Phil récupéra bien vite, grâce aux soins magiques de Will, puis ils s'occupèrent de remettre la voiture en état de marche. Grace, Will et Abby – qui croyait avoir vécu un cauchemar trop réel une fois qu'elle fut revenue à la réalité – rentreraient à la maison, dévastée et déjà assaillie de journalistes moldus. Le Ministère allait avoir encore du fil à retordre sur cette affaire.
Quant à Phil et Emeric, ils se rendirent en transplanage à Ste Mangouste pour espérer soigner Kate, dont l'état ne s'était pas amélioré.
Les guérisseurs purent reprendre là où ils en étaient et le diagnostic finit par tomber :
— Votre fille est extrêmement faible. Elle a besoin d'une transfusion.
— Une trans- quoi ? demanda Phil dans la chambre d'examens. C'est quoi au juste, une potion ?
— Une transfusion sanguine. C'est une technique moldue qui a fait ses preuves et que nous pouvons réaliser facilement.
— Ah bah parfait dans ce cas ! Tout est réglé !
— Vous avez un donneur compatible ? demanda Emeric, qui connaissait quelques notions.
— C'est là le point sensible, déclara le guérisseur. Nous allons faire des analyses de son sang, mais elle ne pourra pas recevoir n'importe lequel. Le mieux reste celui d'un parent proche. Un membre de la fratrie, pourquoi pas.
— Sa petite sœur a cinq ans ! se révolta Phil. C'est hors de question qu'on pompe du sang à la petite !
— Il faudra aussi tester le vôtre et celui de sa mère.
— Sa mère est anémique ! Je ne suis pas très aux faits de la médecine moldue et de ses termes barbares, mais je sais qu'il vaut mieux éviter pour elle de se vider du peu de sang qu'elle a ! Sans compter qu'elle a eu un grave accident l'an passé. Non. Vous testerez mon sang et c'est tout !
— Mister Whisper…
Emeric s'était permis d'intervenir, embarrassé ; des guérisseurs venaient de guérir sa mâchoire fracturée par d'habiles sortilèges.
— Je ne veux surtout pas vous paraître rude en disant cela mais… vous avez une condition particulière. Vous savez. Certaines nuits.
Phil se crispa et, plutôt que de cogiter seul, fit exploser la vérité sans pudeur pour permettre aux guérisseurs d'être efficaces.
— Le gamin n'a pas tort. Je suis loup-garou, voilà ! Ça pose souci ?
— Nous devons déterminer cela en équipe. Mais plusieurs problèmes se posent. Pour commencer, nous ne savons même pas si vous êtes compatible avec votre fille ! Si c'est le cas, nous devons mettre en place au plus vite un protocole. Certaines études ont montré des effets positifs quand du tue-loup est injecté pendant la dialyse. Mais vous devez prendre conscience des risques pour votre fille. Même sans votre… particularité, il existe de très rares risques qu'elle rejette votre sang. Et dans le cas où cela réussit, nous ne pourrons pas garantir à 100% que la transfusion fonctionnera sans effet secondaire, concernant votre… particularité.
— C'est bon, hein, c'est pas un gros mot ! Je suis un loup-garou, vous pouvez le dire tout haut ! Qu'est-ce que vous voulez dire par « effets secondaires » ? Qu'elle pourrait devenir loup-garou à son tour ?
— C'est une éventualité que nous ne pouvons pas laisser de côté.
Phil se disait que sa pauvre fille n'en était plus à ça près. Il l'avait déjà griffée, deux ans auparavant, causant chez elle quelques séquelles comportementales : une impulsivité plus prégnante de même qu'un goût plus prononcé pour la viande crue. C'était sans compter l'énorme cicatrice qui écorchait son torse et qu'aucune magie n'avait pu réparer.
Pendant que l'équipe de soins se réunissait pour discuter de la situation de Kate, Emeric erra dans les couloirs à la recherche de Terry. Il retrouva ce dernier dans une aire d'attente, au premier étage. Sa mère lui avait déjà apporté un chocolat chaud pendant sa pause, mais avait dû repartir. Le Serdaigle, un peu fébrile, sa joue le relançant quelque peu au souvenir du coup que son ami lui avait assené quelques heures auparavant, s'assit à côté de lui. Ils restèrent silencieux quelques secondes.
Terry, penché, ses coudes plantés sur ses genoux, lui demanda d'une voix grave :
— Comment va Kate ?
— Stable. Mais très faible. Ils sont en train de discuter de la meilleure solution.
— Vous avez réussi à vous débarrasser d'Electra ?
— De Cliodna, tu veux dire. Oui… Maëva est revenue. Elle a emporté Cliodna avec elle.
— Quand tu veux dire « emporter », c'est… qu'elles sont mortes ?
— Je l'ignore. Mais je pense. En tout cas, Cliodna ne nous causera plus jamais de tort.
— Ça n'a pas vraiment de sens, grommela Terry, de mauvais poil. Pourquoi Maëva, qui a tant tenu à revenir à la vie, se serait sacrifiée ainsi, aussitôt ressuscitée ?
Emeric garda tout pour lui. Il avait entendu trop de choses, assisté à tant d'impossibles. Désormais, il ne voulait plus être lié à tout ceci. Aussi, il changea de sujet :
— Et toi ? souffla-t-il. Des nouvelles de Maggie ? Ou d'Epona ?
— Non…
Emeric devinait l'anxiété de Terry à sa jambe agitée.
— J'espère en avoir bientôt.
Alors, il attendit à ses côtés. Phil viendrait le chercher ici si certaines avancées se présentaient sur l'état de Kate. Mais pour le moment, elle ne nécessitait pas sa présence. Terry, en revanche, avait besoin de celle d'un ami à ses côtés.
Ils patientèrent, plusieurs heures. Jusqu'à ce qu'Hygie passe les portes battantes qui donnaient sur l'aile réservée aux guérisseurs et aux malades. Ils se levèrent aussitôt, sachant qu'ils seraient concernés par ses annonces. Mais l'expression durcie d'Hygie n'était pas de bon augure, elle qui affichait habituellement un sourire timide. Ils pouvaient sentir que leur ancienne camarade de Poudlard s'apprêtait à leur délivrer un message grave et elle-même se fermait à ses propres émotions pour être la plus à-même de leur expliquer.
Elle se livra, sans négliger un seul détail. Tout ce qu'ils avaient entrepris, tout ce qui avait réussi ou échoué. C'était Emeric qui répondait à la place de Terry, abasourdi, le regard ailleurs. Mais le Serdaigle lui-même balbutiait, choqué, les mains sur la taille pour se contenir. Quand elle eut terminé, Hygie posa une main sur le bras de Terry et lui adressa ses derniers mots, avant de repartir.
Dans un premier temps, Emeric s'inquiéta, car Terry ne s'exprimait pas. Puis, le Poufsouffle chancela sur le côté, se rattrapa contre le mur. Comme si ses forces le quittaient, un membre après l'autre. Il finit à genoux sur le sol. Elle était morte. Il l'avait perdue…
Éclata son hurlement. Un hurlement de douleur. De cœur brisé. Il résonna dans toute Ste Mangouste. Glaçant le sang.
Solidaire de sa souffrance, Emeric s'agenouilla à ses côtés et tenta d'enlacer ses épaules, mais ses bras étaient à peine assez grands pour faire le tour de la carrure massive de son ami. Ses murmures furent inaudibles sous les lamentations assourdissantes de Terry :
— Je suis désolé. Je suis tellement désolé…
— C'est étrange. J'entends comme un écho.
— Oui. Moi aussi, je l'entends.
Kate et Eliot regardèrent dans la même direction, là où aurait dû se tenir l'hypothétique gare londonienne.
— Parfois j'entends des bruits, quand les guérisseurs parlent autour de moi. Mais c'est rare. Ça me semble toujours si lointain. C'est à peine si je comprends ce qu'ils disent.
— C'est bizarre. J'ai l'impression de connaître cette voix.
Mais Kate ne préférait pas y penser. Les yeux toujours fixés sur sa gauche, elle assista alors à un phénomène singulier. Une bille lumineuse émergea de la brume blanche et lévita avec lenteur, comme une perle glissant sur un fil horizontal.
— Qu'est-ce que c'est ?
Pourtant, Eliot ne lui transmit aucun élément de réponse.
Ils virent la bulle de lumière se stabiliser devant la portière ouverte du Poudlard Express avant de monter, dans un écho de clochette. Alors, éprise de curiosité, Kate se leva :
— J'ai envie de voir ce qu'i l'intérieur.
— Tu ne peux pas ! Si le train part, tu disparaîtras ! Pour toujours !
— Écoute, je peux juste jeter un coup d'œil. Il est à l'arrêt depuis tout à l'heure ! Je descendrai avant que les portes ne se ferment. Si jamais elles se ferment !
— Ce n'est vraiment pas prudent, tenta de l'arrêter son cousin alors qu'elle se tenait déjà debout devant la portière.
Elle haussa les épaules et rejeta dans un rire clair :
— J'ai rarement été très prudente, tu sais !
D'un pas assuré, elle grimpa dans le wagon. Celui-là n'était pas séparé en compartiments, mais était assorti de plusieurs groupes de banquettes.
Kate marqua un arrêt, le souffle coupé. Tous les regards étaient braqués sur elle. Les regards de toutes ces personnes, qu'elle connaissait, qui se tenaient debout dans la rame.
Le professeur Higgins.
Ses camarades de Poudlard qui étaient morts durant la bataille du Colisée.
Le professeur Wolffhart.
Scarlett.
Tous ceux qui avaient perdu leur vie à cause d'elle. Ils se tenaient là, devant elle. Impassibles, mais le sourire aux lèvres.
La petite bille blanche, arrivant à la fin de son parcours, se dilata jusqu'à prendre forme humaine. Une nouvelle âme les avait rejoints. Scarlett l'attrapa par la main avec un air tendre. La scène fit sourdre des larmes aux coins des yeux de Kate, le cœur plus lourd que jamais. Le destin la mettait en face des conséquences.
Eliot était monté à son tour en l'appelant, mais elle n'avait pas répondu. Une annonce résonna dans les haut-parleurs à la suite du son répétitif de quelqu'un toquant dans le micro.
— Hello, hello ! Pour les derniers arrivants, bienvenue à bord de l'Atropos Express, direct pour un endroit d'enfer, même si c'est loin d'être l'enfer ! Nous allons partir dans quelques instants. Installez-vous confortablement et savourez vos derniers instants de non-répit. Attention à la fermeture des portes, vous pourriez y laisser quelques doigts !
— Tu devrais filer, jeune fille, lui lança le professeur Higgins, qui l'avait accompagnée dans son apprentissage de l'Immatériel lors de sa quatrième année. Ce n'est pas encore ton heure.
— Mais… je ne peux pas vous laisser ici ! Je mérite de partir avec vous !
— Notre départ ne signifierait rien si vous nous accompagnez, Fräulein Whisper, poursuivit Wolffhart.
— Je… mais. Non.
— Ne t'en fais pas, lui assura Scarlett, aussi douce dans la vie que dans la mort. Nous prendrons soin d'elle.
— Non !
S'ils tentaient de communiquer avec elle, aucun d'entre eux ne feignit le moindre mouvement. La locomotive sembla se mettre en route ; le train branla dans une légère secousse.
— Je reste ici ! rugit Kate, désormais plus décidée que jamais, comme si la solution lui paraissait maintenant évidente.
— C'est hors de question !
Eliot venait de la sangler avec ses bras et la tirait en arrière. Refusant de quitter le wagon, Kate se débattit en criant, chercha à s'agripper à des rebords, mais elle manquait de force.
— Ne me fais pas ça, Eliot ! J'ai besoin d'y aller ! Je ne peux pas les laisser seuls ! Ils ne peuvent pas disparaître à jamais ! Ils ne peuvent pas !
— Et tu ne peux pas non plus !
Il la jeta du train sans se soucier de lui faire du mal ; il préférait qu'elle lui en veuille plutôt que la laisser partir avec ce choix, guidé par ses émotions, par ses regrets.
— Il y a des gens qui ont besoin de toi dans le monde des vivants ! Et tu ne peux pas les laisser seuls non plus !
— Laisse-moi passer !
Eliot s'était positionné au milieu des marches, bloquant le passage, écartant ses bras qu'il verrouilla en travers des parois. Peu importait la technique, Kate ne parvenait à le déloger. À bout de solution, elle tapa du poing sur son torse.
— Laisse-moi passer ! sanglotait-elle.
— Jamais !
Un sifflement et une dépression atmosphérique entrecoupèrent leurs échanges véhéments puis, ce fut la porte qui se referma brusquement et qui les sépara. L'effroi de Kate changea de cible et elle frappa contre la vitre en espérant la briser. Eliot, à l'intérieur, cherchait dans la panique un bouton ou un levier pour activer l'ouverture. Les deux cousins s'appelèrent, mais cela ne retarda pas le départ du train, dont les roues commencèrent à rouler avec lourdeur sur les lignes de fer. Kate marcha sans retenir ses coups à la portière. Puis trotta. Jusqu'à courir. Eliot, désespéré, la suivait du regard. Bientôt, le train prit tant de vitesse qu'elle ne parvint à suivre le rythme. Les fenêtres défilèrent devant elle.
Seul le sifflement de la locomotive à vapeur répondit à ses cris. Les brumes blanches retombèrent sur la gare et plongea le quai dans un brouillard de plus en plus clair, jusqu'à l'éblouir.
À Ste Mangouste, des guérisseurs alertés s'activaient, montant au galop au dernier étage, où l'un des jeunes patients, présent de longue date, ne présentait plus de signes vitaux. Le cœur d'Eliot s'était arrêté.
Quelques paliers en-dessous, une autre émergeait douloureusement de son long sommeil.
— Ça a marché ! Ça a marché ! Kate, tu m'entends ?
Cette voix lui donnait toute la motivation pour revenir dans le monde des vivants. Elle battit des paupières. La grande main de son père enveloppa son visage. La première chose qu'elle distingua avec netteté furent ses yeux brillants d'émotions et de soulagement.
— Je suis tellement désolé, chipie. Pour tout.
Elle parvint à articuler d'une voix blanche :
— C'est… moi qui suis… désolée.
— C'est fini. Tout est fini.
Par des gestes infimes, elle réclama que Phil s'approche, penché au-dessus du lit dans une posture enroulée. Comme si son corps continuait à protéger sa fille de tout, toute sa vie durant. Tant que Phil serait en vie, personne n'atteindrait Kate. Il se l'était promis depuis longtemps…
Terry n'arrivait plus à s'arrêter de sangloter depuis plusieurs heures. Quand il parvenait à se calmer, la réalité lui retombait sur la poitrine comme un javelot et les larmes revenaient sans qu'il ne puisse les retenir. Une part de lui cherchait à se convaincre que toute cette journée n'était qu'un cauchemar. Rien qu'un horrible cauchemar. Terry aurait donné son âme pour récupérer un Retourneur de Temps et revenir n'était-ce qu'une poignée d'heures en arrière pour empêcher Maggie de prendre cette fatale décision qui avait tout fait basculer.
Hygie lui avait remis sa fille, emmaillotée dans un drap, et il l'avait admirée pendant plus d'une heure. Sa seule frimousse suffit à ramener un semblant de sourire sur son visage, à lui insuffler un nouveau courage, de nouvelles responsabilités.
Tremblant, il s'avança vers la chambre de Maggie, ou lui-même avait reçu des soins intensifs quelques mois auparavant, à la suite des attentats du métro de Londres. Soutenant Epona d'un grand bras englobant, il entrouvrit la porte de la pièce, plongée dans le noir. Le rai de lumière traça un filet blanc sur le lit occupé. Mais Maggie ne bougeait plus.
Un poids dans l'estomac, Terry s'approcha, serrant Epona contre lui. Quelques secondes lui furent nécessaires avant qu'il ne murmure :
— Tu devrais la voir.
Mais Maggie, recroquevillée, ramena ses genoux contre elle, refusant de lui accorder un regard.
— Maggie, tu devrais la voir, répéta-t-il.
— Je ne veux pas, articula-t-elle, la voix lourde de trémolos.
— Je sais que c'est difficile. Mais je ne veux pas que tu le regrettes toute ta vie. Parce que tu as dit « non » aujourd'hui.
Il s'avança, très lentement, guidé par le rayon lumineux marquant le chemin. Quand il parvint au chevet du lit, il ne lui imposa pas sa présence malgré tout. Il attendit. Puis, Maggie finit par se redresser avec une hésitation qui alourdissait ses épaules. À l'instant où ses yeux bleu-vert aperçurent ce qu'il portait dans ses bras, elle se décomposa. Le visage déformé dans une expression de souffrance et de tristesse muette, elle s'assit dans le lit et réclama à mains écartées qu'il la lui cède.
Elle contempla un long moment son visage de cire, sans oser en frôler les contours. Elle se surprit à sourire. Un sourire tressaillant. Issu d'une autre réalité. Une réalité où Epona ouvrait les yeux, bâillait et remuait ses petons minuscules. Elle était juste endormie, se persuada-t-elle, juste profondément endormie.
Ce fut quand ses doigts touchèrent son visage poupin que l'illusion se fractura. Il était froid. Inerte. Maggie sentit son cœur se consumer dans sa poitrine et elle serra sa fille contre elle en gémissant de douleur. Les immenses bras de Terry eurent beau l'envelopper, rien, sur le moment, ne pouvait lui permettre de contenir cette rage et ce chagrin.
Leur séparation, quelque temps plus tard, fut tâche ardue car Maggie refusait qu'on la lui retire. Terry dut faire usage de la force pour permettre aux guérisseurs de lui soutirer le corps d'Epona. Il fallut encore plusieurs heures avant que Maggie ne se calme et qu'elle et Terry puissent être abordés par le corps médical.
Cette fois, c'était le superviseur d'Hygie, un guérisseur à la barbe brune bien fournie, qui leur délivra les annonces importantes :
— Nous allons encore vous garder ici une journée ou deux, Mrs Diggle, selon l'avancée de votre rétablissement.
Pourtant, Maggie, blottie contre Terry, faisait mine de ne pas l'écouter.
— Votre corps a subi d'importants dommages dans ce transplanage. Nous avons réussi à contenir l'hémorragie interne, mais un certain nombre de vos organes ne sont pas indemnes. La réparation magique nous a permis de récupérer certaines choses, hélas, même la magie ne fait pas des miracles. Quand vous vous êtes désartibulée, votre fille a gardé avec elle une partie de votre utérus, qu'il ne nous a pas été possible de reconstituer entièrement.
— Il y aura des séquelles ? s'inquiéta Terry.
— Eh bien, s'étrangla le guérisseur, il est extrêmement peu probable à l'avenir que vous puissiez de nouveau retomber enceinte.
— On… on ne pourra plus avoir d'enfant ?
— À moins d'un miracle ou que la magie médicale progresse dans les prochaines années, non, je le crains…
Maggie ne s'exprima en balbutiant que lorsqu'il ne fut reparti :
— On va divorcer, n'est-ce pas ?
— Hein ? Mais qu'est-ce que tu racontes. Jamais de la vie.
— Ne me mens pas, Terry. Je sais que tu rêves d'avoir des enfants. Si je ne peux plus t'en donner… je ne sers plus à rien. Ça ne vaut plus le coup. Je le sais… tu vas finir par m'abandonner. Cela n'est qu'une question d'années…
— Maggie…
Il la berça contre lui.
— Mon rêve, c'est de rester avec toi le restant de mes jours. Toi aussi, tu aurais pu me rejeter quand tu m'as vu avec toutes mes brûlures. Pourtant, tu ne m'as jamais tourné le dos. On restera ensemble, dans toutes nos épreuves. Je t'en ai fait le serment.
— Mais tu veux en avoir. Je ne pourrai jamais…
— Ce n'est pas le plus important, Maggie. Et si un jour on se sent capables de faire le pas, on trouvera d'autres solutions. On… on pourra adopter. Je suis prêt à te parier que oui, on trouvera une solution. Ce n'est pas le plus important maintenant, crois-moi.
Puis, les pleurs revinrent de plus belle.
— Elle me manque déjà, larmoya-t-elle. Elle me manque tellement…
— Elle me manque aussi, chuchota-t-il, blessé. Et elle me manquera toujours.
Kate était déjà en de bien meilleures dispositions quand Emeric lui rendit visite. La voir sourire, même faiblement, le transporta de bonheur. Il traversa la chambre au pas de course et l'embrassa avec la plus grande tendresse.
Même si elle notifia ses yeux orangés, elle n'en fit pas mention. Il restait celui qu'elle aimait.
— Mon père m'a un peu raconté, chuchota-t-elle, leur visage proche. Tu m'as sauvée. Tu les as sauvés.
— À vrai dire, c'est surtout ton père qui t'a sauvée !
Il leva les yeux vers la poche de sang transfusé, originellement celui de Phil, mêlé à une petite dose de tue-loup, comme l'avait préconisé le protocole mis en place par l'équipe de guérisseurs. Les doigts, encore fébriles, de Kate s'entremêlèrent à ceux d'Emeric sur le lit.
— Raconte-moi… tout ce qu'il s'est passé.
Le Serdaigle lui fit un récit complet, du moment où il l'avait récupérée à la sortie du tombeau – avec l'avertissement de Leeroy du retour de Maëva – jusqu'à leur retour à Ste Mangouste. Emeric ne se permit qu'une impasse dans son témoignage : Emeric ne mentionna pas ce qu'avait avancé Cliodna, selon qui la prophétie ne s'accomplirait que plus tard, dans le futur. Comme l'avait expliqué Maëva, l'énoncé-même de celle-ci avait fait bien plus de dégâts que la prophétie elle-même. Elle avait coûté la vie de tant de personnes, notamment celle à peine entamée de la fille de Maggie et Terry, pour rien. Cela pouvait s'avérer dangereux de réveiller de nouvelles angoisses chez Kate en lui soumettant l'idée que tout était à recommencer.
Même s'il n'était pas dans son habitude de taire la vérité, Emeric se promit de garder ce secret aussi longtemps que possible. Ce mensonge par omission ramènerait une tranquillité méritée depuis si longtemps. En retour, il lui demanda des détails sur le tombeau de Maëva et ce qu'il s'était passé.
— Je suppose que c'est à ce moment-là que mes cheveux sont devenus comme ça, sourit-elle.
— Quand ils t'ont remontée de la salle commune, oui, ils étaient déjà blonds.
— Toi qui as un faible pour les brunettes, tu vas réussir à outrepasser cela ? nasilla-t-elle.
— C'est une couleur qui te va plutôt bien, admit-il. Je m'y habituerai.
Puis, le sourire de Kate se dissipa graduellement.
— J'ai l'impression de ne plus être la même…
— Que veux-tu dire ? À cause de tes cheveux ? Ça peut se régler vite, avec un sortilège.
— Non, c'est…
Elle ouvrit sa main devant elle et tenta d'y faire éclore un papillon, comme elle l'avait fait des milliers de fois depuis son plus jeune âge. Mais rien ne parut.
— Emeric, peux-tu m'apporter ma baguette ?
Il s'exécuta et tendit la baguette d'amarante à la jeune femme. Elle se concentra un temps, comme si le simple fait de l'observer la ferait réaliser un sortilège informulé.
— Lumos.
Rien ne se produisit.
— Orchideus.
Le silence.
— Ventus.
Malgré ce troisième essai infructueux, Kate ne put se résoudre à accepter la cruelle vérité, qui stupéfiait également Emeric. Il semblait qu'en rendant son morceau d'âme à Maëva et en abandonnant sa part d'Immatériel, Kate s'était également vu déposséder de sa magie…
Le drap blanc dessinait vaguement le contour de reliefs et l'ensemble ressemblait à une sculpture de marbre. Il n'avait pas bougé de là depuis des années, mais c'était avec cette parure qu'il sortirait de cette pièce, songea Kate.
Elle était restée plusieurs heures aux côtés de la dépouille d'Eliot. Tout le monde pensait à un arrêt de ses fonctions après plus de huit années de coma. Seule Kate connaissait la vérité. Eliot avait enfin trouvé son rôle, malgré lui.
Peu de gens assisteraient à ses funérailles. Les Whisper, sûrement. Clive aussi. Mais la jeune femme se promit de ne jamais l'oublier et de raconter, quand elle s'en sentirait prête, la bravoure dont il avait fait preuve. Elle lui devait d'être ici.
Sans un mot, la mine grave, elle descendit les étages et traversa des couloirs qui lui nouaient les entrailles. Elle se visualisait, en train de les remonter en juillet dernier, avec la décision définitive de disparaître de la vie de ses proches. Une terrible envie de vomir la saisit, mais elle devait affronter la situation. Chaque fois qu'elle préparait une phrase dans sa tête, elle se corrigeait. Aucune ne convenait…
Elle se résolut à rentrer dans la chambre. Cette dernière restait plongée dans le noir, à toute heure du jour ou de la nuit, Maggie refusant toute lumière. En chien de fusil dans le lit, elle refusa de lui accorder un regard. Kate ne sut si elle devait s'avancer. Maggie l'avait tant fait, du temps où Kate avait besoin d'elle. L'étreindre, sans un mot. Juste, être présente.
Mais quand Kate la rejoignit, Maggie lança, acerbe :
— Je ne veux pas de toi ici.
— Je… je comprends, Maggie. Toutes mes condoléances. Je suis… je suis sincèrement désolée.
— Désolée ? Tu es désolée ?
Victime d'une rage subite, Maggie se retourna dans le lit et rugit :
— Tu oses me dire que tu es désolée alors que tout ça, c'est à cause de toi !
— Je n'ai jamais voulu…, chercha-t-elle à se défendre avant d'être interrompue.
— Je me suis sacrifiée pour toi ! Sans mon aide, tu aurais tué ton père ! Dans cette cave puante ! Et tu as refusé de me suivre ! Tu as tout fait échouer ! C'est à cause de toi ! À cause de toi qu'Epona est morte ! Tu l'as tuée ! Tu as tué ma fille !
La violence de ses mots empala Kate. Ils s'ancreraient dans sa mémoire, dans son âme, et elle savait que jamais elle ne les oublierait.
Maggie, terrassée par le chagrin, ne décolérait pas :
— Tu n'es qu'une égoïste ! Tu n'as toujours pensé qu'à toi ! Tu te prends pour une héroïne ! Tu te crois seule au monde ! On n'était rien pour toi, c'est ça ? Seulement utiles à t'aider dans tes quêtes folles ! Nos vies n'ont pas d'importance pour toi !
Kate aurait eu envie de répliquer le contraire, mais elle était incapable de se dresser face à la fureur légitime de Maggie. Si Terry avait été là, il aurait été le seul en mesure de l'apaiser.
— Je vois qui tu es aujourd'hui ! l'accusa-t-elle en la pointant du doigt. Et je ne sais qu'une chose : que je ne veux plus jamais te voir ! Tu as tué ma fille ! Epona n'est plus là à cause de toi ! Je ne veux plus te voir ! Tu n'existes plus pour moi !
Anéantie sans le laisser paraître, Kate demeura immobile un instant, avant de chuchoter :
— Dans ce cas, je ne vais pas te déranger davantage. Je comprends… Désolée encore.
Sans d'autre sermon, elle sortit à pas lents et referma la porte, derrière laquelle elle s'effondra, avec la conscience que les deuils ne concernaient pas seulement les vies perdues. Car ce jour-là, elle venait de perdre son amitié la plus précieuse…
MAISON DES WHISPER
— Passe-moi du pain, s'il te plaît !
— Tiens, attrape !
— Ah ! Non ! Merlin, t'es toujours aussi nulle pour viser !
— C'est plutôt toi qui ne sais pas rattraper, mon chéri.
— Tu parles ! J'ai fait du Quidditch, moi, madame !
— Sans vouloir dire de bêtises, tu étais batteur, c'est ça ? Ce ne sont pas les attrapeurs qui se spécialisent dans ce genre de réception ?
— Hé, pourquoi vous vous liguez tous contre moi ! Il y a rébellion là !
Des rires se partagèrent autour de la table. À leur retour de Ste Mangouste, Phil et Will s'étaient affairés à rebâtir, en un rien de temps, la maison de Carlton. Les journaux moldus avaient eu le temps de s'accumuler dans la boîte aux lettres, offrant des titres de unes plus fantasques les uns que les autres.
« Invasion de corbeaux dans l'Est de l'Angleterre ; les flux migratoires se seraient-ils inversés ? »
« Une bombonne de gaz explose sur Owl Street ; aucun blessé à déplorer »
« Incendies suspects dans les champs ; les agriculteurs exigent des réponses de la part des autorités. »
« La nuit soudaine ; retour sur l'étrange phénomène autour de l'éclipse annulaire de soleil, avec l'explication scientifique de notre expert Mr Jagger »
Des badauds voyeurs avaient été aperçus plusieurs fois dans la rue, à la recherche de la fameuse maison explosée, mais en voyant toutes les villas résidentielles intactes, se demandaient s'ils ne s'étaient pas trompés de rue.
Le Ministère et les Oubliators intervinrent de manière efficace sur les quelques moldus qui avaient assisté à davantage. Les Whisper furent, par chance, écartés de toute accusation. Seules de rares personnes, au Ministère, avaient été mises au courant du retour d'Electra en juillet dernier, pour ne pas défrayer la chronique et remettre la panique au goût du jour. Désormais, tout le monde préférait se convaincre que tout était terminé pour de bon.
Les Whisper avaient donc invité Emeric et célébraient le retour au calme autour d'un excellent repas.
« Quand je serai grande, je serai aussi batteuse ! Comme papa et comme Kate ! » attesta Abby.
— Ça, personne n'en doute, ma chérie !
— T'as bien intérêt, sinon, je te déshérite, citrouille ! Même chose si tu pars à Gryffondor !
— Tu as déjà joué au Quidditch, Emeric ? demanda Will.
— Pas vraiment, non. Je ne suis pas très doué sur un balai. Je manque déjà d'équilibre juste en étant sur deux jambes, alors dans les airs avec des balles lancées à pleine vitesse dans l'équation, on n'est pas loin du cauchemar pour moi ! Mais j'aime regarder de temps en temps.
— Tu ne m'as jamais emmenée voir de match de Quidditch, après toutes ces années ! fit remarquer Grace à son mari.
— Parce que tu ne m'as jamais demandé. Duh.
— Ça pourrait être chouette d'organiser ça pour les prochaines semaines, non ? Abby serait ravie aussi ! Qu'est-ce que tu en penses, Kate ?
En entendant son prénom, la jeune femme décrocha de sa pensée et tenta de récupérer le fil de la conversation.
— Ah, oui oui, ça serait une riche idée !
Ayant également remarqué que sa petite amie voguait vers d'autres horizons, Emeric manifesta sa présence en frottant son pied au sien sous la table.
Il en reparla le soir, dans le lit.
— Tu as l'air ailleurs.
— C'est… difficile. Les choses sont revenues comme avant, sans être tout à fait les mêmes. C'est compliqué à expliquer. Je ne veux pas oublier tout ce qu'il s'est produit et c'est comme si… tous ensemble, on construisait le mur pour ne rien voir de tout ça.
— Je comprends ton ressenti.
La boule au ventre, Kate poursuivit sa confession :
— Quand j'étais dans ce train, je voulais vraiment partir. Je ne me voyais pas reprendre cette vie-là, justement. Comme si rien n'était arrivé. Et je reste disculpée de tout… à part Maggie qui…
Ses mots se dérobèrent sur sa langue.
— Personne ne va te punir pour tout ce qui est arrivé, ce n'est pas ta faute.
— Je les ai tous vus, dans le train. Je mérite d'être jugée. Enfin… tous. Non. Ils n'étaient pas tous là.
— Comment ça ?
— Morgana n'y était pas. Pourtant, elle aussi…
Étrangement, Emeric répondit d'un sourire énigmatique. Il attrapa la main de Kate et l'amena à ses lèvres pour y déposer un baiser.
— Je comprends ton besoin de discuter de tout cela. Mais je pense qu'il y a une meilleure personne avec laquelle tu pourrais avoir cette conversation.
Sur les conseils d'Emeric et avec l'autorisation exceptionnelle de MacGonagall, Kate retourna à Poudlard, sur le dos de sa moto-balai, qu'elle réussissait à maîtriser malgré la disparition de sa magie. Peut-être avait-ce toujours été dans sa nature, songea-t-elle pendant le trajet. Sans le pendentif de Maëva que Grace avait porté pendant sa première grossesse et qui avait diffusé de la magie à travers elle, peut-être serait-elle née Cracmolle. Sans Maëva, Kate n'était rien de plus qu'une moldue avec des connaissances du monde magique.
Sur place, elle porta ses vêtements civils, avec sa veste en cuir, mais tous les élèves chuchotaient à son passage. Elle était la bien célèbre Kate Whisper avec une flopée d'aventures dans son sillage. Dans le monde magique, elle ne passait plus inaperçue, même si ses nouveaux cheveux platinés la camouflaient des premiers regards. Cela ne tarderait pas à être mentionné dans une gazette ou une autre, se dit-elle. Le répit serait de courte durée.
Quand elle demandait son chemin, on lui indiquait la direction des hauts étages, près des tours de Serdaigle. Le cœur battant, Kate grimpait, remontant dans ses souvenirs. Elle voyait, par les arches ouvertes sur l'extérieur, des groupes d'amis qui riaient et essayaient de nouveaux sortilèges, échangeaient à propos de livres et de potions. Elle avait fait partie de l'un d'entre eux. Un groupe brisé aujourd'hui. Si Terry acceptait toujours de lui parler, Maggie, en revanche, avait catégoriquement refusé tout nouveau contact avec Kate. Elle avait été radiée de sa vie.
La première chose qu'elle entendit fut un rire. Très discret, mais précieux. Car si rare. Elle pouvait reconnaître ce timbre. En passant un carrefour, elle les aperçut alors au bout du couloir. Parrain et filleule réunis. Postés à la fenêtre comme deux vieux écoliers, les deux spectres échangeaient quelques anecdotes. Pour la première fois depuis bien longtemps, le cœur de Kate s'allégea.
Quand elle fut repérée par Merrick, ce dernier esquissa un sourire et souffla quelques mots avant de disparaître derrière un mur.
Morgana tourna une mine ravie en direction de Kate. Son fantôme portait les mêmes habits qu'au moment de sa mort, avec son grand manteau sanglé. Rien n'avait physiquement changé – si ce n'était qu'elle n'avait plus d'enveloppe charnelle ! – pourtant, Morgana ne semblait plus être la même personne.
Elle fit semblant de se durcir à l'approche de Kate, mais cette dernière lisait bien une joie autre sur son expression.
— Tu me cherchais, Whisper ?
— Tu crois vraiment que j'ai retapé exprès ma dernière année pour être ici ?
— Vu ton changement de tête, on pourrait croire.
— Je te retourne le commentaire !
Kate prit place en contrebas, sur la marche d'un renfoncement et reposa ses mains sur ses genoux. En prononçant sa première question, la Papillombre elle-même se sentit stupide :
— Ça fait mal ?
— De quoi ? De devenir fantôme ? demanda Morgana en arquant les sourcils.
— Présentement… !
— Hm. Pas vraiment. J'ai juste eu l'impression de tomber de fatigue. Et quand je me suis réveillée, j'étais juste là, sans savoir pourquoi. Tout s'est fait si… naturellement. Comme si je m'étais endormie.
— Ça ne t'a pas fait bizarre ?
— Tu veux dire ma réaction quand je l'ai compris ? Un peu, oui. Mais finalement, quand j'ai retrouvé Merrick, tout s'est éclairé.
Kate se jeta à l'eau et se permit, d'une voix aussi douce que possible :
— Je ne voulais pas que tu te sacrifies, pour la porte.
— Moi, je le voulais, corrigea Morgana. Et ce n'était pas pour cette satanée porte. Mais pour toi.
— J'avais bien compris, mais…
— Est-ce que tu rougirais, Whisper ? s'amusa-t-elle.
— C'est juste que… je n'avais pas idée, admit la jeune femme.
— Vraiment ? Pendant toutes ces années, tu ne t'es doutée de rien ?
— Si. Peut-être et un peu, mais… Pourquoi ne me l'as-tu pas dit ?
— Pour des milliers de raisons. Les mêmes qu'avancent tous ceux qui aiment en silence. Tu sors avec Beckett. J'ai un minimum de respect pour sa personne. Et t'imposer ça… Ce n'était pas la meilleure idée.
Kate hocha la tête, compréhensive.
— C'est juste que… Tu as essayé de me tuer, Morgana ! Tu y es même parvenue ! J'ai du mal à tout saisir…
Le fantôme de Morgana, accoudé à la fenêtre, haussa les épaules.
— Je suppose que c'est là la malédiction des MacNair. Tomber amoureux d'un Whisper sans n'avoir d'autre arme que le silence. Moi-même, j'ai mis beaucoup de temps à l'admettre. J'ai ressassé beaucoup de colère. Cela me brouillait la vue.
Puis, se dégageant de sa position, elle soupira.
— Je suis en paix avec moi-même désormais. Je sais qui je suis. Je suis Morgana MacNair, je suis une Papillombre et je t'aime. J'habite à Poudlard, désormais. Ma seule et unique maison. Avec le seul homme pour lequel j'ai de l'estime. Et puis – je n'ai pas suivi toute l'histoire – mais puisqu'il paraît que je suis la première Papillombre décédée en ces lieux, je deviendrai, selon le conseil des fantômes, le fantôme officiel de la maison ! Il va falloir que j'en apprenne davantage…
— Tu verras, lui sourit Kate, confiante, les Papillombre sont tous sympathiques. Et uniques en leur genre.
— Je n'en doute pas. Leur précurseur était à la hauteur.
En constatant que Kate restait crispée, Morgana la rassura :
— Crois-moi, je ne pouvais pas espérer mieux que ce destin. Sois heureuse pour moi, s'il te plait. Si seulement tu en sens le désir, et non pas par devoir, tu pourras revenir me voir. Et le jour où tu auras des mioches avec Beckett, c'est moi qui me ferai un plaisir de les accueillir. À ma manière, bien entendu.
— Je n'en doute pas !
— Vis ta vie, Whisper. Ta place n'est plus ici, à Poudlard, mais sur les routes du monde. Mais s'il y a bien une chose que tu peux faire pour te racheter…
— Oui ?
Morgana se positionna devant elle et ses yeux gris, occultés par cette forme corporelle sans teinte, brillèrent davantage. Kate aurait désiré lui attraper les mains, ne serait-ce que la toucher, mais elle savait que cela lui serait impossible désormais…
— Tâche de ne jamais m'oublier. Que le monde m'oublie, je n'en ai que faire. Mais si je peux avoir la certitude que toi, tu me garderas une place quelque part…
— B-Bien sûr ! Bien sûr, Morgana ! Tu étais mon amie ! Tu l'es toujours. Et tu le seras toujours…
— Je… Je suis désolée de t'avoir aimée.
— Ne t'excuse pas. On ne contrôle pas ces choses-là.
— Mais merci, Kate. Merci pour tout…
Malgré son entretien à Poudlard avec Morgana, Kate ressassa sa culpabilité des jours durant. Puis, l'idée survint un soir, au coucher. Elle germa et prit de plus en plus de place dans son esprit, désireux de se libérer de ses sombres pensées. Si bien qu'un matin, elle prit la direction de Londres en moto-balai et se rendit au Ministère, avec la volonté de reprendre son destin en main. Sa requête en étonna plus d'un.
— Vous… vous voulez vous dénoncer ?
— C'est tout à fait cela !
— Mais… de quoi, exactement ?
— D'homicides involontaires, de mise en danger de moldus, de divulgation du secret magique, d'usage de magie illégale, de violation de lieux sorciers d'une importance archéologique capitale, de résurrection de druidesse millénaire potentiellement dangereuse… vous voulez que je continue la liste ? Je peux remonter loin comme ça, ma scolarité à Poudlard a été très gratinée !
Sa demande fut traitée dans les plus brefs délais, mais personne ne fut capable de comprendre sa démarche. Chaque acteur du parcours chercha à l'innocenter par divers arguments, mais Kate répliquait, enfonçant davantage son implication. Personne ne pouvait comprendre qu'il s'agissait, pour elle, de son unique moyen pour se racheter et poursuivre le semblant de vie « normale » qu'elle avait reçue comme seconde chance. Pendant toutes ces dernières semaines, elle avait été portée par ses proches, sa famille, ses amis. Certains y avaient perdus la vie, la raison. C'était eux qui recevaient le mérité de ce nouveau périple. Mais elle, son destin lui avait échappé. Elle n'avait rien pu faire, tout le long. Elle n'avait été qu'un poids.
L'affaire finit sur les bancs du Magenmagot quelques jours plus tard. Kate assista seule à son propre procès, n'ayant prévenu aucun de ses proches.
L'accusée paraissait avec le sourire. Après un long débat, le ministre Shakelbolt, vêtu d'une grande cape mauve, investigua sur ses raisons.
— Même si je dois admettre que toutes les histoires autour de votre situation laissent… pour le moins pantois, nous n'avons aucune raison de vous juger pour tous ces actes dont vous n'étiez pas responsable. La plupart ont été commis sous légitime défense et, quand bien même vous avez agi parfois de manière irresponsable, votre démarche n'était jamais malveillante, que ce soit envers les moldus ou envers d'autres sorciers.
— Je veux une sentence d'accusation, martela Kate. Je le mérite.
— Mais pourquoi la désirez-vous tant ? Azkaban n'est guère un endroit de charme !
— Mon père a paru, ici même, il y a quatre ans. Il a été jugé coupable d'un meurtre qu'il n'avait pas commis pour me couvrir. Car c'est moi – où la druidesse qui me possédait, bref, longue histoire ! – qui ai tué l'homme en question. Il a fait une année d'Azkaban pour moi. Il n'en est pas mort. Nous n'avons que ce que nous méritons. Et j'estime mériter une sanction. Je ne vois pas comment je pourrais vivre une vie « normale » si je n'ai pas le droit à cette… comment on appelle ça. Rédemption ? J'ai besoin de cette expiation. Je serai plus à même d'accepter tout ce qu'il s'est passé.
— Pensez-vous que le Ministère vous accordera vraiment cette sentence que vous semblez prendre à la légère ? intervint une juge. Juste pour que vous puissiez profiter de ce que vous pensez être une retraite méditative ? Il ne s'agit là que d'un vulgaire caprice !
— J'ai rendu visite à Azkaban à mon père, madame la juge. Je suis fille de Nettoyeur. J'ai aussi vu des gens se faire démembrer, se faire assassiner, être carbonisés dans un métro… Croyez-moi. Je ne suis pas du genre à prendre les choses « à la légère ».
— Vous n'étiez pas responsable de tout ceci, répéta un autre juge. Nous connaissons votre situation particulière.
— Vous ne connaissez rien. Vous n'avez pas vécu à ma table. J'ai commis de terribles choses. J'ai forcé mes proches à en commettre d'autres. Que se passera-t-il si vous ne me jugez pas ? Les Gazettes racontent que vous avez été prompts à envoyer beaucoup de Mangemorts et de leurs complices à Azkaban, parfois pour des délits de corruption ou bien moins importants. Pour servir d'exemple. Quel exemple donnerez-vous en renvoyant chez elle une sorcière qui est allée à l'encontre de nombreuses lois ? Qui s'est permise d'outrepasser des règles énoncées depuis des siècles, juste pour son propre intérêt ? Parce que quoi ? Je suis célèbre ? Je suis particulière ? Au-delà de cela, je suis autre chose ! Je suis coupable, et je le sais. C'est pour cette raison que je viens me livrer à vous. Si je ne ressentais pas cette culpabilité, je ne serai pas là. Et c'est votre rôle, maintenant, d'appliquer la sentence ! Faites votre job !
À la fois désespéré et intrigué, Shakelbolt soupira. Tout cela n'était qu'un cirque. Puis il clama :
— Levez la main si vous pensez miss Whisper coupable des crimes dont elle s'accuse.
Un certain nombre de mains se levèrent, mais la jeune fille ignora s'ils votaient parce qu'ils croyaient véritablement en son implication ou juste pour lui faire plaisir et en finir avec ce simulacre de procès au plus vite.
— Levez la main si vous pensez miss Whisper innocente.
Après décompte des votes très serrés, il annonça, dans un soupir à peine dissimulé :
— À la majorité, miss Whisper est déclarée coupable de… d'un certain nombre de faits, par concomitance, je présume. Par conséquent, je la condamne à un an de prison ferme, à Azkaban. Comme votre père avant vous. Ainsi, j'espère que vous estimerez que justice sera faite.
Et alors que personne n'aurait été satisfait d'une telle sanction, Kate ressentit un intense soulagement.
— Tu es sûre de ce que tu fais ?!
Emeric avait été prévenu par hibou et avait transplané aussitôt à Londres. Il avait fallu le calmer pour qu'il accepte son dernier entretien avec Kate, avant qu'elle ne soit transférée.
— Parfaitement ! De toute façon, toi, tu seras bien occupé. Ça ne changera pas grand-chose à ton programme ! Tu vas même pouvoir partir plus tôt à New York. Et tu n'auras pas à t'en faire. Tu pourras te consacrer à tes études à 100% !
— Oui… mais toi. Et ta famille.
— Tout le monde s'en sortira très bien sans moi, le temps d'une année. Cela laissera à tous le répit suffisant. Pour respirer. Pour prendre de la distance par rapport à tout cela. Peut-être que d'ici là, Maggie trouvera le temps de me pardonner…
Ils partagèrent une longue étreinte, surveillée par les gardes.
— Tu es la fille la plus folle que je connaisse, lui murmura-t-il, respectant son choix. Je te l'ai déjà dit ?
— Oui… c'est même pour cette raison que tu m'aimes.
Quand ils se séparèrent, les gardes l'emmenèrent et Emeric lui lança une dernière parole :
— Je viendrai te chercher ! Dans un an !
— Le rendez-vous est pris dans ce cas, Emeric Beckett !
Elle ne s'autorisa à pleurer que lorsqu'ils quittèrent Londres. Mais ses larmes lui semblèrent si libératrices. Enfin. Enfin, elle pouvait prétendre à cette paix que tout le monde appelait à corps et à cris autour d'elle à la suite de tous les événements qui avaient bouleversé leurs vies.
Arrivée à Azkaban, elle fut accueillie par mister Gloom. Le directeur de la prison, son crâne de plus en plus dégarni et un Boursouf lilas sur l'épaule, lui ouvrit lui-même la grande porte avec un immense sourire perfide et des yeux brillants derrière ses lunettes.
— Miss Whisper… Je le savais, oui, je le savais. Je vous avais bien dit, que vous reviendriez très vite. Mais je vous prie, je vous prie ! Entrez donc ! Nous avons tout notre temps pour en parler, n'est-ce pas ? Petite Kate, jolie Kate…
GODRIC'S HOLLOWS
Cette chambre semblait issue d'un autre monde. D'une autre réalité. Pourtant, ils y avaient mis tant du leur. Des heures durant, ils avaient débattu sur les couleurs, sur l'agencement des différents meubles. L'endroit était destiné à accueillir la vie, mais la vie ne l'habitait pas. Seul le mobile, décoré d'étoiles filantes, de vif d'or et de balais volants, au-dessus du berceau, se mouvait dans de lentes circonvolutions, dans un sens, puis dans l'autre.
Terry était rentré le premier, pour préparer le retour de Maggie à Godric's Hollow. Il savait que la confronter à cette chambre ne ferait qu'accentuer la torture. De ce fait, il avait décidé d'en assumer le rangement. Mais l'épreuve s'avéra plus laborieuse que prévu. Tous ces objets, les espoirs accrochés à eux, le désarmaient. Ils avaient tant imaginé, au sein de ce cocon. Ils avaient composé les rires d'Epona, ses pleurs la nuit. Ce jour-là, le silence. Car Epona n'était plus qu'un nom.
Il sortit sa baguette magique et commença à ranger, à contrecœur : une part de lui aurait préféré tout détruire. Cela aurait fait partie de son processus de deuil. Terry contenait une colère qu'il ne désirait pas diriger contre tout ce qui aurait dû lui appartenir, à elle.
Le berceau se plia sur lui-même, barreau par barreau, comme des dominos qui tombent, et ne devint plus qu'une petite boîte en bois, facile à entreposer. Il avait envie d'arracher les rideaux aux motifs de balles de Quidditch avec ses mains, à en casser la tringle s'il le fallait. La table à langer s'aplatit par magie et il n'en resta qu'une planche collée au mur. Il rêvait de pouvoir défoncer la caisse à jouets neuve à coups de pieds.
Quand il eut terminé, Terry tomba à genoux au milieu de la pièce devenue aussi neutre que possible. Il n'avait gardé avec lui que la peluche de niffleur que sa propre mère lui avait offerte. Ses émotions débordèrent et il fondit en larmes en s'enroulant autour de la peluche, blottie contre lui.
Non. Terry ne parviendrait jamais à accepter. Toute sa vie, depuis son plus jeune âge, il ne se voyait dans aucun autre rôle que celui d'un père. Ce rôle, on le lui avait retiré. On lui avait fait goûter au plaisir, juste un aperçu, une toile pour peindre, mais on le lui avait subtilisé avant qu'il n'en fasse la réelle expérience. Et Terry refusait de vivre les restes de ses jours avec cette saveur amère en bouche. Avec le souvenir de ce supplice de Tantale.
Déterminé, il retourna dans leur chambre conjugale et fouilla dans l'armoire qui contenait une grosse partie de ses cours de Poudlard.
— Accio cahier de notes d'Emeric.
Le petit calepin noir, sanglé de lacets de la même couleur, s'extirpa d'entre les piles de parchemin et vola jusqu'à ses mains. Son ami ne l'avait pas explicitement obligé à s'en débarrasser, juste de l'éloigner de lui sans lui dévoiler son emplacement. Terry avait pris le parti de le garder en sécurité plutôt qu'il ne tombe entre de mauvaises mains. Mais jamais cela ne lui avait effleuré l'esprit que lui-même en ferait l'usage un jour.
Il enterra, quelques heures plus tard, à la nuit tombée et le cœur battant, une boîte à la croisée de chemins, sur un carrefour bordé d'achillées, une fleur sauvage de couleur jaune. Le contenant avait été rempli de divers objets : une photo de lui, des ossements de chat noir, de la terre provenant d'un cimetière… Une part de lui avait envie de vomir. Il ne se reconnaissait pas. Mais une voix résonnait dans son crâne ; c'était ça ou se résoudre à ne jamais devenir le père de sang qu'il rêvait d'être.
— Il flotte dans l'air… comme un parfum de désespoir.
Terry se braqua en direction de la voix. Cette voix qu'il connaissait bien, mais qui n'employait pas les mêmes intonations que d'habitude. Kate avait émergé d'un buisson en bord de route, habillée d'une sublime robe coulante fendue par endroits, et dévoila un profond décolleté pointu chatouillant son nombril.
— K-Kate ? balbutia-t-il, raide.
— Le suis-je vraiment ?
Tandis qu'elle s'approchait, Terry remarqua dans la nuit que ses iris n'étaient pas gris, mais rouges, semblables à deux rubis. Il trembla :
— Vous êtes Kalfu.
— En chair et en os, annonça-t-il en écartant les bras.
— Pourtant, vous êtes…
— Ah… brave jeune homme.
Kalfu leva une main pour effleurer d'une séduisante danse du doigt la mâchoire brûlée de Terry. Ce dernier frissonna, à la fois apeuré et sous le charme envoûtant de cette apparition.
— Je prends l'aspect du plus profond désir de celui qui m'invoque. Mon petit doigt me dit que tu n'as pas encore tout résolu en toi. N'est-ce pas ?
Terry coupa court d'un ton tranchant :
— Je veux faire un pacte.
— Je me doute. Dans le cas contraire, tu ne m'aurais pas appelé. Cela fait bien longtemps que je n'ai pas mis les pieds dans vos belles contrées anglaises. Mais dis-moi tout, jeune homme. Que désires-tu ?
— Ma femme a eu un accident magique. Elle était enceinte. Elle a… perdu notre fille. Et elle ne sera plus jamais capable de concevoir.
— Fascinant. Tu l'aimes donc au point de passer un pacte plutôt que de prendre la lâche décision à laquelle sont habitués les hommes de la quitter pour une autre. Cela malgré ton désir latent pour cette femme, de laquelle j'ai emprunté les traits. Oui… c'est fascinant. Donc. Si je résume bien, tu aimerais que j'offre à ta tendre épouse la capacité de donner la vie afin qu'elle et toi puissiez fonder une formidable flopée de marmots. C'est exact ?
— Oui. C'est possible ?
— C'est tout à fait dans mes cordes.
— Je suppose qu'il faudra que j'y mette le prix…, siffla Terry entre ses dents. Que veux-tu en échange ?
Le démon l'analysa de la tête aux pieds.
— Je ne peux même pas te demander ton âme. Elle est déjà estampillée au nom de cette satanée faucheuse…
— Hein ?
— Voici ce que je vais te demander en échange. Tu auras autant d'enfants que tu le voudras, Terrence Diggle. Mais l'un d'eux me reviendra de droit.
Terry se pétrifia.
— N-non. C'est impossible. Je ne te donnerai aucun de mes enfants.
— Tu n'auras rien à me donner. Il viendra à moi de lui-même quand il en aura l'âge. Je le marquerai à sa naissance d'une trace, dans le creux du poignet. Ainsi, tu sauras lequel cela sera. Tu pourras l'élever et l'aimer, comme le tien. Il possédera sa personnalité propre et je ne l'influencerai pas. Mais quand il en sentira le besoin, quand il sera adulte, il me rejoindra. Et tu ne pourras plus me le réclamer, car il m'appartiendra alors.
Le Poufsouffle recula d'un pas, tiraillé par ses sentiments. Une part de lui l'intimait de prendre ses jambes à son cou et de fuir le plus possible.
— Pour signer le pacte, rien de plus simple…
Le démon joua des atouts séducteurs de Kate, faisant rebondir ses boucles brunes sur ses épaules nues.
— Il te suffit de me donner un baiser. Je suspecte que tu pourrais même y prendre du plaisir… Ne suis-je pas là une merveilleuse opportunité, à la fois pour tes rêves de paternité, mais également pour ton subconscient refoulé ?
Le cœur de Terry battait si énergiquement dans sa poitrine que cela lui coupait le souffle. La tentation devenait trop forte…
— Allez. Je sais que tu en meurs d'envie…
Le démon se hissa sur la pointe des pieds et mordilla de ses dents blanches le lobe de son oreille, avant d'y murmurer un alléchant :
— Embrasse-moi…
