Notes de début de chapitre.

Pas de notes.


CHAPITRE LIV


" Lorsque l'un de mes amis ou ennemis fait de ma vie un enfer, je viens ici, je trouve un joli endroit gazonné et je le voue à celui ou à celle que j'aurais envie d'enterrer. Et je l'enterre aussitôt."

(Hans Christian Andersen, romancier danois, "Bonne humeur")


a. La fenêtre de Johari

La pièce centrale dans laquelle Woon avait rejoint Dong Soo et sa femme pour prendre le petit déjeuner, et où Mago était entrée un peu moins d'une heure plus tard, était en tout tout point dissemblable à celle de leur ancienne demeure, qu'il avait eu l'occasion de visiter le soir de son départ d'Hanyang. Le plafond était nettement plus haut, en premier lieu, ce qui contribuait à la faire paraître plus spacieuse qu'elle ne l'était réellement, alors que celui de la maison occupée quatre ans plus tôt par le couple était si proche du sol qu'on aurait presque été obligé d'avancer genoux fléchis pour éviter de s'y cogner le sommet du crâne.

Elle était, de manière générale, plus longue et plus vaste, et infiniment moins enténébrée de part cette même caractéristique. Les portes coulissantes s'ouvraient sur un parquet très clair, lisse et resplendissant, et les murs, quand ils ne comportaient pas quelque tapisserie ou paravent pour dissimuler leur extérieur, étaient d'un beau blanc lumineux, admirablement immaculé, alors que les murs de l'autre maison avaient été plus sombres, plus oppressants, poussiéreux et noircis, malgré les efforts visiblement déployés pour rendre le logis plus hospitalier et soigné. L'ossature de bois du bâtiment avait été, d'après Dong Soo, taillée dans des chênes des forêts montagneuses aux alentours, au cœur de ces dernières, et les poutres avaient des chatoiement ambrés, presque rouges, que Woon avait admiré pendant un long moment tout en buvant son thé.

Bien que large, éclairée à foison de part sa structure orientée vers le sud et ses coloris produisant naturellement plus de lumière, et très probablement fréquentée en priorité par les habitants de la maison, la pièce était cependant meublée sans l'exubérance traditionnelle qui venait de pair avec une telle possibilité d'espace, et elle évitait ainsi de tomber dans un excès décoratif que Woon avait souvent vu dans les hanoks des yangbans, à commencer par la résidence de l'ancien ministre de la guerre, Hong Dae Ju, où le moindre interstice semblait ne pas pouvoir exister sans qu'un objet ou un meuble y soit intégré, réduisant ainsi le volume général de la bâtisse.

La petite table à manger noire, carrée, en constituait le centre, et elle était entourée de coussins dans les tons neutres, beiges, crème, blanc cassé, dont le luxe était néanmoins rendu évident par des broderies d'or à motifs floraux. Lorsque, un peu plus tard dans la matinée, Mago fit un compliment sur leur joliesse et leur fondant, Yun-Seo déclara qu'ils les avaient acheté dans une boutique de la ville, tenue par des amies de Dong Soo.

Ji-Seon et Jin-Ju, avait-il confirmé au regard interrogateur de Woon, avec un sourire un peu timide. Ils n'avaient évoqué l'une et l'autre que très brièvement, durant le temps que Woon avait passé à la maison du Printemps. Dong Soo lui avait dit lors d'une de leurs sorties dans les jardins qu'elles étaient devenus associées commerciales, et qu'elles détenaient ensembles les parts d'une boutique que Ji-Seon avait ouvert dans une des principales rues marchandes de la capitale.

- Elles sont riches, avait-il affirmé, sa main sur celle de Woon comme ils marchaient entre les allées fleuries du jardin de la Terre, sans se presser, alors que Hui Seon et les trois autres gisaengs devisaient en amont des vers adressés par un client à Su-Jin, tout en gardant l'oeil sur eux de façon discrète et appuyée. Sans doute autant que n'importe quel yangban, et peut-être plus. Ji-Seon s'occupe pour beaucoup de la boutique au niveau local, et Jin-Ju gère toute la partie import-export à l'étranger, surtout au Qing. Depuis quelques temps, elles ont aussi des intérêts au Japon.

Il lui avait dit aussi que Jin-Ju avait vécu un temps avec Kim Hong Do, avant de reprendre son célibat avec un enthousiasme qui aurait pu être défavorable au peintre si elle n'avait pas conservé des relations amicales avec celui-ci, et ne lui avait pas apporté son concours pour vendre plusieurs de ses toiles, devenues très demandées suite au portrait officiel du roi qu'il avait exécuté en 1771, à la requête même de Jeongjo.

Quand à Ji-Seon, elle n'avait vécu avec personne depuis son refus d'épouser Dong Soo, et ne semblait guère intéressée par la perspective de se trouver absolument un compagnon pour assurer sa descendance ou simplement pour combler un besoin d'affection que Jang-Mi ressortait toujours en argument dès lors qu'on abordait le sujet de la jeune femme dans les conversations.

- Ji-Seon ne le dit pas, mais ça l'agace, avait précisé Dong Soo. Je crois qu'elle veut vivre avant tout pour elle, maintenant, et faire ce qui lui plait sans devoir rendre de compte à personne.

- Tu lui en as voulu ? Avait fini par lui demander Woon, sous le coup d'une impulsion mordante. Quand elle t'a dit non ?

La soirée était alors déjà avancée, et l'air était saturé des parfums des fleurs, du pollen, des gisaengs et de l'eau de l'étang aux carpes et aux nénuphars. Dong Soo avait marqué une courte pause avant de lui répondre, puis il avait secoué vivement la tête.

- Non. Elle a bien fait. Je lui aurais rendu la vie infernale si elle avait accepté.

- Pourquoi ?

Woon s'était souvenu de la fascination que Dong Soo avait exprimé pour elle, de sa passion pleine de maladresse et de candeur, de son impatience à gagner ses faveurs et à attirer son attention, et qui contrastait puissamment avec le constat amer qu'il venait d'énoncer. Là encore, Dong Soo avait hésité.

Woon avait pressé légèrement le creux de son bras, où reposait sa main, pris par la nécessité, par le besoin de savoir, de l'entendre dire ce qu'il soupçonnait sans pour autant totalement s'autoriser à y croire, davantage par défaitisme et par prudence que par manque d'informations. Dis-moi, avait-il voulu le supplier alors, dis-moi, parle-moi, crève l'abcès, il faut qu'on parle, il faut qu'on parle, et moi je n'y arrive pas, je n'y arrive pas, je ne sais pas comment faire, c'est toi qui parle tout le temps.

- Parce que, avait confessé Dong Soo, lentement. Elle te ressemblait beaucoup trop. Vraiment beaucoup trop. Ce n'est pas de sa faute, ni de la tienne. Mais j'aurais fini par ne plus la voir du tout.

- Et Jin-Ju ?

La question lui avait échappé d'une voix pressante, presque exigeante. Il aurait éventuellement pu s'en blâmer s'il n'avait pas été à ce point focalisé sur les aveux de Dong Soo, sur cette preuve, rendue concrète et tangible par des mots, que dix ans n'avait rien changé, que tout était encore comme avant malgré les champs et la cicatrice sur son torse, et qu'il avait conservé son empire, sa place, son titre, même si ces derniers n'avaient pas de nom ni de forme.

(dis-le dis-le dis-le dis-le)

- Même problème, avait affirmé Dong Soo d'un ton morne.

Ils avaient continué d'avancer, abandonnant le sujet pour un autre, laissant la route encore obstruée, et cependant Woon s'était laissé doucement ensevelir par un triomphe d'une noirceur abominable.

Ils n'étaient ensuite jamais revenus sur la question, ou plutôt avaient su tourner autour sans pour autant creuser véritablement jusqu'au fond, sans aller au delà des premières couches de terre, sans oser dépasser le cadre que des convenances ancrées depuis l'enfance, des croyances individuelles, des peurs aussi en grande partie, les avaient amené à ériger tout autour de l'idée qu'ils se faisaient d'eux-mêmes, tout à la fois en tant qu'entités séparées mais surtout en tant qu'identités fusionnées, projetées l'une dans l'autre au point de n'en former au final plus qu'une, qui avait les couleurs de l'automne, la forme d'une feuille à trois branches, et l'odeur de la terre froide, de la rouille, du (sang).

Dong Soo avait enterré Woon durant l'été 1767, et plus profond encore, très loin dans le noir, bien plus loin que les fragments déchiquetés du bois de son cercueil le jour de sa résurrection, il avait aussi recouvert cette autre chose, celle qui n'était pas l'horreur rampante de la vision provoquée par les herbes (chrysanthèmes œillets lys if aconit c'est la volonté de l'Œil), mais qui en avait le goût, l'apparence parfois, qui venait avec elle, la suivait dans une traînée noirâtre et gluante. Toutes deux allaient de pair, désormais, et si l'une était effroyablement douce, l'autre était tendrement affreuse.

Dans la nouvelle maison de Dong Soo et de son épouse, durant tout le temps où il avait bu son thé, silencieux, écoutant distraitement les mots qu'ils échangeaient à voix basse, ensommeillée, Woon avait regardé les poutres, le sol, les murs, les cabinets incrustés de nacre au bois peint de figures simples et apaisantes, reluisant d'huile de noix.

Il déjeunait profil tourné vers les portes, et dans son dos se trouvait, en face d'un paravent à châssis de bambous dont les panneaux représentaient une nature élégante, figée dans sa quiétude, totalement opposée aux scènes mirifiques et fabuleuses jadis figurées sur les propres meubles de Woon, dans ses appartements de seigneur du ciel d'Heuksa Chorong, un ensemble composé d'un canapé de bois auburn paré d'un rembourrage de soie, d'une petite table basse longue et sur laquelle était posés une petite pile de livres, ainsi qu'un brûleur à encens en jade noire et ce qui semblait être un éventail replié, et de coussins dont la fonction paraissait avant tout être de servir aux invités de la maison, tandis que ses propriétaires prenaient place sur le divan pour converser après un repas.

En face de Woon, une porte coulissante était supposée donner, d'après les informations que Baek Yun-Seo lui avait transmis durant le petit déjeuner, sur un petit couloir, qui menait entre autre à la chambre de Yoo-Jin, au bureau de Dong Soo, construit en intégrant une petite terrasse avec une vue sur l'arrière cour, aménagée pour être plus un jardin qu'un vulgaire lieu de passage, et vers les quartiers de sa femme. De l'autre côté se trouvaient une salle de bain et la cuisine, reliées également par un petit couloir, mais qui se terminait cette fois sur une impasse.

- Cela nous a beaucoup diverti que d'inverser les places traditionnellement réservées à l'homme et à la femme lorsque nous avons emménagé, avait précisé Baek Yun-Seo quand elle avait exposé le plan de la maison à Woon. J'ai horreur d'être près de la cuisine à cause des odeurs et du bruit, mais ces incommodités n'ont jamais dérangé mon époux. Qui plus est, aussi surprenant que cela puisse paraitre, il y passe infiniment de temps à l'intérieur que moi.

Dong Soo avait fait savoir son point de vue par une grimace un peu gênée.

Il avait les yeux moins rouges, le teint plus frais malgré une évidente nuit agitée, et il ne demanda pas une seule fois de l'alcool durant tout le temps que dura le repas matinal, s'octroyant à la place deux tasses de thé chaud et deux rations de bœuf et de légumes, accompagnés de riz. Il mangeait davantage par rapport au temps durant lequel Woon l'avait revu chez les courtisanes, avec un appétit ostensiblement plus solide, et en y regardant à deux fois, Woon aurait presque pu jurer qu'il avait repris un peu de poids.

Le couple était déjà levé lorsqu'il avait quitté la chambre de Dong Soo pour venir dans le hanok principal, où ils lui avaient indiqué prendre leur repas la veille : la cuisinière, une femme de petite taille, un peu ramassée sur elle-même de part une profession commandant sans aucun doute de se pencher à de nombreuses reprises, aux cheveux simplement coiffés en un chignon bas, était alors en train de leur servir les plats qu'elle apportait depuis la cuisine. Woon s'était immobilisé sur le pas de la porte, ne sachant pas s'il était bien avisé qu'il se montre, jusqu'à ce que Dong Soo le repère et l'appelle, lui intimant de venir les rejoindre.

Il ne chercha pas à justifier sa présence auprès de la femme, ni à expliquer qui il était. Elle se mouvait autour d'eux, apportant les bols, les baguettes, les carafes, la théière, et resta muette durant tous ses déplacements, acceptant les remerciements qu'on lui offrait avec un sourire dévoué.

- Ne t'inquiètes pas, le rassura Dong Soo quand ils furent attablés tous les trois et que la femme eût disparu de nouveau dans la cuisine. Bo-Young n'est pas quelqu'un de suspicieux ou de trop curieux. Tu peux lui faire confiance.

- Et elle ne reste que pour les repas, ajouta sa femme. Elle repart toujours ensuite.

Ils avaient entamé la nourriture à la lumière des bougies, car il faisait encore trop sombre pour y voir complétement, et les avaient progressivement éteintes à mesure que le soleil montait dans le ciel. C'était l'épouse de Dong Soo qui, ouvrant la discussion alors que celui-ci s'appliquait à finir son plat, s'était enquit de la qualité de sa nuit, et il avait alors déclaré qu'elle avait été "très bien", tout en se montrant à nouveau navré d'avoir du déloger son mari de ses appartements.

Sa remarque fut accueillie par des protestations de la part de ses deux hôtes qui, en même temps, affirmèrent qu'il n'y avait là aucun problème, qu'il ne devait pas être désolé, et qu'ils n'avaient eu l'un comme l'autre aucune difficulté à s'ajuster, bien que les poches sous les yeux de Dong Soo eussent été d'un bleu presque noir et que toute l'expression de son visage exprimât un désir profond d'aller se recoucher. Yoo-Jin dormait encore, mais sa mère prévoyait d'aller le réveiller sous peu pour qu'il assiste à sa première leçon de la journée.

- Son précepteur doit venir en fin de matinée, lui signala t-elle, mais mon époux pensait que nous pourrions discuter tranquillement dans son bureau en attendant, si jamais vous et votre étudiante souhaitez ne pas révéler davantage votre présence.

Mago était apparue à ce moment-là, et tandis qu'elle mangeait à son tour, avec son entrain habituel, si proche de celui de Dong Soo quand il était plus jeune, Woon avait poursuivi son observation de la vaste pièce, et les questions étaient venues ainsi, insidieuses, gourmandes, les unes après les autres, sur la raison de ce déménagement, sur le nouveau poste de Dong Soo, sur l'épreuve du feu, la surveillance, les Yeogogoedam, la maison du Printemps, sur tout ce qui s'était produit depuis leur départ en Chine, et aussi, émergeant des entrailles de la terre qui avait tapissé sa tombe, sur le tableau des tigres dans la chambre de Dong Soo, et sur ce qu'il avait pensé de la lettre que Woon lui avait envoyé.


b. Schadeufreude

Comme l'élève de Woon finissait son petit déjeuner avec un emballement qui aurait fait honneur à n'importe quel plat, et qui aurait très probablement contribué à la rendre immensément appréciable aux yeux de Bo-Young, ils commencèrent par aborder les banalités officielles, soit tout ce qui regardait les changements sociétaux ayant pris place au cours des quatres dernières années, et qui représentait une introduction contextuelle nécessaire à la suite des événements.

Yun-Seo, qui avait suivi l'affaire de très près, peut-être même plus que Dong Soo à certains égards, leur décrivit les mois qui avaient directement suivi de départ de Woon, indiquant qu'après des jours de spéculations parmi les habitants de la capitale et de silence absolu du roi et ses conseillers, provoquant la naissance de suppositions abracadabrantes, tout avait réellement débuté avec une première annonce de la part du gouvernement durant les premiers jours de juillet.

Cette dernière avait principalement révélé, avec force expressions terrorisantes et avertissements, la présence des gwishins parmi les vivants et leur insertion, fréquemment baptisée de "sournoise" ou "vicieuse", dans la plupart des différentes couches de professions du pays, y compris les plus illustres. Le monarque et l'armée appelait à la plus grande vigilance, et à une observation minutieuse de ses voisins, plombant définitivement l'ambiance générale qui avait alors regagné toute la méfiance et l'épouvante dont les effluves décourageantes avaient caractérisés le début de la décennie et les deux premières vagues de résurrection.

On avait à peine eu le temps de digérer l'information et d'en comprendre les implications, tout à la fois individuelles et collectives, ou même de paniquer de façon plus globale, que le Décret Royal était venu en remettre une couche et entrait en vigueur quelques jours à peine plus tard, fixant la généralisation d'interrogatoires menés conjointement par les forces de police et l'armée, dont les déroulements avaient jusqu'à lors étaient tenus relativement secrets et peu nombreux, malgré la persistance de rumeurs échangées aux tables des tavernes.

Il décrivait également, en détails morbides et inquiétants, toute une série de nouvelles mesures répressives qui, cette fois, n'avaient pas impliqués que les morts, mais portaient aussi atteintes aux vivants.

- Ça a fait un tollé la semaine où la nouvelle a été communiquée, apprit Dong Soo à leurs invités morts, tout en resservant une tasse de thé et en essayant d'oublier la (soif) qui avait tendance également à réapparaître lorsqu'il parlait longtemps. Les gens étaient furieux, ils ont traité le roi de despote, s'en sont pris aux ministres en disant que c'était une tentative de réprimer encore plus les classes les plus pauvres, et beaucoup ont refusé de coopérer durant les interrogatoires. Au début, en tout cas.

La révolution avait non seulement été courte, mais surtout rétrospectivement assez peu suivie, et très localisée. Les plaintes formulées à l'encontre des procédures avaient certes été largement partagées et exprimées à tous les niveaux, mais dans les faits, la position délicate d'un grand nombre de résidents de la ville au sein de l'échelle sociale et les risques potentiellement impliqués par un soulèvement avaient tristement refroidi leurs ardeurs, et le désir d'opposition s'était heurté aux craintes de se voir soi-même arrêté pour insubordination, torturé, ou dans le pire des cas exécuté.

La population craignait aussi une dégringolade sociale en guise de punition, et le contexte économique avait été jugé trop instable par une grande majorité pour se permettre de lever les armes et de marcher en direction du palais afin de voir les mesures révisées. En outre, et c'était peut-être le facteur le plus décisif dans l'échec des souhaits d'insurrection pourtant bruyamment énoncés, le degré de désespoir éprouvé par les vivants n'avait pas alors été suffisamment important pour les amener à se lancer dans une compagne contre les décisions de leur souverain.

Pour compenser, on avait envoyé des pétitions, qui s'étaient vu ignorées par la quasi totalité des conseillers royaux et les avaient beaucoup fait rire, à l'exception d'un ou deux qu'on disait plus bêtes ou plus naïfs, et qui cependant avaient néanmoins su faire preuve d'assez de jugeote pour prendre la chose au sérieux, à l'inverse de leurs confrères. Face à l'absence de réponse du gouvernement, les gens étaient alors revenus aux bonnes vieilles techniques de protestations habituelles, soit aux grandes discussions animées autour d'un kimchi, juste entre amis, mais durant lesquelles on s'appliquait à parler très fort pour mettre en avant la gravité de la situation.

À l'armée, les choses étaient à peu près équivalentes. Il était des hommes qui avaient bien élevé quelques doutes, mais la plupart avaient suivi le mouvement sans trop poser de questions, et aucune rébellion n'avait été à déplorer, tout du moins en surface. À la fin de l'été 1777, les interrogatoires, sous-tendus par des questions pensées avec les instances supérieures du gouvernement, notamment des lettrés et des hommes de science ayant planché sur le sujet des gwishins, étaient devenues monnaie courante.

La police, dont on avait doublé les effectifs en l'espace inimaginable jusqu'à lors de deux mois, n'hésitant pas à aller piocher dans l'armée des recrues jugées "complémentaires", envoyait jour après jour, à toute heure de la journée, des petites brigades composés de trois ou quatre hommes chargés de se rendre chez les vivants, dans leur domicile, et de vérifier un à une leurs identités et statuts.

Avec eux étaient venus les flammes, d'abord celles de chandelles qu'on allumait et au dessus de laquelle on demandait à tous les habitants d'une même maison, enfant jusqu'à personne âgée, peu importait l'âge, de placer la paume, afin de faire brûler leur peau et d'en observer la couleur. Si elle avait le malheur de devenir noire, l'arrestation était garantie, et la torture une forte probabilité.

Lorsque des revendications étaient survenues au sein des plus riches familles d'Hanyang, le gouvernement, afin de ménager ses relations et le risque de voir pauvres et aristocrates s'allier dans un même combat, avait adapté la méthode et, sur les conseils de médecins, remplacé les flammes par de petites lames de fer chauffées à blanc, qui produisait le même résultat pour des douleurs somme tout moindres, dans une certaine mesure. La plupart des gens appelaient le test "l'épreuve du feu", mais dans les couloirs du palais royal, on le désignait plus simplement sous le nom "d'examen", ce qui atténuait subtilement son côté brutal et valait probablement à un grand nombre d'officiers et de bureaucrates de se sentir un peu moins coupables pour sa mise en place.

- Et vous l'avez passé ? Demanda l'étudiante de Woon d'un ton anxieux, et Dong Soo se rendit alors compte qu'elle observait depuis de longues minutes ses mains et celles de Yun-Seo. Vous avez passé l'épreuve du feu ?

Il leva la main droite, paume tournée vers son torse, tandis que son épouse faisait de même, et ils leur montrèrent à tous les deux les marques de brûlure, encore rosies même après des années.

- Ils ont fait passer le test en priorité aux hommes de l'armée et à leurs familles, expliqua t-il. Même chose pour les membres du gouvernement. Ils voulaient vérifier qu'il n'y avait aucune infiltration interne.

Immédiatement après le test, lorsque les policiers étaient partis, Yun-Seo s'était mise à pleurer de rage, outrée, choquée, en tenant sa main meurtrie contre son sein.

Ils n'ont pas le droit de faire ça, s'était-elle lamenté, fulminante, comme jamais Dong Soo ne l'avait vu auparavant, pas le droit, c'est monstrueux, c'est barbare, personne ne devrait avoir à subir une chose pareille simplement pour prouver qu'il est bien mort ou vivant. Ils avaient été testés à la fin de l'été 1777, et Yoo Jin avait été contraint de s'y soumettre également.

Bien qu'ayant été très digne et courageux durant l'épreuve, il avait ensuite presque autant pleuré que sa mère, tête blottie dans son étreinte tandis qu'elle lui caressait les cheveux, et Dong Soo, en sentant l'odeur de peau calcinée, la même odeur que celle d'un barbecue où grillait des morceaux de porc, si ce n'était qu'elle était considérablement moins appétissante, ainsi que la douleur cinglante de sa propre main, avait été leur chercher des bols d'eau froide pour apaiser leurs souffrances, et n'avait rien trouvé à leur dire, parce qu'aucune affirmation n'aurait pu améliorer la situation, et que lui-même pensait alors que les choses étaient en train de prendre un tournant de plus en plus alarmant, de plus en plus excessif. Et ils étaient vivants.

- La capitale entière a subi les interrogatoires et l'épreuve du feu, continua t-il, drainant une nouvelle tasse de thé, et devinant qu'il allait très bientôt devoir s'absenter pour se libérer de tout cet excès de boisson (ce qui, au passage, était toutefois plus agréable que de se retrouver à vomir pour s'en débarrasser). Vous ne trouverez pas un habitant qui n'ai pas la marque, et si c'est le cas, vous pouvez être certain que ça ne tardera pas. Tout le monde y est passé. Ji-Seon et Jin-Ju, Sa-Mo, Jang-Mi, leur fille...

- Cho-Rip ? Le coupa Woon, en regardant Dong Soo d'une manière très directe (si tu l'aimais tu ne l'aurais pas tué karma toujours le karma)

Dong Soo soutint son regard.

- Il a été parmi les premiers à se faire tester, pour "prouver sa bonne foi", lui apprit-il froidement. Il aurait tout aussi bien s'en passer, étant donné que ça ne l'a pas empêché de perdre la faveur du roi et de finir emprisonné.

- Pourquoi ça ?

- La mort de sa sœur, qui était une concubine du roi. On pense qu'elle a été empoisonnée, et il a été accusé d'y avoir participé. C'était un ramassis de sornettes inventé par ses adversaires politiques, mais le roi cherchait un coupable, et Cho-Rip était en mauvaise position depuis quelques temps.

Les longs doigts de Woon se serrèrent autour de la porcelaine de sa tasse de thé.

- Il a perdu la faveur du roi ?

Yun-Seo hocha la tête pour lui.

- Il devenait très agressif, reprit-elle. Il s'enfermait dans son bureau pendant des heures, refusait d'être dérangé, s'adressait de façon délirante à tout le monde, s'enterrait sous des tonnes de papiers. Il ne dormait presque plus, on le soupçonnait d'être atteint de délire, et même ses amis ont fini par s'éloigner de lui. Son attitude leur faisait trop peur. On disait qu'il était devenu fou.

C'est à cause des limites, s'était dit-il quelques années plus tôt, en lisant un document qui portait le nom de Cho-Rip (Hong Guk Yeong), il y a toujours des limites, toujours, et dès que vous les dépassez, vous êtes seul, et les gens vous fuient, et parfois ils signent des papiers qui vous mêle à des affaires louches. Il avait signé le papier, à l'encre noire, avec un pinceau neuf, sans même une seule hésitation. Et il avait pensé (demain, rien).

Avant son renvoi, les rares fois où il avait vu Cho-Rip, celui-ci, les yeux injectés de sang, complétement fous, lui parlait de ses rêves, ou plutôt de ses cauchemars, et il lui avait qu'il voyait Woon, tout le temps, en permanence, qu'il le voyait sortir de sa tombe et l'y traîner de force, et Dong Soo aurait menti s'il avait affirmé que l'image ne lui avait même pas procuré un soupçon de satisfaction ou de plaisir, alors que son ami d'enfance, le garçon timide du camps d'entraînement, frissonnait de peur et cherchait son réconfort, comme avant. Tant pis. Trop tard.

Il avait signé, et la signature était la tombe ouverte de Woon, elle était les champs, l'automne, et eux ensembles, comme si le pinceau avait été tenu par leurs deux mains liées, proclamant la chute du troisième membre de leur trio d'adolescence sans la moindre pitié.

- Il est toujours en prison ? Demanda Woon, et ses yeux noirs étaient des gouffres, et Dong Soo se souvint qu'il avait voulu y dégringoler le lendemain de la mort de Woon, s'y laisser engloutir, et s'y perdre complétement.

- Non. Il y a passé environ deux mois, puis il a été démis de ses fonctions, et renvoyé de la capitale, l'informa t-il. Il a déménagé avec Min-So et leur fille dans une autre région.

- Tu as eu de ses nouvelles ?

- Oui. Pendant un temps. Il m'envoyait des lettres.

Silencieuse mais attentive, l'étudiante de Woon observait la conversation entre eux comme s'il eût été question d'un combat à l'épée. Yun-Seo également s'était faite plus discrète, devinant que le sujet était plus intime, plus personnel.

- Et plus maintenant ? Remarqua Woon.

- Plus depuis un moment. Je continue de donner des nouvelles au roi, mais en réalité, ça fait des mois que je n'ai rien eu, pas même de Min-So. Je ne lui répondais pas, donc j'imagine qu'il a fini par laisser tomber, mais il pourrait y avoir une autre possibilité, répondit lentement Dong Soo. Il était malade au moment de son départ, et son état a continué d'empirer après son installation en province.

- Et ?

Il asséna alors, cherchant les yeux de Woon, cherchant l'abysse et quelque chose qui avait toujours été entre eux, juste entre eux deux (ça a toujours été juste vous deux).

- Je crois qu'il est mort.

Et il crut voir, un instant infime, presque durant une fraction de seconde terrible et foudroyante, le coin des lèvres de Woon se relever en un sourire, lugubre, horriblement victorieux (j'ai aimé ce que tu as fait).