Fitzwilliam 1/2

Je n'en peux plus de cette mégère et de ses manigances !

Mr et Mrs Hurst étaient repartis pour Londres ce matin même. Grand bien leur fasse, je ne les regrette pas ! Mais à peine partis, Miss Bingley s'ennuyait déjà.

Caroline n'a pas arrêté d'insister depuis la veille pour que je les accompagne à cheval, elle et Miss Elisabeth. Elle devait sûrement penser qu'en se faisant accompagner par leur invitée aux beaux yeux, je ne refuserais pas pareille sortie. Si elle savait combien il m'est, au contraire, salutaire d'emmener loin de ma vue la seconde Miss Bennet, Miss Bingley l'aurait fait avec plus d'entrain !

C'est le premier jour sans pluie depuis une dizaine, et je l'ai mise en garde sur le risque qu'encourent les routes détrempées mais comme d'habitude Miss Bingley n'en avait fait qu'à sa tête et avait déjà tout planifié.

J'aurai moi aussi volontiers enfourché mon cheval pour fuir cette maison et le supplice que j'encours tant que Miss Elisabeth y est présente. Mais je ne pouvais refuser la proposition de Caroline et partir de mon côté.

De plus, Charles m'avait prié de rester à Netherfield afin de veiller au confort de « son ange », le temps qu'il aille à Meryton en vue des préparatifs du bal qu'il a promis aux Bennet.

Encore une idée saugrenue provenant d'une des cadettes Bennet ! Les demoiselles et leur homérique mère sont passées ce matin-même sans aucune invitation. Je ne sais laquelle a lancé cette réflexion mais elle semblait la plus sotte. J'ai observé la réaction d'Elisa... de Miss Elisabeth, et à ma grande surprise, elle semblait particulièrement affligée du spectacle qu'offrait sa propre famille.

Il m'en vient à la plaindre de devoir supporter quotidiennement de pareils proches et de m'étonner qu'elle et sa sœur Jane soient aussi... fréquentables ? Non je dirais plutôt, qu'elles soient aussi distinguées avec une telle éducation.

Malgré une pile de lettres à traiter en provenance de Pemberley et les comptes de Netherfield à inspecter, j'étais là, juste à la fenêtre du bureau de Charles, à observer les deux demoiselles se préparer.

Il ne faisait aucun doute que le lieu juste devant cette baie avait été expressément choisi par Caroline pour que je ne manque rien de sa prestation. Le palefrenier avait apporté sa jument. Une magnifique bête à la robe ivoire. Elle le monta avec beaucoup de grâce et de distinction. Son assise était bonne et son maintient impeccable.

Miss Bingley sait qu'elle est bonne cavalière et ne manque jamais de me le démontrer. Elle n'est pas sans savoir l'amour que je porte aux chevaux et le plaisir qu'ils me procurent. Je doute par contre qu'elle ressente véritablement le même engouement. Car si la cavalière est convaincante, son attitude envers l'animal l'est beaucoup moins. Je l'ai vue à maintes reprises être beaucoup trop sèche dans ses ordres ou brutale dans ses gestes et n'avoir pour son destrier aucune empathie ni respect. Ce qui me laisse supposer que tout ceci n'est encore que supercherie pour bien se faire voir de moi. Me prend-elle donc pour un homme stupide et aveugle ?

Mes yeux ne purent rester plus longtemps sur Caroline car ils étaient irrésistiblement attirés par Miss Elisabeth. Celle-ci ne portait point de tenue d'équitation mais je pouvais comprendre qu'on ne lui en avait pas apportés de Longbourn. Chaque jour, je la trouvais de plus en plus attirante, peu importe ce qu'elle portait. Je la vis se retourner alors que le palefrenier apportait sa monture mais je fus aussi saisi qu'elle en la découvrant.

Ni une ni deux, je me suis empressé d'atteindre la sortie de la demeure et d'en faire le tour afin d'intervenir. En lieu et place du cheval des Bennet avec lequel Jane était arrivée sous la pluie, se trouvait mon pur-sang noir de jais, mon fidèle Hermès. On l'avait scellé et j'entendais Caroline expliquer à Miss Elisabeth pourquoi ce cheval lui conviendrait mieux, jusqu'à ce qu'elle me voie arriver à grandes enjambées. Elle dû lire le mécontentement sur mon visage car elle se tut immédiatement.

– Qu'est-ce donc que ceci ? M'entendis-je crier.

Caroline, ne s'attendant pas à une réaction aussi vive de ma part, se figea brièvement alors que les yeux ronds de Miss Elisabeth, que j'avais fait sursauter, se mirent à devenir plus espiègles.

– Ceci est un magnifique étalon, Mr Darcy et je m'apprêtais à le monter ! Fit-elle en souriant.

Elle s'approcha d'Hermès et se mit à caresser son naseau avec beaucoup de douceur.

– Je connais très bien ce cheval, Miss, puisqu'il s'agit du mien ! Je voudrais plutôt savoir pourquoi on l'a fait seller pour vous !

– Vous ne m'en estimez pas digne ? Me taquina t-elle.

Regarder Miss Elisabeth continuer à caresser le poil luisant de mon cheval tout en me fixant droit dans les yeux, me fit perdre un peu de ma colère.

– Il ne s'agit pas de cela, Hermès est vif et capricieux. Moi seul arrive à le dompter, dis-je.

– En êtes vous sûr ?

À voir comment elle se comportait à présent avec Hermès, lui chuchotant des mots imperceptibles tout en lissant sa robe et comment le pur-sang semblait calme, les oreilles bien en avant, je n'étais plus très sûr d'en être le seul maître. Encore un peu je me sentais jaloux des attentions qu'elle lui prodiguait !

Je me ressaisis vite de ces pensées ridicules et me retournai vers Miss Bingley qui ne perdait rien de notre échange.

– Pourquoi ne pas avoir plutôt préparé le cheval des Bennet? Miss Elisabeth doit bien le connaître.

– J'ai cru comprendre que la pauvre bête était blessée et comme j'avais fait préparer le vôtre également au cas où vous décidiez finalement de nous accompagner... Ne vous inquiétez pas pour nous, mon cher Monsieur Darcy, nous en prendrons grand soin. Miss Elisabeth vivant à la campagne doit sûrement avoir une grande expérience des bêtes, ricana-t-elle.

Miss Elisabeth fronça les sourcils mais ne répliqua pas. Décidée, elle monta sur le marchepied et analysa avec méfiance la selle qu'on avait placé.

– Il y a un problème, Elisa ? La selle de ma sœur n'est pas à votre convenance ? Demanda Caroline, d'un ton ironique.

– Il s'agit d'une selle amazone, il me semble.

– Bien évidemment, riposta Caroline ! Vous ne voudriez pas monter à califourchon tout de même?

– C'est que c'est ainsi que j'ai appris, avoua Miss Elisabeth, contrite.

Je voyais Caroline jubiler du haut de son canasson. Elle prenait maintenant plaisir à humilier la demoiselle sans plus aucune retenue. Son caractère se faisait de plus en plus détestable depuis l'arrivée de la seconde Miss Bennet. Je soupirai et décidai d'aider cette dernière pour bien faire comprendre que je ne m'abaisserais pas à faire de même.

J'expliquai donc à la demoiselle comment placer ses jambes sur les deux fourches et comment elle devait se guider uniquement de sa jambe gauche. Elle grimaça, puis, pleine de fierté, elle inspira et s'installa du mieux qu'elle pu. Sa tenue n'était pas adéquate et je la vis veiller à ce que ses jupes, qui étaient à ma hauteur, soient correctement placées.

Je connaissais bien l'usage des selles amazones pour avoir appris à Georgiana à y monter. Miss Elisabeth ayant l'habitude de tenir ses jambes de part et d'autre de l'animal, position bien plus stable à mon avis, elle découvrit alors qu'avec cette selle, son équilibre était bien plus précaire. Je dus, avec diplomatie et quelques bafouilles, lui expliquer qu'elle devait cambrer d'avantage ses reins.

Ma sœur se moquerait bien de moi si elle me voyait ainsi ! Je n'ai jamais de réticence quand il s'agit de Georgiana. Mais là, il était inconcevable que j'applique ma main dans le bas du dos de cette jeune femme et encore moins que je vérifie le bon positionnement de ses cuisses sur les fourches au travers de ses jupons !

Enfin bien placée et plus sûre d'elle, elle me remercia timidement, parla à mon cheval gentiment et suivit Caroline qui s'impatientait.

Je me permis de leur signaler brièvement que le ciel s'assombrissait et qu'il valait mieux qu'elles ne s'éloignent pas trop. Caroline affichait un sourire ravi, prenant pour elle cette attention.