Erwin croqua à pleine dent dans le délicieux fruit rouge. Lilith avait fait dresser un véritable banquet pour son retour. D'ordinaire, le militaire ne mangeait pas ou très peu le matin, mais l'odeur exquise des fruits et viennoiseries avaient eu raison de lui à son réveil. La jeune femme avait commencé par lui demander s'il souhaitait manger quelque chose, et il avait refusé.

Son choix ne tint guère longtemps lorsqu'il se retrouva face à la splendide table, délicieusement dressée. Elle s'était contentée de s'asseoir pour boire son thé, et Erwin avait également pris place à ses côtés sans aucun commentaire.

Il jeta un œil à cette étrange viennoiserie qu'il n'avait jamais vu. Sa forme caractéristique avait rapidement attiré son attention. Elle était fine, et son apparence de cœur lui arracha un sourire. Il se demanda s'il s'agissait d'une véritable viennoiserie, ou si Lilith s'était essayée au romantisme en commandant une création.

- C'est un palmier. C'est assez sucré, mais c'est excellent, essaie. Lui dit-elle dans un large sourire.

Il lui adressa un regard satisfait après y avoir goûté. C'était effectivement très bon. Beaucoup trop sucré pour lui, mais divinement bon.

- Pourquoi est-ce que ce serait moi, le gentil ? Demanda soudainement Erwin pour rebondir sur leur conversation de la veille.
- L'effet de surprise ! Avoue que ce serait plus amusant ainsi... Et inconsciemment, il te sera reconnaissant d'être gentil.

Il la regarda d'un air interrogateur.

- Regarde-toi dans un miroir, Erwin. Personne n'a envie de te contrarier.
- Detlev n'avait pas l'air impressionné lorsqu'il a ordonné ma torturer...
- Vous en avez fait quoi, d'ailleurs ? Demanda Lilith d'un air détaché.

Erwin s'appliqua à déchiffrer l'expression de la jeune femme, mais il ne sut dire si le sort de Detlev la touchait ou non. Bien que Lilith ne soit aucunement proche de la Haute Noblesse, à l'exception de Stefan et Mathieu, elle avait grandi à leur contact. Ces gens faisait parti de son paysage depuis toujours. Il se demandait à quelle mesure elle leur portait de l'intérêt. La plupart du temps, il avait bien compris que la belle brune les méprisait.

Mais dans le cas de Detlev, il avait été surpris de son attitude vis à vis de lui. Ils ne semblaient pas proches, et l'homme s'était tout de même évertué à la détruire. Sans parler du fait que Detlev vouait une haine assumée au Bataillon. Pourtant, Lilith restait toujours calme et respectueuse lorsqu'elle parlait de lui. Bien sûr, elle l'avait maudit plusieurs fois à l'époque du procès du Duc. Mais elle n'avait nullement paru satisfaite ou victorieuse lorsqu'il avait été arrêté, à la suite de son Coup d'État.

- Nous n'avons pas encore statué concernant son cas.
- Son exécution ? Demanda Lilith.
- Oui. Contrairement à d'autres, il n'a pas clairement témoigné son désir d'abandonner le peuple. Il est simplement complice du mensonge. Tu penses qu'il mérite la mort ?

Lilith prit le temps de réfléchir avant de répondre, mais ne témoigna aucune empathie particulière.

- Detlev n'a jamais été spécialement cruel envers le peuple. Il m'a même soutenu à une époque, lorsque je cherchais des solutions pour ne pas augmenter les taxes des fermiers. Mais c'était aussi le conseiller suprême du Faux Roi. Sans vouloir particulièrement attiser ta haine, il était probablement celui qui ordonnait l'assassinat des dissidents... C'est lui qui a insisté pour exécuter les Arlett, par exemple. Il protégeait la Vérité.
- Tu ne réponds pas à la question. Tu ne veux pas te prononcer ? Insista Erwin.
- Je ne pense pas qu'il mérite la mort. Mais à choisir entre une vie en prison et mourir, je pense que Detlev et moi aurions le même avis. Alors sincèrement, cela m'est égal.
- Tu as pactisé avec lui, vos rapports étaient bons ?

Lilith esquissa un sourire. Erwin était bien insistant, ce soir. Non, elle ne se sentait pas proche de Detlev. Il la respectait en tant que femme de pouvoir, car il l'avait vu gravir les échelons et décimer ses opposants, mais ils n'avaient pas d'empathie particulière l'un pour l'autre. Bien que cela lui ferait étrange d'évoluer dans la Noblesse sans lui, sa disparition totale ou non faisait parti du changement qu'ils avaient provoqué par ce Coup d'État. Elle ne ressentait pas grand chose à ce sujet.

- Detlev et moi n'avons jamais échangé de manière intime. Il s'agissait toujours de politique ou de pouvoir. Pour moi, il fait partie des meubles. Mes rapports avec lui étaient corrects, mais je me moque bien de sa survie ou non. Cela m'est égal, tout simplement.

Erwin saisit la main de la noble dans un geste affectueux, conscient que Lilith l'avait trouvé trop insistant sur le sujet. Afin de clore le sujet, le blond lui demanda quel garde elle avait prévu d'emmener pour la journée. L'heureux gagnant était Roy, qu'elle jugeait parfait pour effrayer le responsable de l'usine de fonte du métal.

Roy, Erwin et Lilith se rendirent donc à l'usine principale de fabrication des armes, qui se trouvait en dehors de Sina. Ils confièrent leurs chevaux et entrèrent dans la bâtisse principale, où le riche noble les attendait. Lilith régnait toujours sur ce secteur, dont elle avait racheté les usines une à une, mais elle n'avait pas la main sur le prix de l'acier renforcé qui composait les lames. L'homme en charge de cela était accompagné du directeur de l'usine, et il attendait nerveusement dans le hall principal.

Lilith s'avança la première avec sa panache habituelle. La jeune femme avait revêtu un ensemble noir qui faisait parfaitement ressortir les diamants de sa parure. Sa belle cape de la même couleur, lui donnait un air royal lorsqu'elle marchait avec détermination.

Ils ne perdirent que très peu de temps en courbettes, pour rentrer directement dans le vif du sujet. Lilith laissa d'abord l'homme parler, puis lorsqu'il eut finit de formuler son refus, elle l'attaqua. Elle lui rappela fermement que les avancées technologiques qui l'avaient amenées à largement rentabiliser le prix de sa main d'œuvre ne justifiaient plus un tel prix d'achat.

Erwin prit alors le relais et expliqua l'importance de soutenir l'Armée humaine, et favoriser leur survie au travers d'armements de bonne qualité et abordables. Mais il n'eut pas le temps de poursuivre son discours patriote que Lilith reprit la parole sur un ton beaucoup moins sympathique.

- Je n'aime déjà pas payer, de base, c'est un concept que je n'aime pas. Alors quand en plus, je suis parfaitement consciente qu'on se moque de moi, c'est difficile de rester diplomate. Je vais donc être plus directe et nous faire gagner un peu de temps à tous. Voici mon prix. Lui dit-elle en lui tendant un morceau de papier.

L'homme d'affaire réceptionna la feuille et lut silencieusement le montant proposé par la Duchesse. Le directeur de l'usine vint également lire par dessus son épaule et ne sut comment réagir. Il avait l'air très mal à l'aise, bien qu'il ne soit pas celui qui défendait son prix.

- C'est impossible. Répondit le marchand.
- Ce n'était pas une question. Si vous refusez, je vous décime.

Il marqua une légère pause tandis qu'Erwin faisait mine de raisonner Lilith. Roy s'était adossé contre le mur, un léger sourire aux lèvres.

- Ce chiffre ne sort pas de nul part, et cela vous fait un revenu correct, à la hauteur du travail que vous fournissez. Si vous n'êtes pas d'accord, je peux vous expliquer comment je vais détruire votre vie brique par brique, avant finalement de vous faire céder. Cela prendra plus de temps, mais le résultat sera le même.
- Je pense qu'on peut trouver un compromis... Restons calme et courtois... Intervint le Major.
- Je suis calme et courtoise. Répliqua-t-elle au blond.
- Mme la Duchesse, ce que vous me demandez est...
- Répondez simplement à ma question : vous acceptez mon prix ou je vous décime en trois semaines ?

Le marchand prit alors une grande inspiration et répondit à Lilith en s'appliquant à ne pas croiser son regard doré et perçant.

- Je préfère votre collègue. Lui dit-il d'une voix penaude.

Erwin esquissa alors un sourire et s'interposa entre les deux.

- Lilith, tu le mets mal à l'aise, laisse-moi m'entretenir seul avec lui quelques instants, s'il te plait.

Elle lui décocha un regard outré avant d'accéder à sa demande, non sans claquer la porte derrière elle. Roy la suivit immédiatement et elle resta à hauteur de la fenêtre, afin qu'ils continuent de la voir. Lilith se mit alors à dessiner de grands gestes énervés avec ses bras et semblait scandalisée par la demande d'Erwin. En réalité, elle et Roy parlaient gentiment de Jen et de sa nouvelle idée de Taverne en plein Mitras.

Lorsqu'Erwin lui rouvrit la porte et l'invita de nouveau à entrer, le marchand et lui avaient déjà trouvé un accord. Le marchand remercia chaudement le Major alors que Lilith ne cessait de demander le montant qui avait été convenu. Finalement, Erwin la poussa vers la sortie sans lui délivrer l'information et ils quittèrent la propriété ainsi.

Une fois hors de portée, Lilith planta son regard dans celui d'Erwin et lui demanda le montant. Elle éclata de rire lorsque ce dernier répondit. Le prix qu'il avait réussi à obtenir était encore plus bas que ce qu'ils avaient imaginés.

- Tu vois, c'était parfait ! S'exclama la noble.
- Il est persuadé que tu es plus émotive que d'habitude... Dans deux jours il y aura des rumeurs jusqu'à la Capitale...
- De ? Demanda-t-elle à Erwin.
- Il pense que tu es enceinte, Lilith.

Elle ne réagit pas de suite et Erwin comprit que le sujet ne lui était pas agréable. Lilith n'avait jamais réellement abordé avec lui le fait de ne pas pouvoir avoir d'enfants. Elle l'avait informé assez rapidement lorsqu'ils avaient commencé à coucher ensemble, mais ne s'était guère étendue sur le sujet. Et pour une fois, il n'avait pas insisté. Maintenant, il en avait le cœur net, c'était un sujet très sensible.

Elle finit tout de même par lui lâcher un sourire et lui taper gentiment l'épaule, comme pour lui dire d'arrêter de dire des bêtises et ils retournèrent à Mitras à cheval. Lorsqu'ils arrivèrent au Domaine, Lilith invita le militaire à entrer le premier et elle l'informa qu'elle avait envie de se balader à cheval. Elle ajouta un magistral "seule" avant même qu'Erwin n'ai pu formuler qu'il pouvait l'accompagner. Roy ricana et se dirigea vers les annexes du château.

Erwin ne dit mot et laissa son cheval aux valets avant de retourner dans la résidence. Lilith attendit qu'il soit à l'intérieur et fit demi-tour avec sa monture. Elle s'éloigna au grand galop jusqu'au bosquet le plus proche et laissa alors brouter son beau cheval noir. Un petit vent était en train de se lever, mais les arbres la protégeait de cette brise glaciale.

Elle laissa pendre les rênes de chaque côté de l'encolure de son étalon et inspira profondément avant de fermer les yeux pour expirer. Elle renouvela l'expérience plusieurs fois avant de se sentir de nouveau sereine. Erwin l'avait prise au dépourvu, et elle s'était sentie irritée tout le trajet du retour.

Il allait probablement falloir qu'elle assouvisse sa curiosité très bientôt, et cela ne la réjouissait guère. Elle n'aimait pas revenir sur ce qui s'était passé. Car Lilith n'était nullement née stérile.

Elle entendit quelqu'un s'approcher et se retourna fébrilement. Son regard s'adoucit en reconnaissant Liam. Il s'approcha lentement d'elle et la jeune noble ressentit une sorte d'apaisement dans le simple fait de croiser son regard. Roy avait dû le mettre au parfum.

- Je vais bien. Lui dit-elle.
- Et bien pas moi !

Elle le regarda un instant, incrédule. Mais la suite de son discours la rassura sur le fait que ce n'était rien de grave. Elle descendit alors de son cheval et s'installa dans l'herbe afin de l'écouter râler.

- Je refuse de tenir la chandelle toute ma vie. Quand ce n'est pas toi et Erwin, je dois supporter Roy et Jen. C'est invivable.
- Trouve-toi quelqu'un alors. Lui répondit-elle dans un sourire.
- Je veux que le jour où Jen et Roy se marient, tu leur trouves un autre endroit.
- Entendu.

Liam fronça les sourcils. C'était un peu trop facile pour qu'elle soit réellement sérieuse. Où était le piège ?

- Ils ne se marieront jamais, c'est ça ?
- Effectivement, ils veulent tous les deux rester indépendants et libres. Ricana-t-elle.

Liam soupira. Mais Lilith ne s'arrêta pas là.

- Tu veux l'annexe pour toi et Ghérart tout seul, si je comprends bien ?

Il lui dégaina un regard interdit avant de s'offusquer d'une telle hypothèse, mais Lilith éclata de rire avant d'énoncer à voix haute leurs éventuels scène de ménage. Liam finit par venir s'asseoir à ses côtés, déconfits. Il la regarda légèrement de biais et se sentit satisfait de la voir sourire.

- Je ne pourrais pas vivre sans toi, Liam. Lui dit-elle.
- Je sais. Répondit le garde, hilare.

Elle esquissa de nouveau un sourire et garda le silence. Au bout d'un certain temps, elle reprit la parole.

- Tu sais, Erwin parle déjà de repartir en expédition.
- Avec un seul bras ? Ce serait bien stupide. Répliqua Liam spontanément.
- Je ne peux pas le retenir.

Le timbre de sa voix trahit que Lilith était allée bien loin sur cette réflexion. Il ne sut quoi répondre. Les choses avaient toujours été claires entre eux, le Bataillon passait avant tout. Depuis le premier jour où Lilith avait réussi à capter l'attention du beau blond, elle savait qu'ils ne vieilliraient jamais ensemble.

Il n'avait d'ailleurs jamais compris pourquoi Lilith avait pris ce chemin, en sachant toute la souffrance qu'il allait lui infliger en choisissant de mourir en expédition. Erwin n'était pas un homme ordinaire, il était le Major du Bataillon. Il n'était pas destiné à fonder une famille et vivre paisiblement. Et même si Lilith revendiquait sa préférence pour le pouvoir plutôt que l'amour, il était évident qu'elle ne souhaitait pas son départ.

Il les aurait bien vu régner ensemble sur le Royaume, mais ce n'était pas le destin du militaire. Il avait fait un choix, celui de dédier sa vie à la cause humaine et à la recherche de la Vérité.

- Je pense que tu mérites quelqu'un qui te choisirait toi, Lilith. Je pense que tu mérites d'être choisie, tu mérites d'être heureuse.

Elle referma lentement sa main autour de la pomme de pin avec laquelle elle jouait depuis un certain temps. Lorsqu'elle lâcha prise, un léger filet de sang s'échappa de la paume de sa main.

- Je pense qu'une telle personne n'existe pas.