La lumière n'avait pas changé tant que ça avec le lever du jour, mais c'était tout de même suffisant pour que Draco remarquât que la pénombre était un chouïa moins dense. Après tout, il n'avait rien d'autre à faire que payer attention à ce genre de détails. Il avait attendu que Harry réponde quelque chose, n'importe quoi, ou exprime une réaction d'une manière ou d'une autre, mais son attente avait été vaine. Cela faisait des heures qu'il avait fini son beau discours tout plein d'émotions et de tremblements dans la voix, quelques heures qu'il avait tout donné en espérant faire comprendre à Potter ce qu'il ressentait, et tout cela pour – apparemment – rien.
Et il était à présent trop éreinté pour recommencer. Trop éreinté pour quoi que ce soit, en réalité. Il était éveillé depuis trop longtemps.
Peut-être que Potter s'était assoupi, ou peut-être qu'il était simplement en pleine méditation ; impossible à dire. Le brun était en position fœtale, les bras entourant ses genoux comme une armure de protection, et la tête qui balançait d'un côté ou de l'autre – il s'était détourné, pour ne plus être directement face à Draco, et de ce fait le blond ne pouvait pas distinguer son visage, ni ses yeux.
Draco ne savait pas ce que cela voulait dire. Était-ce la fin ?
Était-ce la fin ?
Etaient-ce leurs derniers moments de vie, là, tous les deux ? Allaient-ils mourir, ici et maintenant, si stupidement ? Alors que tout semblait n'être qu'un commencement ? Je me suis à peine senti vivant, tout ça pour mourir sans toucher ses lèvres de nouveau, tout ça sans jamais savoir ce qui fait chavirer son cœur.
L'once de courage qui l'habitait lui donnait envie de se lever et d'aller lui faire face, pour le forcer à lui répondre. Mais, le reste de son corps et de son esprit était si fatigué, si fatigué. Il fallait une force trop incommensurable pour affronter le regard de Potter.
Oui, le soleil débutait sa course quotidienne dans le ciel. C'était l'aube, et le ciel se colorait probablement d'un rose ténu, mêlé à un bleu délavé. Draco imaginait – il avait déjà vu l'aube tant de fois, et finalement c'était comme un déchirement d'être enfermé lorsque ça arrivait, et de ne pouvoir l'admirer. Mourir sans même revoir l'aube, quelle tristesse.
Il était à ce stade dans ses pensées, à un stade où il cédait progressivement au désespoir. Il redescendait les marches d'un escalier qu'il avait déjà arpenté, un escalier qui s'enfonçait profondément et dont il était difficile de revenir. Au moins, cette fois-ci, il était libéré du poids des mots. Il les avait tous lâchés, avait tout laissé sortir. Il était au bord du vide.
- Draco, je –
Potter avait à peine commencé à murmurer ces paroles que la porte des cachots vola en éclats – littéralement, réduite en confettis. Une jeune fille aux longs cheveux blonds et aux prunelles d'un ciel d'avant-jour s'avança à pas légers sur le sol dallé de pierres.
- Salut Harry, salut Draco ! claironna-t-elle comme si c'était un matin ordinaire où ils se croisaient en allant prendre leur petit-déjeuner. Ce n'est vraiment pas très joli comme endroit… Oh ! mais vous n'avez pas dormi ? Vous avez l'air exténué…
- Bon les gars ! cria une voix douce et familière. Faut se sortir les doigts du cul et se casser de là illico presto !
Une tornade rousse venait de débouler derrière Luna Lovegood, les cheveux encore plus en pétard qu'habituellement. Draco avait sauté sur ses pieds dès leur arrivée, Potter l'avait suivi une seconde plus tard, tous deux incrédules. Le Serpentard était en train de se convaincre qu'il allait mourir comme un rat dans une cave depuis de longues heures, et en un quart de seconde, les deux filles qu'il appréciait le plus débarquaient dans leur prison. Mais l'air d'urgence qu'arborait El, et qui n'était pas du tout son genre d'expression, coupa court à sa réflexion. Il aurait tout le temps plus tard pour comprendre le pourquoi et le comment.
- Qu'est-ce que tu fous à me fixer comme ça, Malfoy ? T'as du flan dans les oreilles ? J'ai dit on se casse tout de suite !
Une chose était certaine, c'était bel et bien Eléanor qui était là et personne d'autre. La joie de la revoir – alors que cela faisait moins d'une journée qu'il ne l'avait pas vue, même si ces quelques heures avaient pris l'aspect de jours interminables – était immense. Après tout, il avait craint de l'avoir quittée la veille sans jamais avoir l'occasion de lui dire au revoir, il avait craint de mourir sans lui avouer à quel point elle était importante pour lui, à quel point il l'aimait, il avait craint de mourir sans la serrer une dernière fois dans ses bras, cette fille qui était la seule personne qu'il serrait dans ses bras et qui lui rappelait qu'il pouvait être aimé. Donc oui, heureux de retrouver sa meilleure amie, et son parler élégant, mais son ton impérieux laissait transparaître la nécessité de bouger de là tout de suite.
Il lança un coup d'œil à Potter, qui était de nouveau plongé dans son mutisme. Il ne laissait rien exprimer, lui, se contentant de les suivre tandis qu'ils remontaient les marches qui menaient au rez-de-chaussée. L'escalier était étroit et très pentu, ce qui demandait normalement du temps pour le gravir, mais du temps, ils n'en avaient pas, de cela Draco en était sûr. Quel que fût le moyen avec lequel ses amies étaient arrivées là, elles avaient réussi à neutraliser les sorciers et son père ; alors mieux valait se barrer le plus vite possible.
Draco fut encore plus surpris lorsqu'il tomba nez à nez avec Hermione Granger lorsqu'ils eurent fini leur ascension. D'autant plus que Ron Weasley fit également son apparition peu après. Quatre ! Ils étaient venus à quatre jusqu'au manoir ! Draco voulut les questionner – bordel d'hippogriffe, comment avaient-ils fait ? Comment, par Merlin, avaient-ils pu se sortir d'un combat contre la bande de sorciers en cape et Lucius à la fois ?
Alors qu'il allait ouvrir la bouche pour poser toutes les questions qui lui passaient par la tête, El le prit par le bras et l'entraîna à travers les différentes pièces pour l'entraîner vers la sortie, les autres sur leurs talons. En passant par le salon, Draco crut que sa mâchoire allait se décrocher de stupéfaction. Près de dix sorciers étaient allongés sur le sol, probablement pétrifiés ou stupéfixés ; la scène était surréelle. Ce qui fut le plus étrange pour le Serpentard, c'était la vision de son père, étendu de tout son long près du canapé, comme s'il dormait et qu'il était tombé par terre (sauf qu'il avait les yeux ouverts, ce qui rajoutait une touche de lugubre). Sa peau translucide était pleine de cloques d'un sombre grisâtre. Comme s'il pourrissait de l'intérieur. Honnêtement, c'était plutôt dégueu.
Alors qu'El le tirait à travers la pièce, il ralentit. Il ne pouvait s'empêcher d'y songer. De songer à ça. L'indicible. Il l'avait déjà fait, il connaissait la formule, il connaissait la couleur du rayon qui sortirait de sa baguette, il connaissait les effets immédiats sur la victime. Ça ne durait que le temps d'un éclair, et puis c'était fini. Il pourrait, pouvait le faire, peut-être même le devait-il… Cela pourrait tout arranger d'un coup non ?
Il dégagea son bras de l'emprise de son amie et s'avança lentement vers le corps de son père. Se demandant, en boucle dans son cerveau : et si je le tuais ? et si je le tuais ? et si je le tuais ? Et si Lucius Malfoy mourait ici tout de suite, que se passerait-il ? Est-ce que ses acolytes s'en iraient, comme ça, tranquillement ? Ou est-ce qu'à leur tour, ils chercheraient vengeance ? C'était à prendre en considération, certes… Mais en même temps, c'était une occasion qui ne se représenterait peut-être jamais. C'était à sa portée, juste là, il suffisait de sortir sa baguette et de prononcer les mots. Rien de plus simple. Tuer son père. D'une seule formule magique, si facile que c'en était ridicule. Est-ce donc cela, une vie ? C'est ça que ça vaut ? C'est si fragile que ça ? Un petit mot, et ça s'envole ?
Il approcha sa main de sa poche, sortit sa baguette, sans quitter le corps de son géniteur du regard. Tendit le bras en sa direction. Il y était presque. Ce n'avait jamais été aussi dur. Presque jamais. Tout pouvait se finir. Maintenant. Il suffisait de prononcer la formule. Il suffisait de le tuer, le tuer, le tuer, et tout serait fini. En était-il sûr ? Comment pouvait-il l'être ? Pourrait-il vivre avec lui-même après avoir tué son père ? Après tout, il avait tué des personnes innocentes, des personnes qui n'avaient jamais rien fait ni à lui ni à quiconque, ce qui n'était pas le cas de Lucius. Lucius qui avait fait de son enfance des années de froid, qui l'avait entrainé dans son sillon, qui l'avait fait plié, qui lui avait ordonné : tue. Et il avait obéi. Il avait obéi. Pour une fois, pouvait-il retourner l'ordre ? dire « non, je ne le tuerai pas, c'est toi que je vais tuer » ?
Dans un univers alternatif, il aurait peut-être eu le courage de le faire.
Mais dans ce monde-là, il était un lâche. En croisant les prunelles de Potter, qui s'était rapproché de lui, son bras retomba en balançant contre sa poitrine. Une fissure venait de se créer. Un peu de vide. Potter ne dit rien, mais son regard voulait tout dire. Tu as le droit de ne pas réussir à le faire. Bizarre comme cette simple vision lui donnait le sentiment de ne pas être seul. Il sait.
Luna apparut dans son champ de vision, et toucha son épaule d'un geste gracieux.
- Il reste ton père, et une part de toi l'aime toujours, dit-elle. Ne t'en veux pas si tu ne peux réduire cette part en cendres aujourd'hui.
Draco ne comprenait qu'à moitié ce qu'elle disait, mais – comme souvent avec Luna – ses mots résonnaient en lui. Il baissa totalement sa baguette, fixa une dernière fois ce corps qui semblait sans vie, puis prit le chemin de la sortie.
Ils se mirent tous à courir à travers le domaine ; il n'y avait pas vraiment de route ni sentier alors ils traversaient tout bonnement le très grand jardin qui entourait le manoir, arrivant bientôt près d'une forêt qui marquait la fin du périmètre de sécurité.
C'était un peu fou comme moment. Un mélange d'exaltation, de peur, d'incertitude. Un débordement. Quand ils arrêtèrent leur course effrénée, El lui chuchota à l'oreille : « Draco, tu as crié tout du long ». Il ne s'en était même pas rendu compte. Cri de libération ? Etait-ce seulement une libération ? Se sentait-il libéré – libre ? Pour cela, il fallait déjà savoir ce que ça faisait de se sentir libre.
- Tenez-vous tous par la main, on va transplaner.
Granger avait repris les commandes du groupe, tout naturellement. Potter paraissait aussi sonné que Draco, Luna souriait, le visage de Ron était lisse comme du marbre, et El tenait fort sa main.
Un instant plus tard, ils avaient disparu.
je crois qu'environ plus personne ne suit cette histoire ici, mais bon, je m'excuse quand même du délai entre les chapitres.
et aussi, je précise que j'ai fini de l'écrire, donc même si ça met du temps, ça viendra, ça viendra.
en tout cas, merci à celles et ceux qui lisent ça, que ce soit cette année (2021), ou dans le futur, merci énormément de passer du temps sur cette histoire. 3
