Chapitre 2 - Promesses passées et futures
Quelqu'un frappa à la porte du domicile des Whisper, le dernier samedi de juillet. Quelqu'un que personne, dans la famille, n'aurait pu attendre…
Quand Phil, en congés ce jour-là, ouvrit la porte, il battit plusieurs fois des paupières pour se convaincre qu'il n'hallucinait pas. Il aurait pu reconnaître la jeune fille, quand bien même il ne l'avait croisée qu'à deux reprises : lors de son procès et à King's Cross, le jour où Kate s'était fait enlever par Orpheus Fawley.
Morgana MacNair restait fidèle à elle-même et à sa famille, avec son teint pâle, ses cheveux sombres et son expression fermée. Elle comprit que le père de famille avait remis un nom sur son visage.
— Bonjour, mister Whisper. Je me doute que ma présence doit vous surprendre.
— Un peu mon neveu. Qu'est-ce que tu veux ?
Il avait prononcé sa phrase un peu sèchement. Entre le manque de sommeil, son inquiétude vis-à-vis de sa fille et le ressentiment général qu'il éprouvait envers les MacNair, Phil n'avait hélas plus de réserve de patience ou de bienveillance, du moins, pas autant que son épouse.
— Je cherche Beckett.
— Le blondinet ?
— On m'a dit qu'il était chez vous. Si tel est le cas, j'aimerais m'entretenir avec lui. Enfin, si vous me le permettez.
Sous couvert de politesse, Morgana employait ses mots avec une certaine rudesse. Phil reconnut qu'il s'agissait là d'une technique de MacNair pour cacher leurs réelles émotions et intentions. Merrick avait mis en place les mêmes méthodes, de son vivant.
— Ma maison va devenir un lieu de retrouvailles pour les conscrits de Poudlard, à ce rythme…, soupira-t-il en lui libérant le passage. Il est à l'étage, la porte à gauche côté rue. Mais je préfère prévenir : pas sûr que le Gus soit d'humeur à papoter.
Elle se contenta de hocher la tête et entra dans le domicile familial des Whisper. La maison de Kate ressemblait à tout ce qu'elle avait pu imaginer. D'une taille modeste, un véritable petit cocon, rempli de souvenirs, de complicité, de joie, de petits détails. Une famille vivait ici, avait investi le lieu jusqu'à ses moindres recoins. Ce n'était pas une coquille vide comme le manoir des MacNair, bien trop grand pour les deux seules âmes brisées qui continuaient d'y résider, dans les ombres de ceux qui étaient morts ou emprisonnés.
Morgana ne croisa personne dans les escaliers – elle parcourut d'un bref regard les photos moldues, qui ne bougeaient pas – de la famille, prises à différents moments de ces sept dernières années – ni à l'étage. Elle frappa à la porte de la chambre de Kate et attendit que la voix d'Emeric lui réponde pour entrer. Cependant, il ne se retourna pas quand elle pénétra de la pièce, assis au bureau et lui tournant le dos. Il pensait très certainement qu'il s'agissait de Grace, venue lui apporter une autre tasse de thé, qu'elle déposerait à côté de lui. Comme personne ne s'avança, il pivota sur sa chaise.
En reconnaissant Morgana, Emeric s'empara de sa baguette magique, posée à côté de ses recherches ; dans un même réflexe, la Serpentard sortit la sienne. Les deux jeunes personnes ne s'étaient jamais réellement adressé la parole par le passé, mais Emeric ressassait quelques animosités quand Morgana rongeait de son côté une jalousie qui ne tarissait pas avec le temps.
— Baisse ta baguette, lui conseilla-t-elle d'une voix grave. Je ne suis pas là pour t'agresser.
— Ah ? Vraiment ? ironisa-t-il. Le passé ne te donne pas toujours raison sur ce point.
— J'ai changé, Beckett. Et tu ne me connais pas. De ce fait, je t'interdis de me juger.
— Je n'oublierai jamais ce qu'il s'est passé dans la Cabane Hurlante. Tu as poignardé Kate de ton plein gré. Tu l'as tuée. Tu es à l'origine d'images qui ne quitteront jamais mon esprit.
— J'étais perdue à l'époque et…
— Et ça te donnait des raisons de l'assassiner ?
Morgana savait qu'elle ne parviendrait pas à le raisonner sur ce point, aussi, elle préféra rebondir sur le présent :
— Je viens t'aider.
— Merci bien. Mais je n'ai pas besoin de ton aide.
— À en juger par ta présence ici et l'absence de Kate, je suppose que tes efforts ne sont pas fleuris de succès, lâcha-t-elle, grinçante, en baissant sa baguette.
— Tu es au courant ?
— Pour sa disparition ? Disons que je sais repérer certaines informations intéressantes. J'ai suivi ce qu'il s'est passé pour les attentats. Tous les journaux en parlent, moldus comme sorciers. J'ai d'ailleurs appris que tu as sauvé des dizaines de Moldus ce jour-là. Bravo à toi. De nouveau un héros, pour changer. Même si le Ministère a eu un sacré boulot sur le dos à retrouver tous les témoins pour leur envoyer des Oubliators. J'ai rapidement fait le lien. Kate n'a pas fait entendre parler d'elle et on m'a fait savoir que son nom circule au bureau des Aurors. À mon avis, pas pour des histoires banales ou sentimentales… C'est là que j'ai appris qu'elle avait disparu. Tu étais la personne la plus disposée à avancer dans l'enquête. Visiblement, je ne m'étais pas trompée…
Elle pointa la pile de documents qui commençait à tanguer à côté du bureau de Kate.
— Je suis allée chez ton père, mais il m'a expliqué que tu étais là. Je ne pensais pas que loger chez ses beaux-parents était une pratique courante quand sa petite-amie disparaissait…
— Que veux-tu, MacNair ? siffla Emeric. Continuer à étaler ta perspicacité et lâcher des piques ironiques, ou réellement m'apporter quelque chose de pertinent ?
Morgana, les bras ballants, sa baguette balançant au bout des doigts, répéta :
— Je viens apporter mon aide.
— Je n'ai pas b-…
— Tu veux qu'on reparte pour un tour, Beckett ?
Emeric ravala ses mots et rangea à son tour sa baguette magique.
— Aussi brillant sois-tu, tu ne peux pas être sur tous les fronts. Mener les recherches, te renseigner, et être sur le terrain.
— Que proposes-tu ? Tu sais très bien qu'on ne pourra pas cohabiter ici. Surtout que Mister Whisper ne te porte pas dans son cœur.
— Je peux être sur place. Je sais transplaner. Nous pouvons communiquer, pour que tu m'indiques des pistes et que j'aille m'informer directement là-bas. On doublera notre base de données et cela nous permettra de la retrouver plus vite. Nous sommes tous gagnants dans l'histoire : nous n'aurons pas à deviner lequel de nous deux tuera l'autre en premier en restant enfermés tous les deux dans cette chambre ; nous serons plus efficaces ; nous pourrons peut-être la sauver à temps. Je ne suis pas venue ici pour me battre avec toi, Beckett, même si j'aurais toutes les raisons du monde de le faire.
Emeric se radoucit, mais une question le tourmentait :
— Pourquoi tu tiens à ce point à la retrouver ? Vous n'étiez pas particulièrement amies…
— Tu ignores tout, Beckett. Tu ignores qu'il n'y avait que mon oreille pour recueillir ses lamentations quand tu l'as lâchement larguée, dans la tour d'Astronomie de Beauxbâtons.
Les joues du Serdaigle rougirent de honte. Mais il n'avait pas à s'en justifier, surtout pas devant Morgana.
— Je sais que Kate est tiraillée par des forces qui la dépassent. Qu'elle est terrifiée à l'idée de perdre le contrôle et je refuse de la laisser comme ça. Dans un tel état de détresse.
Emeric opina du chef ; ils s'accordaient enfin sur un point. Morgana ne perdit pas un instant :
— Si tu es d'accord, on se lance dès maintenant. Tu me donnes un point à rejoindre, un lieu à explorer, une personne à interroger, et je m'y rendrai par mes propres moyens. Mais il me faut un moyen de communication.
— Hein ?
— C'est toi le cerveau de la classe, non ? En deux coups de baguette magique, tu peux sûrement fabriquer deux pièces de monnaie communicantes, non ?
— Il nous faudra quelque chose de plus facile et rapide d'utilisation que ça.
Attrapant quelque chose sur le bureau, il tendit l'objet récupéré à Morgana.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle, entre dégoût et curiosité.
— Une technologie moldue, que l'on appelle « téléphone portable ». Il y a des points sur lesquels nous, sorciers, nous avons beaucoup de retard. Autant prendre ça avec humilité. Je trouverai le moyen de m'en procurer un autre. On pourra communiquer avec.
— Comment ?
— Avec la voix. Ça la retransmet en direct. Je te montrerai comme ça fonctionne.
Elle accepta de le prendre en main, non sans méfiance.
— Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire, marmonna-t-elle.
— Sois vigilante, MacNair. Tu vas évoluer parmi les Moldus. Tu dois faire preuve d'une totale discrétion ou nous aurons très vite le Ministère à dos pour divulgation du Secret Magique.
— Pas de problème.
— Vraiment ? Tu te sens d'interroger « cordialement » des Moldus ?
— On ne dirait pas comme ça, mais je suis une jeune fille bien élevée. Mon père m'a appris les bonnes manières.
Quelque part, Emeric se permit d'en douter, mais ne révéla pas sa pensée à voix haute. Il n'avait pas envie de rajouter d'autres tensions à cette conversation déjà bien assez étrange. Morgana pouvait devenir un atout de taille dans sa quête. Elle avait le don de remarquer beaucoup de choses, sous couvert de sa discrétion. De plus, il soupçonnait la jeune femme de se montrer très persuasive si elle désirait parvenir à ses fins… aux risques et périls de la personne en face d'elle.
Aussi, il accepta le deal. Il avait besoin d'avoir un maximum de cartes en main pour espérer remporter la partie qu'il jouait contre le destin.
WAUNFAWR – PAYS DE GALLES
Un terrible orage faisait rage au-dessus de la ville de Waunfawr à l'extrême ouest du Pays de Galles. La pluie tombait à verse. Dans un petit gîte touristique, derrière son comptoir, le gérant s'occupait à dresser sa comptabilité de la journée. Il venait de terminer la vaisselle et ses invités avaient tous rejoint leurs chambres. La soirée ne se prêtait guère aux promenades romantiques du côté de Llyn Padarn. Mieux valait-il rester au chaud.
Un éclair qui zébra le ciel l'empêcha d'entendre la porte d'entrée qui s'ouvrit. Elle n'aurait pas dû, puisqu'il l'avait verrouillée un peu plus tôt dans la soirée. Mais il n'avait perçu le discret Alohomora, trop accaparé par ses papiers. Aussi, il ouvrit deux grands yeux ronds quand il aperçut la jeune fille qui se présenta au comptoir. Ses cheveux noirs et courts dégoulinaient et son grand manteau sombre, qui ressemblait plus à une cape, était lui aussi trempé.
— N-nous sommes fermés, balbutia-t-il, décontenancé.
— Je sais, articula la jeune femme d'une voix grave.
— Et de toute façon, nous sommes complets pour ce soir ! Vous pouvez essayer de contacter l-…
Morgana l'interrompit en posant une image sur le comptoir, qu'elle fit glisser jusqu'à lui.
— Vous avez déjà vu cette jeune femme ?
Prudent, le gérant mit quelques secondes avant d'attraper la photo de la fille en question. Morgana, avec les conseils d'Emeric, avait bien pris soin de choisir un cliché moldu, capturé par l'appareil de Grace. Il valait mieux ne pas se faire dénoncer par les mouvements d'une photo sorcière !
— Même si je l'avais vue, je ne pourrais rien vous dire ! expliqua-t-il, droit. Nous préservons l'anonymat de notre clientèle !
Morgana avait reçu des instructions très claires de la part d'Emeric : ne pas faire usage de la magie sur les Moldus. Cela pourrait leur retomber dessus et personne ne serait en mesure de poursuivre les recherches s'ils étaient envoyés tous les deux à Azkaban pour complicité dans l'atteinte de l'intégrité d'innocents Moldus. Pourtant, la Serpentard avait de nombreuses fois voulu échapper à cette règle. Aussi, avait-elle adopté, au fil des jours, des méthodes… plus moldues.
Dégainant un énorme couteau de cuisine, elle le planta subitement à un centimètre du poignet du gérant, qui sursauta en lâchant un cri aigu. Un sourire satisfait et carnassier s'étira sur les lèvres de Morgana, qui se pencha au-dessus du comptoir, en appuyant sur ses mains.
— Et vos doigts, vous voulez les préserver ? Écoutez-moi bien…
Elle jeta un coup d'œil aux attestations de bonne tenue de son établissement accrochées au mur.
— … Llyod. C'est capital. Je cherche cette jeune femme. Elle s'appelle Katelyna Whisper, mais peut-être s'est-elle présentée sous un autre nom. On sait qu'elle est dans les environs depuis peu et vu le temps de merde qu'il fait depuis une semaine, selon mes sources, elle est certainement passée par ici pour éviter de dormir dans la boue !
— Vous êtes qui, au juste ? Les services secrets ? C'est une criminelle ?
— Mes raisons ne vous regardent pas. Je veux juste une réponse.
Dans les yeux gris-vert de la jeune femme brillait une menace qu'elle rêvait de mettre à exécution, aussi, Llyod ne résista pas :
— Elle est passée, il y a trois nuits ! Sweat gris foncé, avec… un casque de moto.
— Oui, c'est elle. Elle a dormi ici ?
Emeric lui avait bien expliqué que chaque indice était important ; un objet touché par Kate pouvait lui permettre de remonter sa piste à l'aide de sortilèges. Mais la trace s'effaçait avec les heures et cela dépendait de sa durée de contact : elle s'évaporait au bout de quelques heures sur un papier de bonbon jeté à la poubelle, mais pouvait durer plusieurs jours pour des draps dans lesquels elle avait dormi.
— Oui, oui. D'ailleurs, son paiement était étrange. Je suis persuadé qu'elle m'a payé, mais j'ai eu un gros doute. C'est pour ça que vous la cherchez ? Enfin, peu importe. Elle m'a donné le nom de…
Il chercha avec précipitation sur son livre de compte.
— … Voilà, Maggie Simmons.
Quel manque d'imagination, déplora Morgana, mixer les prénoms et les noms de ses amies pour espérer passer inaperçue… L'inspiration du dernier moment, certainement. Elle devait en changer à chaque fois.
— Pourtant, elle m'a bien montré sa carte d'identité ! C'était son nom ! … vous pensez que c'était une fausse carte ? C'est vraiment une criminelle ? Pourquoi vous la cherchez ?
— Les draps, de sa chambre. Vous les avez lavés ?
— Hein ? Mais je ne vois pas pourquoi v-…
En voyant Morgana refermer les doigts lentement sur le manche de son couteau, Llyod déglutit et s'empressa de répondre :
— Nous lavons les draps quotidiennement ! Ça fait partie de nos engagements !
Il pointa une attestation d'hygiène irréprochable qu'il avait reçue quelques mois auparavant. Morgana soupira de dépit ; encore une piste perdue. Mais au moins, cela lui donnait une temporalité…
— Très bien.
Elle serait repartie, si elle n'avait pas décidé de suivre les instructions d'Emeric à la lettre, qui avait souligné l'importance d'être polie avec les Moldus pour éviter qu'il n'envoie la police à leurs trousses.
— Je vous remercie pour votre… coopération, lâcha-t-elle en grimaçant. Et passez une très bonne soirée.
Après avoir retiré son couteau du bois du comptoir, elle le rangea dans sa poche intérieure et sortit de l'établissement, pendant que Llyod se remettait de ses émotions. Morgana trouva un abri sous le préau d'un commerce, à quelques mètres de là, pour passer son appel.
— Oui ?
— Beckett, c'est moi. Je viens d'interroger le type qui tient le gîte. Kate est bien passée par là. C'était il y a trois jours.
— On se rapproche…
— Le périmètre reste grand, en trois jours. Si Kate comprend qu'on est dans les parages, elle peut vite marquer la distance. Avec sa moto-balai, elle peut rejoindre l'Ecosse en une matinée.
— Si elle ne décide pas de prendre un ferry pour l'Irlande ou la France, soupira Emeric dans le combiné. Tu as trouvé des indices ? Des traces ?
— Rien. Ces gens nettoient trop bien leurs maisons d'hôtes et leurs hôtels. Rien à signaler. Je vais partir vers le Nord, voir si je peux trouver d'autres pistes. Mais vu l'heure qu'il est et le temps qu'il fait, je ne pense pas que j'en tirerai grand-chose.
— Tu as un plan ?
— Eh bien, comme je t'ai dit, selon si Kate…
— Je parle pour toi. Tu ne vas pas dormir dehors non plus.
— Ah.
Confondue qu'Emeric se soucie d'elle, Morgana se braqua ensuite :
— Je suis assez grande pour me débrouiller seule, Beckett.
— Très bien, marmonna-t-il. Si tu le dis.
Sans d'autre mot, elle raccrocha et ragea seule un moment. Cette coopération n'allait pas être de tout repos, elle le savait. Emeric n'avait rien d'un vilain bougre ; il faisait preuve d'attention, de lucidité et se révélait extrêmement minutieux, des qualités que Morgana aurait pu apprécier en temps normal, si Emeric n'avait pas été le petit ami de Kate. Sa jalousie balayait tout le reste et elle ne parvenait pas à s'en détacher, à s'ancrer sur des faits rationnels le concernant. Il continuait d'incarner tout ce qu'elle n'avait pas été pour plaire à Kate.
Après avoir fourré le téléphone dans sa poche, Morgana déambula un moment sous la pluie, sur les routes grises du Pays de Galles. Quelque part, là-dessus, elle pouvait comprendre Kate… Mais elle espérait surtout la retrouver la première.
BOURGADE DE PERKLAYS
— Attends, ne bouge pas… Plus qu'un petit détail. Voilà. C'est parfait. Tu peux te retourner.
Maggie s'exécuta et le regard de Moira s'illumina.
— Tu es… magnifique.
— C'est ironique ?
— Non ! C'est vrai ! Viens voir si tu ne me crois pas, vieille indécise !
Elle lui attrapa la main pour l'emmener devant le miroir. Maggie découvrit avec stupéfaction sa tenue, ajustée par Moira. Sa robe de mariée serrée sous la poitrine camouflait presque sa grossesse, et tombait dans un voile de satin, agrémenté sur les pans de la traîne par quelques discrets motifs en dentelle. Une parure de cristaux ressemblant à des diamants et des rubis embellissait son décolleté. Ses cheveux dorés, qui avaient repoussé, avaient pu être réunis en petit chignon et Moira avait accroché dessus une broche en vif d'or, qui battait quelquefois de ses fines ailes en dentelure métallique.
— Alors ? Tu me crois maintenant ?
— C'est… c'est parfait. Merci, Miller.
— Tu me revaudras ça un jour !
Moira, qui avait retrouvé le plein usage de ses jambes, se dirigea vers la commode et étudia les différents flacons de parfum, avant d'en choisir un avec sa baguette. Le flasque s'envola dans les airs et diffusa d'elle-même des douces brumes aux notes fleuries autour de Maggie pour l'embellir.
— Tu es prête ? lui demanda Moira, tandis que son amie continuait de s'observer fixement dans le miroir.
— Je ne sais pas…
— Comment ça tu ne sais pas ?
Maggie s'écarta lentement du miroir et s'assit sur un escabeau molletonné.
— Tu aimes Terry de tout ton cœur, pourtant ! Fais pas ta timorée ! T'es une Gryffondor, pas une couille molle !
— Ce n'est pas ça. C'est juste que… toute ma vie, j'ai rêvé que le jour de mon mariage, mes parents seraient là. Que mes amies seraient là… Vivre ce moment avec eux.
Compréhensive, Moira s'approcha et attrapa les mains de Maggie pour solliciter son regard.
— Même si elles ne sont pas présentes physiquement parlant, Scarlett, Suzanna et Kate sont toujours avec nous. Dans nos cœurs. On a tant parlé de ce jour, toutes les cinq, pendant toute l'année. On a toutes rêvé de ce moment. Celui où tu allais accomplir ton rêve, votre rêve, avec Terry. Ne nous déçois pas. Nous attendions toutes cela avec impatience.
— Si on m'avait dit qu'un jour, la seule de mes amies qui serait présente le jour de mon mariage serait toi, Miller, sourit Maggie.
— Hé ! Tu as toujours voulu le meilleur, alors me voici !
Elles rirent un court instant toutes les deux. Moira sentit les doigts de Maggie se serrer dans les siens.
— Merci pour tout…, chuchota-t-elle.
— Tu me remercieras quand tu seras Mrs Diggle ! Alors, en avant !
Elle tira ses mains vers l'avant pour la faire lever. Il n'était plus temps pour Maggie de tergiverser : elle allait se marier.
Ses grands rêves de fêtes démesurées avaient été mis au placard. Cela avait été sa décision, non celle de Terry. Trop de faste pendant cette période où beaucoup étaient encore en deuil ne leur ressemblait pas. Même si Maggie ne jurait que par le luxe et les choses hors de prix, les plus belles, les plus brillantes, les plus impressionnantes, il y avait bien une valeur dont elle désirait ne jamais faire preuve : l'hypocrisie.
Aussi, ils avaient revu leurs plans en privilégiant une cérémonie plus intimiste, dans un petit écrin de campagne, mis en valeur par des compositions florales de lys rouges au cœur flavescent. Par chance, le temps radieux leur offrait un soleil chaleureux, qui enveloppait la nature d'un halo doré.
Un nombre réduit d'invités était présent, encore une fois par choix des futurs mariés : les parents et quelques cousins proches de Terry ; leurs amis de Poudlard les plus proches, réunissant Moira, Emeric et les amis de dortoir de Terry ; les Whisper, qui avaient hébergé Maggie après qu'elle eut été chassée de chez elle.
Quand elle arriva sur les lieux, tout le monde était déjà installé et Terry était déjà présent à l'autel, devant le représentant du Ministère de la Magie qui allait officier leur mariage.
— Tu n'as pas de raison de stresser, tout va bien se passer.
Elle se retourna vers la voix masculine qui venait de s'adresser à elle. Phil s'était paré de son plus beau costume et adressa un sourire conciliant à Maggie. C'était lui qu'elle avait choisi pour l'accompagner jusqu'à l'autel. Il était ce qui se rapprochait le plus d'un père pour elle. Ses propres parents n'assisteraient pas à ce mariage, aussi, elle avait demandé à Phil s'il acceptait ce rôle. Pendant longtemps, Maggie avait jalousé la relation que sa meilleure amie partageait avec son père, une relation privilégiée, pleine d'amour et de complicité.
En entrant dans la vie des Whisper, Maggie avait découvert le véritable sens de la famille. Par souci pour Kate, elle avait échangé quelquefois avec Phil par hibou et quelque part, elle avait été intégrée à cette dynamique, jusqu'à ce que son départ de Thinkshold ne précipite les choses. Phil ne l'avait jamais rejetée. Il n'avait jamais essayé de la modeler, comme l'avait fait ses parents, de s'approprier son apparence, sa manière de penser, de se comporter. Phil était de ces pères qui offraient à leurs enfants le meilleur terreau pour qu'elles puissent grandir et s'épanouir, avec leur personnalité propre, sans jamais les forcer à prendre un chemin contraire à ce qu'elles étaient.
— Je le sais, soupira Maggie. C'est juste… que j'aimerais que Kate soit là pour voir ça. Elle était avec moi au moment où j'ai rencontré Terry pour la première fois. Et sans elle, notre histoire d'amour aurait pu ne jamais avoir lieu. C'est elle qui nous a rapprochés, grâce à l'amitié qu'elle nous a offerte. Elle me manque…
— Elle me manque aussi, souffla Phil.
Maggie avait envie de croire qu'à l'image des funérailles de Scarlett, Kate se présenterait, observant de loin. Elle l'espérait du plus profond de son cœur.
— Mais ce jour est le tien, pas le sien, Maggie. Tu vas écrire l'une des plus belles pages de ton histoire, aujourd'hui. Un jour dont tu te souviendras toute ta vie, un jour que tu raconteras à ta fille. Tu es la reine de ce jour…
Il arrondit le bras pour l'inviter à l'attraper et Maggie se laissa accompagner, remontant son bouquet de lys rouges au-dessus de son ventre.
Elle aurait pu succomber à la pression pour une dizaine de raisons différentes. La question du dernier moment, tous ces invités qui se levaient pour elle, les circonstances de ce jour… Mais elle gardait les yeux rivés sur Terry et plus rien ne semblait avoir d'importance. Il la couvait d'un regard à la fois tendre et émerveillé, pendant qu'il découvrait la beauté de sa tenue. Maggie rayonnait dans sa robe blanche, mais en cet instant, il était pour elle la plus belle créature de cette terre. Elle se sentait importante, aimée.
Une fois qu'ils furent parvenus à l'autel, Phil glissa quelques mots à Maggie.
— Tes parents auraient dû être très fiers de toi, au moins autant que je le suis. Je te souhaite d'être heureuse toute ta vie, avec la famille que tu as choisie.
— Merci pour tout, Mr Whisper, vraiment… Merci.
Une fois laissée seule aux côtés de Terry, ce dernier attrapa ses mains en remarquant qu'elle frissonnait de peur. Son regard la rasséréna. Elle pouvait même y lire, dans le léger tressaillement de ses sourcils : « prête ? ». Son être fut tout à coup submergé d'assurance. Elle savait qu'elle pouvait tout traverser en restant avec lui. Ils l'avaient déjà tant fait.
Pendant que le maître de cérémonie récitait ses strophes, elle plongeait dans ses souvenirs, de tout ce qui avait façonné leur histoire d'amour singulière, ponctuée d'aventures, de péripéties et de drames plus nombreux en sept années que ceux que d'autres pouvaient rencontrer en l'espace d'une vie entière. De leur rencontre dans le Poudlard Express jusqu'à la demande en mariage dans les ruines du temple, il s'était passé tant de choses, de rebondissements. Penser que leur couple n'avait été qu'une simple histoire d'alchimie n'aurait été que pure méprise.
En dévisageant Terry, au-delà des cicatrices disgracieuses qu'avait laissées l'explosion dans le métro, Maggie en prenait conscience. Ils avaient toujours été ensemble, pour le meilleur comme pour le pire. Cette journée n'était qu'une étape, une pierre posée sur le chemin, pour poursuivre sur cette lancée si bien entamée.
Le Poufsouffle avait toujours été présent, avec cette bienveillance qui ne le quittait jamais. Cette sagesse d'esprit, cette maturité, cette propension à savoir prendre du recul, à vouloir défendre les innocents contre les injustices, cette tendance à toujours voir le verre à moitié plein, ce sens du sacrifice… Même si ce n'était pas complètement le cas dans la réalité, elle ne pouvait qu'énumérer ces qualités qui rendaient le jeune homme unique à ses yeux. Aucun autre sorcier, aussi riche et svelte soit-il, n'aurait pu le remplacer.
Le maître de cérémonie leur demanda de joindre leurs mains devant eux. À l'aide de sa baguette magique – dont l'usage ravissait Abby, émerveillée – il fit apparaître tour à tour des rubans dorés qui s'enroulèrent autour de leurs mains. Ils devaient alors chaque fois énoncer une promesse, un engagement qui sortait du cœur.
— Je te promets de ne jamais te laisser de côté, de te demander de l'aide quand j'en aurai besoin, de partager avec toi autant mes joies que mes tristesses.
— Je te promets de ne pas oublier la chance que j'ai eue de te rencontrer, d'avoir appris à te connaître, d'avoir réussi à te garder à mes côtés, et de chaque jour me battre pour que cette histoire entre nous perdure.
— Je te promets de veiller sur toi, que tu sois malade, triste, fatiguée. Ou en colère !
— Je te promets de ne plus faire de remarque sur ton poids, car je sais qu'il faut bien ce corps pour accueillir un cœur aussi grand, et que ce n'est pas là l'essentiel.
— Je te promets d'essayer de ranger régulièrement… !
— Je te promets d'être plus fair-play quand je perds un pari, mais je ne garantis rien pour les matchs perdus des Pies de Montrose !
— Je te promets de m'améliorer en cuisine !
— Je te promets d'essayer de prendre en charge mes goûts de luxe !
L'assemblée souriait devant leur complicité inchangée, si douce et si espiègle à la fois. Ils reprirent sur une note plus sérieuse, plus intense.
— Je te promets, trembla Maggie, d'être digne de la famille que je m'apprête à construire avec toi. D'être l'épouse dont tu as toujours rêvé, d'être la mère de tes enfants telle que tu l'avais imaginée, d'assumer toutes ces responsabilités, chaque jour de ma vie.
Elle sentit, sous les nombreux rubans, les doigts de Terry frotter les siens pour la rassurer. Il termina alors :
— Je te promets de t'être fidèle, de t'offrir tout le bonheur que tu mérites et de ne jamais quitter tes côtés, jusqu'à ce que la mort nous sépare.
Le maître de cérémonie reprit :
— Terrence Arcturus Diggle, consentez-vous aujourd'hui à prendre Maggie Regina Dawkins, comme épouse ?
— Oui, je le veux.
— Maggie Regina Dawkins, consentez-vous aujourd'hui à prendre Terrence Arcturus Diggle, comme époux ?
Elle souffla ses mots, résonnant en elle comme une certitude inébranlable, comme un serment qu'elle s'était fait il y a bien longtemps :
— Oui, je le veux.
Les rubans s'entremêlèrent entre eux par magie et finirent par se conglomérer. Des filaments d'or glissèrent alors entre leurs doigts pour se consolider en une alliance à leurs annuaires.
— Par les pouvoirs qui me sont conférés, claironna le maître de cérémonie, je vous déclare donc en ce jour mari et femme.
Maggie n'attendit pas pour se jeter à son cou et l'embrasser de tout son soul, comme si ses lèvres avaient attisé la tentation, toute la cérémonie durant. Le large corps de Terry l'enlaça et quelque part, elle aurait désiré ne jamais se libérer de cette étreinte. Elle croyait trop de fois l'avoir perdu pour l'autoriser à s'éloigner une fois de plus.
Pourtant, quand ils durent se séparer pour prêter attention à l'assemblée, debout et qui applaudissait à tout rompre, Maggie eut un pincement au cœur en observant la place vide à côté d'Emeric. Alors qu'elle aurait dû se réjouir de cet instant, elle chercha du regard chaque ombre suspecte avec beaucoup d'espoir. Mais Kate n'était pas là. Kate ne viendrait pas.
Après avoir passé un temps à remercier toutes les personnes venues la féliciter après la cérémonie, Maggie s'éloigna un peu pour récupérer de ses émotions au calme, le temps d'une minute ou deux.
— Miss Dawkins ?
Son cœur manqua de s'arrêter quand elle reconnut cette voix, qui avait bercé toute son enfance. Maggie se tourna vers le grand saule sous lequel se tenait Gordon, le majordome des Dawkins.
— Gordon !
— Ou devrais-je plutôt dire Mrs Diggle, désormais ?
Elle se précipita vers lui, transie de joie.
— Je… comment ? Comment avez-vous su que nous étions là ? J'ai eu peur d'envoyer une invitation au manoir, je ne voulais pas que mes parents tombent dessus.
— Disons que j'ai eu ma propre invitation d'une certaine manière…
Il sortit de la poche de son veston soigné le faire-part et le donna à Maggie, qui en prit connaissance. Elle remarqua qu'un nom avait été maladroitement effacé par magie pour marquer par-dessus le nom du majordome ; il s'agissait initialement de l'invitation adressée à Kate.
— Mais je ne voulais pas imposer ma présence et créer une situation de gêne, vous comprenez ?
— Je… peu importe, Gordon. Cela me touche énormément que vous soyez là. Si j'avais su… c'est vous qui auriez dû m'amener jusqu'à l'autel !
— Miss Daw-… Mrs Diggle, vous me faites trop d'honneurs ! Je n'en mérite sûrement pas tant !
— Gordon… C'est vous qui étiez là, à mes côtés, tout ce temps. Quand mes parents s'absentaient, c'est vous qui me lisiez des histoires le soir, qui me prépariez mes plats préférés. Je sais que… nous sommes liés par une relation de « subordination » et que vous deviez prendre soin de moi, car votre contrat l'exigeait. Mais vous auriez pu vous contenter du strict nécessaire. Cela n'a pas été le cas… Vous avez toujours désiré le meilleur pour moi, vous avez toujours voulu me rendre heureuse, et pas parce que le contrat vous le demandait. Quand nous avons reçu Terry à Thinkshold, vous vous souvenez ? Vous aviez tout deviné, à l'époque. Et vous m'avez soutenue dans ce choix en m'expliquant que je ne pouvais pas lutter contre mes sentiments. Même si c'était contraire à tout ce que prônaient mes parents. Et regardez-moi aujourd'hui…
Elle se recula d'un pas pour lui exposer sa robe et le galbe de son ventre.
— Ce que je remarque, c'est qu'en plus d'être splendide et radieuse, vous êtes heureuse. Et c'est tout ce qui m'importe. J'aurais tant souhaité que vos parents s'en rendent compte et partagent ce bonheur avec vous…
— Comment vont-ils ?
— Je l'ignore.
— Comment ça, vous l'ignorez ?
Maggie ne put camoufler sa stupeur face à une telle annonce : Gordon avait été embauché à Thinkshold avant même sa naissance. Il était associé à l'entreprise des Dawkins, comment pouvait-il ne pas avoir de nouvelles de ses parents ?
— Je pense que vous n'êtes pas sans savoir que Mrs Dawkins, votre mère, a quitté la demeure il y a quelques mois…
— J'en ai entendu parler, oui…
— Votre départ n'a été que le début d'une longue chute en enfer pour votre père… Mrs Dawkins partie, elle a réclamé une part importante pour le divorce. Incapable de travailler seul de front, votre père s'est enfoncé un peu plus chaque jour. Les affaires n'ont jamais été aussi mauvaises pour votre entreprise familiale. Mais avant tout… il semblerait que sa raison l'ait quitté. Il est ravagé par la colère et le chagrin. Ravagé, c'est bien le mot, que j'emploie tristement… J'ignore si c'est par manque de revenus ou par coup de folie, mais Mr Dawkins m'a congédié, il y a de cela trois mois…
— Je suis vraiment désolée de l'apprendre ! Je sais que ce poste vous tenait à cœur ! Vous y étiez si fidèle !
— Je dois avouer qu'il commençait à me peser depuis votre départ. Thinkshold n'est plus la même sans vous.
Il soupira :
— Merlin me garde, j'ai retrouvé un emploi pour une autre famille. C'est une page qui se tourne…
— … pour tout le monde, compléta Maggie. Je suis heureuse de savoir que vous avez rebondi.
— Dans tous les cas, Mrs Diggle, vous savez qu'en cas de besoin, vous pourrez toujours compter sur moi.
Pour le remercier, Maggie osa ce qu'elle n'avait jamais fait dans le passé : elle s'approcha de lui et l'étreignit. Un temps interdit car ignorant comme réagir, Gordon accepta cette accolade. Ils restèrent quelque temps ainsi, Maggie émue par ces retrouvailles et par ce geste qu'elle n'avait jamais pu accomplir envers l'homme qui l'avait élevée.
C'était le plus beau cadeau de mariage que Kate aurait pu lui faire.
IRLANDE DU NORD
Kate avait perdu le compte des jours depuis sa fuite. Seuls les journaux qu'elle trouvait dans certains bars pouvaient lui indiquer la date quand il ne s'agissait pas de l'édition de la veille.
Elle était parvenue à s'infiltrer sur un cargo en partance pour l'Irlande, confinée dans les cales. Quand elle avait débarqué, elle avait erré sans but des semaines durant, chevauchant sa moto-balai sur les chemins les plus étriqués des campagnes irlandaises. Le vent et la pluie étaient devenus ses guides, jusqu'aux glens d'Antrim. Les grandes vallées verdoyantes faisaient face à la mer enragée, ne parvenant à abattre les falaises.
Délaissant son Fuselune en contrebas, Kate s'était élancée dans cette périlleuse montée, qui se calquait sur des souvenirs qui ne lui appartenaient pas. Son corps entier était perclus de douleurs. Cela faisait des jours qu'elle n'avait pas mangé à sa faim. À force d'être utilisé et à cause de ses vêtements souvent trempés, son fidèle billet avait fini par se déchirer. Elle avait eu beau le recoller par magie, mais ses sorts devenaient de moins en moins puissants au fur et à mesure qu'elle perdait en énergie. Elle aurait pu en appeler à la bonté les gens qu'elle avait croisés jusqu'ici, cependant, elle devait se faire aussi discrète que possible. Chaque personne qui la croisait pouvait être un témoin de plus. Aussi, elle avait préféré s'éclipser aux yeux de l'humanité, tant que possible. Kate ne pouvait pas renoncer maintenant, presque deux mois après sa fuite.
Quelque part, elle commençait à comprendre comment Electra avait pu perdre la raison avec de telles conditions de vie…
Au fond, ce n'était pas tant une histoire de volonté de survivre ; comme elle en avait un jour discuté avec Emeric, il était peu probable qu'un sorcier soit laissé à son sort dans la nature, puisque la magie lui permettait de subvenir à ses besoins à sa guise. Invoquer un oreiller ? Faire pousser des légumes ? Voler grâce à des sortilèges d'illusion ? Transformer une grotte en palace ? Tout cela, sa baguette le lui permettait. Au départ, elle avait cessé de l'utiliser pour éviter d'être repérée à distance par le Ministère. Puis, la noirceur de ses émotions avait supplanté toute envie.
Avec les semaines, Kate avait perdu sa force mentale qui l'avait tant caractérisée. L'espoir s'était envolé, ainsi que son sourire et son sommeil. Les cauchemars se succédaient et elle préférait parfois veiller accroupie sous un préau plutôt que de se laisser tenter par le repos. Kate se répétait la phrase qu'elle avait entendue ce jour-là. Elle devait arrêter de vivre dans ses illusions. Mais à quel prix…
Même si la faim, la fatigue et le froid l'affaiblissaient de jour en jour, Kate se sentait portée par cette nature qui l'appelait. L'endroit prêtait à d'agréables randonnées pédestres, mais la jeune femme voyait les lieux d'un œil tout autre. Elle remonta un petit ru qui s'écoulait sur des galets gris. Elle se souvenait qu'un chien avait couru là, il y a près d'un millénaire de cela. Des voix résonnaient dans la vallée.
« Rapporte, Ailin ! »
Les rires d'une fillette accompagnèrent sa montée. Ils retentissaient dans les nuages sombres et bas. À moins que ce ne fut l'orage imminent.
Elle était venue ici, en quête d'une réponse, ou peut-être d'un miracle.
« Ailin ! Attends, je vais t'aider ! »
Les chemins avaient disparu depuis longtemps dans les herbes sèches. Malgré cela, Kate prenait conscience qu'elle marchait dans les pas de Maëva. C'était ici, sur ces terres irlandaises, qu'elle avait vu le jour. Les paroles s'entremêlaient au fur et à mesure qu'elle gravissait le sentier.
« — C'est encore arrivé, maman. Les choses étranges…
— Ma chérie… ça se passe dans ta tête. Tu ne dois pas avoir peur.
— Ces choses sont vraies, maman ! »
Elle parvint jusqu'aux énormes pierres qui bordaient un pan du mont. Un interstice les séparait. Là où s'était engouffré Ailin, le chien de Maëva, par mégarde. Là où la jeune fille avait utilisé la magie pour la première fois de sa vie pour l'en tirer.
« Attends, je vais t'aider ! »
Kate passa une paume sur la surface des roches érodées par les pluies marines et la bruine environnante. Grâce à la magie de Maëva, elles s'étaient écartées, assez pour qu'un homme s'y glisse. Ce qu'elle fit.
« J'ai entendu les rumeurs, au village.
— Maëva… ce ne sont que des rumeurs.
— Non, maman. Je sais mieux que quiconque de quoi je suis capable. Je ne veux pas vous rendre complice de tout ça. »
Kate plongea dans les ténèbres de la petite grotte. Elle n'avait sûrement pas été la première à y pénétrer. Des enfants avaient gravé leurs noms sur les parois.
« Ne rends pas les choses plus difficiles.
— Tu n'es qu'une enfant, Maëva !
— Laisse-moi partir ! »
Dans les ténèbres, éclairées par l'étroite meurtrière de la sortie, Kate s'assit sur la terre froide, puis s'allongea. L'espace était juste suffisant pour contenir son corps étendu.
« — Mais où vas-tu aller ?
— Qu'importe. À un endroit où je ne vous mettrai pas en danger. »
Peut-être était-ce leurs âmes liées qui les avaient amenées à prendre les mêmes décisions en temps voulu. Maëva avait quitté les terres qu'elle avait toujours connues pour assurer la sécurité de sa famille. Mais elle était parvenue à reconstruire sa vie, prendre un nouveau départ : un temps comme guérisseuse dans un village moldu, comme druidesse ensuite, puis comme fondatrice de Poudlard, avant d'être couronnée reine. Des épreuves, elle en avait traversé des centaines, pourtant, elle n'avait jamais renoncé.
C'était bien la différence entre elles.
Kate ne se sentait pas cette force de recommencer une nouvelle vie en balayant ce qu'elle avait laissé derrière elle. Même si elle était habituée à la solitude, à la différence, en digne Papillombre qu'elle était, Kate ne pouvait pas porter cela seule. Elle avait besoin de ses amis, de ses parents, d'Emeric… Sans eux, elle se laissait dépérir, incapable d'imaginer ses jours autrement.
« Est-ce que tu reviendras ? Ne m'oublie jamais. »
Le pendentif de Maëva était chaud, sur sa peau. Le seul souvenir de sa mère, restée aux champs pour la druidesse. La raison de tout ceci, songeait Kate. De toute sa vie… Sans ce pendentif, rien de tout ceci ne se serait jamais produit.
Elle avait tout perdu et l'une de ses dernières possessions – sa raison – commençait à prendre aussi de la distance. Son estomac se vrillait de douleur à l'intérieur de son abdomen. Tout son être se vidait de son énergie. Ses muscles n'avaient plus la force de lui répondre. Sommeil, elle avait sommeil… Depuis des semaines, elle ne rêvait que d'une bonne nuit de sommeil. Peut-être était-ce l'occasion. Oui. Elle avait envie de fermer les yeux et de partir, loin.
Petit à petit, Kate se fit à l'idée. Ce n'était pas une si terrible fin. Ses proches étaient désormais à l'abri et elle partirait loin de tous les regards, comme les oiseaux se cachent pour mourir. Peut-être qu'un jour, dans quelques années, dans quelques décennies ou siècles, quelqu'un retrouverait ses os. Elle rejoindrait la poussière de ces terres où tout avait commencé. La boucle prenait fin.
Elle ferma les yeux et se laissa porter par la douceur des limbes. Elle n'avait désormais plus mal, plus faim, plus soif.
Mais de dernières paroles la retinrent avant qu'elle ne plonge.
« Est-ce que tu reviendras ? »
Ce n'était pas la mère de Maëva qui avait prononcé ces mots. Elle avait distinctement reconnu la voix d'Emeric.
Aussitôt, dans une réaction instantanée, tout son corps se raccrocha à la vie, rejetant au loin les tentantes ténèbres de la paix. Les sensations douloureuses lui revinrent, mais cette fois, un nouveau sentiment s'immisça en elle et supplanta sa tristesse envahissante : la peur. Jamais elle ne l'avait submergée à ce point depuis sa fugue.
Elle se rappela que sa vie possédait encore de la valeur. Que si elle partait, Terry ne tarderait pas à la suivre. Leurs fils étaient désormais liés…
Alors, elle commença à l'appeler dans sa tête, rassemblant ses dernières forces, puisant dans son Immatériel le plus profond, logé au centre de son cœur refermé pour éviter de souffrir :
« Emeric… Emeric. J'ai besoin de toi. Emeric. Ne m'abandonne pas… »
À des centaines de kilomètres de là, affairé au bureau de Kate, qui accusait désormais le poids de semaines entières de recherches, Emeric continuait à éplucher ses listes, passant plus de temps au téléphone que dans un lit. Des cernes creusaient son visage. Il avait perdu le compte des jours, ne calculant la date qu'à partir du départ de Kate. Il avait laissé de côté son anniversaire, prévu dans trois jours de cela, et avait même demandé le report de son départ pour New-York. Tant pis s'il ne commençait pas les cours le 1er septembre, tant pis s'il loupait cette année ; il était hors de question qu'il lui tourne le dos et qu'il quitte le continent en la laissant ainsi.
La tempête faisait rage dehors. Une pluie diluvienne s'était abattue sur Carlton, malmenée par les vents. Les branches des arbres battaient contre les murs de la maison et les tuiles sifflaient dans le toit.
Ce fut au moment où il raccrocha d'un énième coup de fil qu'il entendit cette voix infime dans sa tête.
« Emeric… »
Il devait encore rêver. Son fantasme de la retrouver ne le quittait jamais vraiment.
« J'ai besoin de toi. »
Cette fois, il se redressa, perplexe. Il savait, au fond de lui, comme une intuition primaire, qu'il ne s'agissait pas d'un message de son inconscient.
« Emeric… »
« Kate ? »
« Ne m'abandonne pas… »
Il l'entendait maintenant si distinctement. Le cœur battant, il se leva de sa chaise et s'agita.
« Kate ! Kate, où es-tu ? »
Elle l'avait perçu. Le son de sa voix ramena un sourire sur les lèvres affaiblies de Kate. Oui… le son de sa voix n'avait pas de prix.
« Je ne veux pas mourir, Emeric… »
« Kate, où es-tu ? Aide-moi ! Je peux venir te chercher ! Kate ! »
Il pouvait sentir, malgré la distance, toute la souffrance de la jeune fille.
« Je ne veux pas… te mettre en danger. »
« Laisse-moi t'aider ! Tu as besoin de moi… comme j'ai besoin de toi ! Tu te souviens ? Ce que disait Wolffhart ? Nous avons besoin l'un de l'autre ! Tu peux m'écarter du danger, comme je peux le faire avec toi ! Seuls, nous ne sommes rien… Kate… je ne suis plus rien depuis que tu es partie. Laisse-moi t'aider ! Je t'en supplie ! Dis-moi où tu es. »
Sentant que le lien avait été consolidé entre leurs deux esprits, Kate ferma les yeux et se concentra pour lui transmettre ses souvenirs. Comme s'ils ne partageaient qu'un seul corps, qu'une seule âme. Emeric voyait des images défiler devant ses yeux, défiant toute réalité. Il voyait s'étendre les falaises d'Irlande et se sentait gravir le sentier, longeant le ru, jusqu'à ces roches.
Il savait exactement où elle était.
Mais il était hors de question de prendre sa forme d'Animagus à cause de la tempête qui faisait rage.
Sans prendre d'autres précautions que sa baguette magique, Emeric transplana en se fiant aux visions de Kate. Peut-être était-il en train de commettre une grave erreur, qui le désartibulerait. Mais il était prêt à prendre le risque.
Un claquement de fouet résonna dans les vallées d'Andrim, mais il se perdit dans le bruit fracassant des vagues. L'écho d'une vague lui fit suite :
— Kate ! Kate !
Elle pouvait l'entendre. Mais ne pouvait répondre. Elle était trop faible pour cela. Des larmes coulaient sur ses joues déjà sales et trempées. Quelque part, cela signifiait qu'elle avait échoué. Qu'elle n'avait pas été assez forte.
Emeric remonta au pas de course le petit ruisseau qu'il reconnut. Il continuait de l'appeler. Son cœur battait si fort dans sa poitrine. Il ne pouvait s'empêcher de craindre qu'il était arrivé trop tard.
Quand il parvint aux roches, il comprit qu'il ne pourrait y pénétrer si elle s'y trouvait déjà. Il sortit alors sa baguette en bois de pommier et écarta encore davantage les roches. La grotte exiguë fut noyée par la lumière, qui révéla le corps recroquevillé de Kate. Elle était si amaigrie, les vêtements abîmés par son escapade.
Emeric se précipita vers elle et s'agenouilla à ses côtés pour la porter contre lui. Elle respirait encore. Soulagé comme il ne l'avait jamais été, il partagea ses larmes, celles qu'il avait retenues pendant deux mois.
— Je vais te ramener, lui promit-il dans un chuchotis. Je vais prendre soin de toi. Tu es en sécurité, maintenant.
MAISON DES WHISPER
Quatre jours furent nécessaires pour que Kate récupère des forces, alitée dans sa chambre. Les Whisper et Emeric veillèrent à tour de rôle de jour comme de nuit pour vérifier que son état ne s'aggravait pas. Le Serdaigle s'était procuré des potions de Revigor dont il versait quelques gouttes dans les boissons chaudes qu'il lui apportait, mais tous savaient que cela ne la guérirait pas de la dépression qui s'était installée.
Le cinquième jour, quand elle put se lever, ce fut Abby qui l'accueillit à la sortie de sa chambre. Sa petite sœur, qui n'avait pas tout à fait perçu tous les enjeux de la situation les semaines passées, l'étreignit avec joie, comme si Kate était revenue de Poudlard, sans se douter une seconde de tout ce que son aînée avait pu traverser.
Le sixième jour, ils profitèrent d'un jour de congés de Phil pour organiser une réunion dans le salon. Terry et Maggie s'étaient joints à eux. Quand la Gryffondor franchit la porte d'entrée et qu'elle reconnut sa meilleure amie à travers la vitre qui séparait le séjour du vestibule, elle ne sut quel sentiment la dominait. Le soulagement, la joie, mais aussi la colère d'avoir été oubliée, mise de côté, comme tant de fois ces derniers mois. Cependant, ces émotions négatives la quittèrent aussitôt Kate eut-elle posé les yeux sur elle. Au fond, elle pouvait tout lui pardonner.
Kate ne se leva pas du canapé, et Emeric, installé à côté d'elle, libéra la place à Maggie pour lui assurer une assise.
— Whisper. Tu as perdu du poids, marmonna Maggie.
— Et toi, tu en as pris.
— En temps normal, je le prendrai très mal. J'espère que tu en as conscience.
Elles échangèrent un sourire, puis la Gryffondor attrapa la main de son amie, posée sur le coussin. Maggie était incapable d'en dire plus, même si les mots se bousculaient dans sa gorge.
Mais ce qui réconforta Kate plus que tout autre chose, c'était de voir Terry franchir la porte du séjour. Il était en vie, bien portant, malgré les plaques rouges et impressionnantes qui recouvraient sa peau par endroits. Quelque part, elle n'avait pas tout échoué… Le Poufsouffle s'accroupit devant elle pour partager une longue étreinte.
— Je suis si soulagée que tu ailles bien…
— Hm. Oui. Il paraît que la dernière fois que tu m'as vu, je n'étais pas dans ma meilleure forme !
— C'est peu dire !
Quand il remarqua qu'elle observait de plus près ses cicatrices, Terry passa une main sur sa mâchoire.
— Je me dis que finalement, ça ne serait pas une mauvaise idée de me laisser pousser la barbe. Ça pourrait en cacher une grande partie ! Mais Maggie n'aime pas l'idée.
— Ça pique, se plaignit la concernée. J'ai épousé un homme, pas un porc-épic !
Toute la famille prit place dans les sièges et sur les chaises mises à disposition. Kate restait sur le canapé, entre sa mère – Abby sur ses genoux – et sa meilleure amie. Quant à Phil, il restait à l'écart, appuyé sur le piano droit qui faisait l'angle de la pièce. Depuis le retour de sa fille, Phil n'avait pas changé d'attitude. Il demeurait plus mutique qu'à l'habitude, épargnant ses blagues redondantes, ses intonations joviales et ses réactions parfois théâtrales. Grace ne l'avait jamais connu aussi froid, aussi distant. Quelque chose le travaillait et le sauvetage de Kate n'avait rien rétabli…
Aussi, ce fut Emeric qui anima cette réunion :
— Bien, nous sommes tous là, merci d'être présents, Terry et Maggie.
Le Poufsouffle hocha la tête.
— On aurait pu faire une fête de retrouvailles… mais ce n'est pas le but. Beaucoup de points sont à éclaircir aujourd'hui et…
Il butait sur ses phrases, craignant d'aller à l'encontre de ce que Kate aurait voulu.
— … le futur en dépend. Je pense qu'il est d'abord nécessaire que Kate revienne sur ce qu'il s'est passé. Avec sa version. Pour que nous puissions tous comprendre. Et…
La sonnette de la maison l'interrompit.
— On attend encore quelqu'un ? s'étonna Maggie, pendant que Phil était parti ouvrir.
— Je… ne crois pas, répondit Emeric, perplexe.
Aussi, il se montra particulièrement surpris quand Morgana, vêtue d'un pantalon en faux cuir et d'une grande veste sombre, se présenta dans le salon. Malgré les remontrances qui pouvaient se lire sur certains visages, la Serpentard ne s'intéressa qu'à Kate, qu'elle n'approcha pas cependant. Elle lui lança un bref :
— T'es vraiment une Whisper. Increvable.
De tout ce qu'elle avait pu entendre depuis son retour, les mots de Morgana étaient certainement ceux qui portèrent le plus d'échos en Kate. « Ca va bien se passer », « on est si soulagés », « si heureux », « on va trouver une solution »… tout le monde ne s'exprimait qu'à travers la pitié et la fatalité de ce qui allait se produire.
Morgana, elle, lui rappelait qui elle était. Elle n'était pas une âme rattachée à Maëva, une victime de malédiction, une pauvre jeune fille en détresse, une personne peut-être damnée, mais une Whisper. Un membre à part entière dans sa famille. Elle lui avait, quelque part, redonné une identité qu'elle avait perdue.
— Qu'est-ce que tu fais là, MacNair ? siffla Maggie, méfiante.
— C'est Mister Whisper qui m'a invitée.
— Hein ?
Tout le monde attendit des explications de la part du père de famille quand ce dernier revint dans le séjour, les poings dans les poches.
— Eh bien… Morgana a participé activement aux recherches de Kate. Et… je pense qu'elle peut se sentir impliquée dans…
— Ça n'a rien à voir ! coupa Maggie, dont les ressentiments envers Morgana remontaient à leur première année. C'est une dangereuse psychopathe ! Elle a déjà tué Kate ! Elle a témoigné contre vous à votre procès, mister Whisper.
— Merci pour les préjugés, Dawkins, grimaça Morgana, hautaine.
— Calme-toi, Maggie, tenta de l'apaiser Terry. Peut-être que Morgana pourra nous aider. Nous sommes tous dans le même bateau à présent.
— Je ne veux pas y croire, continua de tempêter la Gryffondor. On ne change pas une personne.
— C'est toi qui dis ça ?
— Beckett ! Je suis certaine que tu es d'accord avec moi !
Pris à parti, Emeric s'accorda quelques secondes de réflexion en fixant Morgana d'un regard scrutateur.
— Elle peut rester.
Dans le regard de Kate brilla une étincelle de remerciement à l'égard d'Emeric. Elle aurait désiré intercéder en faveur de Morgana, mais n'avait pas le force de devoir argumenter face à Maggie ou aux membres de sa famille. Elle leva alors les yeux et croisa ceux de Morgana. La Papillombre lui glissa, peut-être, un léger sourire. À ce moment-là, la Serpentard sut qu'elle ne serait pas mis à la porte.
— Quoi ? s'étrangla Maggie. Mais… tu étais dans la Cabane Hurlante avec moi ! Tu as vu ce que cette folle a fait à Kate !
— Oui. Et j'ai aussi vu ce qu'elle a été capable de faire ces dernières semaines. Morgana m'a été d'une aide très précieuse. Très dévouée. Tous les alliés sont bons à garder dans la situation actuelle.
Comprenant qu'elle ne parviendrait à raisonner personne, Maggie se rabattit sur le canapé.
— Kate…
La voix douce et tranquille d'Emeric la ramena à la réalité.
— Peux-tu nous donner ta version des faits ? Le jour des attentats.
Le silence plana un temps dans le salon. Même Abby s'était faite discrète, guettant les mouvements sur les lèvres des adultes.
— J'étais chez moi. Dans mon nouvel appartement, à Londres. Emeric… était parti depuis une demi-heure, à peu près. Et… j'ai vu…
Les mots avaient du mal à sortir.
— Electra, souffla-t-elle, sombre.
— C'est impossible, décréta Terry. Tu nous as dit qu'elle était morte ! À Beauxbâtons ! Même Emeric l'a vue !
— Mais ce n'était plus tout à fait elle.
— Qu'est-ce que tu veux dire par-là ?
— Cliodna. Elle… est rattachée à Electra, comme Maëva l'est avec moi. Electra ne peut pas mourir tant que Cliodna est présente. J'aurais dû m'en douter. J'aurais dû le savoir, depuis que j'ai appris, pour l'histoire de la cave.
Elle s'était tournée vers son père, qui évitait de croiser son regard.
— Le jour où je suis morte, dans la cave, c'est Maëva qui a contrôlé mon corps. Et qui m'a permis de retrouver la vie grâce à…
Cette fois, elle coupa court à ses mots, se rendant compte de la présence de Morgana. Mais elle poursuivit en prenant son courage à deux mains :
— … grâce à l'âme de Merrick. C'est la même chose pour Cliodna et Electra. Elle n'est plus qu'un cadavre, car elle n'a plus de vie en elle. Mais Cliodna l'utilise comme une marionnette tant qu'elle est rattachée à elle. Et elle en veut à Maëva.
— Je ne comprends pas le rapport avec les attentats, se permit Maggie.
— Cliodna et Electra maîtrisent une forme particulière de l'Immatériel : elles ont des visions du futur. Elles savaient ce qui allait se produire. Et… elles m'en ont informée. Dans le but que j'appelle Maëva pour venir à mon secours. À votre secours. J'aurais dû l'appeler…
— Pourquoi veut-elle que Maëva revienne ? lui demanda Emeric.
— Je l'ignore. Certainement pour l'annihiler. Résoudre ce problème millénaire avec un combat entre nous quatre. Enfin. Trois et demi, vu l'état d'Electra à l'heure actuelle.
— Tu as d'ailleurs une idée de pourquoi tu ne la vois plus ?
— Non… Je ne sais pas non plus. Mais je sens qu'elle est toujours là. À travers moi et à travers le pendentif…
— C'est donc pour cette raison que tu as fui, comprit Terry. Tu voulais nous protéger car tu pensais que Cliodna allait s'en prendre à nous pour te forcer à rappeler Maëva.
L'absence de réponse de Kate lui donna raison. Les doigts de Maggie se serrèrent plus fort autour des siens.
— Si je résume donc, la seule solution, pour te sortir de ce merdier, c'est de te séparer de l'âme de Maëva.
Tout le monde s'était tourné vers Phil, les bras croisés, qui s'était exprimé avec une voix sombre.
— C'est fort probable, trancha Emeric, d'autant plus que c'est probablement relié à la prophétie de l'éclipse.
— La prophétie ? Quelle prophétie ? s'inquiéta Grace.
— À vrai dire, il y en a plusieurs, mais probablement liées entre elles. La première a été formulée par Electra Byrne, au moment de la naissance de Kate. « Quand la folie immatérielle s'emparera de la fille Whisper, le monde des sorciers verra naître l'âme la plus noire et l'esprit le plus cruel ». Et la seconde…
— « Le jour de l'éclipse, le monde sombrera dans les ténèbres. Avec moi. »
Ces lugubres paroles figèrent tout le monde dans le salon.
— C'est moi qui l'ai prononcée, le jour de mon examen de divination, pour les BUSES. Wolffhart m'a crue, il m'a surveillée pendant l'éclipse partielle, mais il ne s'est rien produit. On craint que cela ne se déroule pendant la prochaine.
— Qui se produira quand ? demanda Grace.
— Le 3 octobre 2005.
— Mais… c'est dans un mois !
— Oui. On ignore exactement ce qui pourrait se produire pendant cette éclipse, mais ça ne présage rien de bon. Il nous faut séparer Kate de Maëva pour optimiser nos chances, avant qu'il ne soit trop tard. Tant que Maëva est présente, Kate et nous courrons le risque d'être pris pour cibles par Cliodna. Mais aussi parce que la malédiction concerne Maëva, pas Kate. Peut-être que nous aurons moyen d'annuler la prophétie.
— C'est une prophétie, marmonna Morgana, grave. Par définition, elle se produira, quoi qu'il arrive. Mais en essayant de l'éviter, nous ne ferons que nous précipiter dedans.
Emeric fronça les sourcils ; il refusait qu'elle s'accomplisse, cela n'était pas envisageable pour lui. Il reprit alors :
— Il existait trois solutions pour séparer l'âme de Maëva. La première, c'était l'idée qu'en tuant Electra Byrne, Kate brisait la malédiction. Et nous y avons cru, puisque, à la supposée mort d'Electra, Maëva ne s'est plus manifestée.
— Mais Cliodna m'a expliquée que ce n'était pas le cas, reprit Kate, tête baissée. Tant que je maîtrise l'Immatériel, cela signifie que l'âme de Maëva est toujours en moi.
— Quelles sont les deux autres solutions ? demanda Maggie, déterminée.
— La deuxième, rebondit Emeric, c'est d'ouvrir le tombeau de Maëva, qui se situe dans la salle commune de Papillombre. Il est renfermé par une porte, scellée par un puissant sortilège. Pour l'ouvrir, il nous faut réunir six artefacts. Nous en avons déjà certains, mais d'autres nous manquent. Et ainsi rendre l'âme de Maëva à son corps. Mais cela signifierait potentiellement rendre la vie à Maëva.
— En effet, ce n'est pas ce qui me paraît être le plus sécuritaire… Cette folle pourrait créer encore plus de problèmes ! Et quelle est la troisième solution ?
— Que Kate tue l'un de ses deux parents.
— Ah.
Le silence s'installa de nouveau, Phil comme Grace détournant le regard d'un air grave.
— En quoi faire ça séparerait Kate de Maëva ? s'intéressa Morgana.
— Le choc émotionnel serait tel que son âme se scinderait. Comme lorsque Tu-Sais-Qui a assassiné des innocents pour découper son âme et la placer dans des Horcruxes. Mais ça serait un meurtre de sang qui serait nécessaire pour cela… Electra a essayé par le passé, mais ses parents n'étaient pas ses géniteurs… Elle n'a pas pu séparer son âme de celle de Cliodna.
— Ça aurait beaucoup arrangé nos affaires si elle ne s'était pas plantée ! s'exclama Maggie.
— Par élimination, je suppose donc que l'on part sur la deuxième solution.
Emeric hocha la tête pour soutenir la prise de parole de Terry.
— Tu as dit qu'on avait déjà des artefacts. Lesquels ?
— Il y en a six. Le tranchant de Claíomh Solais, c'est Excallibur, nous l'avons.
— Que… vous avez mis la main sur Excallibur ?
— Longue histoire… Le destin d'Andvar. C'est un anneau. Nous l'avons aussi, grâce à Wolffhart. Le pendentif de Kate en fait partie. La coupe sacrée des rois, alias le Graal, nous l'avons aussi.
— Quoi ? Mais… c'est quoi ce délire ? lâcha Maggie. Et vous nous avez caché tout ça ? Vous avez Excallibur et le Graal, rien que ça ? Vous avez mis minable le roi Arthur en quelques mois !
— Je vous expliquerai tout en détails en temps voulu. L'eau de la fontaine de Jouvence, nous savons où elle est.
— Je m'en occuperai, assura Kate.
— Comment ça ? demanda Terry.
— C'est Griffin qui l'a. Mais il ignore tout de sa nature. Pour le moment, nous pensons qu'elle est plus en sécurité tant qu'il la garde.
— Ça fait cinq, avait compté Morgana. Je suppose que le sixième artefact est celui qui vous manque.
Emeric soupira pour lui accorder ce fait :
— Le collier des Brísingar.
— Je l'ai vu, je sais qu'il existe, affirma Kate. Grindelwald s'en est servi, durant la guerre, pour utiliser l'Allégeance sur des innocents. Mais personne ne sait où il est à l'heure actuelle…
— À quoi il ressemble ? demanda Terry.
— Une larme d'ambre, avec de l'or.
— C'est une affaire pour moi ! clama Maggie. Terry dit que j'ai le flair pour les jolis bijoux.
— Ça ne sera pas aussi simple que ça. Il est peut-être sur un autre continent, ou même détruit. Nous n'avons aucun indice là-dessus.
— On va tout mettre en œuvre pour le trouver. Si on s'y met tous, en un mois, on peut y arriver ! affirma Terry, toujours positif.
Mais Kate ne paraissait pas aussi enjouée, pour une raison tout à fait valable, mais que personne ici ne prenait en compte. Elle articula à voix basse :
— Nous prenons des décisions, ici, maintenant, entre nous… Mais on ne peut pas. Ce n'est pas possible. On ne peut pas ouvrir le tombeau de Maëva.
— Ne désespère pas ! On y est toujours parvenus ! À chaque fois, tu…
— Tu ne comprends pas, Maggie ! La porte, elle est scellée par un enchantement qui réclame six clés, mais aussi une vie ! Quelqu'un devra se sacrifier pour l'ouvrir ! Elle prendra une vie !
— Eh bien, on trouvera un volontaire, vieux et décrépi, de préférence, qui…
Emeric l'arrêta :
— Personne ne peut descendre dans la salle commune des Papillombre, à part les Papillombre eux-mêmes.
— Tu te souviens, la statue de Cliodna dont je t'ai parlée ? rebondit Kate. Elle chasse ceux qui ne font pas partie de la maison. Elle a jeté Wolffhart dehors ! On parle de Wolffhart !
— Et il n'y a pas moyen de la neutraliser, cette statue ? Si tous les Papillombre s'y mettent, ça pourrait le faire !
— Ce n'est pas aussi simple que cela, je le crains. Et de toute façon, comment tu voudrais trouver quelqu'un qui serait d'accord pour se sacrifier pour une cause complètement incertaine ?
Dans son cœur lourd, Kate détenait une cruelle vérité : celle que Nestor s'était lui-même porté volontaire. Affaibli par la maladie qui pouvait l'emporter à tout moment, il avait énoncé le souhait de mourir dans la dignité, comme un véritable Papillombre, et pas dans un lit, comme une victime égrotante.
— Je refuse qu'un Papillombre perde la vie pour moi. Déjà trop de gens auxquels je tenais sont morts…
Tout le monde dans la pièce respecta ce fait et le silence du recueillement. Même Morgana tirait une expression plus grave qu'à l'habitude. Pourtant, ce fut elle qui reprit la première :
— Il va me falloir plus d'infos.
Des regards interrogateurs se levèrent sur elle.
— À propos du collier des Bring-machin. Dès que ça sera ok, je me lance.
Kate lui adressa un bref sourire, auquel elle répondit d'un très léger rictus qui pinça la commissure de ses lèvres.
— Je te donnerai tout ce qu'il faut, lui promit Emeric.
— De mon côté, je vais m'arranger avec MacGonagall, garantit Terry. Pour qu'elle puisse nous laisser un accès à Poudlard. Lui expliquer la situation, le plus diplomatiquement possible. Surtout que Wolffhart avait dû lui en toucher quelques mots. Mais il faut que tout soit opérationnel pour le jour où nous aurons besoin d'ouvrir le tombeau de Maëva.
— Je m'occupe de faire passer le mot à propos de la Pétasse Bleue, rebondit Phil. Que ce soit au niveau des Nettoyeurs ou des Aurors. Un signalement doit être fait. Je ne dormirai pas tranquille tant que cette salope ne sera pas sous la forme de cendres.
— Je me charge des infos moldues, contrebalança Grace.
— Et moi…
Mais Maggie sécha, ignorant quel rôle elle pouvait jouer.
— … je vais rester la nana enceinte de sept mois qui risque d'être un poids plus qu'une aide, donc disons que j'assure le soutien moral !
Cela fit ricaner Morgana mais Maggie préféra ne rien relever.
— Nous avons un mois, décréta Emeric. Alors ne perdons pas un instant.
