Sansa
La première chose qu'elle entendit fut le Limier. Il disait quelque chose d'une voix basse et âpre qui s'éleva sèchement to a pitch, et elle réalisa avec un nœud dans l'estomac qu'il était en train de plaider une cause. Non qu'elle eût jamais connu Sandor Clegane priant, juste grincheux or dépressif ou ivre ou furieux, mais il était plus que cela, elle le savait. La tendresse en lui était étouffée, presque timide, honteuse, mais c'était l'homme qui l'avait protégée de Joffrey quand il le pouvait, l'homme dont elle s'était éprise du souvenir. Puis toutes ses illusions romantiques avaient été fracassées d'un coup sec quand il avait gaillardement tué ces soldats Arryn à l'auberge, l'avait balance sur son cheval de la même façon que Ser Shadrich et filé au galop sans même un mot. Elle ne le remercierait pas pour ça, mais quand les flèches avaient commencé à tomber, quand il les avait envoyés tous deux à terre et l'avait abritée sans même y réfléchir, elle avait su qu'il était toujours lui-même, qu'il n'avait pas menti, que les hors-la-loi –
Des hors-la-loi. Les yeux Sansa s'ouvrirent tout grands. Elle avait un vague souvenir de leur apparition tels des fantômes hors du bois, vêtus de manteaux rapiécés et de maille rouillée, le mince aux taches de rousseur exprimant son incrédulité qu'aucun de ses traits n'eût trouvé sa marque, et un autre lui disant qu'ils devraient lui couper les pouces en punition. Le Limier avait encore été étendu sur elle, mais le relâchement particulier de son grand corps et la façon dont sa tête ballottait lui avaient dit que le coup avait porté ; il était inconscient.
Sansa elle-même avait heurté le sol assez fort pour que sa vision vacillât, et son souffle refusait de revenir peut importait combien elle tentait d'aspirer de l'air. Elle avait été ramassée et jetée par-dessus l'épaule d'un grand lout borne en manteau vert, et il l'avait de nouveau frappée quand elle avait commencé à se débattre. Puis il y avait eu la vague sensation d'avancer, de traverser un ruisseau, les arbres serrés autour d'eux, l'éclat d'une torche, les cris du cheval blessé qui s'estompaient derrière eux. Puis l'odeur de la terre, de l'humidité et de la mousse, et à présent -
Pressant une main contre sa tête douloureuse, elle s'assit aussi prudemment que possible. Ils étaient tapis dans quelque caverne terreuse, des racines découvertes s'enroulant à travers les parois, et il semblait qu'elle avait été déposée directement dans une flaque de boue, mais après les semaines pénibles qu'elle avait endurées, d'abord avec Shadrich et ensuite avec Sandor, ce n'était pas grand-chose.
Les hors-la-loi lui tournaient le dos, convergeant vers l'homme isolé au centre de leur cercle. Dans la lumière de la torche que l'un d'eux tenait tout près de lui, Sansa pouvait voir la peur dans les yeux gris du Limier, et cela l'effraya plus que tout autre chose. Dans les histoires, les hors-la-loi étaient habituellement des gredins au bon cœur qui volaient aux riches pour donner aux pauvres, et faisaient la nique aux autorités gaffeuses qui tentaient en de vains efforts comiques de les en empêcher, mais ils avaient voyage assez loin à travers les terres ravages du Conflans pour qu'elle sût qu'en cela aussi, il n'y avait pas de conte. Et la façon dont ils parlaient à Sandor rendait évident qu'ils le connaissaient au moins, et qu'au pire ils avaient l'intention de le tuer, ici et maintenant.
Bloquant ses genoux pour qu'ils ne tremblent pas, Sansa se releva. Sa gorge était sèche, et son pouls battait vite et brièvement, mais bien qu'elle l'eût peu remercié pour cela, Sandor lui avait sauvé la vie – encore. Sa voix paraissait faible quand elle parla, à peine plus qu'un murmure.
- Laissez-le.
Les hors-la-loi sursautèrent, se retournèrent et l'évaluèrent d'un œil rusé. Ils échangèrent un regard.
Puis le grand balourd borgne dit :
- C'est pas tes affaires, fillette.
- Ouais, dit un second, l'archer taché de son. On te veut pas de mal ; nous savons que tu dois être un des bons morceaux que ce foutu chien a volé sur la table. L'a pris une mauvaise habitude.
- Me voulez pas de mal et vous me cognez sur la tête ? s'enflamma Sansa. Et il n'a jamais…
- Si, coupa une troisième voix.
D'après l'allure du jeune homme, il ne pouvait être qu'un Baratheon - mais comment ? D'épais cheveux noirs tombaient en désordre sur des yeux bleu acier, et il était aussi grand et muscle qu'un bœuf.
- Il a enlevé Arry et a filé avec elle. N'est-ce pas, chien ? Nous t'avons rendu ta vie et tu nous as pissé dessus.
Le Limier sourit jusqu'aux oreilles.
- C'est ce que font les chiens. Quant à la gosse, c'est pas ma faute si vous l'avez pas mieux surveillée. Et pour ma vie, je me souviens pas de 'nous' me donnant quoi que ce soit. Je vous l'ai foutrement regagnée à la pointe d'une putain d'épée. Où est Dondarrion, au fait ? On a dit qu'il était vraiment mort, cette fois, mais je n'ai pas parié dessus. Il veut pas venir m'embrasser ?
Les hors-la-loi échangèrent de nouveau un regard, cette fois plus prudent. Puis Un-Œil dit :
- Le baiser a été donné ailleurs, et le comment ne te regarde pas. Dis-nous, Clegane, pourquoi n'as-tu pas eu le merveilleux bon sens de rester mort ?
- J'me suis posé cette question quelque fois. On en r'vient au fait que peut-être vous ne m'avez jamais tué.
Sansa pensa un moment qu'il était sur le point de dire autre chose, mais il se rattrapa, avec un regard en coin vers elle.
- Salines... commença Un-Œil.
- Est-ce que tout le monde pourrait la fermer à propos de Salines, bordel de merde ! rugit Sandor Clegane, conduisant le garçon aux cheveux noirs, qui avait la main sur son épée et semblait incliné à poursuivre ses doléances au sujet d'Arry, à reculer précipitamment d'un pas. Je vais vous dire pourquoi je l'ai pas fait – particulièrement toi, Ser Gendry de la Colline Creuse. C'était parce j'ai été laissé pour mort sur les rives du Trident par ta précieuse petite louve elle-même, après que je me sois fourré dans une bagarre de taverne de trop. Je lui ai demandé de me tuer, je l'ai suppliée de me tuer, mais elle l'a pas fait, comme vous pouvez voir. Un moine m'a trouvé là mais a laissé mon heaume. Envoyez un corbeau, envoyez un putain de corbeau maintenant si vous pensez que je mens. Au Frère Doyen, sur l'Île Calme.
Il parle d'Arya, réalisa Sansa, son estomac se nouant alors qu'elle se rappelait l'histoire qu'il lui avait racontée à l'auberge de la Morsure. Mais comment ce garçon aux cheveux noirs– Ser Gendry – connaissait-il Arya ? Et l'aiderait-il si elle lui disait qu'elle était la sœur d'Arya, ou la croirait-il seulement ? Avec ses cheveux ras, ses vêtements sales, gelée et mal nourrie, elle ressemblait en effet à une petite gueuse de village enlevée par une brute.
Ser Gendry, ayant recouvré ses esprits après avoir été brièvement désarçonné, se planta de nouveau sous le nez du Limier.
- Vous avez dit qu'elle vous avait pas tué. Alors où est-elle allée, chien ? Où est-elle allée ?
- Du diable si je le sais. Pourquoi ? Tu vas en faire ta dame des forêts ?
Gendry tressaillit.
- La ferme, Clegane.
- Quoi ? J'ai deviné ?
- Parce que t'as le putain de culot de venir ici et de prétendre ça, après ce que tu lui as fait.
Les poings de Gendry se serrèrent.
- Sait pas où elle est, mon cul. T'as finalement trouvé quelqu'un qui paierait sa rançon - tu l'as vendue à cet enfoiré de Bastard de Bolton et ne nie pas…
- Assieds-toi avant de te faire du mal, garçon. Quelle que soit la pauvre fille que les Bolton ont chopée, c'est pas elle. Comment je le sais ? Parce que la petite louve était juste à côté d'moi dans la taverne quand les gars de Gregor nous ont dit qu'on avait trouvé Arya Stark et qu'elle était en route pour le Nord pour marier le rejeton infernal du seigneur sangsue. Z'ont trouvé que c'était insultant que je me mette à rire. Les choses sont parties en carafe après ça.
Sansa jeta un coup d'œil incertain aux yeux bleus et bornés de Gendry.
Il a envie de le croire, pensa-t-elle, et pria que cela fût assez.
Puis le jeune hors-la-loi dit sinistrement :
- C'est possible, ou pas. Mais y'a peu de chances que tu sortes d'ici avec ta tête une deuxième fois, chien, et elles sont plus p'tites chaque fois que tu parles d'elle.
- Là, garçon, dit un autre membre de la Confrérie, un homme mince au grand nez et à l'air quelque peu paternel. Tu sais qu'c'est la décision d'ma dame, pas la tienne.
- Pourquoi ? cria Gendry, confusion, chagrin et colère évidents sur son visage. On sait c'qu'elle va dire - la même chose que d'habitude, et le dernier procès nous a coûté Lem. On a pas b'soin de procès cette fois, le chien a avoué, et quand ma dame entendra c'qu'il lui a fait -
- Avoué quoi ? Que j'ai pas refilé Arya à la bande de crevards et de vermine de mon frère dès l'instant où j'ai eu la chance ?
La voix du Limier s'abaissa en un grondement.
- Je vois que vous autres pouvez pas plus distinguer vos têtes de vos culs que la dernière fois. Où est cette terrible dame à vous, de toute façon ?
- Dehors, dit le petit homme. Avec Thoros et quelques autres. Nous avons entendu qu'Edwyn Frey menait une meute de ces salopards à tête de fouine hors des Jumeaux. Quelque chose comme quoi la fille du vraiment fini Lord Walder, Roslin, a été assassiné à Port-Réal, quand les Lannister ont prétendu qu'ils l'emmenaient en sûreté à Roc Castral.
- Alors les Lannister ont foutrement perdu la tête, dit succintement Sandor. Mais bon, on l'savait déjà. Qu'est-ce que cette garce à vous va faire, pendre Edwyn ? Walder le Noir va adorer ça.
- Pendre Edwyn et Walder le Noir, et tous les Frey qu'elle pourra.
Le petit homme - la harpe pendue dans son dos suggérait qu'il était un chanteur - sourit bizarrement.
- Et le garçon a raison. Une pincée de politesse ne serait pas de trop. Tu n'es pas le seul qui ne soit pas resté mort.
- Sept enfers, ça veut dire quoi, ça ?
Le Limier parlait avec son habituelle bravade méprisante, mais Sansa vit de nouveau une étincelle de peur dans ses yeux. Son estomac se noua. Il y avait eu des histoires à l'Eyrie comme quoi la tristement célèbre Confrérie du Conflans avait un nouveau meneur, une femme, qui s'était lancée dans une sauvage campagne de vengeance contre tout Frey ou Lannister sur lequel elle pouvait mettre la main – même ceux qui n'étaient que très vaguement associés à eux. Sansa ne savait pas de quoi le chanteur parlait, mais elle n'aimait pas du tout ça.
- Tu verras, dit Un-Œil. Bientôt, j'te promets. Peut-être que vous deux, vous échangerez des histoires. A propos d'êt' mort et tout. Ensuite -
- J'ai jamais été mort. Bons dieux, vous devez me laisser partir.
- Nous devons te laisser partir.
Les mots dégoulinaient de sarcasme.
- Vraiment ?
- Oui ! Regardez, à Port-Réal... la reine, vous avez pas entendu dire qui serait le champion à son procès, bordel ?
- On aurait dû ?
A ce moment, la chose frappa Sansa jusqu'à la nausée. Elle n'avait jamais demandé où ils allaient après avoir fui l'auberge, mais elle lui avait fait confiance. En partie parce qu'elle n'avait pas le choix, mais surtout parce qu'elle ne croyait toujours pas qu'il lui ferait de mal, peu importait combien elle s'était mise en colère contre lui. Une nuit quand elle s'était réveillée pour le trouver ronflant à ses côtés, une main serrée précautionneusement autour de son épée et l'autre étendue comme pour la protéger, elle s'était imaginé que peut-être il la ramenait à la maison. Pas chez elle, le foyer détruit et ravagé dans le Nord couvert de neige, mais chez lui. Son frère aîné étant mort, il en était le maître légitime, et c'était le seul endroit au monde qu'il pouvait considérer comme sien. Elle avait songé s'y rendre à ses côtés, et réalisé que cela ne la gênait pas. Presque qu'elle en avait envie, et beaucoup d'autres étranges et profonds sentiments d'adulte qui l'attiraient et l'alarmaient en égale mesure. Mais s'il n'avait jamais – s'il les ramenait vers Port-Réal -
- Pourquoi ? laissa échapper Sansa, effondrée.
Ils la regardèrent tous à nouveau.
- Où t'as trouvé celle-ci, chien ? T'as rien de mieux à faire que d'enlever des filles ?
L'archer aux taches de rousseur se déplaça vers elle en souriant largement.
- Peut pas nier son bon goût avec celle-ci. Nettoyez-la un peu et elle serait une beauté de choix.
- Archer.
La voix du Limier arrêta net le garçon.
- Pose une main sur elle, et je t'arracherai la tête et te la fourrerai dans ton petit cul tacheté.
L'archer - Anguy, pensait-elle avoir entendu l'un des autres l'appeler dans la confusion qui les avait menés ici, où que fût ici – haussa un sourcil.
- Un peu territorial, chien ? J't'en voudrais pas. Ou est-ce parce…
- Parce que c'est mon petit oiseau, fils de Dornien débile, et puisque j'ai une fois de plus échoué à la protéger en me faisant gauler par votre bande de connards puants, je serai damné si j'reste planté là à vous regarder en rajouter une couche. Sans parler qu'elle a dit qu'on l'avait frappée à la tête.
Clegane tourna en cercle, grondant.
- Lequel de votre bande de salauds l'a frappée à la tête ?
- C'est lui, dit Gendry en désignant Un-Œil.
- Je te battrai pour ça, promit le Limier. Sûrement un gars aussi courageux ne peut refuser. Mais puisque je vois qu'il vous manque le crétin en manteau couleur de pisse, vous pourriez vouloir penser à des trucs comme la discrétion ou la valeur. Ou juste une putain de lâcheté.
- Tu parles pas mal pour un homme sans arme.
- Tu parles pas mal pour un homme avec une couille et pas d'cervelle.
Un-Œil regarda Gendry.
- T'as raison. Tuons-le.
- Non !
Sansa s'avança devant le Limier.
- Si vous... si vous le touchez, vous me passez dessus d'abord.
Les hors-la-loi, de façon stupéfiante, ne hurlèrent pas de rire. Même si honnêtement ils auraient dû - ils étaient une douzaine, des hommes adultes lourdement armés, et pas un seul qu'on pourrait confondre avec le prince Aemon Chevalier-dragon ou tout autre parangon de chevalerie – et elle n'était qu'une fille de pas tout à fait quinze ans, effrayée et amaigrie, sans même une aiguille à coudre en guise d'arme. Mais elle tint bon. Ses actions impétueuses et guides par l'émotion les avaient mis dans ce pétrin avec les soldats Arryn à l'auberge, mais elle avait eu de bonnes intentions, avait voulu sauver Robert. Sandor était tellement plus que Robert.
- M'dame, commença moqueusement Un-Œil. Votre ami au sale caractère a…
Il s'arrêta, ses yeux filant par-dessus l'épaule de Sansa, et cogna généreusement le chanteur dans les côtes. Sansa sentit quelqu'un debout derrière elle, et se raidit. Mais elle n'osait pas se retourner et les quitter du regard.
- M'dame, répéta Un-Œil, d'un ton très différent. Il y a deux prisonniers pour vous ici. Un chien et sa femelle.
Sansa se raidit. Ça doit être elle. L'Exécutrice. Celle dont on disait qu'elle n'était ni vivante ni morte, la chose qui avait remplacé Beric Dondarrion en tant que chef de la Confrérie.
Je ne veux pas voir, je ne veux pas être ici, je ne veux pas.
Elle put sentir une bouffée immanquable d'os et de pourriture, de sang séché et de chair corrompue, et dut ravaler la nausée qui lui grimpait dans la gorge. Sans un mot, la femme encapuchonnée passa devant elle. Son mantelet était de velours noir déchiré et taché, les lourds plis dissimulant tout sauf les affreux yeux brûlants et les élégantes mains bandées. Elle était suivie d'un homme grisonnant en robes d'un rouge fané, mais à la façon dont les hors-la-loi s'écartèrent en silence, Sansa savait quelle apparition les frappait plus de terreur. Dame Cœur de Pierre. Le nom flotta dans son esprit depuis un distant recoin de sa mémoire. Elle resta figée sur place, pétrifiée.
- Thoros, dit Un-Œil, s'adressant à l'homme. Bonne chasse ?
- Oui.
L'homme, le prêtre rouge, soupira.
- Edwyn Frey et toute sa troupe pendus, à sept ou huit miles à l'ouest d'ici. Ce qui laisse donc Walder le Noir officiellement maître des Jumeaux, les dieux nous aident tous. Edwyn pouvait bien être un mouton idiot, mais toujours un meilleur seigneur que ça.
Dame Cœur de Pierre glissa la main sous son capuchon et parut saisir quelque chose sur son cou. Un caquètement presque inintelligible et croassant émergea.
- Oui, ma dame, c'était toujours un Frey, dit Thoros - cela ne pouvait être Thoros de Myr, le gros et joyeux prêtre de la Cour du roi Rober ? – avec réticence. Mais Walder le Noir ne va pas être aussi stupide que d'aller chevaucher sur notre territoire avec seulement deux douzaines d'hommes d'armes avec lui. Et vous pouvez être certaine qu'à présent que nous avons obligeamment retiré Edwyn de son chemin, il nous pourchassera comme le Seigneur de la Nuit et de la Terreur en personne.
- On pisse sur Walder Frey, dit Un-Œil. Nous le pendrons aussi s'il nous ennuie. Le Taureau et moi on se demandait si on aurait la permission de pendre le chien d'abord.
Dame Cœur de Pierre se tourna lentement. Elle les étudia tous les deux pendant ce qui parut une petite éternité. Puis elle saisit de nouveau sa gorge et croassa une autre question.
- Ton nom, petite, dit Thoros. Quel est-il ?
Leur unique chance. Affreusement et indiciblement dangereuse, mais l'alternative était pire.
- Sansa.
Sa voix était un couinement étranglé.
- Sansa Stark.
Le silence qui suivit ces deux mots fut parfaitement assourdissant. Sansa ne comprenait pas pourquoi les hors-la-loi avaient l'air si singulièrement stupéfaits, ou pourquoi ils se tournèrent tous pour dévisager Dame Cœur de Pierre puis elle-même. Elle n'avait pas – cela n'avait aucun sens, pourquoi -
A moins...
Un frisson nauséeux coula le long de son dos et lui saisit l'estomac comme un coup du poing ganté de maille de Ser Boros Blount. Le goût infâme du vomi l'étrangla.
Elle est morte, cela ne se peut, les Frey l'ont tuée avec Robb au mariage de mon oncle Edmure, ils l'ont jetée nue dans la Fourche Verte – mais ce que le chanteur avait dit comme quoi Sandor n'était pas le seul à ne pas être resté mort, et qui d'autre aurait ce désir insatiable de pourchasser et assassiner tous les Frey et les Lannister qu'elle pouvait -
Non, hurlait la partie logique de l'esprit de Sansa, mais inutilement. Dans une horreur plus froide que tout ce qu'elle avait jamais imaginé, elle sut qui se trouvait sous ce capuchon.
Tremblant de la tête aux pieds, Sansa commença à sangloter. Cela lui échappait brutalement, encore et encore, sans son volition, un horrible son aigrelet comme celui d'un animal blessé. Son estomac se contracta et elle commença à vomir pour de bon, mais elle avait si peu mangé que ce n'était que de la bile. Un ou deux des hors-la-loi s'avancèrent vers elle, mais elle ne voulait que le Limier. Il la remit debout et lui siffla à l'oreille :
- Dieux, petit oiseau. Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?
Sansa ne pouvait lui répondre. Elle serra ses deux bras autour de son cou et pleura si fort qu'elle ne put émettre un son, son dos se brisant presque sous la force de ses sanglots, et puis elle le relâcha et se retourna. Les jambes aussi tremblantes que celles d'un poulain nouveau-né, la poitrine encore frémissante de pleurs hoquetants, elle marcha comme dans un rêve pour traverser la grotte jusqu'à Dame Cœur de Pierre, leva les deux mains et abaissa son capuchon.
Pendant un très long moment, elle la fixa simplement. Ces yeux bleus Tully, presque impossibles à reconnaître tant ils étaient injectés de sang et furieux. Les traces déchiquetées de griffures sur ses joues, l'os visible en dessous. Les cheveux acajou devenus blancs et clairsemés, la chair amollie. Les bandages qui cachaient, mais à peine, la ruine de sa gorge.
- Mère, murmura Sansa.
Ce mot la brisa, le bruit que ferait un petit enfant laissé seul dans le noir. Elle ne faisait que regarder encore et encore, hypnotisée, révoltée, détruite. Et puis enfin, sans se soucier le moins que ce fût là la terrifiante Exécutrice, la chasseresse morte-vivante et cauchemardesque, elle commença à embrasser les joues creusées, traçant la chair déchirée de ses propres doigts, pleurant si fort qu'elle n'y voyait plus.
L'amour est plus puissant que la mort.
Le cadavre la fixait en retour de ce regard hanté et obsédant, ne répondant pas à son contact ni n'essayant de l'arrêter. Ce n'était pas réellement sa mère, Sansa le savait, mais uniquement une résurrection maladroite de la fureur, la terreur et la souffrance des derniers instants affolés de Catelyn Stark. Pas la femme qui lui brossait les cheveux, qui lui avait enseigné les prières du septuaire où elles s'agenouillaient ensemble, qui avait laissé Sansa grimper dans le grand lit seigneurial une nuit d'hiver où elle avait fait un mauvais rêve, qui la serrait contre elle et lui disait qu'avec Papa parti à Karhold, elle aussi avait peur des vents hurlants du Nord. Sansa s'était rendormie dans ses bras, et c'était un souvenir vers lequel elle était parfois revenue durant son long, et bien réel, cauchemar à Port-Réal. Et puis les Noces Pourpres avaient eu lieu, et tout espoir de jamais recouvrer cette sécurité avait disparu. La dernière des Stark. Mais Arya était en vie, ou l'avait été, et ceci… La Confrérie la craignait et la respectait, mais sa non-mort était devenue vengeance seule, froide et furieuse, rien qui pût toucher le monstre qu'elle était devenue.
Les hors-la-loi et Sandor étaient silencieux. Sansa ferma les yeux et pressa sa joue contre celle, détruite, de sa mère.
- Je vous aime, murmura-t-elle en s'étranglant. Je vous aime tant. S'il vous plaît, souvenez-vous de cela. Souvenez-vous de moi.
Elle crut que la main bandée de Dame Cœur de Pierre avait pu se lever, toucher maladroitement ses cheveux et puis se retirer comme si elle brûlait. N'importe comment la peur et l'horreur de Sansa avaient disparu, et il ne restait rien que la catharsis de son chagrin. Elle voulait juste serrer le cadavre contre elle, aussi répugnant fût-il.
Le temps devint indistinct. Sansa restait simplement sur place, défaite. Puis enfin, Dame Cœur de Pierre se retira et dit quelque chose dans un grincement bas et gargouillant.
- Elle vous demande de partir, indiqua Thoros, très doucement. S'il vous plaît.
- Je...
Sansa leva la tête.
- Je ne…
- Mon enfant, elle se souvient, mais ceci... vous voir, et savoir qu'elle est au-delà de toute possibilité de vous aider ou vous conseiller… cela la brise, et il n'y a plus rien dans cette fragile coquille ravagée à briser. Ayez pitié d'elle. Partez. Laissez-la.
- Non, chuchota Sansa. Je ne peux…
- Ne sois pas idiote.
Sandor la tira par le bras.
- Nous devons partir tant que nous pouvons.
- Non !
Sansa hurla cette fois.
Mais Sandor la traîna le long du passage souterrain, les torches s'évanouissant derrière eux, les ombres des hors-la-loi s'étirant et disparaissant alors qu'il courait vers la surface. Des racines s'emmêlaient autour d'eux, elle tenta de le repousser sans effet, son soufflé rauque dans ses oreilles. Il était trop fort pour elle, elle ne pouvait le laisser -
L'air frais leur frappa le visage. Une lune fantomatique se levait au-dessus des arbres noirs et squelettiques, et la nuit était particulièrement froide après la chaleur renfermée sous la colline creuse. Sandor la reposa enfin, mais jeta des coups d'œil de tous côtés et ne relâcha pas son poignet.
- Laisse tomber, fillette, dit-il, fatigué. Thoros a raison. Tu ne peux pas l'aider. Bon, c'est quelque chose d'autre que nous avons en commun. Nous devons tous les deux nous occuper de nos foutus proches morts-vivants, juste de différente -
- De quoi...
Sansa inclina la tête en arrière pour le regarder.
- De quoi parlez-vous ?
A cela, le Limier réalisa qu'il s'était fait pincer.
- Oh, marmonna-t-il. Oh, merde.
- De quoi parlez-vous ?
Le seul parent proche qu'elle lui connaissait était la Montagne.
- Écoute, fillette.
Il passa une main dans ses cheveux sombres et pendants. La moitié intacte de son visage était presque aussi blanche que celle de Dame Cœur de Pierre, la moitié abîmée plus tordue que jamais.
- J'aurais dû te le dire. Les rumeurs... ce faux maistre a fait quelque chose d'indicible. A Port-Réal. Pour le procès de la reine. Mon frère…
- Non.
Sansa le dit instinctivement, mais la même réalisation terrifiante la traversait, comme lorsqu'elle avait reconnu son monstre. Elle avait toujours su ce que Sandor voulait concernant le sien.
- Vous ne pouvez pas. Vous ne pouvez pas !
- Si, je le peux. Je le dois.
Il argumentait, pas comme avec la Confrérie, entre grondements et sarcasmes, mais il priait vraiment.
- Si c'est lui... je ne peux pas, je ne trouverai jamais le repos, je ne serai jamais guéri à moins... la seule raison pour laquelle j'ai quitté l'Île Calme…
Sansa s'écarta de lui. Engourdie, elle fit le signe de l'étoile. Et puis, ignorant son rugissement, elle tourna les talons et retourna au galop sous la colline creuse.
Elle pouvait l'entendre courir lourdement derrière elle. Même à présent il continuait à la suivre, et cela fit d'autant plus mal à son cœur brisé. Mais elle ne regarda pas en arrière, savait sans l'ombre d'un doute quel était son chemin, se fraya un passage à travers les racines.
J'arrive. J'arrive.
La lumière des torches projetait des ombres sur la terre battue. Elle ralentit jusqu'à marcher et rentra dans la grotte.
Dire que la Confrérie ne s'était pas attendue à la revoir était un sacré euphémisme. Elle pensa vraiment qu'ils allaient expirer sur place ; Gendry en particulier la fixait comme si on venait de lui mettre un coup sur la tête. Dame Cœur de Pierre n'avait pas bougé de là où Sansa l'avait laissée, mais elle releva la tête, juste un soupçon.
- Je suis désolée.
Sansa chercha sa respiration.
- Je ne peux partir. Pas comme ça.
- Petite, dit Thoros, indiciblement fatigué. N -
- Non. Écoutez-moi.
Sansa se redressa.
- Je... je sais. Pourquoi je suis venue ici.
- Et pourquoi cela ?
- Vous devez venir avec moi. Dans le Val.
A l'instant où elle le dit, les mots toujours suspendus en l'air, Sandor se rua dans la grotte derrière elle en jurant.
- Sept putains d'enfer – le Val, tu vas -
Sansa se tourna vers lui.
- Oui, dit-elle, légèrement surprise par son propre calme résolu. Il y a quelqu'un là-bas qu'elle doit voir.
Le Limier cilla.
- Petit-Doigt ? Feu d'enfer, t'as presque réussi à ce que j'me sente désolé pour ce courtier de putes. Juste un instant, c'est parti maintenant.
Oui.
Sansa se sentait changer presque minute par minute, se transformant comme si elle émergeait d'une chrysalide, plus une chenille après des mois de froid et de nuit. Elle devait y retourner ; elle aurait dû réaliser cela depuis longtemps. Trop de choses avaient été défaites. Mais pas seule.
Dame Cœur de Pierre s'était immobilisée à la mention de Petyr Baelish. Mais l'expression de son regard était véritablement cauchemardesque, et Sansa sut qu'elle ne s'était pas trompée. Ravalant le nœud dans sa gorge, elle se tourna vers Sandor.
- S'il vous plaît. Venez avec moi.
Il resta planté à la regarder, tout aussi tourmenté.
Il a promis. Il a promis de me protéger. Et il l'a fait.
Mais elle savait enfin ce qui était pose sur l'autre côté de la balance : la seule chose que Sandor avait voulu pour la majeure partie de sa misérable vie, un démon qu'elle ne pouvait même pas concevoir.
Comment puis-je lui demander de laisser tomber ?
Pourtant il mourrait s'il se rendait à Port-Réal pour s'en prendre à Gregor, et cela, de tout ce qui lui était arrivé depuis qu'elle avait quitté Winterfell, elle ne pouvait le supporter.
Sandor se mit à genoux devant elle.
- Petit oiseau, dit-il, je ne peux pas.
- Mais vous...
Elle n'aurait pas besoin de lui pour la protéger, mais si elle avait la Confrérie derrière elle quand elle reviendrait dans le Val, mais si elle le laissait partir à présent, elle ne le reverrait jamais.
- Sandor…
Il courba la tête. Il ne dit rien.
- Dans le Val ? dit Thoros. Avec vous ?
- Avec moi.
Sansa se tourna vers lui.
- Êtes-vous d'accord ?
Il jeta un regard à Dame Cœur de Pierre. Ce qu'elle pensait était évident.
- J'suis partant pour, dit Un-Œil.
- Bien sûr que tu l'es, Jack, dit le chanteur.
- Parle pour toi, Sept-Cordes.
Sansa entendit à peine leur échange. Ils suivraient là où on les menait, et dans le Val, ils auraient un but plus grand à accomplir que de pendre des Frey, aussi utile que fut cette cause. Toute son attention était portée sur le Limier.
Après un silence qui parut encore s'étirer à l'infini, il se leva. En silence, il s'approcha d'elle, lui prit le visage entre ses deux grosses mains, et la fixa comme s'il essayait de la graver dans sa mémoire. Elle crut sérieusement qu'il allait l'embrasser, et elle voulait vraiment qu'il le fît, pouvait sentir la chaleur dans son estomac comme jamais auparavant, totalement différente du malaise collant quand Petyr imposait ses attentions. Mais Sandor Clegane ne fit rien de tel. D'une voix à peine au-dessus d'un murmure, il dit :
- Tue ce salaud.
- Vous aussi.
Il grimaça comme si elle l'avait poignardé. Il parut tenter de dire autre chose, mais sans pouvoir prononcer les mots. Puis il secoua la tête, se retourna, traversa la caverne et disparut dans le passage au-delà, marchant comme un aveugle.
Sansa regarda jusqu'à ce qu'elle fût certaine qu'il ne reviendrait pas. Pas cette fois. Ni jamais. Aussi détruite qu'elle était, elle n'avait pourtant plus de larmes en réserve. Seulement le devoir.
Porcelaine, ivoire et acier.
Elle se tourna vers la Confrérie.
- Venez, mes seigneurs, dit-elle. Nous aussi devons partir sans délai. Une autre forte chute de neige, et la Porte Sanglante sera impraticable.
