Hey !
On arrive sur un chapitre que j'avais vraiment, vraiment hâte de poster. Et j'ai paradoxalement failli oublié de le faire, parce que je me suis souvenu de je devais le mettre en ligne en buvant mon bouillon du soir. Bref bref.
Merci à Ima et à Mijoqui les les reviews, toujours ! Et à Yu pour la correction !
Bonne lecture !
Une série de vibrations sur la table. Il ne prend même pas la peine de regarder l'écran.
Allongé sur le canapé, un bouquin entre les mains, Vanitas tourne patiemment les pages en ignorant l'appel qui lui parvient. Peu de chance pour que ce soit le boulot, à cette heure, les potentiels employeurs sont rentrés chez eux. Un ami, alors ? Sauf qu'il n'en a pas ici. Et il n'a pas envie de passer deux heures au téléphone pour échanger des potins avec un pote de Toulouse. Il est plongé dans son livre, là. Occupé.
La vibration dure, se répète. Plus ça va, et plus il songe à éteindre l'objet. Au moins, à le mettre en silencieux. Mais pour ça, il faudrait qu'il pose son bouquin. Qu'il tende le bras.
"Tu réponds pas ?" Axel lui demande depuis la cuisine, alors qu'il met les épinards à tremper.
"Nan, pas important."
Il ignore. Et enfin, le son disparait. Il a gagné. Une heure plus tard, alors que le repas est enfin prêt et qu'il se lève pour mettre la table, la teigne attrape l'impatient cellulaire pour jeter un coup d'œil à son journal d'appel. Deux de manqués. Toujours le même numéro.
Celui de son père.
"Tu veux un œuf sur tes épinards ?
- Laisse, j'le mettrai.
- Comme tu veux."
Le renard s'approche avec la poêle qu'il pose sur la table, pendant que l'autre check sa messagerie. Mais le vieux n'a même pas daigné laisser trois pauvres mots. Un silence, puis ça raccroche. Bien. C'est qu'il n'avait rien d'important à lui dire. Pas de quoi faire l'effort de rappeler.
"C'était qui ?" Axel lui demande en s'installant à table.
"Ma famille.
- Et tu les rappelles pas ?
- Plus tard."
Il n'a pas envie de se prendre la tête avec eux pour l'instant. Il a déjà bien assez bouffé de leurs remarques salées, mille fois entendues. Aujourd'hui, il s'en passera. Pourtant l'instant, il a un bon repas qui l'attend, et un œuf à faire cuire. Il pourra toujours les rappeler dans le courant de la semaine, au pire.
Quoi que. Il s'était déjà promis les recontacter plus tard, la dernière fois qu'ils ont essayé de le joindre. Et il n'a pas souvenir de l'avoir fait. Mm. Ça a dû lui sortir de la tête. Tant pis
Le manque d'envie, ça nuit à la mémoire.
xoxoxox
J 335
J'ai quelqu'un.
Vanitas le pense une fois, deux fois.
J'ai quelqu'un.
Il ne réalise pas vraiment. Une nuit passé à dormir contre Demyx, son long bras d'araignée passé autour de lui, son nez au niveau de son dos, là où sa tignasse noire ne gêne pas son souffle. Une nuit, oui, et un matin dans le silence parfait de sa respiration de plume, à peine perceptible, trahie par de rares sifflements aigus et réguliers.
J'ai quelqu'un.
Un matin près de lui, à se réveiller mollement, sans vouloir quitter le lit bouillant. Pas de sexe cette fois, juste ses lèvres, sa bouche, et sa main sur ses épaules qui dessinaient d'invisibles œuvres éphémères. Sa voix tout bas, au moment de se lever enfin. Et ce putain de réveil qui a tiré Demyx loin de lui. Britney a osé lui voler son mec.
J'ai quelqu'un.
C'est étrange. Il a beau répéter cette phrase, encore et encore, elle sonne creux. Son sens s'est évaporé. A trop la faire tourner, il l'a vidée de sa signification. C'est une idée vague, une goutte d'encre dans un verre d'eau, diluée, effacée. Il a quelqu'un. Pas vraiment, à bien y réfléchir. Dem n'est pas à lui. Il est avec lui, et c'est différent. Mais ils sont là, tous les deux, ensemble. Ils partagent une relation concrète. Précieuse. Ça lui plait, et il n'a pas envie que ça s'arrête. Mais il ne sait pas non plus ce que ça va donner. Avec le temps, est-ce qu'il finira aussi par tomber amoureux du blondin ? Est-ce qu'il l'est déjà ? Ça n'aurait rien d'étonnant, il est particulièrement attaché à lui. Il aime sa présence, sa voix, ses épaules maigres et son ventre qui ressort, chaud, un oreiller parfait pour sa tête. Le bout de ses doigts qui joue de sa peau comme un instrument, aussi. Il est bien, quand il sait que le musicien n'est pas loin. Il apprécie d'entendre son timbre tremblant quand il chante, et ferme les yeux pour mieux s'en imprégner. Et après ? C'est quoi, cette affection ? Comment doit-il la nommer ?
Est-ce qu'ils doivent en parler aux autres, aussi ? Bon, Larxene est déjà partiellement au courant. Mais le reste de la bande ? Yuyu va sans doute sauter dans tous les sens, certaine qu'iel était de cette nouvelle. A moins que l'annonce ne réveille le souvenir de sa rupture, chassant de son minois les couleurs joyeuses qui s'y étendent habituellement. A voir, donc. Ils prendront des pincettes pour le lui dire. Ienzo, il hochera la tête comme s'il savait déjà. Il a bien dû remarquer les messes basses et les caresses éparpillées, pendant son court séjours à l'appartement ? Peut-être ? Peut-être pas ? C'est vrai qu'il est terre à terre. Parfois, son environnement lui échappe.
Je suis avec quelqu'un.
Et sa famille. Bon. Normalement, Xion vient passer une semaine chez lui sur les vacances d'Avril. Il lui dira à ce moment là, et elle fera tourner le message. Problème réglé. Parfait.
"Essaye d'faire ces exercices le soir, quand tu rentres d'la fac. Vaut mieux travailler un peu tous les jours que deux heures le week-end, si tu veux progresser."
Ah, apparemment, le cours touche à sa fin. Van peut entendre Demyx qui salue son élève, avant qu'un long grincement de porte ne lui parvient. Un claquement bref, et puis plus rien. Ça y est, c'est terminé ? Prudent, il se lève et s'approche à pas de prédateur, avant de soulever le rideau de la chambre.
"T'as fini ?
- Ouais !"
Plus personne, parfait. Pas que Vanitas n'aime pas le monde, mais… Si, en fait. Il déteste ça.
Demyx se laisse tomber sur le canapé dans un soupire épuisé, soulagé comme après un long week-end de travail. Il range dans son porte monnaie les billets que le type lui a donnés, puis il rabat le pupitre du piano, qui ne chantera plus de la journée.
"Il vient toujours chez toi pour les cours ?" le noiraud demande en se laissant tomber près de son petit ami.
"Ouais. Normalement c'est plutôt moi qui bouge chez les gens pour les cours, mais il vit pas seul et ça gênait ses colocs.
- D'acc.
- Puis ça me fait un trajet en moins, j'vais pas m'plaindre."
Van n'aimerait pas l'idée qu'un élève se rende jusqu'à son domicile. Ou simplement, qu'il connaisse son adresse. Mais le guitariste n'a pas sa méfiance. Il est trop posé pour se prendre la tête sur ce genre de détail. C'est un chat paresseux qui accepte ce qu'on lui donne, tant qu'il est bien nourri. Sûrement que le corbeau gagnerait, à se laisser aller comme il le fait.
Fermant les yeux, Dem s'octroie un instant pour se couper du monde. Le soleil joue sur sa peau déjà bronzée, la tâche de cercles d'or, là où ses poils se dressent en armée blonde. Il est beau, comme ça.
"Du coup, t'es libre pour la journée ?" Van reprend.
"Ouais."
Le matou paresseux étire longuement ses bras. Si ça continue, il va s'enfoncer dans les profondeurs molles d'une sieste matinale.
"Mm, à la limite j'irai faire un tour au marché à Bagatelle tout à l'heure. S'tu veux venir.
- Pourquoi pas.
- Tant qu'y fait beau. Y a moyen d'récupérer des invendus, là-bas"
L'os de son épaule dessine un large arc de cercle sous sa peau, que Vanitas se plaît à observer. Il le regarde qui remue, se redresse, fait craquer ses poignets d'un mouvement sec. Pas de sieste, donc.
"Quitte à sortir, on pourrait manger dehors.
- Ouais, on pourrait. Y a un endroit qui te tente ?
- Kebab.
- Mm, si on en trouve un avec des fallafels, ouais.
- Quoi, t'aimes à ce point ?
- J'veux surtout éviter la viande."
Il dit ça en levant les yeux, et le corbeau comprend qu'il teste sa réaction. La nouvelle le surprend mais, à bien y regarder, il ne l'a pas vu toucher à un aliment carné depuis un moment. Yuyu fait des convertis.
"T'en manges plus ?
- Yep.
- Du tout ?
- Du tout.
- D'acc."
Si c'est ce qu'il veut, il ne va pas le forcer. D'autant qu'après tous les discours que la brunette leur a servis, il y a de quoi se poser de sacrées questions. Enfin. Il n'a pas envie d'y penser, pour l'instant.
"Va pour un tacos alors."
Il s'assoit à même le sol, sur le parquet, pour s'installer plus près de l'ébouriffé sans le toucher. Ses doigts jouent avec les reflets de lumière qui tapissent le sol, les laissent danser sur sa peau avant de se redresser, curieux.
"C'est pour ça les cachets que t'as pris, la dernière fois ?"
Demyx ne lui répond pas tout de suite. Il le sent bouger.
"Les cachets ?
- Quand t'es venu voir Ienzo chez moi, t'as pris un truc avant les chocolats chauds. Et t'as pris la même chose hier avant d'manger. C'est pas les compléments de Yuyu prend là ?
- Ah, la B12 ? Nan, du tout. J'en ai toujours pas acheté. Ce s'rait bien qu'on passe au bio pour que j'en prenne, du coup. Ou à la pharmacie, j'crois qu'ils en ont."
Il parle vite.
"Si tu veux."
Van ravale son étonnement pour se tourner vers Dem, sourcils froncés. Il le voit fixer le plafond. Bon, il n'a pas vu juste. Et il vient de toucher à un sujet que l'autre ne meurt pas d'envie d'aborder, de ce qu'il en voit. Avec quelqu'un d'autre, il laisserait tomber. Mais là, ça l'inquiète. Le musicien n'est pas du genre à se cacher, au contraire. Il affiche fièrement sa personne, ses amours et ses emmerdes, sans trop s'inquiéter du regard qu'on pose dessus. Comme il le dit, pas le temps de s'encombrer de ce que pensent les gens. Mais cette trogne malaisée qui dodeline, ça n'est pas la tête d'un type qui vit dans l'insouciance la plus totale. C'est lourd d'angoisse.
Van hésite. Il ne sait pas s'il doit insister, ou laisser tomber.
"Mm."
Un soupir partagé. Le punk se redresse, croisant ses jambes sur le canapé. Son corps disparaît en grande partie sous un débardeur trop grand pour lui, qui cache son ventre arrondi tout en laissant voir son torse et son dos. Ses pieds, nus, portent toute la saleté du sol qu'il n'a pas balayé depuis un moment. On y voit la minuscule entaille laissée par un morceau de verre qui traînait, dans doute la conséquence d'une assiette cassée et d'un aspirateur mal passé. Pour autant il refuse de les couvrir. Dem préfère prendre le risque de se blesser, plutôt que de perdre sa liberté.
"C'est quoi, alors ?"
Vanitas pose prudemment la question. Il ne veut pas forcer la réponse, mais il connaît cette tête hésitante de petit garçon paumé, celle que Demyx a quand il veut dire quelque chose, mais que son interlocuteur risque de ne pas apprécier l'annonce. Ça n'est pas pour le rassurer. Est-ce qu'il a fait une connerie ? Lui qui a un certain penchant pour l'herbe, il prend peut-être autre chose ? Même si la question ne concerne que lui, Van préfère savoir. S'il doit se retrouver à gérer une crise, il préfère être préparé.
Mais une fois le problème sérieusement, posé, il doute de sa théorie. Si Dem était défoncé, il l'aurait remarqué.
"Des médocs."
Des anxiolytiques, alors ? Des antidépresseurs ? Il ne fait pas la différence. Est-ce qu'il va mal ? Et il ne l'aurait pas vu depuis tout ce temps ? Enfin, pété d'énergie qu'il est, le musicien cache bien son jeu. Dur de se douter.
"T'as un traitement ?
- Ouais.
- T'es malade ?"
Un silence. Il n'aime pas ça. Chaque seconde qu'ils passent sans parler nourrit le monstre d'inquiétude qui vient d'éclore, et qu'il essaie vainement d'étouffer. Qu'est-ce qu'il se passe, qu'il a bien pu rater depuis presque un an qu'il est revenu ? Qu'est-ce qu'il a manqué ? Est-ce que c'est grave ? A quel point ? Et si c'était contagieux ?
Non, si c'était contagieux, le gringalet le lui aurait dit. Il ne mettrait pas la santé des autres en danger. Tout inconscient qu'il puisse parfois être, Dem a ses limites.
"Tu jures de pas t'énerver ?
- J'aurais des raisons de le faire ?
- Peut-être. Un peu.
- Pourquoi ?"
S'il a peur de sa possible colère, c'est qu'il a merdé. Mais, de toute ce qu'il aurait pu faire, Van ne trouve rien qui, plus que de l'inquiéter, pourrait l'énerver.
"Jure d'abord.
- Dem, c'est pas drôle là.
- S'il te plait.
- T'as fait un truc qui peut me retomber dessus ?
- Nan, c'est pas à ce point."
Il soupire. Allez, si ça peut le rassurer.
"Je vais pas m'énerver, promis."
- J'suis séropo."
Séropo. Comme dans séropositif. Vanitas le fixe un moment, accuse l'information. La phrase lâchée à l'arrache, comme une saleté dont on se débarrasse au plus vite. Séropositif. Le sida. Dem l'a. Non. Pas possible. Si ?
Il est loin d'être expert sur le sujet, mais il n'est pas idiot. Il a lu les flyers qui trainent sur les tables pendant les perms, entendu les discours des référents, vu les quelques émissions qui circulent pendant le Sidaction. Après, c'est comme pour tout. Ça rentre par une oreille, et ça ressort par l'autre. Il connaît le danger, conscient de l'hécatombe qui les a mis à terre i peine trente ans. Il venait de naître qu'on crevait encore cette saloperie. Alors il sait, il sait ce que c'est, ce que ça fait. Tout moins, il pensait savoir.
Mais il reste planté là, à regarder Demyx, et il réalise qu'il n'a pas la moindre idée de ce qui se trouve derrière ce mot. Séropo.
"T'es séropo." il répète, le temps de digérer la nouvelle.
"Ouais."
Dem joint ses mains, noue maladroitement ses doigts nerveux. Il regarde ailleurs, inspire. Son silence témoigne de l'étendue de l'angoisse qu'il ressent, coincé à attendre une réaction de la part de son gars. Il essaye d'avoir l'air détendu, mais il n'a jamais été aussi peu convaincant. Aussi peu convaincu.
"Putain."
Vanitas cligne des yeux, se laisse tomber en arrière, jusqu'à ce que la table l'arrête. Adossé contre le petit meuble, il ouvre la bouche en quête de mots, mais abandonne aussitôt. Ok, d'accord. Demyx, son petit ami est séropositif. Et il ne sait même pas ce que ça implique. Est-ce que c'est dangereux ? Il a l'air d'être en bonne santé, là. Il va bien. Hein ?
"Depuis quand ?"
Des questions, c'est tout ce qui lui vient à l'esprit. Comprendre comment, pourquoi. Essayer de saisir cette information floue, ce fantôme évasif qui vient de lui tomber dessus. Ce secret si près de lui depuis tout ce temps. Est-ce qu'il l'était déjà à la fac, quand ils se sont rencontrés ? Est-ce que c'est arrivé entre temps ? Et la contagion ? Ils ont toujours fait gaffe, Dem y met un point d'honneur. Il est irréprochable là-dessus, même pas une pipe sans préservatif. Et maintenant qu'il sait, il comprend mieux cette intransigeance. Cette obligation qui l'emmerdait bien, sans qu'il ne le fasse remarquer.
"J'sais pas exactement. J'ai fais les tests y a genre trois ans, et c'était positif.
- Et tu sais quand ça a pu arriver ?"
Le guitariste hausse les épaules, un drôle de sourire coincé sur le visage. Il échappe un son qui ressemble à un mauvais rire gêné, passe sa main derrière sa nuque. C'est tout, absolument tout, sauf drôle.
"Je sais. J'ai ... J'ai pas trop fais gaffe pendant un moment, avec tout ce qui était préservatif. Et puis quand l'asso a ouvert une salle pour le dépistage en parallèle des perms, j'en ai fait un pour me rassurer.
- J'suppose que ça a pas marché.
- Ouais non, pas trop."
Il s'appuie contre le dossier du canapé, passe ses bras autour d'un coussin pour y évacuer son stress. Demyx ne lui a jamais paru si maigre qu'en cet instant. Il ne l'est pas tant, pourtant. Mais ces quelques os qu'il voit semblent démesurément longs aux yeux de Vanitas. Ces grains de beauté disparaissent dans l'ombre d'une hanche trop marquée, ses doigts manquent de chair, ses jambes ne sont plus que deux branches tremblantes. Est-ce que c'est à cause de la maladie ? Du traitement ? Ou alors ça n'a rien à voir. Il était sans doute aussi maigrichon il y a quatre ans. Peut-être.
"Du coup, tu sais pas avec qui c'est arrivé.
- Pas avec quelqu'un qu'tu connais, si c'est la question.
- Nan. Je me doute."
Non, il ne se doute pas. Il ne sait pas pourquoi il dit ça.
Ses mirettes observent son visage fuyant. Il lui semble plus émacié, soudain. Plus…
"Arrête."
Sa voix le surprend.
"D'me fixer. C'est pas agréable.
- Déso."
Van retourne se concentrer sur les rayons de lumière qui ornent le sol. Il secoue la tête. Pose ses mains sur le parquet brûlant que le soleil lèche.
Oui, c'est vrai, c'était déplacé. Il n'apprécierait lui-même pas de se faire décortiquer de la sorte.
"Et ça implique quoi, du coup, que t'aies ça ?
- Que je sois séropo ?"
Il le dit tellement franchement, et Vanitas se sent ridicule pour les détours de phrases qu'il fait. Il inspire.
"Ouais. Si t'es séropo, qu'est-ce que ça change pour toi ?
- Y a mon traitement, déjà."
Il saute sur l'occasion pour se lever, file dans la salle de bain et en tire une petite boîte qu'il ramène avant de la tendre à Vanitas. Le corbeau la prend entre ses mains, l'observe lentement. Il l'ouvre pour regarder la gueule des cachets, jette un coup d'œil à la composition sans rien y comprendre. Bon. Ok, il a un traitement.
"C'est ça, les trithérapies dont ils parlent à l'asso ?
- Ouais. C'est des antirétroviraux, et… 'fin c'est compliqué comment ça marche. Mais c'est tout un sur un seul comprimé, maintenant. Pour faciliter la prise. Avant j'en avais trois à prendre, mais l'doc m'a changé l'traitement y a un an.
- Et tu dois prendre ça quotidiennement ?
- C'est ça. Tous les jours à la même heure."
Vanitas hoche lentement la tête. Ok. Bon, déjà, il ne dépense pas des mille et des cents dans un traitement hors de prix, à avaler soixante pilules par jour. Il peut se soigner. Guérir, il sait déjà que c'est impossible à l'heure actuelle. Mais, de ce qu'il a vu, Dem peut vivre normalement. Presque normalement. Mais ça veut dire quoi, normalement ? Qu'est-ce qu'il sait du quotidien du musicien, exactement ? Est-ce qu'il y a des effets secondaires avec ce traitement ? Un danger ? Son espérance de vie sera-t-elle aussi longue que la sienne ? C'est ce qu'ils disent, à l'asso. Ce qu'il a cru comprendre.
"Ça implique quoi, niveau inconvénients ?"
Il le regarde de haut en bas, mais il l'a déjà suffisamment contemplé pour savoir qu'il ne trouvera aucun signe de ces plaques rouges qu'il voit parfois, sur les photos de l'époque. Le psoriasis. Aucune trace de ces taches mauves qui viennent ronger sa peau, et dont le nom échappe au noiraud. Dem ne ressemble pas à ces malades affichés dans les magasines, à la télé, la tête ravagée, le corps maigre rongé par le virus, la mort au bout des doigts.
"Pour l'traitement, quasi rien. Y a eu pas mal d'effets s'condaires au début, mais c'est passé. J'ai juste des migraines, parfois. Mais ça fait une paie que j'ai pas eu de problèmes d'indigestion.
- Ça peut en causer ?
- Ouais. Mais ça finit par passer pour presque tout l'monde.
- Ok. Donc là, t'es tranquille ?
- Si je prends mes cachets tous les jours à la même heure, yep. Aucun soucis.
- C'est tout ?
- J'vais aussi chez le médecin, pour faire des prises de sang. Faut suivre le truc, mais pour l'instant y a rien à signaler."
Ok. Jusque là, rien d'anormal. Rien d'effrayant. Ça va. Ça fait flipper quand même, tout cet inconnu, mais ça va. Pourtant, la boule dans la gorge de Van persiste. Il déglutit, réalise qu'il fixe ses pieds depuis vingt minutes et relève son regard vers Demyx. Demyx qui, enfin, soutien ses mirettes sans chercher à s'échapper. Il a l'air plus assuré. Craintif, toujours. Angoissé, non, plus maintenant. Il devait s'attendre à pire, comme réaction. Mais la vérité, c'est que Van ne sait pas comment est-ce qu'il doit réagir. Il en sait trop peu sur le sujet pour s'énerver. Il est juste paumé, et il cherche à tâtons les clefs pour comprendre ce qui vient de se passer.
"Ok. D'acc."
Le temps de faire redémarrer son cerveau, et il reprend.
"Donc, là, tu risques rien ?
- A moins que le traitement arrête brusquement de fonctionner, non.
- Ça pourrait arriver ?
- Y a pas de raisons. Puis même si ça bloque à un moment, on peut l'ajuster ou tester un autre médoc."
Il acquiesce encore, comme pour gagner du temps.
"Donc t'as le Sida." ça commence à rentrer. "La vache.
- Pas l'Sida, en fait. C'est pas exactement la même chose."
Vu la tête du blondin, c'est là que les choses se compliquent. Il se laisse retomber sur le canapé, sa nuque sur l'accoudoir. Le soupir qu'il échappe ressemble à du soulagement.
"C'est à dire ?
- Tu vois à peu près comment ça marche, le VIH ?"
Van connecte ses neurones, essaie de se souvenir des explications de Zack à ce sujet. Il leur a plusieurs fois fait un mini topo de présentation, tout en désignant les préservatifs gracieusement disposés sur la table, à la portée de chacun. Une image vague de petit virus enfermé dans une bulle verte lui revient.
"Ça détruit ton système immunitaire.
- C'est à peu près ça. En gros, l'Sida c'est plus un stade. Genre… Tu vois les tortues ? Tu vois leur carapace ? Mm, nan attend, la métaphore marche pas."
Il claque la langue, cogite et se redresse soudain.
"C'est comme quand t'as l'cancer et que t'arrives en face terminal. 'fin c'est pas pareil en vrai, mais tu dis pas à quelqu'un qu'a un cancer qu'il a chopé une phase terminale, quoi. Tu saisis ?
- Je crois.
- Du coup, moi j'ai juste le VIH.
- Donc t'en est pas au Sida.
- Nan. Et tant qu'je prends mon traitement, j'ai pas d'problème de ce côté-là."
Donc Demyx ne va pas crever d'une mauvaise grippe entre ses doigts. Il s'en doutait, mais c'est toujours bon de se l'entendre dire. Bien. Une raison de moins de s'inquiéter.
Van inspire. Ok, tout va bien. C'est une grosse nouvelle, mais c'est Ok. Pas de problème. Pas de danger.
Il lui reste encore quelques questions. Il préfère rayer tous les doutes, avant qu'ils ne reviennent le tourmenter plus tard.
"Du coup, on peut rien faire sans préservatifs.
- En fait si, on peut."
Là, dans la tête du corbeau, ça coince.
"Même si t'as le virus ?
- T'as déjà entendu parler de charge virale et de T4 ?
- Nan."
Ça n'est pas vrai. Pas exactement. Il a déjà entendu ces mots, en matant 120 battements par minutes avec la joyeuse troupe un soir d'ennuie profond, mais il n'a pas saisi les enjeux médicaux. Et il a déjà oublié le peu qu'il était censé comprendre.
"Bon. En gros, la charge virale, c'est genre la quantité du virus que t'as dans l'sang. genre, le nombre de copies du virus mais bref, c'est compliqué. Et les médocs la réduisent." il explique avec de grands gestes. "Quand tu passes en dessous d'un certain seuil, tu peux plus contaminer les gens. C'est pour ça que j'dois faire des prises de sang régulièrement, pour vérifier qu'ça remonte pas.
- Et là, t'es en dessous du seuil ?
- Ouais, d'puis un bail. Là, ma charge virale est tellement basse qu'elle est indétectable, donc c'est bon. Du coup, normalement, on risque rien.
- Pourquoi t'insistes pour les préservatifs, alors ?
- Déjà, parce que tu pouvais pas savoir que j'étais sans risque, et inversement. Puis d'manière générale, tant que t'as pas fait de tests, faut toujours faire gaffe peu importe avec qui tu couches."
Un règle qu'il a visiblement appris à ses dépens.
Une fois toutes ces nouvelles plus ou moins bonnes assimilées, Vanitas s'appuie contre le canapé, laissant sa main rejoindre celle de Demyx. Il la serre doucement, sent les doigts hésitants se lier soudain aux siens.
"Et si je fais des tests ?
- Si t'en fais et que t'as rien, on peut oublier les préservatifs tant qu'on est que deux.
- D'acc."
Oui, forcément. S'ils commencent à aller voir ailleurs, la prudence sera de mise. Van doit avouer, l'idée l'emmerde un peu. Les capotes, il a arrêté depuis longtemps avec Axel. Et même, maintenant qu'il y repense, il ne s'est pas posé la question avec Ienzo. Il s'en foutait, de ces trucs-là. C'était loin, ça ne le concernait pas.
Et Dem devait penser pareil, jusqu'au jour où ça lui est tombé dessus.
"Y a autre chose que je dois savoir ?
- Ça dépend. T'as encore des questions ?
- Non.
- On est à peu près bons, alors."
Bien. Donc, il n'a aucune raison de s'inquiéter pour l'instant. Il peuvent baiser tranquillement, et il aura juste à faire un tour à l'hôpital pour un dépistage en bonne et due forme avant d'abandonner le reste. Et si jamais un coup d'un soir ou un nouveau partenaire se glisse dans l'équation, ils aviseront.
Bon. Le bilan est plutôt positif.
"T'es pas en colère ?"
Le musicien lui demande ça d'une petite voix, en portant leurs mains liées près de sa joue pour se faire câliner. Le noiraud passe ses doigts sur sa peau, longe l'angle arrondi de sa mâchoire. Il sent la repousse de sa barbe qui pique doucement.
"Non."
S'il était tout à fait honnête, il lui avouerait qu'une part de lui grince salement des dents. Même si le traitement endort le risque de contamination, il aurait préféré que l'autre le mette au courant avant. Avant qu'ils ne commencent à coucher ensemble, avant qu'ils ne décident de se lancer dans cette relation. Savoir exactement à quoi il devait s'attendre, en s'engageant. Mais il se doute bien que l'autre était flippé de lui en parler. Demyx est franc, sincère. Quand il cache les choses, ça n'est jamais à mauvais escient.
Et puis, Van est mal placé pour lui reprocher ses petits secrets. Il se casse trois ans sans donner de nouvelles, revient comme une fleur, esquive habilement toutes les conversations au sujet de son ex. N'en donne que les miettes qu'il arrive à formuler. Il n'aimerait pas que quelqu'un vienne forcer cette partie de lui. Alors il n'a pas le droit d'en faire de même avec Dem, aussi proches soient-ils.
"Merci.
- T'es un grand garçon hein, c'est pas à moi de t'engueuler.
- J'sais. Mais même."
Bien sûr, les gens n'ont pas besoin de légitimité pour agir. Alors, plutôt que d'insister, le louveteau se redresse, s'appuie sur le coussin du canapé et il vient l'embrasser. Il sent une main derrière sa nuque, une bouche qui lui répond franchement. Et là, tout de suite, il n'a besoin de rien d'autre pour se sentir rassurer. Dem va bien. Pas bien comme la plupart des gens, mais bien à sa manière.
C'est ce parfait petit moment que Madonna choisit pour se mettre à chanter dans tout l'appartement, depuis la table du salon.
"Bah tiens, tant qu'on en parle."
Dem rit contre sa bouche, avant de se lever et d'attraper la petite boîte qu'il a montrée à Vanitas. Il y plonge la main pour y récupérer un cachet, puis prend la direction de la cuisine en quête d'eau. A le voir faire, ça semble facile. Un comprimé, et le tour est joué. Le teigneux l'observe qui remplit son verre. Il engloutit son médoc. Alors c'est tout ? Cette maladie terrible qui noircissait les écrans, fut un temps, qui les a décimés, une prise dans la journée et c'est terminé ?
Il pense à tout ce que Dem n'a pas dit. Tout ce qu'il a avoué à demi-mot.
Non. Bien sûr, que c'est plus compliqué.
Aah, j'avais tellement, tellement envie de poster ce chapitre. Et j'ai quand même assez peur, paradoxalement ? C'est pas la première fois que j'écris sur le VIH/SIDA, mais c'est la première fois - me semble ? - que je poste ce que fait dessus. Et j'ai beau avoir lu sur le sujet, que ce soit des BD, des romans, des témoignages de concerné-es, des livrets de préventions et des bouquins de non fiction, j'ai quand même peur de dire beaucoup de conneries. J'espère que ça va aller. En tout cas, j'aimerais beaucoup écrire du points de vue de Dem pour creuser davantage ce sujet (et parler de serophobie, entre autre)
En passant, je fais de la pub mais le compte insta seropos_vs_ grindr (qui a aussi une page facebook sous le même nom, me semble) donne énormément d'infos intéressantes sur le sujet. Ça aide à se déconstruire, alors n'hésitez pas à aller y jeter un coup d'œil !
(Et lisez Pilules bleues, de Frederik Peeters)
A la semaine prochaine !
