Disclaimer : Fairy Tail ne m'appartient pas.
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Slipping — partie I
3 JUIN — 19:34
La vaste pièce, bureau du Vice-Président, baigne dans une chaude lueur orange. Le soleil se couche doucement, plongeant la magnifique ville de Crocus dans une marre d'or. Depuis le haut de cet immeuble, le siège de Paradise Corporation, la vue est à couper le souffle. Elle n'a jamais pensé être capable de s'en lasser. Pourtant, les mots qui s'échappent d'entre ses lèvres prouvent le contraire.
« Je souhaite démissionner. »
C'est léger, rapide, mais Erza arrive à discerner la légère crispation de ses doigts, qui tiennent une feuille agrafée à un tas. Il n'a pas relevé la tête. Ses yeux verts, tout aussi froids qu'une pierre précieuse, ont l'air fixés sur une sous-partie du contrat pour un nouveau partenariat. La minute qui s'écoule lui paraît bien étouffante. Son cœur est douloureusement serré et son ventre si noué qu'elle pourrait vomir son petit déjeuner sur le bureau — une faute qu'elle préfère éviter de commettre, parce que ce foutu bois vaut bien plus que deux loyers de son appartement —.
Finalement, après un profond silence, la voix suave mais pourtant glaciale de son supérieur chatouille ses oreilles. L'atmosphère lui donne la chair de poule. Gerald Fernandez la fixe, stoïque. Aucune émotion ne déforme son parfait visage à la mâchoire finement carrée. Le papier rejoint mollement les autres alors qu'il entrelace ses doigts.
« Pardon ?
— Je souhaite démissionner, répète-t-elle sans une once d'hésitation.
— Pourquoi ? »
Erza serre légèrement la tablette qu'elle tient entre ses mains. Sa bouche est sèche face à la profonde contrariété qui émane de lui une affaire qui ne va pas dans son sens est synonyme d'une future frustration pour lui. Ça aurait pu lui importer, à un autre moment — quand elle était encore dans l'optique de travailler corps et âme à ses côtés —. Elle pèse ses mots, tout en remettant en place une mèche flattant sa pommette.
« Il s'agit de raisons personnelles, monsieur. »
Un petit froncement de sourcils fait apparaitre un pli entre ces derniers. Il étire le tatouage aux délicates arabesques qui décore sa joue gauche, et le haut de son arcade — un symbole de sa famille, qui rappelle toujours aux partenaires de l'entreprise qu'il n'est pas n'importe qui —. Le jeune homme penche légèrement la tête, tout en la dardant toujours de son regard. Son index tapote le bois précieux, une seconde, deux secondes, trois secondes.
« Très bien, répond-il en tournant son siège vers les immenses baies vitrées. Faites comme bon vous semble. »
Son pouce frotte son index replié dans sa paume. Son poing est serré mais Erza sait qu'il ne fera pas une scène ici, dans cet immeuble même s'il est profondément perplexe face à cette nouvelle, il a toujours préféré l'honnêteté. Les petits secrets n'ont pas leur place entre eux, pas alors qu'elle a tout mis de côté pour se dévouer à son poste d'assistante.
« Je vais mettre une annonce pour recruter ma successeuse. J'effectuerai les entretiens préliminaires, vous devrez uniquement assister aux finaux. »
Son inspiration la fait déglutir. Les éclats dorés du soleil caressent le visage de son supérieur qui ne bronche pas. Il écoute, sans l'interrompre. Quand elle se tait, il tourne enfin la tête vers elle. Son masque de l'infaillible Vice-Président, si bien composé durant ces neuf dernières années, est parfait. Même si ses yeux lui paraissent plus brillants qu'à l'accoutumée, aucune émotion ne vient perturber ses traits — une création parfaite, comme le dit si bien sa mère —. Un homme qu'elle connait sur le bout des doigts, plus qu'elle ne se connait.
« Si vous avez terminé, vous pouvez disposer. J'ai beaucoup à faire. »
À nouveau, sans même ciller, son supérieur reprend sa contemplation de l'horizon. Sa pomme d'Adam monte et descend rapidement. Elle s'incline respectueusement, face à son bureau et lui, avant de quitter la pièce. Son cœur bat plus fort, plus vite, alors que ses talons résonnent dans la pièce silencieuse. Sa queue de cheval se balance lors de ses grandes enjambées, qui trahissent le rythme qu'elle a su adopter pour suivre les pas de cet homme.
Les lourdes portes de son bureau se ferment derrière elle, dans un petit claquement, assez timide. Sa prise sur la poignée est moite. Réaliser qu'elle vient de franchir un cap lui coupe désormais le souffle. Elle est heureuse que ses collègues n'ont pas songé à faire des heures supplémentaires pour aujourd'hui, parce qu'elle est réellement sur le point de s'effondrer si elle ne reprend pas une respiration normale. Mais, malgré la réaction de son corps, il y a bien longtemps qu'Erza ne s'est pas sentie aussi légère.
7 JUIN — 5:58
Les portes de l'ascenseur s'ouvrent lentement et Erza fait un pas en avant, quittant l'enclos de métal. Elle s'arrête un instant, avec entre ses mains la tablette qui va bientôt rendre la journée du Vice-Président absolument désagréable. Ce n'est pas une partie de plaisir — annoncer des mauvaises nouvelles ne l'a jamais été —. Bien qu'il arbore une expression parfaitement neutre, voire même désintéressée dans ces moments, elle sait mieux que quiconque que cela a transpercé son épaisse carapace d'autosuffisance. Son patron a des faiblesses, comme tout le monde. Il est juste très doué pour les cacher.
Prenant le temps de classer les informations à dire, la demoiselle s'encourage une dernière fois mentalement avant de s'approcher de la porte d'entrée. Le penthouse que son supérieur occupe est méticuleux. Tout est à sa place. Il n'y a pas un grain de poussière, tout est à un angle propre égal à 90 degrés. Les livres sur ses luxueuses étagères sont classés par auteurs, en ordre alphabétique. Il aime l'ordre, la discipline, la rigueur. Son père a toujours été très droit dans les affaires professionnelles — tout le contraire du reste, là où celles plus personnelles font fleurir des scandales tous les trois mois —. Gerald a toujours mis de côté son agacement face aux relations qu'il entretient avec des femmes plus jeunes, avides de succès et de richesse. Il a appris à faire l'autruche et a étouffé les articles peu flatteurs, histoire de soigner l'image de Paradise Corporation. Et, même si son père lui a beaucoup apporté, nourrissant une belle complicité, il refusera toujours de rencontrer ses nouvelles conquêtes qui aurait envie d'apprendre à connaître une femme, ayant son âge, pour l'associer comme belle-mère ? Certainement pas lui.
Alors, pour échapper aux filets des médias avides du prochain potin, celui capable de faire encore plus chuter les actions de l'entreprise familiale, le Vice-Président tient à avoir un emploi du temps parfait, à la minute près. C'est important pour lui, un moyen de montrer qu'il ne fera pas les mêmes erreurs et qu'il ne laissera personne gâcher son avenir, ses projets. Erza a toujours tout fait pour lui faciliter la vie — les début ont été difficiles mais, maintenant, elle a l'impression que c'est un véritable jeu d'enfant —. Malgré tout, comme elle l'a pensé juste avant de pénétrer dans la demeure de son patron, certaines tâches restent difficiles et inconfortables.
La serrure électronique s'actionne une fois que la porte se referme derrière elle. Ses talons claquent l'impeccable carrelage, attirant l'attention de la seule femme capable de captiver le puissant — et arrogant — Gerald Fernandez. Elle s'étire gracieusement et quitte le confort du canapé en cuir. La demoiselle l'observe du coin de l'œil, sans rien dire, puis s'avance vers le dressing du Vice-Président. Elle est suivie, elle le sait, et ça l'amuse à croire qu'elle doit être surveillée par ses soins lorsqu'elle se trouve à proximité de cet homme.
« Tu sais, Carla, je ne vais rien lui faire, souffle la rouquine en souriant. »
La concernée penche la tête, ses grands yeux marrons la fixant avec un intérêt particulier. Peut-être à cause de ses boucles d'oreilles ? Longues, dorées, brillantes. Un cadeau pour un travail qualité de formidable par son intransigeant supérieur. Carla s'approche quand Erza se met accroupie, en veillant à ne pas froisser sa jupe crayon, d'un profond noir — peut-être une mauvaise idée de faire ça, parce qu'il est certain que cette adorable chatte va laisser des poils blancs dessus —. Sa tête se frotte contre ses genoux et ses mollets alors qu'un profond ronronnement comble le silence du penthouse.
« Tu vois ? Pas la peine de t'inquiéter. »
Ses ongles grattent tendrement son petit menton, puis une joue pleine. Le félin ne s'en va qu'une fois satisfait, sa jolie queue touffue battant dynamiquement l'air. Un comportement de princesse, qui ressemble terriblement à celui de son maître qui doit sans aucun doute l'attendre. Et est-ce qu'il aime patienter pour quelqu'un ? Non, bien évidemment. Son temps est précieux, il pourrait en manquer pour accomplir de merveilleux contrats. Cette simple pensée lui fait rouler les yeux et Erza se redresse, lissant les plis de sa jupe tout en chassant quelques poils.
Elle se racle la gorge puis reprend son chemin vers la chambre de son supérieur. Comme prévu, réglé comme l'horloge qu'il est, il se tient devant un miroir pour boutonner sa chemise blanche. Les muscles de son dos jouent sous le riche tissu. L'odeur de son après-rasage, mêlé à son parfum musqué, a quelque chose de familier et de réconfortant même si Erza a hâte de tourner cette page de son existence, elle ne peut pas empêcher ce pincement qui tiraille son cœur. Après tout, elle quitte une entreprise qui ressemble à une seconde famille. Mais, plus particulièrement encore, elle laisse derrière elle un homme qui a marqué sa vie. Si elle en est ici aujourd'hui, c'est uniquement grâce à lui.
« Monsieur le Vice-Président. »
Le concerné se retourne doucement. Il est tôt et les timides rayons du soleil commencent à se faufiler dans sa chambre, flattant les placards de son immense dressing. Un monde merveilleux d'habits sur-mesure suspendus, de chaussures polies, impeccables, et soigneusement rangées en étant alignées. Il y a aussi des cravates, des montres, des vestes, des gants, des écharpes. Tout est à sa place, si bien rangé, qu'elle a parfois l'impression qu'il s'agit uniquement d'un décor. Sa minutie indique ce besoin de contrôle qu'il a. Elle ne s'en est jamais formalisée. Elle s'est adaptée — c'est ce qu'elle a toujours fait de mieux, parce qu'elle serait devenue folle dès son plus jeune âge si elle n'en avait pas été capable —. Gerald boutonne sa manche, silencieusement, l'observant avec une intensité qui a toujours fait s'hérisser les poils sur ses bras.
« Vous êtes là tôt, marmonne-t-il en partant vers un tiroir.
— J'ai quelques nouvelles à vous annoncer. »
Un maigre coup d'œil dans sa direction suffit à lui intimer de les lui annoncer. Erza remarque facilement les cernes qui accentuent son regard émeraude, l'intriguant brièvement peut-être devrait-elle demander une ordonnance pour des somnifères ? Elle l'ajoute à sa liste des tâches journalières, sur la tablette, avant d'ouvrir le premier dossier qui va faire apparaître un nuage noir au-dessus de sa tête.
« Le nouveau Directeur des Ressources Humaines a fait parler de lui.
— Avec ce visage que vous arborez, je suppose que c'est loin d'être en faveur de l'entreprise.
— Effectivement, monsieur.
— L'affaire est déjà sur les réseaux ?
— J'ai reçu une alerte sur le chemin. »
Le jeune homme serre les dents et ôte une cravate du tiroir. Il le referme d'un mouvement sec, avant de glisser la soie derrière le col de sa chemise. Elle plisse les yeux en le voyant peiner à faire son nœud et, sans hésiter, elle pose la tablette sur un meuble à proximité. Ses talons claquent et attirent l'attention du Vice-Président qui se tourne à nouveau vers elle. Sans protester, ni se raidir, il la laisse s'occuper de lui — une vieille habitude, un petit rituel qu'ils ont entretenu —.
« Quelle est la faute ?, lui demande-t-il en regardant devant lui.
— Recevoir des services à caractère sexuel durant ses heures de travail. »
La soie est douce sous ses doigts. Ses phalanges effleurent distraitement le torse ferme de son supérieur qui ne tressaille pas. Ça lui tire un léger sourire, aux abords satisfait il est bien connu que le Vice-Président ne se laisse pas approche par les femmes, à tel point que des rumeurs sur son orientation sexuelle ont commencé à voir le jour. Elles ont été démenties, bien évidemment. Lui ? Gay ? En voilà une idée bien farfelue. Il n'a juste montré aucun intérêt pour une autre personne que sa petite Carla comment rivaliser face à la perfection de cette petite chatte ?
« Autre chose ? »
Erza termine de nouer la cravate et fait un pas en arrière, pour récupérer sa tablette. Elle connait l'agenda de son supérieur sur le bout des doigts, mais se munir de cet appareil électronique lui permet une belle échappatoire — la proximité dont elle peut faire preuve avec lui l'assomme parfois, tant elle la déroute —. Son index fait remonter une liste qu'elle fait mine d'étudier, tandis qu'il glisse ses bras dans sa veste de costume.
« Des réunions avec le comité de direction.
— Où en est la construction du centre artistique ?
— Aucun retard à prévoir, monsieur. Il ouvrira ses portes en août, comme prévu.
— Et les propositions pour l'inauguration ?, s'enquiert-il en sortant de sa chambre.
— Vous aurez un rapport avant la fin de la journée sur votre bureau. »
Ses foulées sont plus grandes que les siennes mais elle suit son rythme sans peine. Ils quittent le penthouse, sans oublier de prendre avec eux Carla il est hors de question qu'elle reste seule toute la journée. Gerald a bien été clair quant à ce sujet. Elle se souvient encore des entretiens d'embauche pour un Cat Sitter, alors qu'ils devaient s'absenter pour des longs voyages. Des nuits blanches remplies de frustration parce qu'il n'avait guère confiance. Laisser sa précieuse Carla entre les mains d'un inconnu ? Il serait capable de la kidnapper pour demander une rançon !
Résultat c'est son père qui a fini en charge du petit animal.
« Il y a autre chose que je dois savoir ? »
Fermant la portière de la limousine derrière elle, la rouquine pince légèrement les lèvres. Elle hésite, fait naviguer son regard entre lui et le félin, puis plonge finalement dans l'océan mordoré de ses yeux. Il soutient ce contact visuel sans faillir, allant même jusqu'à hausser un sourcil devant son soudain mutisme. Elle pense déceler un éclat d'inquiétude, vif, mais met ça sur le compte de la fatigue il n'y a pas de raison capable de pousser le Vice-Président à s'inquiéter pour des broutilles.
« Votre dernière réunion ne requiert pas ma présence.
— Et donc ?
— J'ai un entretien avec une candidate susceptible de remplir les conditions de mon poste. »
Comme prévu, aucune réaction sur le visage presque angélique du jeune homme. À la place, il tourne la tête vers la fenêtre, sa main droite caressant le dos de la boule ronronnant de plaisir. Le silence est le même que jeudi, le jour où elle lui a annoncé sa démission. Elle regrette de ne pas avoir pris les transports en commun. Elle aurait très bien pu lui annoncer les mauvaises nouvelles au bureau et non chez lui. Quelle idiote. Maintenant, elle est coincée là, devant lui, pendant au moins vingt minutes.
« Des raisons personnelles, c'est ça ? »
Elle bat des cils, ses doigts se resserrant autour de l'étui de la tablette qu'elle ne quitte décidemment pas depuis son réveil — maudit Directeur des Ressources Humaines —.
« Je peux les connaître ?
— Si elles sont dites personnelles, c'est que je ne souhaite pas les divulguer.
— Pourquoi ?
— Elles font parties de ma vie privée.
— Vous dîtes qu'il y a des choses que j'ignore sur vous, mademoiselle Scarlett ? »
Ses dents mordent l'intérieur de sa joue. Erza lisse timidement un pli du ruban qui lie son chemisier avant de reprendre la parole, avec un ton qu'elle espère respectueux.
« Vous ne pourriez pas comprendre ce qui me pousse à agir ainsi.
— Si vous ne souhaitez pas m'expliquer, il est certain que j'en suis incapable. »
Est-il blessé par son choix ?
« Pourquoi est-ce que vous tenez à savoir ça ?
— Parce que j'ai besoin de… »
Il se tait et frotte le coin d'un œil. Son patron a l'air fatigué, contrarié, sur le point de craquer. De pleurer ? Non. Juste hurler son incompréhension par la fenêtre.
« … je dois savoir. »
Ça sonne presque comme étant désespéré, dit ainsi. Il ne doit pas s'en rendre compte, sinon il aurait un tout autre comportement. La jeune femme soupire doucement et baisse la tête, rompant le long regard qu'ils échangent depuis plusieurs minutes. Elle ne l'a pas réalisé jusque-là, mais, au final, cette démission ressemble à une rupture assez brutale il n'a pas l'ombre d'une explication, juste une réalité implacable qu'il embrasse sans le vouloir.
« Je ne peux pas continuer comme ça.
— Comment ça ? Qu'est-ce qui peut vous déplaire dans votre travail ? »
Elle retient un rire nerveux. Plutôt que de monter dans les tours face à cette question, elle replace les mèches qui borde les côtés de son visage, derrière ses oreilles. Il est sérieux, il ne comprend vraiment rien. Son choix doit ressembler à une incroyable bêtise. Mais, même s'il est complètement déconnecté de la vie commune, des gens ordinaires, il est un peu touché. Pourquoi, d'ailleurs ? De prime abord, son intérêt pour cette décision de fin de carrière témoigne d'un mécontentement et d'un sentiment de gêne sa zone de confort a volé en éclats, elle le sait, elle l'a très bien remarqué. Même s'il se met à le nier, une fois la question posée, elle le voit. Rien que ses profonds cernes servent de flagrant témoignage. Ce qu'il faut savoir, maintenant, c'est que Gerald n'a jamais ressenti le besoin de s'investir émotionnellement dans quoi que ce soit.
Du moins.
Jusqu'à maintenant.
« Je préfère que cette discussion s'arrête là, lui dit-elle en souriant poliment.
— Mais-
— Nous devrions parler du développement de l'hôtel de la Côte Est. »
Le Vice-Président entrouvre ses lèvres, juste un instant. Il est pris de court pas ce soudain changement de discussion et il est incapable de trouver un moyen pour revenir à l'ancienne. Comme vaincu, le voilà qu'il s'appuie entièrement contre le dossier de son siège. Carla miaule doucement en s'étirant, posant tranquillement une patte sur la cuisse de son propriétaire.
« Je vous écoute. »
7 JUIN — 19:36
Elle fait un cercle avec sa tête, pour détendre sa nuque devenue raide après cette journée. Erza soupire et masse le pont de son nez, en lâchant un gémissement elle ne devrait pas être à son bureau à une telle heure mais devant sa télévision, en train de manger un succulent fraisier. Elle soupire puis jette furtivement un coup d'œil dans le bureau de son supérieur — son poste de travail se situe devant les grandes portes et, juste à côté, il y a une légère vitre dont les stores sont actuellement ouverts —. Elle n'est pas étonnée de l'apercevoir penché sur des dossiers, vu toutes les réunions qui ont été planifiées aujourd'hui. Peut-être qu'avec un coup de main, il aura plus vite terminé et-
« Non. Pas question. C'est pour ça que tu as fini dans cette spirale infernale, se réprimande-t-elle dans un chuchotement. Il aime travailler. Alors tu le laisses travailler. Seul. Comme un grand. »
Déterminée, la rouquine éteint l'écran de son ordinateur en résistant à la tentation. C'est difficile mais elle peut le faire. Sinon, comment diable va-t-elle passer à autre chose ? Ce sera impossible. Et est-ce qu'elle a envie de passer sa future trentaine à suivre son rythme inhumain ? Non. Certainement pas. Ce n'est pas bon pour elle, mentalement et physiquement.
Quand elle se lève de la chaise, la sonnerie de l'interphone attire son attention. Une moue étire alors ses lèvres, parce qu'elle sait pourquoi ce maudit appareil vient de faire du bruit ; il a besoin d'elle. Lentement, elle s'engouffre entre les portes puis s'avance dans la pièce. Elle monte les trois marches qui l'amènent au plus près du bureau. Il n'a toujours pas sorti son nez de ses papiers et elle en vient à se demander s'il n'a pas appuyé par erreur.
« Monsieur ?, souffle-t-elle. Vous m'avez demandé ?
— J'ai réfléchi. »
Ses doigts effleurent les pans de sa jupe puis viennent s'entrelacer, devant ses cuisses. Elle prend une brève inspiration lorsque son patron relève le menton, pour poser sur elle son regard dur et intransigeant — ça aussi, elle s'y est habituée et a appris à voir au-delà —. Son stylo plume finit à côté du tas de papiers et il se penche en arrière. Le siège de son bureau grince légèrement et, instantanément, elle prend son téléphone pour ajouter un mémo la concernant ; qui aimerait une chaise qui couine aux moindres gestes ?
« Vous avez réfléchi à quel propos ?, demande-t-elle après avoir rangé son portable.
— Votre démission. Aux raisons.
— Vous n'aviez pas à vous embêter avec ça. La discussion était close et-
— Elle n'est pas terminée pour moi, la coupe-t-il en pinçant des lèvres. Pas encore. »
Une mèche bleue s'est échappée de sa coiffure, rebiquant sur son front plissé par l'agacement. Il se met soudainement debout, contourne son bureau, puis s'appuie contre celui-ci, juste en face d'elle. Une jambe s'étire et l'autre reste pliée, tandis que ses bras se croisent. Sa parfaite chemise épouse avec une harmonie toute particulière les muscles développés de ses bras — mais elle résiste à l'appel de cette contemplation inappropriée —. Elle recule d'un pas, en veillant à ne pas trébucher sur la marche. Ce serait bête d'avoir un accident de travail durant sa période de préavis.
« Pourquoi ? Votre vie ne changera pas. Vous serez toujours le Vice-Président de Paradise Corporation. Mon départ est le même qu'un autre employé dans cette entreprise. Il ne devrait pas autant vous affecter.
— Non. »
Comment ça, non ?
« Monsieur, je-
— Vous êtes à mes côtés depuis ces neuf années, mademoiselle Scarlett. Pourquoi est-ce si gênant à vos yeux que je cherche à comprendre ce soudain départ ? »
Ses yeux brillent d'une manière nouvelle, qu'elle a rarement vu. De l'intérêt. Du besoin. Et ce petit soupçon de peur. Elle est la mieux placée pour dire que Gerald Fernandez a bel et bien un cœur. Il n'a juste aucune envie que tout le monde le sache — et ça excite davantage les tabloïds, qui ne cessent pas de le décréter comme le célibataire le plus en vogue chaque année —. Elle frotte un côté de son cou, cherchant une manière de détourner cette conversation. C'est peine perdue, elle le sait bien, mais elle peut quand même essayer. Sauf qu'il est loin d'être naïf et qu'il voit très bien son petit jeu. Il prend donc les devants, afin de dominer la discussion.
« Je ne pense pas être n'importe qui.
— Vous ne l'êtes pas, vous êtes-
— Je ne parle pas de mon statut social. Je parle de la personne que je suis pour vous.
— Vous êtes mon patron, monsieur. »
Pas un ami.
Pas un proche.
Tout simplement son supérieur hiérarchique.
Rien de plus.
Pas vrai ?
« Je ne vais pas lâcher l'affaire, vous le savez non ?
— Vous devriez, réplique-t-elle avec un sourire forcé.
— Ça ne me ressemble pas. Dîtes-moi la raison. »
Est-ce qu'il teste sa patience ? Est-ce qu'il ne l'a pas assez fait jusqu'à maintenant ? À croire que non, puisqu'il ne démord pas. Elle humidifie ses lèvres et regarde tout autour d'eux, durant une fraction de seconde. Le Vice-Président s'impatiente et se redresse, avant de faire un pas vers elle. Comme gelée sur place, Erza se contente de lever la tête, afin de le regarder droit dans les yeux. Il est plus grand qu'elle, amenant subitement un sentiment de chaleur et de réconfort — mais ça, elle le chasse bien vite, parce que ce n'est pas ce qu'elle doit ressentir à ses côtés —.
« Je veux vivre ma vie.
— Ce n'est pas déjà le cas ? »
Elle aurait dû parier pour cette réponse. L'homme d'affaire pose ses mains, dont les veines sont saillantes, sur ses hanches. Ses doigts se crispent sur son pantalon de costume. Ça le frustre. Il n'aime pas ne pas comprendre quelque chose. Bientôt, il va desserrer le nœud de sa cravate.
« Je suis juste… l'assistante du Vice-Président, lui dit-elle dans un souffle. Ce n'est pas ma vie.
— Vous êtes mademoiselle Scarlett avant tout.
— Ce n'est pas ce que je ressens. »
Son ventre est tordu. L'aveu lui parait lourd, presque futile. Ça doit paraître ridicule pour lui.
« Je ne vous ai jamais demandé d'être une autre personne.
— J'ai besoin de temps pour moi. Je vieillis. Je suis seule. Je vais avoir trente ans et ma relation la plus longue est actuellement avec vous.
— C'est un problème ?
— Vous êtes sérieux ?
— Vous n'êtes pas assez convaincante. »
Elle souffle bruyamment et tourne la tête sur le côté, un instant. Son cœur bat vite et fort et elle a une furieuse envie de le pousser en lui hurlant dessus. Non, mauvaise idée, loin d'être professionnelle. Elle n'a pas envie de finir en justice pour avoir abîmer la précieuse progéniture du Président.
« Je veux être entièrement Erza Scarlett.
— Mais vous l'êtes, réplique-t-il sans comprendre.
— Comment je pourrais l'être en me levant tous les jours à cinq heures trente du matin, sans savoir à quelle heure je vais rentrer le soir ? En étant disponible sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre ? Même si je suis en train de dormir, je viens vous rejoindre ! Qui serait capable d'accepter un tel mode de vie ? »
Ah, voilà, il desserre enfin sa cravate. L'énervement commence à se transformer en une étouffante chaleur qui le pousse à alléger sa tenue. Un tic qui le trahit souvent, lorsqu'ils sont seuls. En dehors de son bureau, son image doit être impeccable. SI ses adversaires découvrent des manies qu'il a lorsque l'agacement monte, ce serait bien trop simple de le faire sortir de ses gonds.
« Vous négligez l'endroit où je me trouve quand vous me demandez de vous rejoindre à n'importe quelle heure de la journée. En plus de ça, vous êtes moralisateur et si perfectionniste que ça en devient presqu'obsessionnel. Où est-ce que je suis censée trouver du temps pour moi ? Pour être moi ? Pour fonder quelque chose avec quelqu'un ? C'est impossible ! »
Un rire échappe au contrôle de son patron, tout comme le rictus coincé sur ses lèvres. Il trouve ça drôle, maintenant ? Ou est-ce qu'il s'agit d'une technique de provocation ? Cet homme doit forcément chercher la petite bête. La pousser dans ses retranchements le satisfait-il autant ?
« Vous en profitez pour me dire à quel point votre vie à mes côtés a été difficile, c'est ça ?
— Difficile est un euphémisme. »
Il frotte sa mâchoire contractée, sans la regarder. Ce n'est pas très long.
« Mais à aucun instant, vous avez dit non. »
Prise de court, Erza en retient même sa respiration. Ses pensées se sont arrêtées. Elle inspire et expire doucement. Ses yeux sont fixés sur le visage masculin, jusqu'à ce qu'il se détourne. Elle regarde son dos maintenant, parce qu'il vient de partir vers l'immense fenêtre de son bureau pour contempler l'horizon une fois tombée, la ville est lumineuse, scintillante par ses nombreuses lumières. Les rouages de son esprit se remettent peu à peu en marche.
« Et si j'avais dit non, est-ce que quelque chose aurait changé ?
— Le contrat pouvait être un peu plus adapté, je suppose.
— Vous supposez.
— Ce problème aurait pu être évité plus tôt.
— Vous êtes un bourreau du travail, monsieur. Cette supposition en restera une avec vous. »
Elle voit ses épaules tressauter il a ri, brièvement.
« Merci pour vos explications. Vous devriez rentrer. Il se fait tard, non ? »
Le Vice-Président ne lui fait pas face, mais elle peut parfaitement voir son expression dans le reflet. Il veut être seul. Lentement, la demoiselle s'incline puis quitte la pièce sans un mot.
« J'ai besoin d'un verre, marmonne-t-elle. »
10 JUIN — 12:19
La porte du bistrot s'ouvre en protestant un peu. Erza esquisse un sourire aux personnes qui la regardent entrer. C'est en prenant son temps qu'elle s'en va vers le bar, où un jeune homme est perché sur l'un des tabourets. Une bière et des cacahuètes, avec un sourire narquois pour la jolie barmaid. Elle roule des yeux et donne une tape dans le bras du grand blond, qui grogne doucement.
« Hé, je ne te permets pas.
— Tu vas t'en remettre, pauvre bichon.
— C'est une terrible agression.
— Tu vas me coffrer ?
— Pour voir ton taré de patron débarquer ? Certainement pas, ricane-t-il. »
Elle se hisse sur le siège, juste à côté de lui. Il est en train de prendre une bonne gorgée de sa boisson alors qu'elle réfléchit à sa future commande — son ventre gargouille d'anticipation —. Luxus ne bronche pas et la regarde, un sourcil haussé. Son index, plus épais que le sien, tapote le bois du comptoir. Un petit truc qu'il fait aussi pendant ses interrogatoires, paraît-il.
« Quoi ? J'ai un truc sur le visage ?
— Non. Je suis étonné. Tu as réussi à venir. »
Son t-shirt gris se tend quand il lève sa choppe. Une odeur de transpiration émane de lui, lui faisant plisser le nez. Il fait chaud, c'est indéniable, mais quand même. Il a tout l'air d'une piscine ambulante, avec la goutte qui roule de sa tempe.
« Et toi tu as fait quoi avant de finir ici ? Tu pues.
— Je travaille, moi.
— Ah, tu bois pendant le service maintenant ?
— J'ai fini pour aujourd'hui, bougonne-t-il. Ton boss t'a vraiment laissé ta pause déjeuner ?
— Pourquoi je suis là à ton avis ?, répond-elle.
— C'est vraiment louche. »
Il n'a pas tort sur ce point mais il lui manque une donnée importante, qu'elle n'a pas encore eu le temps de lui annoncer. Mais, avant, Erza passe sa commande auprès de la jeune femme, celle qui a tapé dans l'œil du nounours qu'est son meilleur ami. Que c'est drôle de le voir soudainement se redresser à son approche, avec le regard pétillant et un sourire éclatant.
« Juste de l'eau, avec une salade.
— T'en fais des folies…, ricane-t-il en mâchouillant une cacahouète.
— Si mon ventre gonfle, ma jupe explose. Je dois faire des concessions.
— Quelle triste vie. »
Elle hausse les épaules puis appuie sa joue contre sa paume. Le bout de sa queue de cheval caresse un côté de sa taille, pendant qu'elle observe silencieusement Luxus. Cette expression d'enfant perpétuellement contrarié lui donne envie de rire. Le reflet des voitures qui passent devant l'enseigne se répercute sur le mur, où les bouteilles d'alcool scintillent. Elles illuminent brièvement les traits durs de l'homme, qui s'avachit un peu plus sur le bar.
« Nan mais sérieusement…, poursuit-il prenant une nouvelle poignée de petits salés. C'est quand la dernière fois que t'as eu un vrai repas ?
— C'est dingue le nombre de question qu'on a en commun. »
Il relâche aussitôt ce qu'il tient dans sa main avec un nouveau grognement. Un peu piqué, il vide son verre pour en commander un autre — à croire qu'il a passé une sale nuit au poste, avec les petits délinquants —. Son pouce frotte son nez alors qu'il renifle.
« Tu n'as pas eu le temps de dormir cette nuit ?, le questionne-t-elle en prenant son ramequin de cacahuètes.
— Et toi ? Ton anticerne a démissionné, non ?
— Lui et moi.
— Quoi ?
— Quoi ?, répète-t-elle en feignant l'innocence. »
Luxus se tourne complètement vers elle, avec une tête d'un gars absolument abasourdi. Il est clair qu'il ne s'attendait pas à cette révélation.
« Tu as démissionné ?
— Oui, approuve-t-elle tranquillement.
— Tu es malade ?
— Non. C'était une décision murement réfléchie.
— T'es sûre ? »
Sa langue claque son palais et elle croise les jambes. Est-ce qu'il cherche à la titiller ? Parce que ça marche et ça l'énerve. Ça doit être un truc de grand dadais, ça.
« J'en suis certaine.
— Je suis choqué. T'es parvenue à te défaire de l'emprise de ce type ?
— Il n'avait pas une emprise sur moi, le corrige-t-elle rapidement.
— Il devait forcément te faire du chantage pour que tu subisses tout ça.
— Je t'assure que non. »
Pas plus convaincu que ça, le blond se racle la gorge et appuie une paume sur sa cuisse. Son pied tambourine le sol et il prend cet air de grand flic responsable. Sacrée casquette.
« Ce n'était pas un contrat très légal, glisse-t-il d'une voix basse.
— Il y avait des dédommagements. »
Des cadeaux. Beaucoup trop. Des félicitations, aussi. Des sourires. Une danse, une fois. Tiens. Est-ce qu'elle devrait négocier une prime pour son départ ?
« Je suis bien content que tu te sois ressaisie. »
Elle aussi. Il lui aura peut-être fallu plus de temps que nécessaire, mais elle l'a fait. Elle est capable de passer à autre chose et d'écrire son propre chapitre dans son histoire. Bientôt, dans quelques jours, Gerald Fernandez et Paradise Corporation seront derrière elle. Rien que cette pensée lui arrache un frisson — les nouveaux départs sont toujours grisants —. Mais, avant ça, elle a encore du travail et elle doit toujours s'y rendre son téléphone, qu'elle a posé à côté d'elle, s'allume pour dévoiler un écran où il est inscrit « Vice-Président ». De toute façon, avoir un repas hors du boulot était bien trop beau.
Même si le policier lui dit de ne pas décrocher, elle l'ignore et saute du tabouret pour s'éloigner et entendre ce que son supérieur a à lui dire. Sa voix grave et suave lui parait différente depuis leur dernière grosse discussion. Elle est hésitante face aux mots qu'il emploie, avant d'enfin redevenir ferme, comme elle l'a toujours été — ce n'est pas difficile de se souvenir à quel point elle avait été sensible à son ténor, durant les premiers mois, telle une écolière avec un béguin —.
« Je suis sur place dans moins de quinze minutes, déclare-t-elle après avoir regardé sa montre. Nous aurons le temps de préparer la réunion.
— D'accord, dit-il. Ne soyez pas en retard.
— Bien sûr. »
Erza s'apprête à appuyer sur le bouton rouge, pour raccrocher, mais elle entend son nom être prononcé. Surprise, elle remet près de son oreille son téléphone. Entre temps, elle est retournée non loin de son ami qui s'impatiente.
« Qu'est-ce que vous faîtes ce soir ?
— Ce soir ?
— Oui, ce soir.
— Je… n'ai rien de prévu. Pourquoi ?
— Est-ce que vous voulez boire un verre avec moi ? »
Ses yeux s'écarquillent et Luxus ne manque pas de le remarquer. Il lui fait un signe, lui demandant silencieusement s'il peut l'aider. Étrangement, cette voix qu'elle a catégorisé sans charme devient brusquement séduisante, au point que ses joues s'empourprent. Elle met uniquement ça sur le compte que son patron vient à priori de lui proposer un repas d'équipe, et que ça fait bien longtemps qu'elle n'a pas osé songer à en avoir un.
« A-avec vous ?
— Vous comptez répéter tout ce que je dis ? »
C'est désormais un véritable incendie dans ses pommettes. Elle balbutie des excuses en prenant ses affaires, faisant comprendre à l'homme devant elle qu'elle doit s'en aller pour retourner au travail. Il n'est pas content, prêt à devenir grincheux, mais l'ange derrière le bar lui sauve la mise en apparaissant avec sa commande. La rouquine cale son téléphone entre son épaule et sa joue, pour frotter ses paumes l'une contre l'autre afin de dire qu'elle est désolée de partir ainsi, puis file en quatrième vitesse avec le siège de Paradise Corporation.
« Nous en parlerons au bureau, répond-elle au Vice-Président.
— Comme vous le souhaitez.
— N'oubliez pas l'entretien cet après-midi, ajoute-t-elle en traversant la route.
— Avez-vous tout préparé ?
— Oui. Tout est sur votre bureau, à côté du dossier de l'inauguration. »
Est-ce qu'il pense qu'elle va perdre en efficacité uniquement parce qu'elle a démissionné ? Ce serait vraiment la pire insulte. Elle se faufile entre les passants, sans ralentir sa cadence — toutes ses années ont bien quelque chose de positif elle a maintenant des jambes aussi solides qu'un roc, qui rendent envieuses les femmes présentes au sein de l'entreprise —.
« Je vais raccrocher maintenant, je suis presque arrivée. »
10 JUIN — 20:22
Carla la regarde avec des yeux ronds. Elle est assise sur le canapé du bureau, à son habituelle place. Elle miaule doucement, puis ronronne lorsque la rouquine décide de craquer et de gratouiller tendrement le sommet de sa tête. Ses pieds sont douloureux, ce soir. Erza devrait avoir l'habitude de courir à gauche et à droite avec le Vice-Président mais, à priori, son corps a décidé de lui faire comprendre qu'il est réellement temps qu'elle se range. Avec un profond et long soupir, et aussi parce que l'intéressé n'est pas encore revenu de son appel, elle se met à côté de la chatte qui ne perd pas un instant pour grimper sur elle.
Les coussins du sofa ont l'air de l'enlacer pour l'attirer dans un paradis de confort. Ses muscles la remercient silencieusement, lui tirant un gémissement de contentement alors qu'elle s'enfonce davantage. Les doigts empêtrés dans la douce fourrure blanche, la lourdeur de ses paupières l'entraine vers un sommeil inopiné.
10 JUIN — 23:49
C'est le bruit d'un frein à main qui l'a tiré de sa torpeur. Sans comprendre, la rouquine bat des cils, avant de passer ses doigts sur ses paupières, oubliant le maquillage qu'elle a appliqué dessus. Sa bouche est pâteuse et son ventre est tout tordu. Le gargouillement qui vient flatter ses oreilles lui tire un soupir plaintif — elle n'a pas envie de faire à manger —. L'idée de repartir dans un merveilleux sommeil est plus agréable alors, sans réfléchir plus que ça à son environnement, elle tourne légèrement sa tête, appréciant le confort sous ses fesses et son dos.
« Vous comptez passer la nuit dans ma voiture, mademoiselle Scarlett ? »
La concernée ouvre rapidement les yeux, tombant nez à nez avec son reflet dans la vitre. Elle halète, tousse, se redresse et tourne la tête vers la voix qu'elle a bien trop entendu durant des années le Vice-Président l'observe sans ciller, une main posée sur le volant, l'autre sur sa cuisse. Il attend une réponse de sa part et, tout ce qu'elle peut faire, c'est rougir de honte pour être dans un tel état en face de lui. Mais comment est-ce qu'elle a fini dans son véhicule, d'ailleurs ?
« Vous vous êtes endormie dans mon bureau, déclare-t-il. J'en ai déduit que vous deviez être épuisée, alors j'ai décidé de vous ramener chez vous.
— Co-comment vous m'avez… ?
— En vous portant. »
Oh, seigneur. Cette situation peut-elle devenir encore plus gênante ?
« Vous n'étiez pas obligé, chuchote-t-elle en tirant sur sa jupe crayon. Vous aviez juste à me secouer.
— C'est ce que j'ai fait au début, mais votre corps a des réactions très violentes.
— Pourquoi est-ce que vous vous être senti obligé de me dire ça… »
Ses oreilles chauffent. Elle doit fuir d'ici pour se cacher sous sa couverture, en priant pour que le Vice-Président oublie cette soirée catastrophique. Ses doigts tremblent alors qu'elle se débat avec l'attache de la ceinture. Depuis quand est-ce si compliqué de retirer cette chose ? Elle retient un grognement et présente des excuses à son supérieur qui la regarde sans comprendre son embarras. Et puis, sans même voir son geste venir, elle sent sa paume sur le dos de sa main.
« Vous êtes vraiment maladroite, aujourd'hui. »
Il s'est penché vers elle pour retirer sa ceinture, délicatement. Son parfum musqué l'assaille et elle décide de retenir son souffle pour sa propre santé. Comme à chaque fin de journée, une mèche rebelle rebique vers son front. Elle la voit parfaitement et nettement, avec son visage aussi près du sien. Son nez est à quelques centimètres du sien mais ça ne le trouble pas, au contraire. Il a l'air d'aimer ça, vu le léger sourire qui tiraille le coin de ses lèvres.
« Vous voilà libérée.
— Je… vous remercie.
— Ce n'est rien. »
Pourtant, il n'a toujours pas lâché sa main. Son contact devient presque brûlant. Et, étonnement, c'est rêche. Vu à quel point il est propre sur lui, elle a toujours pensé que ses paumes seraient douces, lisses.
« Vous êtes d'accord pour le verre ?, s'enquiert-il.
— Le quoi ?
— Le verre que je vous ai proposé, plus tôt dans la journée.
— Vous étiez sérieux ? »
Petit froncement de sourcils, assez rapide. Son souffle mentholé s'écrase toujours sur son visage et rend son processus de réflexion plus compliqué que prévu. Le chemisier qu'elle porte lui semble bien étouffant, depuis qu'il s'est rapproché d'elle pour l'aider.
« Je n'en avais pas l'air ?
— Vous ne m'avez jamais proposé de faire un repas d'équipe.
— Ce n'est pas un repas d'équipe. »
Où est-ce qu'il veut en venir ?
« Qu'est-ce que c'est alors ? »
Le jeune homme incline la tête. Il retire sa propre ceinture de sécurité et se penche davantage vers elle. Son cœur s'emballe et, par instinct, Erza se recule peu à peu, ne sachant pas quelle mouche a piqué le Vice-Président — il ne s'est jamais montré aussi collant et entreprenant en neuf ans, elle en vient à se demander s'il n'a pas bu avant de prendre le volant —. Elle devient aussi raide qu'une planche à pain lorsque son torse effleure son épaule.
La portière s'ouvre.
Et il s'écarte, avec ce même sourire.
« Je vous laisse y réfléchir. Passez une bonne nuit. »
15 JUIN — 9:10
Erza observe le sachet de thé qui imbibe l'eau, puis la demoiselle qui se tient devant la tasse, dans cette petite cuisine du service de stratégie marketing — c'est au même étage que le bureau du Vice-Président —. Un peu plus petite qu'elle, la jeune Heartfilia a semblé convaincre son supérieur pour avoir le poste. Une très bonne nouvelle, puisque sa période de préavis doit servir à enseigner les règles pour réussir à être la parfaite assistante. Il reste encore deux semaines pour ça — négocier un préavis d'un mois est un truc dont elle est très fière —. Ça devrait aller. Lucy est déterminée à apprendre assidument et c'est merveilleux, parce que Gerald n'est pas une personne patiente. Si son planning est fichu en l'air à cause d'un banal retard, les pires foudres vont s'abattre sur Paradise Corporation. La bonne volonté devrait donc être un bon atout. Le hic, c'est que cette jeune femme semble parfois très vite perdue dans ses pensées, réfléchissant à son futur roman qu'elle écrit en parallèle. Ce job est l'occasion parfaite pour elle d'être inspirée pour une fiction d'amour dans les bureaux — une romantique qui risque de rendre dingue le Vice-Président, lui qui est si terre-à-terre —. Entre ça, et sa passion pour les discussions qui ne se terminent jamais avec ses collègues… bon, il y a bien quelques détails à peaufiner pour que tout soit en ordre. C'est d'ailleurs pour ça qu'elle commence à prendre à charge les collations à neuf heures trente tapante, il est nécessaire que du sucre soit mis à disposition pour leur supérieur. Il est rare de qu'il déjeune au réveil, il faut donc une ressource alimentaire pour lui à certain moment.
« Je crois que ça a assez infusé, glisse Erza en levant les yeux vers sa collègue.
— Oh ! Oui, c'est vrai ! »
La jolie blonde retire le sachet, pour ensuite le jeter dans la poubelle, juste à côté. Elle pose la tasse sur un plateau, délicatement, remuant l'eau à l'intérieur de la porcelaine. L'assiette à côté est remplie par trois gâteaux, les préférés du Vice-Président.
« Quand vous aurez déposé la collation, n'oubliez pas de lui parler de son voyage.
— Le… voyage… ?
— Celui pour lequel vous deviez prendre les billets d'avion, hier. »
Un petit « o » se forme avec sa bouche rose, en parfaite harmonie avec ses joues qui se colorisent en constatant qu'elle vient de faire une énorme boulette. Est-ce qu'elle est vraiment capable de survivre ? Erza commence à avoir des doutes mais ce sont les débuts, pas vrai ? Elle aussi, elle est passée par là. L'exigence doit venir petit à petit, mais comment est-elle censée faire comprendre ça à son patron ? Elle soupire et suit de près la recrue, qui traverse le couloir pour se rendre dans le bureau. Sa démarche est prudente mais assez rapide — tant mieux —. Elle décide de l'aider en poussant l'une des portes, lui permettant d'entrer dans la pièce sans faire tomber le Graal. L'observant du coin de l'œil, l'assistante en chef s'en va près de l'immense meuble en acajou.
Comme toujours, le jeune homme ne prend pas la peine de lever la tête. Il sait qui entre dans son bureau et pourquoi, alors autant garder sa concentration pour autre chose. Lucy pose délicatement le plateau sur la table basse en verre, dans le coin où il y a deux canapés, pour des réceptions moins austères. Une fois cette tâche anodine accomplie, elle lisse des plis invisibles sur sa jupe. Elle a un très beau sourire mais il s'efface rapidement, quand le regard froid du Vice-Président se pose sur sa personne.
« Où en sont les préparatifs pour le voyage ?, demande-t-il à la blonde.
— Euh ils sont… ils sont en cours, monsieur.
— Ne devaient-ils pas être terminés hier ?
— Il y a eu un imprévu et-
— Les imprévus vous regarde, la coupe-t-il sèchement. Les délais imposés sont faits pour être respectés. Pas repoussés. »
Erza ferme les yeux en retenant un gémissement évidemment, il n'a pas la moindre envie de l'épargner, même pas durant les premiers jours de sa fonction. C'est peut-être sa technique pour qu'elle développe le syndrome de Stockholm ? Ça doit expliquer son propre cas aussi…
« Veuillez vous occuper de ça en priorité.
— Oui mon-
— Pas vous. Mademoiselle Scarlett. »
La concernée bat des cils et glisse son regard sur le visage de son supérieur. Il l'observe aussi, sans l'ombre d'un possible agacement. Étonnant. Et un peu flippant — ça peut cacher quelque chose de mauvais pour elle —. Lucy la rejoint avec des pas timides, comme par peur d'interrompre les ordres du Vice-Président.
« Je pense que votre nouvelle assistante devrait se charger de ça, monsieur.
— Je doute qu'elle soit capable de trouver des billets pour ce voyage à la dernière minute.
— Elle peut-
— Vous pouvez regagnez vos bureaux, déclare-t-il en se levant. Je veux mon vol pour ce soir, sinon des sanctions seront nécessaires. »
Le visage de la jeune Heartfilia devient blême mais elle ne dit rien, serrant à la place ses doigts devant ses cuisses. L'aura qui se dégage de l'homme en face d'elles est intimidante, mais si elle se laisse déjà manger ainsi, elle risque de bien vite tomber.
« Ne vous en faites pas, monsieur le Vice-Président, sourit doucement Erza. Ce sera fait. »
15 JUIN — 14:07
Lucy gigote nerveusement à côté d'elle. Elle peut même entendre son talon tapoter le sol, de façon répétitive. Ne supportant pas ça, la patience de la rouquine se désagrège très rapidement, jusqu'à ce qu'elle craquer. Elle quitte donc des yeux l'écran de son ordinateur, où le prix des billets d'avion sont affichés.
« Qu'est-ce qui ne va pas ? »
C'est avec un mouvement presque dramatiquement qu'elle se tourne vers elle. Ses cheveux blonds, ondulés, voltigent sous la rapidité de son geste. Ses petites mains attrapent les siennes.
« Vous m'avez sauvée !
— Euh- et bien… c'est mon job et bientôt le vôtre, alors…
— Mais comment peut-il être aussi insensible ?
— Il est juste exigeant, explique lentement la rouquine. Ne le prenez pas personnellement, il n'a rien contre vous. Du moins. Il attend que vous soyez… irréprochable. C'est important pour lui, et son bien-être.
— Je viens à peine d'arriver… ne place-t-il pas la barre un peu trop haut ? »
Elle lâche enfin ses membres, lui permettant de retourner à son travail — les billets ne vont pas se trouver d'un claquement de doigts —. Mais, à côté d'elle, l'assistante Heartfilia semble encore profondément bouleversée par l'échange de la matinée.
« Pourquoi est-ce qu'il a l'air si froid ? J'avais entendu dire que c'était un robot insensible et obsessionnel avec le travail, mais à ce point-là…
— Vous verrez qu'il n'est pas si horrible que ça, marmonne-t-elle en réponse.
— Même s'il est très sexy… ce côté mystérieux et glacial ne donne pas envie de se frotter à lui. »
Sexy ?
« Je pense que vous vous égarez un peu trop. »
Qualifier le Vice-Président de « sexy » ? Mais qu'est-ce qui peut bien clocher dans la tête de cette fille ? Est-ce à cause du roman qu'elle tente d'écrire ? Il a du charme, soit, mais dire qu'il est sexy ? Pourquoi ? C'est peut-être à cause du costume. Beaucoup de femmes sont sensibles à ça, non ? La cravate aussi. Le côté homme d'affaire est aussi plausible.
« Au fait, commence Erza pour changer le sujet de la discussion. Est-ce que vous avez préparé vos affaires pour ce soir ?
— Mes affaires… pour ce soir ? Il y a un événement ?
— Vous… »
Pourquoi est-ce qu'elle a l'impression que cette femme est complètement perdue dans ses fonctions ? A-t-elle lu les conditions de travail, au moins ? Ou est-ce qu'elle sauté sur cette offre les yeux fermés ? À quel point est-elle inconsciente ?
« … vous partez avec lui pour ce voyage d'affaire.
— Attendez… je ? Lui ? Ce soir ?
— Oui. »
Pour la deuxième fois, le visage de Lucy se décompose à la vitesse grand V.
« Est-ce nécessaire ?
— Vous êtes son assistante.
— Mais vous aussi !, geint-elle.
— J'ai démissionné. »
Est-ce qu'elle est en train de fuir ses devoirs ?
« Vous ne pouvez pas y aller à ma place pour cette fois ?
— Non.
— Ce voyage va durer une semaine ! C'est impossible !
— Si j'ai réussi à le faire jusque-là, vous en serez aussi capable.
— Et si je me tro-
— Ce sera très formateur pour vous ! Au cœur de l'action, il n'y a rien de mieux. »
Elle n'est pas folle. C'est hors de question. Cette nuit, elle va la passer dans son lit, au chaud sous sa couette, à regarder des vidéos de nourriture. C'est le plan idéal. Les interminables voyages, c'est pour Lucy maintenant. C'est elle, la relève. La solidarité ? Une autre fois peut-être.
« J'ai trouvé des billets pour votre destination, glisse-t-elle en finissant la transaction. Vous devriez vous préparer pour le trajet et le séjour. »
Le regard suppliant de sa collègue lui arrache presqu'un sourire machiavélique.
15 JUIN — 23:01
Son téléphone se met à sonner brusquement. Erza sursaute et se redresse, les cheveux en bataille et de la salive au coin de la bouche. Elle gémit, frotte ses yeux avec une paume, tout en tâtonnant son matelas pour trouver ce maudit appareil. Sa vision est encore un peu floue, mais ça ne l'empêche pas de lire le nom qui s'affiche.
« Monsieur le Vice-Président…
— Vous en avez mis du temps, à dérocher, râle-t-il dans un soupir. Qu'est-ce que vous pouviez bien faire ?
— Je dormais monsieur. Comme… une personne normale… »
Elle se rallonge, paupières closes, et remonte la couverture sur sa tête.
« Pourquoi est-ce que vous m'appelez en plein milieu de la nuit ?
— Vous êtes mon assistante.
— Ancienne assistante, le corrige-t-elle. Ce n'est plus moi que vous devez appeler, vous savez…
— Maintenant que vous abordez ce sujet, je pense sincèrement que ça ne va pas être possible.
— Je vous assure que si, le contredit-elle en croisant les chevilles.
— Je reste sceptique…
— Il va falloir faire avec. »
Avoir un filtre n'est pas possible, surtout pas lorsque son précieux sommeil réparateur est interrompu de la sorte.
« Je vous trouve bien sûre de vous.
— Quel est le problème au juste, monsieur ? Vous avez une urgence ?
— Oui. »
L'envie de se jeter par la fenêtre la nargue. Elle oublie assez vite elle vit au deuxième, ce n'est pas assez haut pour mettre fin à ses jours.
« Je dois venir au bureau ?
— Pas besoin. Je suis à votre porte. »
La couette est presque violemment jetée par terre. Erza halète, droite, et fixe depuis son lit l'entrée. Son modeste studio est actuellement une sorte de victime du bazar — emballages de gâteaux, sacs de shopping, chaussures et vêtements étalés un peu partout, et une cuisine prête à démissionner tant la vaisselle l'encombre —. Et le Vice-Président est en train de lui dire qu'il est devant sa porte ?
« Comment ça ?
— Vous ne voulez pas m'ouvrir ?
— Mais pourquoi êtes-vous là ?
— Ce ne serait-il pas plus simple de parler en face de l'autre ? »
Il n'a pas besoin de rentrer, pas vrai ? Ils peuvent très bien faire ça sur le palier. De toute façon, ce serait très malvenu que son supérieur entre chez elle de la sorte.
« Un instant s'il vous plaît. »
La rouquine sort du lit en trébuchant sur son chausson. Elle grogne, l'enfile, puis s'en va vers la porte en se recoiffant avec les mains. Tant pis pour son pull aux motifs de fraise — il n'a pas le droit de lui faire la moindre remarque, c'est de sa faute si elle n'a pas eu le temps de se préparer —. Un souffle, court et rapide, et ses doigts s'enroulent autour de la poignée. Le son électronique de la serrure fait se retourner l'homme d'affaire. Elle veille à fermer derrière elle, histoire qu'il ne soit pas tenté d'inspecter son espace de vie.
« Qu'est-ce que vous faîtes ici ? »
Il a un avion à prendre non ?
« J'ai un service à vous demander.
— C'est bien la première fois que j'entends ça de votre part. »
Il a un léger sourire. Comme à son habitude, peu importe l'heure, son apparence est impeccable. Il n'y a même pas cette habituelle petite mèche qui rebique sur son front. Le seul détail… est sa cravate. Ses doigts la démangent de la remettre en place et elle n'y résiste pas — son patron ne bronche pas et se laisse faire, avant de la remercier quand elle reprend sa place initiale —. Il lève une main et son index pointe vers elle, puis sa voiture, qu'il a garé dans l'allée. La carrosserie noire brille élégamment sous les lampadaires.
« Vous voulez que je vous conduise quelque part ?, lui demande-t-elle sans trouver un sens à ce geste.
— Non. Je souhaite que vous gardiez Carla.
— Vous la confiez toujours à votre père lors de vos déplacements.
— Parce que vous étiez avec moi. »
Gerald glisse ses mains dans les poches de son pantalon. Ses yeux brillent d'une manière différente, la nuit. L'ambiance n'est plus la même. Elle a changé depuis quelques jours et ça fait remuer son ventre d'une façon très déconcertante. Qu'est-ce qui cloche avec elle, au juste ?
« Carla risque d'être bien malheureuse dans mon studio. »
Un endroit plus restreint, beaucoup moins luxueux… il est certain qu'elle va fuguer en une journée.
« Je ne comptais pas vous la confier dans cet endroit, dit-il avec un petit froncement de sourcils. Vous pouvez vous installer chez moi le temps du voyage. »
Elle manque de s'étouffer avec sa salive. Donc elle tousse, jusqu'à enfin se calmer.
Je pense que votre père reste la meilleure solution. Elle n'est pas autant habituée à ma présence, cela pourrait lui déplaire et-
— Carla aime votre compagnie, la coupe-t-il. Vous êtes bien la seule femme qu'elle tolère dans mon entourage. Je ne vois donc pas où est le problème. »
En retenant un rire, la rouquine croise les bras et s'approche légèrement. Le Vice-Président se contente de la fixer, sans se raidir ou reculer. Sa position est toujours la même.
« Est-ce vraiment un service que vous me demandez ? Parce qu'on dirait que vous avez tout planifié.
— Peut-être que c'est le cas, oui.
— Je n'ai pas le choix ?
— Je ne compte pas vous forcer la main, mademoiselle Scarlett. »
Ses doigts grattent lentement sa nuque, puis la massent. Elle mordille quelques secondes l'intérieur de sa joue. Squatter chez son patron, en voilà une drôle d'opportunité.
« Est-ce que j'ai le temps de faire une valise pour prendre mes affaires ?
— Non, sinon je risque de manquer mon vol. Mais je peux envoyer quelqu'un pour faire votre shopping. Demandez ce que vous voulez, faîtes-vous plaisir. Les frais sont pour moi. Je vous dois bien ça.
— Mais c'est…
— Ah, et mon chef passera à sept heures tous les matins, à midi et à dix-neuf heures. Il n'y aura pas de soucis pour vos repas non plus. »
Erza cherche encore à comprendre comment diable a-t-elle fini par accepter.
Sans doute à cause du shopping, oui.
18 JUIN — 15:22
Elle a connu beaucoup de situation gênante louper une marche et trébucher dans le hall de Paradise Corporation, déchirer son collant durant une réunion avec des investisseurs importants, faire tomber le gâteau d'anniversaire du Vice-Président à ses pieds, se tromper de nom pour un haut placé… la liste est longue, mais elle a secrètement espéré que ces moments de honte s'estompent, avec sa démission. Quelle sotte idée. Parce que lorsqu'elle ouvre les yeux, après une sieste pour rattraper son sommeil troublé, en ayant entendu la porte s'ouvrir, elle découvre qu'elle n'est plus seule dans l'appartement avec Carla.
Le père de son supérieur est actuellement là, comme figé au milieu du salon. Sa bouche est entrouverte à cause de la stupeur — elle peut comprendre cette réaction —. En évitant de trébucher dans le merveilleux plaid, dans lequel elle s'est enroulée pour piquer un somme, la jeune femme se lève pour s'incliner devant lui. Ses cheveux doivent à nouveau ressembler à un nid d'oiseaux, un rappel de cette fois où son fils est venu à l'improviste. Elle est bien heureuse d'avoir une tenue décente face à lui, parce qu'elle serait alors morte de honte. En pyjama devant le célèbre Acnologia ? Hors de question. Ce serait un désastre.
« Mon-monsieur le Président !
— Ma… demoiselle… Scarlett ? »
La concernée se relève, un sourire profondément gêné mais poli aux lèvres. Le Président se tient droit, une main tenant le bouton de sa veste de costume — elle sait d'où vient l'élégance naturelle de Gerald —. Il a des yeux sombres, profonds, qui pétillent de curiosité.
« Pourquoi êtes-vous ici ?
— Hum… je suis en charge de Carla.
— C'est à moi de m'occuper d'elle. Normalement, ajoute-t-il plus doucement. »
Maintenant, il croise les bras et mord sa lèvre. Son pied droit tapote le sol.
« Pour ma défense, c'est ce que je lui ai aussi dit.
— Alors je ne comprends pas pourquoi vous êtes ici.
— Je pensais que vous connaissiez votre fils… »
À sa plus grande surprise, le détenteur de Paradise Corporation rit de bon cœur. C'est étonnant, en plus d'être extrêmement perturbant il est surtout connu pour être féroce, ferme et excellent homme d'affaire. Le voir ainsi s'esclaffer la fait se tortiller sur place, parce qu'elle ne sait pas si cette réaction est de bonne augure.
« Il vous a kidnappée à une heure improbable ?
— Environ vingt-trois heures.
— Oh ! Il a fait un effort !
— J'en suis venue à la même conclusion. »
Ils échangent un long regard complice, avant que Carla miaule doucement et saute du canapé. Elle vient se faufiler entre les jambes du Président, en ronronnant. Elle est une redoutable arme, de part sa mignonnerie qui fait fondre les cœurs les plus durs. Il s'accroupit et masse avec affection les joues pleines et poilues, gagnant un miaulement satisfait de la petite chatte.
« Bon… »
Un silence s'installe et, au lieu d'être détendu comme leur échange, il devient soudain très vite embarrassant. Est-ce que c'est à cause de ce maudit penthouse ?
« … je devrai y aller. »
Erza s'apprête à s'incliner quand il tourne les talons. Sauf qu'il s'arrête, comme s'il venait de réaliser quelque chose d'incroyable. Sa main se lève pour signaler qu'il s'apprête à prendre la parole, même si elle prie silencieusement qu'il ne le fasse pas.
« Il n'y a aucune chambre d'ami, ici. Vous dormez sur le canapé ? »
Un nouveau silence s'installe.
Son cœur loupe un battement et elle essaie de combattre le rougissement qui monte à ses joues.
« Bonne journée, monsieur le Président. »
Il tousse ; pas la peine qu'elle réponde explicitement à cette question, parce qu'elle n'a aucune envie de s'enfoncer dans des explications très gênantes. Lui, de son côté, il ne doit pas avoir très envie démêler cette situation qui a l'air totalement inédite.
« Bonne journée à vous. »
La porte se ferme et Erza s'écroule sur le canapé. Les yeux du félin scintillent.
« Quoi ?, marmonne-t-elle. Ne me juge pas. C'est ton maître qui a proposé. »
19 JUIN — 2:57
Le bruissement des draps n'étouffe pas assez les vibrations du téléphone. Elle exhale et le prend dans une main lâche, avec une légère moue cet homme ne compte pas rendre ses nuits agréables. Son pouce appuie plusieurs fois sur l'écran, jusqu'à finir sur le bouton vert pour décrocher. La voix chaude du Vice-Président flatte son oreille, alors qu'elle a toujours les yeux fermés.
« Vous ne regardez jamais l'heure avant d'appeler, pas vrai ?, murmure-t-elle en retenant un bâillement
— Vous vous couchez bien trop tôt.
— Vous inversez un peu trop les situations, monsieur… »
Elle entend son souffle amusé, et un sourire nait sur ses lèvres. Doucement, la voilà qu'elle roule sur le côté, en tenant toujours le portable. Elle ne veut pas allumer la lumière — ça ne sert à rien, elle va finir par se rendormir durant la discussion —. Il y a le bruit d'une feuille en papier qui se tourne, puis celui des touches d'un clavier qui sont pressées.
« Pourquoi est-ce que vous travaillez aussi tard ? Il y a eu un souci lors des réunions ?
— Quelques détails qui se sont ajoutés. Rien d'inquiétant. »
Gerald inspire lentement. C'est faible, discret, mais elle a l'impression que son expiration vient caresser sa peau. Sa sensibilité, au réveil, ne l'a jamais aidée dans ces moments. Pire encore depuis qu'elle réalise que cet homme, dont elle partage la vie depuis si longtemps, ne sera plus son supérieur mais bien une personne à part entière, sans une étiquette au front.
« J'ai reçu la facture, glisse-t-il soudainement après une minute de silence.
— De mes achats ?
— Humhm. »
Elle enroule son doigt autour d'une mèche rouge. Une épreuve bien compliquée, elle qui n'aime pas dépenser à outrance. Elle met beaucoup dans ses économies — parce qu'elle veut voyager — et, le reste, c'est pour qu'elle se fasse plaisir avec des petits achats. Rien de bien excessif. En soit, c'est indéniablement le contraire de son boss.
« Vous auriez pu acheter plus cher, vous savez.
— Je n'ai pas pour habitude d'utiliser un salaire dans des vêtements.
— Vous n'avez pas une marque préférée ? Une qui vous plaît
— Je n'ai jamais vraiment eu le temps pour m'intéresser à ça…, marmonne-t-elle.
— Mais maintenant, vous l'avez. Prenez une jolie robe. Ce que vous voulez. Et profitez-en aussi pour vous trouver une maison un peu plus grande et confortable. Je sais que vous en avez les moyens. Ça me peine de vous voir vivre dans un endroit aussi modeste. »
Ses mots sont légers mais pourtant lourds. Chauds, rauques, doux. Il a cette manière de parler, lente, claire, qui lui donne envie de se tortiller sous les couvertures. Erza se ressaisit toujours vite à cet instant — depuis quand est-elle réduite à fantasmer sur une voix ? Surtout sur celle de son patron —. Elle se racle la gorge.
« … pourquoi je devrais me trouver une maison plus grande ? Mon studio me convient.
— Pour garder Carla. Comme ça, vous n'aurez plus à emménager chez moi en pleine nuit. Ce sera plus agréable pour vous, non ?
— Parce qu'il y aura une prochaine fois ?
— Bien sûr. Je ne fais confiance qu'à vous. Et à mon père mais je ne suis pas à l'aise avec ses femmes.
— Est-ce que j'ai le choix ?
— Oui. Vous l'avez toujours.
— Vous dîtes ça par politesse…
— Vous étiez vraiment la meilleure assistante possible. »
Maintenant, elle retient un rire. Une certaine langueur commence déjà à envahir son corps, alors elle enfonce correctement sa joue dans l'oreiller. L'odeur de la lessive est mélangée à celle de Gerald — musc, bois, fraîcheur —. À côté d'elle, il y a toujours Carla, plongée dans un profond sommeil. Elle est adorable et elle comprend pourquoi il cède tout à cette boule de poils.
« Autre chose, monsieur ?
— Hum… quel âge a votre montre ?
— Pourquoi ?
— "Pourquoi" n'est pas un chiffre, mademoiselle Scarlett.
— Je dirais… environ… six ans, ou sept ? Dans ces eaux-là. »
Il a vraiment des questions compliquées à poser en plein milieu de la nuit. Et puis, à quoi ça va bien pouvoir lui servir, de savoir ça ? Il ne s'est jamais autant renseigné sur ses effets personnels.
« Je vois… plutôt or ou platine ?
— Hein… ?
— "Hein" n'est pas dans mes propositions.
— Je- N'importe, les deux me paraissent incroyables.
— Les deux alors. »
Malgré son hésitation, Erza décide qu'il est temps de découvrir l'heure. Elle laisse échapper un couinement surpris, parce qu'il est tard — ou tôt, selon les personnes —. Trois heures du matin, dépassées, et elle est au téléphone avec le Vice-Président. Pourquoi a-t-elle dit oui pour ce type de vie, déjà ? Ah oui. Les compensations.
Uniquement les compensations.
« Vous avez l'air épuisée.
— Ça vous étonne ?
— Pensez à vous reposer dans la journée pour rattraper votre sommeil. C'est primordial que vous soyez en forme, pour le bien de l'équipe
— Je n'aurais pas besoin de faire une sieste si vous m'appeliez à des heures convenables… »
Comme prévu, il ignore royalement son commentaire.
« Vous aimez le matelas ?
— Je ne sais pas si j'aime dormir dans le lit de mon supérieur…
— Pourquoi ? Il n'est pas confortable ? »
Qu'est-ce qui cloche chez lui pour ne pas comprendre le sous-entendu de cette phrase ? Même si la rouquine en a l'habitude, ça la déstabilise parfois. Et, en parlant d'être déstabilisée, elle l'est profondément ces temps-ci. Cet homme a un comportement déroutant. L'appeler deux jours de suite, en pleine nuit ? Est-ce qu'elle a envie que ce nouvel aspect de leur relation soit mis sous silence ? Non, elle a besoin de connaître la raison de ses appels nocturnes — et agréables dans le fond, même si elle ne préfère pas le dire —.
« J'ai une question.
— Je vous écoute. »
Sa respiration est lente et profonde. Elle ressemble à une berceuse, qui lui intime de tout lâcher pour retourner entre les bras de Morphée. Résister devient dur.
« Vous m'avez appelée dès votre deuxième nuit de voyage.
— Cela pose problème ?
— Vous n'avez jamais fait ça, même lorsque j'étais votre assistante officielle.
— Vous ne m'avez pas encore posé votre question. »
Elle est certaine qu'il est en train de sourire. Elle peut l'entendre. L'imaginer. Ce petit sourire, en coin, qui creuse sa joue intacte.
« Tout se passe bien avec votre nouvelle assistante ?
— Mademoiselle Heartfilia est plutôt compétente. Elle commet quelques fautes, parfois. C'est assez… »
Il soupire. Les mots lui manquent.
« … angoissant ?, tente-t-elle.
— Il y a de ça, oui. C'est… déroutant. Je n'ai pas l'habitude que mon assistante possède ce comportement.
— Je n'étais pas la plus douée à mes débuts mais vous m'avez laissé une chance, malgré mon manque d'expérience. Je suis persuadée que Lucy saura vous être utile. »
Une nouvelle feuille de papier est tournée. En se concentrant un peu, Erza arrive à reconstituer cette scène. Elle l'a tant vu derrière un bureau que ce n'est pas un exercice compliqué. Ce qui l'est, en revanche, c'est de retenir son sens du détail à quel point l'a-t-elle inconsciemment regardé ? Elle le revoit penché sur son fauteuil en cuir, l'arrière de sa tête calée sur le haut du dossier de l'assise. Ses avant-bras, découverts car les manches de sa chemise ont été remontées, laissent apparaître des veines saillantes qui descendent sur ses grandes mains. Sa cravate dénouée pendant plus mollement, libérant sa gorge du col de sa chemise et, souvent, sa pomme d'Adam monte et descend lentement alors qu'il réfléchit, perdu dans son monde.
« C'était votre question ? »
Elle a bien envie de se dégonfler, pour échapper à son intérêt qu'elle a piqué. Finalement, refusant d'être lâche, elle décide de se lancer — de toute façon, elle peut facilement l'esquiver si cette conversation prend une mauvaise tournure —. Une adulte responsable. Oui.
« Est-ce que c'est pour ça que vous m'appelez autant ? Parce que vous êtes… comme stressé ?
— C'est… difficile de répondre à ça. Mettre des mots sur mes émotions a toujours été compliqué. »
S'installant lentement sur le ventre, la demoiselle appuie son menton contre l'oreiller. Même closes, ses paupières lui paraissent si lourdes. Son index frotte légèrement la coque de son téléphone.
« Prenez votre temps.
— C'est difficile.
— Pourquoi ?, souffle-t-elle.
— Parce que vous partez bientôt. »
Le timbre de sa voix a changé, brièvement. Plus rauque. Comme quelque chose qui s'apprête à se briser. Sa langue passe sur sa lèvre inférieure, sa propre gorge se serrant qu'est-ce qu'il est en train de lui faire ? Est-ce qu'il a réellement une sorte d'emprise sur elle ? Ou bien est-ce que c'est tout simplement elle, qui a décidé de taire des sentiments et des sensations durant des années ? Les paroles qu'elle souhaitent réconfortantes pour lui s'étouffent.
« Merci pour vos services, murmure-t-il.
— Il me reste encore deux semaines, répond-elle dans un chuchotement.
— Je sais. Je… voulais juste vous remercier.
— Vous l'avez toujours fait, à votre manière. »
Sa bouche est sèche. Son ventre a rendu l'âme, serré comme il est. Son cœur, lui, semble avoir décidé d'imiter d'être poignardé à plusieurs reprises. Ses jambes sont comme du coton. Pourquoi se mettre dans un tel état pour quelques mots ? Parce qu'il vient de réaliser qu'elle n'a réellement aucune intention de revenir travailler à ses côtés ? Ce n'est pourtant pas à elle de se sentir aussi mal.
« Reposez-vous bien, mademoiselle Scarlett.
— Vous aussi, monsieur le Vice-Président. »
L'écran de son téléphone s'allume lorsque l'appel prend fin, éclairant brièvement la chambre de son patron. Carla ne bronche pas, toujours autant endormie. Une larme roule et elle se retourne, nichant son nez dans les couvertures.
Tout ça, c'est complètement insensé.
22 JUIN — 7:41
En neuf ans, Luxus ne l'a jamais déposée au travail. Ça n'a jamais été possible. Lui, il a son boulot qui est déjà compliqué au niveau des horaires et des urgences. Elle, et bien elle a Gerald. La charge a toujours été importante des deux côtés. Étonnamment, c'est durant cette belle journée ensoleillée, à cinq jours de son départ de Paradise Corporation, que le blond grincheux lui propose de l'amener sur son lieu de profession. Bien évidemment, elle a sauté sur l'occasion éviter les transports et être en compagnie du meilleur flic qu'elle connaisse ? Impossible de cracher sur cette offre, surtout quand elle attend des potins de sa part.
La veille, il est sorti avec la belle barmaid — sa merveilleuse sirène — qui répond au nom de Mirajane Strauss. Elle tient le bistrot avec son frère et sa petite sœur. Une affaire qui roule, comme le dit si bien Luxus. Mais la discussion sur son rendez-vous ne s'éternise pas. Il préfère discuter d'autre chose, vu l'éclat taquin brillant dans son regard.
« Balance ce que t'as à dire, grogne la rouquine en s'enfonçant dans le siège.
— J'ai repensé à ton histoire avec ton boss bizarre.
— Quelle histoire ? Et pour la centième fois, il n'est pas bizarre.
— Il l'est, la reprend-il en marmonnant. C'est un robot. En plus, j'ai vu des interviews, il n'a vraiment pas d'humour. Il ne comprend même pas des jeux de mots évidents ! »
Comme dépité, il repose la main qu'il a levé, pour exposer ses arguments, sur le volant. Elle roule des yeux et appuie son coude là où la fenêtre a été baissée. La brise secoue délicatement quelques mèches écarlates — elles ne sont pas attachées cette fois —. Ils s'arrêtent au feu et il en profite pour reprendre là où il s'est interrompu, pour le plus grand désespoir de la demoiselle. En même temps, quand est-ce que Luxus a lâché une affaire ?
« Donc je disais. Votre histoire globale. Il a peut-être réussi à te rendre dépendante.
— Mais où est-ce que t'es parti chercher ça ?
— Ça existe hein. Puis ça pourrait coller.
— Tu devrais uniquement te contenter de tes enquêtes…
— Je t'assure qu'il est louche. Il a la face du gars capable d'enterrer un cadavre sans ciller.
— Tu as pris un coup de soleil à la tête ou quoi ? Tu débites à la minute des idioties plus grosses que la précédente, soupire-t-elle. Et c'est vert. »
Le blondinet marmonne d'autres mots dans sa barbe. Il est si persuadé qu'il manque une case au Vice-Président. Elle ne comprend pas pourquoi — c'est une personne normale, comme une autre, hors de question de le mettre dans une catégorie à part —.
« J'ai posé un jour, au fait, dit-il plus doucement. »
Erza accroche son regard sur son reflet, dans le rétroviseur. Ses doigts serrent un peu sa chevelure, du côté droit de sa tête. Son cœur se serre mais elle hoche la tête. C'est bientôt, oui. Le quatorze juillet est dans quelques jours et ça lui donne envie de fondre en larmes, rien que d'y penser. Elle déglutit avant de parler.
« Merci. »
La paume rugueuse et chaude de son ami tapote sa cuisse. Elle n'a pas besoin de plus.
25 JUIN — 15:28
Les portes du bureau du Vice-Président claque et l'ancienne assistante sursaute. Levant la tête des papiers, elle voit Lucy revenir avec les joues rouges. Elle tire le fauteuil et se laisse tomber dedans, lourdement, en lâchant un bruyant soupir de consternation. Erza hausse un sourcil mais ne préfère rien dire. Elle attend que sa collègue se livre, ce qu'elle ne tarde absolument pas à faire.
« Je ne peux pas le supporter !
— Qu'est-ce que tu ne peux pas supporter ? »
Parce que la liste peut être longue. Elle-même ne l'a jamais terminée.
« Je suis supposée lui rendre la vie facile, mais il ne m'aide pas ! Il a une réunion très importante dans dix minutes et il refuse que je l'aide à mettre sa cravate. Pourtant c'est ce que tu as toujours fait, non ? Je sais qu'il n'aime pas être touché mais quand tu étais encore son assistante, il te laissait gérer ça. Qu'est-ce que je fais de travers cette fois ? »
Elle cache son visage derrière ses mains en geignant, tel un bébé. Ses premières semaines sont dignes d'une guerre mais elle le supporte bien pour l'instant. Elle n'a pas encore jeté des feuilles au visage du Vice-Président en lui disant qu'il n'est qu'un idiot moralisateur — comment a-t-elle bien pu conserver ce poste aussi longtemps ? Ça relève vraiment d'un miracle —. Soudainement, Lucy se redresse en expirant.
« Est-ce que je dois lui mettre cette cravate de force ? Le Président ne va pas du tout être content si son fils vient à moitié habillé…
— Je vais m'en charger, d'accord ? »
Les milles étoiles dans les yeux de la blonde lui arrachent un petit rire. Erza se lève alors pour rattraper le coup. Le jeune homme n'est pas à son bureau mais sur le canapé, avec une tablette à la main. Il révise sans doute les informations qui seront données durant la réunion. Lentement, elle part attraper la cravate qui est sur son bureau il est enseveli sous les papiers, contrairement à d'habitude. Il est une personne organisée qui ne supporte pas le fouillis. Mais là…
Perplexe, elle revient sur ses pas avec la soie entre les mains. Elle se racle la gorge pour attirer son attention et ça marche. Il la balaie toute entière avec un regard froid — mais ce n'est pas le même qu'il donne aux autres employés —. Il pose finalement l'appareil à côté de lui et se met debout, sans un mot, semblant comprendre le but de sa venue ici. Comme tous les autres jours, Carla est là, à côté de son maître.
« Pourquoi est-ce que vous refusez que mademoiselle Heartfilia vous aide pour ça ?
— Je n'ai l'habitude avec elle.
— Vous devriez la prendre, le sermonne-t-elle presque, elle veut vraiment s'impliquer pour répondre à vos besoins.
— Ce n'est pas ce que je veux. »
Voilà qu'il fait l'enfant ? Lucy a vraiment du pain sur la planche…
« Vous êtes difficile, répond-elle en passant la cravate derrière le col de sa chemise.
— Vous trouvez ?
— Un peu. »
Erza lisse les deux extrémités avant de faire délicatement le nœud. Le Vice-Président la regarde intensément, droit et immobile. Le bruit de sa respiration est lent et profond, lui évoquant les nuits au téléphone qu'elle a passé avec lui. Son corps réagit facilement, tel un traitre, mais elle contrôle le frisson dévorant son échine.
« C'est l'histoire de cinq minutes, poursuit Erza en mettant la cravate droite. Ça ne devrait pas être si terrible.
— Je préfère demander à mon père, avoue-t-il sans honte. Ou apprendre. Mais ce sera un désastre.
— C'est un peu le comble d'un homme d'affaires. »
Il esquisse un léger sourire, qui disparait trop vite à son goût.
« Vous ne m'avez toujours pas répondu.
— À quel sujet ?
— Notre rendez-vous. »
Manquant de s'étouffer avec sa salive, elle tousse et s'écarte de lui, afin d'éviter un accident. Il l'observe avec effroi, inquiet par cette réaction qu'elle n'a pas su maîtriser — qu'il soit maudit pour son manque de tact —. Elle inspire par le nez pour se calmer, puis expire. Gerald penche la tête, pour établir un contact visuel.
« Vous voulez dire, le verre ?, lui demande-t-elle d'une petite voix.
— C'est une autre manière de le présenter. »
Elle entrouvre les lèvres.
« Je… pense qu'il serait préférable que je termine mon préavis.
— Pourquoi ?
— Je ne tiens pas à ce que des rumeurs naissent.
— Je ne comprends pas pourquoi il y aurait des rumeurs. »
Lui exposer un tableau avec toutes les raisons pour lesquelles un supérieur et une assistante ne devraient pas être vus ensemble hors du boulot est donc bien nécessaire. Il n'est pas censé être une personne qui a de la jugeote ?
« Faisons comme je l'ai dit, d'accord ? »
Même s'il ne saisit pas tout, le Vice-Président hoche la tête.
« À la fin de votre préavis, alors. »
Elle confirme ça en un sourire, puis le salue en se penchant. Erza quitte la pièce avec la tête remplie de questions. La seule qui la hantera toute la soirée, est celle où elle se demande pourquoi diable souhaite-t-il prendre un verre avec elle.
30 JUIN — 18:30
Même si cette journée a mal commencé — Lucy a mis à la déchiqueteuse le rapport d'une réunion importante, par inadvertance —, la fin s'annonce vraiment parfaite. C'est son dernier jour et ses collègues n'ont pas l'intention qu'elle s'en aille sans rendre hommage aux années passées, au sein de Paradise Corporation. Erza n'a pas refusé cette offre. Au contraire, elle en a été émue et a dû combattre ses yeux piquants d'émotion. Son pot de départ va se passer dans un petit bar chaleureux, non loin du siège, qui est réputé pour accueillir les salariés fatigués, en quête d'un agréable moment pour s'amuser et se vider la tête. Au menu de l'alcool et des grillades. Quoi de mieux, en été ?
Son sac est prêt et elle éteint son poste de travail. Au même moment, le Vice-Président sort de sa salle de travail, et reste soudainement figé devant son bureau, mains dans les poches. L'étage est silencieux, ses collègues les plus proches étant déjà dans le hall de la société. Les yeux verts se promènent sur ce qui a été son ordinateur, puis sur elle. Aujourd'hui, ses cheveux sont brossés sur le côté et son costume est d'un bleu profond, sombre. Sa cravate rouge est celle qu'elle lui a offerte, lors de sa promotion qui l'a mené à cet échelon — comme pour montrer sa valeur, et le fait qu'il mérite d'être le successeur de Paradise Corporation, il a commencé en bas de l'échelle —.
« Vous allez quelque part ?, l'interroge-t-il.
— Une fête a été organisée pour mon départ, lui sourit-elle.
— Oh. »
Elle voit sa bouche se pince, formant une ligne droite. Comme à chaque fois, ça ne dure pas longtemps. S'exposer, ce n'est vraiment pas son truc.
« Toute la nuit ?
— Je ne sais pas monsieur. Il est possible qu'elle dure longtemps, oui.
— Je vois.
— Vous voulez venir ? Je suis sûre que vous êtes le bienvenu.
— Ça ira, merci. »
Le Vice-Président pousse un soupir puis regarde sa montre, avant de l'observer comme plus tôt. Il sort son téléphone de la poche et compose rapidement un numéro. Une première tonalité résonne et, avant que la personne décroche, il lui souffle quelques mots.
« Prenez soin de vous. »
Erza n'entend pas correctement ce qu'il dit à son interlocuteur — une histoire de réservation, à priori —. Elle hausse les épaules puis glisse la sangle de son sac sur son épaule. Un dernier coup d'œil sur son ancien bureau, les doigts qui s'attardent sur sa surface et, à son tour, elle quitte les lieux.
La liberté l'attend.
9 JUILLET — 19:43
Le bain. Un moment merveilleux. Doux. Salvateur. Surtout après une longue journée à faire les magasins, en compagnie de l'homme le plus grognon de l'univers elle qui pensait qu'en fréquentant la jolie barmaid, Luxus aurait un peu changé… quelle erreur. Cet homme semble être né pour être un ours mal léché. Quoiqu'il en soit, dans l'eau délicieusement chaude et mousseuse, Erza se sent au paradis. La petite fenêtre de sa salle de bain est ouverte, laissant entrer une agréable brise. Elle aime ces instants de paix — sauf quand ils se transforment en une longue série de questionnement —. C'est d'ailleurs sur le point d'arriver, pour son plus grand désarroi.
Heureusement pour elle, son téléphone se met à sonner, la sauvant d'une future soirée qui aurait consisté à vider une bouteille de vin, en se remémorant à quel point son dernier contact avec le Vice-Président était incroyablement désastreux.
Et, en parlant du loup…
« Lucy ? Pourquoi est-ce que tu m'appelles ? »
C'est d'abord un reniflement qui lui répond. Très bruyant. La quantité de morve a l'air impressionnante mais elle ne préfère pas y penser. Le bain ne l'a réussie pas, elle se sent obligée de relever des détails aussi insignifiants.
« Qu'est-ce qui se passe ? Il y a un problème au boulot ?, ne peut-elle s'empêcher de demander. Tu as l'air bouleversée.
— Erza… tu dois venir, je t'en prie…
— Tu dois me donner une raison Lucy. Je ne peux pas venir sans motif. »
Elle entend le bruit d'un emballage en plastique. Sans doute des mouchoirs.
« C'est le Vice-Président…
— Il va mal ?
— Il est horrible. Invivable. Intraitable.
— Je ne vois pas où est le problème. »
Ce n'est pas comme si sa réputation disait le contraire.
« Non, là, c'est bien pire. »
Haussant un sourcil, la rouquine appuie son avant-bras sur le rebord de la baignoire. Son menton s'appuie sur le muscle, encore trempé. Le froid de la céramique hérisse ses poils et picore sa chair.
« Comment ça ?
— Bon sang ! Il traite ses employés comme du bétail et les heures supplémentaires s'enchaînent. Au moindre changement, il réagit de plus en plus excessivement. Il tient tellement à ce que son emploi du temps soit parfait qu'il m'appelle toutes les heures ! Erza, tu te rends compte ? Ça fait trente-cinq heures que je n'ai pas dormi ! Je vais devenir folle ! Et est-ce qu'il pensé à me remercier pour les efforts que je suis en train de fournir pour lui ? Quelle blague, la réponse est non bien sûr, rit-elle nerveusement. Il est ingérable. Je ne le comprends pas. Je suis supposée faire quoi, moi ? Trente-cinq heures !, répète-t-elle en partant dans les aigües. »
Elle sourit un peu, écoutant sagement le monologue de son ancienne collègue, qui semble avoir un cruel besoin d'extérioriser son enfer au travail. C'est compréhensible. Elle a aussi fait ça, avec Luxus. Elle s'interroge parfois comment a-t-il fait pour ne pas avoir envie de lui dévisser la tête ? Sa patience est immense. Sans doute une déformation professionnelle.
« Je t'avais dit d'acheter des vitamines. Mais… ça va. Je m'attendais à pire, vu ce que tu me décris. Tu devrais survivre. C'est une mauvaise passe. »
Lucy pousse un bruit qui est le mélange d'un certain mécontentement et d'une profonde incompréhension.
« Comment tu peux dire ça ?, geint-elle. À moins que… que tu as fait pire ?
— Je détiens fièrement le record de l'entreprise.
— Il y a… un record ?
— Cent vingt-neuf heures, sans une seule sieste. »
Silence troublé par une longue inspiration.
« Pardon ?, expire-t-elle.
— J'ai eu une semaine de vacance après ça. Et aussi une prime et une augmentation de salaire.
— Mais… ce n'est pas humain ! Comment tu as pu subir ça ?
— Suffit juste de faire le bon cocktail.
— Le bon… quoi ?
— Trois fois rien. Juste un subtil mélange de caféine, de vitamines et de boissons énergisantes. À boire toutes les quatre heures. Tu devrais essayer. »
Sa déglutition est très audible et lui arrache un sourire amusé.
« Et tu es toujours en vie…
— Même morte, le Vice-Président m'aurait donné du travail, marmonne-t-elle en réponse. Je me suis adaptée, pour ne pas être poursuivie jusque dans ma tombe.
— T'as dormi combien de temps après ça ?
— Trois jours.
— Je ne veux pas et ne peux pas vivre ça. S'il te plaît. Viens au siège. »
Erza gratte sa tempe, décollant au passage une mèche sur sa joue rose. Elle hésite, parce qu'elle a peur de se tenir à nouveau debout devant lui. Son dernier au revoir a gravé sa mémoire d'une drôle de manière, et ça la travaille beaucoup trop. Venir comme ça signifie forcément en parler, et elle n'est pas sûre d'être prête pour ça. Mais ce serait égoïste, non ? Rester dans son confort alors que toute l'entreprise subit le caractère du Vice-Président…
« Très bien, cède-t-elle. Je fais au plus vite. »
9 JUILLET — 20:21
Le taxi repart dès qu'elle a claqué la portière derrière elle. La brise fait voltiger les pans de sa petite robe d'été, blanche — celle qu'elle ne veut pas du tout ruiner, parce que c'est Gerald qui lui a offerte, une fois de retour de son voyage. Un remerciement pour avoir gardé Carla —. Elle lève la tête, contemplant brièvement l'immense bâtiment, jusqu'à ce qu'un frisson remonte le long de son échine. Elle inspire et fais un premier pas, puis un second, plus sûr. Une impression d'avoir été là hier la saisit tandis qu'elle traverse le hall. La familiarité de cet environnement ne va pas partir du jour au lendemain, elle le sait, mais ça lui fait quand même quelque chose. Paradise Corporation regorge de souvenirs, même dans les endroits les moins fréquentés.
Quand Erza est dans l'ascenseur, elle serre la sangle de son sac à main, le cœur pulsant énergiquement dans sa poitrine. La lumière clignote, avant de se stopper au dernier étage. Les portes s'ouvrent doucement et elle est accueillie par l'assistante du Vice-Président — enfin, ce qui y ressemble —. Lucy pourrait s'effondrer dans ses bras, vu son état des cheveux emmêlés, du mascara étalé sur sa joue, un rouge à lèvres à moitié disparu, des cernes noirs et profonds… une véritable séductrice.
« Oh mon dieu, tu es enfin là.
— Tu peux rentrer, je m'occupe de lui.
— Tu es un ange, sanglote-t-elle.
— Ne t'emballe pas autant… »
Ses anciens collègues, avachis devant leur bureau, ont tout autant l'air de penser la même chose. Elle aurait pu en rire, comme avant, lorsqu'elle travaillait ici. Ce soir, ce n'est pas le cas, parce qu'elle sait que le Vice-Président va mal. Il n'agirait jamais ainsi si tout se passait bien pour lui.
« Je vais y aller maintenant. »
La blonde hoche la tête et serre son bras, comme pour lui transmettre toutes les ondes positives possibles. Elle lui répond d'un sourire avant de se diriger vers le bureau du dirigeant. Sa respiration est un peu plus rapide, plus encore quand le regard émeraude est fixé sur elle. Elle se demande comment elle peut bien tenir debout, alors qu'elle a l'impression de trembler comme une feuille ? A-t-il toujours été aussi impressionnant ?
« Mademoiselle Scarlett ? Qu'est-ce que vous faîtes ici ? Nous avions rendez-vous ?
— Non. Je suis venue à l'improviste. »
Il ouvre un peu la bouche. C'est un imprévu et ça le met à l'aise. Ne voulant pas que ce sentiment le ronge, Erza monte hâtivement les marches menant à son imposant bureau en acajou, le désarçonnant un peu plus, sans le souhaiter. Elle contourne le meuble et Gerald la scrute, ne parvenant toujours pas à déchiffrer la raison de sa soudaine venue. Sans prendre la peine d'ôter sa main de la souris de son ordinateur, la rouquine pose la sienne par-dessus, la guidant vers le verrouillage de l'appareil — il ne bouge pas, ne bronche pas, il soupire —.
« Mais qu'est-ce que vous faîtes ?, se plaint-il. J'ai du travail à faire, je n'ai pas le temps pour vos enfanti-
— Non, l'interrompt-elle, vous avez le temps. Et en plus, vous allez prendre une pause.
— Une pause ?
— Vous avez très bien entendu. Levez vos fesses maintenant. »
Le Vice-Président est troublé. Il la dévisage encore, comme s'il ne l'avait pas revue depuis une éternité. C'est frappant, poignant. Même fatigué, son visage reste magnifique. L'injustice n'a aucune limite. Et ses yeux, pourquoi sont-ils aussi expressifs, maintenant ? Est-ce qu'il se rend compte de ce qu'il peut lui faire ressentir, en la contemplant de la sorte ?
« Vous ne pouvez pas m'y obliger, riposte-t-il.
— C'est vrai oui. Mais je peux toujours vous traîner.
— Vous n'oseriez pas.
— Ne plus être employée ici me donne le pouvoir de vous tirer hors de ce bâtiment de force. Sans conséquence sur ma carrière. Pour une fois, c'est moi qui ne vous laisse pas le choix. »
Son coup de poker a curieusement marché. Ils sont dans le parking de Paradise Corporation, marchant posément vers la voiture du jeune homme. Il la regarde du coin de l'œil. Il ne révèle pas très serein, à croire qu'il s'attend à être sévèrement réprimandé. Une fois devant le véhicule, Erza tend la main vers lui.
« Je conduis.
— Très bien… »
Il ne cherche pas à protester.
De toute manière, ce n'est pas comme s'il avait le choix.
9 JUILLET — 20:43
Le penthouse n'a pas changé. Tout est toujours en ordre. Pas le moindre grain de poussière. Elle s'installe machinalement sur le canapé alors que le Vice-Président s'affaire. Deux verres et une bouteille de vin, son péché mignon il va chercher ce nectar directement chez les viticulteurs, afin de déguster sur place. Sa sélection est très souvent de qualité. Le vin, pour lui, c'est tout comme un cadeau de la nature. C'est là où elle s'exprime le plus. Après tout, l'endroit où le raisin a été cultivé, le sol, le climat, l'ensoleillement, même les conditions météorologiques, vont varier le goût. Difficile de ne pas être en admiration face à une telle création.
Mais ce soir, Erza n'est pas là pour savourer un délicieux verre de vin. Ce soir, elle compte lui faire vider son sac. L'alcool est un supplément qui n'est pas négligeable beaucoup sont plus bavards, une fois l'esprit insensiblement embrumé. Elle ne prévoit pas que cette séance soit simple mais, étonnamment, elle l'est. Le jeune homme boit, fait tournoyer le liquide rouge dans le verre à pied et parle. Installé à côté d'elle sur le canapé, ni trop loin mais pas assez près, il lui raconte les dernières activités de Paradise Corporation, la manière dont il s'est caché derrière le travail, les problèmes de sommeil qu'il rencontre.
Ça, et puis autre chose, de bien différent.
« Je ne me sens plus pareil depuis votre départ »
La rouquine retient son souffle. Ses doigts lissent un pli de sa petite robe, qui atteint ses genoux. Puis elle lève la main et repousse une mèche de son visage, la cachant derrière son oreille. Gerald observe chacun de ses gestes, comme s'il avait l'intention de tout mémoriser, peut-être par peur que ce soit un rêve ou la dernière fois qu'elle se présente à lui.
« Les changements sont parfois difficiles. Vous allez finir par vous adapter.
— Je ne sais pas. »
Ses yeux se posent sur son verre de vin. Ses longs cils battent délicatement tandis qu'il cherche ses mots. Puis il prend une gorgée, avant de poser le pied de cristal sur la table basse, à côté du sien. Dans un mouvement paisible, à peine troublé par l'alcool, il se tourne vers elle. Entre temps, Carla vient de se blottir dans son coussin, sur le siège en face d'eux.
« Il y a… ce vide. Il est là et ne me quitte plus, même si je me noie dans une tonne de travail. Il est là et… c'est comme si… s'il me rongeait de l'intérieur, lui explique-t-il calmement. J'ai pensé que c'était à cause de la fatigue, parce que je ne comprenais pas. »
Déglutir est une action très difficile, surtout quand il la regarde de cette façon — comme quelque chose trop précieux pour être perdu —.
« Mais ce vide, c'est parce que vous êtes partie. Vous avez… pris un bout de moi, avec vous. Je vous ai toujours admirée, pour votre sincérité et votre simplicité. Même directement sous mes ordres, vous n'aviez pas peur de moi, vous n'hésitiez pas à me remettre à ma place lorsque je semblais franchir une limite. Et… plus important encore, vous m'avez toujours soutenu. Écouté. Votre patience m'a touché et cette façon… de me comprendre… personne ne l'a. »
Le Vice-Président lèche furtivement sa lèvre inférieure, le regard rivé sur le tapis durant un temps, celui pour chercher la meilleure manière de s'exprimer. Quand c'est le cas — comme à chaque fois —, il plonge dans ses prunelles sans aucune hésitation.
« Quand vous m'avez annoncé votre démission, je ne savais pas quoi dire. Ou faire. J'étais comme… tétanisé. J'allais vous perdre, du jour au lendemain, sans avoir été capable de le prédire. Lorsque vous avez définitivement arrêté votre fonction… les moments qui ont suivi ont été… insupportables. Ne plus vous voir m'a terriblement pesé. »
Sa main, grande et réconfortante, se pose sur la sienne presque timidement. La chaleur semble remonter le long de son bras, et ça lui vole son souffle. Il est plus proche qu'avant. Son genou touche le sien maintenant et elle n'est pas fichue de répondre quoique ce soit d'intelligible. Elle boit ses paroles.
« Vous m'avez manqué, mademoiselle Scarlett. »
Elle sent ses doigts exercer une tendre pression sur les siens, comme pour appuyer ses propos.
« Je ne peux pas continuer sans vous, loin de moi. J'ai besoin… de vous, à mes côtés. Dans ma vie.
— Où est-ce que vous voulez en venir ?, murmure-t-elle.
— Je suis prêt à tout pour que vous restiez près de moi. Exaucer tous vos souhaits. Céder à tous vos caprices. Même acheter toutes les pâtisseries du monde, ajoute-t-il avec un petit sourire qui s'efface bien vite. Je ne peux pas… je ne peux pas rester sans rien faire, alors que vous vous éloignez de moi. C'est insoutenable. »
Voilà qu'elle fixe rapidement la bouteille de vin. Ça doit être pour ça, qu'il a un tel comportement. Il ne peut pas dire tout ça, comme ça. L'alcool n'aide pas tant que ça finalement.
« Je… ne sais pas comment m'y prendre, poursuit-il avec une voix plus rauque. C'est la première fois que je ressens ça.
— Vous avez sûrement trop bu, monsieur, l'interrompt-elle doucement, et vous êtes fatigué.
— Non. »
Dieu, pourquoi se penche-t-il autant vers elle ? Maintenant, son parfum l'attaque et lui fait tourner la tête. Cette divine odeur musquée et ce souffle qui balaie ses lèvres, fébrilement, allume une flamme en elle. Inspirer est une erreur mais elle ne peut pas tourner de l'œil non plus. Alors la demoiselle se laisse enivrer par sa présence, tout en commençant à se consumer — ça ne sert à rien de se retenir alors qu'il se livre ainsi —.
« Je suis sobre. Parfaitement lucide. Et je n'ai jamais été aussi sûr de mes sentiments. »
Dissocier Gerald, la personne qu'il est réellement, de son titre de Vice-Président, a toujours été d'une simplicité déroutante. Elle sait qu'il a un cœur derrière la forteresse qu'il a bâti tout autour — et ce moment en est le témoignage —. D'accord, il l'a parfois surchargée. Bon, pas parfois. Souvent. Trop souvent. Mais il a toujours été respectueux et, plus particulièrement encore, il a été incroyablement doux. Attentionné. Il n'a jamais oublié les dates personnelles qui lui sont importantes. Il n'a jamais manqué de lui souhaiter son anniversaire. Il a été présent durant des moments difficiles, douloureux.
« Est-ce que… vous allez partir ? Après ce que je viens d'avouer ? Je… je pourrais comprendre si vous pré- »
Elle décide de l'interrompre en le serrant soudainement entre ses bras. Sa paume a glissé sur sa nuque, poussant sa tête dans son cou. Il halète pendant que sa respiration, comme brûlante, s'écrase sur sa peau. Elle frémit et le tient davantage contre elle. Il est chaud et ferme contre elle. Solide, comme sa position l'exige. Mais pourtant, à l'intérieur, il a l'air d'être tout le contraire.
« Je ne vais pas partir. Je vais rester. Je vous le promets. »
Et cette promesse, Erza fera tout pour la tenir.
