Lilith se délectait de voir Livaï déguster son thé. Certes le militaire ne souriait pas, mais sa posture générale trahissait qu'il vivait un grand moment. Elle détourna rapidement les yeux afin de ne pas gâcher cette scène sacrée en se faisant remarquer, et reporta son attention sur Eboshi.
La jeune femme fermait les yeux pour mieux sentir les saveurs de sa pâtisserie. Elle énonça à plusieurs reprises qu'elle se sentait désolée pour son petit frère, qu'il ne soit pas parmi eux. Le gérant de la dite pâtisserie regardait la scène en silence, se demandant sûrement ce que des soldats du Bataillon faisaient en plein milieu de l'après-midi à dévorer des douceurs à Mitras. Mais la présence de la Duchesse suffit à lui faire accepter la situation sans poser de question aux intrus.
Il eut comme une sorte de flottement lorsqu'ils eurent fini cette petite pause sucrée. Puis comme rattrapés par la réalité, ils se levèrent avant même l'ordre de leur supérieur et sonnèrent ainsi le départ. Lilith fut impressionnée par leur discipline, dont son garde, Liam, n'avait absolument pas fait preuve en commandant un énorme gâteau au chocolat. Bien entendu, il ne l'avait pas encore fini. Il râla ouvertement lorsque les jeunes recrues firent mine de partir.
Ghérart s'approcha alors de Liam et termina son gâteau en deux énormes bouchées. Le jeune garde le regarda, horrifié. Mais comme Lilith éclata de rire, il comprit que justice ne serait pas rendue et se leva pour partir, déconfit.
- Tu n'aimes même pas le chocolat, Ghérart. Râla-t-il.
- Il m'arrive de faire des exceptions. Répondit-il de son habituelle voix monotone.
La scène continua de faire rire la Duchesse, qui esquissa un signe de la main au gérant de la pâtisserie avant de refermer la porte derrière elle. Livaï semblait attendre qu'elle ouvre la marche, ne sachant pas où ils étaient sensés aller.
- Bien, nous allons rejoindre Erwin et les autres chez moi, maintenant. Demain, je vous accompagnerai jusqu'au mur Sina du Nord et vous pourrez commencer votre mission.
Personne ne dit mot et l'escouade suivit Lilith au travers des rues magnifiques de Mitras. Le ballet de salutations reprit de plus belle, et certains inclinèrent même légèrement la tête en direction du Bataillon. À chaque fois, la Duchesse arborait un sourire triomphant que pour une fois, Livaï aurait pu concéder à lui rendre. Mais le Caporal se contenta de la laisser pavaner sans remarque, ce qui en soit, était déjà une marque de soutien.
Armin ne savait plus où regarder tant la splendeur des architectures aux alentours accaparait son attention. Le centre de Mitras n'avait rien à voir avec la ville de Shiganshina. La beauté des bâtiments et les prouesses de constructions donnaient même l'impression qu'ils avaient changé d'époque. Mais un endroit en particulier le fascinait parmi tout cela : une colline décentrée de Mitras, à l'Est de la ville. Le plateau surplombait légèrement la Capitale, et on distinguait une partie du superbe château qui y était construit.
Un immense parc entourait la bâtisse, et il aurait même juré discerner des rangées entières de fontaines. Était-ce la demeure du Roi ? Il ne s'était jamais demandé à quoi pouvait bien ressembler son château, lui qu'on ne voyait jamais. Il était normal qu'un jeune du peuple n'ait jamais eu l'honneur de l'apercevoir, mais de nombreuses rumeurs circulaient, comme quoi même les nobles le voyaient peu.
- Vos chevaux sont encore en forme ? Demanda subitement Lilith.
- Tu devrais le savoir, ce sont les tiens. Pourquoi ? Grommela Livaï qui n'aimait pas jouer aux devinettes.
- Cela va grimper un peu. Annonça-t-elle.
La jeune femme montra alors un lieu en hauteur du doigt et Armin en perdit ses moyens. Le château de la colline, Lilith habitait le château de la colline !
Après une bonne chevauchée, ils arrivèrent enfin sur le plateau en hauteur. Ils aperçurent les trois militaires et le garde de Lilith devant l'immense portail du Domaine. À mesure qu'ils approchaient, la jeune femme devinait la raison pour laquelle ils étaient immobiles devant la porte, comme coincés. Des aboiements violents raisonnaient.
Derrière la porte se tenaient une dizaine de chiens menaçants, dont Roy ne semblait pas non plus accoutumé. Ils se turent en sentant Lilith arriver quelques dizaines de mètres plus loin.
- Elle dort avec eux, tu disais ? Demanda Erwin à Roy, sceptique.
- Non, pas ceux-là, ce sont des chiens de garde. Je parlais de ces espèces de grand chiens bleus de canapé là...
Il fut coupé par la Duchesse qui venait enfin d'arriver à leur hauteur.
- Ce sont des dogues allemands, ils sont gris, et ils ne font pas que rester sur le canapé. Protesta-t-elle.
- Tout s'est bien passé ? Demanda Hanji.
Livaï fit alors un bref rapport, omettant scrupuleusement de mentionner la pause pâtisserie. Les recrues restèrent silencieuses, sûrement impressionnées par la présence d'Erwin.
Lilith ordonna alors à ses gardes d'ouvrir les portes et les chiens vinrent gentiment quémander l'attention de la Duchesse, faisant oublier leurs allures diaboliques précédentes. Après avoir salué chacun de ses chiens, la jeune noble se releva et remonta à cheval. Le Domaine étant immense, ils en avaient encore pour quelques minutes avant d'arriver devant la façade du premier château.
- On va chacun avoir notre château ? Railla Livaï, quelque peu déconcerté par la grandeur des lieux.
Lilith ne releva pas. Il faut dire que l'endroit était si gigantesque qu'il s'apparentait davantage à une ville qu'à une propriété privée. Armin ne put s'empêcher de s'arrêter devant l'interminable rangée de fontaines qu'il avait aperçu d'en bas.
Un soucis certain pour la végétation trahissait que Lilith aimait la nature. Il y avait également des chevaux en liberté un peu partout, et ils aperçurent même des biches en lisière de forêt, à leur droite. Seuls Lilith et ses gardes semblaient indifférents à la perfection des lieux.
Lorsqu'ils arrivèrent enfin devant l'entrée principale du château, ils descendirent tous de cheval, laissant l'armée de valet se charger de leur monture. Une statue à l'effigie du Duc Everglow trônait juste devant l'escalier central. Erwin se demanda pourquoi Lilith ne l'avait pas fait détruire, mais ce qui se passa les secondes suivantes répondit sans mal à sa question.
La jolie brune donna un coup de pied directement dans la statue, au niveau de son bas ventre. Son geste, naturel et fluide, trahissait qu'il s'agissait d'une tradition de longue date. Elle n'avait même pas ralenti sa cadence. Liam fut le second à dépasser la sculpture, non sans lui asséner un coup de pied violent. Ghérart passa à son tour et lui envoya un direct au visage. Le son cassant de son poing contre la pierre fit grimacer les recrues, mais le garde ne cilla pas.
Lorsque Roy s'approcha de la statue, il cracha. Lilith se retourna alors brusquement, interloquée. Les deux autres gardes le regardaient avec des yeux ronds.
- Quoi ? On a le droit de le frapper mais pas de lui cracher dessus ? S'indigna-t-il.
Son argumentation eut raison de Lilith qui tourna les talons, indifférente. Personne ne changerait Roy. Elle gravit les escaliers d'un pas sûr puis marqua un temps d'arrêt lorsqu'un homme âgé apparut à l'embrasure de la grande porte. Le valet avoisinait les soixante-dix ans, mais il était élégant et distingué. L'affection que le Major lut dans les yeux de la noble lui révéla qu'il s'agissait d'Alfred, son majordome.
Elle ne put s'empêcher de le prendre dans ses bras, s'affranchissant des conventions sociales requises. Le vieil homme se contenta de lui tapoter le dos tout en lui signifiant d'une voix calme qu'il était heureux de la voir saine et sauve.
Erwin esquissa un sourire. Ainsi, il rencontrait enfin la seule personne qui n'avait jamais maltraité Lilith pendant son enfance. Le grand et unique Alfred, celui qui s'occupait d'elle lorsqu'elle était malade. La seule référence d'affection masculine de la jeune femme. Le valet semblait parfaitement savoir qui était Erwin, car il lui adressa un sourire doux et charmant, différent de ce qu'il arbora pour les autres.
- Bienvenue à la Maison Everglow. Leur dit-il simplement.
Liam ne put s'empêcher de rester quelques secondes à regarder le lustre de l'entrée, espérant faire réagir Darius Ferry, mais la recrue ne connaissait visiblement pas l'histoire entre ce lustre et son paternel. Lilith l'appela d'une voix amusée, ayant pertinent compris ce qu'il faisait.
Elle laissa les militaires aux bons soins de ces servantes et valets, insistant sur le fait qu'ils n'avaient qu'à demander pour obtenir ce dont ils avaient besoin. La jeune noble s'installa alors dans le salon principal avec les officiers supérieurs ainsi que Moblit et enfin, Ghérart, qui resta en retrait, comme d'habitude.
- Il n'y a pas eu d'incident alors ? Questionna-t-elle à l'égard d'Erwin.
- Aucun. On a souvent été arrêté, mais Roy est un passe partout très efficace, lorsqu'il est en tenue officielle.
- Il présente bien, quand il veut. Ricana Lilith.
Hanji se mit alors à compter leur voyage dans les moindres détails, de l'état de la route aux choix alimentaires de ses compagnons durant les repas, en passant par la disposition des chambres où ils avaient dormi. En résumé, tout s'était vraiment bien passé. Lilith parut songeuse. Il faudrait qu'elle se renseigne davantage sur la fuite d'informations de leur venue à Sina. Elle enverrait sûrement Roy enquêter dès le lendemain. Hors de question de laisser courir une telle chose.
Lilith ressentit alors l'irrépressible envie de se rendre à sa salle de stratégie. Elle n'en avait qu'une seule, dans ce château, et c'était dans cette pièce qu'elle concevait tous ses plans. Elle profita que les militaires échangent sur leur travail pour s'éclipser. La fameuse pièce se trouvait au rez-de chaussée, parmi l'une des nombreuses portes fermées à double tour de son château.
Un immense couloir menait à une vaste pièce, qui n'était constituée que de petites tables rondes sur lesquelles trônaient des jeux d'échecs différents. Chaque plateau présentait une partie en cours. Aucune indication ne laissait trahir leur thématique, mais Lilith avait classé ses parties par sujet. Le Bataillon, les Affaires, sa Réputation, et une dernière zone où des batailles moins importantes se jouaient tout de même.
Elle prit un plaisir non dissimulé à terminer sa partie contre les quatre Ducs. Lorsqu'elle eut fini, elle bascula lentement chacun des pions afin de signifier au valet en charge de la pièce de nettoyer la table. Elle resterait vide, jusqu'à qu'une autre bataille ne remplace cette dernière.
Elle déplaça d'autre pions sur plusieurs plateaux différents, puis satisfaite, la jeune femme quitta la pièce pour rejoindre les autres au salon. Elle prit le temps d'apprécier la vue du Bataillon chez elle. Erwin avait pris la parole, et il s'exprimait avec cette éloquence dont lui seul avait le secret. Il avait tant de potentiel. Elle sentit une grande colère monter en elle.
- Ne sois pas si pressée, Lilith. Tu as déjà beaucoup fait. Ne précipite rien.
La jeune noble reconnut sans effort la voix d'Alfred. Il avait raison. Sa frustration personnelle ne devait pas interférer dans ses plans. Erwin finirait par obtenir toute la gloire qu'il méritait, mais ce n'était pas pour tout de suite. Elle devait mettre le Gouvernement à terre, avant.
Elle adressa un sourire affectueux à son majordome et rejoignit les militaires, toujours en pleine conversation professionnelle.
- Vous venez manger ? J'ai fais préparer une tablée pour tout le monde. Leur dit-elle.
Hanji bondit de son fauteuil et expulsa le pauvre Moblit, qui termina directement sur le sol. Elle ne l'aida guère à se relever et couru en direction de Lilith, s'exclamant qu'elle mourrait de faim. Lilith sourit faiblement au soldat, encore sur le sol et les amena jusqu'à la salle à manger. Les recrues avaient déjà été prévenues et s'étaient installées autour de l'immense table.
Seul Darius faisait la gueule, visiblement contrarié de devoir séjourner chez la Duchesse. Mais Lilith décida de l'ignorer. Que pouvait-elle y faire de toute façon ? Peut-être que cela lui passerait un jour. Ses camarades avaient l'air impatients de découvrir les plats, et ils ne furent pas déçus. Lilith avait sorti le grand jeu. Ils notèrent que les gardes de la noble ne mangeaient pas avec eux, mais personne ne fit la moindre remarque.
Roy vint perturber la Duchesse au milieu du dîner, et Lilith s'excusa avant de quitter précipitamment la table. Ils discutèrent à quelques mètres de la tablée, puis Lilith revint s'asseoir, non sans avoir ostensiblement levé les yeux au ciel et congédié le garde blond.
- Quelque chose est arrivée ? Demanda Erwin sans grand espoir qu'elle ne réponde à la question.
Étonnamment, Lilith répondit d'une traite, le laissant sans voix. Encore un exemple flagrant de ses tentatives de se confier afin de ne plus être soupçonnée de lui cacher des choses, dont son mystérieux arrangement avec Detlev par exemple... Erwin en avait pris l'habitude, mais il se laissait toujours surprendre. La jeune femme avoua avoir enfermé le Marquis de Stohess au sous-sol de sa demeure à Hermina. La révélation planta un silence embarrassant dans toute la pièce, mais ce n'était guère fini.
- J'ai besoin de réfléchir si je l'exécute ou non. D'habitude je le fais systématiquement au bout de trois tentatives d'assassinat, mais... j'ai un doute.
- Il est influent. Commenta Erwin qui s'appliquait à ne pas faire remarquer que ses propos étaient très perturbants.
- Il essaye de s'attirer mes faveurs, et hier, il a avancé toute la journée qu'il détenait une information sur Will Yonecker.
- Qui est-ce ? Demanda Hanji d'une voix innocente.
Lilith inspira alors un grand coup et révéla le fond de l'histoire.
- Will était un garçon d'écurie chez nous. Lorsque j'avais quatorze ans, on se fréquentait, et on avait décidé de s'enfuir à Shiganshina. On avait tout prévu. Le Duc l'a su, il l'a soudoyé et il est parti.
- Tu as dis "était". Nota Hanji, toujours aussi perspicace.
- C'était la version officielle. En vérité, j'ignore s'il m'a trahit ou non, mais le Duc a ordonné son meurtre. J'ai moi même enterré son corps, enfin une partie, disons. Bref, quelque soit les informations que le Marquis de Stohess pense avoir, je ne suis pas intéressée. Il est mort, alors quel intérêt ?
Elle marqua une pause avant de reprendre.
- J'aimerais que personne ne parle de cela en présence de Ghérart. Il est sensible à cette histoire.
- Pourquoi tiens-tu à le ménager, c'est toi la victime dans l'histoire... Fit remarquer Hanji afin de croquer à pleine dent dans sa cuisse de poulet.
Erwin la fusilla du regard, lui intimant d'arrêter de manger pendant cette conversation sérieuse. Le fait que Lilith en parle d'une voix légère était déjà assez malsain.
- Ghérart était au service du Duc à l'époque, et c'est lui qui a reçu l'ordre de lui couper la tête. Il a mis beaucoup de temps à oser me regarder de nouveau en face, alors j'ai décidé de faire comme si j'avais cru à la version officielle du Duc : Will a pris peur et il s'est enfui. J'aimerais que cela reste ainsi. C'était il y a longtemps, et de toute façon, on serait probablement mort à la chute de Maria.
Erwin fixa la noble quelques secondes sans un mot. Il détestait lorsqu'elle débitait de telles horreurs avec une voix si indifférente, ou pire, dans un sourire. Lilith avait eu beaucoup de petites aventures qui s'étaient mal finies, mais elles s'étaient rarement soldées par un meurtre. Le Duc avait dû prendre peur qu'elle lui échappe. Elle devait vraiment tenir à lui pour accepter de renoncer à son titre de Noblesse et s'enfuir au fin fond du Royaume, qui plus est à Shiganshina. Se demandait-elle parfois comment sa vie aurait été s'ils avaient réussis ?
Une part de lui était persuadé que le meurtre du jeune Will signifiait qu'il n'avait pas voulu la trahir, mais il savait que Lilith n'en croirait jamais un mot.
- Quelqu'un veut du dessert ? Demanda-t-elle d'une voix enjouée.
PTDR Et lààà Darius, tu ne ressens pas d'empathie ? ahahahah
Merci pour vos lectures et commentaires ! hi hi
J'espère que ce chapitre vous aura plu !
