Chapitre 29 : le retour du phénix.
Après réflexion, j'avais compris que la semaine avant les ASPIC était sans doute le pire moment possible pour rompre.
Déjà, il y avait le regard des autres. J'avais passé une soirée à pleurer dans mon lit et Emily avait très vite compris où était le problème : Mathilda et elle avaient tenues à me réconforter alors que la seule chose dont j'avais besoin était de me plonger dans mes livres. Tous les jours, au moins une personne venait me voir pour me demander si j'étais encore avec Miles, remuant ainsi le couteau dans une plaie déjà ouverte et béante. Je faillis assassiner Erwin qui soutint pendant une heure que ce n'était que passager, un stress dû aux ASPIC et que demain notre couple se reformerait, mais Susan me sauva la mise en testant son sortilège de mutisme sur lui.
Puis on ajoutait à cela la reconstruction personnelle. On ne sortait d'un an de relation indemne : il fallait réapprendre à vivre seule, déconstruire nombre d'habitude. Changer de place en Sortilège où j'étais à côté de Miles, cesser d'échanger quelques mots avec lui à la fin de chaque cours, ne plus chercher son regard lorsque je m'ennuyais. Des pans entiers de ma journée se trouvaient à présent vides et c'était dans ces moments, dans tous les petits rappels qui avaient fait la joie de ma relation avec Miles où le manque se faisait cruellement subir. J'avais beau ne pas regretter ma décision, ce vide restait douloureux, comme la vision du visage fermé et marqué de Miles presque quotidiennement. L'amour n'était jamais apparu, mais la tendresse avait été présente et je m'en voulais de lui imposer cela avant une échéance si importante.
Car le jour où ils arrivèrent, les ASPIC nous écrasèrent totalement. L'avenir de nombre d'entre nous dépendaient de cette quinzaine, et j'avais senti l'immense tension dans le groupe de cinquième et septième année qui attendaient l'ouverture des portes de la Grande Salle le lundi. De plus et pour ma grande gêne, vous étions répartis par ordre alphabétique et je me retrouvai au premier rang avec Miles dans mon dos et Simon encore derrière qui avait passé une grande partie de son examen de métamorphose à regarder par la fenêtre malgré un parchemin fort fourni. L'épreuve pratique l'après-midi faillit occasionner pour moi une crise d'angoisse car je me retrouvais également avec Miles, avec qui la communication était devenue gênante et difficile et Simon, l'un des élèves les plus brillants de l'école et à côté duquel nous avions tous l'air de singe armés de bâton. J'étais d'ailleurs certaine que ce fut de son entière faute et des remarques enthousiastes de son examinateur, Mr. Tofty, que je ratais cette épreuve. La fille de Gryffondor qui passait avec nous, April Callen, fut tellement angoissée par la perfection des sortilèges de Simon qu'elle quitta la salle en pleurs. C'était d'autant plus agaçant qu'après cela, l'examinateur l'avait retenu de longues minutes, m'obligeant à l'attendre de pied ferme en dehors de la place pour le voir sortir avec un sourire immensément satisfait. De quoi lui donner de grandes claques sur ses joues couvertes de tâches de rousseurs.
Le mardi eut lieu l'épreuve de sortilège, qui se passa plus sereinement maintenant que je savais à quoi m'attendre : j'évitai soigneusement de me retourner en épreuve théorique et je fis en sorte de tourner le dos à Simon lors de mon teste de pratique. Cette fois, c'était moi que le professeur Tofty interrogeait et il fut enchanté de me voir pratiquer l'ensemble de l'épreuve sans prononcer la moindre formule quand Miles et April devait encore le faire pour les sortilèges les plus complexes. Galvanisée par cette marque d'encouragement, j'abordais la Défense contre les Forces du mal avec confiance et réussis même à faire apparaitre un patronus qui commençait presque à définir les formes d'une petite silhouette, réduisant à néant les allégations de Simon sur un possible chien. Bien sûr ce n'était rien comparé au faucon qui fendit l'air, écœurant littéralement Miles et April. Du fait du manque de pratique de Défense contre les Forces du mal, j'ignorais combien d'élève avaient leur patronus corporel. Emily me confirma qu'elle n'avait pas réussi à en produire, à sa grande frustration car Gloria Flint à côté d'elle avait fait apparaitre un magnifique corbeau et le professeur Flitwick nous avoua à mi-mots que c'était anormal d'avoir une génération de septième année aussi peu avancée en termes de maléfice et contre-sorts. Seuls ceux qui avaient pratiqués par eux-mêmes et certains membres de l'A.D. comme Angelina et Alicia réussirent brillamment l'examen.
La Botanique se déroula sans le moindre problème et je fus prématurément en week-end lorsque Simon et Emily passèrent leur épreuve de Potion. J'en profitai pour flâner seule dans le parc et expier toute la tension qui s'était éprise de moi pendant cette dure semaine. Avec toute cette intensité, je n'avais pas eu la moindre seconde pour songer à quoique ce soit d'autres qui ne concernait pas un sort, une définition, une traduction et maintenant que les épreuves s'étiolaient j'avais l'impression que l'adrénaline retombait pour ne laisser qu'une immense fatigue. Je laissai mes jambes me porter dans la chaleur de juin et fit un véritable bond en croisant quelqu'un au pied de l'une des tours du château. La personne en face de moi poussa un cri de surprise.
-AH ! Bennett, il faut pas me faire des frayeurs pareilles ! Avec ta petite taille et tes cheveux bouclés, j'ai cru que tu étais Ombrage !
-Excuse-moi ?! me récriai-je, à la fois blessée et incrédule.
Lee Jordan eut un sourire d'excuse, serrant contre sa poitrine un sac qui semblait étrangement frétiller. Le Gryffondor était tristement solitaire depuis le départ des jumeaux, errant comme une âme en peine dans Poudlard et retrouvant parfois un peu de gaieté en trainant avec Angelina et Alicia. Celle-ci se trouvait avec lui et lui jeta un regard peu amène.
-Tu es horrible, la tança-t-elle en lui donnant un coup sur la main.
Lee ne cachait pas la fine marque, moins creusée que celle de Simon, sur le dos de sa main et qui clamait : « Je dois obéir aux règles ». Je lui jetai un regard hargneux.
-Oui, tu as raison, Victoria est quand même plus mignonne, plaisanta Lee, sans doute dans l'espoir de te racheter. Ça a été la semaine ?
-J'ai raté la pratique en métamorphose, mais le reste je pense que ça a été, oui. Et vous ?
-Très bien, assura Alicia avec un sourire, avant que Lee n'ajoute :
-Niquel, j'ai même réussi à faire rire la vieille Marchebanck en sortilège. Il faut dire qu'avec les jumeaux, j'en ai appris des bonnes …
Une certaine nostalgie fit briller ses prunelles et il jeta un long regard mélancolique sur le parc qu'il avait dû arpenter si fréquemment avec eux, plus ou moins légalement. J'eus un sourire attendri. Cela devait être douloureux d'achever sa vie à Poudlard sans eux.
-Tu as quelques nouvelles ?
Lee haussa les épaules.
-Non, aucune. Je pense qu'Ombrage censure toutes leurs lettres et qu'ils sont de toute manière trop occupés par la boutique …
-Et tu vas les rejoindre dans la boutique, après Poudlard ?
A ma grande surprise, Lee secoua la tête, fouettant ses épaules de ses dreadlocks. Son sac se mit à nouveau à s'agiter et il le pressa un peu plus contre lui. Avant que je n'aie pu l'interroger sur son contenu, il embraya précipitamment :
-Non, la boutique c'était leur idée. Ils me donnent un pourcentage sur les produits que j'ai aidé à conceptualiser, mais c'est leur projet, leur bébé, le fruit de leur vie, pratiquement. Ils m'ont proposé d'être leur associé, mais je préfère le leur laisser, je comprendrais moins qu'eux. Et puis, je n'ai pas envie de faire dans la Farce et Attrape, plus dans le Quidditch, à dire vrai. J'ai postulé à la radio pour les émissions de sport et dans plusieurs stades pour un poste de gestion de la communication du club ou de speaker, Bibine et McGonagall m'ont fait de belles lettres de recommandations. (Il nous adressa un grand sourire). Qui sait, peut-être que l'année prochaine je commenterais vos matchs.
Alicia et moi échangeâmes un regard entendu et gêné. Nous étions les seules joueuses de l'école à avoir reçu des propositions de club, mais les siennes étaient au nombre de deux : le club des Flaquemare, qui avait sa préférence en raison de la présence de son petit-ami et ancien Gardien de Gryffondor Olivier Dubois, et les Faucons de Falmouth. Angelina avait elle reçue une proposition des Harpies qu'elle avait décliné, préférant un poste comme potionniste. Alicia s'avança vers moi et me frotta le bras avec un pauvre sourire.
-Tu sais, Lee avait raison pendant le match, tu aurais mérité la coupe de Quidditch. Si ces enfoirés ne t'avaient pas blessé … (son inflexion baissa et elle sembla hésiter). Euh … c'est à cause de ça que tu n'es plus avec Miles ?
Je reçus la question comme un coup de poing dans l'estomac et mon sourire se fana sur mes lèvres. Alicia parut désemparée et échangea un regard paniqué avec Lee. Je n'avais pas eu le temps de songer à Miles durant la semaine écoulée, contrairement à la semaine précédente de révision qui avait presque tournée au tour de cela. Et j'avouai ne pas être heureuse de revoir ce spectre venir me hanter. Je déglutis et m'efforçai d'ânonner une nouvelle fois :
-Non, pas seulement. On n'était simplement plus en phase.
-Bon, dans ce cas …
-Moi je trouve ça bien, intervint Lee avec sérieux. Je pense vraiment que tu mérites mieux que Bletchley, Bennett.
Je me gardai de lui répondre ou même de sourire, une impression de vide au creux du cœur. Je ne voulais pas me laisser aller à l'angoisse qui, selon Emily, était naturelle après une rupture, que je ne retrouverais jamais quelqu'un d'aussi bien.
-On verra bien, je n'ai pas très envie d'en parler, éludai-je au moment où le sac bougeait à nouveau. Mais sérieux, vous allez me dire ce qu'il y a là-dedans ?
Alicia jeta un regard exaspéré à Lee puis à la bosse qui continuait de tressauter sous le cuire du sac. Avec un grand soupir, il mit celui-ci en bandoulière et entreprit d'extraire une étrange créature de l'intérieur. Son nez plat frétilla une fois à l'air libre, humant les effluves de juin avec avidité. Il me fit vaguement penser à un ornithorynque au pelage d'un gris bleuté et aux yeux noirs et brillants. Je ne pus retenir une exclamation attendrie lorsqu'elle renifla en ma direction qui arracha un immense sourire à Lee.
-Tu vois, je t'avais dit qu'un Niffleur ça peut marcher du feu de Dieu avec les filles, lança-t-il à Alicia. Tu veux le prendre, Bennett ?
-Alors c'était toi le Niffleur dans le bureau d'Ombrage ? réalisai-je en refermant prudemment mes mains sur la créature.
Son pelage était rêche mais sa façon de remuer sa petite truffe était absolument adorable. Avant que je n'aie pu l'en empêcher, il se mit à fourrer son nez contre ma peau, suivant mon poignet où brillait ma montre, puis ses petites pattes griffues allèrent gratter du côté de ma gorge et agrippèrent ma chaine en or. Aussitôt, Lee bondit pour arracher le Niffleur de mon cou, ce qui m'étrangla presque parce que la créature avait refermé sa petite patte sur la chaine.
-Jordan, bon sang !
-Lâche ça petit voleur ! râla le Gryffondor en se débattant avec le Niffleur. Je vais te donner une bien meilleure victime … Alicia, aide-moi !
La créature avait une sacrée poigne, et avant que la pousuiveuse ne puisse intervenir, le fermoir de ma chaine se brisa, faisait choir mes deux breloques qui y pendaient. Pendant que je me penchais précipitamment pour les récupérer, le Niffleur se dépêcha de ranger son butin dans une sorte de poche sur son ventre. Mais Lee pendit cruellement l'animal par ses pieds et, mu par la gravité, le précieux trésor tomba à terre sous forme de quelques gallions d'or, un bracelet en diamant et quelques boucles d'oreilles. Alicia ouvrit de gros yeux outrés devant le recelle étalé sur l'herbe.
-Mais c'est à moi, ça ! s'écria-t-elle en récupérant le bracelet. Et ces boucles d'oreilles sont à April ! Lee, je pensais que tu le gérais !
-Que veux-tu, c'est un sale petit vicelard ! Tiens, Bennett (Il avait récupéré la fine chaine d'or qu'il me tendit). Maintenant, toi petite chose, hop ! Chez le crapaud !
A genoux dans l'herbe, récupérant précieusement mes breloques et ma chaine, je vis Lee faire léviter le Niffleur qui battit des pattes d'un air paniqué. Il s'éleva, s'éleva, s'éleva jusqu'au cinquième étage où une fenêtre était entrebâillée pour laisser entrer l'air. Attirée par le trésor que recelait la pièce, la créature s'engouffra immédiatement dans l'ouverture. Lee se fendit d'un petit « hum » satisfait, mais Alicia se mordait anxieusement la lèvre.
-On ferait bien de partir … Si Ombrage nous voit … J'en reviens pas que tu me pousses à l'illégalité, Jordan.
-Je ne l'aurais pas fait si ça n'avait pas été anonyme, rétorqua-t-il en caressant vaguement le dos de sa main qui devait être couverte de cicatrice. Qu'est-ce que tu crois, moi non plus je n'ai pas envie de retourner dans son bureau et de me faire charcuter, pourquoi penses-tu que je sois si discret ces temps-ci ? Mais … C'était le dernier héritage de Fred et George, il fallait bien qu'il arrive à son but …
Lee renifla et Alicia lui jeta un regard circonspect.
-Oh mon dieu, tu ne vas pas te mettre à pleurer ?
Le ton incrédule d'Alicia m'arracha un éclat de rire et j'achevai de glisser les breloques sur la chaine avant de la réparer de ma baguette. Mais Lee semblait bel et bien avoir une poussière dans l'œil qu'il fit mine d'essuyer avec un reniflement feint et adressa un signe d'adieu à la fenêtre.
-Au revoir, vaillant compagnon ! Tu resteras dans mon cœur comme celui qui mettra Ombrage dans une telle rage qu'elle en deviendra aussi rose que son cardigan !
-Non mais je vous jure, s'amusa Alicia en levant les yeux au ciel. Bon, ne restons pas là, il ne faudrait pas qu'on nous prenne sur le vif …
-On va boire un thé chez Hagrid ? proposai-je avec un sourire. Histoire de se détendre après cette folle semaine …
-Et d'oublier un certain Serpentard, excellente idée, ça te changera les idées avant la deuxième semaine d'examen ! approuva Lee en nous prenant par l'épaule. Tournée générale de thé brûlant et de biscuits dégueux !
ooo
Simon revint bougon de son examen de Potion. Il n'avait pas aussi bien réussi qu'Emily qui elle était rayonnante, persuadée d'avoir décroché un Optimal. Je fus donc ravie d'avoir eu l'occasion d'avoir pu me détendre en compagne de Lee, Alicia et Angelina qui nous avait rejoins après son épreuve avant d'affronter leurs humeurs. Les deux étaient encore très stressés par leur examen d'arithmancie qui arrivait pendant la seconde semaine, plus consacrée aux options. La matière était très exigeante et cruciale pour leurs deux formations. Mais à titre personnel, je vis avec joie arriver le lundi matin mon épreuve d'étude des moldus (dont le nom me crispait chaque jour un peu plus. C'était les animaux qu'on étudiait, pas les humains). Je pris un plaisir particulier à faire ma rédaction sur « lien art et histoire dans le monde des moldus » et j'en ressortis avec un immense sourire qui exaspéra Roger. Le mardi fut une journée de révision intensive pour Simon et Emily en vue de l'arithmancie le mercredi après-midi. Avec soulagement, je les vis arriver pour le diner assez confiant sur leurs performances et je révisais jusqu'à une heure avancée mon vocabulaire de rune avec Simon pendant qu'Emily jubilait : elle avait fini ses ASPIC.
-C'est fantastique, se réjouit-t-elle en avalant une dragée surprise de chez Bertie Crochu.
-Ferme-la, il nous reste encore un examen, maugréa Simon en me montrant une rune. C'est « organiser » ou « défendre » ?
-Je crois que c'est « abattre » en fait … Et pour ta gouverne, il me reste deux examens. J'ai ma soutenance d'Histoire de la Magie avec Octavia demain après-midi.
-Ça, c'est toi qui l'as choisi, chantonna doucement Emily.
Ce fut étrangement jouissif de la voir s'étouffer avec son dragée goût piment qui la fit rougir comme une pivoine. Elle s'éventa désespérément le visage avec l'un de nos parchemins qui trainait sur la table, les larmes aux yeux. Il était plus de vingt-trois heures et la Salle Commune s'était vidée des cinquième années partis pour leur épreuve d'Astronomie. Quelques septièmes années avaient fini comme Emily leurs ASPIC et profitaient bruyamment de leur liberté. Cela finit par agacer Renata qui retourna dans notre dortoir avec raideur. Je la suivis des yeux un instant, tiraillée. Ma camarade de dortoir prenait un soin tout particulier à me fuir depuis l'incident dans la cuisine. J'aurais voulu qu'elle ne se sente pas seule dans sa douleur, mais la jeune fille semblait être de celles qui souffraient en silence et en solitaire. Le bruit sourd d'un livre qui se fermait me sortit de ma rêverie. Simon venait de rabattre rageusement son dictionnaire de rune, un œil noir dardé sur le groupe qui s'esclaffait bruyamment un peu plus loin, ignorant ceux qui révisaient encore.
-Je vais finir de relire tout ça dans ma chambre, ils m'agacent. Bonne nuit, les filles.
-Oui, on va y aller aussi, assura Emily, toujours rayonnante. On fêtera tout ça demain soir !
Je la suivis dans notre dortoir, des livres et parchemins plein les bras. Malheureusement pour moi, la fatigue commençait à me tomber sur les épaules et je m'écroulais sur mon lit avec un grognement sonore qui fit rire Emily.
-Va dormir, Victoria, il faut que tu sois en forme pour demain, fit-t-elle valoir en retirant ses chaussures. Enfin, tu es bonne en étude des runes, ça devrait aller …
-Je pense, oui. Je m'inquiète plus de l'après-midi … Je n'ai pas l'habitude de ce genre d'exercice …
-Oh … Laisse Octavia faire, elle adore s'écouter parler.
Octavia était certes bien plus à l'aise que je ne l'étais à l'oral, mais nous serions notées toutes deux distinctement en fonction de nos performances, j'avais donc plutôt intérêt à être bonne dans l'exercice. Malgré tout, je sentais que la pression s'amenuiser de jour en jour. Il ne me restait que deux épreuves, deux épreuves que, sauf immense catastrophe, je pouvais assurer. Un sourire insensé retroussa mes lèvres lorsque je me rendis compte que, contre toute attente, j'avais survécu aux ASPIC. Puis la nostalgie s'abattit sur moi et me comprima ma poitrine : cela signifiait que Poudlard était bientôt fini pour moi. Que dans deux semaines à peine, je prendrais une dernière fois le Poudlard Express pour rentrer chez moi. Et malgré ma hâte de retourner à Terre-en-Landes et de revivre une vie qui m'avait tant manquée, je ne pouvais m'empêcher de de me sentir déçue de quitter de vieux château, sa magie, ses mystères. Emily vint s'asseoir au bout de mon lit et me contempla un moment.
-Tu as l'air songeuse.
-Hum ? Oh, t'inquiète, je suis juste perdue dans mes pensées.
Les lèvres d'Emily se pincèrent.
-Vic', tu sais que si tu veux parler de Miles …
Je n'y avais pas songé, mais à présent que les ASPIC quittaient un à un mon esprit, le manque se fit cruellement ressentir. Je l'avais croisé chaque jour d'épreuve, parfois assis derrière moi en théorique, ou passant en même temps que moi la pratique. Nous avions soigneusement évité de nous parler, et même de nous regarder. C'était douloureux, mais c'était le prix à payer pour définitivement se détacher l'un de l'autre. Je me redressai, assez contrariée de revoir le sujet venir sur la table alors que je pensais avoir réussi à le chasser de mon esprit.
-Emily, ça va …
-Tu n'en as presque pas parlé, insista-t-elle néanmoins. Je veux dire, je comprends que tu aies préféré te concentrer sur tes ASPICs mais … A un moment, il va falloir que ça sorte, que tu en parles et que tu lui parles. Vous vous entendiez bien, ce serait dommage que vous perdiez totalement contact …
-Non, refusai-je immédiatement. Non, Emily… j'ai besoin de prendre du recul, de me concentrer sur moi, de réapprendre à vivre sans lui. Et lui aussi. Il vaut mieux qu'on ne se parle pas pour l'instant, vraiment …
-Victoria Bennett, faire l'autruche, ce n'est pas la solution …
-Oh ça te va bien de dire ça …
Je me mordis aussitôt la lèvre mais c'était trop tard et les mots s'envolèrent de ma bouche. Emily blêmit et parut choquée. Nous faisions tout pour éviter de parler de Voldemort, surtout depuis qu'elle se trouvait en minorité au sein de l'école et où elle semblait moins encline à clamer haut et fort sa conviction.
-Ce n'est pas …, bredouilla-t-elle, interdite. C'est juste que …
-Qu'est-ce que c'est ?
Renata venait de se lever vivement de son lit pour s'avancer vers notre fenêtre qui donnait sur le parc. Elle ouvrit en grand le battant et se hissa sur le rebord pour observer les alentour, l'éclat de la lune de reflétant spectralement dans le verre de ses lunettes. Mathilda s'était avancée à sa hauteur et tentait également d'apercevoir l'extérieur, soudainement inquiète.
-Moi aussi je l'ai vu, on aurait dit un sort de stupéfixion, il était rouge, exactement pareil … (elle plaqua sa main contre sa bouche, soudainement effrayée). Vous pensez que les Mangemorts …
-Ne dis pas de bêtise, Poudlard est protégé, la rabroua Emily d'un air bougon.
-Taisez-vous toutes ! exigea Renata en se penchant un peu plus.
Je tendis l'oreille comme elle. Un grand tumulte semblait se faire entendre de l'extérieur, de vagues cris bestiaux et le son de coups portés … Nous échangeâmes des regards horrifiés. C'était l'écho d'une scène de bagarre. J'ouvris une autre fenêtre et montai sur le chambranle pour mieux apercevoir l'extérieur, mais nous n'avions vu que sur la partie est du parc. Au moment où je basculais mes jambes de l'autre côté avec la ferme intention de voir d'où venaient ses cris, Emily me rattrapa par le bras et m'obligea à descendre.
-Mais où tu crois aller ? C'est le couvre-feu, si Ombrage te voit dehors …
-Mais il se passe quelque chose !
-Les cinquième année ont peut-être vu de la Tour d'Astronomie, suggéra Mathilda avant de consulter sa montre. Ils doivent bientôt avoir terminé …
Mathilda avait raison : quelques instants plus tard, les cinquième année entrèrent en masse dans la Salle Commune, discutant avec animation. Lorsque j'y pénétrais avec les filles, certains d'entre eux avaient le visage couvert de larmes et paraissaient pétrifiés parce qu'ils venaient de voir. Hannah se précipita vers Emily, paniquée.
-C'est terrible ! gémit-t-elle en tordant l'une de ses nattes entre ses doigts. Franchement, c'est atroce …
-Ce n'est pas atroce, c'est scandaleux ! s'écria Susan, qui elle semblait en colère. Franchement, quelle harpie, quelle pourriture …
-Bon sang, jura Emily.
Devant l'agitation croissante qui consumaient nos cadets, elle se hissa sur une table et pointa sa baguette sur sa gorge pour amplifier sa voix.
-TAISEZ-VOUS !
Son cri résonna dans la Salle Commune et tous se turent enfin pour se tourner vers la préfète-en-cheffe. Mais elle n'avait pas fait que les réduire au silence : ceux qui n'avaient pas été réveillés par le tumulte le furent par elle et je vis Simon entrer, le regard ensommeillé et les cheveux en bataille.
-Je peux savoir ce qui se passe ?!
-C'est ce qu'on essaie de déterminer, répliqua Emily avant de promener son regard impérieux sur la Salle. Quelqu'un peu calmement m'expliquer ?
Ce fut Hannah qui s'en chargea. Lorsqu'elle acheva son récit, tous gardèrent le silence, trop sonnés pour réagir. Simon s'était écroulé dans un fauteuil, la tête entre les mains et je m'étais assise en tailleur sur le sol, proprement déroutée et la culpabilité me rongeant les entrailles. Je n'arrivais tout simplement pas à assimiler ce que je venais d'entendre …
-C'est une catastrophe, laissa échapper Erwin. Je veux dire, McGonagall était l'une des seules à pouvoir encore s'opposer à Ombrage et Hagrid … enfin, c'est un demi-géant mais …
-Et alors ? rétorqua vertement Susan. C'est une personne adorable ! Elle l'a surprise en pleine nuit, sans sommation avec quatre Aurors ! Voilà à quoi sont utilisés les Aurors du Ministère, à coffrer des innocents !
-On savait tous que Hagrid serait le prochain, fit remarquer Ernie d'une voix morte. Elle pensait que c'était lui qui avait mis des Niffleurs dans son bureau, et il était trop proche de Dumbledore.
C'était bien ce que j'avais songé. Le Niffleur. Comment pouvais-je ne pas avoir anticipé qu'Ombrage accuserait Hagrid ? Pourquoi n'avais-je pas empêché Lee de l'introduire dans son bureau ? Et Miles adorait Hagrid, sa fuite le troublerait sans aucun doute … Et la pauvre professeur McGonagall qui s'était prise quatre éclairs de stupéfixion dans la poitrine … Mathilda posa à Simon la question que tous avaient au bord des lèvres sans oser la laisser échapper :
-Mais … à son âge … est-ce qu'elle peut survivre… ?
Le visage de Simon émergea de ses mains. Ses prunelles avaient repris la couleur sombre de l'émeraude et je le sentais en proie à un grand conflit intérieur. McGonagall, malgré sa sécheresse et son appartenance à Gryffondor, était peut-être la professeure pour laquelle il avait le plus d'estime.
-Je préfère ne pas me dire le contraire. En tout cas je pense que ça l'aura envoyé à Ste Mangouste, c'est un gros choc …
-Un Poudlard sans Dumbledore ni McGonagall, ni Hagrid …, soupira Hannah avec un certain désespoir. Elle est en train d'émietter notre école … Je pensais que Dumbledore reviendrait vite, que tout rentrerait dans l'ordre mais … Je ne sais plus, j'ai l'impression que tout est perdu …
Un silence de plomb accueillit les paroles défaitistes de la préfète et personne ne songea à la démentir, plongeant l'assemblée dans une atmosphère de deuil qui me parut insupportable. Je pouvais presque voir toutes leurs petites flammes intérieures lentement vaciller jusqu'à se réduire à une braise à peine rougeoyante, soufflée par les agissements totalitaires et injustifiés d'Ombrage. Avec cette impression que malgré toute notre bonne volonté, elle restait intouchable.
-C'est franchement immonde, éructa Renata, tremblante d'indignation. Susan a raison, voilà à quoi sont utilisés les Aurors, à attaquer les professeurs de Poudlard … pendant qu'un pire danger croupi dehors … mais pour ça, bien sûr, le Ministère ne fait rien.
-Oh, ça va recommencer, grinça Emily entre ses dents.
Je lui jetai un regard oblique, mais sa réaction d'opposition ne fut pas la seule. Elle n'était pas l'ultime représentante de la pensée du Ministère : d'autres encore songeaient que Harry mentait et que Voldemort n'était pas revenu. Je les observai tous, les sceptiques, les déçus, les défaits avec l'impression que la révolte insufflée par les jumeaux en partant de Poudlard se mourraient enfin. Qu'Ombrage gagnait. Et alors que le silence s'épaississait, lourd de non-dits, de fracture et d'abandon, je me mis à chanter, sans trop savoir quel effet cela aurait, sans trop savoir pourquoi réellement, les mots s'envolaient de ma bouche. Mais moi aussi j'avais besoin de raviver mon espoir.
-Do you hear the people sing, singing the song of angry men? It is a music of a people who will not be slaves again … !
Je fus rassurée de voir que quelques voix, reconnaissant l'air qui avait résonné dans Poudlard pendant quelques jours, se joignirent rapidement à moi, machinalement ou avec entrain. Bientôt, ce fut un chœur de Poufsouffle, cherchant désespérément un espoir dans le chant et puisant dans la force de nos voix unies, qui s'éleva, résonnant devant une Helga Poufsouffle dont les yeux peint s'étaient mis à étrangement briller :
When the beating of your heart
Echoes the beating of the drums
There is a life about to start
When tomorrow comes!
Plusieurs refrains furent chantés, prenant chaque fois plus de puissance, une autre couleur, une autre voix. Puis le chœur s'éteignit, se perdit dans le silence, mais je sentais qu'il continuait de résonner dans les âmes. Mes camarades étaient plus apaisés, moins abattus et la flamme en eux flambait de nouveau. Renata, assise sur un canapé auquel j'étais adossé, posa une main sur mon épaule et m'adressa l'un de ses rares sourires. Ses yeux brillaient étrangement.
-Cédric disait que tu étais le « petit soleil de Poufsouffle ». Il ne s'est pas trompé. Je pense que sans toi, beaucoup se seraient éteint cette année.
-C'est vrai, Vic', intervint Judy en hochant la tête. Rien qu'avec le Quidditch … Jusqu'au bout, on y aura cru et c'est grâce à toi.
-Tu as été la gardienne de la paix, il n'y a que toi qui arrivais à faire le lien entre ceux qui croyaient et ceux qui s'aveuglaient, ajouta Mathilda avec un sourire tenu. Mais tu as su secouer ceux qu'il fallait au bon moment. Vraiment, merci.
-Tu vas nous manquer l'année prochaine, acheva Hannah, les larmes aux yeux. Et bien sûr, tous les autres, hein … La Salle Commune sera bien triste sans Simon et toi qui hurlent tout le temps dedans.
Un immense rire secoua l'assemblée. Je n'osais répondre, trop émue pour articuler le moindre mot sans craquer. Chaque mot m'avait touchée droit au cœur et je me rendis compte, alors que tous se levaient pour repartir dans leurs dortoirs, tapant dans mon dos et me souriant, que la petite Victoria Bennett, l'anonyme, la personne que personne ne remarquait, était lentement devenue un pilier de Poufsouffle. Je n'avais pas eu conscience de l'importance que j'étais capable d'avoir dans un groupe. Alors que le dortoir se vidait, mue d'une inspiration soudaine, je m'avançai vers la fenêtre et l'ouvrit lentement. Puis pointant ma baguette vers les cieux, je fermai mes paupières et pris plusieurs grandes inspirations, m'imprégnant de toutes les émotions que je venais de ressentir : espoir, joie, fierté … Le chœur de voix de Poufsouffle se mêla à celui de Poudlard et lorsque le chant retentit puissamment en moi, je relâchai toute la pression pour souffler :
-Spero patronum.
Je n'ouvris pas immédiatement les yeux, de peur d'avoir échoué, que mon intuition ait été mauvaise. Mais lorsque j'en eus le courage, mon cœur fit un bond : une petite silhouette argentée virevoltait dans la nuit, éclairant le frêne devant la fenêtre de sa douce lueur. Je l'observai, fascinée par ses petites ailes qui battait frénétiquement, si vite qu'elles s'étaient plus qu'un halo argenté autour de son corps.
-C'est un colibri.
Je sursautai : Simon s'était glissé à mes côtés et contemplait le petit oiseau qui volait de façon stationnaire avec un léger sourire. Je le considérai un instant, puis reportai mon attention sur le patronus.
-Il est si petit …
-Ça n'a pas d'importance, me rassura Simon. Il y a déjà eu le cas de sorciers capable de produire des patronus très puissant magiquement et qui pourtant avaient la forme d'une coccinelle ou d'une souris. L'important, c'est la puissance des émotions que tu mets dedans.
Je hochai la tête pour signifier que j'avais compris et continuai de regarder le colibri virevoltait autour des feuilles du frênes, passé son long bec sans ses plumes. Je n'en revenais pas d'avoir réussi à le produire alors même qu'Amelia m'avait prévenu que certain des sorciers les plus expérimentés n'arrivaient à faire de patronus corporels. Ils n'étaient que deux dans notre année à avoir pu exécuter parfaitement le sortilège à l'épreuve d'ASPIC et j'aurais pu être la troisième. Le patronus brilla plus fort au moment où la fierté irradiait en moi. Alors qu'il fallait me persuader que j'étais une vraie sorcière et que ma place était dans ce monde, c'était à la nuit du cinq novembre que je me renvoyais, au moment où ma magie avait agi sans ma baguette pour la canaliser. Mais je savais que ce colibri en était également une preuve indéniable : j'étais une enfant de la magie, capable de réussir dans ce monde, capable d'y être quelqu'un et peut-être même quelqu'un d'important. Et c'était la plus belle chose que venait de m'apporter Poudlard : l'estime de moi.
ooo
McGonagall avait été transférée à Ste Mangouste, m'avait appris Madame Pomfresh tout en vérifiant la cicatrice dans mon dos, à présent presque réduite à une tâche plus foncée sur ma peau. Elle paraissait bouleversée par l'attaque de la directrice-adjointe et m'avait assuré qu'elle aurait démissionné s'il n'y avait pas eu à prendre soin des élèves. Mais malgré les événements, la vie reprit son cours inéluctable et notamment celle des épreuves d'ASPIC : l'épreuve d'étude des runes le lendemain matin fut un véritable calvaire pour moi. J'avais très mal et trop peu dormi et les runes dansaient devant mes yeux, m'empêchant de me concentrer correctement. Je pensais avoir rendu une traduction correcte mais loin de mes standards habituels et je m'obligeai le midi à faire une sieste avant mon oral d'Histoire de la Magie. J'avais craint cette épreuve mais elle ne se déroula pas trop mal : le sujet me tenait tant à cœur que j'étais extrêmement à l'aise devant une Griselda Marchebank très intéressée par notre propos. L'entretien fut plus une discussion et un débat qui me passionna tout autant et l'examinatrice nous proposa de revenir la voir si jamais nous décidions d'approfondir notre thèse. Elle avait également promis à Octavia de parler de son remarquable travail au Département de Coopération Magique Internationale et la Serdaigle était sortie de la pièce radieuse. Nous avions enfin pu aller fêter la fin des épreuves avec nos camarades et malgré les évènements dramatiques qui avaient eu lieu la veille, une fête en bonne et due forme s'était organisée dans la Salle Commune de Poufsouffle. Simon avait ressorti sa guitare, je l'avais accompagné au chant et de nombreux Do you hear the people sing avaient retentis. Je bus beaucoup trop de biéraubeurre, évitai Emily qui voulait absolument que je parle de Miles et profitai pleinement de ce premier moment de quiétude et d'oubli depuis une éternité. Ce qui expliquait mon impression d'avoir un lutin de Cornouaille dans la tête lorsque quelqu'un vint me secouer lendemain matin. J'ouvris un œil mais le refermai aussitôt tant la brûlure me semblait insupportable. Un étau m'enserrait douloureusement les tempes. Mais quelqu'un continua de me secouer l'épaule.
-Vicky, s'il te plait réveille-toi … Victoria …
Je ne répondis que par un vague gémissement en ramenant les couvertures sous mon menton. Le lutin continuait de danser dans mon esprit et embrouillait tout. La main se crispa sur mon bras.
-Ils ont attrapé Jugson, Vicky …
Cette fois et malgré l'atroce brûlure, mes yeux s'ouvrirent. Simon s'était glissé dans mon lit et avait refermé les rideaux sur lui. Encore vêtu de son pyjama, il haletait comme s'il avait couru un marathon, ses yeux brillants dans la semi-obscurité. A présent parfaitement réveillée par l'annonce, je me redressai précipitamment et attrapai l'une de ses mains, le cœur battant.
-C'est vrai ?
Simon acquiesça lentement et baissa les yeux sur ma couverture. Ma vue était encore brouillée par les voiles du sommeil et je ne sus déterminer s'il en était soulagé ou non.
-Chourave est venue me réveiller, il y a dix minutes. Elle voulait que je sois le premier au courant. Apparemment, il y a eu une sorte d'attaque au Ministère, des Mangemorts et Tommy lui-même s'y sont introduits … C'était assez confus … Elle m'a dit t'attendre La Gazette pour plus de détail … Mais en tout cas, Fudge l'a vu et une partie des Mangemorts ont pu être arrêté … dont lui.
J'eus l'impression qu'un barrage craquer en moi et laissa déverser un mélange brûlant de soulagement et de frayeur dans mes veines. Je serrai la main de Simon à m'en blanchir les jointures. C'était ce qu'on attendant depuis un an, depuis plusieurs mois, un nouveau spectre qui s'effritait devant nos yeux … Voldemort avait enfin fini par se montrer. Le temps des fractures était enfin terminé et tout allait pouvoir enfin rentrer dans l'ordre.
Cependant, j'avais l'impression que peu importait pour Simon. Ce qu'il avait espéré depuis si longtemps devait sembler secondaire : l'homme qui avait assassiné sa famille était de nouveau derrière les barreaux. Emergeant définitivement du sommeil, j'emprisonnai sa main dans la mienne. Elle était glaciale.
-Comment tu te sens ? m'enquis-je avec douceur.
Simon haussa vaguement les épaules. A dire vrai, je lui trouvai l'air extrêmement fatigué, ce qui expliquait après notre courte nuit et les deux semaines d'épreuve intensives subies. Mais là c'était une autre sorte de lassitude, un épuisement mental. Cette impression se confirma lorsqu'il se frotta le visage pour répondre :
-Je ne sais pas … J'ai l'impression de … de ne pas avoir intégré. Je suis totalement vidé et je commence à en avoir un peu assez que l'univers joue avec mes nerfs.
-Tu as encore l'impression de manger un chocolat à la liqueur ?
Ma pitoyable tentative de plaisanterie arracha le frémissement d'un sourire sur les lèvres de Simon. Pourtant, son regard demeurait grave et alerte, rivé sur le bracelet de perle jaune et noire au petit soleil que m'avait offert Cédric. Il effleura la breloque du bout de l'index et finit par poursuivre du bout des lèvres :
-Il y a autre chose. Chourave m'a dit que Dumbledore voulait nous voir à dix heures.
-Dumbledore ? répétai-je et mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Alors il est … ?
-Apparemment, il était au Ministère, c'est lui qui a fait fuir Tommy… Et il est rentré à Poudlard dans la foulée.
-Mais Fudge n'a rien dit ? Et Ombrage ? Ombrage n'a pas dû se laisser faire !
Mais Simon n'avait visiblement pas les réponses, et je doutai même qu'il les ait réellement cherchées. Son regard était fixé sur ma breloque et pourtant j'avais la certitude que son esprit était ailleurs, bien plus loin. Il finit par refermer sa main sur mon poignet pour doucement me secouer.
-Tu lui demanderas. Mais dépêche-toi de te préparer, on doit y être dans une demi-heure …
Je bondis de mon lit, comme si des ailes m'étaient poussées en l'espace d'une seconde. Malgré tout, malgré la détresse qui semblait toujours briller dans les yeux de Simon, un immense sourire se dessinait sur mon visage lorsque je croisai mon reflet dans le miroir de la salle de bain, atténuant mes cernes et illuminant ma peau cireuse. J'avais enfin l'impression de recevoir une véritable bonne nouvelle, de celles qui changeaient les choses avec profondeur, celle qui faisaient d'embraser l'espoir qui n'était plus que fictif. Je me dépêchai de me doucher et d'enfiler un uniforme propre. Simon m'attendait dans la Salle Commune, le regard toujours étrangement éteint et se leva lorsque je sortis. Nous nous dépêchâmes de retrouver le bureau du directeur. Ce qui me frappa en arpentant les couloirs, ce fut que j'eus l'impression qu'un sortilège d'allégresse avait frappé l'école. Les visages étaient rayonnants et les élèves bondissaient devant un nouveau panneau de bois qui clamait :
PAR ORDRE DU MINISTERE DE LA MAGIE
Albus Wulfric Perceval Bryan Dumbledore est rétabli dans sa fonction de directeur de l'école de sorcellerie Poudlard, avec effet immédiat.
Les décrets d'éducation numéros 22 à 27 sont abolis à ce jour.
Signé : Cornelius Oswald Fudge.
Même Simon sourit en passant devant, pendant que les élèves massés devant le panneau discutaient, extatiques.
-Il parait qu'Ombrage est à l'infirmerie et que Dumbledore a demandé son renvoi ! On est débarrassé de sa vieille harpie !
-Mais qu'est-ce qu'il s'est passé, quelqu'un le sait ?
-Je ne sais pas, ça un rapport avec Tu-Sais-Qui … La Gazette n'était pas claire, ce matin …
-Et apparemment, Dumbledore est allé chercher Ombrage dans la forêt interdite. Michael l'a vu, elle était dans un sale état, ne me demande pas ce qu'elle faisait là-bas …
-Et bien, ça a déjà fait le tour de l'école, remarquai-je avec un sourire.
J'avais l'impression que les veilles pierres du château se remettait à respirer et que l'ambiance nauséabonde qui régnait depuis qu'Ombrage avait pris le pouvoir se dissiper enfin. Je souriais toujours lorsque j'arrivais devant le bureau du directeur, pourtant en m'immobilisant devant la gargouille qui m'avait tant effrayé étant petite, toute mon excitation retomba telle un soufflé pour ne laisser qu'une migraine qui témoignait de ma folle soirée et une inquiétude grandissante alors que la gargouille me dévisageait de ses yeux de pierre. Mon sourire se fana alors et je jetai un regard nerveux à Simon.
-Pourquoi il veut nous voir, à ton avis ? Je veux dire, toi, je comprends mais … Moi ?
Simon haussa les épaules avant de se frotter le visage pour se donner contenance. La commissure de ses lèvres se releva dans l'ébauche d'un sourire qu'il n'avait vraisemblablement pas la force d'esquisser.
-Peut-être qu'il a compris que tu étais la meilleure manière de me museler. Je ne sais pas si je dois bien prendre la chose … Bon, euh … Chourave m'a dit que Dumbledore était dans sa période « nid de cafard », tu crois que … ?
Il fut interrompu par l'agitation de la gargouille et du mur qui pivota pour révéler l'escalier mobil qui menait au bureau du professeur. Devant l'air surpris de Simon, j'eus un sourire amusé.
-… Que c'est son mot de passe ? Mais certainement.
-Ne fais pas la maline, toi, marmonna Simon en levant les yeux au ciel. Je te rappelle que tu vas voir Albus Dumbledore avec un début de gueule de bois.
Je lui jetai un regard noir – d'autant plus noir que la migraine se faisait de plus en plus cruellement sentir – et le laissai poser le premier le pied sur l'escalier. Bien sûr, il fut déséquilibré lorsque les marches s'élevèrent seule et je retins mon rire de mon mieux en le suivant jusque la porte de chêne massif. Ce fut sans doute dans l'empressement d'étouffer mon hilarité que Simon frappa à la porte en ignorant le heurtoir en forme d'aigle, les joues rouges de confusion.
-Entrez !
Le timbre de voix fit bondir mon cœur et m'arracha un sourire absurde. Et il s'agrandit encore lorsque Simon ouvrit la porte et que je vis Albus Dumbledore assis derrière son bureau à lire un parchemin, le soleil faisait scintiller l'argent de sa barbe et de ses cheveux. A ses côtés, Fumseck le phénix, plus petit et aux couleurs moins chatoyantes que la dernière fois que je l'avais vu, lissait ses plumes avec entrain. La vision rassurante diffusa une chaleur dans ma poitrine et ce fut sans crainte que je pénétrais dans le bureau avant même que Simon n'ait pu esquisser un mouvement.
-Heureuse de vous revoir, professeur.
Dumbledore sourit et lâcha son parchemin qui s'enroula gracieusement sur lui-même en effleurant le bureau.
-Le plaisir est partagé, Victoria. Je vous en prie, prenez un siège … Vous aussi, Monsieur. Bones, mettez-vous à l'aise … (Il poussa vers nous une boite argentée alors que nous installions). Un bonbon au citron ?
Nous refusâmes d'un identique mouvement de tête. Simon était tendu sur sa chaise, le dos raide, les mains nerveusement nouées sur ses genoux.
-Professeur, comme l'a dit Victoria, nous sommes absolument ravis de vous revoir … n'en doutez pas, simplement … comment… ?
-Par un malheureux hasard, entonna Dumbledore avec un fin sourire. Il se trouve que des événements ont amenés certains de mes élèves à se battre contre une partie des forces de Voldemort au Département des Mystères. Bien sûr, j'y ai accouru dès que j'ai su et c'est ainsi que je me suis retrouvé face à lui. Il s'est enfui au moment où bon nombre d'employés arrivaient pour commencer leur journée, dont le ministre lui-même qui a ainsi pu constater que monsieur Potter et moi-même n'avons cessé de dire la vérité depuis l'été dernier. J'ai considéré alors que j'avais la liberté de reprendre mon poste à Poudlard et de mettre fin aux fonctions de Dolores Ombrage. Vous n'aurez plus à souffrir de ses décrets absurdes, ni de ses décisions, ni même ses lamentables cours … Je suis navré de vous avoir laisser livrés à vous-même si longtemps.
-Ce n'est pas de votre faute, professeur, le rassurai-je avec un sourire. C'est celle du ministre … il va démissionner, d'ailleurs ?
Le léger sourire de Dumbledore se teinta d'un certain dépit.
-Malheureusement, j'ai bien peur que Cornelius Fudge ne tienne à son poste malgré ce revers. Mais peu importe les sombres manœuvres politiques, Victoria. Je vous ai convoqué là dans un but qui les dépassent et qui dépassent également ce qui se passe à Poudlard. Mais avant d'en venir … (Il se tourna vers Simon, qui écoutait le directeur sans le regarder, la mâchoire contractée). Je sais que le professeur Chourave vous a prévenu de la nouvelle incarcération de Robert Jugson … Comment vous sentez-vous, Simon ?
Il parut surpris – de la question comme de l'utilisation de ce prénom par l'éminent directeur. Puis une ombre s'abattit de nouveau sur son visage et ses doigts pianotèrent nerveusement sur ses genoux de façon méthodique, comme un code.
-Je n'en sais rien, avoua-t-il, sentant sans doute qu'il était inutile de mentir à Albus Dumbledore. J'essaie de me dire que c'est une bonne chose qu'il soit de nouveau à Azkaban, mais … professeur, il s'en est échappé une fois. Je ne peux pas croire qu'il en sortira une seconde fois. La prison échappe totalement au Ministère maintenant que les Détraqueurs suivent Tommy – euh Vous-Savez-Qui.
Un sourire fit frémir la barbe argentée de Dumbledore au lapsus de Simon et ses yeux étincelèrent de plus belle. Visiblement, c'était un surnom qui avait son approbation.
-Il est évident qu'il y aura un jour une nouvelle évasion massive, vous avez entièrement raison, mais je pense que Voldemort attendra un petit peu avant de la mettre en œuvre. Ce qui s'est passé au Département des Mystères a affaibli ses forces et fait voler en éclat son anonymat. Il va devoir trouver un nouveau plan d'action se réorganiser et pendant ce temps-là Robert Jugson restera à Azkaban.
Fumseck sur son perchoir poussa un cri, si pur, si tremblant qu'il sembla résonner au plus profond de mon être. Simon sembla également ressentir sa magie car les traits de son visage se détendirent et ses mains cessèrent de pianoter nerveusement. Dumbledore caressa les plumes écarlates de son oiseau.
-Ah, la musique … Plus magique que quiconque pourrait le penser … Mais vous vous en êtes rendu compte, Simon. Le professeur Flitwick m'a parlé de votre enchantement, une véritable prouesse quand on connait la force des sortilèges de Poudlard … Vous êtes talentueux, ne gâchez pas tout en poursuivant un fantôme.
-Je sais professeur, assura Simon d'un ton nettement plus froid. J'ai fini par le comprendre.
-C'est vrai ?
Je me mordis la lèvre trop tard : je n'avais pas pu endiguer ma surprise. J'avais beau deviner qu'un changement progressif s'opérait chez Simon, nous n'avions plus reparler de ses intentions envers Jugson depuis l'enchantement des armures. Il tourna la tête vers moi, un sourcil dressé, l'air vaguement agacé par mon intervention. Pourtant, un sourire releva la commissure de ses lèvres et son regard sembla s'éclairer pour la première fois depuis qu'il m'avait réveillé.
-Qu'est-ce que tu crois, je ne vais pas te laisser seule, Vicky. Regarde ce que ça donne, tu te fais courser dans les couloirs.
-Une affaire dont nous reparlerons, évidemment, intervint Dumbledore d'un air sombre. Scandaleusement menée …
J'écoutai à peine le directeur. Aux mots de Simon, j'avais eu une étrange réaction, entre l'envie de le gifler à toute volée et celle de lui sauter au cou et cela me laissa dans une situation de silence assez gênant où je le contemplais avec de grands yeux, le cœur battant la chamade. Des semaines à tenter de lui faire entendre raison … A user de tous les procédés à l'aide Susan … J'ignorais réellement ce que je ressentais à l'idée d'avoir réussi, de savoir que je n'avais plus à m'inquiéter de sa présence ou non dans ma vie future et alors que le soulagement déferlait en moi, je me rendis compte à quel point j'avais eu peur de le perdre, à quel point la simple possibilité qu'il s'éloigne m'avait tendu, crispé. J'eus l'impression de me détendre pour la première fois depuis des mois, depuis cette sortie à Pré-au-Lard où je l'avais senti m'échapper.
Peu importait ce qui se passerait une fois dehors. Il serait là.
Simon sembla lire tout cela car son sourire s'accentua, entendu, complice et le lien qui semblait se distendre entre nous se dressa une nouvelle fois, cette fois solidement. Puis un toussotement léger se fit entendre : Dumbledore nous contemplait, un léger sourire aux lèvres, attendant patiemment notre attention. Gênée, je pivotai vers lui, les joues rougissantes, mais le regard du directeur était plus particulièrement porté vers Simon, étrangement ému.
-Je vous félicite, Simon. Et permettez-moi d'ajouter … J'ai assez connu Edgar Bones pour savoir que s'il voyait l'homme que vous êtes en passe de devenir, il serait indéniablement fier de vous.
Simon déglutit, perdant soudainement son sourire et le peu d'assurance qu'il avait réussi à réunir. J'adressai un sourire approbateur au directeur. C'était précisément le genre de phrase que Simon avait besoin d'entendre pour remplir ce gouffre qui s'était ouvert en lui au moment où ses souvenirs s'étaient faits vivaces. Laissant les paroles pénétrer l'âme de Simon, Dumbledore pivota vers moi.
-Sachez également, ma chère Victoria, que pendant mon exil je suis allé visiter vos grands-parents dans leur charmante demeure de Portishead.
-Pardon ? me récriai-je, surprise.
Je réprimai la grimace qui me venait aux lèvres face à mon éclat et portai une discrète main à ma tempe. J'avais l'impression que mon cri se répercutait à l'infini dans ma boite crânienne. Dumbledore eut un vague sourire et agita souplement sa baguette pour faire apparaitre un verre d'eau qu'il fit léviter jusque moi. Je m'en saisis, vaguement honteuse de mon état.
-Oui, en effet. Ils ont été assez généreux pour m'accueillir une journée. Ce sont des gens très charmants et les pierogis de votre grand-mère sont absolument succulents … Je crains d'ailleurs avoir pris quelques kilos malvenus pendant mon dîner chez eux …
Je papillonnais des yeux, hébétées. J'avais beau tenté de me l'imaginer, l'image d'Albus Dumbledore avec sa longue barbe argentée et sa robe de sorcier dans l'impeccable salon de Jaga face à Miroslav Liszka peinait à s'imposer à mon esprit. Une sensation glacée vint m'étreindre, dissipant quelque peu ma migraine.
-Professeur … puis-je vous demander pour quelle raison vous avez rendu visite à mes grands-parents ?
A dire vrai, j'avais une idée assez précise de la réponse et cela acheva de totalement m'éveiller. Le regard magnétique du directeur dont l'intensité était si semblable à celle de mon grand-père était rivé sur moi. Pour une fois, nulle trace de pétillement ou d'amusement : juste de la gravité. Il ne paraissait pas presser de me délivrer sa réponse, alors ce fut Simon lui lâcha d'une voix abrupte :
-Vous lui avez proposé de se battre. C'est cela ?
-C'est cela, admit Dumbledore en inclinant légèrement la tête.
-Je vois, soufflai-je sans savoir si j'étais estomaquée ou vexée. Liszka, légilimens et ancien grand sorcier … un bel atout pour vous, pas vrai ?
Mon directeur ne se laissa pas déstabiliser par mon ton accusateur, mais Simon m'adressa tout de même un regard d'avertissement. J'avais beau le savoir, le sentiment de trahison se distilla dans mes veines comme un venin.
-Je dois admettre qu'une personne comme votre grand-père serait très utile dans la guerre qui se profile, avoua Dumbledore sans sourciller. Et d'ailleurs, il n'a pas hésité une seconde avant d'accepter ma proposition – après que votre grand-mère m'a fait promettre par divers serments dont certains étaient en polonais et en hébreu que je le laisserais défendre sa famille en priorité, ce à quoi j'ai bien sûr consenti. Amelia Bones lui a expressément livré l'autorisation de s'acheter une baguette et lorsque je l'ai vu, il était en train de se réhabituer à la magie. Il a gardé des réflexes remarquables.
Miro avait toujours eu une stature impressionnante mais l'idée de le voir utiliser une baguette me semblait presque terrifiante. Un instant, je regrettai ma décision de lui avoir demandé de reprendre le combat avant de me donner une bonne claque mentale : c'était pour le bien de ma famille. Le Miro Liszka qui m'avait élevé n'avait plus rien du meurtrier de Gdansk. Simon plissa les yeux et ses doigts se remirent à pianoter nerveusement.
-Et vous allez nous faire la même proposition, c'est bien cela ?
Les lèvres de Dumbledore se retoussèrent en fin sourire devant la perspicacité de Simon. Ça avait beau être une forte possibilité depuis que j'étais entrée dans ce bureau, mon cœur ne s'en serra pas moins. L'appréhension ne parvint pas à chasser la gêne d'avoir possiblement été utilisée par Dumbledore pour atteindre mon grand-père et je fus heureuse de voir le directeur croiser ses longs doigts face à son visage pour entonner :
-C'est effectivement que je comptais faire, Simon. Excusez-moi de vous prendre de court de si bon matin alors que vous êtes sans doute épuisés par vos semaines d'examen et éprouvés par les nouvelles matinales, mais le temps presse. La guerre que j'annonce depuis un an sort de la clandestinité pour se faire plus ouverte et le Ministère a déjà montré ses limites à pouvoir la mener de front. Il est souvent infiltré de toutes parts par des partisans de Voldemort, lent à la réaction en fonction des divergences au sein du pouvoir décisionnaire et paralysé par de puissantes familles, parfois partisanes qui ne souhaite pas voir leur beau monde bouger. Devant l'inertie du Ministère lors de la première guerre, j'ai constitué une association avec l'aide de certaines personnes dont vous connaissez sans doute les noms qui avait pour but de lutter contre Voldemort le plus efficacement possible, pour protéger la population et empêcher sa prise de pouvoir.
Son regard avait furtivement passé sur Simon lorsqu'il avait évoqué la fondation de son association, si bien que je fus persuadé qu'Edgar avait été l'un de ceux qui l'avait mis en place. Je n'osais imaginer ce qui pouvait bien être en train de battre dans le cœur de Simon. En un sens, cette association, c'était son héritage.
-Elle a pour nom l'Ordre du phénix, ajouta Dumbledore avec gravité. Je tiens à mettre les choses au clair, ce n'est pas une armée. C'est une association de personne qui œuvre pour le bien commun, guidé par des idéaux très clairs et ce, en marge du Ministère. C'est un aspect très important qu'il ne faut pas que vous négligiez : il s'agit d'actions officiellement clandestines. Bien sûr, le nom de l'Ordre du phénix est connu des hauts fonctionnaires comme des Mangemorts, mais il n'est pas reconnu officiellement et nous ne sommes pas affiliés au Ministère même s'il nous est arrivé de collaborer avec lui. Si dans une mission l'un des membres enfreint la loi, il sera donc susceptible d'être condamné par le Mangenmagot.
-C'est quelque chose de totalement illégal, alors, réalisai-je, assez embarrassée.
-C'est bien cela. Je vous demande ouvertement d'enfreindre la loi pour le bien commun.
Un frisson me parcourut l'échine face aux mots choisis. « Pour le bien commun » sonnait dans ma tête d'historienne comme un double vertueux de la devise de Grindelwald. A quelles extrémités avait-il été réduit pour accomplir ce qu'il pensait être « le plus grand bien » ? Et à quelles extrémités je serais moi réduite pour « le bien commun » ? L'illégalité avait tant de facette que j'avais commencé à effleurer cette année … Le maléfice contre Warrington, le sortilège des armures … C'était grisant d'effleurer les limites de Poudlard, mais dehors c'était une autre échelle – et des conséquences autrement plus importantes. Je lorgnais Simon du coin de l'œil en espérant lire son visage des appréhension semblables aux miennes, mais il était remarquablement impassible malgré sa fatigue manifeste. Il se frotta le visage, sans doute dans l'espoir de mettre de l'ordre dans ses pensées.
-J'ai entrepris depuis le début d'année d'observer ceux qui étaient susceptible d'avoir l'intention d'entrer dans la lutte contre Voldemort, poursuivit patiemment Dumbledore devant notre mutisme. Vous êtes tous deux des personnes droites et honnêtes et dont l'un des moteurs sont vos idéaux, votre grand sens de la justice et du combat pour la dignité humaine. Vous l'avez prouvé notamment en vous opposant d'une quelconque manière à Dolores Ombrage.
-Nous n'étions pas les seuls, protestai-je en croisant les bras sur ma poitrine. Et moi, je n'ai rien fait de probant, juste … chanter.
-Ne sous-estimez pas ce que vous avez fait, Victoria. Ce chant a apporté à Poudlard plus de force et d'espoir que la plupart des modestes éclats de vos camarades.
-C'était Simon. Son idée et sa magie.
-Tu as fini oui ? finit par s'agacer celui-ci en me fusillant du regard. Tu as autant à offrir que n'importe que qui, Vicky. Voire plus.
Dumbledore eut un sourire entendu alors que je posais un regard interdit sur Simon. Je n'étais pas habituée à ce qu'il me valorise ainsi et lui-même paraissait surpris par ses mots parce qu'il se trouva une passion soudaine pour la contemplation des étranges objets qui garnissaient le bureau du directeur.
-J'ajouterais à cela, enchérit Dumbledore, les yeux étincelants, qu'il est peu courant de voir une jeune fille être occlumente complète à seulement dix-huit ans. Et au-delà des capacités, Victoria, ce sont des personnalités que je recherche. Des personnes droites, honnêtes et loyales capables de se battre pour les bonnes valeurs. De plus vous avez un profile qui est des plus intéressants, Victoria : vous êtes calme et réfléchie, et les événements des derniers mois ont prouvés que vous étiez capable d'encaisser une grosse charge émotionnelle – la vôtre et celle des autres – sans plier. Vous êtes forte, Victoria et j'ai besoin de personnes fortes dans l'Ordre.
Mon visage s'embrasa alors que Simon cachait sa stupéfaction dans une petite toux. Dumbledore vrilla alors un regard entendu sur lui.
-Et c'est également pour cette raison que vous ai convoqué en même temps. Vous n'êtes évidemment pas les seuls de l'école auxquels j'ai pensé, mais j'ai préféré vous faire des propositions séparées afin que vous puissiez réfléchir seuls en votre âme et conscience. Simplement, d'après les dires du professeur Chourave qui m'a gentiment renseignée, vous êtes un cas … particulier.
-Particulier ? répéta Simon, dubitatif.
-Le professeur Chourave fait parti de l'Ordre ?
Je préférais me pencher sur ce dernier point plutôt que sur la dernière partie qui embrasait d'avantage mon visage. Et j'avouai caresser l'espoir que ma directrice de Maison en laquelle j'avais une foi absolue puisse me guider sur cet Ordre comme elle m'avait guidé à Poudlard, mais Dumbledore me déçut en secouant la tête.
-Non. Il ne m'appartient évidemment pas de révéler les identités des membres de l'Ordre qui demeurent secrètes – parfois même en son sein – mais je peux vous assurer que Pomona Chourave n'en fait pas parti. Son travail comme professeur lui prend toute son énergie, même s'il arrive parfois qu'elle me fournisse quelques plantes utiles pour nos potionistes … Enfin. Donc oui, monsieur Bones, « particulier ». Autant pour le reste de mes possibles recrues, j'ai préféré les laisser réfléchir sans pression extérieure, autant j'ai l'intuition que vous aurez besoin l'un de l'autre pour prendre la bonne décision. Intuition bien sûr guidée par Pomona Chourave.
Son regard se fit encore plus sérieux quand il se planta particulièrement sur Simon.
-J'ajouterais que l'Ordre du Phénix demande plus que des capacités certaines et une certaine force mentale. J'exige de ses membres une loyauté sans pareille mais également d'obéir aux ordres, que ce sont les miens ou de ceux à qui je délègue l'autorité. Cela nécessitera parfois de faire des choses contre lesquelles pour une raison ou pour une autre, nous sommes en désaccord et très souvent, cela demandera un grand sang-froid. Il est hors de question qu'un membre de l'Ordre compromette une mission en se laissant envahir par des émotions et des troubles personnels. Me suis-je bien fait comprendre sur ce point ?
-C'est vous qui ne m'avez pas entendu, professeur, rétorqua Simon avec un brin de sécheresse. Je vous ai dit que je n'avais pas l'intention de poursuivre des fantômes. Quant à entrer dans votre Ordre … (Sa bouche se tordit, marquant son indécision). Professeur, j'ai commencé un dossier pour entrer à l'IRIS et Victoria …
-Je ne vous demande pas d'abandonner tout cela, bien sûr. Il me semble évident que je ne vous demande pas sacrifier votre avenir. Vous pourrez bien sûr entrer à l'IRIS et miss Bennett devenir la future gardienne de l'équipe nationale. Vous pourrez aussi si c'est votre choix vous consacrer entièrement à l'Ordre, mais dans votre cas je ne vous le conseille pas. Si vous souhaitez vraiment être utile, il faut que votre formation comme sorcier soit complète et que vous sachiez pour quoi vous vous battez, que vous ne perdez pas le pied avec la réalité. Un homme trop enfermé dans sa lutte finir par perdre le contact avec le monde réel et fait des erreurs. En revanche, si c'est absolument nécessaire, il se peut qu'on vous appelle à un moment où vous serez indisposé par un cours ou par un match, une journée de travail, ce sont des choses qui pourront arriver. Et bien sûr vous serez très souvent sollicité durant votre temps libre.
-Ce serait donc mener une sorte de double-vie, conclus-je avec lenteur, saisie par l'enjeu. Et … concernant notre identité …
-L'identité des membres demeure secrète, comme je vous l'ai dit. A dire vrai, moi seul sait exactement le nombre de personne faisant parti de l'Ordre. Après, il se peut que lors d'une rixe avec des partisans de Voldemort, vous puissiez être reconnus et catégorisés comme appartement à l'Ordre du phénix.
-Sans compter les risques que cela pourrait occasionner pour nos familles si jamais nous sommes reconnus, réfléchit Simon. Nos familles et nos proches.
Dumbledore ne le démentit pas, se contentant d'une très légère inclinaison de la tête. J'appuyais mon pouce et mon index sur mes paupières, espérant que l'obscurité m'aide à réfléchir et à réinstaurer le calme en moi.
-Bon sang … C'est tellement …
-Encore une fois, je ne vous demande pas une décision immédiate, la rassura Dumbledore. Elle pourra attendre la fin de l'année scolaire. C'est pour cela que je vous ai si vite convoqué après mon retour, pour vous laisser au moins une bonne semaine pour réfléchir posément à ma proposition. Jusqu'au banquet de fin d'année, en réalité. Si vous avez des questions supplémentaires, je reste à votre entière disponibilité, vous connaissez mon mot de passe. Mais passé ce délai, je considérerais que votre réponse est négative et j'effacerais vos souvenirs. Je respecte le droit de chacun à vivre et à lutter comme il l'entend.
Je hochai distraitement la tête, l'esprit bouillonnant. J'avais l'impression de recevoir un flot d'information et d'émotion, et la fatigue et la migraine n'aidait en rien à ma réflexion. Malgré tout, alors que j'analysais mes sentiments, je fus surprise de l'étrange sérénité qui demeurait en moi. Je m'étais préparée à cela depuis ce jour sur le terrain de Quidditch où j'avais compris ce qui avait coûté la vie à Cédric et que cela même pouvait anéantir ma famille et mes proches. Et si cela était demeuré une hypothèse lointaine à l'époque, la résolution avait finir par enfler en moi, par plusieurs étapes. Le meurtre de mon meilleur ami. La menace qui pesait de tout son poids sur ma famille. Les révélations sur le destin des Bones – plus jamais ça … Ces « Sang-de-Bourbe » qui m'étaient devenu insupportable. Etais-je prête à mourir pour empêcher Voldemort d'accomplir son dessein ? Je l'ignorais et la perspective continuait de faire trembler mon être. Mais je ne pouvais simplement rester inactive alors que le monde valsait et menaçait ceux que j'aimais. Alors que j'étais en train de démêler tout cela, j'entendis la voix de Simon s'élever d'un ton suspicieux :
-Professeur … Est-ce que c'est pour convaincre que Victoria que vous avez commencé par parler de l'engagement de son grand-père ?
-Bien sûr que non, répondit immédiatement Dumbledore alors que je sursautais. J'ai parlé de cela pour qu'elle sache où en sont les choses chez elle, je doute que vous ayez eu beaucoup de nouvelle du fait de la censure de Dolores … Par ailleurs, sachez que vos familles se sont organisées si un jour, l'une de vos trois maisons était attaquée. Un système efficace, je dois le dire, ils vous expliqueront cela cet été. Et j'ai pu croiser votre frère aîné, Victoria, qui malgré une détresse émotionnelle semblait se porter comme un charme. Il a facilement accepté la nature de votre grand-père.
Malgré le goût aigre qui me montait à la bouche, je fus rassurée de savoir qu'un semblant d'organisation semblait prendre place entre les Bennett, les Bones et les Liszka. C'était en se regroupant et en comptant les uns sur les autres que l'on pourrait faire face à ce qui nous attendait. Dumbledore avait raison : j'avais reçu quelques lettres de ma mère mais totalement dénuées de véritables nouvelles, réduites à des banalités. Entendre cela était une véritable bouffée d'oxygène.
-Très bien, c'est une bonne chose, chuchotai-je, avant de m'éclaircir la gorge et d'ajouter plus haut : merci, professeur.
Malgré le sentiment aigre-doux qui entourait le lien entre Dumbledore et ma famille, je me refusais à en oublier la politesse.
-Un plaisir, Victoria. A présent, je vais vous laisser réfléchir à ma proposition – bien que je pense que c'est une décision qui a déjà longuement maturé en chacun d'entre vous. Victoria, bon courage pour vos essais lundi. Et Simon, j'ai très personnellement écrit à la directrice l'IRIS pour soutenir votre candidature. Je pense que vous aurez sa réponse au cours de l'été …
-Merci, professeur.
Nous finîmes par nous lever de nos chaises et après un dernier « au revoir » adressé au directeur, je suivis Simon hors du bureau, assez troublée par le choix qui s'imposait à moi, à la fois si évident et si difficile. Bien sûr que je voulais me battre, protéger ma famille, m'assurer un avenir dans un monde juste. Bien sûr qu'en cela, joindre cet Ordre du phénix semblait être la porte rêvée puisque le Ministère refusait d'avancer.
Mais à quel prix ?
Je secouai la tête et grimaçai devant l'élancement que cela causa. Je n'étais pas en état de prendre une décision. Il faudrait me servir de la semaine accordée par Dumbledore. J'attendis d'avoir dévaler les marches mouvantes avant de rejoindre Simon d'un bond et enrouler mon bras autour du sien, m'appuyant sur lui comme je l'avais toujours fait. Il ne repoussa pas, il ne marqua pas le moindre signe d'agacement ou de moquerie : il me laissa faire avec bienveillance. Ma main se crispa sur son bras alors que les mots qui avaient ouverts l'entretien me revenaient en mémoire.
-Alors comme ça, tu resteras debout et fort à mes côtés ?
Un léger sourire retroussa les lèvres de Simon mais il évita soigneusement de me regarder. J'ignorais si l'entretien l'avait apaisé, mais son visage était moins las, plus déterminé, plus résolu. Une belle énergie semblait irradier en son sein.
-Pour un jour voir quel monde il y a de l'autre côté de la barricade, acheva-t-il avant de reprendre son sérieux. C'est toi qui m'as dit que je valais mieux que de l'ombre et la poussière, Vicky. Au final, il se peut que tu avais raison. Je n'ai pas le droit de me laisser sombrer. Pour moi et pour les autres.
J'acquiesçai, soulagée au-delà des mots de l'entendre prononcer ces phrases. J'avais l'impression que monde vacillant se stabilisait, atténuant l'angoisse que je ressentais à l'idée de ce qu'il m'attendait, de l'imminente guerre que je devrais mener pour me protéger moi et mes proches. C'était incroyable comme tout semblait plus facile lorsqu'on avait la plus profonde certitude que, quoiqu'il arrivait, on n'avançait pas seul. Cette force qu'avait loué Albus Dumbledore en personne, j'en avais besoin et elle n'existait que parce que Simon était à mes côtés. Pressant son bras, je lui souris, un sourire de défi, de remerciement, de résolution.
-Mais avant de retourner à la poussière, on se battra. Pas vrai ?
Simon s'immobilisa pour enfin tourner les yeux vers moi. L'émeraude avait enfin céder à la couleur naturelle de ses prunelles, ce vert mousse, clair et chatoyant qui semblait se réfracter en milles nuances différentes, une couleur plus belle, celle de l'espoir. Les yeux que son père lui avaient légués. Sa main descendit jusque la mienne et il noua les doigts aux miens pour les serrer.
-Oui, Victoria, on se battra.
