Erwin examina le carton d'invitation du Marquis de Stohess d'un air songeur. Le papier était ridiculement précieux, et un effet de gaufrage rendait son toucher agréable. Lilith était-elle descendue à Sina pour cette réception ? Elle devait forcément avoir reçu une invitation.

Il sourit face à l'ironie de la situation si tel était le cas. Le nouveau Marquis de Stohess avait invité l'assassin de son prédécesseur. Et elle paraderait sûrement sans crainte, comme elle l'avait toujours fait. Lilith Everglow ne répondait pas aux même règles que le peuple, ou même la petite Noblesse.

Il trouva effrayant de réaliser que cela faisait déjà deux mois qu'ils ne s'étaient plus parlé, alors même qu'il avait le sentiment qu'ils s'étaient à peine disputé la veille. Non, cela serait mentir. Erwin avait bel et bien perdu la notion du temps, en revanche, il avait plutôt eu l'occasion de se rendre compte du vide qu'elle avait laissé à ses côtés.

Il s'était souvent maudit d'avoir réagi de la sorte, aussi fort, aussi vite, aussi dur. Et elle, elle avait disparu aussi vite qu'elle était soudainement apparue dans sa vie. Mais Lilith n'avait rien modifié de son soutien financier, et sa position l'avait beaucoup fait réfléchir. Elle avait eu la force et la raison de dissocier le Bataillon de leur histoire, contrairement à lui.

La période était peu propice à l'introspection sentimentale, mais Erwin devait bien avouer qu'il se sentait mal. Hanji était venue lui en parler, inquiète pour son supérieur. Il devait renvoyer une image quelque peu brisée à ses proches pour qu'ils se permettent de venir lui donner leur avis sur la question. Même Livaï était revenu une fois à la charge et lui avait demandé pourquoi il ne lui écrivait pas.

Liam était celui qui triait le courrier de la jeune noble. Même si jusque là, le Major avait toujours eu l'impression qu'il ne l'appréciait guère, il doutait qu'il ose interférer dans leur correspondance. Mais il n'avait jamais pris le temps de lui écrire. Pendant longtemps, Erwin s'était convaincu qu'elle reviendrait d'elle même.

Lilith revenait toujours vers lui. Elle était toujours celle qui initiait les choses, rendait les situations plus simples, lui tendait la main. Il lui avait semblé clair que Lilith avait basé une grande partie de sa vie autour de lui, et sans faire preuve d'un orgueuil mal placé, il s'était habitué à ce rapport.

Ce soir encore, il était intimement convaincu qu'elle viendrait à lui pendant cette réception. Cela ne pouvait pas être une coïncidence. Elle était revenue avec Liam, la veille de cette soirée mondaine. Elle allait forcément y assister. Il n'avait plus qu'à la croiser du regard et tout rentrerait dans l'ordre. (Mon Dieu qu'il est optimiste...)

Le militaire allongea le pas et foula l'entrée du Domaine. Il se souvint soudainement de la première fois où il avait vu cette belle bâtisse, en compagnie de Lilith, Mike et Nanaba. Les quelques souvenirs de cette soirée lui arrachèrent un léger sourire.

- Bonsoir Erwin. Tu es seul ?

Le Major se retourna et fit face à Naile, dont il avait reconnu la voix grave et blasée. Ils échangèrent quelques platitudes, dont le fait qu'Hanji et Livaï ne voulaient plus assister à la moindre soirée mondaine. Il y allait donc seul depuis quelques temps. Naile ricana.

Les deux Commandants gravirent les marches menant au hall principal. Ils firent route à part une fois à l'intérieur. Contrairement à Erwin, Naile rejoignit des collègues à lui. Il soupira. Il n'aimait pas errer dans ses soirées. Peu de personnes venaient l'aborder, hormis quelques jeunes nobles en quête d'aventures.

Il sursauta en reconnaissant subitement Lilith aux côtés du nouveau Marquis de Stohess. Il ne s'attendait pas à ce qu'elle soit déjà là, habitué à ses entrées tardives et magistrales. Elle se tenait quasiment dos à lui et il en profita pour la détailler un instant. La jeune noble portait une robe bleue Roi fluide, dont les bretelles lui retombaient délicatement le long de ses bras. Un autre tissu plus foncé était noué en guise de ceinture autour de sa taille, soulignant la finesse de la jeune femme. Elle portait également un châle brodé.

Bien que sa tenue soit moins habillée que d'habitude, il lui trouva une élégance sans égale. Ce sentiment était également partagé par le Marquis, qui ne semblait guère enclin à la laisser filer. Et contrairement à son prédécesseur, il avait de l'allure. Le nouveau Marquis de Stohess était un homme de la trentaine, grand et fin, aux cheveux bruns plaqués en arrière avec beaucoup de soin.

Lilith ne se retourna jamais. Au bout d'un certain temps, il perdit espoir qu'elle ne le remarque parmi la foule. Jusqu'à ce que la première danse soit annoncée. Là, le Marquis de Stohess l'invita solennellement à ouvrir le bal, et Erwin devina qu'à moins qu'elle ne ferme les yeux en dansant, leurs regards finiraient par se croiser.

Et il vit juste. Alors que le jeune noble la guidait avec élégance dans toute la salle, elle finit par planter ses iris dans les siennes. Son visage, à demi caché par l'épaule de son cavalier, ne lui parut guère surpris. Elle savait qu'il serait là.

Il attendit patiemment que l'hôte de la soirée la laisse souffler et contourna la foule pour aller à sa rencontre. Lilith resta d'abord immobile, puis en remarquant que le militaire s'avançait vers elle d'un pas franc, elle s'approcha également.

Erwin n'avait plus l'air d'être en colère, comme lui avait spécifié Liam le matin même. Il avait quémander son attention toute la soirée, et elle avait distinctement senti son regard lui brûler le dos. Lilith se sentit de nouveau en confiance. Il avait besoin d'elle. Elle avait réussi à se rendre indispensable, finalement.

La jeune femme avait rêvé de ce moment chaque nuit durant les deux derniers mois, et elle arbora un sourire triomphant avant de soudainement ralentir la cadence. Une légère douleur à la poitrine lui indiqua qu'elle n'était pas en train de vivre le moment de béatitude qu'elle s'était imaginée mille fois dans sa tête. Elle se sentit triste, puis en colère.

Erwin ne se trouvait plus qu'à quelques mètres d'elle, mais elle se refusait à avancer. Il était l'homme qui l'avait obsédé toutes ces années, l'homme qu'elle avait juré d'aider et de protéger, celui qu'elle avait suivi dans l'ombre, puis manipulé afin de se rapprocher de lui. Celui auprès de qui elle avait tenté par tous les moyens possibles et imaginables de se rendre utile, agréable, indispensable, se tenait là, juste devant elle, un désir ardent dans les yeux. Il ne regardait qu'elle, comme elle l'avait toujours souhaité, mais elle sentit soudainement quelque chose se briser.

Elle l'avait rendu comme tous les autres. Lui, qui n'avait jamais eu vocation à l'approcher, lui renvoyait cette image nauséabonde de femme objet, mise à disposition pour son bon plaisir. Lui qui lui avait murmuré tant de fois qu'elle ne se respectait pas assez et ne devait pas évaluer sa valeur à sa simple utilité, demeurait aujourd'hui au sommet des personnes qui l'utilisait sans détour.

Et elle en était la seule fautive. C'est elle qui avait instauré ce rapport entre eux, depuis le début. Et jusqu'à présent, cela n'avait jamais été un problème, car Lilith n'osait guère espérer plus.

Mais aujourd'hui, elle ne voulait plus lui être utile, ou assurer par une dépendance financière qu'il ne partirait pas. Elle voulait son amour. Elle paniqua à l'idée de désirer la seule chose qu'elle ne se sentait ni légitime, ni capable d'obtenir.

Son changement d'humeur n'avait pas échappé au militaire qui avait foulé les quelques mètres qui les séparaient jusqu'alors. Il lui lança un regard interrogateur alors que Lilith semblait effrayée et au bord des larmes.

- J'aurais dû t'écrire. Je comprends ce que tu as fait, j'ai agi sous la colère, et mes mots ont dépassé ma pensée. Je voudrais que tu reviennes. J'ai besoin de toi.

Elle l'écouta en silence. Encore une fois, il disait exactement ce qu'elle avait envie d'entendre, mais elle ne pouvait s'empêcher de se dire qu'il n'avait pas fait de pas vers elle. Si elle n'était pas venue à Stohess à sa rencontre, rien n'aurait changé. Malgré tout ce qu'elle lui avait offert, ses sentiments n'étaient pas suffisamment forts pour qu'il agisse de lui-même. Il répondait à l'affirmative, comme il l'avait toujours fait, mais il n'initiait rien.

- Je suis désolée Erwin, je ne peux plus. Lui dit-elle d'une voix saccadée qui trahissait son émotion.
- Je ne comprends pas.
- Tu es celui qui m'a fait réaliser que j'avais aussi le droit d'exister. Je pensais que tu serais le premier qui m'aimerait vraiment, mais tu ne m'aimes pas Erwin, tu m'utilises.

Il ne détourna pas le regard mais garda le silence. Lilith ne cilla pas. Elle ne cherchait pas de réponse, elle savait pertinemment ce qu'il en était, puisqu'elle était celle qui l'avait poussé à agir de la sorte. Erwin n'était que le reflet de la manière dont elle se traitait elle-même.

La jeune femme fit volte face et quitta la réception en un instant. Il ne put s'empêcher de la suivre et la surprit en train de murmurer quelque chose à son garde, mais il ne put entendre ce qu'elle disait. Liam se tenait quelques marches avant elle, les poings serrés, le regard triste. Elle pleurait à présent.

Le jeune garde s'avança vers elle et l'escorta jusqu'à leur carrosse.

Comment lui expliquer ce qu'il ressentait pour elle alors même qu'il n'en avait pas la moindre idée ? Quelle était la part d'affection et la part de manipulation ? Comment pouvait-il être à la fois celui qui l'avait toujours encouragé à s'estimer davantage, et celui qui l'avait poussé à le fuir, par amour propre ? Une chose était sûre, il n'était pas déçu, il était profondément triste.

Il n'avait qu'une envie à l'instant, retourner dans ses quartiers, se vider une bonne bouteille d'alcool pour ne plus penser à tout cela et dormir.

...

Un bruit fracassant sortit Erwin de ses songes et il se leva en catastrophe, surpris d'un tel réveil. La voix tranchante de Livaï lui arracha un sourire. Il jeta un œil aux cadavres des bouteilles qu'il s'était enfilé la veille et devina sans mal qu'il était déjà tard, et que Livaï était "gentiment" venu lui intimer de se bouger.

Il se passa un peu d'eau sur le visage afin de ne pas effrayer ses subordonnés et les rejoignit rapidement dans le hall principal. Hanji parut déconfite de le voir arriver seul. Elle ne put s'empêcher de le faire remarquer.

- Je pensais que Lilith serait avec toi... Dit-elle d'une petite voix.
- Lilith a décidé que ce n'était pas assez.

Sa phrase ne voulait absolument rien dire hors contexte mais chacun de ses officiers prit un air inspiré tout en hochant la tête. Hanji lui tapota amicalement l'épaule tandis que Livaï arbora une expression de visage insondable.

Le soir même, Erwin décida qu'il était temps d'essayer d'écrire à Lilith. Il lui était impensable que cela se termine de la sorte. Elle devait au moins savoir ce qu'il ressentait de son côté. Il s'installa à son bureau et s'arma de son encrier, déterminé malgré sa fatigue.

Il resta un long moment ainsi, la plume à quelques millimètres seulement de l'épais papier, puis se résolut à s'inspirer des lettres de la noble afin de choisir sa formule d'introduction. Il relut le document et se demanda comment Lilith allait réagir. C'était assez inconventionnel.

Le lendemain, il alla poster la lettre en ville et commença dès lors à se préparer à la possibilité que la jeune femme ne réponde jamais.

...

Liam resta un long moment dubitatif devant le courrier d'Erwin avant de décider de le remettre à Lilith. La jeune femme venait de rentrer d'une réunion entre propriétaires de terres agricoles. Il lui tendit simplement l'enveloppe sans aucun commentaire et quitta le hall principal.

Curieuse, elle ouvrit le courrier à son bureau et découvrit avec stupeur qu'Erwin avait une âme créative. L'homme lui avait écris une lettre comme s'ils étaient revenus au temps de la première réception durant laquelle ils s'étaient officiellement rencontrés. Il parlait de sa curiosité à son égard, de ce moment inédit où elle avait éventré sa robe dans son bureau, et de la familiarité de Liam alors même qu'elle était une noble. Il avait terminé sa prose en lui demandant de ramener la tenue de Livaï, parfaitement propre.

Amusée, Lilith se prit au jeu et lui répondit alors dans un autre courrier qu'elle le remerciait de prendre sa défense face à Livaï, qui n'était guère agréable avec elle. Elle plaisanta au sujet de ces soirées au bar avec Jen, et du fait qu'elle ne se souvenait pas l'avoir aborder durant l'une d'elles.

Quelques jours plus tard, Erwin lui demanda par écrit si elle acceptait de les aider à traverser la porte de Karanese grâce à son influence. S'en suivit alors de nombreuses lettres dans lesquelles ils revisitèrent chaque aventure passée ensemble. Lilith se confia sur la terreur qu'elle avait ressenti pendant la mission en extérieure, malgré la protection du Caporal, tandis qu'Erwin lui avoua qu'il n'avait pas dormi de toute la mission. Il avait passé la nuit entière à se maudire de l'avoir rejeté, tout en regardant Livaï la repousser inconsciemment dans son sommeil.

Erwin n'évita pas non plus les sujets moins légers, tels que la fameuse soirée durant laquelle il l'avait rejeté, meurtri par sa propre culpabilité d'avoir emmené ses soldats à la mort. Lorsqu'ils eurent fini de visiter chacun de leur souvenir, Lilith reçu une lettre bien moins structurée, dans laquelle le militaire tentait d'exprimer ce qu'il ressentait. Son attachement, son affection, son admiration, mais aussi sa culpabilité, car Erwin n'était pas dupe quant à sa tendance à utiliser les gens.

En un mois, Lilith et Erwin étaient arrivés à la conclusion qu'ils avaient tous les deux de sérieux problèmes sociaux, mais qu'ils étaient indéniablement très attachés l'un à l'autre. La dernière lettre d'Erwin avait été envoyée par le corbeau de Lilith, comme tous leurs derniers échanges. Sur le bout de parchemin, le militaire n'avait écrit que trois petits mots, qui signèrent le retour de Lilith à Stohess.

"Tu me manques".


Hello ! Bon, je ne sais pas comment vous allez recevoir ce chapitre ahahaha Mais c'était une partie importante pour moi, car porteuse d'un message.

Jusqu'alors, Lilith se positionnait comme un outil, et je trouvais indispensable pour que leur relation évolue qu'Erwin accepte qu'il s'était plu à l'utiliser, et qu'ils réalisent chacun la part d'hypocrisie dans leur relation : Erwin qui n'aime pas qu'elle s'objectifie alors qu'il est le premier à le faire, et Lilith, qui finit par lui en vouloir de le faire alors que c'est elle qui le pousse à agir de la sorte...

Bref, j'espère que ce chapitre vous aura plu hihi