Chapitre 4 - L'opération Morpho
GRAVESON - CINQ JOURS AVANT L'ECLIPSE
Le noir. Le silence. Le temps.
Les trois réunis étaient plus vicieux que la mort elle-même. La mort offrait la paix. Tandis que le noir, le silence et le temps maintenaient en vie, cruellement.
La cave n'était qu'une représentation matérielle d'un cauchemar.
Kate avait perdu le compte des jours. Elle s'était souvenue, assez vite, que ses yeux ne pouvaient s'habituer à des ténèbres aussi profondes, si loin de toute source de lumière. Quelquefois, pour le simple besoin d'utiliser sa vue, elle libérait une bille d'Immatériel luminescente. Puis, les angoisses revenaient, si fortes, qu'elle se sentait perdre le contrôle.
Deux fois par jour, la serrure s'enclenchait dans un bruit lourd et résonnant. Phil entrait, le pas nonchalant, et lui apportait une gamelle de nourriture. Même un chien aurait eu le droit à un meilleur traitement.
— Toujours pas changé d'avis ? lui demandait-il.
— Jamais. Tu es fou.
— Je suis tout à fait rationnel.
— Quel homme enfermerait sa propre fille dans un endroit qui l'a traumatisée ? La forcerait à se nourrir comme une bête. À dormir à côté de son seau de pisse ! Dans le noir complet H-24 ! C'est de la torture ! Tu entends ? De la torture !
— Je n'ai pas le choix.
— Bien sûr que tu avais le choix. Tu pouvais participer aux recherches ! Croire en l'autre option.
— Parce que toi, tu y croyais ? Sérieusement ? On aurait commencé les recherches il y a dix ans, Kate, j'y aurais cru. Mais ce n'est plus possible. Plus avec ces délais.
— Donc pour toi, le plus simple, c'est que je te tue ! Pour que je vive ! Mais que je vive quelle vie, papa ? Une vie de culpabilité ! De remords ! De deuil ! Je ne pourrai plus jamais regarder maman en face ! Ou Abby ! Ou même mon propre reflet dans la glace ! C'est cette vie que tu veux m'offrir ?
— Si tu tues le père que tu as aimé, oui. Mais si tu élimines ton tortionnaire, ça sera différent. Tu seras libre. Je ne doute pas que tu garderas un bon souvenir du père que j'ai été. Et je sais qu'un jour, tu comprendras.
— Non !
D'un geste rageur, elle bouscula sa gamelle, qui se fracassa contre un mur.
— Je ne comprendrai jamais !
Elle chercha à s'enfuir, mais le corps robuste de Phil s'interposa. La colère de Kate fut telle qu'elle s'emporta et usa de l'Immatériel pour le soulever et pour le plaquer au mur. Leurs yeux gris se croisèrent. Ceux de Phil ne cillaient pas, malgré la douleur d'avoir été ainsi épinglé, sans délicatesse. Elle avait franchi une étape. Elle utilisait son Immatériel contre lui. Elle qui s'était promis de ne jamais le faire…
Comprenant qu'elle avait franchi une limite, Kate s'écarta et le libéra de son emprise. Si proche de la porte entrouverte, elle prit ses jambes à son cou et grimpa les marches qui montaient vers une nouvelle noirceur. Étrangement, son père ne chercha pas à la suivre pour la rattraper. Plus insolite encore, les marches se mirent à redescendre et le tunnel déboucha sur une pièce. Identique à la cave.
Quand elle comprit qu'elle avait été piégée par un nouvel enchantement, elle voulut rebrousser chemin, mais la porte se referma derrière elle. Elle eut beau hurler de tous ses poumons, Phil ne répéta que d'une voix sombre :
— Tu comprendras.
Le noir, le silence, le temps revinrent, imperturbables.
Kate se traîna à genoux jusqu'au mur et ranima la lueur de son Immatériel au bout de ses doigts. Ces derniers, amochés, avaient perdu leurs ongles pour certains, à force de les râper sur la pierre, pour marquer en lettres de sang des inscriptions qui la hantaient depuis des années. Elle trouvait désormais une raison à tout ceci. Ses visions, ses rêves, ou même le monde du miroir, n'avaient cessé de l'avertir, des années durant.
« Ne le tue pas.
Ne le tue pas.
Ne le tue pas. »
MAISON DES WHISPER - QUATRE JOURS AVANT L'ECLIPSE
Le téléphone sonna.
— Allô, Emeric à l'appareil.
— Salut E-E-Emeric, c'est Leeroy. Tu c-c-captes bien ?
— Oui, je t'entends clairement.
— Le sortilège d-de T-T-Tetsuya fait vrai-vraiment des merveilles !
— Tu m'appelles parce que tu as reçu Hlin ?
— Af-Affirmatif ! Tu sais, t-tu n'ét-tais pas obli-bli-bligé de l'emballer avec 30cm d'é-d'épaisseur ! C'est une fiole fragile, d'a-d'accord, mais quand m-m-m-même ! Ta pauvre chouette était ép-épuisée !
— Je préférais de pas prendre de risque.
— T-tu as bien fait.
— Tout est rassemblé du coup ?
— Tout est l-l-là. Sauf le Ma-Mata-ta-ta-gam-Mata… Bref. Le tr-truc de T-T-Tetsuya qui rend din-dingue le b-b-bègue que je suis ! Je-je n'aurais jamais p-p-p-pu vivre au Ja-Japon.
— Ils y sont toujours ?
— Oui. Nestor et R-Rose sont en train de pr-préparer tous les plans. Ça de-demande du temps. Mais comme ça, nous serons p-p-plus pré-précis. Et efficaces.
— Excellent. Vous pensez que cela sera prêt quand ?
— D'ici de-demain, on l'es-esp-père. C'est qu'on a-qu'on a un examen de mé-mé-métamo-morphose à réviser aussi… Pas facile de con-conjuguer scolarité et s-s-s-sauvetage de Ka-Kate ! Enfin, je d-dis ça, mais T-T-Teffie sèche carrément ! D'un cô-côté, elle a une ex-excuse val-valable, elle est à l'autre b-b-bout du mon-monde ! Et puis, ce n'est pas ça qu-qui lui ch-ch-changera sa m-moyenne. C'est dé-déjà un miracle qu-qu'elle ait eu des B-BUSES !
Il ricana au bout du combiné et soupira :
— Des nouvelles c-con-concernant K-Kate ?
— Aucune. C'est le flou complet… Elle pourrait être n'importe où.
— Hé. Tu es E-Emeric Be-Beckett, mec. S'il y a b-bien une per-personne qui p-p-p-peut la retrouver, c'est-c'est toi.
— Merci Leeroy. Tiens-moi au courant quand vous lancez l'opération…
— L'Opération M-Morpho ! C'est c-comme ça qu'on l'a a-appelée !
— Oui, c'est ça… L'Opération Morpho.
— Courage Emeric. On est t-t-tous avec toi ! Et av-avec Kate !
Sur ces mots réconfortants, le Serdaigle raccrocha, un faible sourire au coin des lèvres. Il s'effaça bien vite. Depuis que Kate avait de nouveau disparu, Emeric n'avait parlé à personne des craintes fondées de Grace ; celles que son propre père l'avait kidnappée et séquestrée pour la forcer à le tuer, annulant ainsi la terrible malédiction qui pesait sur leurs épaules.
À l'image de sa première disparition, Emeric avait tenté de renouer le lien immatériel entre eux, espérant qu'elle puisse communiquer avec lui par ce biais. Mais c'était le silence. Le vide. Le fil n'avait pas été coupé ; il l'aurait senti, au plus profond de lui-même, il savait que Kate était encore en vie. Mais il était écrasé, étouffé, incapable de laisser passer les messages. Emeric ignorait de quelle magie Phil avait usé s'il avait véritablement pris sa fille en otage, mais il devait admettre qu'il avait anticipé un certain nombre d'éléments…
Dans sa rêverie, Emeric renversa par mégarde une bouteille d'encre sur ses parchemins. Il jura et effaça les traces du bureau d'un coup de baguette magique. Cependant, il préféra se laver les mains manuellement. Il sortit de la chambre de Kate chez les Whisper, redevenue transitoirement son espace de recherches, et se dirigea vers la salle de bains. L'eau limpide coula sur sa paume, entre ses doigts, et retomba dans le lavabo dans des flots sombres. Il fallut quelques minutes pour qu'Emeric, agacé, parvienne à les rendre propres de nouveau.
Quand il leva la tête, son regard le happa. Il se dévisagea et se mit à penser.
« Tu sais que tu es capable de la trouver. Une nouvelle fois. »
Un bref éclat orange passa dans les yeux de son reflet.
« Plus facilement. »
Il jura avoir vu ses lèvres remuer dans le miroir, alors qu'il n'avait pas prononcé un mot.
— Je ne me laisserai pas tenter…, marmonna-t-il pour lui-même.
« Ce n'est pas une question de tentation, Emeric. Ni de dignité, de respect, peu importe. Mais qu'arrivera-t-il quand tu sentiras le lien se couper ? Quand tu apprendras que Kate sera morte ? Tu vas craquer. Ne serait-ce pas plus sage de prendre possession de ce que tu es, consciemment ? En pleine possession de tes moyens ? »
— Kate ne va pas mourir.
« Et donc quoi ? Tu vas la laisser tuer son père ? Tu vas la laisser briser son âme ? L'aimes-tu suffisamment ? Car j'en doute, quelquefois. »
— Je ne cèderai pas…
« Ravale ton égo ! Ta fierté ! Tu n'es pas exemplaire ! Tu es le premier à le savoir ! Tu te caches ! Aux yeux des autres, mais surtout à tes propres yeux ! Tu continues à t'ignorer, et à quel prix ? La vie de Kate ! Tu vas la sacrifier ! Au nom de ton arrogance ! »
— Kate n'aurait jamais voulu que je le fasse ! Jamais ! Elle ne me le pardonnerait pas !
« Comment voudras-tu qu'elle te pardonne un jour si elle est morte ou qu'elle ne devient qu'une coquille vide ? Comment réagiras-tu, devant son cadavre, devant son corps qui ne réagit plus, devant son absence ? Avec la fierté d'avoir toujours tes deux yeux bleus, envers et contre tout ? Je ne suis pas le mal ! Je suis toi ! »
— Je sais de quoi tu es capable ! Tu as manqué de la tuer ! Dans le lac du volcan ! Tu n'as pas de pitié ! Tu ne penses qu'à toi ! Qu'à ton emprise, ton pouvoir sur autrui ! Et jamais, jamais je ne te le donnerai !
Un bruissement discret l'arracha à sa dispute intérieure ; Emeric virevolta en direction de la porte de la salle de bains, où se trouvait Abby, un peu apeurée, perplexe devant la scène à laquelle elle venait d'assister. Elle n'avait rien entendu de ce que le jeune homme avait déblatéré avec animosité en face du miroir, à cause de sa surdité, mais Abby était suffisamment lucide pour comprendre que ce qui venait de se produire n'était pas tout à fait normal.
— A-Abby ! Que fais-tu là ? signa Emeric, gêné.
« Je veux faire pipi », répondit-elle, avant de désigner d'un doigt le siège des WC.
— Ah ! Pas de souci. Je te laisse la place.
Pourtant, Abby le retint avant qu'il ne quitte l'endroit.
« Tu as utilisé la magie ? » demanda-t-elle avec insistance.
— Non. Pourquoi tu penses ça ? Je n'ai pas ma baguette avec moi. Elle est dans la chambre.
« Parce que tes yeux, ils n'avaient pas la même couleur. C'est un sortilège ? Que tu as appris à Poudlard ? »
Comprenant qu'Abby en avait trop vu, Emeric se figea et expliqua, le plus calmement du monde :
— C'est une faculté un peu spéciale. Mais c'est un secret. N'en parle à personne. Ni à ta maman, ni à Will. C'est un secret entre nous. Je peux compter sur toi ?
« Promis, juré, craché ! » fit-elle le serment, ravie d'avoir été mise dans la confidence.
— Tu es formidable, Abby !
Emeric lui sourit, complice, et rejoignit la chambre de Kate, priant que la petite s'y tienne… Si Grace ou Will apprenait qu'il commençait à dérailler et à perdre le contrôle, ils ne lui accorderaient pas d'autre chance…
GRAVESON - TROIS JOURS AVANT L'ECLIPSE
Pour ne pas perdre la raison, Kate n'avait que sa respiration sur laquelle compter. Elle inspirait et expirait lentement, ne pensant à rien d'autre qu'à son souffle entre ses lèvres asséchées. C'était bien la seule chose qui l'ancrait à la réalité.
Quand elle s'en détachait, ses pensées les plus sombres revenaient à l'assaut. Elle n'avait aucune idée du temps restant jusqu'à l'éclipse. Une semaine ? Quelques jours ? Une poignée d'heures ? Rien ne pouvait le lui indiquer. Les secondes paraissaient être des heures dans la cave. Les jours défilaient sans qu'elle en soit au courant. Le délai de l'éclipse arrivait cependant à son terme. Elle allait peut-être craquer dans cette cave, quand son Immatériel serait décuplé, au moment où la lune atteindrait son paroxysme. Seule.
— Vous n'avez le regard dirigé que sur votre misérable petit nombril, cela commence à devenir une fâcheuse habitude chez vous, Fraülein Whisper…
Ou pas tout à fait.
Cela faisait quelques jours déjà que Kate, malmenée par ses émotions et ses sens brouillés par l'absence de stimuli, luttaient contre ses hallucinations. Auditives. Visuelles. Il lui semblait voir se détacher des ténèbres des silhouettes assises à côté d'elle.
— Cela ne m'avait pas manqué de me faire insulter…
— Hm ? Où voyez-vous l'insulte ? J'émettais la remarque que vous ne vous êtes pas détachée un seul instant de votre point de vue, dans toute cette histoire. Comme si cette prophétie n'allait impacter que vous, à la limite Herr Beckett également. Mais jamais, vous ne vous êtes dit que votre père ne resterait pas les bras croisés. Après la peine qu'il a purgée à Azkaban. Après tout ce que vous avez appris sur ma vie. Vous n'avez pas retenu la leçon, alors que vous êtes habituellement une si bonne élève…
— Quelle leçon ?
— L'amour d'un parent n'a égal en ce monde. Enfin… tout dépend des parents, je suppose. Mein Vater, pour ne pas le nommer, n'était pas un père exemplaire et n'a certainement jamais ressenti la même chose à mon égard que le sentiment que je porte envers Katherine. Mais ce lien de sang, de chair, d'amour dans son essence la plus pure, est capable de faire bouger des continents. Vous ne le comprendrez que si vous désirez devenir vous-même parent un jour. Et dans ces moments-là, ce n'est pas la joie qui domine, ni la colère. Mais la peur. La peur irrationnelle de perdre son enfant qui laisse dans son cœur une place qui ne pourra plus jamais être comblée.
— Si vous aviez été à la place de mon père, auriez-vous fait la même chose avec Katherine.
— J'aurais été moins stupide et n'aurais pas attendu l'échéance pour le faire !
Kate secoua la tête, rattrapant une bribe de lucidité.
— Vous n'êtes pas là, je ne sais même pas pourquoi je vous parle. Vous êtes mort, professeur.
— Peut-être parce qu'au fond, vous n'avez jamais accepté mon départ. Vous avez balayé ça comme un petit tas de poussière sous le tapis, pour éviter d'en souffrir, pour mettre de côté la pensée que vous êtes désormais seule avec votre Immatériel, livrée à vous-même. Vous n'êtes pas profondément dépourvue de capacités de réflexion, Fraülein Whisper, même s'il m'est arrivé d'en douter ces dernières années… Aussi, je ne vous mentirai pas en tentant de vous faire croire que je suis un fantôme. Je suis bien mieux où je suis à l'heure actuelle, aux côtés d'Elise. Je ne suis que l'image, le souvenir que vous avez gardé de moi. Peut-être parce que je représentais la seule personne capable de vous écouter, durant toutes ces années, et de vous apporter les solutions à la hauteur des problèmes poisseux desquels vous n'arrivez à vous départir. Ils vous collent à la peau… Je suis une partie de votre subconscient. Si vous avez appelé mon souvenir à votre rescousse, c'est que vous savez que seuls mes conseils pourraient vous aider dans cette situation.
— Et qu'est-ce que je dois faire… Qu'est-ce que je dois faire, professeur ? Je me sens… démunie, sans vous.
— Vous n'avez besoin de personne, Fraülein Whisper. Vous êtes votre propre héroïne. Vous possédez en vous toutes les capacités pour vous sauver de cette situation.
— Je ne sais pas si j'en serai capable.
— Le doute… toujours le doute. Il fallait toujours quelqu'un pour vous l'enlever ! Ayez confiance en vous ! Une fois dans votre vie ! Faites-vous confiance… Si vous n'êtes pas capable de vous sauver vous, sauvez la petite fille qui est en vous. Rappelez-vous d'elle. Ne la perdez jamais de vue. Car elle vit encore.
La voix s'éteignit dans les ténèbres invariables de la cave. Kate se prit alors la tête dans les mains, la secouant doucement d'avant en arrière. Puis, elle se marmonna pour elle-même :
— Ne t'en fais pas. Ça va aller… Je vais nous sauver. Tous. Et toi aussi… ça va aller. Je vais être assez forte. Et on sortira de là.
TOKYO – DEUX JOURS AVANT L'ECLIPSE
— A-Allo ? Tet-Tetsuya, tu me reçois ?
— Cinq sur cinq !
— Je n'arrive pas to-totalement à me f-faire à la tech-tech-technologie m-moldue ! C'est fou. Tu es à l'autre b-bout du monde, et pourtant on peut se p-p-p-…
— Bon ! Abrège ! On est pas là pour papoter des « merveilleux moldus ! »
— Ah, b-b-bonjour Teffie. M-moi aussi ça me fait-fait plaisir de t'en-t'entendre !
— Tou es sour haut-parleur, expliqua Eibhlin, qui complétait le groupe. On t'écoute tous les troïs.
— Ah ? Co-comment on fait ça ?
— Donne-moi ça, pouvait-on entendre Rose derrière avant qu'elle ne prenne le téléphone à clapet pour régler les options audio. Voilà, ça devrait fonctionner !
— B-bon ! Prêts p-p-pour l'opération Mor-Morpho ?
— Rappelez-moï qui a trouvé ce nom stoupide ?
— Ce n'est pas le moment d'en débattre, coupa court Nestor. Le temps nous est compté. Il fallait réfléchir pendant les votes initiaux, c'est plus la question maintenant.
— Aye, enfin… nous faïre lever à 5h dou matïn… Tou ne connaïs claïrement pas les risques, ti ! Teffie a manqué de commettre oune meurtre ! Même deux !
— Ta gueule. Juste que j'suis pas du matin.
— On a besoin de sa niaque, ça tombe bien ! préféra positiver Rose.
Nestor les ramena de nouveau sur le sujet :
— Vous avez tout ce qu'il faut ?
— Aye !
— Tetsuya ?
— Oui. Il m'a fallu quelques heures, mais le costume est prêt.
Après quelque temps d'observation et à l'aide d'une vieille tunique et de sorts de métamorphose, ils avaient entrepris de reproduire l'uniforme des gardes du Palais Impérial. Il serait celui qui s'infiltrerait ; Teffie et Eibhlin joueraient les distractrices ou les renforts, si la situation devait se présenter.
— Et j'ai même trouvé une oreillette Bluetooth !
— Une quoi ? C'est une potion ? demanda Rose, perplexe.
— Non… sûrement encore un de ses trucs moldus ! marmonna Teffie.
— La technologie moldue évolue à une rapidité impressionnante ! poursuivit Tetsuya, enchanté. Le Bluetooth, c'est révolutionnaire ! Je n'ai qu'à mettre un petit appareil dans mon oreille et je pourrai vous entendre. Et parler sans avoir de téléphone dans la main et paraître suspect ! Si ce n'est pas ingénieux…
— Ok, parfait, balaya Nestor, peu impressionné. Les filles ? Vous avez ce qu'il faut ?
— Les vêtements, les casquettes, les appareils photos, les sacs… et oh. Une envie de te tuer ! C'est quoi ce délire de nous faire lever à 5h du matin !
— S-S-Si l'opération Mor-Morpho échoue, Nessie, ça sera à c-c-cause de tes horaires, t'es pré-prévenu !
— Être stratège est un art, soupira Nestor, mais être stratège d'un groupe d'assistés émotionnels relève du masochisme.
— D'où qu'il nous parle de masouchisme, loui ? Aye, Teffie, vas-y, dis-nous tout ! Vous avez fait quoï dans la salle commoune, la dernière foïs ? Ça seraït bien ti genre ! Pis faut aïmer la souffrance déjà pour vouloïr ti fréquenter.
— Notez, les gars, glissa Teffie, à la une des journaux jap' du jour, on aura « deux touristes s'entretuent devant le palais impérial ; la rousse a été décapitée à mains nues ».
— Nestor a raison, soyez un peu sérieux, s'il vous plaît ! les interrompit Tetsuya, sec. C'est de Kate qu'il s'agit. On fait tout ça pour elle ! Restez focus. Ce genre de détails n'est pas important.
— Merci Tetsuya, souffla Nestor. Bien. J'ai calculé les probabilités, par rapport aux gardes. En résumé, grossièrement… Il y a 50% de chances qu'il s'agisse d'une équipe de gardes mixtes, moldus et sorciers, avec secret magique, ce qui pourrait se reconnaître par les hiérarchies. Par exemple, que les Moldus s'occupent du cercle extérieur et que plus vous remontiez dans le palais, plus les risques que vous croisiez des sorciers soient élevés. 40% de chances que l'équipe soit uniquement moldue. Assez probable quand même, car pour cacher un secret magique, quoi de mieux que de l'entourer d'ignorants… Et enfin, 10% de chances d'une équipe entièrement sorcière. Si ce cas devait se présenter, aussi rare soit-il, nos chances de réussite sont extrêmement minces. À vous trois, vous ne ferez jamais le poids contre des dizaines de sorciers entraînés, qui connaissent les lieux et dont c'est le métier de traquer les gens comme vous qui essaient de s'infiltrer et de voler des reliques !
— On essaïera quand même ! J'aï pas transplané à l'autre bout de la planète pour me faïre mettre dehors troïs secondes après !
— Testuya va entrer en premier, avec tout l'attirail. Il connaît son plan.
— Oui, valida le concerné, grave.
— Eibhlin, Teffie, vous surveillerez de loin et au moindre signe de bataille magique, vous interviendrez. Si rien ne se passe, vous pourrez entrer dans les jardins à l'heure d'ouverture au public et entrer par la porte de l'est ; Tetsuya vous l'aura normalement déverrouillée et aura sécurisé l'accès depuis l'intérieur. Teffie, tu garderas le téléphone ouvert avec nous autant que possible. Nous t'appellerons avec celui de Rose. Tetsuya aussi sera en communication non-stop avec nous…
— Ça va coûter super cher en hors-forfait ! J'espère que Kate nous remboursera les frais…
— … votre objectif est d'investir les lieux en jouant les touristes perdues si jamais on vous croise. Pas de violence, sauf en cas d'ultime nécessité. Et surtout, ne faites pas usage de la magie devant les Moldus. Les retombées pourraient être bien plus graves, car vous êtes en territoire étranger. Vous risqueriez de créer un incident diplomatique entre la Grande-Bretagne et le Japon… Dès que l'un de vous localise l'endroit exact du Matagama, prévenez-nous, on relaiera le message à l'autre équipe et on mettra en place le meilleur plan d'intervention selon ce que j'ai pu anticiper de mon côté. Vous avez tous compris ?
— Affirmatif.
Puis, il y eut un silence. Seule Rose se permit un moment de doute :
— Euh, je suis la seule qui pense, quand même, un peu, au fond d'elle… que beaucoup de notre plan repose uniquement sur de la chance ? C'est complétement aléatoire ! Dangereux et illégal, en plus ! Des adjectifs, je peux vous en trouver pléthore ! Vous êtes certains que ça peut marcher ?
— Nous sommes des Papillombre, ricana Tetsuya. Nous ne sommes que le fruit de la chance ! Membres d'une maison qui n'existait pas il y a dix ans, réunis ensemble alors que rien ne nous aurait amenés à sympathiser autrement. J'aime me fier aux preuves tangibles et aux sciences, mais en tant que Papillombre, je ne peux pas m'empêcher de croire en la chance. Rien n'arrive vraiment au hasard, n'est-ce pas ? Dans ce cas, on doit tenter le tout pour le tout.
Ces mots les firent tous méditer avec un sourire, avant que Leeroy ne s'exclame :
— Alors qu-que l'op-p-p-pération Morpho commence !
L'aube n'était pas encore levée et le ciel couvert de nuages sombres étouffait les jardins luxuriants de Kokyogaien. Le point de vue prêtait pourtant à la rêverie ; par-delà les deux ponts qui enjambaient la rivière, le palais impérial figurait, prince architectural du haut de son promontoire. Il s'agissait du meilleur emplacement pour surveiller un maximum de fenêtres de la bâtisse.
Eibhlin était à deux doigts de déplorer le froid et l'humidité, pourtant courants par chez elle, mais elle devina qu'il ne valait mieux pas éveiller les plaintes de Teffie, qui semblait déjà très tendue. La jeune fille avait collectionné les meilleurs subterfuges en termes de camouflage moldu pour incarner jusqu'aux ongles la parfaite adolescente de la première moitié des années 2000. Des Converses violettes aux pieds ; un pantalon à pattes d'éph' revenu à la mode ; un nombril subtilement à l'air libre ; une cravate rayée au nœud délibérément lâche ; un collier en plastique de type dentelle au ras de la gorge filé de perles noires ; deux grandes couettes blondes et ondulées par-dessous sa casquette.
L'Irlandaise ne pouvait pas affirmer avoir fourni autant d'efforts et saluait la performance de style. Elle avait revêtu ses vêtements de ferme habituels, avait gardé ses tresses. La seule différence était le poids dans sa poche, celui d'une Pierre de Nuit Instantanée du Pérou, qu'elle avait embarquée en se disant qu'elle trouverait probablement son utilité.
— Aye, stresse pas. On va gérer. Comme d'habitoude.
— C'est bien ce qui m'embête…
Eibhlin grogna en son for intérieur ; elle devinait bien que Teffie ressentait le besoin de se confier. Ces penchants-là de l'amitié, la jeune femme avait réussi à s'en défaire pendant bien des années. Les secrets ne représentaient pour elle que des fardeaux de plus, sans compter qu'elle ne faisait preuve d'aucune patience vis-à-vis des confessions d'autrui, qui sonnaient comme du yaourt insipide à ses oreilles. Pourtant, elle s'obligea à l'exercice, un peu à contrecœur, pour l'intérêt de la mission :
— C'est réoussir la mission qui t'embête ?
— T'es bouchée ou quoi ?
— T'aïmeraïs la saboter ?
— J'en sais rien.
— Dans ce cas, pourquoi ti es venoue avec nous ? Ti es paradoxale.
— Oh mais, ta gueule dans ce cas !
Eibhlin rejoua le dialogue dans sa tête et cela ne fit que lui confirmer que psychomage était certainement la pire vocation qu'elle aurait pu adopter. Elle tenta alors de reprendre autrement :
— Ti as l'aïr… énervée. Pourtant, ti as faït ce choïx de venir. En faït… ce n'est même pas de l'énervement. Je connaïs bien la colère, sourtout chez ti. Là, c'est comme si… ti avaïs peur. Pas peur d'échouer, mais aye. Peur de réoussir…
Les joues de Teffie se mirent à rosir puis tout son visage se crispa.
— Je ne suis qu'une abrutie. Une profonde abrutie…
L'autre Papillombre, accoudée au muret froid, ne répliqua rien. Elle avait l'intuition que Teffie continuerait d'elle-même à se confier. Ce qui se révéla correct :
— Je suis partie à l'autre bout du monde et… ça se trouve, je ne le reverrai jamais. Je suis la pire petite amie de l'univers. Sur toutes les générations existantes ! Je ne serai pas là quand…
Elle s'étrangla et assemblant les morceaux, Eibhlin comprit davantage la situation complexe dans laquelle Teffie se noyait de terreur. Aussitôt le Matagama trouvé, il prendrait le chemin de Poudlard. Mais, pour conforter la réussite de l'opération Morpho, il avait été conclu qu'il était plus raisonnable que Tetsuya transplane seul avec l'artefact, pour éviter les risques de désartibulation. Teffie et Eibhlin resteraient là, le temps d'être rapatriées. Selon l'avancée d'Emeric du côté de Kate, ils pourraient ouvrir le tombeau dans les heures, voire les minutes, suivant le retour de Tetsuya à l'école de sorcellerie. Toutes les reliques rassemblées, le tombeau pourrait être ouvert et Nestor accomplirait le destin qu'il s'était choisi, offrant sa vie en sacrifice.
Depuis que leur lien avait dépassé la simple amitié, Nestor et Teffie étaient toujours restés maladivement discrets à l'égard des autres Papillombre, à tel point que beaucoup ne comprirent que bien des semaines après qu'ils sortaient ensemble, en réalité. Aucun des deux ne mentionnait leur amour. Leurs signes d'affection, s'ils étaient présents, devaient faire l'objet d'une observation accrue pour être décelés. Un regard, un rictus, une main qui s'effleure, une intervention.
Ce silence sur leur relation ne relevait pas d'une histoire de honte, d'une difficulté à assumer le regard des autres. Mais il persistait parce qu'ils savaient quels jugements leur seraient réservés si tout le monde apprenait leur amour au grand jour. Et les yeux d'autrui commenceraient à les fixer avec pitié. Un mourant et une pauvre petite amie laissée à l'abandon, à ce deuil. Quelle souffrance, quel drame, quel acte de bonté… Ils n'avaient certainement pas besoin de l'avis des autres. Ils préféraient rire à chaque minute ensemble, entre deux chamailleries dans le présent plutôt que de pleurer sur le futur. Ils se voyaient, l'un l'autre, au-delà du prisme de la maladie. Et Teffie refusait que quiconque lui rappelle la fatalité qui allait s'abattre sur Nestor d'un jour à l'autre ; ses pensées et ses cauchemars occupaient déjà parfaitement le rôle.
— Ti auraïs voulou loui dire au revoïr ?
— Non. Il n'y aura pas d'au revoir. Pas dans ce sens-là.
Respectueuse vis-à-vis de ses choix et de son courage, Eibhlin hocha la tête.
— Je suis partie égoïstement, en me disant que je mettais de la distance avec ce qui allait se passer. Je n'assisterai pas à cela. Et en même temps… je l'abandonne.
— Ti ne l'abandonnes pas. Ti en as faït bien plous que nous tous pour loui. Ti l'as accompagné dans la vie. D'autres l'accompagneront sour l'autre chemin.
— Je suis terrifiée à l'idée d'être seule… Cela fait des mois que ma grande sœur ne me reconnaît plus. Elle a perdu la boule, elle est internée à Ste Mangouste. Qui sait jusqu'à quand. Mes parents sont dévastés par cela et je n'ai plus vraiment l'air d'exister à leurs yeux. J'ai passé le pire été de ma vie… et là, avec tout ce qu'il se passe…
— Ti ne seras jamaïs seule. Ti es oune Papillombre. Nous sommes ti famille. Nous serons toujours là les uns pour les autres. Le jour où ti auras besoïn de nous, on répondra présents.
— Je sais. C'est ce qui me fait tenir, murmura Teffie dans un rictus.
Puis, après une réflexion hésitante, Eibhlin balbutia :
— Ti… as besoïn d'un câlin ?
— J'en sais putain de rien.
L'Irlandaise interpréta la réponse à la positive, car, à l'inverse, Teffie ne se serait pas retenue de lâcher un virulent « va plutôt te faire enculer par des centaures », ou quelconque autre créature fantastique. Alors, avec la prudence d'un sauveteur qui approcherait un chien enragé en perdition, Eibhlin réduisit la distance avec Teffie et posa une main sur son épaule. La fit lentement glisser sur son omoplate. Puis enroula tout aussi délicatement son deuxième bras. Après quelques secondes presque gênantes, Teffie pouffa :
— T'es vraiment nulle à chier pour les câlins, Eibhlin…
— C'est pas mon fort, ji doïs l'admettre…
Sans prévenir et sans détour, les bras de Teffie l'étreignirent. Elle l'enlaça si fort que, sur le coup de la surprise, Eibhlin, interdite, en eut le souffle coupé. Puis, elle s'apaisa et la lui rendit.
— C'est comme ça qu'on se fait un câlin digne de ce nom, trancha Teffie en se détachant d'elle quelques secondes.
— Ji retiendraï la leçon, lui sourit Eibhlin en retour.
Le portable qui sonna dans la poche de Teffie les coupa dans leur moment de complicité.
— T-T-Teffie ?
— Non, c'est le père Noël. Abruti.
— C'est b-bien toi ! Des nouvelles ?
— Rien à signaler. On se fait plus chier que dans un cours du professeur Binns. Ou c'est plus mort qu'un chat écrasé par un poids lourd. Au choix, tu prends ce que tu veux.
— Parfait. Tet-Tetsuya ne devrait pas tarder à nous-nous appeler. À l'heure qu'il est, il a dû pa-passer le poste de garde. Gardez un œil sur les fe-fe-fenê-fenêtres. Au moindre signe sus-sus-sus…
— Bon, suce toi-même, Leeroy ! On connaît le plan ! On fonce ! Et sinon, on fait les gentilles filles à 8h pétantes. Pigé.
Elle lui raccrocha au nez et fourra le téléphone dans sa poche.
Au même moment, à plusieurs centaines de mètres de là, Tetsuya, fébrile, parcourait les grands corridors du palais impérial, conscient qu'il enfreignait là des dizaines de règles et de lois. Des chaussures vernies jusqu'au képi, il avait tout l'air du parfait petit garde. Il avait présenté son faux badge à l'entrée de service, prétextant qu'il venait d'être recruté par les offices du lieutenant Yoshida et qu'il effectuait là sa première journée. Les sources de Nestor s'étaient avérées exactes, à son plus grand soulagement. On lui demanda alors d'aller consulter un certain sergent Mitsumoto, le chef de la garde locale, qui se trouvait au premier étage, pour connaître son affectation du jour.
Mais Tetsuya ne se rendit pas au bureau de Mr Mitsumoto. Il n'était pas véritablement là pour remplir son rôle de jeune militaire ! En suivant scrupuleusement les plans de Nestor, dessinés par Rose et transmis par un hibou long-voyage à raison d'un jour et d'une nuit de voyage, il avait trouvé sans mal la porte qu'il devait déverrouiller pour les filles. Alors qu'il s'attendait à devoir utiliser un enchantement plus complexe qui n'aurait peut-être pas été à la portée d'Eibhlin ou de Teffie, un simple « Alohomora » eut raison de la serrure moldue. Cela lui laissa entendre que certains gardes ne devaient pas être des sorciers et cette idée le rassura.
— Porte ouverte, marmonna-t-il.
— Pile dans les temps ! entendit-il dans son oreillette, camouflée par ses cheveux noirs qui dépassaient de ses tempes.
— Je commence à m'occuper des étages. Je vous tiens au courant.
Il visita les pièces, non sans fascination pour l'architecture ou les différents objets qu'il y trouvait. Quand il croisait l'un de ses présumés collègues, il se pliait en une inclinaison puis poursuivait son chemin. Il ne se risqua pas dans les salles gardées, mais les marqua à la baguette sur son plan. Il s'en chargerait s'il n'avait plus d'autre solution. Un sortilège d'endormissement ferait l'affaire.
Quand les jardins ouvrirent au public, Eibhlin et Teffie – qui avait perfectionné son déguisement avec un chewing-gum à la fraise qu'elle mâchait avec nonchalance – entrèrent à la suite de quelques autres touristes matinaux.
— Je me demande qui est assez con pour avoir envie de voir des arbres taillés et des fleurs moches entreposés d'une certaine manière.
— Laïsse-mi deviner. Tu n'aïmes pas les visites de jardin.
— J'ai visité Versailles quand j'étais petite. La seule manière assez rigolote de m'imaginer les lieux, c'était de savoir quel spectacle ça donnerait si les feux d'artifices retombaient et mettait le feu à l'ensemble. Ça, ça aurait été un « sons et lumières » intéressant.
— Viens. C'est par là.
Elles marchèrent d'un pas rapide en longeant la grande bâtisse. Leurs têtes se baissaient chaque fois qu'elles passaient devant une fenêtre. Mais leur plus grande crainte restait les caméras de sécurité. Cette porte avait été choisie spécifiquement de par l'absence présumée de l'une d'entre elles à cet endroit, mais il leur manquait la certitude. Aussi, Eibhlin, qui passait en premier, gardait sa baguette magique en main, prête à jeter un sortilège pour démanteler tout appareil qu'elles pouvaient être amenées à croiser.
Une fois parvenues à la porte, elles se positionnèrent l'une et l'autre de chaque côté et se consultèrent du regard avant de l'ouvrir. Tetsuya l'avait déverrouillée comme prévu.
Cependant, avant d'entrer, elles appelèrent les Papillombre restés en Ecosse :
— Nous sommes à la porte, on peut entrer.
— P-parfait !
— Tetsuya fouille les étages. Restez ensemble sur le rez-de-chaussée. Ne vous séparez pas. Et si vous trouvez un sous-sol, ce qui est fort probable vu les fondations que l'on accorde à ce genre de bâtiment, foncez aussi.
— Entendu.
— Restez prudentes surtout.
Un frisson parcourut l'échine de Teffie en entendant la voix de Nestor la prémunissant du danger. Elle ravala sa salive et ne rétorqua rien, raccrochant sans aucune salutation. Puis, elle sortit sa baguette à son tour.
Elles pénétrèrent à l'intérieur avec la plus grande précaution et prirent une direction en respectant les horaires des rondes que Nestor leur avait fait apprendre par cœur.
À l'étage, Tetsuya veillait à ne pas faire craquer le parquet outre mesure sous ses chaussures vernies. Il tremblait à l'idée que l'une des portes coulissantes ne s'ouvre et ne le fasse bondir par surprise. Les lèvres entrouvertes, il calculait le rythme de sa respiration pour concentrer son Reiki. Une pierre, glissée dans sa poche, l'aidait à canaliser la magie et à reconnaître ses sources. De la magie, il y en avait, en ce lieu, mais Tetsuya ne pouvait identifier si elle provenait d'un objet ou si elle appartenait à des sorciers, hormis celles d'Eibhlin et de Teffie qu'il avait appris à distinguer avec le temps.
Son téléphone toujours en communication, il pouvait entendre la voix incessante de Rose dans son oreillette.
— J'ai toujours été passionnée par ta culture ! C'est vrai quoi, vous avez une multitude de traditions incroyables. Et votre technologie, et votre nourriture ! Olala. Si je devais faire un classement de mes plats japonais préférés, je dirais les yakitoris en troisième, les chirashis en deuxième, mais les sushis restent des classiques indétrônables !
Tetsuya ne lui répondait pas afin de rester concentré mais la patience dont il devait faire preuve pour ignorer la loquacité de Rose relevait d'un niveau de maître…
— Après, je ne connais pas tout, en termes de cuisine japonaise. Oh, et j'aime beaucoup les arts, les Dieux, aussi. Et les mangas ! Tu sais que ça commence à arriver dans les magasins britanniques ? Pour l'instant, mes préférés, ce sont…
— Rose, focus. Opération Morpho. Tu te rappelles ?
— Motus et bouche cousue ! En tout cas, faudra qu'on parle mangas à ton retour ! Je suis sûr que tu as de bonnes références !
Le soupir de Tetsuya fut happé par une interpellation plus lointaine :
— Hé, vous là !
Son cœur manqua un battement et il se retourna, aussi raide que possible, pour se plier en une inclinaison respectueuse. Un garde, d'une cinquantaine d'années et plus petit que lui, s'approcha, suspicieux, et continua de lui parler en japonais.
— Que faites-vous ici ?
— Je… je suis nouveau, lui répondit Tetsuya dans sa langue maternelle. Je viens du bureau de Mr Mitsumoto qui vient de me donner mes affectations. Je… m'apprêtais à descendre.
— Je vois. Dans ce cas, laissez-moi vous raccompagner. Vous ne devriez pas être seuls pour votre premier jour.
— Un immense merci, s'inclina-t-il.
Tetsuya était pris au piège… Il n'avait sûrement pas envie d'être surveillé ! Ni d'être raccompagné. Le temps étant compté, il réfléchit aussi vite que possible et laissa au garde deux pas d'avance, afin de sortir sa baguette magique sans qu'il ne la remarque.
— Petrificus totalus, murmura-t-il.
Le garde se rigidifia et Tetsuya tenta de le rattraper avant qu'il ne heurte le sol, mais le bougre était bien trop lourd. Aussi, sa chute ne passa pas totalement inaperçue et un juron discret siffla entre les dents du Papillombre. Puis, il pointa une seconde fois sa baguette magique vers l'homme :
— Cameleonis.
Le sort de camouflage fonctionna à merveille, fondant le garde dans le décor, quel que soit le point de vue. Une alternative intéressante à la cape d'invisibilité.
— Tetsuya ! Qu'est-ce qu'il s'est passé ? lui demanda Rose, agitée.
— J'ai… j'ai dû neutraliser un garde ! J'active ! Je pense qu'on m'a entendu.
Sans réfléchir, Tetsuya entra dans une pièce plus loin dans le corridor, qui ressemblait davantage à un placard qu'à une salle à proprement parler. Il retint sa respiration, coupa le son de son oreillette et resta aux aguets. Comme il l'avait craint, un garde, posté au rez-de-chaussée, avait entendu le bruit mat au-dessus de sa tête et était monté s'assurer que tout était en ordre. Ce que Nestor avait tristement anticipé dans ses prédictions pessimistes, c'était que celui-ci possédait également une baguette …
— Homenum revelio.
Aussitôt, Tetsuya coupa toute afférence avec le monde extérieur, se concentrant uniquement sur sa pierre, espérant que le Reiki le ferait disparaître aux yeux de la magie. Cependant, celui qui avait été pétrifié fut révélé par le sortilège. Prévenu d'une intrusion, sorcière qui est plus, l'autre garde s'avança avec une grande méfiance. Sa baguette braquée, le sortilège prêt à fuser.
Tout à coup, un hurlement strident résonna dans le Palais Impérial. Le garde, averti, se détacha de son enquête à l'étage pour vérifier ce qui se produisait au rez-de chaussée qu'il venait de quitter. Tetsuya put relâcher la pression et mit quelques secondes à retrouver ses esprits dans les ténèbres du cagibi.
— Qu'est-ce qu'il s'est passé ? demanda-t-il à Rose après avoir rallumé son oreillette Bluetooth.
— J'ai prévenu que tu étais en mauvaise posture ! Les filles sont passées en mode « distraction » ! Maintenant, tout le monde sait que vous êtes là ! Fais vite Tetsuya !
— Mais… je n'ai aucune idée de l'endroit où pourrait…
Il coupa sa phrase en portant la main à sa poche. Du galet émanait une chaleur inhabituelle. Lentement, Tetsuya se retourna vers le fond de la pièce et sourit.
— Rose… je pense que j'ai trouvé !
— Comment ça ?
— C'est… J'aurais dû y penser plus tôt ! C'est comme au Ninja-dera de Kanazawa !
— Parle anglais, s'il te plaît.
— Il y a des passages secrets ! Des passages secrets magiques !
Au rez-de-chaussée, le cri aigu de Teffie avait rameuté quelques gardes, auprès desquels elles se firent passer pour des touristes égarées.
— Une porte, ouverte, expliqua Eibhlin d'un anglais plus proche de l'irlandais pour éviter qu'ils ne la comprennent.
— Et une araignée ! Une énorme araignée ! exagéra Teffie qui feignait la panique.
Les hommes tentèrent de communiquer avec elles, de les calmer et de les raisonner, mais elles répliquaient délibérément en prétextant ne rien comprendre à ce qu'ils disaient.
— Nous perdus ! articulait Eibhlin d'une voix forte. Ici joli !
— Une araignée plus grosse que ta mère ! renchérissait Teffie.
Conciliants, les militaires tentèrent de les ramener vers la sortie, jusqu'à ce qu'ils soient rejoints par le garde qui avait sondé l'étage et découvert celui qui avait été pétrifié par Tetsuya. Personne ne fut étonné de le voir sa baguette magique à la main et il exhorta ses collègues d'une voix forte. Même sans saisir un traitre mot de ce qu'il déblatérait, Eibhlin et Teffie comprirent aussitôt qu'elles étaient en mauvaise posture. Cela se confirma quand ils sortirent tour à tour leur baguette magique de leur poche.
— Si on revient vivantes de là, rappelle-moi de les lui mettre dans le cul, ses 10% de risques, à Nestor !
— Ne reste pas là !
S'ensuivit une haletante course-poursuite dans les corridors du palais impérial. Les sortilèges fusaient dans leur dos. Eibhlin, plus sportive et plus rapide, commençait à prendre de la distance.
— Ok, j'ai compris, on se sépare ! lui jeta Teffie qui perdait son souffle.
D'un même geste, elle ouvrit l'une des portes coulissantes en bois rouge et sortit sa baguette magique de son sac en bandoulière. Elle jura quand elle la referma.
— Putain ! Ces saletés n'ont même pas de serrure !
Un sortilège rouge passa à travers le bois, à quelques centimètres de sa tête. Elle étudia d'un vif coup d'œil son environnement, qui ressemblait à un bureau reconstitué pour représenter une époque remontant à quelques siècles.
Quand les gardes forcèrent l'accès, ils manquèrent de se faire fracasser le crâne par une statuette de jade lancée à pleine vitesse par la magie :
— Attaque de Bouddha ! cria Teffie.
Ils n'eurent pas le temps de riposter qu'elle réserva le même sort à un énorme vase chinois, qui se brisa en mille morceaux contre le bouclier magique que l'un d'eux avait dressé. Il fut réprimandé par l'un de ses collègues qui lui fit remarquer qu'ils ne devaient pas compromettre l'intégrité de cette collection rare et précieuse. Sous cette pluie incessante d'objets en tous genres, un sortilège d'Expelliarmus parvint à percer et la baguette magique de Teffie lui échappa des mains.
— Yata ! entendit-elle, tandis qu'on se précipitait sur elle.
Mais Teffie, d'un tempérament explosif, n'était pas prête à baisser les bras. Elle se battrait jusqu'à ce qu'elle soit paralysée des quatre membres et de la mâchoire. Ses mains attrapèrent ce qu'elle avait à portée, à savoir son appareil photo de touriste autour du cou.
— Tiens ! Prends ça !
Elle déclencha le flash, aveuglant l'homme qui allait la saisir par le bras.
— Ça me fera des souvenirs du tonnerre !
Cependant, cette technique ne fonctionna que quelques courtes secondes et un homme l'agrippa. Comprenant qu'ils avaient affaire à une rebelle teigneuse, ils la retournèrent et la plaquèrent sans délicatesse contre le bureau pour enrouler un lien magique autour de ses poignets. Teffie serra les dents en un rictus à la fois victorieux et amer, pendant que l'un d'eux lui récitait ses droits en japonais.
Plus loin, Eibhlin avait réussi à s'isoler, mais la pièce dans laquelle elle se trouvait manquait de ressources. Il s'agissait visiblement d'une salle de cérémonie, avec une natte en bambou et un petit autel illuminé par quelques cierges. Les fenêtres ne laissaient pas filtrer la lumière du jour avec leurs épais stores en tissu clair.
Hélas, Eibhlin ne pouvait pas s'offrir le luxe de ressortir pour choisir un meilleur emplacement. Aussi, elle s'aplatit dans un renfoncement, sa baguette collée contre son ventre. Son ouïe brouillée lui indiquait que des hommes se rapprochaient. Mais aussi que son cœur battait à toute allure. Ses membres tremblaient. Jamais elle n'avait reçu une dose d'adrénaline aussi assourdissante, elle pourtant habituée aux matchs de Quidditch effrénés.
Soudain, une main lui saisit l'épaule par-derrière et la tira avec brusquerie. Elle en ravala son hoquet de stupeur mais ne put crier, car une paume se plaqua contre sa bouche. Sa vision avait subitement changé, en une fraction de seconde. Un mur sombre lui faisait face.
— Chhhh…
Le premier élément qui lui permit de reconnaître Tetsuya fut son odeur. Elle ne le voyait pas, n'entendait pas sa voix, mais elle se savait en sécurité. Ils restèrent à l'affût pendant que les gardes fouillaient les salles les unes après les autres. La tension ne déclina qu'une fois éloignés. Sans annoncer ses intentions, Eibhlin se retourna et, soulagée, sauta au cou de son ami, particulièrement surpris par cet acte affectueux.
— Euh… Depuis quand tu fais des câlins ? murmura-t-il, un peu gêné par cette proximité.
— Depouis ce matin. J'essaïe de m'améliorer.
— Ah. Très bien. Viens, ne traînons pas.
— Où on est ?
— Dans un passage secret magique. Ce palais est un vrai labyrinthe !
— Astoucieux !
— Tu as récupéré Eibhlin ? comprit Rose dans l'oreillette.
— Affirmatif.
— Et Teffie ? Où est Teffie ?
À la mine d'Eibhlin, Tetsuya en déduisit que Teffie avait fait les frais de leur tentative de distraction.
— Probablement attrapée par les gardes…
Il perçut le juron de Nestor en arrière-plan.
— Au faït ! s'éleva Eibhlin. Merci Nestor pour ti prédictions à la noix ! Les gars, ce sont TOUS des sorciers ! C'étaït pas le pire scénario que ti avaïs imaginé ?
— Cela signifie que nous n'avons plus beaucoup de temps, réfléchit le concerné qui prit la relève de Rose. Ils vont appeler d'autres renforts sorciers pour te chercher toi, Eibhlin. Ils savent que tu es là ! Ne restez pas là.
— Viens !
Tetsuya attrapa le poignet d'Eibhlin et ils dévalèrent tous les deux les escaliers sombres qui les emmenèrent dans les tréfonds des coulisses du Palais Impérial. La Papillombre comprit bien vite ce que lui avait expliqué Tetsuya ; l'enchevêtrement des couloirs formait un véritable dédale. Si profond sous terre, le téléphone de Tetsuya ne captait plus aucun réseau.
— Au moïns, si les gardes nous poursouivent jusqu'à là, ils auront aucoune chance de nous retrouver !
— Il faudra bien qu'on sorte aussi. Sans compter que je ne suis pas certain que l'endroit soit ouvert au transplanage. Il faudrait sortir de la bâtisse-même ! Sachant qu'il y aura des hommes postés à chaque sortie !
— On n'en est pas encore là ! Déjà, trouvons le Matagama.
Leurs baguettes illuminées d'un Lumos éclairaient les étroits corridors. Pour éviter de se perdre et reconnaître les endroits où il était déjà passé, Tetsuya marquait certains carrefours d'une croix grâce à la magie.
— On tourne en rond ! se plaignit Eibhlin au bout de quelques minutes. On va mourir ici !
— Les sorties sont invisibles. Mais j'ai vérifié. Ça ne tombe que sur des salles physiques de la bâtisse… En tout cas, pas de pièce secrète, et pas de Matagama… Je ne comprends pas. On a cherché partout.
— Et ti Reiki-trouc ? Il détecte rien ?
— C'est flou… parfois, la pierre chauffe, mais il n'y a pas de passage à l'endroit indiqué.
— Aye, emmène-mi où elle chauffe le plous !
Guidé par son galet, Tetsuya revint sur ses pas, puis s'arrêta net. Son pas fut stoppé si brutalement qu'Eibhlin percuta son dos et en lâcha sa baguette magique, qui roula à ses pieds.
— C'est là.
— Ti pouvais faïre un ralentissement dégressif, ti saïs ? mâcha-t-elle en se massant le nez.
Puis, en se baissant, elle remarqua des irrégularités sur le sol. Tâtant avec ses doigts pour récupérer sa baguette, elle affina son observation en reconnaissant des gravures.
— Tetsouya ! C'est là !
— Hein ?
— Par terre ! On a le regard dirigé sour les murs, mais pas sour nos pieds, à cause de l'obscourité ! Jette un coup d'œil !
Tetsuya se pencha à son tour et étudia les symboles avec un éclat de fascination brillant dans ses yeux.
— C'est une légende… « Amateratsu ouvrit son cœur et illumina les hommes. Un fragment tomba sur terre et leur fut confié. Seuls ceux qui appelaient Amateratsu pouvaient le chérir ». Je te fais une traduction extrêmement grossière.
— Ça ne nous aide pas du tout. C'est jouste un mythe.
— Eibhlin ! Suis un peu ! Amateratsu est la Déesse à l'origine du Matagama ! C'est logique ! Tu ne comprends pas ?
L'excitation de Tetsuya montait, comme un enfant au matin de Noël. Eibhlin grimaça :
— Ji t'aï rarement compris.
— Le fragment de son cœur, c'est lui ! C'est le Matagama !
— Ok, Sherlouck. Et comment on le récoupère ?
— En appelant Amateratsu.
— Merveilleux. On faït comment au jouste ? On prie ? On hurle ? Oh, essayons avec le téléphone moldou, tant qu'à faïre !
— Mais non ! Elle est la Déesse du Soleil. Le Soleil est son cœur, le fragment, c'est le collier d'ambre. Et pour appeler Amateratsu, il suffit de faire apparaître le soleil.
— Ti voïs le soleil, ti, d'ici ? On est bien à dix mètres sous terre ! On faït quoi ? Ji perce un trou et on espère fort que ça soït le parfait zénith ?
— Pas besoin !
Il se leva et visa la dalle gravée avec sa baguette magique. Par prudence, Eibhlin recula et le regarda faire.
— Lumos solem !
Une lumière chaude et irradiante nimba les couloirs environnants d'une blancheur éblouissante, à tel point qu'Eibhlin dut se protéger les yeux avec ses bras. Mais même quand la lumière décrut, ses pupilles étaient toujours rétractées, la faisant cligner des paupières. Une fois sa vue revenue à la normale, elle découvrit alors un pilastre, sorti de terre et accolé contre le mur. Au sommet de la saillie lévitait un tout petit objet orange et brillant. Une larme d'ambre sertie d'or.
Ému par sa découverte, Tetsuya l'étudia un court moment, penché au-dessus de la relique.
— On l'a trouvé… ! C'est lui ! La forme parfaite ! La taille qu'il faut ! Le Matagama, c'était bien l'artéfact de Maëva !
— Pas de temps de chouiner, on décampe !
Elle avait refermé ses doigts sur le pendentif, comme s'il s'agissait d'un vulgaire trousseau de clés, et le jeta à Tetsuya qui l'attrapa dans un réflexe épouvanté.
— Ti le gardes avec ti, lui lança-t-elle avant qu'il ne la questionne. C'est ti qui transplaneras à Pré-au-Lard sitôt sortis de ce merdier !
— Et je t'emmène avec moi !
— C'est pas la priorité ! Ji m'occoupe des gardes pendant ce temps. C'est mi qu'ils cherchent.
Ils remontèrent au pas de course et s'engouffrèrent par la première porte de sortie magique, sans estimer leurs risques. Par chance, la pièce concernée était vide. Ils s'aplatirent contre un mur et guettèrent les bruits au dehors.
— Allo, Tetsuya ? revint Rose dans l'oreillette. Tout va bien ?
— On a récupéré le Matagama, on sort ! chuchota-t-il.
— QUOI ? C'est génial !
— Ne hurle pas !
— Pardon ! Mais nous sommes tous en joie, ici !
— Br-bravo ! V-v-vous êtes les me-meilleurs !
— Ne criez pas victoire trop tôt, il faut encore qu'on sorte et l'endroit est blindé de sorciers.
— Au pire, ti n'as qu'à outiliser le Matagama.
Tetsuya dévisagea Eibhlin comme si elle venait de lui annoncer qu'elle avait tué un bébé chat.
— Quoï ? Ça ne t'a pas effleuré l'esprit ?
— Il est hors de question que j'emploie les pouvoirs du Matagama ! Ils sont dangereux ! Et immoraux ! C'est l'un de mes plus grands principes : la magie ne doit pas nuire à autrui !
— Maïs imagine ! Tout ce que ti pourraïs faïre avec ! Ti pourraïs tous les envoûter et…
— Je ne veux même pas y penser, Eibhlin ! trancha Tetsuya, sec comme il l'avait rarement été.
— Ti honneur te perdra, soupira-t-elle.
— Qu'il en soit ainsi dans ce cas !
Eibhlin se tut. Elle avait conscience de leurs divergences d'opinion, elle qui tirait plus vers les traits opportunistes des Serpentard. Cependant, elle ne parvenait à admettre qu'elle appréciait cette droiture d'esprit chez son ami. Une noble qualité qu'elle ne partageait pas mais qu'elle se forçait à respecter.
— Que la force soit avec vous ! leur déclara Rose par l'oreillette.
Tetsuya et Eibhlin se concertèrent du regard pour déterminer le moment propice. Quand le bruit se tut, ils échangèrent un signe. Désormais, tout se jouerait sur leur silence. Leur baguette magique à la main, ils sortirent par le battant coulissant et surveillèrent chacun un côté du couloir pour choisir leur direction. Ils étaient encore à l'un des étages du Palais Impérial et devaient trouver un moyen de descendre. Tous les accès devaient être strictement contrôlés… Ils réussirent à éviter quelques gardes au trot qui les recherchaient activement, puis ils descendirent les escaliers en bois. Ces derniers les emmenèrent au premier étage.
Ce fut hélas à cet instant qu'ils furent repérés de loin et qu'une nouvelle course poursuite débuta. Dans un virage pris abruptement, ils parvinrent à un long couloir traversant, au bout duquel se trouvait l'une des grandes fenêtres donnant sur les jardins impériaux. Consciente qu'à deux, ils ne feraient pas le poids face à des sorciers surentraînés, Eibhlin l'invectiva :
— Cours ! Jousqu'au bout ! Saute par la fenêtre ! Ji m'occoupe de les retenir !
Les entrailles de Tetsuya se compressèrent dans son ventre. Il avait envie de ralentir sa course, de lui hurler que ce n'était pas la solution. Mais le deal avait été scellé dès le début de l'opération Morpho : tous les sacrifices étaient de mise pour ramener le Matagama à bon port. Tetsuya avait une mission et il devait s'y tenir.
Eibhlin fit volteface et tenta d'invoquer un bouclier magique, mis à mal par la puissance des sortilèges des soldats adultes. Pour se donner de la force et du courage, elle émit un grondement qui se mua peu à peu en un cri guerrier. Elle refusait de faillir. Tout était une question d'honneur, comme l'attestait si bien Tetsuya.
Ses défenses vacillèrent au moment-même où le Papillombre atteignit la fenêtre. Dans son dos, un sortilège bleuté manqua de peu son épaule et éclata sur la vitre qui se brisa en mille morceaux. Tetsuya n'avait plus le choix : ramenant ses bras près de son visage, coudes en avant, il rompit les restes du vitrage pour passer au travers.
Il n'avait plus les pieds au sol. Les débris qui cisaillaient sa peau l'empêchaient de se concentrer. Mais il n'avait plus le choix. C'était le moment ou jamais.
Un bon nombre de Moldus aperçurent, dans leur vision périphérique, ou de visu pour les curieux qui étudiant la façade, une explosion au niveau d'un panneau vitré. De ceux qui témoignèrent cependant, aucun ne fit état d'une personne passant à travers, bien que les plus vigilants eurent noté une étrange fumée évanescente, ce qui les avait amenés à songer à une explosion venant de l'intérieur du bâtiment.
POUDLARD - DEUX JOURS AVANT L'ECLIPSE
Quand Tetsuya reprit conscience, il eut du mal à intégrer la sensation de l'édredon moelleux sous son corps. Une douleur plus aigüe lui traversa l'échine quand il chercha à se mouvoir.
— T-Tetsuya est réveillé ! Tetsuya est ré-ré-réveillé !
Il reconnut sans mal la voix de Leeroy. Son écho et l'odeur d'éther qui flottait dans l'air le mirent sur la piste de l'endroit où il se trouvait ; l'infirmerie de Poudlard. Quand il entrouvrit les yeux, il aperçut Rose accourir auprès de Leeroy et prévenir Madame Pomfresh dans le même temps :
— Madame Pomfresh ! Madame Pomfresh ! C'est bon ! Il est là !
— Parfait. Je m'en vais prévenir le professeur MacGonagall que Mr Matsuda est de retour parmi nous. Je revérifierai ses constantes plus tard. Gardez un œil sur lui.
— Bon ret-retour parmi nous ! lui sourit Leeroy assis à son chevet.
Tetsuya étira un léger sourire, encore atone. Puis, il réintégra toute la réalité et les aboutissements de l'opération Morpho.
— Le… Matagama ?
— On l'a récupéré. Juste à temps. Il était dans ta poche quand ils t'ont changé ici.
— Tu as at-atterri à Pré-Pré-Pré-au-Lard. Dans un sa-sale ét-tat…
En devinant sur sa peau partiellement anesthésiée des épaisses couches de bandage, Tetsuya se douta de ce qu'il avait subi :
— Je… me suis… désartibulé ?
— Et encore, c'est assez léger comparé à ton exploit ! Rares sont les sorciers qui ont transplané d'aussi loin ! T'es un génie, Tetsuya ! Honnêtement, je ne pensais pas qu'on y arriverait. Ce plan était complètement dingue. Foireux aurait même dit Teffie à ma place. C'était juste de gros coups de bol, enchaînés les uns après les autres ! Mais vous l'avez fait ! Nous l'avons fait ! Enfin… « coups de bol »… Ta jambe n'est pas du même avis !
— C'est ta c-cuisse qui a un p-peu souffert, mais rien de tr-trop grave. Tu n'as pa-pas perd-perdu ta jambe ! Juste des gros lam-lambeaux de peau, ce n'était pas b-beau à voir ! Madame Pom-Pomfresh a mis de l'es-l'essence de d-d-d-dictam. Ça devrait v-vite cicat-t-triser. Mais oui… tu es tombé K.O. à cau-cause du ch-ch-choc !
— Ça fait combien de temps que je suis là ? s'inquiéta Tetsuya.
— Une bonne nuit de sommeil.
— Ce qui signifie… que l'éclipse est après-demain.
Leeroy et Rose hochèrent la tête mais Tetsuya embraya sur une autre question.
— Et Kate ? Ils ont retrouvé Kate ?
— Pa-pas la moindre nou-nouvelle…
— Eibhlin ? Teffie ?
À leurs noms, les deux Papillombre au chevet de Tetsuya blêmirent.
— À ton avis… pourquoi MacGonagall veut te voir ? Elle nous a déjà passé un sacré savon ! Les autorités japonaises l'ont prévenue. Je ne l'ai jamais vue autant en colère ! J'ai rarement été aussi terrifiée de ma vie ! Enfin… sauf cette fois dans le grenier de ma grand-mère, puis pendant la guerre aussi. Ah, et mon cauchemar avec les Magyars.
— En t-tout cas, Papillombre est rentr-trée dans l'histoire de l'école av-avec sa perte max-maximale de p-points ! On serait en n-négatif si c-cela existait ! Et c'est p-pas dit qu'Eibhlin et T-Teffie ne seront pas renvoyées de l'é-l'école. Et toi aussi… En-enfin, ça m'é-m'étonnerait de MacGonagall.
— Elle prendra toutes les mesures qu'elle estime nécessaires, raisonna Tetsuya avec dignité, et je les accepterai. Juste… qu'elle nous laisse le temps de l'éclipse. Après, je répondrai de mes actes.
Rose grimaça et osa dire à haute voix ce qu'elle avait sur le cœur.
— Je trouve quand même que l'on fait beaucoup de sacrifices. Regarde, Tetsuya ! Tu es blessé, tu vas peut-être te faire renvoyer de Poudlard, ne pas pouvoir passer tes ASPIC. Tu viens peut-être de sacrifier toute ta carrière ! Teffie et Eibhlin sont maintenues prisonnières à l'autre bout du monde ! Nestor va sûrement y laisser sa vie ! J'adore Kate, je l'admire énormément et je ferais beaucoup pour elle, mais est-ce ça vaut le coup qu'on soit autant à faire de si gros sacrifices ?
— Parce que tu penses que Kate n'en a jamais fait, des sacrifice ?
Alors qu'elle pensait voir son regard assombrir, il s'attendrit.
— Sans Kate, Papillombre n'existerait pas. Sans Kate, nous ne nous connaîtrions pas. Elle s'est battue, elle a lutté, elle a gardé la tête haute. Malgré tout ce que les adultes, tout ce que les institutions lui assénaient. Elle a donné matière à un rêve pour créer une nouvelle réalité. Nous lui devons beaucoup. Et qui sait ce qu'il se produirait si la prophétie s'accomplissait ? Peut-être courrions-nous un bien plus grave danger… Kate s'est sacrifiée pour nous et se serait sacrifiée dix fois à notre place, sans jamais songer une seule seconde aux conséquences sur sa personne. Alors oui. Nous donnons beaucoup de nous-même, mais cela ne signifie pas que je vais gâcher ma vie. Je vais juste lui donner une autre dimension. Je préfère vivre ma vie avec un travail moins haut gradé que celui que j'aurais pu avoir sans ces aventures, plutôt que de me regarder dans un miroir en or à me répéter que j'aurais pu sauver une amie ce jour-là, et que je ne l'ai pas fait, par orgueil, ou par égoïsme. Pour certains, la réussite rime avec réputation, succès et richesse. Pour moi, elle rime avec amitié, amour, honneur et fidélité. Et tant que je continuerai à m'y tenir, je saurai que je suis resté dans le bon chemin.
« Libre à toi de préférer une vie tranquille et sans remous, où les amitiés, basées sur un opportunisme de bas étage, de qui nous donnera transitoirement les meilleurs avantages, les plus beaux compliments, se changent comme des chemises. J'estime que Kate nous a appris la plus belle des leçons. Ces liens s'entretiennent et demandent quelquefois des concessions. Accepter ces personnes qui ne sont pas comme nous, écouter leurs plaintes, participer à la résolution de leurs problèmes. Sans attendre de compensation. Mais si à chacune de ces épreuves, on tourne le dos, on préfère passer à autre chose, par facilité, au fond, est-on vraiment un ami ? Digne de ce nom ?
« Aussi, je te pose la question, Rose : es-tu une amie de Kate ?
Rose, médusée, s'accorda quelques secondes avant de hocher la tête.
— Je suis des vôtres, répondit-elle d'une petite voix. Je suis une Papillombre.
— Dans ce cas, est-ce que tu comprends mon point de vue ?
— Même si je ne le partage pas entièrement, je le comprends, oui…
— Très bien.
Quelques instants plus tard débarqua la directrice MacGonagall, en robe émeraude et le pas claquant sur la pierre, talonnée par Madame Pomfresh.
— Mr Matsuda !
— Professeur MacGonagall.
— Quel Billywig vous a donc piqué ? J'ai recueilli les versions de vos camarades, mais j'ai du mal à croire que vous avez mené cette entreprise insensée ! Jusqu'à ce que je reçoive une missive de l'ambassade du Japon, me signalant que Miss O'Cearbhail et Miss Simmons sont en détention pour effraction d'un bâtiment sacré en plein centre de Tokyo ! Et vol d'un objet de la plus haute valeur appartenant au patrimoine sorcier du Japon ! Me confirmez-vous tout ceci ?
— Oui, professeur MacGonagall.
Elle se raidit, ramenant ses mains à hauteur de sa taille. Son nez se retroussa, signe d'une colère contenue.
— J'ignore si je dois prendre en considération cet affront et votre réponse impertinente, ou saluer votre assommante honnêteté et votre audace, que je qualifierais malgré tout d'inepte ! Pouvez-vous m'expliquer ce qui a motivé cette absurde initiative ?
— Nous devions récupérer le Matagama, professeur MacGonagall. C'est l'une des dernières reliques nécessaires pour ouvrir le tombeau de la Reine Maëva et espérer libérer K-… miss Whisper de sa malédiction. Le Japon ne nous l'aurait jamais accordé. Comme vous l'avez bien souligné, il s'agit d'un objet appartenant à leur histoire magique. Nous avons décidé tous ensemble de prendre le risque d'un emprunt.
— D'un… emprunt ?
MacGonagall le dévisageait comme s'il venait de clamer qu'il avait marché sur la Lune.
— Il ne s'agit en aucun cas d'un emprunt ! Vous allez vous empresser de rendre cet objet à l'ambassade de Tokyo et assumerez la conséquence de vos actes !
— Mais professeur ! L'éclipse est dans deux jours ! C'est notre seule chance. Nous devons à tout prix essayer. Nous le rendrons, je suis prêt à vous en faire le serment. Nous ne comptons pas le garder, nous avons conscience de sa valeur. Mais c'est le seul moyen d'aider notre amie, peut-être même de tous nous sauver, par la même occasion ! Vous êtes aux faits de tout ce qui entoure miss Whisper. Et personne ne veut se rendre responsable de cela. Donnez-nous deux jours et nous assumerons la suite autant que vous le désirez.
Le visage fermé, MacGonagall réfléchit à cette proposition et répondit d'une voix grave :
— Vous avez 72h, Mr Matsuda. Si au bout de ces 72h, je n'ai pas la certitude que ce… Matagama a été renvoyé à son juste propriétaire, je n'aurai d'autre choix que de vous renvoyer. Est-ce bien clair ?
— Oui, professeur ! Merci, professeur ! Je vous en suis reconnaissant !
— Donc… vous n'allez pas le renvoyer ? s'enchanta Rose.
— À certaines conditions, miss Rosham. J'entends que cette situation exceptionnelle vous amène à agir de manière aussi irraisonnée… Il fut un temps où mon prédécesseur, Albus Dumbledore, accordait cinquante points à Gryffondor quand Harry Potter se prêtait aux mêmes cavalcades que vous ! Si je ne partage pas cette propension à distribuer les points comme des bonbons, je reste intimement persuadée qu'il est inutile de réprimander des actions menées par des intentions comme les vôtres… Que je sache, vous n'avez pas fait usage de magie noire ou n'avait causé outrage à autrui. Vous cherchez à aider votre amie, et je le respecte, quand bien même vos méthodes me semblent irrationnelles. Transplaner avec autant de distance relève de la folie ! Je m'admets admirative… Néanmoins, je ne fermerai pas les yeux sur ce qu'il se passe dans mon établissement ces jours… Me suis-je bien fait comprendre, de vous trois ?
— Oui professeur !
— Et Ei-Ei-Eibhlin ? Et T-T-Teffie ? Que vont-t-t-elles de-devenir ?
— Je plaiderai en leur faveur, mister Campbell, du mieux que je pourrais. Soulignant le fait qu'il s'agisse d'un écart adolescent et qu'elles seront prêtes à se soumettre aux jugements. En espérant que leur détention actuelle leur servira de leçon. Les parents de miss Simmons ont été prévenus ; quant à vous, Mr Matsuda, et miss O'Cearbhail, si votre majorité vous sauve de la décision familiale, les poursuites que les pouvoirs japonais décideraient de diriger à votre encontre pourraient s'avérer plus sévère.
— Je m'y plierai.
— J'ose l'espérer.
Sur un dernier soupir pincé, MacGonagall tourna des talons, toujours suivie par Madame Pomfresh, qui lui murmura :
— Tout va bien, Minerva ?
— Ma chère Poppy, rappelez-moi de prendre ma retraite d'ici la fin de cette année. J'ai suffisamment donné de ma personne sur ces deux dernières générations d'élèves !
