Chapitre 5 - Leurs âmes liées
GRAVESON - 5 HEURES AVANT L'ECLIPSE
Avant même le lever du soleil, le matin du 3 octobre, Kate put enfin savoir la date qu'il était. Cela se manifesta à son réveil après un sommeil entrecoupé ; ne dormant que par tranches de quatre heures toutes les dix heures environ, n'ayant aucun moyen de se repérer dans ses journées et la cave restant imperturbablement noire. Elle avait senti l'odeur de l'assiette que son père avait déposée non loin de la porte. Contrairement aux premiers jours, elle se rua dessus, l'estomac dévoré par la faim.
Quand elle chercha à s'éclairer pour localiser son plat, son Immatériel brilla si fort qu'elle en fut éblouie. Pourtant, elle n'en avait guère besoin d'autant… Elle comprit alors que l'éclipse était sur le point de se produite ; ce n'était qu'une question d'heures. Elle mangea l'espèce de bouillie de légumes infâme sans se soucier du goût, la purée se mélangeant au sang séché qui s'agglomérait au bout de ses doigts. Cela faisait quelques jours qu'elle avait cessé de marquer ses sombres sentences sur le mur. Elle commençait à manquer de place.
Tout autour d'elle, les phrases en rouge « NE LE TUE PAS » assistaient à sa piètre déchéance.
Quand elle eut terminé, elle se leva, sur ses jambes devenues bien grêles par le manque d'exercice et à cause de ses carences alimentaires. Puis, après une minute de pause, elle frappa à la porte. Personne ne lui répondit. Mais elle savait qu'on l'écoutait.
— Je suis prête… Je suis prête à le faire !
POUDLARD
— Fais attention !
— J'en ai déjà mis quatre ! Je ne vais pas mourir au cinquième !
— On ne sait jamais.
Avec précaution, Tetsuya plaça le Matagama dans son réceptacle en pierre. Il épousa à la perfection la forme creusée dans la porte du tombeau. Il ne put s'empêcher d'éprouver une certaine fierté. Tous les autres artefacts avaient été disposés à leur juste place : Excallibur, la Coupe de Feu, Andvaranaut, l'eau de Jouvence et le collier des Brísingar.
— Tout est là ! s'enchanta Rose.
— Oui, enfin… il nous manque quand même le principal, fit remarquer Nestor.
L'emplacement réservé au pendentif de Kate restait vide. Ils avaient besoin d'elle pour ouvrir le tombeau…
— On a c-c-combien de temps ?
Tetsuya consulta sa montre : il était 7h12. Tout le monde était descendu au réveil, pensant que Kate serait apparue dans la salle commune à l'image du Père Noël un 25 décembre. Mais à quelques heures de l'échéance, leurs doutes devenaient plus cauchemardesques que jamais.
— L'éclipse sera à son paroxysme à 10h31. Et se termine aux alentours de 12h30…
— Des nouvelles d'Emeric ?
— Aucune…
Il rallongea sa manche de pull pour cacher les aiguilles de sa montre et pour camoufler la nouvelle angoisse qu'elles généraient.
— Je vais à la tour de l'horloge. Voir si Terry et Maggie ont des nouvelles. Restez là.
Nestor, Rose et Leeroy approuvèrent et restèrent dans la pièce souterraine, observant la remontée de Tetsuya. Il attrapa au vol sa cape de sorcier qu'il avait laissée sur le dossier de l'une des chaises de travail de la salle commune. Autour de lui, les plus jeunes commençaient à s'activer pour préparer leur nouvelle journée de cours. Certains étaient au courant de ce qui se tramait, mais la rumeur n'avait pas été éventée plus que de mesure. Tetsuya le constata par lui-même quand il traversa les couloirs de l'école. Les rires et les conversations le laissaient de marbre. Il semblait être un spectre, comme tant d'autres fantômes à Poudlard. Autour de lui, personne n'avait conscience de tout ce qui allait se jouer d'ici quelques heures.
Il traversa de grandes cours avant de grimper les escaliers de la tour de l'horloge. Au sommet, sur l'échafaudage en bois, devenue la plateforme de transplanage, Terry et Maggie attendaient là. Le premier faisait les cent pas, les lattes craquant sous ses pieds. La seconde avait métamorphosé un tonneau contenant de vieilles banderoles de Quidditch en une chaise pour rester assise. Maggie allait bientôt débuter son neuvième et dernier mois de grossesse.
Quand il posa le pied sur la dernière marche, Terry se précipita vers lui :
— Des nouvelles ?
Tetsuya, désolé, secoua la tête et le Poufsouffle jura entre ses dents.
— Et vous ? Rien à signaler ? Où est Emeric ?
— Il est toujours chez les parents de Kate, expliqua placidement Maggie. Il est persuadé que si elle devait revenir, ou que son père devait revenir, ou dans le meilleur des cas, que les deux devaient revenir, ça serait là-bas qu'ils seraient. En soi, il n'a pas tort. Du coup, j'ai pris avec moi cette chose.
Elle lui désigna un grimoire aux turquoises qui dépassait de son ancien sac en bandoulière.
— On s'en servait pour discuter avec Kate. Il est dans sa chambre, aux dernières nouvelles. Emeric pourra l'utiliser au besoin.
— Il est seul ?
— Il est avec la mère de Kate. Et son oncle aussi, je crois.
— Et l'autre fille ? Qui était avec nous aux Trois Balais ?
— MacNair ? Pouah. Ne compte pas sur elle. Personne ne sait où elle est. Et tant mieux. Je crois qu'elle était censée aider la famille de Kate à la retrouver, mais que je sache, personne n'a de ses nouvelles depuis plusieurs jours.
Sur ce peu d'informations neuves, Tetsuya souffla :
— Il ne nous reste plus beaucoup de temps. MacGonagall nous a donné six heures de transplanage, mais rien à signaler. Tout le monde a l'air de n'en avoir rien à faire !
— C'est qu'ils n'ont pas vu les Aurors qui surveillent les limites de l'école !
— Nous n'avons pas d'autre choix que d'attendre, hélas, soupira Terry, ses énormes poings dans ses poches. Garder nos positions pour le bon moment.
— En espérant que ce moment arrivera…
CARLTON
Comme durant beaucoup de nuits ces derniers mois, Emeric n'avait pas dormi. Mais cette fois, il n'était pas seul ; il avait passé une partie de la nuit avec Grace et Will dans le séjour. Tous trois avec la même question insoluble en tête : où étaient-ils ?
Sur le coup de huit heures, il était remonté dans la chambre, espérant secrètement qu'il y retrouverait Kate, endormie dans son lit, à l'image de la Belle au Bois Dormant. Mais comme toujours, il était vide. Emeric n'avait pas envie de croire que le 3 octobre était déjà là. Ce jour tant attendu, tant redouté. Peut-être avait-il arraché une page du calendrier trop vite ? Peut-être s'était-il tout simplement trompé ? Ou même, dans ses plus grandes fantaisies, dormait-il encore ? Son esprit brillant avait tout imaginé. Sauf l'idée d'un échec.
La situation devenait si critique qu'il commençait à douter de son hypothèse : Kate ne reviendrait pas ici… Elle devait être sauvée. Ce silence en disait trop, elle n'était pas partie. Pas après tout ce qu'elle lui avait dit. Pas après cette déclaration à sa fenêtre. Cette promesse de vivre ensemble les prochains jours, semaines, mois ou mêmes années.
Il passa devant la vitre qui donnait sur l'entrée de la maison, là où se trouvait la voiture de Phil, garée et immobilisée depuis des jours interminables. Comme de nombreuses fois dernièrement, son reflet le défia du regard. Mais ce matin-là, il fut plus tenté par les promesses murmurées que d'habitude. S'il voulait accomplir le serment qu'il avait fait à Kate, il n'avait peut-être plus le choix. Si ce n'était pas accompli aujourd'hui, il franchirait sûrement le pas demain ou dans un futur proche. Emeric savait que, peu importait sa persévérance, la connaissance de ce nouveau statut le ferait glisser un jour ou l'autre vers sa véritable nature. Il n'avait qu'un temps limité…
Seul un idiot pouvait gâcher cette opportunité, pour craquer dans le futur pour une péripétie sûrement plus futile que celle qui se présentait là. Lui-même commençait à en prendre conscience…
Cependant, ce n'est pas vers l'éclat flamboyant qu'il se tourna, mais vers les lueurs bleutées. Non pas celles de ses yeux ; sur la table de chevet de Kate, le grimoire aux turquoises, placé en évidence pour qu'Emeric puisse le voir, s'était mis à scintiller.
Dans un premier temps, il pensa, désabusé, que Maggie lui posait une énième fois la question : « alors, tu sais où elle est ? ». Il s'obligea malgré tout à vérifier.
Et grand bien lui fit.
« On a retrouvé Kate ! Vite, rejoins-nous à Poudlard ! »
QUELQUES MINUTES PLUS TÔT À POUDLARD
Un claquement de fouet inattendu fut à l'origine de tout. Il résonna dans les engrenages de la grande horloge. Le cœur transi d'optimisme, Maggie avait virevolté sur sa chaise, pensant au retour de sa meilleure amie, hélas, ce fut le regard gris de Morgana qui épingla ses espoirs. Elle aurait exprimé du dégoût si la surprise n'avait pas supplanté le reste, en la voyant ainsi paraître avec un autre sorcier. Elle le reconnaissait, ayant eu l'occasion de se confronter à lui quelques mois plus tôt, chez Fleury&Bott, mais ce fut Terry le premier à réagir :
— Qu'est-ce qu'il fait là, lui ?
— J'ai rarement connu une telle animosité dans votre ton, mister Diggle. Je mettrai ça sur le compte de votre tension.
Orpheus Fawley ne pouvait pas s'empêcher d'afficher un sourire crâne, en ôtant son chapeau qu'il ramena vers sa poitrine. Le journaliste, toujours en quête d'histoires fortes à colporter contre des bourses de gallions, avait conscience qu'il participait là à l'histoire de la magie. Une fois encore. Quelques mois en arrière, avant que les attentats de Londres ne ravissent toutes les unes, Orpheus avait su vendre son récit hors-norme de la Bataille du Colisée, à laquelle il avait participé. Son encart pseudo-dramatique sur la chute et la mort d'Electra Byrne avait d'ailleurs fait sensation dans la presse.
— On peut savoir pourquoi tu nous emmènes ce type ? lâcha Maggie, avec dédain, à l'attention de Morgana.
— C'est qui, au juste ? demanda Tetsuya, intrigué que Maggie et Terry lui réservent un tel accueil.
— Un parasite. J'emploie les mots de Kate.
— C'est bien lui, le journaliste métamorphe ? se fit confirmer Morgana, en pointant un doigt vers le concerné.
— Tant de réduction…
— En effet, grinça Terry. Et j'aimerais bien savoir pourquoi tu nous l'as amené ici ! C'est vraiment la dernière personne dont nous avons besoin.
— Miss Whisper m'assénait les mêmes déclarations véhémentes. Jusqu'à ce que je ne la sauve et que je sauve tout le monde, ce jour-là, dans le Colisée. Gardez pour vous votre hostilité, mister Diggle. Vous me devez une fière chandelle. Et bientôt, vous devrez m'en faire l'honneur d'une seconde.
Morgana compléta gravement :
— Il sait où est Kate.
— Hein ? Comment ça ?
— J'ai enquêté pas mal de temps et j'ai essayé de me demander qui était la personne qui connaissait le mieux Kate. Sans orgueil, ce n'est personne parmi nous. C'est lui.
— Tu as perdu la boule, Morgana ! se leva Maggie, harassée. Cet homme pense savoir des choses sur Kate. Il a pompé sa vie pour se faire des couilles en or, voilà la vérité.
— Restez assise, miss Dawkins. Je veux dire… Mrs Diggle. Dans votre état, ce n'est guère sage de vous agiter autant.
— Sûrement, balaya la Serpentard, fatiguée par les jacassements de Maggie. En attendant, je sais également qu'il a été la psychomage de Kate pendant un temps et qu'il en sait plus que nous.
— « La psychomage » ? releva Terry. Kate a été suivie par une psychomage pendant sa cinquième année, en effet, mais ce n'était sûrement pas Fawley. Sans compter qu'elle s'est fait assassiner.
— Longue histoire, s'étrangla Orpheus, qui ne désirait pas s'expliquer davantage. Disons que j'ai occupé ce siège un certain nombre de fois sous les traits d'une autre.
— Pour soutirer d'autres informations à Kate ! compléta Maggie. Vous n'êtes qu'une sombre merde.
— Calme-toi, Maggie, tenta de l'apaiser Tetsuya. S'il nous dit qu'il sait où est Kate, prenons au moins la peine de l'écouter.
Pourtant, Morgana poursuivit avec quelques explications :
— Je pense que vous savez tous comme moi que Kate avait quelquefois des visions, du présent. Et plus rarement, à cause de certains rituels avec Sigrid, elle a eu des visions du futur. Elle en a raconté une à mister Fawley.
— Laquelle ?
— Miss Whisper était travaillée par un certain nombre de cauchemars, certains motivés par ses anciens traumatismes. Elle m'en a narré un en particulier, qui revenait souvent la nuit. Une sordide histoire… Miss Whisper était enfermée dans la cave qu'elle avait connue durant la guerre. Tout autour d'elle, en lettres de sang, était inscrite une lugubre sentence : « Ne le tue pas ».
Tout s'illumina dans l'esprit de Terry :
— Son père ! Mr Whisper l'a emmenée là-bas ! Il la garde en otage pour espérer faire ressurgir d'anciens traumatismes et la forcer à le tuer ! Comme le pense Mrs Whisper ! C'est là-bas ! Là-bas où elle se trouve en ce moment-même ! Maggie ! Préviens Emeric !
Mais la jeune femme ne répondit pas de suite : distraite, elle finit par décrocher de la pensée qui l'apeurait visiblement et hocha la tête. Elle attrapa le grimoire aux turquoises par la tranche pour le tirer du sac, ainsi qu'une plume auto-encrante, pour marquer le mot à l'attention d'Emeric.
CAVE DE GRAVESON
Un gros cliquetis résonna dans la porte épaisse, bien qu'aucune clé n'eût raison de la serrure. Tout était régi par la magie. Quand l'ouverture s'élargit, une obscurité, plus claire que les profondes noirceurs de la cave, s'engouffra pour dévoiler le corps recroquevillé de Kate, accroupie au fond de la pièce. La porte se referma dans un bruit qui fit vibrer leurs os.
— Es-tu vraiment prête ? demanda la voix de Phil, d'une voix grave.
Kate se leva, jouant de chaque articulation pour segmenter chacun de ses membres amaigris. Puis, quand elle fut enfin en position debout, elle entrebâilla les paupières. Elles révélèrent deux fentes nacrées et brillantes. L'Immatériel qui bouillonnait en elle était si fort, si puissant, que ses iris en avaient pris la teinte.
— Tu ne peux pas me laisser mourir ainsi, souffla-t-elle, épuisée.
— Je sais.
— Je n'en peux plus…
— Je sais.
Lentement, Phil s'approcha, guidé par les mêmes yeux luminescents qu'il avait eu l'occasion de voir dans cette cave, huit années auparavant, au moment où Kate avait aspiré l'âme de Merrick après avoir été assassinée.
— Je suis désolé, Kate.
Elle ne répondit rien, sifflant entre ses dents.
— Que ton monde se soit écroulé. Ce jour-là. Et que le futur que tu t'étais imaginé s'effondre de nouveau aujourd'hui. Mais ainsi va la vie. Un cycle de destructions et de reconstructions, chaque fois meilleure.
— On n'est pas obligés de détruire, papa…
— C'est nécessaire. C'est même indispensable. C'est trop abîmé. Rien ne pourra le réparer. Tout comme on ne soigne pas l'âme d'un monstre qui est allé trop loin. J'aurais aimé que l'on trouve une autre solution, Kate. Il n'y en a pas. Tu le sais autant que moi. Si tu veux te sauver, si tu veux sauver ta famille, tes amis, nous devons démarrer ce nouveau cycle.
— Tu es ma famille.
— Et je le serai toujours. Que je sois là ou non. Je te l'avais dit, à Azkaban. Une part de moi ne te quittera jamais.
— Je sais…
Elle leva la main vers lui. Et s'étrangla.
— Je ne veux pas te tuer, papa.
— Si, tu le veux. Je le sais. Tout ce dont tu as besoin, c'est de prendre conscience que tu le veux. Écoute ta raison, au fond de toi. Tu n'essaies que de la convaincre, avec ces mots que tu prononces. Mais tu en as envie.
— Je… ne veux pas te faire souffrir.
— Je sais que tu ne le feras pas. J'ai confiance en toi. Tu feras vite.
La main de Kate gagna en luminosité. Cette lueur bleue mit en relief les contours brillants de la larme qui saillait à la commissure de son œil de nacre.
POUDLARD
— Où est-elle ? Où est-elle ?
L'exclamation précéda presque la fin de son transplanage. Terry contint l'agitation d'Emeric de manière physique, en l'attrapant par les épaules. Le Serdaigle dévisagea tour à tour les différents protagonistes : Tetsuya, pâle ; Morgana, impassible ; Orpheus, intéressé ; Maggie, détournant le regard, gravement silencieuse.
— Du calme, du calme…
— Mister Beckett. Vous ne pouviez pas être bien loin.
— Que… c'est quoi cette histoire ? Où est Kate ?
— Dans une maison à Graveson, dans une cave, martela Morgana, qui connaissait de nom l'endroit où avait été tué son parrain.
— La… cave où elle a été enfermée pendant la guerre ? rejoignit Emeric. Comment l'avez-vous su ?
— Par ma noble contribution, s'inclina Orpheus. Miss Whisper m'avait confié ses intimes cauchemars, certains se révélant être des visions du futur désavouées. J'ai fait le rapprochement, quand miss Macnair est venue me consulter en me divulguant la nouvelle disparition de miss Whisper et de celle de son père.
— Tu sais où est Graveson ? demanda Terry à Emeric. Kate a dû te le dire !
— Je… c'est assez loin de chez elle ! Elle m'en parle très peu…
— Je suppose qu'elle ne t'y a jamais emmené. Et sa mère étant moldue… elle ne pourra pas transplaner là-bas.
— Peut-être que si tu prévenais la mère de Kate, réfléchit Tetsuya, elle pourrait vous y conduire, toi et son oncle. Et vous la ramèneriez ici !
— En admettant que nous décidions cela, rien ne nous dit que nous pourrons accéder à la maison en question ! Mr Whisper a dû la blinder d'enchantements en tous genres. Will, son oncle, ne connait pas Poudlard, il a effectué sa scolarité en Océanie. Donc oui, à la limite, je pourrais la ramener. Mais le problème reste la distance ! Si cela se trouve, Graveson est à quatre ou cinq heures du domicile actuel des Whisper ! Le temps d'y parvenir, il sera déjà trop tard ! L'éclipse sera passée depuis longtemps !
La panique d'Emeric s'insinua chez les autres. Le temps leur manquait désormais. S'ils avaient eu l'information quelques heures plus tôt, leur inquiétude n'aurait pas pris de telles proportions, et surtout, jamais cette proposition n'aurait été faite :
— Je vais transplaner à Graveson.
Tous les regards convergèrent vers Maggie, qui n'avait pas prononcé un mot depuis qu'Orpheus leur avait révélé le lieu où se trouvait Kate. La Gryffondor en avait les jambes tremblantes, mais le regard déterminé.
— J'y suis déjà allée, déclara-t-elle, sérieuse. Kate m'y a emmenée, le jour de l'an où l'on a libéré Moira. J'ai une image très claire en tête. Je peux transplaner là-bas.
— Maggie !
Terry s'était précipité vers elle et sonda son regard pour savoir si elle était sincère.
— Tu ne peux pas faire ça !
Sa grande main chaude se posa sur le ventre arrondi de Maggie. La jeune fille posa ses doigts par-dessus, comme pour le rassurer.
— Je dois le faire, lui assura-t-elle. Pour sauver Kate.
— C'est dangereux ! Tu te rends compte à quel point c'est risqué pour Epona ? Et pour toi ?
— C'est risqué. Mais ce n'est pas impossible. Je connais Epona. Je l'ai acceptée depuis longtemps. Je peux transplaner avec elle.
— Maggie, je te l'interdis !
— Tu ne m'interdiras rien ! Kate est ma meilleure amie ! Je suis la seule à pouvoir la sauver ! Tu m'entends, la seule ! Je dirai quoi à Epona à propos de sa marraine ? Que je l'ai abandonnée à cause d'une frayeur ? Je suis une Gryffondor ! Je sais que j'y parviendrai, parce que je le veux ! Et ni toi, ni personne, Terry Diggle, ne m'empêchera de tenter ma chance ! Cela fait des mois que personne ne me laisse être l'amie que je suis censée être ! Tu m'as enfermée dans un placard, dans le Colisée ! Je ne me suis même pas battue ! Je suis une guerrière, une Gryffondor, et je me fais honte depuis des mois ! Je ne suis plus Maggie, je suis juste… une future mère ! Laisse-moi être au moins une fois celle que je suis vraiment. Terry, je t'en prie…
Des larmes de rage et de peur embuèrent les yeux du jeune homme, impuissant. Les autres, autour d'eux, se faisaient silencieux, conscients que tout se jouerait dans les prochaines minutes.
Terry fit glisser sa main jusqu'à la joue de Maggie.
— Promets-moi d'être prudente là-bas.
— Je le serai. Nous reviendrons. Toutes les trois.
Ils partagèrent un long baiser ému avant que Maggie ne recule, étirant son bras qui refusait de lâcher les doigts de Terry. La décision de la jeune femme ne laissa personne insensible, mais aucun d'entre eux n'osa s'interposer. Puis, libérant sa main de celle de son époux, elle tira sa baguette magique de sa poche et inspira un grand coup. Elle partagea un court regard avec Morgana, qui ne camouflait pas son admiration.
— Souhaitez-moi bonne chance ! s'exclama-t-elle, dans un sourire tressaillant.
Alors, Maggie ferma les yeux et se promit de ne plus les rouvrir. Si elle croisait de nouveau les yeux de Terry avant de partir, elle ne parviendrait jamais à accepter sa propre décision. Dans un premier temps, elle se remémora cette soirée avec Kate, durant laquelle elles avaient retrouvé son ancien quartier, somme toute bien similaire à de nombreux logements résidentiels de villes ouvrières désaffectées. Elles avaient détaché les lattes clouées qui scellaient l'entrée et avaient bravé les araignées et rongeurs qui avaient élu domicile dans la maison au fil du temps. Puis, main dans la main, elles étaient descendues dans la cave.
Maggie se souvenait encore de l'odeur de poussière et de moisi, de la fraîcheur de l'humidité croupie. Des sons qui ne résonnaient pas dans le béton et les pierres mortes. L'endroit possédait toutes les qualités d'un tombeau.
Puis, elle se connecta avec l'enfant logée dans ses entrailles. Elles avaient appris à se connaître ces mois durant. À l'approche de sa délivrance, Maggie redoutait le moment où ce lien serait rompu. Cette attache singulière, à la fois physique et psychique. Chaque palpitation qu'elle ressentait dix fois plus fort, chaque mouvement en elle qui lui rappelait qu'elle-même était en vie.
« Tu es avec moi ? » pensa-t-elle avec une infinie tendresse.
Elle s'imagina la tenir dans ses bras et la serrer contre elle, synchronisant leurs respirations, même si l'image ne rendait pas honneur à sa sensation exacte ; elles n'étaient qu'une. Et ce ne fut qu'en une entité qu'elles voyagèrent à travers l'espace, transportées dans des spirales assourdissantes de lumières et de couleurs.
Dix secondes.
Tout se joua sur dix secondes.
Quand les pieds de Maggie prirent contact avec le sol, elle rouvrit les yeux, peu habituée à un tel manque de luminosité. Mais elle saisit la masse bleuâtre à un mètre d'elle, sur laquelle se découpait une silhouette qu'elle connaissait bien. Face à elle, plus loin, elle rencontra le regard tout à coup stupéfait de Phil. Kate lui tournait le dos, concentrée sur sa prochaine et fatale action. Sans même voir son visage déchiré par la souffrance, la Gryffondor savait. Elle savait ce qu'elle s'apprêtait à faire. D'un réflexe, elle agrippa l'épaule de Kate et tenta de la ramener vers elle. La Papillombre, alarmée par ce contact imprévu, lui saisit violemment le bras à son tour. Ses pieds commençaient à quitter le sol, mais elle refusait. Elle ne voulait pas partir. Elle devait accomplir sa triste destinée. C'était dans l'ordre des choses, lui avait expliqué son père.
Aussi, elles se malmenèrent, l'une tentant d'échapper à la prise de l'autre, dans des cris absorbés par les murs couverts de rouge. Celui de rage, de Maggie, prit le dessus. Puis, dans un tourbillon de fumerolles volatiles, elles disparurent. Sans Kate pour user de son Immatériel, la cave fut de nouveau plongée dans ce noir sans nuance.
Des sons étranges se firent entendre. Organiques.
— Lumos.
Le sortilège de Phil éclaira l'endroit et mit en relief l'horreur.
Son expression se déconfit et il manqua de vomir. Il n'en éructa qu'un grave juron.
Les cris voyagèrent avec elles, de la ville fantôme jusqu'à la tour de l'horloge de Poudlard. Ils transpercèrent l'espace-temps et firent frémir les esprits. Les deux filles s'effondrèrent sur le plancher à leur arrivée, le souffle coupé par la violence de leur transplanage. Ils eurent du mal à en croire leurs yeux.
— Kate !
Emeric se précipita vers la jeune femme, sonnée, dont les iris continuaient de briller, même en plein jour. Elle se cacha instantanément la vue, trop éblouie, elle qui n'avait pas vu la lumière du soleil depuis plus d'une semaine. Et cet air frais…
Elle n'entendit que des bruits, des cris.
La douleur était telle pour Maggie qu'elle en était étranglée, incapable de reprendre son souffle. En proie à la plus grande panique, Terry s'était agenouillé auprès d'elle et Tetsuya observait la scène, profondément choqué. Morgana, détachée et à l'écart, en avait elle-même l'estomac retourné. Les jambes de Maggie trempaient dans une mare écarlate. Les gestes erratiques, elle palpait son abdomen. Distendu. Vide.
Quand il comprit l'horreur de la situation, Terry suffoqua.
— J'avais… réuss-…
Le couinement douloureux de Maggie s'interrompit ; elle régurgita du sang.
— Il faut qu'on l'emmène à Ste Mangouste ! s'exclama Tetsuya, avec tout son sang-froid. Immédiatement !
— Est-ce qu'elle a perdu… ? grimaça Orpheus, sans parvenir à terminer sa phrase.
L'esprit vif, Emeric rassembla son sang-froid, malgré la terreur que lui inspirait le moment. Sa propre décision lui lacéra le cœur :
— Terry ! Il faut que tu amènes Kate jusqu'à la salle commune de Papillombre ! Tetsuya, Morgana, vous…
Mais en se retournant, il constata que la Serpentard avait disparu. Il jura à son encontre ; ils ne pouvaient décidément pas lui faire confiance… Une fois encore, il avait cru en elle, en regard de ce qu'elle lui avait dit, à propos de Kate, aux Trois Balais. Il avait cru comprendre ce qu'elle ressentait, car ce sentiment, ils le partageaient tous les deux envers la Papillombre. Mais il semblait qu'il s'était mépris.
Emeric se corrigea alors :
— Tetsuya, mister Fawley, vous emmènerez Maggie à l'hôpital ! Tetsuya, avec ton Reiki, tu peux faciliter le transplanage.
— Je… je crois, oui.
La vocifération de Terry, teintée de douleur, résonna dans la tour de l'horloge.
— Je ne laisserai pas Maggie !
La Gryffondor agonisait dans ses bras, les yeux révulsés, perdant connaissance. Seuls ses doigts de plus en plus blancs qui empoignaient ses vêtements témoignaient qu'elle n'avait pas encore sombré. Emeric essaya de le raisonner :
— Tu es le seul assez fort pour porter Kate sur ton dos ! Elle n'est clairement pas en état de marcher !
— Si… je…
Mais Kate ne parvint même pas à se redresser. Ce fut comme si sa dernière altercation avec son père l'avait vidée de ses forces. Seul l'Immatériel semblait la maintenir en vie.
— Une fois qu'on aura emmené Kate là-bas, que le tombeau sera ouvert, on pourra ensuite la rapatrier elle aussi sur Ste Mangouste.
— Tu n'as qu'à utiliser un sortilège pour la porter ! tempêta-t-il.
— Tu sais très bien que ça ne sera pas possible sur une aussi longue distance… Son corps est chargé d'Immatériel, à cause de l'éclipse ! C'est beaucoup trop puissant. La magie classique n'aura que peu d'effet sur elle.
Dévasté par cette réalité, Terry caressa le visage blême de Maggie avec une maladresse induite par ses incontrôlables tremblements de panique. Puis, il déposa un long baiser sur son front froid et lui promit dans un murmure de revenir vite. À contrecœur, il la confia à Tetsuya, qui donna des directives à Orpheus pour l'aider à soutenir Maggie. Un peu réfractaire à l'idée de se salir, le journaliste s'y plia malgré tout.
Emeric et Terry attendirent qu'ils transplanent de nouveau pour s'atteler à leur mission ; pendant que le Poufsouffle s'occupait de charger Kate sur son dos, le Serdaigle nettoya l'endroit, digne d'une scène de crime, d'un habile Tergeo. Ils descendirent les escaliers en quatrième vitesse. Cahotée et à bout de force, Kate tentait malgré tout de garder ses bras bien serrés autour du cou de son meilleur ami. Une étreinte oscillante. Elle pouvait ressentir, à travers sa peau collée à celle de Terry, les sanglots de terreur qu'il ravalait pour ne pas s'étouffer dans sa course.
Kate s'aplatit un peu plus contre lui et voulut murmurer : « je suis désolée… ». Mais elle n'avait plus assez d'énergie pour prononcer ces mots.
HÔPITAL DE STE MANGOUSTE
— À l'aide ! S'il vous plaît ! Elle a besoin de soins !
Des guérisseurs accoururent aussitôt Tetsuya eut-il atterri dans le grand hall de Ste Mangouste. Lui et Orpheus déchargèrent Maggie sur un brancard magique qu'on leur procura et qui lévitait au-dessus du sol.
— Calme-toi, la pria Tetsuya, pendant que la Gryffondor sifflait des râles aigus. Ils vont te soigner.
— C'est elle ! clama une guérisseuse à l'un de ses collègues plus loin. Elle est arrivée ! On l'emmène d'urgence en salle de soins !
Maggie, qui tentait de se raccrocher à la réalité autant que possible, reconnut cette voix. Les yeux doux d'Hygie souriaient.
— Reste tranquille, Maggie. On s'occupe de toi.
— Mon… mon bébé…
— Elle est ici. Elle est en vie. Calme-toi à présent. Il faut qu'on te soigne.
Ces mots suffirent à rasséréner Maggie, qui lâcha prise sur sa conscience.
— Préparez un chariot d'instruments stériles magiques ! Vite, dépêchez-vous !
Malgré sa jeunesse, les aides-guérisseurs obéissaient et accompagnèrent Hygie jusqu'à la salle de soins aux blessures graves, située au premier étage.
Laissés seuls, parfois lorgnés par quelques badauds qui venaient en consultation, abasourdis de les voir recouverts de sang, Tetsuya et Orpheus restèrent un moment silencieux. Les yeux de Tetsuya vacillaient dans ses orbites, trahissant son intense réflexion. Il se pétrifia et lâcha un bas :
— Et si… on avait précipité les choses ?
— Précipité les choses ? demanda Orpheus, perplexe.
Ce dernier tentait de nettoyer le plus gros du sang qui entachait son beau costume beige avec un mouchoir de soie avant d'en venir à l'usage de la magie.
— Que voulez-vous dire par cette fuligineuse sentence ?
— La prophétie… On ne l'a peut-être pas prise assez au pied de la lettre.
Il se tourna vers le journaliste avec un regard angoissé et la récita :
— « Quand la folie immatérielle s'emparera de la fille Whisper, le monde des sorciers verra NAÎTRE l'âme la plus noire et l'esprit le plus cruel ». Une naissance, on parle bien d'une naissance ! L'enfant de Terry et Maggie n'aurait pas dû naître aujourd'hui ! Et à cause de nous, il l'est désormais !
Orpheus devait admettre que ses peurs étaient fondées. Cependant, il était encore bien trop tôt pour attester de cela. Il préféra le tempérer :
— Cette prophétie – à l'image de tant d'autres – est si obscure qu'elle possède des milliers d'interprétations différentes. Il est fort probable que nous la précipitions à force de vouloir la contourner. Peut-être vaut-il mieux pour notre intérêt à tous de l'ignorer…
Son œil attrapa un détail se rapprochant sur leur côté ; Phil Whisper descendait les escaliers d'un pas lourd et rapide, balayant le hall du regard. Peu enchanté à l'idée de confronter l'homme duquel il avait été le bouc émissaire pendant sa scolarité et qui nourrissait des griefs à son égard du fait des reportages sur sa fille, Orpheus abrégea :
— Vous le saurez bien assez tôt. Bonne journée à vous, mister Matsuda.
Tetsuya eut à peine le temps de lui adresser un regard interrogatif que le journaliste s'était déjà volatilisé.
— Eh toi, là-bas !
Apostrophé par la voix résonnante de Phil, Tetsuya se raidit, surtout quand l'homme pointa l'uniforme de Poudlard aux couleurs de Papillombre qui l'avait mis sur la piste.
— Tu es un ami de Kate ! C'est toi qui as ramené Maggie ?
— O-oui. Tetsuya Matsuda, enchanté, se présenta-t-il, fébrile, en s'inclinant. V-vous devez être son père !
— Kate est à Poudlard ? Elle va bien ?
— Je… pense. Elle est arrivée entière. Ils l'amènent au tombeau. Vous avez manqué beaucoup de choses… Nous avons rassemblé tous les artefacts. Il y a une chance de la sauver, mister Whisper.
Phil souffla de soulagement, mais aussi de culpabilité.
— Je… je n'y croyais plus. J'ai… oui, j'ai pu me montrer très extrême. C'était le seul moyen.
— Non. Il y en avait d'autres et vous avez refusé d'y croire. Mais… vos mains, mister Whisper !
Tout comme Tetsuya, Phil avait les doigts poissés de sang. La gravité de la situation lui avait fait oublier ce détail. Il grimaça :
— J'ai fait ce que j'ai pu…
— Le bébé ?
— Il… enfin, elle… elle bougeait. C'était… c'était un carnage. Tu n'as pas idée. Je n'ose pas imaginer la souffrance de Maggie. C'était comme si… non, je préfère m'arrêter là.
De toute sa carrière, parfois mouvementée et marquée par les violences qu'impliquaient ses interventions, jamais Phil n'avait assisté à une scène aussi atroce. L'enfant semblait avoir été arrachée au ventre de Maggie, au sol, dans un nid de chair chaude. Elle avait remué, mais n'avait pas pleuré.
— J'ai fait ce que j'ai pu… Je l'ai juste ramenée ici.
— Vous pensez qu'elle survivra ?
— De qui ? Maggie ? Ou sa fille ?
Cette question glaça le sang de Tetsuya qui n'osa pas insister. Phil lâcha un grondement et se dirigea vers la sortie qui donnait sur la rue londonienne.
— Retourne à Poudlard, petit. Va t'occuper de Kate. Je reste là.
Tetsuya hocha la tête et transplana au même instant où Phil traversa la vieille vitrine qui camouflait l'entrée de l'hospice sorcier. Il sortit de sa poche son paquet de cigarettes déjà bien entamé ce jour-là et pinça de ses doigts encore rouges l'une d'entre elles. Il l'alluma avec sa baguette sans se fier aux regards moldus qui auraient pu se diriger vers lui à ce moment-là. Cela lui aurait valu une mise à pieds, chez les Nettoyeurs, mais ce jour-là, plus rien n'avait d'importance.
Tout ceci était de la faute de son orgueil. Parce qu'il n'avait pas eu confiance dans les talents de ces jeunes, capables de se démener pour soutenir leur amie. « Phil Whisper, tu n'es qu'un sombre crétin », fulmina-t-il en silence en embrasant sa cigarette. Car pour espérer sauver sa fille, il avait peut-être sacrifié celle qui l'avait adopté en tant que père.
POUDLARD
— Dégagez du passage ! Laissez passer !
Emeric n'avait plus le temps pour les politesses et les excuses dans lesquelles il aimait habituellement se confondre. Les élèves, qui changeaient de cours, stationnaient dans les couloirs, embouteillant le passage. Ils s'écartaient avec surprise sur le coup, puis lançaient des reproches vexés, avant de s'interrompre, choqués, quand ils reconnaissaient les trois anciens élèves. Sa force colossale décuplée par le désespoir, Terry ne s'arrêtait pas, le visage pourpre, le regard brillant fixé devant lui, sans nul autre objectif que d'atteindre la salle commune à temps.
Un professeur qui assista à la scène de loin avertit la directrice. Cette dernière les attrapa à un croisement ; Emeric s'arrêta mais Terry ne ralentit pas le pas.
— C'est… miss Whisper ! reconnut MacGonagall. Elle va bien ?
— C'est critique, professeur ! Et nous n'avons plus beaucoup de temps ! Nous allons ouvrir le tombeau et même si nous sommes prêts, nous n'avons aucune idée de ce qui pourra en sortir. Faites évacuer les élèves !
Sans d'autre mot, Emeric tenta de rattraper Terry tout en continuant d'exhorter les élèves de libérer le passage. MacGonagall prit la relève ; elle sortit sa baguette magique et posa sa pointe sur sa gorge pour amplifier sa voix qui retentit dans tous les corridors de Poudlard.
— Les cours de la matinée sont annulés ! Tous les élèves, à l'exception des Papillombre, sont invités à rejoindre leur salle commune sur-le-champ et à ne pas en sortir jusqu'à nouvel ordre ! Il est demandé aux préfets de veiller à ce que les règles soient respectées ! Nous demandons aux élèves de la maison Papillombre de se rassembler dans la Grande Salle. Je répète : les cours sont annulés et les élèves sont invités à rejoindre leurs salles communes immédiatement ! Les Papillombre, dans la Grande Salle !
Dans ce chahut, personne ne remarqua Morgana qui avait réussi à se frayer un passage dans les étages, jusqu'à l'entrée du bureau des directeurs. Elle avait déjà eu l'occasion de figurer devant la statue imposante du griffon doré. En entendant la voix de MacGonagall résonner dans tout l'établissement, Morgana eut la certitude que celle-ci n'était pas dans son bureau. Elle articula le mot de passe qu'avait confié la directrice au petit groupe d'aide de Kate quelques jours plus tôt :
— Velut luna.
Morgana prit le temps de réfléchir à sa signification, à la musique de laquelle cette maxime était tirée, tandis que l'escalier s'étirait pour libérer l'accès. « Comme la Lune ». Croissante et décroissante, se poursuivait la mélodie.
Tout n'était qu'un cycle. La lune se cachait, venait transpercer le ciel de son croissant grêle et pointu, figurait ronde et pleine, pour n'être réduite qu'à un fil d'arc, disparaissant à nouveau. Ce jour-là, la lune était leur problème principal. Personne ne la verrait. Du moins ne la verrait lactescente. Elle ne serait qu'un trou noir dans l'anneau de soleil. Elle créerait cet alignement astral qui les angoissait tant. Elle deviendrait les ténèbres tant craintes…
Le dernier jour d'une vie. Mais peut-être, qui savait, le premier d'une nouvelle destinée. Comme la Lune, oui, tout n'était que cycles…
Le bureau des directeurs n'avait pas changé. Morgana s'avança dans la pièce, sans prêter attention aux anciens chefs d'établissement qui roupillaient dans leur tableau respectif. Elle s'arrêta avant de franchir les marches qui menaient jusqu'au grand bureau ; ce qu'elle cherchait se trouvait au sommet des vitrines. Sans le quitter des yeux – des yeux emplis d'appréhension – elle lança un Accio sur l'échelle de bois vernie pour grimper et récupérer la précieuse relique.
Le Choixpeau se réveilla quand elle redescendit et la dévisagea avec circonspection.
— Jeune Macnair à Poudlard. Cela n'est plus ton temps.
— Il est toujours temps pour la vérité, Choixpeau.
— Quelle vérité ?
— La vérité que tu me dois.
Sans crier gare, elle enfonça le Choixpeau sur sa tête et l'entendit lui murmurer à l'oreille :
— Tu te poses la question ? Je t'ai envoyée à Serpentard. Car tu avais de l'ambition, beaucoup d'ambition. Tu étais prête à tout pour arriver à ton but.
— Mais ça, Choixpeau, c'était avant Kate. Lis-moi de nouveau, je t'en supplie. Dis-moi qui je suis vraiment.
La relique se concentra un temps.
— Oui… je vois. En effet. Tu étais digne de Serpentard à l'époque, car c'était ce que tu laissais apparaître. Ce que toi-même tu voulais croire. Tu n'avais pas d'autre volonté que celle-ci car tu ignorais encore ce qui allait se produire quelques minutes plus tard. Tu n'aurais pas fait la fierté de ta famille, autrement. En réalité… tu as évolué, Morgana. Je sens que tu es à la recherche d'une rédemption. Derrière ce masque d'inflexibilité, tu caches ta véritable nature. Ton identité profonde. Celle que ton parrain a tenté de t'enseigner, en dépit de l'éducation transmise par ton père. Ce parrain qui voulait que tu apprennes à cultiver sa différence. Que tu ne cesses de rêver. Grand. L'impossible. Je ne voyais par-là que l'ambition, mais en vérité, tu cherchais à toucher le rêve, un bonheur que tu fantasmais. Une famille unie et non pas dévastée par la guerre et ses idéologies. Des amis pour teinter ta scolarité de rires, et quelqu'un pour occuper ton cœur qui peine à battre. Tu rêves, Morgana Macnair, tu ne
cesses de rêver. Là où je n'ai vu à l'époque qu'un être rampant, je me suis mépris. Tu n'étais pas un serpent, mais une chenille… Et tu t'es métamorphosée depuis.
Morgana tremblait de tout son être, si concentrée sur les mots du Choixpeau qu'elle ne sentit pas la larme qui coulait sur sa joue. Oui, le rêve. Elle avait rêvé de ces mots de nombreuses nuits, pendant lesquelles elle se projetait dans un passé plaisant, un passé heureux. Un passé qu'elle aurait dû vivre et qu'elle regrettait, alors qu'elle ne l'avait jamais connu. Il prenait vie à partir d'un seul nom.
Alors, le Choixpeau déclara :
— Papillombre !
Quand Emeric consulta sa montre, au moment où ils atteignaient les statues de sanglier dans le couloir sombre du troisième étage, celle-ci affichait 9h14. Même si l'éclipse n'atteindrait son paroxysme qu'une heure plus tard, ils ne pouvaient plus s'autoriser une minute de plus.
— Dépose-la ici, demanda-t-il à Terry une fois qu'il eut ouvert le passage.
Le Poufsouffle s'exécuta, dans un état second. Il avait toujours du mal à reprendre son souffle, entravé par les sanglots qui l'étranglaient.
— Leeroy ? Rose ? Nestor ? appela Emeric dans le tunnel. Vous êtes là ?
— Af-affirmati-tif !
— On a retrouvé Kate !
— Quoi ? Vraiment ?
— On vous l'envoie ! Attrapez-la en bas.
— Q-Quoi ? Elle ne p-peut pas att-atterrir elle-même ? C'est p-p-pas le service hib-bou-bou postal, ici ! On p-prend pa-pas les pa-paquets !
Emeric s'apprêtait à la lâcher dans le tunnel après lui avoir installé les deux jambes à l'intérieur, mais la main de Kate s'agrippa à sa chemise. Elle le supplia du regard.
— Je ne peux pas y aller sans toi, lui souffla-t-elle.
— Je ne peux pas descendre, répondit-il avec un pincement au cœur. Seuls les Papillombre le peuvent…
— J'ai peur, Emeric…
— Je sais. J'ai peur moi aussi…
Le temps d'une courte étreinte, il lui embrassa le front.
— Mais je garde espoir. J'ai toujours gardé espoir… Tout ça, c'est bientôt terminé.
Il la força à décrocher ses doigts, tandis qu'elle continuait de l'implorer, mais elle n'avait plus l'énergie nécessaire pour résister ; l'Immatériel démesuré la consumait entièrement et elle refusait de l'utiliser. Pas après tout ce qu'il s'était passé. Elle sentit son corps dégringoler irrémissiblement dans le tunnel et Emeric ne devint bientôt qu'un point de lumière de plus en plus lointain au-dessus de sa tête.
— Je la tiens !
— M-moi aussi !
— Tu as vu sa peau ! Elle… elle brille !
— Ce n'est pa-pa-pas l'important !
— Vite ! Emmenez-la en bas !
— Elle a qu-quand même l'air m-m-m-mal en p-point…
Soutenue par Rose et Leeroy, Kate retrouva d'un œil perdu la salle commune des Papillombre, vidée de ses élèves confinés dans la Grande Salle. Le dôme étoilé au-dessus du grand salon était recouvert de nuages très sombres ce jour-là. Un mauvais augure. Nestor ouvrait la marche, imperturbable, bien que sachant ce qu'il allait devoir accomplir dans les prochaines minutes…
Ils descendirent tous les quatre par le passage sous l'âtre du feu central pour replonger dans de nouvelles ténèbres.
— C'est pratique ! fit remarquer Rose, amusée. On n'a même plus besoin d'un Lumos ! On a une Kate pour éclairer le chemin maintenant !
Puis, ils stoppèrent le pas devant la grande porte du tombeau de Maëva. Là où tous les artefacts étaient en place.
Sauf un…
***
Une fois Kate déposée dans le tunnel, Terry reprit ses esprits et enragea en rebroussant chemin. Emeric tenta de l'arrêter en s'interposant. Mais il ne faisait physiquement pas le poids pour retenir la force monumentale du jeune homme.
— Terry ! Arrête-toi ! Nous devons attendre que Kate revienne ! Pour la ramener et…
— Je veux aller à la Tour de l'horloge, maintenant ! tempêta le Poufsouffle d'une voix tonitruante. Je dois retrouver Maggie ! Elle a besoin de moi !
— Kate aussi ! Nous allons y aller ! Tous les trois ! Crois-moi ! Il faut…
— Laisse-moi passer !
Il abattit un poing d'une violence inouïe sur le visage d'Emeric. Ses lunettes fracassées tombèrent au sol. Sonné par le coup, le Serdaigle lui-même s'affaissa. La douleur fulgurante qui fusait dans sa joue lui fit comprendre qu'il avait la mâchoire fracturée. Transi de peur et de colère, Terry passa son chemin, les doigts encore serrés au point d'en avoir les phalanges blanchies.
La vision floue, Emeric le vit s'éloigner. Il entendit également d'autres pas, venant de la direction opposée, mais ne put apercevoir la personne qui s'approchait. Il tâta le sol à la recherche de ses lunettes brisées et sortit sa baguette magique. Articuler son sortilège lui fit éprouver une douleur épouvantable :
— Occulus reparo !
Une fois qu'il les eut remises sur son nez, il étudia les alentours ; il manqua de peu Morgana, qui venait de s'engouffrer dans le tunnel encore ouvert. Partagé, il décida de poursuivre Terry.
Quand le tunnel déboucha sur l'entrée de la salle commune des Papillombre, Morgana se confronta à la fameuse statue de Cliodna. La représentation en grès noir grandeur nature marqua une pause défensive, surprise de voir apparaître un nouveau visage en ces lieux. L'arrivante resta calme, consciente qu'elle pouvait encore se faire renvoyer. Mais Cliodna médita, les sourcils froncés. Puis son visage de pierre s'adoucit et ses lèvres s'allongèrent en un sourire tendre. Elle délia les bras, l'invitant à entrer et à découvrir les lieux.
Morgana évolua dans la grande pièce, avec ses bibliothèques noires, taillées en arches gothiques. Elle slaloma entre les poufs violet foncé qui ponctuaient l'endroit et se dirigea, d'instinct, vers l'âtre central, mais ses pas ralentirent malgré elle. C'était ici qu'elle avait toujours rêvé d'être et son vœu s'était enfin réalisé. Une part d'elle était en paix. Cet endroit la confortait dans sa décision. En ces lieux, Morgana allait enfin reprendre le contrôle de son destin et choisir d'être heureuse.
La boule en fer forgé, qui contenait le feu, avait été décalée pour libérer un passage entre les pierres. Elle s'y engouffra, en inspirant une dernière bouffée d'air et de courage.
Elle ne regrettait rien.
En contrebas, Nestor décrocha le pendentif du cou de Kate. Celle-ci l'implora de son regard lumineux, assise contre le mur en roche froide.
— Tu n'es pas obligé de faire ça, marmonna-t-elle, si bas qu'il aurait pu ne pas l'entendre.
— J'ai fait mon choix, déclara Nestor. Je suis prêt. Je m'y suis préparé pendant des mois. J'ai eu le temps de faire mes adieux. Et je suis heureux de donner ma vie pour cela plutôt que d'agoniser dans un lit. Kate, crois-moi. Tu m'offres le départ dont j'ai toujours rêvé. La meilleure porte de sortie qui soit.
Le lacet en cuir dépassait de sa main et l'agate violette balançait comme un pendule. Nestor s'avança alors vers la porte du tombeau, Leeroy à ses côtés, anxieux. Ce dernier respectait la décision de son meilleur ami bien qu'il eût encore du mal à l'accepter. Quand ils se tinrent tous deux debout, au pied du réceptacle, ils marquèrent un arrêt et échangèrent un regard. Un sourire apparut sous les yeux clairs de Nestor. Un sourire rare, précieux. Un sourire qui soupirait « je suis enfin libre ».
Puis, Nestor tendit une main en direction de Leeroy. Ce dernier refusa et le prit dans ses bras. Un temps interdit, Nestor accepta ce dernier échange. Cette dernière étreinte.
— À b-bientôt, mec… Je-je ne t'oublierai jamais.
— J'espère bien…
Ils se séparèrent dans un grand souffle et Nestor s'approcha plus encore de l'entrée du tombeau. Il ne restait qu'un emplacement vide : celui qui allait tout déclencher… Il jaugea une dernière fois le bijou qu'il connaissait bien, à force de l'avoir vu orner quotidiennement la gorge de la première des Papillombre. L'agate étincelait, comme veinée de paillettes de nacre ; il en émanait en réalité une puissante magie.
Et sa contemplation lui coûta cher.
Une ombre passa au-dessus de son épaule.
D'autres doigts que les siens se refermèrent sur le collier de Maëva et le lui arrachèrent d'un seul geste.
Puis Morgana le bouscula et Nestor tomba au sol. Tout se passa si rapidement que personne ne put réagir. Kate ne parvenait à en croire ses yeux. Ce fut sur elle que se dirigea le dernier regard de Morgana. Un regard gris, chargé de tout ce qu'elle n'avait pu lui offrir de son vivant : un remerciement, de la fierté, de l'apaisement, mais surtout, de l'amour.
Un cri se rompit dans la gorge de Kate. Elle voulut lever le bras pour lui interdire d'intercéder mais elle était trop faible. Son cœur se brisa dans sa poitrine quand elle comprit que, même si elle avait été en mesure de réagir, rien n'aurait pu lui permettre de raisonner Morgana. Sa décision était prise.
Pour l'une des premières fois dans sa vie, Morgana faisait un choix qu'elle ne commettait pas par vengeance, mais qui lui appartenait. Un choix édicté par son cœur. Le don de soi comme ultime expiation.
Quand elle inséra l'agate dans la pierre, un étrange phénomène magique se produisit. Le contour du pendentif s'illumina et une espèce de lumière liquide s'écoula dans les fins canaux creusés de la porte pour relier chacune des reliques de Maëva. Une force occulte empêcha Morgana de retirer son bras, ses doigts collés au pendentif incandescent. Elle ferma alors les paupières, paisible, et fut soudainement avalée par la lumière.
Dans le tombeau, tous se cachèrent la vue, éblouis par l'intense lueur. Mais leurs oreilles assourdies et leurs os tremblants suffirent à leur faire comprendre que leur combat de plusieurs années avait enfin porté ses fruits. L'immense pierre ronde avait roulé sur son socle, libérant des poussières millénaires et l'accès vers une pièce qui n'avait été foulée par aucun sorcier. Ci ce n'est celle qui s'était elle-même inhumée là pour y faire reposer son corps.
Un hurlement retentit lorsque le vacarme retomba. Kate se traîna jusqu'à Morgana, allongée devant le seuil, et retourna son corps inerte. Mais il était déjà trop tard. Sa tête bascula sur le côté, sans résistance, dévoilant ses yeux gris entrouverts et sans vie. Ses lèvres relâchées, pourtant empruntes de l'ombre d'un ultime sourire, avaient libéré son dernier souffle au moment-même où elle avait heurté le sol.
— Pourquoi ? Pourquoi ?!
Les cris de Kate ne se tarirent pas. Elle frappa plusieurs fois du poing sur la poitrine de Morgana, comme espérant la réveiller dans un dernier sursaut. Des échos d'Immatériel explosaient sur son torse, mais ne la faisaient pas réagir. La jeune fille ne comprenait pas. Déclarer qu'elle n'avait rien vu aurait été un mensonge, mais sur l'instant, elle détesta cette part d'elle qui l'avait forcée à nier et qui continuait à la détourner de la vérité…
— Ce n'était pas à toi ! Ce n'était pas ton heure !
Elle s'apaisa, le souffle toujours précipité, en observant le visage serein de l'ancienne Serpentard. Elle ne semblait pas avoir souffert. À côté d'elles, Leeroy avait aidé Nestor à se relever, encore étourdi, puis s'approcha derrière Kate. Il posa une main sur son épaule.
— I-il faut y all-aller, Kate…
— Je vais m'occuper d'elle, lui promit Rose, douce, qui s'était agenouillée pour retirer les mains de Kate de la dépouille de Morgana. Vas-y.
Leeroy tira Kate vers le haut pour l'aider à se relever. Elle se laissa porter, assommée par le chagrin. Mais une part d'elle fit le serment de ne pas avoir laissé Morgana mourir en vain.
D'un pas lent et commun, Kate et Leeroy avancèrent dans le tombeau qui réverbérait le son de leurs foulées. La salle n'avait pas de plafond ; sa hauteur semblait infinie, camouflée dans les ténèbres. Quatre cierges éternels brûlaient autour d'un grand caveau central. Une fois qu'ils y furent parvenus, Kate se hissa de ses deux bras sur la stèle gravée, des dernières forces qui lui restaient.
« Ici repose la Reine Maëva » y était-il inscrit « …dans l'attente d'une nouvelle vie de lumière ».
— T-t-tu es sûre de ce qu-que t-t-tu f-fais ? balbutia Leeroy, troublé. Si on ouvre ce tom-tombeau, qui sait quel p-p-pire mal-malheur nous pou-pourrions lib-libérer !
Kate hocha la tête, consciente des risques. Il était bien trop tard pour rebrousser chemin. Les mains crispées sur l'arête du socle, elle usa de son Immatériel pour le pousser dans un roulis de pierre. Ses pouvoirs devenaient si puissants à l'approche de l'éclipse qu'il lui semblait faire glisser une simple feuille sur une table en bois. Le couvercle tomba dans un bruit sourd qui remonta vers les hauteurs sans fin du tombeau.
Dans un premier temps, Leeroy recula en détournant le regard, de peur de découvrir une momie dans l'intérieur du réceptacle.
— Tu peux venir voir, lui lança Kate.
Bravant son effroi, il s'approcha de nouveau et aperçut avec stupeur le corps intact d'une belle femme en robe médiévale. Sa chevelure rousse et bouclée semblait avoir été entretenue avec soin. Même ses ongles, au bout de ses doigts graciles, et ses mains repliées sur sa poitrine, étaient sains. La reine semblait s'être endormie pas plus tard que la veille. Kate reconnut sans mal Maëva. Cette fois, en chair et en os.
Depuis qu'elle avait ouvert la crypte, des chuchotis la harcelaient. Elle savait qu'elle était la seule à pouvoir les entendre. Les esprits de la sorcière, diffus dans le temps, l'invitaient à se livrer au dernier rituel.
Elle se tourna vers Leeroy et de sa voix toujours faible lui souffla :
— Quoi qu'il arrive, reste avec moi. S'il te plait.
Il opina du chef, mais ne put s'empêcher de sortir sa baguette pour se défendre au besoin. Malgré le manque d'instruction à ce sujet, Kate savait quoi faire. Une intuition. Quelque chose qui devait être accompli et qu'elle ne pouvait expliquer. Son âme possédait les réponses dont elle avait besoin, là où son cerveau ne parvenait à poser les mots.
Elle étira finalement son bras et sa main se joignit à celles de Maëva, sur son buste. La lueur de sa peau luminescente se propagea sur celle de la druidesse, remontant le long de ses veines. Quand elle remonta jusqu'aux plus petits capillaires de son visage, les paupières de Maëva s'entrebâillèrent et révélèrent des pupilles de nacre, identiques à celles de Kate au même instant. Une onde immatérielle jaillit de leurs deux corps liés et propulsa celui de Maëva en dehors de son tombeau. Les pieds de la jeune fille quittèrent à leur tour le sol.
Le spectacle devenait à la fois merveilleux et terrorisant pour Leeroy, qui comprenait qu'il assistait là à un événement unique en son genre. Au-dessus du sépulcre flottaient Kate et Maëva liées par les mains. Leurs corps illuminés tournaient lentement, en une danse circulaire. Enfin, la bouche de Maëva s'ouvrit et il sembla à Leeroy entendre le lointain écho d'un chant ancien. Elle appelait. Elle rappelait son âme.
Un filet d'argent jaillit des lèvres de Kate et sinua dans les airs pour rejoindre celles de Maëva, qui se pencha alors sur elle pour échanger un semblant de baiser mystique. Cette étreinte dura quelques dizaines de secondes, durant lesquelles Leeroy observa sans un mot, ébahi. Il remarqua que la lumière perdait en intensité sur la peau de la Papillombre. Ses cheveux bruns commençaient à décolorer. D'abord au niveau de la racine, puis jusqu'aux plus longues pointes, transformant sa chevelure en une crinière blonde si pâle qu'elle tirait sur le blanc.
En haut, dans les couloirs de Poudlard, Terry interrompit sa course entre deux pas. Son souffle lui manqua. Son cœur, tout à coup, cessa de battre.
Emeric, qui le poursuivait, remarqua ce ralentissement soudain et le vit s'effondrer sur le sol. Affolé, il accourut vers lui et s'agenouilla pour le retourner. Il eut beau l'appeler, Terry ne réagissait plus.
Quand le rituel s'acheva, le lien se coupa presque brutalement ; le corps de Kate chuta de près de deux mètres et retomba sur le sol de pierre, tel un pantin. Leeroy poussa un cri et s'empressa de la rejoindre.
— Kate ! K-Kate !
Il porta une main à son cou. Puis à sa poitrine. Il ne détectait pas le moindre pouls. Mais Leeroy refusait de croire qu'elle était morte.
Attiré par un mouvement au-delà, il leva les yeux et distingua la grande silhouette de Maëva, dans sa robe d'apparat, sa grande cape violette glissant sur son dos. Ses yeux émeraude le transpercèrent. Cette présence si puissante l'astreignait au silence. Elle lui adressa un sourire énigmatique et articula un grave :
— Merci.
Et se volatilisa sans prévenir dans les ténèbres du tombeau, ne laissant derrière elle que l'écho d'un chant disparu.
Quelques secondes furent nécessaires à Leeroy pour revenir à la réalité et tenter de ranimer le corps sans vie de Kate.
— Kate ! Reviens ! K-Kate ! D-di-dis-moi que tu m'en-m'entends !
Kate ne l'entendait pas.
Kate était dans cet ailleurs. Cet entre-deux. Un rêve, peut-être.
Cela en avait tout l'air.
Elle était entourée de blanc, de lumière. Il coulait sur sa peau.
Devant elle figuraient ses deux amis en tunique immaculée : Maggie à sa gauche ; Terry à sa droite. Rassemblés tous les trois, comme au tout début de leur aventure qui avait dessiné les traits de leur destinée commune. Ils n'avaient pas d'âge. Ils étaient adultes, ils entraient à Poudlard, ils portaient les traits d'adolescents. Ils n'étaient plus que trois âmes perdues dans l'espace-temps. Mais ils étaient ensemble.
Ils s'attrapèrent les mains, formant entre eux un triangle que rien n'aurait pu séparer. Ils resteraient liés. Liés dans cette époque qui avait forgé leur amitié. Ils pouvaient le rester à jamais. Mais même si elle se sentait plus sereine que jamais, Kate les dévisagea tous les deux, et murmura :
— Ce n'est pas notre heure… Pas maintenant.
Alors, elle lâcha leurs mains et les vit s'éloigner. Elle leur adressa un sourire. La paix, oui, elle se sentait en paix.
