Tyrion chassa vite les pensées de la possible trahison de Sansa, et préféra poser directement la question à Jaime :

''Et quelle solution notre sœur a-t-elle bien pu trouver au cas où elle perdrait ?''

Jaime le regarda longuement, avant de soupirer :

''Je ne devrais pas te le dire. Cersei m'a fait promettre de garder le secret.''

Tyrion leva les yeux au ciel :

''Oh, je t'en prie. Je suis ton frère.''

''Tu es peut-être mon frère, mais tu sers nos ennemis. Je n'ai aucun moyen de m'assurer que ce que je te dis ne sera pas immédiatement répété à ta reine dès que tu sortiras de cette pièce.''

Les doutes qu'exprimaient Jaime firent mal au cœur de Tyrion. La pensée que son frère croyait qu'il n'était plus digne de confiance le blessait, principalement parce qu'il se savait incapable de lui causer involontairement du tort.

Après tout, Jaime avait été le seul des Lannister à ne pas lui montrer de la haine et du mépris, le seul des Lannister qui n'avait pas voulu sa mort depuis le jour de sa venue au monde, le seul des Lannister à le croire innocent du meurtre de Joffrey, même s'il s'agissait de son fils, le seul des Lannister à empêcher son exécution et à le libérer.

Peut-être qu'au fond, Jaime s'en voulait de l'avoir envoyé à Essos. Peut-être qu'il regrettait d'avoir fait ça, de l'avoir envoyé ployer le genou et prêter allégeance à la Mère des Dragons.

Peut-être qu'il s'en voulait d'avoir, indirectement, amené Daenerys et la mort à Westeros.

Mais il devait savoir que jamais Tyrion ne lui ferait de mal, ou ne ferait quoique ce soit qui pourrait le rendre malheureux.

Si cela impliquait de devoir s'assurer que Cersei était vivante et en sécurité, eh bien, soit.

(Il ne voulait pas se l'admettre, mais jamais il n'aurait pu faire de mal à Cersei non plus. Jamais. Même s'il voulait pas se l'avouer, c'était vrai, il le savait, au plus profond de lui.)

Tyrion regarda son frère à nouveau :

''Jaime, jamais je ne trahirai ta confiance. Tu le sais, tu dois le savoir.''

Jaime ne dit rien pendant un moment, avant de finalement souffler :

''Depuis environ vingt ans, Cersei a connaissance d'un secret dont elle est, vraisemblablement, la seule à être au courant.''

Tyrion le fixa intensément, attendant la suite.

Jaime poursuivit :

''D'après ce qu'elle sait, Jon Snow n'est pas le bâtard de Ned Stark, comme on a voulu nous le faire croire. Il est le fils de Lyanna Stark, et de…''

Tyrion finit la phrase de son frère à sa place :

''… et de Rhaegar Targaryen.''

Jaime fronça les sourcils :

''Comment tu le sais ? Qui te l'as dit ?''

''Sansa, qui elle-même l'a appris de Jon, qui l'a su grâce à leur frère, et à son meilleur ami, le fils aîné de Randyll Tarly… Enfin je crois.''

Jaime hocha la tête mais ne dit rien, et Tyrion marqua une pause hésitante, avant de poser la question qui le tourmentait depuis de longues minutes, insupportables, intenables :

''Et Cersei, comment est-elle au courant ?''

''Elle était à la cour en même temps que Lyanna Stark. Elles étaient amies. Lyanna lui a révélé sa grossesse, et Cersei a juré de ne pas en parler. Elle n'a rien dit quand elle a épousé Robert, parce qu'il aurait fait tuer l'enfant. Ned Stark et elle étaient les seuls à être dans la confidence.''

''Mais pourquoi ne nous a-t-elle jamais rien dit à nous ?''

Jaime haussa les épaules :

''Elle a fait une promesse, elle l'a honorée. Comme elle a honoré sa parole, en nous envoyant, moi et nos hommes, dans la guerre contre les Marcheurs Blancs. Les murs du Donjon Rouge ont des oreilles : il n'était pas sûr d'en parler là-bas. Je comprends qu'elle ait préféré garder le secret.''

Tyrion acquiesça.

''Et que compte-elle faire, si elle perd la guerre contre Daenerys et que Port-Réal tombe ?''

Jaime soupira, le regardant longuement, comme s'il l'examinait afin de savoir s'il était réellement digne de confiance, comme il le prétendait. Au moment où Tyrion pensait qu'il allait s'abstenir de répondre, Jaime soupira à nouveau, avant de dire :

''Elle révélera l'identité de Jon Snow. Etant le fils de Rhaegar, il est plus légitime que Daenerys pour être le prochain roi du Trône de Fer. Il est, après tout, l'héritier mâle de la dynastie des Targaryen. Elle pense qu'il se montrera plus clément avec nous, et qu'il nous laissera vivre, étant donné que qu'on aura effectivement contribué à la Grande Guerre, comme on l'avait juré, et...''

Tyrion le coupa avant qu'il n'ait pu terminer sa phrase :

''Jon Snow ne veut pas du Trône de Fer.''

''Il a été élevé par Ned Stark. Il a un honneur de Stark, le même honneur qui a fait qu'il a refusé l'offre de Cersei, alors qu'il aurait pu mentir pendant les pourparlers à Fossedragon. Même s'il ne veut pas du Trône de Fer, il l'acceptera s'il s'y voit obligé.''

Il n'y avait qu'un seul cas de figure où Jon Snow aurait pu se retrouver dans l'obligation d'accepter le trône, et Tyrion savait parfaitement de quoi il s'agissait.

Pour que Jon accepte, il faudrait que Daenerys meure.

Tyrion regarda Jaime :

''Cela pourrait marcher, mais uniquement si Daenerys est tuée. Et, comme tu le sais certainement, il n'est pas aisé de l'occire.''

Il repensa à l'attaque sur les butins de Hautjardin, à la manière dont l'imbécile doré qui lui servait de frère s'était emparé d'une lance fichée dans le sol, et avait foncé droit sur elle, sans réfléchir un seul instant, alors qu'elle lui tournait le dos, affairée à retirée des piques plantées dans la peau de son dragon, y mettant autant d'ardeur que si c'était elle qui avait été blessée. A la manière dont ce même dragon avait craché ses flammes sur Jaime, qui serait mort brûlé vif si Bronn ne l'avait pas projeté dans la rivière.

''Si Cersei révèle la véritable identité de Jon Snow à tout le monde, les seigneurs de Westeros seront en sa faveur plutôt qu'en celle de Daenerys. Elle n'a pas besoin de la tuer pour cela. Si elle perd tout le soutien qu'elle a au profit de Jon, elle n'aura plus aucune prétention au Trône de Fer. Il en est l'héritier légitime.''

Au fond, c'était une excellente idée, et Tyrion le savait. Cersei avait plus d'un tour dans sa manche, et elle l'avait encore prouvé.

Mais maintenant qu'il savait qu'elle était au courant, une nouvelle question se posait à lui.

Devait-il le dire à Daenerys ?

S'il ne lui disait pas, il se rendrait coupable de trahison.

Mais s'il le faisait, et la mettait au courant des projets de Cersei, qui sait ce qu'elle serait capable de faire ?

A Sansa, à Jaime, à Cersei, à leur bébé ?

Non.

Il ne pouvait pas.

Il ne pouvait pas mettre Sansa et son frère et sa sœur autant en danger.

Il n'en avait pas le droit.

Même si cela signifiait se mettre en danger lui-même, il ne le ferait pas.

oOo

''Je suis désolé, Votre Majesté.''

Cersei profita que Qyburn ait le dos tourné pour essuyer ses larmes d'un revers de la main d'un geste empli de rage et de désespoir.

Elle ne voulait pas pleurer devant lui, même si cela ne serait certainement pas la première fois.

Elle se sentait horriblement idiote.

Elle savait parfaitement ce qui était arrivée, ce qui s'était passé.

Elle l'avait su à partir du moment où elle avait vu le sang s'étaler en une large tache écarlate dans ses draps.

Elle l'avait su bien avant que Qyburn ne lui en apporte la confirmation.

Et pourtant, elle s'était permis d'espérer.

Espérer que tout ceci n'était qu'un cauchemar, rien de plus qu'un horrible cauchemar.

Espérer que son petit lionceau était toujours là, en sécurité, dans son ventre, à l'abri de toutes les horreurs du monde.

Espérer que quand elle poserait sa main sur son ventre, elle sentirait le tendre renflement indiquant que son bébé, le bébé de Jaime, leur tout-petit était toujours là.

Evidemment, ce ne fut pas le cas.

Cersei déglutit, soupira, hochant la tête doucement, et remit ses jupes en ordre.

Elle s'assit, se redressant de sa position allongée, et Aramis frotta son énorme tête contre elle, dans une maigre tentative de la réconforter.

En vain, bien sûr.

Elle resta silencieuse pendant quelques minutes, qui lui parurent pourtant être des heures, avant de finalement dire :

''Ce n'est pas de votre faute. Vous n'y êtes pour rien.''

Qyburn s'approcha à nouveau d'elle, inquiet.

Il savait qu'elle avait été réjouie de la perspective de l'arrivée de ce nouveau bébé, aussi inattendue qu'inespérée.

Et pourtant, toute cette espérance venait d'être balayée comme ça, d'un coup, sans prévenir, sans que rien ni personne ne puisse y faire quoi que ce soit.

Et il savait qu'elle allait en être effondrée.

Comme si cela ne suffisait pas, son frère n'était pas là, avec elle.

Il était à l'autre bout du pays, pris dans la guerre contre la mort, la guerre contre les morts, alors qu'elle n'aurait jamais pu avoir plus besoin de lui qu'en ce moment-là.

Il posa maladroitement sa main sur son bras, son dæmon-singe touchant de la même manière l'épaule du lion de la reine, et déclara :

''S'il y a quoique ce soit que je puisse faire pour vous…''

Cersei baissa les yeux, ne parvenant plus à dissimuler ni les larmes qui ruisselaient lentement sur ses joues, ni le tremblement dans sa voix :

''Pas grand-chose, je le crains…''

Qyburn frotta doucement son bras, et, ravalant ses larmes, elle se releva lentement, légèrement chancelante, avant de se diriger, sans ajouter un mot de plus, vers la porte, se tenant à nouveau droite, comme devait l'être une reine, ne laissant rien transparaître du malheur qui venait de s'abattre sur elle.

oOo

Pendant les quelques jours qui suivaient sa discussion avec son frère, Tyrion évita soigneusement de se retrouver seul dans la même pièce que Daenerys.

Il essayait même de ne pas croiser ses yeux d'améthyste enflammée, par peur que sa trahison, la preuve de sa félonie, soit visible, beaucoup trop visibles, dans ses propres émeraudes.

Mais il ne parvint pas à repousser indéfiniment le moment où il se retrouverait seul avec elle, et le fait qu'un des Immaculés l'empêche de sortir à la fin d'une énième séance de son Conseil Restreint sur ce qu'il convenait de faire à propos de la capitale, bien que la seule chose que Daenerys voulait entendre était qu'elle serait obéie en toutes circonstances, que Jon Snow ne voulait pas du trône, que Sansa ne ferait rien, et qu'on la laisserait mettre Port-Réal à feu et à sang si c'était ce qui lui chantait, l'amena à penser que sa reine en savait bien plus que ce qu'il n'aurait voulu.

Dès que tout le monde fut sorti, Daenerys fit signe aux quelques soldats eunuques de suivre le mouvement, et de se retirer de la pièce, chose qu'ils firent sans opposer la moindre résistance.

Il n'y avait plus qu'eux dans la pièce.

La tension était palpable.

Il y avait encore relativement peu de temps, jamais Tyrion n'aurait cru quiconque lui aurait dit qu'il ressentirait un jour un tel malaise à la perspective de se retrouver seul avec Daenerys.

Il ne cherchait même que ça, être seul avec elle, pour qu'elle puisse voir ce qu'il valait, à quel point il lui était loyal, à quel point il lui était fidèle, le plus fidèle des tous ses serviteurs, le plus digne de confiance, aussi.

Mais il n'avait pas vraiment anticipé qu'un jour, la vie de Sansa, la vie de Jaime, ou même la vie de Cersei, rentreraient un jour dans l'équation.

Et maintenant qu'il se retrouvait au pied du mur, il n'hésitait pas quant à ce que serait le choix qu'il ferait.

Un long silence s'installa entre eux, qui fit froid dans le dos de Tyrion.

Il savait qu'il devait être prudent. Un seul mot de travers, et il pourrait immédiatement finir brûlé vif par un dragon.

Après tout, Daenerys l'avait déjà prévenu à maintes reprises de ce qui l'attendait s'il la décevait à nouveau.

Et, à en juger par l'expression sur son visage, c'était justement de qu'il venait de faire. Encore.

Daenerys le regarda dans les yeux :

''Il semblerait que nous partageons un secret en commun, n'est-ce pas ?''

Tyrion était parfaitement conscient qu'il était inutile d'essayer de mentir, de se débiner. Elle ne posait pas vraiment de question, elle connaissait déjà la réponse. Elle n'avait visiblement pas eu besoin de lui pour avoir connaissance de ce qui s'était dit, ni pour en avoir la preuve. Tenter de lui cacher la vérité ne servirait absolument à rien, si ce n'était acter sa mort prochaine.

Il souffla :

''C'est exact.''

Elle contourna la carte de Westeros, et se rapprocha de lui :

''Et il semblerait également que votre sœur soit dans la confidence, d'après ce que je sais.''

Tyrion écarquilla les yeux, surpris.

Qu'elle sache qu'il était au courant de l'identité de Jon était une chose. Qu'elle sache que Cersei avait elle aussi connaissance de ce secret en était une autre.

Il ne répondit rien, ne sachant pas ce qu'il fallait dire pour sauver sa peau, la sienne, et celle de tous les siens.

Il jeta un coup d'œil furtif à Stelsa, réfugiée en dessous de la table.

Il fut rapidement rappelé à la réalité par Daenerys :

''Qui vous l'a dit ?''

Vite, vite, il fallait trouver quelque chose. Il ne pouvait pas accuser Sansa, Daenerys avait déjà bien suffisamment de soupçons comme ça, ce serait comme signer son arrêt de mort, et cela, il ne pouvait pas s'y résoudre.

Daenerys n'attendit pas sa réponse :

''Cela n'a plus aucune importance, désormais. Par contre, ce qui en a une, c'est l'identité de la personne qui a jugé bon de tout dévoiler à Cersei, compromettant ainsi ma légitimité pour la revendication du Trône de Fer.''

Tyrion fut surpris de la peur apparente dans sa propre voix :

''Ce n'est pas moi, je vous le jure.''

Daenerys l'observa durement.

''Ce n'était pas à vous que je pensais.''

Il soupira, presque soulagé.

''Lady Stark, en revanche…''

Son sang ne fit qu'un tour.

Non, non…

''Lady Stark semble avoir beaucoup de choses à cacher, et je me demande si une certaine complicité avec votre sœur ne serait pas l'une d'entre elle. De surcroît, elle était l'une des seules à connaître la véritable identité de Jon.''

''Sansa n'a absolument rien à voir avec cette histoire. Je me porte garant d'elle.''

Il ne manqua pas le regard noir que lui lança Daenerys :

''Et comment pouvez-vous en être si sûr ?''

Il lui fallait impérativement trouver quelque chose, quelque chose à dire, quelque chose à répondre, quelque chose qui justifierait l'innocence de Sansa.

''Jaime. C'est mon frère Jaime qui me l'a dit.''

''Votre frère…''

''Cela ne peut pas être de la faute de Sansa. Cela ne peut pas être elle qui a transmis l'information à Cersei. Sinon, comment mon frère aurait-il pu le savoir ? Il a quitté la capitale depuis plus d'un mois, bien avant que cette révélation ne remonte à la surface. Si Sansa avait effectivement communiqué cette confidence à ma sœur, mon frère n'aurait jamais pu le savoir. D'une manière ou d'une autre, Cersei le savait avant. Peut-être même avant nous tous.''

Daenerys fut bien obligée de se rendre à l'évidence.

Tyrion disait forcément vrai. Son raisonnement n'était pas dénué de logique. Que Sansa ait parlé à Cersei à propos de l'identité de Jon paraissait peu vraisemblable, trop peu vraisemblable pour qu'elle puisse accuser la jeune Stark sans risque de s'attirer les foudres de Jon, et, par extensions, les foudres des Nordiens, dont l'appui lui était nécessaire dans sa conquête du Trône de Fer.

Elle se sentit bouillonner de rage.

Elle avait tant voulu, elle avait tant espéré enfin coincer la jeune Stark.

Aussi, quand elle avait appris, grâce à un des nombreux espions à sa solde, que Cersei, à Port-Réal, savait pour la filiation de Jon, elle avait sauté sur l'occasion.

Mais alors qu'elle avait pensé avoir enfin réussi à piéger Sansa Stark, elle lui glissait entre les doigts, encore une fois.

Elle s'adressa à nouveau à sa Main :

''Vous avez raison. Avec le recul, il me paraît peu probable que Lady Stark soit véritablement la source d'information de Cersei.''

Tyrion parut soulagé.

Daenerys s'approcha encore un peu plus près de lui :

''Mais je vous préviens. Si jamais je découvre la moindre preuve, la preuve la plus infirme qui soit, que Lady Stark conspire véritablement avec Cersei, et elle en paiera les conséquences, aussi lourdes soient-elles.''

Et elle ajouta, alors qu'il semblait prêt à partir :

''Et puisque vous vous portez garant d'elle et de son honnêteté, ce sera valable pour vous aussi.''

Sur ce, elle quitta la pièce, le laissant seul avec Stelsa, désemparé.

Dans quel pétrin venait-il de se mettre, de les mettre, tous ?

oOo

La nuit était presque tombée sur Winterfell, quand la sonnerie retentit.

Tout le monde se précipita dans la cour du château, juste au moment pour voir trois chevaux passer au galop par les portes encore ouvertes.

Jon fut pris au milieu de la foule, mais parvint tout de même à se dégager un passage, suivi de Fantôme.

Et, dès qu'il eut le nez dehors, il reconnut immédiatement les trois hommes qui venaient de faire leur entrée en trombe.

Edd Tollett, Tormund et Béric Dondarrion.

De ce qu'il savait, ils étaient à Fort-Levant, quand la forteresse s'était effondrée avec une partie du Mur sous les assauts du Roi de la Nuit.

Il était soulagé de les voir en vie, sains et saufs, mais leur arrivée imprévue ne pouvait signifier qu'une seule chose.

Les morts étaient déjà là.


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