Hey !
Chapitre 51 posté ! Il en reste neuf. Si tout se passe bien, vous avez de la lecture jusqu'en Décembre. parce que ça y est, j'ai fini toute la réécriture et la correction ! Wow, un an et demi de taf quasi quotidien pour en arriver là, ça fait quand même du bien d'arriver au bout. Maintenant, j'espère juste que le résultat va vous plaire !
Merci à Mijoqui et à Ima pour les reviews, et à Yu pour la correction !
Bonne lecture !
"Eh, c'est Kansas ça, non ?"
La question se perd dans la pièce. Vanitas n'a pas compris qu'on s'adressait à lui. Il porte sa canette à ses lèvres et avale d'une traite le reste de sa bière. Un flot amer qui lui remplit la bouche. Déjà, il sent que ses jambes s'alourdissent, que ses pensées trébuchent. Autant de signes avant coureur de son ivresse futur. Un poids invisible, celui de l'alcool, le cloue sur le canapé. Mais sur lui pèsent aussi les mirettes d'un parfait inconnu. Sur son torse, plus précisément.
Et puis il se souvient du sweat qu'il porte, et du groupe qu'il y arbore fièrement. Un cadeau de Demyx, pour son anniversaire. Il regarde le nom écrit en gros dessus, sur un fond noir qui enveloppe son corps. Kansas, ouais. Un de ses groupes préférés, quand il était ado.
"A ton avis ?
- Sont cools. Je connais pas des masses, mais j'adore Dust in the Wind.
- Carry on wayward son est mieux."
Dust in the wind, hein ? La plus connue. La plus facile à citer, donc. Le type part mal, niveau culture. Le type, justement, porte sur la tête une tignasse rousse comme il n'en a jamais vue, et un sourire détendu. Des tatouages sous ses yeux, comme des larmes de clown triste sur sa trogne posée. Pas mal. Vanitas aime bien ça, les tatous. Il adorerait s'en faire faire. Il avait un plan comme ça, pour ses dix-huits ans. Imprimer un dessin de son choix sur sa hanche, à l'encre noire indélébile. Une manière symbolique d'éprouver sa liberté. Et de l'exposer éhontément sous les yeux de ses parents, pour le plaisir brut de la provocation. Se faire tatouer contre leur avis, agiter l'autorité qu'ils avaient définitivement perdue, avant de se casser à la fac.
Mais l'argent. Et le temps, surtout. Il l'a jamais pris.
"Je l'ai jamais écoutée, celle-là."
Grand silence. Il attend sans doute une réponse. Mais Van n'a rien à lui dire, alors il se laisse aller dans les coussins moelleux du canapé, calé contre sa solitude. Faut dire qu'il ne connaît pas grande monde, ici. C'est Dem qui l'a traîné à la soirée. Et Dem, il est sorti fumer sur le balcon, avec le mec qui organise tout ça. Un gars aux cheveux trois fois trop longs et au cache-œil intriguant. Sur qui le musicien a des vues depuis le début de l'année.
Le noiraud espère au moins qu'il ne l'a pas abandonné pour une pauvre clope. Il a intérêt à conclure ce soir.
"Du coup, t'es de la fac toi aussi ?
- Ouais."
A voir s'il y reste, vu comme il s'y fait chier. Mais bon, au moins, ça rassure ses parents, et ça lui permet de se tenir loin d'eux. Une pierre, deux coups, comme on dit.
Bon. Le mec se pose sur la place libre du canapé. Il est parti pour lui faire la conversation. Allez, il a du temps à perdre de toute façon.
"Toi aussi ?
- Moi ? Non, j'ai terminé depuis un moment. Puis j'ai pas fait la fac, j'étais en école de commerce. "
Il tient à la main un verre coloré, un mélange orangée. Est-ce qu'il s'est vraiment ramené ici pour boire du jus de fruit, ou a-t-il ajouté il ne sait quel alcool à sa boisson ?
"Comment t'es arrivé là ?
- J'habite en face, en fait. J'squatte souvent quand Xig organise des trucs. C'est chiant sinon, de se taper les basses poussées à fond jusqu'à deux heures du matin.
- Mm.
- Mais du coup, tu le connais d'où toi ? T'es dans la même licence que lui ? En anthropo, c'est ça ?
- Non. Un pote m'a ramené.
- Ah, c'est pas le blond là, qu'est sorti fumer avec Xig ?
- C'est ça.
- Et il t'a laissé tout seul."
Pas tout seul, puisqu'un parfait inconnu a décidé de venir lui tenir la jambe.
"T'es pas hyper bavard." il note en sirotant son drôle de cocktail.
Nan, t'as cru ?"
Il pourrait se vexer. A sa place, Van n'aurait pas aimé. Mais le gars préfère éclater de rire. De quoi surprendre le noiraud. Il l'observe, voit comme il croise ses jambes, remarque qu'elles sont minces. Deux brins d'herbe enlacés. L'effet est d'autant plus impressionnant qu'il est grand et qu'il porte un slim serré, presque aussi rouge que sa tignasse. Son corps disparaît sous un haut lâche plein de plis, qui laisse deviner une silhouette maigrelette, l'effet renforcé par les clavicules qui ressortent du tissu, tendues sous sa peau. Le corbeau ne peut s'empêcher de se demander s'il n'a pas à faire à un de ces types en guerre avec leur poids, le genre à renvoyer leur repas au toilettes, à se bourrer de laxatif ou à compter la moindre calorie qui passe la barrière de leurs lèvres. Mais bon, son cocktail a l'air sucré. Et puis, Dem est à peine plus épais, et pourtant dieu sait qu'il mange.
"Je t'ennuie ?"
Il dit ça, un sourire discret sur son visage triangulaire, un rien d'amusement dans le regard. Van pourrait bien lui dire oui, il est sûr que l'autre ne se vexerait pas. Il poufferait encore, peut-être. Comme une forteresse imprenable, aucune lance ne saurait atteindre son égo.
"Peut-être.
- Wow, t'as pas trouvé plus vague comme réponse ?
- Quoi, t'aurais préféré un ouais ? J'peux changer d'avis, si tu veux."
Il pose ses pieds sur la table comme si c'était la sienne, et Vanitas sent qu'il a l'habitude d'être ici comme chez lui. Il ne se soucie pas des gens autour, de la place qu'il prend sur sa part du canapé, ni des regards qu'on lui jette quand il rit fort, envahissant l'espace sonore que la musique n'a pas déjà comblé. Il bouge, s'agite, ses bras lancés comme ses mots. L'air est à lui. C'est son terrain.
"L'amabilité, tu connais ?
- J'sais pas, t'as déjà entendu parler d'savoir vivre ?"
Il désigne les pieds du rouquin sur la table, et le sourire du concerné s'agrandit. Les coins de ses lèvres se relèvent à peine, un rictus de chat malicieux dont la tête pleine d'idées laisse transparaître l'exaltation du moment. Si Vanitas sait qu'il pense, il ne saurait dire à quoi. Il ne peut pas lire sur son visage, pas plus qu'il n'obtient de réponse entre les mots de ce drôle de type. Mais il lui trouve une vivacité d'esprit rare. Puis, il ne râle pas contre sa nature cash. C'est encore ça, le plus étonnant. L'amusement qui illumine sa face chaque fois que le corbeau tacle. Ses yeux qui pétillent.
"Et du coup, ton nom ?
- On se présente en premier. Quand on connait les bases de la politesse.
- C'est chiant, la politesse."
Le loup peut remarquer une trace de suçon dans son cou, à demi effacée par le temps. Aucune honte. C'est le détail qui le fait pencher. Sans le regarder, il lâche cette pauvre information qui trouve tout son intérêt dans l'attention que le rouquin lui porte soudain.
"Vanitas."
Il n'a pas tort, dans l'idée. La politesse, qu'est-ce que c'est barbant. Alors il ne lui retourne pas la question.
"Joli. C'est quoi, Espagnol, Italien ?
- Latin.
- Moins parlé."
Il récupère son verre. Chaque fois que ses lèvres bougent, son tatouage suit, Vanitas remarque. La peau qui couvre ses pommettes accompagne celle de ses joues. Ses expressions vives n'en sont que plus frappantes. Son visage parle plus fort que ses mots.
"Du coup, moi c'est Axel. Un peu plus commun, tu remarqueras. Si tu pouvais juste éviter de confondre avec Alex, j'apprécierai."
Axel. Il n'en connaît pas tant que ça, mais oui, c'est déjà moins original que Vanitas. L'homme qui se cache derrière le nom, par contre, c'est un sacré numéro. Un vrai spectacle humain. A voir s'il saura le distraire ce soir.
xoxoxox
J 322
Ienzo - 21h 12 :
Je peux passer chez toi, là ?
Vous - 21h 30 :
Si tu veux
Pourquoi ? T'as un soucis ?
Ienzo - 21h 32 :
Oui
Vous - 21h 33 :
Qu'est-ce qu'y a ?
Ça va ?
Ienzo : 21h 35 :
J'ai dit à ma mère, pour les hormones.
Moins d'une demi-heure plus tard, le gris est sur le pas de sa porte, bras croisés, visage fermé, les lèvres entre ses dents. Il a les yeux rougis, la voix fébrile pleine de colère égarée et, quand il ouvre la bouche pour parler, Van a l'impression qu'il va lui fondre en larmes dans les bras.
D'accord. C'est pas juste une petite dispute.
"Entre.
- Merci."
Ils restent plantés là, comme deux cons dans l'entré, à ne pas savoir quoi dire. Une tension sèche les crispe, un élastique prêt à péter. Et dieu sait ce que ça va donner, quand le fil va se rompre.
Ça lui transpire par tous les pores, à Ienzo, ce flot écrasant qu'il essaie de contenir. Comme un gosse qui se retient de pleurer. Et Van n'est pas prêt à gérer ça. Deux catastrophes en moins d'un mois, il faudrait des lois contre ça. Parce que le boulot qu'on lui demande, il ne sait pas faire. Il n'a pas les compétences pour ce genre d'urgence. Le môme doit bien le savoir, en plus. C'est chez Dem qu'il aurait dû se ramener. Lui, il est doué pour ces conneries. Les câlins, les chocolats chauds et tout le reste.
Mais c'est ici que le gosse a débarqué. Et s'il s'est pointé là, c'est qu'il a ses raisons.
Bon. Van inspire un grand coup avant de ramener son invité surprise au salon. Il va bien trouver une solution pas trop pétée pour le calmer. Si au moins il avait un joint sous la main.
"Assied-toi." le garçon s'exécute. "Tu veux un truc à boire ?
- C'est bon.
- J'ai du thé. Et le truc de Yuyu là, le lait de noisette."
Le gris s'apprête à refuser une seconde fois, mais il referme la bouche juste avant. Il n'a de cesse de s'en prendre à cette pauvre lèvre qu'il mordille sans vergogne. S'il continue, il ne restera bientôt plus qu'un amas de peau à moitié arrachée, et quelques filets de sangs qu'il n'aura de cesse de lécher pour les endiguer. Van s'y connaît, en lèvres bousillées.
"Je veux bien du thé.
- Menthe ?
- Oui."
Une dizaine de minutes, du bruit du côté de la cuisine, et la tasse est bientôt entre ses mains. Toute chaude. C'est rassurant les tasses toutes chaudes, non ? Ça a un côté cocon. Et vu comme il s'y prend avec les mots, Van espère bien que la boisson fera sa part de boulot niveau réconfort.
Maintenant, il doit entrer dans le vif du sujet. Plus vite il attaque, plus vite il sera débarrassé.
"Bon. Donc, t'as parlé à ta mère." il lâche en s'installant près de lui.
"Ouais.
- A propos des hormones ?
- C'est ça.
- Elle savait pas que t'avais commencé ?
- Pas jusqu'à maintenant.
- Ouais, chaud."
Mauvaise réponse. Il jure intérieurement, se fait violence pour rester assis. Le stress pétille le long de ses jambes, lui hurle de faire le tour de l'appartement encore et encore. Il voudrait s'épuiser, jusqu'à ce que toute l'énergie qui l'anime brusquement ne s'évanouisse dans cet espace vide. Faute de pouvoir se lever, il tape du pied contre le sol. Le tapis. Ça étouffe le bruit.
" 'fin tu fais c'que tu veux, hein. Je dis pas que c'est naze de pas lui en avoir parlé avant.
- Mais j'aurais dû.
- Ça concerne que toi, c'est toi qui décide, tant pis si elle fait la gueule.
- J'ai cru qu'elle allait me jeter dehors."
Ah, oui. On est sur un autre niveau. Van a du mal à discerner la peur de l'exagération des faits, mais il voit le lettreux porter sa main à sa bouche pour réduire à néant l'ongle de son pouce, puis la peau tout autour. L'angoisse est contagieuse. Il a envie de virer ce morceau de lèvre sèche qu'il sent sur sa bouche. Son pied redouble d'effort sur le tapis.
Ienzo tire sur les lambeaux de peau, jusqu'à ce qu'un pauvre filet rouge n'entache la naissance de l'ongle. Ça a l'air douloureux. Il ne s'arrête pas pour autant. Van hésite. Est-ce qu'il doit lui chopper la main pour l'arrêter ? Est-ce que le garçon se laissera seulement toucher ? Lui-même, il sait que son corps rejette parfois tout contact, quand son mal-être le ronge. Ses sens hurlent. Il a ce besoin paradoxal de réconfort et de solitude, chacun impossible à combler.
"Elle t'a menacé ?
- Je sais pas."
Ienzo ramène ses jambes contre lui après avoir viré ses chaussures. Il récupère sa tasse. Fini, le carnage au bout des doigts.
"Je crois pas.
- C'est à dire ?
- Elle a dit qu'elle voulait pas participer à ça. Je sais pas ce que je dois comprendre.
- T'as peur qu'elle te coupe les vivres pour t'empêcher de payer la T ?
- Ouais.
- Mais t'es pas remboursé, de toute façon ?
- Faut quand même que j'avance la somme. Et y a l'endoc à payer. Et j'aurai besoin d'argent pour la mamec. Je pourrai pas tout gérer seul."
Sa voix dérape, peine à rester droite est calme. Sûrement parce que son interlocuteur est tout sauf posé. Il fixe le vide devant lui. Refuse de cligner des yeux. Van tente une approche physique, pose sa main sur son épaule. Il ne se fait pas jeter. Est-ce que ça veut dire qu'il peut la laisser ?
"On t'aidera, si c'est une question de fric.
- Je sais."
Mais Van le voit bien, le problème. On lui proposerait la même solution qu'il n'en voudrait pas. Profiter de la charité des autres. Perdre son indépendance. C'est comme d'avoir une chaîne autour du cou. Ça lui resterait bien en travers de la gorge. Il se doute qu'Ienzo ne veut pas vivre à leur crochet.
Seulement, parfois, il faut faire avec. Pas le choix. Tant pis pour la fierté, il faut la rouler en boule au fond du sac le temps de se remettre sur pied.
"T'as de quoi payer le loyer et la bouffe, sans elle ?
- Avec les bourses et les APL, ça devrait le faire.
- Ok."
C'est déjà ça de pris, si elle arrête vraiment de lui envoyer de l'argent. Mais oui, niveau économie, il va être juste. De ses vagues souvenirs d'étudiant, le noiraud sait qu'il comptait précieusement son argent une fois le loyer et les factures payés. Mais bon, c'est de l'argent. Juste de l'argent. Ça se trouve toujours. Ils sauront se démerder pour lui filer un coup de main. Ce problème-là, il est déjà solutionné
Celui qui coince, ils ne l'ont pas encore évoqué.
"Allez, raconte le reste."
Le garçon inspire, boit. Repose sa tasse et cale son front sur ses genoux. Vanitas voit de petits points rouge sang se dessiner autour de ses doigts. Il retient une grimace, cherche du regard un paquet de mouchoirs qui traîne, en vain. Il ira chercher du sopalin à la cuisine.
"J'étais parti pour passer la semaine chez elle, avec les vacances."
Le noiraud acquiesce. Puis il plisse les yeux.
"Attends, tu reviens de chez elle là ?
- Oui.
- Tu lui as dit en face ?"
L'invité hoche la tête. Oh merde. Depuis le début, Vanitas s'imaginait qu'il l'avait eue au téléphone. L'annonce le refroidit brusquement. Il voit ses yeux rouges, et la dispute furieuse se joue d'elle même dans sa tête. Il peut voir l'échange douloureux, les reproches aiguisés qu'il a toujours remballés sèchement quand ses parents haussaient le ton face à lui. Pas que leur situation soit comparable. Le teigneux s'est détaché d'eux dès qu'il a pu, émotionnellement comme économiquement. Il n'acceptait aucune autre autorité que la sienne.
Ienzo n'a lui ni sa force de caractère, ni sa verve acerbe. Il sait se protéger, pas se défendre.
"C'est elle qui t'a posé des questions ?
- Mm."
Il déglutit. Le bruit est insoutenable.
"Comme je prenais plus la pilule. J'ai dû lui expliquer."
Le sujet a du tomber comme un météore en plein milieu du salon. Une magnifique catastrophe.
"Et alors ?
- Au début elle a pas compris." il inspire, découvre son visage. "Elle sait pas comment ça marche. Et la dernière fois qu'on en a parlé, c'était juste pour tout ce qui était nom et pronoms. Je ... Sur le moment, je lui avais dis que le reste m'intéressait pas. C'était pas vrai, mais je voyais que ça la faisait flipper, j'arrivais pas à lui répondre autre chose.
- Et vous en avez jamais reparlé depuis ?
- Non. Elle était pas au courant pour le psy, ni pour les rendez-vous chez l'endoc. Elle a tout appris d'un coup."
Evidemment, ça n'est pas passé. C'est typiquement le genre d'annonce dont Van se serait targué, avec ce petit regard hautain plein de provocation. Un défi lancé contre l'autorité parentale, un alors, qu'est-ce que vous allez faire ? craché comme un molard. Mais il n'a pas peur de la réplique. Il mord avant d'être mordu, parle plus froidement qu'on ne lui crie dessus. Il s'impose, ne laisse à personne le temps de l'écraser. D'un regard, la teigne laisse comprendre qu'aucune chaîne ne saurait l'entraver. Aucune colère.
Enfin, presque.
"J'aurais dû lui dire avant."
Le voile fin qui recouvre les yeux du gamin tremble. Comme ses mains, son dos. Un sanglot sans bruit, une vague retenue. Ça va casser, Van le sent. Il n'a aucun moyen de le l'empêcher. Il ne veut pas voir ça.
"Tu l'aurais dit avant si elle t'avait laissé le faire. Tu lui dois rien, Ienzo. Elle a pas voulu t'écouter, c'est son problème.
- Mais je lui ai tout balancé comme ça sans rien préparer, c'est juste… J'ai rien fait pour l'aider à appréhender.
- Rien ? Eh, tu lui en avais déjà parlé d'la transition. Elle est capable de faire ses propres recherches toute seule. C'est ta mère, pas ta fille. A un moment, si elle avait pas les infos, c'est parce qu'elle a pas voulu les chercher."
Ienzo hoche lentement la tête, pourtant, des gouttes cristallines prennent forme au coin de ses yeux. Des perles d'eau qui gonflent. Il refuse de fermer les paupières, de peur qu'elles ne coulent
"Ouais. Ouais, je sais, mais-
- Y a pas de mais. C'est à elle de faire gaffe à toi, pas l'inverse. Elle a voulu mettre des œillères ? Tant pis pour elle. Ça lui serait pas tombé au coin de la gueule si elle avait voulu regarder les choses en face. Elle aussi, elle pouvait aborder l'sujet."
Le cadet essaie d'acquiescer, inspire un coup, encore. Porte sa main à sa bouche pour en mordre le dos, et Van remarque alors toutes les traces de dents qui ornent sa peau. Comme une dizaine de couronnes qui se croisent les unes les autres, profondément ancrées dans sa chair tendre. Rouges. Autant de témoins de l'angoisse profonde qu'il a tenté d'avaler, des marques qui dégonflent lentement, mais qui laissent une trainée pâle inquiétante. Ses doigts, le dos de sa pauvre paluche, personne n'est épargné.
Il serre les dents. C'est profondément désagréable, de voir Ienzo se faire du mal. Sa propre trouille se fait bouffer par la hargne qui le prend. Mais il sait qu'il ne doit pas s'énerver. Pas contre lui.
"Elle crie tout le temps, quand on se dispute."
L'aveu n'a rien d'étonnant, aux yeux de Van tout du moins. Et pourtant, il en devine le prix. L'effort.
"Ça a toujours été comme ça. Normalement j'ai l'habitude, mais là…
L'air entre dans ses poumons sur un long tremblement.
"J'arrivais pas à répondre. Elle arrêtait pas de parler de mutilation, comme quoi j'allais regretter, qu-que j'étais en train de bousiller le corps qu'elle m'avait d-donné, que c'était super violent, que j'aurais au moins dû voir un vrai psychiatre avant, avoir un suivi, qu'on pouvait pas faire ça comme j'avais fais. Elle répétait tout le temps qu'elle pouvait pas, que c'était pas possible, comme si c'est moi qui la forçait à faire un truc, et…"
Et le fil cède. Il ferme les yeux. Lâche les deux larmes qui attendaient patiemment au coin de ses yeux, et celles rassemblées le long de ces cils, qui menaçaient de tomber. Et puis un sanglot. Un deuxième. Une pluie. Sa voix se brise en plaintes. A peine essuie-t-il ses joues qu'elle sont à nouveau trempées. Sa respiration se perd aux rythme des sanglots et son corps entier subit les secousses de cette crise. Il pleure, comme jamais Van ne l'aurait imaginé pleurer.
La teigne le fixe sans savoir quoi faire. C'est petit, il pense mais il meurt d'envie de se boucher les oreilles pour ne pas entendre ce timbre souffrant, cette douleur qu'il perçoit et qui le gagne. Qui le déroute. Il cherche encore ses mouchoirs, hésite à se lever pour récupérer le sopalin du côté de la cuisine. Mais il ne peut pas l'abandonner comme ça. Si ? Il ne sait pas. Il a peur, peur parce qu'il ne comprend pas, parce qu'il ne peut rien faire, et qu'il a l'impression qu'Ienzo va se briser entre ses doigts. Il ne veut pas le voir s'effondrer. C'est comme de le perdre.
"J-j'avais l'impression d'être la personne la plus horrible du monde."
Le noiraud sent toute la culpabilité qui pèse dans ces mots. Sans réfléchir, il passe ses deux bras autour du gris pour le ramener contre lui. Empêcher les morceaux de tomber. L'éploré se laisse faire, se roule contre lui comme un œuf, sanglote contre son épaule. A peine sortie, sa voix éclate, s'émiette. Les mots s'évaporent.
"T'es pas horrible Ienzo. T'as rien fait de mal.
- Elle pleurait.
- Toi aussi, là."
L'étreinte redouble de force. Van ne le lâche pas, sous aucun prétexte. Il le laisse s'épancher de tout son soûl, partager ce qui lui pèse, craquer un bon coup, parce qu'il en a clairement besoin. Même si ça fait peur à voir.
Il imagine bien la sale journée qu'il passe, une des pires de sa vie. A le sentir fébrile contre lui, il se rappelle de sa chambre, de la nuit dehors, de la voix d'Axel. De ses colères pleines de rires froids, des sourires écrasants, des mots qui se coinçaient dans sa gorge sans plus pouvoir sortir. Ce mélange de peur et de désespoir, les larmes malgré lui, l'avenir qui s'éteignait sous ses yeux. La fin du monde. Oui, c'était la fin du monde, à chaque fois. Et ce soir, c'est la fin du monde pour Ienzo.
Et tout ce qu'il peut faire, dans l'immédiat, c'est le serrer dans ses bras.
"J'aurai dû me jeter sous le bus.
- Mauvaise idée.
- Ça aurait arrangé tout le monde.
- Pas les passagers du bus. Ni le conducteur."
Ni Van. Surtout pas Van. Il espère, très fort, que le tremblement contre son épaule vient d'un rire, et pas d'un autre sanglot.
"Ça va aller."
Il ne le croit sans doute pas. Alors son hôte caresse ses cheveux désordonnés, comme si ça pouvait arranger les choses.
"J'ai laissé mes clefs là-bas."
Le corps entre ses bras se crispe, s'accroche encore à lui, n'échappe plus que des bruits à fendre le cœur.
"Je suis parti sans prendre mon sac. J'avais presque tout dedans. Il me reste que mon téléphone, ma carte de crédit et celle pour le bus. J'ai nulle part où dormir.
- T'as aucun double ?
- Non." Il essaie de respirer normalement. "J'ai tout laissé là-bas. Mes clefs, mon ordo, mes papiers, mes cours…
- Merde.
- Je peux pas y retourner."
Il va vite être emmerdé, s'il ne récupère pas son sac. Mais ça n'est pas la réponse à donner. Pour l'instant, il doit le calmer.
"Laisse. On va trouver une solution.
- Je sais pas comment j-j'vais faire.
- Ienzo." il capte ses mirettes. "Calme-toi. Ça va aller, ok ?"
Il le laisse s'affaler contre lui, toujours tremblant. Le garçon sort lui même un mouchoir de sa poche, essuie les dégâts, le mélange salé de morve et de larmes qui lui coule encore sur les joues. Il tend le bras pour récupérer sa tasse, boit quelques gorgées. S'essuie encore.
"Tu restes ici pour cette nuit. Demain j'appelle Dem, on verra tout ça avec lui. T'as encore les clefs de chez ta mère?
- Dans mon sac aussi.
- Bon, on trouvera une solution. Pour l'instant t'oublies tout ça et tu te reposes."
Ienzo hoche la tête, cette même tête posée contre l'épaule de Vanitas. Il laisse la main du noiraud passer entre ses mèches, sur sa joue, délicatement. Ferme même les yeux, ivre de la fatigue que ses crises de larmes lui ont procurée. L'autre sent cette respiration encore fébrile contre lui. Comme la menace d'un nouvel éclat.
"T'as envie de faire un truc en particulier, ce soir ?
- Crever.
- Ça on va éviter.
- Je veux plus jamais me réveiller."
Il sait qu'il le pense sincèrement. Il sait, aussi, que l'idée lui passera demain, après une bonne nuit de sommeil. Quand il comprendra que le monde continue de tourner. Que sa vie n'est pas finie. Alors il ne s'inquiète pas. Il essaie de ne pas s'inquiéter.
"J'ai une pizza au frigo, si tu veux manger."
Un silence épuisé lui répond. Puis une voix.
"Je veux bien.
- Cool. J'vais préparer ça, allonge-toi en attendant."
Il se redresse, le lâche pour la première fois depuis sa crise. Un coup d'œil pour s'assurer que le gris s'allonge bien sur le canapé. A moitié roulé en boule, sa face cachée sous une tignasse décolorée, il ressemble à un rongeur. Un gros rongeur. Un chinchilla. Rassuré, le noiraud file vers la cuisine, met le four à préchauffer, puis il sort la pizza du congélateur. Maintenant que la vague est passée, il faut qu'il veille à ce que le gamin se repose et se nourrisse. Dans la mesure du possible. Qu'il ne se laisse pas dépérir dans son salon jusqu'à ce que mort s'en suivre.
Il envoie un message à Demyx au passage, pour le prévenir. Ils ne seront pas trop de trois pour solutionner le problème. Et Dem est un bien meilleur calmant que toutes les tasses de thé du monde.
"C'est prêt dans quinze minutes."
Aucune réponse. Il croit d'abord qu'Ienzo s'est endormi mais, quand il s'approche, il peut voir ses yeux entrouverts qui se posent sur lui. Une main vient le chercher alors qu'il s'installe à ses côtés, lui même épuisé par toute cette histoire. Il ne la prend pas tout de suite. Juste le temps de s'attraper une clope, qu'il s'autorise à fumer en plein milieu du salon.
"Je peux en avoir une ?"
Il est presque, presque sûr qu'il n'a jamais vu Ienzo toucher au tabac. Mais ils ne sont plus à ça près. Et il est mal placé pour lui faire la leçon là-dessus. Alors si ça peut le calmer...
"Tiens."
Une cigarette et un briquet. C'est pas pire qu'une chope de bière, pour noyer les problèmes.
Et voilà. Bon, on reste sur une partie moyen joyeuse là, mais promis, le taux de bonne humeur finit par remonter.
Votre avis ?
