Hey !
Quatrième chapitre en partant de la fin. Ça veut dire que mi Décembre, vous aurez enfin la dernière partie de cette histoire. Bien. L'émotion monte.
On arrive au moment où tout ce qui doit être conclu se conclut ! C'est fou comme c'est passé vite, quand même. J'espère que cette partie vous plaira ! (Oh, et pour celleux qui suivraient le recueil Du sable entre les doigts, la première partie du chapitre correspond au troisième OS, celui du point de vue de Roxas.)
Merci à Ima et Mijoqui pour leur review, et à Yu pour la correction !
Bonne lecture !
C'est un petit blond aux yeux bleus, à peine plus haut qu'un collégien, coiffé d'une broussaille mal arrangée qui lui rappelle Ventus. Sauf que Ventus est encore plus petit, que sa tignasse est plus terne, que son regard tire sur le gris, et qu'il sourit contre vents et marées. Il se balade joyeusement d'un jour à l'autre plein d'une énergie solaire. Sous ses sourires de chérubin, il a la perfidie des gamins malicieux prêts à jouer un mauvais tour. Il saute à pied joint dans les conversations, se lie comme il respire. Ses yeux s'allument d'une lumière émerveillée pour chaque surprise qui fait son quotidien.
Alors que ce garçon, là, il regarde le monde comme un grand serpent prêt à l'avaler. Il s'approche prudemment de la table qui leur sert de buffet. Tend une main hésitante, suspendue au-dessus des plats. Avance, recule, avance. Finalement, il attrape un amuse-gueule qu'il observe, le retourne, puis il le porte à sa bouche, le mord, l'avale entièrement. Observe les autres convives avant d'en reprendre un, comme s'il attendait une permission. Il se serre à boire, mais jamais d'alcool. Au bout d'un moment, un type qu'il ne connaît pas vient le rejoindre, et ils se font la bise. Il essaie de lui enlever sa veste, mais le garçon refuse, mal à l'aise. L'autre insiste. Il pose ses mains sur le col du vêtement, et tire pour le faire descendre. Le blondin baisse les yeux. Abandonne.
Quoi que les manches de son tee-shirt tombent jusqu'à mi-bras, Vanitas peut voir les centaines de cicatrices blanches qui habillent sa peau. Un spectacle morbide. Les plus sombres, rosées comme le vin, se mêlent aux vieilles lignes blanches. C'est boursouflé. Droit, toujours. Les restes d'une coupure nette.
"Roxas ?"
La voix d'Axel, qui surgit derrière lui, fait sursauter le corbeau. Il se retourne. Roxas, donc. C'est bien lui. L'ex de son mec. Par réflexe, et bien qu'il sache toute l'opinion que le renard a sur ce petit bonhomme, il se cale contre son gars. Le message est clair. Axel est pris. Pas touche.
Mais quand il cherche son regard, soucieux d'appuyer le message, son énergie s'évapore. A peine ils s'observent, leurs iris s'effleurent. Mais ça suffit pour le faire tituber, penché sur cet abysse méfiant. Un océan de fin du monde, éteint, sombre, qui surplombe deux cernes sur un visage trop pâle. Il n'est pas fatigué, non, il est la fatigue même.
Apparemment, la médecine, ça ne lui réussit pas.
L'interpellé les fixe, se fige. Au milieu de la fête, il ne voit plus qu'eux, plus que ce grand rouquin, et cette petite tâche noire dans ses bras. Axel ajoute quelque chose, encore, lui fait signe de venir pour le saluer comme un ami de longue date. Mais l'oiseau se crispe, serre son verre et s'éloigne sans rien dire.
L'ami qui tient toujours sa veste jette un regard acide vers l'épouvantail.
"Wow. J'crois qu'il t'aime plus, là.
- Ouais, je crois aussi."
Axel hausse les épaules. Il enlace Vanitas, offre un sourire plein d'idées si peu sages, alors qu'il se penche sur son oreille.
"Je t'avais dit. Il est un peu spécial.
- Ouais enfin là, on dirait qu'y va sauter par la fenêtre en plein milieu de la fête.
- Ben si t'entends un gros baf et des gens qui hurlent dehors, tu sauras d'où ça vient."
Il rit de sa blague morbide, puis porte son verre à ses lèvres pour avaler sa bière alors que le noiraud grimace. Quoi qu'il soit toujours le premier à brandir son humour noir, amusé des minois choqués qui l'entourent, la réponse d'Axel le dérange. Même pour lui, c'est violent.
C'est une plaisanterie, pourtant. Juste une plaisanterie.
"Bon, c'est mou là. Ils veulent pas passer un truc qui bouge, qu'on puisse danser ?" l'allumé râle.
"Va leur proposer.
- La flemme.
- Genre, tu veux danser mais t'as la flemme de dire deux mots au gars qui gère la musique ?
- Je sais même pas où il est."
Van soupire, se bouge lui-même, mais se sent tiré vers l'arrière alors que son mec plaque sa bouche sur la sienne. Jolie surprise. Il lui rend le baiser au bout de bière brune. Mais donne quand même un coup de croc sur la lèvre humide, pour le faire lâcher.
"Eh !"
Il laisse voir ses jolies dents blanches, révélées sur un rictus moqueur. Puis il file, slalome entre les invités de la soirée, et il va trouver le DJ qui s'occupe de la musique. Personne à l'ordinateur. Ah, apparemment, c'est une playlist Deezer qui tourne toute seule. Il va régler le problème. Allez. Niagara. Ça, ça devrait plaire à Axel.
xoxoxox
J 376
La nuit est tombée si vite, il n'a même pas réalisé. Déjà, son long rideau recouvre la chambre, le noir sort de sous les meubles pour s'étendre sur le parquet. Le bruit s'amenuise. Ne reste que quelques rires qui parcourent les rues, des gens qui passent dans le coin pour rejoindre un bar familier. De vagues conversations qu'il ne peut pas comprendre, d'ici. C'est jeudi. Soirées étudiantes. Les loupiots tout juste sortis du lycée viennent se pinter, pour oublier les partiels qui approchent. La fin de l'année, les rattrapages, les concours. Il faut bien faire couler l'alcool, pour oublier le stress.
C'est sûrement pour ça qu'Ienzo les a invités, ce soir. Boire un coup avant que l'angoisse annuelle ne vienne les choper par la peau du cou, sa prise raffermie jusqu'au mois de juin.
"Bon, j'vais pas traîner, j'ai un cours d'main matin, faut que j'y sois pour 9h."
C'est sur cette dernière phrase que Demyx les abandonne, déjà bien imbibé. Il s'enquille un grand verre d'eau, enfile ses chaussures. Et le voilà disparu. Vanitas se retrouve tout seul avec le gamin. Enfin, avec le gamin, la fatigue d'une semaine de boulot passée à faire frire des frites, et une bouteille de bière qui lui fait de l'œil.
"Tu peux rester dormir, si tu veux." Ienzo propose, depuis l'autre bout du studio.
"Nan, j'ai encore des métros jusqu'à 3h, ça va.
- Comme tu voudras."
Une sonnerie retentit, et l'hôte se ramène avec une pizza surgelée qui trainait au congélo, et qu'il a gracieusement découpée. Il accompagne le tout d'un morceau de sopalin bienvenu qu'il tend à Van alors qu'il se redresse. Quoi que le sol ne soit pas si inconfortable, il n'a pas encore assez bu pour dormir dessus. Et sa contemplation du plafond commence à l'ennuyer. C'était plus intéressant il y a une demi-heure, après avoir tiré sur le joint de Dem.
"Merci."
Il attrape un bout du repas, contemple la quantité astronomique de fromage sans la moindre trace de lardons, et il se demande si Yuyu n'a pas fait un nouvel adepte. A moins qu'il ne préfère simplement les pizzas fromagères. L'idée se tient.
"T'as réfléchi pour tes masters, du coup ?
- J'ai fait une liste.
- Et tu vas partir en quoi ?
- J'hésite encore."
Il laisse à Ienzo le temps de s'asseoir près de lui. Le môme installe son ordinateur sur ses cuisses. Un portable qui a déjà de nombreuses années derrière lui, vu la gueule de la machine. Il chasse la poussière qui gêne sur l'écran, puis tape vite fait le nom du film qu'ils ont prévu de regarder. La grande aventure Lego. Sa mission remplie, il chope lui aussi un morceau de pizza qu'il découpe d'un coup de dent. La sauce perdue au coin de ses lèvres lui fait un sourire sale.
"Y a un master édition à la fac, et des licences pro qui ont l'air cools.
- Tu vas les tenter ?
- J'ai déposé les dossiers, j'attends de voir si on me répond.
- D'acc."
Il part pour une quatrième année d'étude. Le fou.
"Tu veux bosser dans l'édition ?"
Le lettreux hausse les épaules, se racle la gorge et s'installe contre Van, le cul sur un coussin qui traîne. Il dévore sa part en deux temps trois mouvements. Il n'en reste bientôt que la bordure qu'il trempe dans un bol de sauce aigre douce.
"Y a des masters d'écriture aussi, un peu partout en France.
- Tu vas les tenter ?
- Je pense. J'ai regardé les cours proposés, ça a l'air intéressant
- Mais t'as des débouchée avec ça ?
- Oui. C'est l'écriture au sens large, pas juste les romans. Ça touche aussi aux scénarios et au théâtre, par exemple.
- J'vois."
L'évocation de masters hors de la ville lui déplaît. Il n'a pas son mot à dire, bien sûr. Mais ça tire à l'intérieur. Un an qu'il vit ici, et entre Ienzo et Larxene qui pense à partir pour un potentiel doctorat sur Lyon, il voit déjà s'étioler les relations qu'il a réussi à nouer. Son quotidien confortable menace de changer. Il n'aime pas ça.
Néanmoins, il sait comme ça compte pour le lettreux. L'application qu'il accorde à ses écrits, le sérieux qui le prend quand le sujet revient. Il accepte tout, compliments, critiques, les dents serrées, l'ego prêt à en découdre. C'est admirable, l'énergie qu'il jette là-dedans. Et tout secret qu'il est, ce grand gosse, Van ne l'a jamais vu aussi dévoué que quand il lui parle de ses projets. Des idées qui colorent sa tête, et qu'il assemble dans ses carnets, ou dans les notes qui trainent sur son téléphone. Alors, s'il faut qu'il parte…
"Mais on doit écrire une nouvelle avec le dossier, et j'ai pas d'idée.
- T'as jusqu'à quand pour le faire ?
- Mi mai.
- Et c'est une nouvelle longue comment ?
- Pas plus de trois pages.
- Bah, t'as l'temps, te stresses pas."
Le nébuleux hausse les épaules contre lui. Il s'empare d'une nouvelle part de pizza, alors que Van cède enfin à cette bière qui l'appelle. Il la partage avec l'autre, le laisse chaparder deux trois gorgées, alors que le film tourne. Silence. Enfin, ils arrivent à se concentrer.
Quand les crédits défilent, l'assiette est vide, à l'instar de la bouteille. Ils abandonnent leur nid improvisé pour se caler sur un matelas plus confortable, où les attend une couette fraîche et moelleuse. 2h 18 Vanitas sait déjà qu'il aura la flemme de rentrer chez lui. Et puis, le lit d'Ienzo est assez grand pour deux, sans compter le pouf dans un coin qui peut faire office de pieu rudimentaire, pour les fins de soirées difficiles.
"Tu vas manquer le dernier métro." le gris fait remarquer.
- Zut."
Il s'étire longuement, attrape son téléphone, mais ne bouge pas pour autant. Le message, faute d'être subtile, a le mérite d'être clair. Son ami rit. La question est réglée.
"Faudra que je me lève demain par contre, pour faire mes dossiers.
- Levé, genre, vers quelle heure ?
- J'ai un réveil pour 8h.
- Putain, t'es déter.
- J'ai des partiels, surtout. J'ai pas le choix.
- T'as toujours le choix, gars. Tu peux abandonner tes études du jour au lendemain et partir bosser à la caisse du Monop', si tu veux.
- Je veux pas.
- Tant pis pour toi."
Vanita ricane, regarde l'heure, le message que Demyx lui a envoyé, celui de sa mère pour les vacances de Xion, puis il se laisse tomber sur l'oreiller. C'est mou et cotonneux, comme un sac de plumes. Il ferme les yeux deux minutes. S'il pouvait dormir tous les soirs sur un lit de cette qualité… Sans doute qu'il s'y habituerait. Il cesserait d'y faire attention.
Puisqu'il n'a plus de coussin où se caler, Ienzo installe sa tête sur son ventre.
"Et Lexaeus, il a des exam' ?
- Comme tous les étudiants.
- Donc il est aussi à la fac.
- Oui, à Paul Sab', en biologie.
- Pas mal."
Toujours, ce pic de jalousie qui vient le chatouiller. Il grimace. Comme pour l'oublier, il tend la main pour caresser la tignasse du gris, sent qu'il penche la tête. Une invitation à poursuivre. Bien. C'est une déplorable consolation, mais de savoir que c'est lui, cette nuit, qui concentre l'attention d'Ienzo, ça lui plait. Il n'aime pas l'idée d'avoir perdu la place qu'il occupait à ces yeux l'été dernier. Cette admiration maladroite et ce regard fuyant lui manquent.
Il faudrait qu'il règle ses problèmes d'égo mal placé, un jour.
"Mais du coup j'ai toujours pas capté, vous êtes ensemble là ?
- Non. Pas encore."
Un rictus mauvais redresse ses lèvres. Une sorte de joie le prend. Il fixe intensément le plafond.
D'accord, il se pourrait que Demyx ait raison, quand il souligne le dialogue manquant entre eux. Cette discussion qu'ils n'ont jamais eue. Cette pièce oubliée du puzzle qui laisse un vide disgracieux. Merde.
"Z'attendez quoi ?
- Je sais pas."
Le garçon hausse les épaules, et Van peut les sentir rouler contre son flanc. Il se redresse à peine, juste pour observer sa tête, ses yeux qui se perdent vers la fenêtre encore ouverte, son regard songeur, sa main qui joue sur les draps. Est-ce qu'il hésite à prendre la sienne ? L'idée lui a-t-elle au moins traversé l'esprit ? Des fois que, il laisse la sienne trainer non loin. Juste pour le tester.
"Nous fais pas une Larxene, sérieux.
- Une Larxene ?
- Quand tu passes quinze mille ans à te mettre avec quelqu'un que tu kiffes et qui est clairement à fond sur toi."
Une expression que Yuyu et Demyx s'amusent à employer, fiers de leur trouvaille.
"Y en a assez des histoires foireuses qui trainent, là. Dis-moi que vous vous êtes déjà emballés au moins une fois."
Le garçon rit contre son ventre.
"Deux.
- Bon."
Bien. Sa jalousie vient de grimper d'un coup. Pourquoi Lexaeus, et pas lui ?
"Et vous en avez jamais parlé ?
- Si, un peu.
- Et ?"
L'iris assombri par la nuit, Ienzo redresse un regard plein d'hésitations vers son coussin vivant, avant de se tourner franchement vers lui. Il soupire, la tête compressée par les pensées qui l'encombrent. Vanitas lui reconnaît le visage de ceux qui se posent toujours trop de questions, mais qui n'en trouvent pas les réponses. La trogne des indécis. Il essaie de l'aiguiller.
"Il te plait ou pas ?
- Ouais ?
- Réponds pas comme si tu me posais une question.
- En soit, il me plait.
- Ça m'a l'air bien réciproque, quand même.
- Je sais. Il me l'a dit.
- Qu'est-ce qui coince alors ? T'as pas envie d'être avec lui ?
- C'est compliqué."
C'est compliqué. Il va lui faire le même coup que la guêpe. Le corbeau secoue la tête et la laisse tomber dans l'oreiller. Compliqué son cul, oui. Lui, il ne s'est pas posé la question avant de coucher avec Demyx. Il avait envie, il l'a fait, point. Il voulait être avec lui, alors ils se sont mis ensemble. C'est pas les situations qui sont compliquées, mais les gens qui se prennent la tête pour des conneries. On peut bien lui reprocher son impulsivité. Lui, au moins, il ne perd pas son temps pour des considérations bateaux. Il veut, il prend. C'est pas compliqué.
"Et pourquoi c'est compliqué ?
- Je sais pas si j'en ai envie."
Sérieusement ? Il a bien dû capter s'il appréciait ou non quand il l'embrassait ? Au moins un peu ?
"Eh, tu risques pas les vingt prochaines années de ta vie, là. Au pire, si ça marche pas vous vous séparez puis voilà.
- Mouais.
- Z'allez pas crever pour une relation ratée."
Il l'ébouriffe. Ferme les yeux deux minutes pour savourer les effets de l'alcool dans son sang. C'est délicieux, comme ça monte et l'enivre, comme ça tête lui semble légère, soudain. Son corps et ses jambes engourdies. Sans être ivre, il se régale de ces sensations vagues, cette impression de bonheur, un nuage qui le détache de la réalité et du matelas contre son dos. Il est juste bien.
"Tu t'prends trop la tête.
- Mais je sais pas si j'ai envie d'être avec lui, là.
- Pourquoi ? Tu serais pas bien ?
- Si.
- Alors quoi ?"
Ienzo hésite, hausse les épaules. Il souffle.
"Parce que ça voudrait dire être juste avec lui. Et je veux pas.
- Là j'te suis plus."
Juste de le voir, il sent que sa respiration change. Il inspire grand pour mieux soupirer. Oublié Larxene. Maintenant, il lui sort une réponse qui ressemble mot pour mot à celles de Dem. Enfin, le guitariste ne se fait pas de nœuds au cerveau pour rien, lui. Il prend les choses comme elles viennent. Si ça lui plaît tant mieux. Si ça l'emmerde, il passe au chapitre suivant. C'est ça qu'il aime, quand il passe du temps avec lui. Sa spontanéité. Il simplifie son monde.
Et pourtant, le cerveau buté et complexe d'Ienzo n'est pas sans charme. Ça lui fait des expressions concentrées qui l'amusent.
"J'ai l'impression que si j'accepte, je refuse tout ce qui peut venir après. Que je vais me fermer des portes.
- Et ?
- C'est pas ce dont j'ai envie.
- Bah sors pas avec."
Voilà. Simple, efficace. Il retire tout ce qu'il a pu penser ces derniers jours. Il est un excellent ami pour ce qui est de donner des conseils. Ce sont les autres qui n'y comprennent rien.
"T'es con.
- Juste franc."
Ienzo rit encore. Il se redresse, et la nuit dehors dessine des ombres profondes sur son sweat large, alors que la lumière lui fait pâlir sa peau. Quoi qu'il a toujours été un peu palot, le gars, même pour un type du sud. Un teint laiteux, qui rougit plus qu'il ne brunit quand le soleil se pointe. Ses petites mains jouent sur les draps, toutes fines, délicates, excepté leurs bouts rongés et abîmés par le stress. La peau coupée à coup de dents qui porte de minuscules blessures rouges partout autour des ongles.
Est-ce que ses doigts délicats vont changer, avec les hormones ? Il les imagine plus larges, carrés et nets, ornés de poils bruns. Des mains de bucherons au bout de ses bras. Comme un mauvais collage, bricolé à l'aide de coupures de magazines.
"Puis il y a les masters, aussi. Je veux pas commencer une relation pour partir à l'autre bout de la France dans quatre mois.
- Ça pourrait être quatre mois cools, t'sais.
- Et si ça se casse la gueule quand je pars ?
- Tant pis. Et si ça s'trouve, tu partiras même pas, Ienzo.
- Si c'est pour pleurer pendant le déménagement…
- Tu pleureras pendant le déménagement et puis tant pis, c'est la vie."
Il dit ça comme si c'était évident de simplicité, et le Ienzo secoue la tête. Sa tignasse bouge, la lumière vient glisser dessus en un millier de reflets. Vanitas se redresse pour s'adosser contre le mur au niveau de sa tête. Il le regarde, les yeux ouverts malgré la fatigue alcoolisée qui lui donne envie d'aller se blottir sous les draps. Il est beau, comme ça. Avec sa trogne de paumé de la vie, sa coupe d'emo et son physique inconstant qui a déjà commencé à bouger. Ce visage tout fin, éphémère.
L'idée le rend nostalgique. Il se demande si ces traits familiers vont lui manquer, quand ils seront devenus plus durs. Mais les changements sont si doux. Il ne les remarquera sans doute même pas. Ce sera comme quand il a passé sa propre puberté. Il va le croiser, un jour. Réaliser que son minois a durci, que ses épaules ont gonflé. Et il y sera déjà habitué.
De toute façon, il est toujours planqué derrière sa mèche.
"Quand même. J'ai pas envie d'être juste avec lui.
- Fais comme moi et Dem.
- Il aime pas l'idée." le garçon secoue la tête.
"Z'en avez parlé ?
- Oui, mais ça lui plait pas. L'idée que son copain puisse embrasser ou coucher avec d'autres personnes, ça le met mal à l'aise.
- C'est mort de chez mort ?
- Apparemment.
- Trouve quelqu'un de moins compliqué."
Dire qu'il n'y a pas si longtemps, c'est Ienzo qui pensait de la sorte. S'il en croit Demyx. Il a fait son bonhomme de chemin, le gamin.
"Tu te poses jamais de questions quand tu fais les choses ?
- Ça dépend des choses.
- Quand quelqu'un te plait. Ou quand tu penses à ton avenir et à ton boulot.
- J'me pose juste celles qu'il faut. SI je veux faire un truc, j'le fais. Si j'veux pas, je laisse.
- Et tu regrettes jamais ?"
Si. Parfois.
"Un peu. Mais tant pis, c'est pas la fin du monde."
Axel excepté.
Il sent la caboche du nébuleux sur son épaule, et il se tourne un peu pour le laisser se caler dans ses bras. Il s'étonne lui même de la simplicité avec laquelle ils agissent l'un et l'autre, le naturel de leurs échanges. Ça change de la maladresse qui les habitait, au début. Sa main se pose sur sa joue, il le regarde en silence.
Cet été. Il a l'impression que tout a bougé, depuis. Larxene, Aqua. Yuyu et Olette. Même lui et Dem. Tout va trop vite.
"Fais juste ce que tu veux."
Si possible, en excluant l'option Lexaeus.
"Et si tu te plantes, tu nous appelles et on sortira les bières.
- Mouais.
- Là, t'as envie de quoi ?
- D'arrêter de penser aux masters.
- D'acc, et après ?
- De couper les ponts avec ma mère.
- C'est déjà presque fait, ça.
- Et de t'embrasser."
Il baisse les yeux, honteux. Rate de peu le sourire de loup qui colle à la tête de Van. Ça, c'est un possibilité envisageable. Il le regarde patauger dans sa gêne, les mains posées sur ses cuisses, sa frimousse à moitié planquée sous ses tifs. En observant bien, le noiraud peut voir la repousse brune à la racine, et il se dit que sa couleur doit sacrément lui niquer la tignasse, si elle jure autant.
"Bah fais-le.
- T'es sûr ?
- Ouais."
Ienzo hésite quand même. Il le regarde, se recule un peu, entrouvre les lèvres, s'approche, et finit par se pencher sur son visage, passant sa main de l'autre côté de son bassin pour s'appuyer sur le lit. Il est timide, alors l'autre y met aussi du sien, sa main sur sa nuque, au milieu de cette touffe décolorée. C'est plutôt agréable. Et il est presque sûr que ce n'est pas l'alcool qui parle pour lui, là.
Il le revoit, des mois avant, ivre de bière et de musique, à attraper sauvagement sa bouche pour s'emparer de ce bien convoité. Il l'avait emballé sans hésitation. Jusqu'à ce que son estomac ne lui fasse payer sa consommation d'alcool. Et c'était parfait, juste parfait, parce que Van n'attendait que ça, et qu'il en aurait profité toute la soirée si le sort n'en avait pas décidé autrement.
Il se rappelle aussi de ses lèvres du désir et de la peur soudaine, la nausée, l'incompréhension. L'impossibilité d'aller plus loin, alors qu'il le sentait là, dans ses bras, qu'il bandait, qu'il avait envie. Il réalise qu'ils n'ont jamais pris le temps de s'embrasser, ces deux soirées exceptées. Ces deux ratés qui le font sourire contre sa bouche, avec le recul. Ils ont tout fait trop vite.
"Alors ?"
Ienzo ne lui répond pas, mais il appuie sa joue contre son épaule, avachi sur lui. Il baisse les yeux, les ferme, Van devine l'ombre d'un sourire qui pointe contre sa joue. Il sent sa poitrine appuyée contre son torse, réalise qu'il a viré son binder en rentrant. Il n'a pas fait attention. Enfin, avec ses vêtements larges, aussi.
"C'était bien.
- Tu vois. Quand j'te dis de pas te prendre la tête."
Et maintenant qu'il y a fait attention, il ne pense plus qu'à ça. C'est comme un énorme pec. Ça ne lui fait pas cet effet-là d'habitude. Pas avec les meufs.
Il passe un bras autour de lui pour le caler confortablement, et s'imagine glisser l'autre vers son ventre, palper la peau molle et chaude à la limite de son jogging. Passer sur ses côtes, le sentir se crisper, chatouilleux, puis revenir au centre de sa cage thoracique, tourner autour du nombril, grimper et effleurer sa poitrine. Il n'a jamais eu ce genre de fantasme, avant. Il ne saurait même pas quoi en faire, tiens, de cette masse de graisse tendre qui glisserait sous ses doigts. Mais il ne doute pas que ça ferait gémir l'autre. Et ça, ça lui plait.
Merde. Il déteste quand Demyx a raison, surtout quand ça lui donne tort. Et que ça implique ce genre de pensées.
"Pour le reste par contre, je peux pas aider.
- J'imagine.
- Mais t'as reparlé à ta mère du coup, depuis ?
- Un peu."
Son expression s'affaisse, puis reprend les couleurs de la colère. Une colère étouffée, contenue. Van comprend qu'il n'a pas envie d'en parler, alors il vire le sujet comme une mouche qui gène.
"Pour les masters, t'as un bon dossier, y en a au moins un qui te prendra, t'inquiète.
- Et si ça marche pas ?
- Tu redoubles et tu retentes.
- Non. Je veux dire, si je me plante ? Si ça me plait pas ?
- Tu trouveras autre chose. Au pire, t'es pas obligé de faire les deux années. Puis on peut bosser sans diplôme, hein.
- Si c'est pour mettre des steaks dans des burgers…"
C'est quoi ça ? Il se moque ? Il a trop pris la confiance, le môme.
"Eh, y a pas de sot métier. T'es bien content que quelqu'un les fasse pour toi, les steaks.
- Va dire ça à Yuyu."
L'hilarité les prend d'un coup, même si la teigne fait mine de se vexer deux bonnes secondes. Il se tourne, abandonne le gris qui essaie de revenir contre lui. Son égo envisage d'attendre les supplications désolées, mais l'autre finit par hausser les épaules. Il se tourne pour saisir son téléphone. Pas une once de regrets, le gars. C'est vexant.
"Eh, tu pourrais au moins faire semblant.
- De ?
- De t'en vouloir.
- Non.
- 'tain, même Dem joue le jeu."
En lui embrassant les épaules, l'air de rien, avant de nouer ses bras autour de lui pour venir jouer avec la ceinture de son pantalon. Une manière comme une autre d'attirer son attention. Plutôt efficace, d'ailleurs. Même s'il doute qu'Ienzo applique cette technique.
"Grand bien lui fasse."
Vanitas soupire avant de se retourner. Il zieute l'heure, commence à penser qu'il devrait sérieusement dormir. Il est tard. Il a sommeil. Et en plus, il se couche en bonne compagnie.
Il regarde l'autre, les yeux entrouverts. La lumière blanche du téléphone disparaît, et il vire son pantalon. Le tissu souple va dessiner un tas plein de plis dans un coin du studio alors qu'il rejoint Vanitas.
"Eh ?
- Quoi ?
- Embrasse-moi encore." le noiraud demande.
Le lecteur hausse un sourcil. Enfin, il suppose. Il a du mal à voir, dans l'ombre de la chambre. D'abord, il croit que l'autre refuse, comme il le voit se lever et s'éclipser dans son dos. Un long grincement se fait entendre, suivi d'un claquement sec, et le peu de lumière qui subsistait n'est plus. Du noir partout autour, une ombre vient de les avaler. Puis une forme chaude se presse contre lui, et une ligne humide appuie contre sa bouche. Il répond à la pression doucement exercée. C'est agréable. Il a envie de recommencer.
"Tu te couches ?" il demande alors que l'autre se tasse sous la couette.
"Il est 3h et quelques.
- Ça veut dire oui ?
- C'est bien, t'as compris tout seul."
Vanitas redresse une tête outrée.
"Depuis quand tu parles comme ça, toi ?
- D'après Yuyu, c'est toi qui as une mauvaise influence sur moi."
Il grogne, se redresse mollement pour retirer ses propres vêtements superflus. Songe vaguement qu'il aurait eu envie de plus, mais qu'il est trop claqué pour ça. Qu'il faudra qu'il parle avec Demyx, aussi. Demyx qui doit déjà se douter, et qui sera ravi de voir qu'il avait raison. Oh, et il faudra qu'il zieute la fiche de paie qu'on lui a filée hier, parce qu'il a comme qui dirait un doute sur le nombre d'heures indiqué. Ça le travaille.
Mais il y pensera plus tard.
La peau d'Ienzo contre la sienne le surprend, et il sent toute la joie que l'autre éprouve juste à la manière dont il se colle à lui. Il le laisse passer son bras autour de sa taille. Dormir ensemble. Ça non plus, ils n'ont jamais pris le temps de le faire, cuite exceptée.
Il ne sait pas ce qu'il attend du nébuleux. Mais ne rien attendre, c'est bien, aussi. Juste voir, laisser faire les choses. Ça ne coûte rien.
Il ferme les yeux.
Voilà.
Pour Roxas, je précise que Vanitas parle de Médecine parce qu'Axel lui a dit que c'est ce que Roxas étudiait. Mais en fait, il a raté deux fois la première année (je vous laisse deviner pour quelle raison) du coup il est en école d'infirmier.
A la semaine prochaine !
