interstices dans les murs et le sol. Évidemment... Si l'endroit était désormais inhabitable pour des humains, d'autres créatures y avaient élu domicile, et n'appréciaient guère cette intrusion de monde et de lumière.
Cela ne sembla en tout cas pas perturber Sougo, qui lâcha un bâillement à s'en décrocher la mâchoire. Sans plus de cérémonies, il se traîna jusqu'au coin le plus sec de la pièce, dégagea sommairement du plancher le plus gros des débris et de la saleté et s'installa sur le dos à même le sol avant de s'endormir en quelques secondes, le tout sous le regard vaguement décontenancé de Toushirou. Comment ce gosse faisait-il pour s'endormir n'importe quand, n'importe où et en quelques instants ? Ce n'était pas une mauvaise idée, ceci dit... Ils étaient coincés ici pour une durée indéterminée, une demi-heure, peut-être une heure. Ils n'avaient rien de mieux à faire que de se reposer. Il prit soin de fermer les sacs de provisions pour les mettre un minimum à l'abri des bestioles, se trouva un autre endroit à peu près potable pour s'installer et s'allongea à son tour, les deux mains croisées sous sa tête. Plusieurs minutes passèrent, où le silence ne fut dérangé que par le martellement de la pluie au-dehors et de l'eau qui coulait par les fuites, des grattements sous le plancher et par un coup de tonnerre qui venait ponctuellement illuminer les lieux. Toushirou se retourna sur la droite. Puis la gauche. Puis il se remit sur le dos... Avant de se redresser brusquement, les yeux grand ouverts et les sourcils froncés, frustré. Il n'y avait rien à faire, il ne parvenait pas à s'endormir dans un endroit inconnu. Dormir était l'un des moments où l'on était le plus vulnérable, et il n'était pas arrivé qu'une fois, dans le passé, que les racailles des environs qui avaient une dent contre lui tentent d'en profiter... Pouvoir se reposer en toute sécurité était un luxe et une nouveauté, il n'y était pas encore habitué. Et puis, tous ces bruits, ces craquements n'aidaient pas...
Il jeta à nouveau un coup d'œil à Sougo, envieux malgré lui de son sommeil imperturbable... Il se rendit alors compte, à côté du jeune garçon, de la présence d'une boule de fourrure sale qui approchait son museau dangereusement près du petit pied à sa portée. Toushirou se redressa d'un bond, tirant par le réflexe son sabre malgré la taille de son adversaire.
- Tchhh ! Casse-toi ! Fous le camp d'ici, sale bête !
Le rat, dont la taille avoisinait celle de ses prédateurs les plus communs, montra les dents en poussant des cris menaçants, puis, devant la menace de son adversaire bien trop grand pour lui, il battit en retraite et courut s'engouffrer dans une fissure qu'on aurait cru trop petite pour lui. Toushirou vérifia rapidement les sacs de courses avant de reporter son attention sur Sougo qui n'avait pas eu d'autre réaction que de maugréer dans son sommeil avant de se retourner sur le flanc.
- Regardez-moi ça, le dojo pourrait s'écrouler qu'il ne se réveillerait pas...
Renonçant définitivement à l'idée de s'endormir, l'adolescent se mit par désœuvrement à marcher autour de la pièce, cherchant de quoi s'occuper, avant de s'arrêter devant un tas de débris plus important que les autres, face à l'entrée. Il le fixa un instant, avant de relever les yeux sur le pan du mur qui avait été presque entièrement détruit. Sauf erreur de sa part, c'est à cet endroit qu'avait dû se trouver, il y a bien longtemps, le portrait de l'ancien maître du dojo. Contrairement au reste, cette partie-là ne semblait pas avoir été victime des affres naturelles du temps et des intempéries, mais avait été clairement vandalisée. Il pouvait encore voir les marques des coups qui avaient été donnés. Il s'agenouilla devant le tas de débris, les fouilla un instant avant d'en retirer un vieux morceau de papier de riz épais. Il avait raison, voilà un morceau du portrait, on pouvait y voir une épaule. Histoire de s'occuper, il s'amusa à rechercher les autres morceaux parmi les fragments de bois : voilà une main, une partie du kimono, un... aucune idée... Ah, et là, un bout de crâne avec des cheveux blancs. Il les assembla approximativement pour reconstituer le puzzle ; il en avait trouvé plus qu'il ne le pensait, mais il n'avait pas réussi à trouver une seule partie de son visage. Peut-être cette partie-là avait-elle été détruite...
Un froissement dans son dos le fit se retourner : non loin de lui, Sougo avait ouvert les yeux et s'était redressé sur ses deux jambes, légèrement chancelant et le regard encore vague, les paupières papillonnantes.
- Déjà réveillé ? s'étonna Toushirou. Tu peux te rendormir encore un peu, ajouta-t-il en constatant son air somnolent, la pluie ne s'est pas calmée.
Sougo ne lui répondit pas. En fait, il ne semblait pas l'avoir écouté. Ou même entendu. Toujours ensommeillé, il fixait la porte d'entrée à laquelle Toushirou tournait le dos.
- C'est qui, ce vieux ? marmonna-t-il. Tu l'as fait entrer ? Ce n'est pas toi qui lui a crevé l'œil, quand même ?
Comme si son corps avait été traversé d'une décharge électrique, Toushirou se releva d'un bond, se retournant et dégainant d'un même mouvement son arme qu'il pointa aussitôt dans la direction vers laquelle regardait Sougo. Ne voyant personne, il se rua vers la sortie : sur le pas de la porte, sans se soucier de la pluie qui vint frapper son visage, il regarda dans toutes les directions, devant lui, à droite, à gauche, au-dessus également, des fois que l'intrus ait réussi à se hisser sur le toit vermoulu, la pointe de son sabre accompagnant chacun de ses mouvements. Ses yeux s'étant accoutumés à la lumière des bougies, il ne distingua rien dans la pénombre ; les yeux plissés, les doigts serrés sur la garde de son arme, il attendit le prochain éclair qui lui permit enfin d'avoir une vue d'ensemble autour de lui. Mais il ne vit rien ; le suivant ne lui en révéla pas plus. Sans quitter sa posture menaçante, il se tourna à demi vers Sougo :
- Hé, où est-ce que tu l'as vu exactem...
Sa seule réponse fut une respiration lente et profonde.
Non mais... Il était sérieux, là ?
Il s'était rendormi, ce petit con !:
Les rouages dans son cerveau ayant fait le lien, il abaissa la pointe de son arme, les dents serrées et la veine sur son front commençant à enfler dangereusement.
- Sale petit crétin... Même quand tu fais quelque chose d'aussi simple que rêver, il faut que ce soit en m'emmerdant...
Bien entendu, Sougo ne réagit pas, dormant à nouveau le plus paisiblement du monde. Toushirou dut se retenir d'aller le réveiller par pure vengeance, mais finit par se retenir : au-delà du fait que ce serait particulièrement mesquin et injuste, il aimait autant le voir endormi tant qu'il serait coincé ici avec lui. De dépit, il se contenta de donner un coup de pied dans un morceau de bois.
- Un vieux à l'œil crevé. Putain, ce gosse est glauque. Et depuis quand tu es somnambule, d'abord...
Bien que l'alerte fut passée, Toushirou était bien trop agité maintenant pour espérer se détendre ou se distraire l'esprit. Il se contenta donc de rester là, assis en tailleur face à la porte, à regarder et écouter tomber la pluie, son sabre en travers des genoux. Une bonne demi-heure plus tard, par un phénomène qu'il ne s'expliquait pas, Sougo réussit à faire coïncider son réveil avec la fin de l'averse.
- Tu es resté là tout le temps ? lui lança-t-il en guise de salut. Tu aurais quand même pu trouver de quoi t'occuper...
Toushirou se sentit fulminer, songea un instant à lui raconter ses égarements oniriques histoire de se foutre un peu de sa gueule, mais se retint. Le gamin n'en gardait visiblement aucun souvenir et ne le croirait sans doute pas.
Ils ne s'attardèrent pas davantage et s'empressèrent de quitter cette ruine ; si la pluie avait cessé, le chemin n'en était pas moins sombre et boueux et ce fut avec un soulagement certain qu'ils retrouvèrent le chemin, puis la maison où ils étaient visiblement attendus avec impatience. Kondo les attendait sur la pas de la porte, et se précipita à leur rencontre dès qu'il les vit :
- Toushi, Sougo, vous voilà ! Je suis vraiment désolé de vous avoir envoyés par ce temps, je n'aurais pas imaginé qu'il tomberait une telle averse...
- Vous n'êtes pas responsable du temps qu'il fait, Kondo-san, répliqua Toushirou.
Non, s'il avait dû se plaindre de quelque chose, ce serait plutôt de lui avoir collé cet affreux garnement dans les pattes, mais ils avaient déjà eu cette conversation.
- Venez vite vous mettre à l'abri avant de prendre froid, leur dit Mitsuba qui les avait rejoins en entendant le son de leur voix. Non, ne t'embête pas avec les courses, Toushirou-san, Kondo-san et moi allons nous en occuper. Allez vite vous sécher et vous changer pendant que nous finissons de préparer le repas.
- Prem's sur la salle de bains ! s'écria Sougo qui, joignant le geste à la parole, s'était précipité dans la salle sus-nommée et, avant que quiconque n'ait pu dire ou faire quoi que ce soit, avait verrouillé la porte derrière lui.
- Sougo ! protesta Kondo de l'autre côté, il y a bien assez de place pour vous deux ! Laisse Toushi rentrer !
- Je ne vous entends pas, Kondo-san, vous me direz ça après.
- Sougo ! Sou-go ! Oh, non, mais celui-là, je vous jure !
- Laissez-tomber, Kondo-san, soupira Toushirou. Je l'ai assez vu pour aujourd'hui, de toute façon. J'irai après lui.
- Mais tu ne vas pas rester trempé comme ça, protesta Mitsuba.
- Je vous dit que ça va. Il ne fait pas froid, je ne vais pas m'enrhumer en plein été.
Histoire de clore définitivement la conversation, il se laissa tomber sur le sol, à un endroit où il ne salirait pas trop, et croisa les bras et les jambes pour ne plus en bouger. Sachant très bien qu'ils ne le feraient pas changer d'avis ni de place, ni Kondo ni Mitsuba n'insistèrent davantage. De toute façon, il faisait effectivement plutôt bon ; et heureusement, car le gamin semblait décidé à prendre son temps. Adossé à la paroi, Toushirou patientait en rêvassant, les yeux perdus dans la contemplation du plafond. Au bout d'un moment, ses pensées s'égarèrent vers les derniers événements de la journée.
- Mitsuba, demanda-t-il soudainement alors que la jeune fille entrait dans la pièce, est-ce que ton frère est souvent sujet au somnambulisme ?
- Au somnambulisme ? répéta-t-elle, interloquée. Non, pas que je sache... Il lui arrive de marmonner dans son sommeil, mais je ne crois pas qu'il se soit déjà levé.
- Ah...
- Pourquoi cette question, Toushi ? l'interrogea Kondo qui venait d'entrer à son tour.
- Oh, c'est juste que...
Il lui raconta brièvement ce qui leur était arrivé dans le vieux dojo abandonné, omettant volontairement les paroles prononcées par Sougo pour ne pas avoir à évoquer sa propre réaction catastrophée.
- Je vois, commenta Kondo lorsqu'il eut terminé. Je suppose que c'est le stress de dormir dans un endroit inconnu qui aura agité son sommeil.
- Sans doute.
- Où tu as dit que vous vous étiez abrités ?
- Dans un dojo en ruines, dans la forêt. Le but était de prendre un raccourci, à la base...
- Celui ou tu t'étais installé avant ? Mais ça ne raccourcit pas du tout le chemin, s'étonna-t-il.
- Non, pas celui-là, un autre... Vous marchez à peu près huit minutes sur la route, expliqua Toushirou, puis vous rentrez dans la forêt et vous vous dirigez vers le sud...
- Oh, oui, ça y est, je vois de quoi tu parles ! s'exclama Kondo. J'ignorais qu'il était encore debout... Sa fin remonte à loin, maintenant.
- Vous l'avez connu lorsqu'il était en activité ?
- Non. Ni toi ni moi n'étions nés lorsqu'il a été déserté. Et même malgré ça, les gens parlent encore parfois de cette histoire. Enfin, ce n'est pas bien étonnant.
- De quoi parlez-vous, Kondo-san ? demanda Toushirou, un peu perdu. Quelle histoire ?
- Tu n'en as jamais entendu parler ?
L'adolescent se contenta de hausser les épaules. Il était vrai que, ces dernières années, ses préoccupations s'étaient trouvées bien loin de ce genre de vieux récits qui, maintenant, se racontaient plutôt aux soirées entre amis et aux veillées autour du feu. Il s'offrit une pause dans la préparation du repas et s'installa pour un instant à côté de lui histoire de lui faire un peu sa culture ; par ailleurs, c'était aussi sa faute s'il était coincé là à attendre, c'était la moindre des choses qu'il lui tienne compagnie.
- Alors, par où commencer... Déjà, il faut savoir que la délinquance, la violence et même le non-droit ne sont pas quelque chose de récent dans la région. C'était même pire à l'époque, paraît-il. Mais le maître de ce dojo, Fujita-sensei, était plutôt un brave homme. Son dojo était modeste, il avait quelques élèves à entraîner, et étant déjà un vieil homme, il imposait assez de respect pour avoir la paix. Enfin, c'est probablement surtout parce qu'il n'était pas influent, ne cherchait pas à l'être et qu'il ne faisait pas de vagues. Du coup, c'est plutôt que tant qu'il ne dérangeait pas les affaires des truands, ils le laissaient tranquille. Ou...
- Kondo-san, vous commencez déjà à vous égarer.
- Heum... Tu as raison. Oui, donc, ce type avait quelques élèves, je te disais, la plupart adolescents. Et il y avait justement, dans les alentours, un jeune voyou qui s'était mis à dos un peu tous les gros bras de la région. Un solitaire, agressif, sauvage et bagarreur, qui menaçait de mordre quiconque l'approchait... Ça ne te rappelles pas quelqu'un ? ajouta-t-il d'un ton taquin.
- Oh, la ferme, marmonna Toushirou. Je ne vois pas du tout de quoi vous voulez parler. Cette description pourrait convenir à des centaines de types.
- Tu trouves ? Parce que personnellement...
- Vous digressez encore ! Vous allez la raconter, votre histoire, oui ou non ?
- Très bien, très bien. Ce garçon, donc, s'était fait tant d'ennemis que sa vie en était sérieusement menacée. Pris de pitié pour lui, ou peut-être parce qu'il avait à peine l'âge de ses protégés, Fujita l'a accueilli et caché dans son dojo. Il s'est probablement dit que les autres oublieraient vite ce gosse. Ce ne sont pas les têtes à faire tomber qui manquaient, après tout. Mais il se trompait : là où lui, en grand-père bienveillant, ne voyait qu'un jeune garçon faisant les bêtises propres à son âge, les autres voyaient un réel adversaire à abattre. Il avait sous-estimé leur rancune. La présence du garçon avait fini par fuiter, et ses ennemis n'avaient pas aimé. Du tout. À leurs yeux, Fujita venait de prendre parti. Je crois que tu peux imaginer quelle a été leur réaction...
- Ils ont pris d'assaut le dojo, devina Toushirou.
Évidemment, qu'il pouvait l'imaginer. Ses anciens adversaires avaient eu la même réaction, auparavant. Même s'il ne voulait pas l'admettre à voix haute, il voyait plutôt bien pourquoi Kondo avait fait le rapprochement avec sa propre histoire.
- En effet, confirma Kondo. Fujita n'a eu vent de leur attaque que peu de temps avant leur arrivée, mais plutôt que se mettre à l'abri, il a priorisé le fait de protéger ses élèves, pour leur éviter d'être les victimes collatérales d'une bataille stupide et injuste dans laquelle ils n'y étaient pour rien. Il y a réussi, paraît-il, mais au prix de sa propre vie.
Toushirou resta silencieux, un certain malaise au ventre. Cette histoire mettait un peu trop en lumière certains événements qui avaient frôlé la réalité de près lorsque Kondo, un bon héritier de ce Fujita, l'avait accueilli. Il s'efforçait en temps normal de ne pas y penser, mais... Que ce serait-il passé s'il n'était pas lui-même allé à la rencontre de ses agresseurs en route pour une expédition punitive, ce jour-là ? Ou s'il était simplement parti ? Kondo se serait défendu, sans aucun doute, mais cela aurait-il suffi, s'il avait été seul ? La famille Okita en aurait-elle subi les conséquences, pour la seule faute d'avoir croisé son chemin... ?
Il se secoua mentalement. Non, décidément, il ne souhaitait pas penser à ça. Ça ne servait à rien.
- Par curiosité, demanda-t-il, qu'est-ce qui est arrivé à ce garçon ? Il a fui, lui aussi ?
- Les rumeurs rapportées ne sont pas toutes d'accord à son sujet, répondit Kondo. Certains disent qu'il a réussi à quitter la région, d'autres que non. On raconte d'ailleurs que Fujita lui-même ne le savait pas lorsqu'il a mené son dernier combat, et que cette question le hante encore après sa mort. Ceux-là disent aussi que son esprit erre toujours à la recherche de son protégé, pour s'assurer qu'il va bien...
Toushirou écarta ces histoires d'une exclamation dédaigneuse :
- Bah, des conneries, tout ça ! Y'a que les idiots qui croient aux fantômes !
- Vraiment, Toushi ? douta Kondo. Ce n'est pourtant pas depuis hier que les victimes d'une mort violente sont supposées revenir sous la forme d'esprits vengeurs...
- Ce n'est pas parce qu'on le raconte depuis longtemps que c'est vrai. En plus, même si sa mort a sans aucun doute été violente, il est mort au combat, non ? Si tous ceux qui meurent de la sorte, sur les champs de bataille par exemple, devaient revenir hanter les vivants, on ne pourrait plus faire trois pas sans se cogner sur un esprit vengeur.
- Hum... Je ne sais pas si on peut considérer ça comme « mourir au combat »...
- Comment ça ? Il n'a pas été tué par ces types ?
- Oui, mais... Disons que, comme ils voulaient faire un exemple, ils n'ont pas fait ça... proprement.
- ...C'est-à-dire ?
- Apparemment, après l'avoir vaincu, ils se seraient contentés de lui crever un œil. Puis ils l'auraient enfermé dans son propre dojo, jusqu'à ce qu'il meure de sa blessure. D'hémorragie, ou plus tard par infection, à moins qu'il ne se soit suicidé... Je n'ai pas vraiment envie de savoir, je t'avoue.
- Ils lui ont... Crevé l'œil ?
- C'est ce que raconte l'histoire.
Kondo cessa de parler, pour dévisager Toushirou un instant.
- Bon, s'exclama-t-il soudainement en se remettant debout, je vais aller secouer Sougo pour qu'il se dépêche un peu ou au moins qu'il te laisse rentrer. Tu es en train d'attraper mal, là, ça se voit. Tu es tout pâle et tu commences à trembloter, ne le nie pas.
Toushirou ne chercha pas à nier quoi que ce soit, et si Kondo n'avait pas déjà été en train de cogner contre la porte de la salle de bains en criant après le petit garçon, il aurait vu son regard se faire vide et lointain.
Ce... Non, ce n'était que son imagination. Une coïncidence. Les fantômes, ça n'existait pas. Point. D'ailleurs, il était tout à fait probable que ce petit sadique en herbe de Sougo connaisse parfaitement cette histoire. Il était friand de trucs du genre. Après... Il était vrai qu'il imaginait mal Mitsuba raconter ce genre d'histoires sanglantes à son petit frère.
Kondo la lui avait peut-être fait connaître, ceci dit. Oui, c'était sûrement ça. Il connaissait parfaitement cette légende locale, avait deviné où ils se trouvaient lors de leur escapade dans la forêt et il avait voulu lui faire peur. Ah, l'enfoiré, il avait dû bien se marrer intérieurement en le voyant bondir. Petit con !
Quelques instants plus tard, Kondo revint dans la pièce en tenant sous son bras un Sougo propre et grincheux, mais malgré tout satisfait de sa connerie. Se sentant bouillir, Toushirou ouvrit la bouche pour le confronter, mais... Il la referma sans avoir dit un mot. Pourquoi ça... Après tout, même si Sougo venait à lui renvoyer un regard d'incompréhension, même si Kondo affirmait ne lui avoir jamais raconté cette histoire, ça ne voudrait rien dire, non ? Il pourrait l'avoir entendue ailleurs et mentir. Il pourrait, c'était même très crédible...
Malgré cela, il se contenta de regarder Kondo déposer Sougo sur le sol, sans rien dire, de se lever et de se rendre à son tour dans la salle de bains.
Ce n'était pas parce qu'il ne voulait pas savoir, encore moins parce qu'il avait peur de savoir. Pas du tout. Il n'y avait aucune raison à cela.
De toute façon, les fantômes, ça n'existe pas.
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Alors, que s'est-il passé ? Mauvais blague ? Réelle crise de somnambulisme ? Autre chose parce que, bon, c'est le chapitre d'Halloween après tout ? Ceux qui voudraient me laisser un commentaire pour me donner l'interprétation qu'ils préfèrent, je serais vraiment curieuse de la lire ;).
Bon, à part ça, il est vrai que je ne publie plus rien depuis un moment, mais je n'ai absolument pas arrêté d'écrire... Je prépare en ce moment une grosse histoire pour la fin de l'année, et si vous me suivez depuis l'an dernier, vous pouvez imaginer de quel genre. Bon, le souci, j'ai que j'ai sans doute vu un peu grand, et qu'elle risque de ne pas être prête à temps. Tant pis, au pire elle sortira en retard, je n'ai aucune envie de réduire maintenant que la trame est faite. J'espère vous y voir passer à ce moment-là !
Bon courage à tous en ces temps difficiles, et à bientôt !
