Hey !

Bon, le bug du forum est enfin terminé. J'espère que ça n'aura pas trop gêné pour la lecture du dernier chapitre - et que ça ne vous aura pas posé de problèmes pour vos propres fanfic.

Merci à Ima et Mijoqui pour les reviews ! Le vous réponds au plus vite maintenant que feufeu fonctionne !

Et comme toujours, merci à Yu pour la correction !

Bonne lecture !


Sa respiration tremble encore, il avale l'air par saccades, comme si l'effort écrasait son thorax épuisé. Ses yeux brûlent. Ses paupières rougies, encore molles et humides, forment un poids sur son visage. Il ne cesse de passer ses doigts sur ses pommettes brûlantes, caresse la peau moite de larmes. La fatigue lui déchire le visage. Le corps, la tête.

Il voudrait fermer les yeux, et ne plus jamais les rouvrir. S'endormir pour des années, jusqu'à ce que tous ses problèmes soient enfin résolus. Mais quels problèmes ? Axel ? Axel n'est pas un problème, c'est un être humain. Un être humain qu'il n'arrive pas à raisonner. Il essaie, de toutes ses forces, dans tous les sens. Il s'épuise contre lui. Pour quel résultat ?

Il s'accroche. Il y croit. Croyait.

Mais il pourrait attendre des mois, des années dans cette chambre, il en ressortirait toujours dans le même état. La peur au ventre, épuisé, à supplier intérieurement pour qu'Axel daigne poser les yeux sur lui sans rire. Sans ce sourire de joie mauvaise, ce ricanement et cette grande main qui se pose dans son dos en lui demandant d'où lui vient cette gueule de déterré qu'il fait. Sans la moquerie tranchante qui lui passe sous la gorge, qui la noue. Sans l'ignorance glaciale où viennent ricocher ses maigres tentatives de conversation. Cette solitude à deux. Il veut juste poser sa tête contre son épaule, hurler du peu de souffle qu'il lui reste, et l'entendre lui dire que tout va bien, que c'est fini. Ça ira mieux maintenant.

Ça ira mieux.

Il n'y croit plus.

Ça n'ira jamais mieux.

Il va sortir, et Axel, au mieux, lui sourira doucement, avant de lui tendre une tasse de café tiède qu'il lui proposera de réchauffer dans leur nouveau micro-onde. Il passera sa main dans ses cheveux, se penchera pour embrasser son front, et Van laissera faire. Parce qu'il en crève d'envie. Parce que s'il se recule, si le ton monte, il s'effondre. S'il perd ces tendres marques d'affection, il se brise. Alors il acceptera tout, les mots mielleux, le bout de ses doigts sur sa joue, glissant sous ses yeux encore humides, le regard plein d'amour inquiet, ses lèvres sur les siennes, la place sur ses genoux. Et il lui en sera reconnaissant, même. Infiniment reconnaissant. Il sentira le soulagement gonfler son torse, le bonheur l'inonder, ses muscles fondre pour se laisser aller contre ceux de son amour retrouvé. Parce qu'enfin, enfin plus de colère plate, enfin plus de rire, et juste les mots qu'il crève d'envie d'entendre. Enfin, alors il prendra tout, tout ce qu'on lui donne, de peur qu'on ne lui arrache brusquement ce bonheur récupéré.

Il acceptera, fermera sa gueule après deux pauvres remarques pour la forme qu'Axel contrera sans mal. A quoi bon s'entêter ? Axel a toujours réponse à tout, et il fait tellement d'efforts pour lui, hein ? Quand même, il ne va pas se plaindre.

Il inspire encore. Son souffle se calme. Il avale une grande goulée d'air, sans pleurer, cette fois. Sans trembler. Ses poumons se gonflent, ses doigts se rejoignent sur son téléphone abandonné là.

Peut-être, peut-être que s'il fait attention, vraiment, s'il se plie au moindre signe de contrariété, s'il laisse tout couler, s'il fait des efforts, lui aussi, il évitera les prochains pièges. Ranger les crocs, obtempérer la tête baissée quand l'autre parle, sourire à Saïx quand il le jauge du regard. Même si ça sonne affreusement faux. Il faudra qu'il trouve enfin un travail aussi, qu'il gagne sa vie lui-même. Qu'il se remette à chercher, surtout. Il faudra ...

Vanitas pose sa tête sur ses genoux.

S'il joue le parfait petit chien, peut-être qu'Axel ne s'énervera plus. Fini, les soirées explosives. Fini la peur, la colère. S'il obéit docilement.

Il regarde ses doigts pleins de morsures, les profondes marques qu'il a dessinées partout sur sa peau, le sang qui a roulé des peaux rongées, ses ongles minuscules, les griffures sur ses bras, la peau arrachée par endroit, de minuscules flocons blancs. Il a mal, un peu. Mais ça n'a pas saigné. Ça n'a pas saigné, alors c'est pas grave. Tant qu'il se sent mieux.

S'il joue le parfait petit chien, il ne se sentira plus jamais aussi mal.

Mais il ne veut pas de cette vie-là.

Il débloque son téléphone. Scrute sa liste d'appels. Les trois tentatives ratées de Demyx auxquelles il n'a pas répondu, indiquées en rouge. Il pourrait le rappeler, là. Entendre sa voix, lui demander comment ça va. L'écouter parler de crush et de musique, à essayer de jouer un morceau au téléphone parce que "J'te jure, ça fait une semaine que je m'entraine dessus, et j'suis sûr que ça te plairait en plus. T'aimais bien Scorpion, non ?" Il pourrait parler, juste parler, au lieu d'attendre dans cette chambre, que ce soit enfin acceptable de sortir.

Et Naminé. Elle en a pour combien de temps encore, avant de sortir de son école d'art ? Est-ce qu'elle a déjà fini ? Il ne sait même pas. Un bref coup d'œil sur son Insta, il peut voir les derniers dessins qu'elle a postés. Un moment qu'il n'avait pas vérifié, et il aime ces traits, ces couleurs, ce monde qu'elle a trouvé et qu'elle partage. Il voit des mentions de travaux de cours, des dessins qui sortent de sa zone de confort. Quelques ratés, dont elle ne tire aucune honte. Elle n'a jamais eu peur de taper au dehors de ses limites, et c'est ce qu'il a toujours aimé, chez elle. Sous ses airs calmes, cette volonté de fer, et ce besoin de progresser, proche de cet esprit compétitif qui animait Riku. Il voulait dépasser les autres, et elle voulait se dépasser elle-même. Ils en parlaient, parfois à deux heures du matin, calés à trois sur un balcon entre deux verres de vin achetés dans un supermarché peu scrupuleux.

Elle ne lui a pas envoyé de message depuis des mois. Plus, peut-être. Un an ? Il vérifie. Un an et demi. Putain. Le coup. Un an et demi, sans rien échanger. Elle a fait sa vie, maintenant. Sans lui. Comme il a fait la sienne sans elle. Axel a raison, peut-être. Elle se passera de lui.

Mais lui, là, il n'a pas envie de se passer d'elle. Pourtant… l'appeler maintenant, après tout ce temps, se pointer comme une fleur alors que c'est lui, à n'en pas douter, qui a zappé son dernier texto? Non. Bien sûr que non.

Hayner ? Il ne veut même pas. Il va s'énerver contre lui chaque fois qu'il ouvrira sa gueule, prêt à claquer sa mâchoire pour mordre. Il ne supportera pas les piques, et il le blessera profondément en retour. Hay n'a jamais été le genre d'ami auprès duquel il pouvait se confier. Plus un bon pote avec qui partager une bière.

Riku ? Un ex. Axel va tiquer. Rappeler un vieil amour de lycée qu'il a lui-même largué ? "Pourquoi ? Tu lui parlais encore ? Il s'est quand même grave accroché à toi après la rupture, non ? T'es sûr que c'est une bonne idée ? Il va se faire des idées. Avoue, ça te plait de savoir qu'il te court après ? Ça t'amuse ? T'as encore envie de te le taper ? Tu comprends pourquoi je regarde tes messages, maintenant ? On peut jamais te faire confiance."

Non. Mauvais calcul.

Ventus, il n'est même pas sûr que son numéro soit le bon.

Et le reste. Le reste, il ne veut pas en entendre parler.

Il repose le téléphone. Il n'a personne à contacter. Il ne saurait pas quoi dire, de toute façon. "Salut, ça va ? Moi ? Non, pas trop, en fait. Ahah. Bye." Pitoyable.

11h 12. Il doit sortir. Il ne peut pas rester enfermé ici toute la journée.

Son regard se pose sur l'armoire coulissante, toujours entrouverte. Elle ferme mal. D'après Axel, c'est parce qu'il n'arrête pas de la claquer, et qu'il a dû péter un truc. Peut-être. Depuis le temps qu'il la fait glisser, Vanitas n'y pense plus. Ce serait bien son genre, après tout.

Dedans, il aperçoit la valise qui dépasse. Il l'a remplie une première fois, avant que le rouquin ne débarque dans sa chambre. Une deuxième, alors qu'il était au boulot. Il est arrivé dans le couloir, et il a fait demi tour de lui-même, conscient qu'il n'avait nulle part où aller. Sortir, oui, et après ? Errer dans les rues, faire la manche ? Parfait. Comme ça, il aura définitivement donné raison à ses parents. Une pauvre petite merde incapable de mener une vie acceptable. Raté, et son avenir professionnel, et ses relations amoureuses. Il est retourné dans sa chambre et il a tout rangé en priant pour qu'Axel ne remarque rien. Toute la soirée, il a guetté le moment où l'allumé allait se pointer, une preuve oubliée dans la main, en lui réclamant des explications. Il a serré les dents. Mais ça n'est jamais arrivé.

Pourtant, il ne peut pas rester là. Jamais la situation ne s'arrangera. Il a essayé, encore et encore, désespérément, de régler le manque de communication entre eux. Il a tout donné pour lui faire comprendre, lui montrer l'étaux autour de son cou. Et, chaque fois, Axel a habilement retourné la conversation à son avantage. A chaque fois, la blessure s'est creusée. Il n'est pas dupe, c'est sans espoir. Il a perdu, c'est un fait. Et il perdra encore et encore. Il perdra, parce qu'il marche tous les jours sur un terrain piégé qui menace de lui péter à la gueule. Un champ de mines. Axel est un champ de mines, et on ne peut pas gagner contre ce genre d'adversaire.

Un adversaire. Axel est un adversaire. Son mec est un adversaire.

Il rit pitoyablement, ses bras croisés autour de son ventre.

Il se bat contre son petit ami. C'est inconcevable. Et pourtant, tous les jours, il esquive les piques, encaisse les coups, se plie et s'aplatit, alors que le renard n'a jamais levé la main sur lui. Pas de bleus. Que des mots. Mais Vanitas peut jurer que la douleur qui lui broie le cœur n'existe pas que dans sa tête. C'est physique. Il a mal. Il étouffe.

Il ne peut pas partir, puisqu'il ne saurait même pas où aller. Mais rester ? Non. Impossible. Parce qu'il regarde par la fenêtre, là, et il pense sérieusement qu'en terminant quatre étages plus bas, il en aura fini avec tout ça. En plus, avec un peu de chance, l'autre s'en voudra. C'est peut-être ça qu'il lui faut ? Un cadavre entre les bras, pour réaliser qu'il est en train de le briser. Le corps de son gars. Disloqué. Du sang partout. Un appartement vide, et la fenêtre entrouverte. Est-ce comprendrait enfin ? Est-ce qu'il aurait mal ? Mal comme Van a mal maintenant ?

Ça en vaudrait presque le coup.

Vanitas s'approche, pose sa main contre le verre froid de la vitre que le soleil n'a pas encore touchée. Il regarde plus bas. Ce ne serait pas facile, non. La vue du vide lui tord le ventre, il a la trouille juste de s'imaginer tourner la poignée. Il aurait mal, peut-être atrocement mal. Il ne sait pas ce que ça fait, de tomber de cette hauteur. Ça suffit pour mourir ? Il imagine ses os brisés pointant hors de sa chair massacrée, le mélange de cervelle et de sang autour d'un visage méconnaissable, les hurlements.

Et la vie qui s'arrête, brusquement, comme il cesse d'exister. Plus rien.

Il ne veut pas. Il ne veut pas arrêter d'exister.

Il sent ses yeux s'humidifier encore. Sa voix rire, trembler, sangloter. Le poids qui revient. Ses mains fébriles, son corps nauséeux. Axel est là, tout près. Axel est toujours là, d'une manière ou d'une autre. Il va devoir sortir. Le regarder. L'affronter. Et attendre, attendre encore, la peur au creux des paumes, jusqu'à ce que ça pète une nouvelle fois.

Van se laisse glisser contre le mur.

Il va devenir dingue.

xoxoxox

J 365

Vanitas devrait décrocher. Si Hayner l'appelle, c'est bien qu'il y a une raison. Il pourrait, par exemple, réaliser qu'il a zappé son anniversaire, et lui passer un coup de fil pour se confondre en excuses. Lui proposer un ciné. Un ciné gratuit qu'il ne paierait même pas, puisqu'il aurait juste à le faire passer en douce dans la salle. Il pousserait peut-être le bouchon jusqu'à lui offrir la conso, devant l'air pincé que le noiraud prendrait. Un regard dédaigneux pointé vers le frigo, sa main qui glisse près des bacs de pop corn, et voilà. Tout en subtilité. Ça vaudrait presque le coup.

Mais la vérité, c'est que Van n'a envie ni d'aller au cinéma, ni de revoir Hayner.

Là, il pense plutôt à l'exposition de Naminé qu'il a définitivement ratée, et qu'il n'aura plus jamais l'occasion de voir. Il s'en veut. Oh, elle ne lui a même pas demandé de venir. Il a appris la nouvelle de la bouche de Larxene, la gribouilleuse ne sait sans doute pas qu'il était au courant. Elle lui en a vaguement parlé avant, sans lui donner les dates. Mais c'est sa meilleure amie. Elle était là, quand il a eu besoin d'aide. Elle lui a ouvert sa porte sans poser de questions, et elle lui a offert la sécurité qui lui manquait depuis des années. Mais ce projet qui comptait pour elle, il n'a pas daigné bouger pour le voir.

D'un autre côté, si elle ne l'a pas explicitement invité, c'est peut-être qu'elle ne voulait pas, au fond, de sa présence là-bas. Qu'elle sent aussi ce mur invisible qui gêne quand ils se retrouvent.

Depuis très exactement un an.

Un an.

365 jours.

Il déglutit.

Il sait que ce qu'il a fait, couper doucement les ponts après avoir saisi la main tendue qu'elle lui offrait, c'est bas. Il a pris ce qui l'intéressait, puis il s'est barré. Aussitôt arrivé, aussitôt oublié. Mais il n'arrive pas à faire autrement. Depuis qu'il a remis les pieds ici, tout ce qui touche à sa vie d'avant le met mal à l'aise. Ces anciennes relations sont inconfortables, comme une chemise usée qui a rétrécie. Peu importe combien il l'aime, il ne pourra plus la mettre. Avec ces vieux amis, c'est la même. Qu'on lui propose de voir Larxene, et il saura dégager deux heures dans sa journée. Mais Riku ? Il grimace. Naminé, si douce qu'elle soit, tendre et patiente, ne l'a jamais apaisé comme Demyx sait le faire en deux mots. Et il supporte plus facilement l'excitation constate de Yuyu que celle d'Hayner. Quelle différence entre eux, pourtant ?

Il se laisse tomber sur son lit.

Patiemment, il s'est détaché des gens qu'il venait de retrouver. Comme il les a laissés, une première fois en partant avec Axel. Mais la première rupture, au moins, ne dépendait pas de lui.

Les souvenirs qu'il garde d'eux n'en sont pas moins agréables. Il garde en mémoire les heures qu'il a passées à squatter la cours en compagnie de Nami, les larmes qu'elle a versées sur son épaule et les confidences sur l'oreiller qu'ils ont pu partager, découvrant tour à tour l'amour, l'angoisse face à l'avenir, la dure réalité des relations et le sexe. Le sexe, justement qu'il a appris avec Riku. Il se souvient de l'excitation brûlante, de l'impatience, de la peur des bruits de pas dans le couloir et des rires tout bas. Des baisers, des murmures, de la douleur, des gémissements, de la maladresse et du plaisir. Et les courses dans les couloirs avec Hay'. Les répliques acerbes crachées devant Seifer, le regard fier, les poings serrés prêt à en découdre si besoin. Leurs sales tours de petits cons impétueux.

Les douleurs d'adolescents qu'ils ont partagées, il n'oublie pas. Ni les incertitudes, ni ces nuits sans espoir. Le soleil qui semblait ne jamais vouloir se lever. Les larmes, des jours trop longs. Le mal-être qu'ils ne pouvaient pas exprimer, que le temps a dissipé. Mais qui revient, parfois, comme un vieil ami.

Il n'oublie pas, non. Il emporte avec lui, dans cette nouvelle vie, tous ses souvenirs.

Mais avec eux, ce ne sera plus jamais pareil. Ce se sera plus jamais.

"C'est presque prêt !"

La voix de Demyx lui parvient depuis la cuisine, pleine d'énergie. Il sourit vaguement en l'entendant, s'étire, puis se rassoit au bord du lit. Non, il ne rappellera pas Hayner. Et ce n'est pas plus mal. On a connu plus poli, certes. Mais il ne compte pas se forcer à maintenir des liens factices qui l'épuisent plus qu'ils ne lui apportent. Pour les autres, il verra. Il a envie de revoir Naminé, de lui expliquer. Il sait qu'il n'arrivera jamais à lui parler de tout ce qui s'est passé. Mais s'il doit défaire ce nœud qui les a longtemps liés, il veut au moins lui donner un semblant d'explication. Ce sera plus facile à faire avec elle qu'avec Riku. Parce qu'il sait qu'elle comprendra, et qu'elle acceptera.

Tout ce qu'il peut faire, pour l'instant, c'est nourrir les relations qu'il a réussi à nouer cette année. Alors il se lève, il pose son téléphone sur sa table de chevet, près du tiroir à préservatifs, et il marche nonchalamment jusqu'à la cuisine, vêtu de son jogging des jours de repos. Celui sans poche, avec un trou à l'arrière du genoux.

"Tu prépares quoi ?

- J'sais pas. J'ai mis des tomates et des aubergines frites au four pour voir ce que ça donne.

- Ensemble ?

- Ouais. Genre, comme un gratin d'aubergines mais sans le fromage.

- Y en a au frigo, si tu veux.

- J'sais."

Pour autant, il ne va pas le chercher. Van se laisse tomber dans une chaise en haussant les épaules, alors que Dem reste planté devant le four, alléché par la délicieuse odeur d'ail qui s'élève. Il voit comme ses yeux brillent. La faim les illumine.

"J'aurai dû rajouter des oignons.

- La prochaine fois.

- Ouais."

Oubliant aussitôt l'idée, le guitariste s'éloigne du four pour s'approcher de son petit ami. Il passe ses bras autour de lui en s'armant d'un sourire de chat. Pose son menton sur sa tête pleine d'épis, l'air contenté, les yeux à demi-ouverts.

"J't'aime.

- Je sais."

Il pouffe. Vanitas répond toujours comme ça, quand il lui fait un compliment. Je sais. Encore heureux. Evidemment. T'en doutais ? Face à certains, c'est de l'arrogance pure, et il ne s'en cache pas. Mais avec d'autres, c'est une barrière. Une défense érigée pour cacher son désarroi. Demyx l'a compris. Il s'amuse de le voir perdu, mal à l'aise, incapable même de dire merci. Van le soupçonne de glisser des compliments uniquement pour le déstabiliser.

"T'as jeté un coup d'œil au fichier qu'Ienzo t'a envoyé ?

- Ouais.

- Et alors ?

- C'était chouette. Juste ça manque de contexte, j'avais du mal à visualiser l'endroit et les personnages. C'est flou.

- Ouais, j'vois. J'ai eu du mal aussi, l'moment avec la dispute, j'comprenais pas les enjeux.

- Ouais, voilà. Mais il écrit bien sinon, et l'histoire a l'air cool.

- Tu lui as dit ?

- Mm, j'ai dis que je lui ferai un retour détaillé. J'lui écriai un message plus tard."

Le gamin a ravalé son inquiétude, et il lui a filé les premiers chapitres d'une histoire tombée de sa main. D'abord, Vanitas s'est étonné de la proposition. Il se souvient, les doigts du gris s'entortillaient comme des vers maladroits. On l'entendait déglutir. Gagné par l'angoisse contagieuse du garçon, la teigne a coupé court aux explications bredouillées. Ok, il a dit. Envoie.

Il a commencé à lire, la tension dans le ventre, avec cette impression gênante de fouiller dans sa tête et dans son cœur. Conscient de toucher ce qu'il existe de plus intime pour Ienzo. Son travail. Il a été agréablement surpris. A vrai dire, il s'attendait à un récit plus cliché, où pendouilleraint les fils blancs qu'il n'aurait qu'à tirer pour faire s'effondrer l'intrigue. Mais non. Pas que l'histoire soit exempte de tout défaut, mais le résultat s'est révélé bien plus intéressant que ce qu'il avait imaginé.

"Ce serait chouette. Hésite pas à y aller, il craint pas la critique.

- J'comptais pas m'retenir."

Il entend le souffle de l'autre près de son oreille, comme un rire qui n'a pas eu le temps de passer sa bouche. Sa voix qui se pose près du lobe quand il parle. Ses dents qui s'en saisissent. Une langue taquine qui joue.

"Mm. On doit manger, là, non ?

- Oui, pourquoi ?

- J'sais pas, t'as pas l'impression de m'allumer ?

- Moi ?

- Nan, le pape.

- Wow, François 1er est gay, première nouvelle."

Au tour de Van de rire. Il s'appuie sur la table devant lui, son visage caché dans ses mains. Sérieusement. Il sort avec ce gars. Et il rit à ses blagues.

"Bol ou assiette ?

- Bol."

Le musicien s'éloigne pour aller attraper les fameux récipients, avant de les poser sur la table, puis il sort le plat du four. Une odeur particulièrement agréable s'en échappe, ravit d'avance ses papilles et son palais. Apparemment, l'expérience est une réussite. Il voit d'ici le jus goûteux où trempent les légumes, une promesse de saveur estivale.

"Alors ?

- Ça a l'air comestible." Dem affirme, avant de planter une fourchette dans un morceau d'aubergine.

Il la soulève, souffle dessus, mord, couine après d'être brûlé la langue et repose immédiatement la responsable dans son assiette. Evidemment.

"T'es sérieux ?

- Ch'est chaud !

- Nan, jure ?

- Promis."

Il ricane, alors que l'autre va se servir un verre d'eau. Puis s'en suit un repas silencieux, animé par les bruits de couverts. En effet, c'est bon. Pas le temps de parler, ils discuteront quand il ne restera plus rien du gratin.

A peine Dem a-t-il terminé sa part que Madonna les gratifie de sa voix. Comme tous les jours, à la même heure. Aussitôt, le musicien file et va fouiller dans son sac. Sous l'oeil amusé d'un noiraud qui s'approche pour couper la sonnerie du téléphone. L'écran s'assombrit. Ne reste, sur un fond Gravity Falls, que l'heure et la date affichées en blanc.

Vanitas s'arrête.

Un an, c'est vrai. Déjà ?

Un an qu'il s'est barré, qu'il a fermé sa valise pour filer loin d'ici, effacer tous ces problèmes qui lui bouffaient le cerveau. Un an qu'il est monté dans ce train après avoir attendu deux heures sur le quai de la gare, persuadé qu'Axel allait le rattraper. Il se rappelle du voyage, si long, et du paysage qui défilait. Du nuage mou qui le portait, son corps flottant, absent. De l'angoisse évasive, comme un poison tout doux dans ses veines, de son téléphone qu'il surveillait. Et si Axel sortait du boulot plus tôt ? S'il trouvait l'appartement vide ?

Il se revoit, enfin arrivé. Les deux pieds figés sur le sol d'une ville familière, avec sa seule valise et son sac à dos. Envoyant un texto à Naminé, qu'il avait déjà appelée sur le trajet. Se pointant devant chez elle, les cheveux humides. La faute à la bruine qui l'avait accompagné le long des rues.

Il se rappelle de son réveil, le lendemain. De la réalité en plein dans sa gueule. Et du manque d'Axel. Les textos qu'il ignorait.

Un an.

"Eh, ça va ?"

Dem pose une main curieuse sur son épaule alors que le corbeau fixe le vide, sa fourchette à moitié plantée dans une tomate cuite. Brusquement sorti de ses pensées, il secoue la tête.

"Ouais, t'inquiète.

- Et en vrai ?"

Le problème, avec Demyx, c'est qu'il cerne les gens efficacement. Il sait traduire les soupirs, les sautes d'humeur et les absences. Depuis qu'ils sont ensemble, Van ne peut plus se cacher. Il se sent comme un livre ouvert, pire, une simple feuille, dont un regard suffirait à la déchiffrer entièrement. Et les yeux attentifs du punk se perdent trop souvent sur lui.

Il voudrait se planquer. Grogner un bon coup pour lui faire détourner les yeux. Garder loin cet amas de pensées poisseuses dans lesquelles il s'empêtre encore, parfois. Ce mal-être honteux.

Et, en même temps, il voudrait que Dem comprennent. Qu'il découvre tout, chaque ligne de l'histoire, sans avoir à la raconter.

"J'pensais à Axel.

- Oh? T'as eu d'ses nouvelles ?

- Nan."

Il sent les doigts descendre le long de son bras comme sur un toboggan. Son regard de lumière bleue cherche sur son visage une réponse plus profonde que celle qu'il lui a donnée.

"Juste, ça fait un an pile qu'on s'est séparés."

Qu'il s'est enfuit.

"Ça fait bizarre.

- Ouais, j'imagine."

Il passe son bras autour de lui pour attraper sa main libre, et Van se laisse naturellement aller contre son corps. Sa tête se loge sur son épaule. Il ferme les yeux, une seconde, plus d'une seconde.

Ici, il n'y a pas de danger. Il sait que Demyx ne va pas s'énerver soudainement, lui cracher au visage toute sa bile acide pour une histoire de mauvais caractère ou un bol mal lavé. S'il doit lui faire un reproche, il le lâche franchement, dans un calme dont le teigneux lui est amplement reconnaissant. Et quand il s'énerve - jamais sur lui, jusqu'à présent - il le fait sans cette froideur douce, ce rire déchirant, cette voix mielleuse qui lui colle tout ensemble les tripes et les poumons. Il dit ce qu'il pense, ce qu'il ressent, sincèrement. Mais sans blesser.

"Van ?

- Ouais ?

- Je peux te poser une question ?" il noue ses doigts aux siens. "Une question indiscrète ? T'es pas obligé d'y répondre, si tu veux pas.

- Vas-y."

Assez indiscrète pour qu'il hésite, la question. Il joue à la fourmi avec son index et son majeur, les balade le long de la table comme un petit bonhomme qui se promène. Un instant, Van se revoit gamin, à courir après la main de son père qui s'approchait de son repas comme une grosse araignée. Elle lui volait sa cuillère, et il lui tapait dessus avec sa serviette.

"Axel t'as déjà frappé ?"

Frappé. Il laisse échapper un souffle, un rire méprisant avorté, qui lui secoue à peine le torse. Jamais, jamais Axel n'a levé la main sur lui. Il les a toujours gardé le long du corps, ses précieuses paluches arachnéennes. Non, la douleur qui le rongeait grandissait toujours à l'intérieur de lui.

Et, pourtant, il s'est souvent dit qu'il aurait préféré se manger une bonne beigne plutôt que d'entendre encore et encore l'allumé lui répéter les mêmes phrases. Un coup, au moins, c'est vite fait. Un bleu, on en parle plus. Il ne serait même pas allé chez le médecin. Mais ces mots, putain. Ces mots. Il avait envie de vomir, de hurler. Il s'enfonçait les ongles dans la paume, dans le bras. Pour peu, des coups, il s'en serait lui-même collés, pourvu que ça fasse moins mal dedans.

"Nan."

Il aurait voulu crever, pour ne plus l'entendre. Mourir dans l'instant. Ne plus jamais se laisser envahir par la peur qui lui glaçait le sang, quand il sentait les larmes sur ses joues, terré dans sa chambre. Quand les bruits des pas d'Axel s'approchaient de sa porte. Pas encore, il implorait. Pas encore, par pitié, pas encore.

Il inspire.

"Et il s'est est déjà pris à toi autrement ? Genre verbalement ?

- Oui."

Il ne relève pas la tête, mais il sent que l'autre hoche la sienne, imperturbable. L'oreille tendue, il guette. Un couinement apitoyé, une déglutition difficile. Il attend, autour de lui, l'étreinte peinée, imagine l'expression trop franche qui se déchire sur le visage du saltimbanque. Mais rien. Juste un silence, et sa main qui caresse patiemment la sienne. Il se redresse, glisse un coup d'oeil vers lui. Pas de surprise sur la trogne affectueuse.

Il inspire.

"Sa manière de parler ..." il secoue la tête. "C'est, genre, impossible de mener un débat avec lui. Ou de lui faire comprendre qu'il se plante.

- Il refuse de reconnaître qu'il a tort ?

- Pas exactement. 'fin si, mais c'est plus…"

Comment le dire avec des mots ?

"Il débat pas. Il te retourne la tête."

Impossible de l'affronter. Il a essayé, désespérément. De toutes ses forces. Et il y a perdu ses crocs, ses griffes, sa verve. Sa raison filait au vent, comme un tas de sable entre ses doigts, et plus il se démenait pour la ramener, plus elle lui échappait.

Il ne sait pas comment raconter ça. Comment dire qu'Axel le rendait profondément malheureux. Surtout, comment lui expliquer qu'il y prenait plaisir. Il l'a compris avec le recul, l'expérience, les recherches. Mais juste de le formuler dans sa tête, il pense exagérer. Il rirait presque du pauvre petit rôle de victime qu'il se donne.

Mais il sent que Demyx le regarde en acquiesçant, sérieux. Il attend la suite de l'histoire.

Un an.

Il est peut-être temps de parler. D'essayer.


Voilà !

Un des passages que j'avais le plus envie d'écrire aussi. Je ne savais pas quand ça viendrait, et la discussion s'est imposée d'elle-même à l'écriture. On sent doucement la fin qui arrive. Encore quatre chapitres, et cette histoire sera terminée !

D'ailleurs, elle vient de dépasser les 200k mots posés ! C'est clairement mon record. Je suis joie.

A la semaine prochaine !