- Quelqu'un veut du dessert ? Demanda Lilith d'une voix enjouée.

La jeune femme esquissa en sourire face au silence. Si Nanaba avait été là, elle aurait probablement osé se faire entendre et la regarder droit dans les yeux. Elle aurait aimé qu'elle soit présente. Lilith s'était attachée à elle depuis quelques temps.

Cependant, Hanji répondit sans réfléchir à la question. Elle se fit immédiatement réprimander du regard par son Major et baissa les yeux telle une enfant prise en flagrant délit.

Lilith réalisa alors qu'elle était allée un peu loin dans son maquillage d'émotions. Même le jeune Darius la regardait étrangement. Son expression de visage, hybride peu élégant entre la pitié et l'horreur, trahissait qu'elle avait commis une erreur en leur racontant l'histoire de Will Yonecker avec un tel détachement.

Elle repensa à l'ambiance électrique qui régnait lorsqu'il lui arrivait de manger avec le Duc, il y a bien longtemps. C'était le moment qu'il choisissait pour lui annoncer les atrocités qu'il commettait pour l'endurcir, ou simplement lui faire du mal. Le fait que Lilith n'ait pas un grand appétit ou l'habitude de partager ses repas n'était pas une coïncidence.

"J'ai fait abattre ton cheval, il était trop lent", "J'ai eu une petite conversation avec ton nouvel ami, il a décidé de quitter Mitras", "J'ai vu le Marquis de Johanes, il ne souhaite plus faire affaire avec toi, laisse donc ce genre de choses aux hommes"...

Elle sourit malgré elle. La première fois qu'il s'était attaquée à elle de la sorte, elle avait mordu à l'hameçon. Elle s'était levée, hors d'elle. Elle avait hurlé, protesté, et même pleuré. Elle lui avait montré ses faiblesses et ses sentiments et il avait sourit. Il s'était délecté de sa peine et elle avait compris dans quel monde elle vivait. Ce fut la dernière fois.

- Lilith ?
- Pardon, j'étais ailleurs. Et bien moi je reprendrais bien du dessert, mais je vous en prie, quittez la table. J'ai besoin de marcher un peu, je vais le dégustez en marchant dans les jardins.

Les recrues se levèrent alors timidement, suivi d'Hanji, Moblit et Livaï. Mais Erwin ne cilla pas. Les servantes et valets intervinrent pour leur présenter leur chambre. Lorsqu'ils demandèrent aux recrues s'ils préféraient avoir leur propre chambre ou partager la pièce avec quelqu'un, ils choisirent à l'unanimité de dormir par deux. Lilith arqua un sourcil. Étonnant. Pour une fois qu'ils avaient la possibilité de profiter d'une véritable intimité...

Les soldats disparurent dans les couloirs, et la jeune noble s'apprêtait à demander un deuxième dessert à emporter lorsque Erwin s'éclaircit la gorge. Elle s'immobilisa, prête à entendre sa remarque. Il avait l'air irrité depuis le début de son récit.

- Tu n'es pas obligée de faire semblant avec nous. Lui dit-il calmement.

Elle trouva sa voix étonnamment douce, alors qu'il arborait une expression mécontente. Il poursuivit face à son silence.

- Semblant de ne rien ressentir.
- C'est évident que je ressens des choses. J'ai surpris Ghérart à balancer des morceaux de Will dans le parc des cochons en pleine nuit. J'ai sauvé inextremis la tête tranchée du seul garçon qui m'ait jamais aimé du haut de mes quatorze ans, pour pouvoir l'enterrer dignement. Et je n'ai pas pu sauver le reste de son corps. C'était horrible. Qu'est-ce que tu voulais que je fasse ? Que je me mette à pleurer en hurlant son nom, avant de m'enfuir dans mon jardin ?
- Tu n'étais pas obligée non plus d'en parler, en plein milieu de repas, et devant les recrues...
- C'est toi qui m'a posé la question. Répliqua-t-elle d'un ton glacial.
- Je ne savais pas qui c'était, ni ce qui s'était passé. Et, depuis quand tu réponds à mes questions ? Lui fit-il remarquer.

Elle soupira. Depuis qu'elle avait pactisé avec Detlev et trahi sa confiance pour sauver sa peau et continuer à aider le Bataillon ?

- Pour une fois que j'accepte d'assouvir ta curiosité, tu pourrais être plus reconnaissant... Râla-t-elle.

L'homme planta alors son regard azur dans les yeux de la jeune femme. Le militaire s'était soudainement levé, et dominait à présent la conversation.

- Arrêtons ce petit jeu. Je sais très bien que tu me caches quelque chose concernant ton miraculeux retour sur le devant de la scène. Le Roi lui-même t'a gracié. Je ne sais pas jusqu'où tu es allée, et pourquoi tu as le sentiment de m'avoir trahi.

Il marqua une courte pause et reprit.

- Comme je te l'ai déjà dit la dernière fois que tu as demandé, si cela sert le Bataillon sur le long terme, alors tu as bien fait. Arrête de me noyer dans tes pseudo-confessions pour me distraire. La seule raison pour laquelle je joue le jeu, est que j'ai bien compris que tu ne lâcherais pas le morceau. Je ne te poserai pas de question à ce sujet.

Lilith s'était immobilisée, et le Major devina sans mal qu'elle avait même arrêté de respirer. Elle avait l'air effrayée. Il la prit délicatement par les épaules alors qu'elle avait esquissé un léger mouvement de recul, et plaqua son front contre la tête de la jeune noble.

- Je te fais peur ? Lui demanda-t-il.
- J'ai peur que tu partes. Lui confia-t-elle à contre cœur.

Il la serra dans ses bras. Ce n'était pas prévu. Pourquoi abandonnerait-il la seule personne qui lui rendait pleinement son humanité, le faisait se sentir humain et homme, et l'épaulait dans sa quête de Vérité ? Tout était trop beau à ses côtés. Il pencha légèrement la tête pour toucher celle de Lilith. Peut-être l'utilisait-il comme on se sert d'un allié, mais les sentiments qu'il avait développé pour elle étaient trop forts pour nier qu'il commençait à l'aimer.

Lorsqu'elle racontait les horreurs qu'elle avait subi plus jeune, il ressentait une colère caractéristique dans ses entrailles. Lorsqu'elle s'était figée et avait reculée face à lui, il avait eu peur que quelque chose se soit cassé. L'idée qu'elle s'éloigne de lui ne lui était plus supportable.

- Je dois m'entretenir avec mes gardes. On se retrouve dans ma chambre ensuite ?

Erwin acquiesça avant de passer une dernière fois ses doigts dans la belle chevelure cuivrée de la noble. Il partit rejoindre ses officiers et les retrouva sans surprise dans le salon principal. Hanji avait ce sourire malicieux aux lèvres, et Moblit semblait mal à l'aise. Livaï quant à lui prenait un air dépité, comme pour notifier qu'il ne prenait guère part à ses manigances.

- Qu'est-ce que tu mijotes encore, Hanji ?
- Erwin ! Regarde cette porte là-bas. Tout à l'heure, Lilith y est rentrée seule, à pas de velours...
- Son bureau, sûrement. Le coupa le Major, peu convaincu par l'enthousiasme de sa subordonnée.
- Non, j'ai demandé à un valet. Cette pièce a un nom, Erwin. "La salle des stratégies".

Cette fois-ci, elle obtint toute son attention. Lilith avait une pièce attitrée à la conception de ses stratégies ? À quoi pouvait-elle bien ressembler ? Il s'imaginait mal la jeune femme mettre à l'écrit tous ses plans ou dessiner sur les murs...

- Hanji veut que tu y ailles avec elle. Grommela Livaï.
- Pourquoi moi ? Demanda Erwin, surpris.
- Lilith a spécifiquement dit aux valets que tu avais accès à tout le château. Avec toi, on ne craint rien !
- "Tu". Rectifia Moblit qui n'avait pas l'air très curieux au sujet de la dite pièce.

Erwin sentit que c'était une bien mauvaise idée mais ne put réprimer sa curiosité. Sa soldate le fixa tandis qu'un léger sourire étira ses lèvres. C'était d'accord. Elle sautilla sur place et abandonna son assistant et le Caporal pour accompagner son Major devant la fameuse porte.

Ils furent surpris de découvrir que la porte ne donnait pas directement sur une pièce, mais sur un long couloir. Cela rendait l'action encore plus mystérieuse et Erwin se retint de rire en entendant Hanji frétiller pendant tout le trajet. Une fois arrivés devant la petite porte, la jeune femme prit une grande inspiration et saisit la poignée d'un geste franc. La porte était verrouillée.

- Je peux vous aider ? Leur demanda un valet.

L'homme les avait probablement suivit depuis le salon. Hanji se demanda même si Moblit n'était pas allé le chercher. Il n'avait pas l'air menaçant, contrarié ou quoi que ce soit. Erwin tenta le tout pour le tout.

- Je suis Erwin Smith, et j'aimerais aller dans cette pièce.
- Je sais qui vous êtes Monsieur. Mme la Duchesse est-elle au courant ?
- Évidemment. Lui assura Hanji.

L'homme leur ouvrit alors la porte mais ne quitta pas les lieux. Il resta à proximité. Erwin et Hanji s'avancèrent lentement dans la salle des échiquiers. Le concept amusa la jeune femme quelques instants puis elle se lassa rapidement du paysage très particulier de la pièce. Elle resta cependant aux côtés du Major, qui étudiait chaque plateau avec une attention qui trahissait qu'il devinait certaines choses.

Il crut reconnaitre certaines thématiques mais la disposition des pions le laissait perplexe. S'il se fiait à son instinct, Lilith ne semblait pas toujours incarner le Roi, mais plus souvent le Fou du Roi et la Reine. Se considérait-elle comme un outil de ses propres ambitions ?

Les premiers plateaux lui avaient donné la certitude qu'elle jouait du côté de l'entrée, mais la couleur de son camp n'était pas toujours blanche. La dernière table attira son attention. Le camps adverse ainsi que la Reine du camps blanc étaient noirs.

Il resta quelques minutes à essayer de comprendre ce plateau, dont la disposition était également interpellante. Erwin était un passionné d'échecs, mais il ne comprenait comment une telle disposition était possible. Il aurait juré que Lilith avait triché sur cette partie et inverser deux pions : le Fou et le Roi de l'adversaire. Si ces deux pions reprenaient leur place originale, la Reine avait failli à protéger son Roi et c'était un Échec et Mat.

Cette table se trouvait seule au fond de la pièce, mais il avait le sentiment qu'elle était très importante. Elle donnait davantage l'impression de trôner à l'arrière que de moisir au fond. Était-ce son pacte avec Detlev ? Pourquoi l'homme avait-il reculé et l'avait épargné ? Était-il le Roi dans cette partie ?

Il se retourna fébrilement vers l'aile droite de la pièce et examina de nouveau les parties d'un œil nouveau. En partant du principe que le Roi incarnait le Bataillon, il eut l'impression de reconnaitre certains des stratagèmes de Lilith les concernant. Si l'aile droite était dédiée au Bataillon, pourquoi Lilith ne semblait-elle pas être le Roi dans les autres ?

- Un problème, Monsieur ? Demanda simplement le valet.
- Lilith n'est pas le Roi, n'est-ce pas ? De qui s'agit-il alors ?
- Le Roi est le pion le plus important. Tous les autres n'existent que pour le protéger. Le Roi incarne la personne que Madame la Duchesse souhaite protéger.
- Cela n'a pas toujours été comme cela, je me trompe ? Continua Erwin.
- Effectivement, Madame la Duchesse incarnait le Roi il y a quelques années.
- Et maintenant ? Insista Erwin, qui avait besoin de l'entendre spécifiquement de la bouche de quelqu'un d'autre.
- Maintenant, vous êtes le Roi, Monsieur.

Hanji fixa son supérieur d'un regard interrogateur, ne comprenant pas pourquoi Erwin harcelait le valet. Tout le monde savait désormais que Lilith protégeait le Bataillon et témoignait une affection étrangement forte à l'égard d'Erwin et ceci, avant même qu'ils ne se rencontrent officiellement. D'un autre côté, elle ne savait décrypter les différents plateaux. Peut-être qu'Erwin avait découvert quelque chose d'interpellant.

- Que signifie la dernière partie, au fond ?
- Madame la Duchesse nous a ordonné de vous donner libre accès au château, mais je doute qu'elle soit au courant de votre présence ici. Je ne peux vous faire partir, mais je ne répondrai pas à votre question.

Il adressa un léger sourire au valet. L'homme avait pris son courage à deux mains pour lui décocher cette réplique, mais il tremblait. Hanji lui fit signe de partir et ils quittèrent la pièce en silence.

Lilith avait presque voué sa vie au Bataillon, mais lui, que lui apportait-il réellement ? Il s'était peu posé la question, car la jeune femme était toujours très avenante à son égard. C'est elle qui était venue vers lui, lui avait créé toutes ces ouvertures et qui continuait de lui offrir inlassablement son aide.

Erwin salua distraitement ses subordonnés et regagna la chambre principale de Lilith grâce à l'aide des valets. Il ne put réprimer un sourire lorsqu'il aperçut un immense tableau du blason des Forces d'Exploration à l'endroit habituel où toutes les demeures aristocratiques exhibaient le portrait de la figure patriarcale familiale.

Il toqua poliment à la porte et pénétra dans l'immense chambre. Lilith était assise au bord de la fenêtre, donnant directement sur les magnifiques jardins du Domaine Everglow. La jeune femme avait revêtue une simple chemise de nuit blanche à dentelles et avait les cheveux lâchés.

Elle se retourna brièvement pour le mettre à l'aise par un sourire et le laissa s'installer en silence. Lorsqu'Erwin fut confortablement allongé dans le lit moelleux de la noble, elle s'assit à son tour à ses côtés et saisit une petite boîte sur sa table de chevet.

- Regarde, il m'a été envoyé aujourd'hui.

Erwin reconnut en un instant sa broche du Bataillon, celle qu'il avait brisé en deux et offert à la jeune femme avant le drame de Stohess. Lilith l'avait fait monter par un joailler pour pouvoir la porter en bijou.

- Tu vas porter ce bijou aux yeux de tous ? S'inquiéta Erwin qui l'imaginait mal arborer les ailes de la Liberté en plein Mitras à la place de diamants.

En guise de réponse, elle retira une longue chaîne avec une bague glissée dedans. Il n'avait jamais remarqué qu'elle portait toujours un second bijou, car la chaîne, plus longue que d'ordinaire, lui permettait de le garder secret, caché sous ses vêtements.

- C'est la bague de fiançailles de Will. Lui dit-elle en lui montrant la modeste bague dorée.

Le militaire n'osa pas faire de commentaire sur la bague, car même lui pouvait distinctement deviner que ce n'était pas de l'or, et que la pierre verte n'était probablement pas une gemme précieuse non plus.

- Will était un peu naïf... Il avait dépensé toutes ses économies pour m'offrir cette fausse émeraude montée sur du laiton doré... Mais je n'ai jamais pu me résoudre à lui briser le cœur alors je n'ai rien dit...
- Tu peux être gentille et pleine de considération quand tu veux... La taquina le beau blond.
- Oh... mais c'était avant... maintenant je suis une personne horrible ! Ricana Lilith.

Erwin la plaqua alors dans le lit avant de lui faire le sacrilège de la chatouiller, rendant sa dernière réplique peu crédible. Lorsqu'il arrêta ce supplice, elle vint passer ses deux mains derrière la nuque du soldat et l'attira à elle pour l'embrasser.

- Je suis allé dans ta salle de stratégie. Lui confia-t-il.
- Tu as fait cela... Et alors, tu as reconnu des choses ? Lui demanda-t-elle, nullement ennuyée.
- J'ai quelques idées mais pas tout quand même...

Elle ricana. Certes c'était quelque peu risqué d'avoir une telle pièce, mais contrairement à Erwin, elle ne parvenait pas à tout mémoriser et réfléchir sans visuel. C'était nécessaire pour elle.

Elle fit signe à Erwin de se décaler et se blottit contre lui. Ils échangèrent sur l'avenir du Bataillon, puis la conversation dévia sur Mike et Nanaba. Erwin parlait d'eux comme s'il avait laissé le couple s'occuper de ses enfants au Quartier Général du Bataillon, et cela amusait beaucoup la jeune noble.

Lilith proposa alors à Erwin de passer les quelques jours suivants ensemble, une fois que Livaï et son escouade auraient gagné le mur Nord de Sina pour commencer leur mission. Ce dernier lui demanda alors ce qu'elle avait en tête et la jeune femme lui parla de la grande bibliothèque de Mitras. Il n'en fallut pas plus à Erwin pour retomber en enfance et lui demander davantage de détails, des étoiles plein les yeux.


Et hop le 52 est livré hi hi
Merci encore pour vos gentils encouragements et votre enthousiasme !

J'espère qu'il vous aura plu ! Ils sont plus calmes en action mais on sait tous que bientôt, tout va s'enchaîner très vite alors profitons ahahaha