68 | Engagements, tabous et règlements

o vendredi

L'appel d'Altan a lieu dès le lendemain, avant qu'on ait pu discuter avec mes parents et mon grand-père. Quand Sidika et Bershank préviennent Defné par plume de la possibilité, elle n'ose pas refuser mais se jette dans mon bureau juste derrière en se tordant les mains.

Comme ça me semble bien trop tard pour changer de plan, je lui conseille de demander une connexion par statuettes au Conseil. Pendant qu'elle négocie ça, je vais chercher Harry qui commence par objecter que ce n'est pas sa place mais finit par se rendre à mes supplications. N'ayons pas peur des mots. On peut dire qu'il est heureux que nos stagiaires aient progressé en autonomie.

On se retrouve dans la salle du conseil tous les trois sans aucune surveillance. Je ne sais pas si les garous ont laissé tomber toute prétention en la matière, dépassés par nos aventures permanentes, ou s'ils ont finalement confiance, ou s'ils manquent juste de temps. Je ne prendrais pas de paris. Quand l'image magique se forme entre les statuettes, Altan me paraît amaigri mais assez droit entre Sidika et Bershank. Sans doute suis-je avant tout et à jamais un médecin.

"Defné", commence mon beau-frère puis nous voit assis juste en retrait derrière elle. "Kane, Harry", il rajoute donc. On l'a connu plus flagorneur comme plus méprisant. Là, il me paraît prudent.

"Je suis contente de te voir vivant, Altan", est la réponse de Defné.

Il y a une tension énorme dans sa voix. J'ai l'impression qu'elle pourrait fondre en larmes. Instinctivement, je me penche et met une main sur son épaule. Elle la prend et la serre.

Altan semble ravaler différentes formulations avant de reconnaître : "On m'a fait comprendre que tu n'y étais pas pour rien, Defné." Le silence s'installe et Bershank se racle la gorge. "Que tu étais même prête à... jouer les intermédiaires en échange d'une chance qui me serait donnée", il rajoute donc, entre amertume et incrédulité, je dirais.

"Les termes... précis... sont les suivants : je voudrais, Altan, en tant que Bey de notre clan, que tu me fasses l'honneur d'approuver mon union avec Kane Lupin ainsi que l'adoption de deux enfants dont nous voulons nous occuper", elle énonce. Altan ouvre la bouche, Bershank et Sidika lèvent les mains en même temps et il se tait. "En contrepartie de cet engagement, je ferai mon possible pour obtenir un temps de discussion avec le Commandant Nymphadora Tonks-Lupin ainsi qu'avec Albus Dumbledore sur l'avenir de la coopération entre le Diwan et les autres autorités magiques européennes. Mon engagement se limite à obtenir cette entrevue. Je n'ai aucun moyen ni aucun désir de garantir de quelconque résultats."

"Tu feras ton possible", relève Altan.

Defné inspire et se tourne ouvertement vers Harry qui n'a finalement pas l'air totalement surpris de l'appel à l'aide. Il acquiesce et, moi, je serre plus fort son épaule.

"Harry et Kane se portent garants de cet engagement."

"Ça reste très vague", insiste Altan.

Harry se penche en avant et Defné lui laisse la parole avec un soulagement palpable.

"Nos parents sont favorables à cette union comme à l'adoption de ces deux enfants", il souligne. "Toute notre famille veut honorer l'engagement de Kane et de Defné et l'entrée de Sibel et Zefir", il précise et, dit comme cela, ça m'émeut énormément. "Ils seront tous là et ils seront compréhensifs envers vos besoins. Comme l'a souligné Defné, ça n'est pas une promesse de résultats. En toute sincérité, construire une coopération demande plus qu'une seule rencontre à l'occasion d'un mariage. Quelle que soit la qualité des personnes qui se rencontrent. Mais nous garantissons une prise de contact bienveillante. Le mariage de Kane et Defné constitue certainement un symbole intéressant de cet avenir commun. Et, notre famille est connue pour son attention aux symboles."

La référence n'est pas perdue pour nos interlocuteurs. Bershank opine le premier et Sidika a un geste des mains. Je ressens le soulagement de Altan et je mesure un peu tard combien il a sans doute peur que tout s'effondre.

"Nous sommes nous aussi... attentifs aux symboles d'avenir", il articule. "Je serais... fier de participer à la célébration de cette union... et de rencontrer mes neveux !"

Il me semble qu'on va en rester là quand je sens Defné se tendre et carrer ses épaules pour reprendre :

"J'ai une dernière requête, Altan. Une requête symbolique. J'aimerais porter le diadème de notre mère pour cette cérémonie. Si tu peux l'apporter... "

Altan semble interdit et regarde Sidika et Bershank comme s'il attendait un signe de leur part pour accepter ou non. Comme aucun des deux ne réagit, il semble se résoudre à commenter.

"Defné Kunčuy", articule Altan avec une moquerie lasse. "Il est certainement important que tu puisses te marier avec toutes les marques de ton rang."

"Notre... notre avocate anglaise aimerait aussi pouvoir discuter avec un avocat turc... est-ce que tu aurais... quelqu'un à nous conseiller ?"

"Je vais t'envoyer des noms", soupire Altan. Defné remercie d'une voix gardée qui me fait peine pour eux deux.

Quand l'image disparait après des promesses de nouveaux échanges pour régler les détails pratiques, Defné serre ses bras contre elle.

"Je ne crois pas qu'il me pardonnera", elle murmure.

Je ne trouve pas de mots pour la rassurer. Harry non plus.

oo samedi midi au lac

Samedi midi, on essaie d'agir comme si c'était un week-end normal et de faire un pique-nique au lac puisqu'il fait beau. J'essaie de m'empêcher de passer mon temps à observer les signes de la lune montante sur Sibel. J'ai décidé qu'il était "normal" que je me fasse une opinion professionnelle sur sa lycanthropie mais je serais mortifié si elle s'en rendait compte. Je n'arrive même pas à en parler avec Defné. Harry et Caël se joignent à nous, et il n'y aurait rien d'autre à en dire si Iris n'avait pas cherché à nous joindre toute la matinée. J'avoue que je suis content de voir qu'elle a insisté, allant même jusqu'à appeler Harry.

"Elle n'a pas dû avoir le temps avant le week-end", va jusqu'à ajouter notre aîné comme pour m'inviter à l'avance à ne pas lui faire de reproches.

La vérité est que j'ai bien autre chose en tête que des reproches. Pas que ça soit plus facile à dire. Faute de meilleure idée, quand on a épuisé les banalités, je fais venir les enfants et Defné et j'annonce qu'on va se marier et les adopter. Je n'ai jamais été un grand diplomate, c'est un fait.

Iris a l'air tellement sidéré de la nouvelle que je mesure combien nos parents ont gardé pour eux ce que je leur ai dit. Sans doute par loyauté envers moi et respect pour notre relation gémellaire. La partie rationnelle de mon cerveau comprend. Mais je crois que je ne pensais pas totalement possible qu'ils ne lui aient rien dit.

Iris n'arrive pas à vraiment exprimer autre chose que de la surprise jusqu'au moment où je précise que Sibel est une louve et que les enfants sont arrivés dans notre vie parce qu'elle a voulu mordre son frère pour qu'on ne les sépare pas. Je vois immédiatement qu'elle pense que je cherche une absolution tardive pour avoir mordu notre petit copain moldu quand j'avais l'âge de Sibel. Peut-être parce que ces dix derniers jours j'ai retourné les raisons de notre choix d'adoption dans tous les angles, je suis immédiatement en colère et on passe très très près de se disputer. Enfin, je ne passe pas très loin de lui faire une scène - parce qu'elle reste calme, hésitante mais calme. Elle essaie de m'apaiser en prétendant que toute sa réaction tient à de la surprise et je veux croire que, si elle était là, comme Harry, elle n'aurait pas eu cette suspicion automatique - cette façon de dire que je suis transparent et pas très mature.

Avant de refermer la connexion, elle promet qu'elle sera là pour le mariage, et je veux espérer que ce sera l'occasion de nous retrouver. De nous comprendre. Quand mon miroir est devenu inerte, je réalise que je ne lui ai posé aucune question sur sa vie. La dernière fois que je l'ai vu, elle voulait un bébé - elle me l'aurait dit si elle était enceinte, non ? Je décide que j'ai mal géré la petite fenêtre qui nous était offerte de réellement discuter.

"Elle est contre ?", s'inquiète Defné sentant mon malaise.

"Je ne lui ai pas laissé l'occasion de savoir ce qu'elle devait en penser... Je lui ai sauté dessus... j'ai projeté des trucs mal digérés sur elle... "

"Quels trucs ?", questionne logiquement Defné, et je suis pétrifié à l'idée de lui dire. "Kane... On va se marier. On va élever ensemble ces enfants. Tu sais que ma famille regorge de psychopathes... Parfois, j'aimerais que tu aies confiance en moi... en nous."

"J'ai confiance en nous !"

"Alors pourquoi tu as envie de t'enfuir ?"

Je respire aussi profondément que je peux.

"Quand j'avais l'âge de Sibel... j'ai mordu un petit copain... un petit voisin de nos vacances moldues... parce qu'il avait envie de devenir sorcier et je pensais que, moi, un enfant de la Lune, ma morsure avait ce pouvoir."

"Et ?"

Je la regarde avec stupéfaction.

"Qu'est-ce que tu croies ? Mes parents et mes frères étaient paniqués et atterrés que j'aie pu mordre quiconque, sans parler de me croire suffisamment supérieur pour transformer un Moldu en sorcier !", je m'exclame.

"Ils te sont tous tombés dessus ?", elle vérifie.

"Tu voulais qu'ils me félicitent ?"

"Je cherche juste à comprendre l'ampleur du traumatisme. Tu voulais répondre au vœu d'un de tes copains et c'est devenu la pire bêtise de ta vie, c'est ça ?"

"Oui", je confirme un peu déçu de sa formulation mais sans trouver de parade.

"Et ce petit copain ?"

"Il a changé mais pas pour plus de magie... Enfin, il est devenu acteur de théâtre mais il n'a plus jamais voulu jouer à des jeux évoquant la magie... "

"Et ta famille ?"

"Mon père était livide. Il n'arrivait même pas à me parler. Il a fallu que mes grands frères interviennent et lui disent qu'il... que j'avais besoin de lui... Harry te raconterait, sans doute."

"J'adorerais qu'il parle de toi enfant - je suis sûre que Sibel et Zefir aussi. On fera ça après la pleine lune. Non ? ", elle presse quand je ne réponds pas.

"Je te parle de la pire honte de ma vie et tu en fais un truc que je devrais dire aux enfants ! "

"Je ne pense pas qu'on devrait commencer par ce souvenir-là", elle estime sérieusement. "Mais je comprends mieux tes questions à Sibel. C'étaient des questions justes dans l'absolu - est-ce que Zefir était d'accord... mais il y avait une urgence et une précision qui m'avaient saisie... Tu parlais de toi. Ta justification était que ce gamin voulait devenir un sorcier ?"

"C'était débile", je me condamne. "On me l'a clairement expliqué. "

"Parce que c'était aussi un énorme tabou - mordre, pour un fils de garou. Tu as dû te sentir incompris."

"Même Iris... Enfin, Iris m'a défendu mais je sentais qu'elle doutait... ", j'admets.

"Et là, tu as décidé qu'elle doutait de ta décision d'adoption ?"

"Qu'elle en faisait une réparation tardive. Elle sait que... je regrette toujours."

"Tu es devenu médecin pour ça ? Pour réparer ?", enquête Defné.

"Non, pour soigner mon père. D'aussi loin que je me souviens, c'était mon projet", je livre. "Le guérir de toute lycanthropie."

Les yeux de Defné disent qu'ils mesurent ce que je viens de révéler.

"Tu l'as déjà soigné ?"

"Jamais", je souris. "Il a ses propres soignants et... je pense qu'il n'a pas tellement envie que je devienne son soignant. Et aujourd'hui, je n'ai plus cette prétention."

"Je suis contente de ta confidence", elle me livre en posant la tête sur mon épaule.

"Moi aussi", je décide tout en me demandant si je suis content que le seul vrai secret qui demeure soit celui de mon frère Cyrus.

ooo dimanche la pleine lune

Dimanche s'étire bizarrement. Dans une communauté comme Lo Paradiso où la principale activité est l'élevage, la grande singularité du dimanche est qu'il n'y a pas d'école. Quelques personnes, garous ou non, descendent au village moldu pour assister à la messe. Je le sais parce que Timandra me l'a dit.

Defné et Rosie font diligemment un tour des femmes enceintes, Pina compris. J'autorise Siorus à descendre au Bourg retrouver ses amis tout en étant conscient qu'il va surtout pour Carmina et Freya et Emil disparaissent sans trop me dire où et pourquoi.

Je joue au ballon avec les enfants et Menininha derrière le dispensaire. Ça se passe plutôt bien jusqu'au moment où Sibel rate plusieurs fois d'affilée le ballon et que Zefir se moque d'elle - en plusieurs langues puisqu'il semble que ce soit sa façon d'apprendre. Je ne sais pas d'où me vient le réflexe et la prémonition mais j'arrête le poing de Sibel avant qu'il ne rencontre le nez de son petit frère. Menininha gémit.

"Alors, ça, ce n'est pas possible, Sibel", je commente en essayant d'avoir la voix la plus calme possible mais mon cœur bat la chamade et je sais qu'une louve comme elle doit le sentir. Elle essaie de se dégager mais je tiens bon. "Ça non plus, ce n'est pas possible. Tu ne vas pas t'enfuir", je précise.

"Tu vas te faire punir", estime Zefir en plusieurs langues de nouveau. Ça n'aide pas à calmer sa sœur.

"On va parler", j'indique donc. "Tous les trois", je rajoute. Je dois tracter Sibel jusqu'à la maison et je crois que Zefir suit à reculons mais on arrive jusque dans mon bureau faute d'endroit plus proche me paraissant adapté. Je ferme la porte de ma main libre et seulement alors je lâche Sibel qui me semble prête à se jeter à travers la fenêtre au besoin. "Je ne sais pas ce que tu crois, Sibel, mais j'aimerais que tu te calmes", je soupire.

Je regarde autour de moi, ne trouve aucun lieu bien adapté et décide de m'asseoir sur le tapis circulaire offert par une patiente. Elle les fait avec des chutes de tissus tressées, et il est gai et coloré. Souvent les enfants qui viennent en consultation finissent par jouer dessus. Je fais signe à Zefir et Sibel de se mettre en face de moi. Zefir s'exécute le premier. Il est plus tendu que lorsque nous étions dehors sans que je m'explique vraiment pourquoi. Sibel nous rejoint à contrecœur et toujours sur le qui-vive. Je ne sous-estime pas ses réflexes à quelques heures de la pleine lune.

"Merci", je prends soin de continuer à calmer le jeu avant de me lancer : "Je voudrais savoir pourquoi tu voulais frapper Zefir."

Sibel me regarde avec l'air de penser que c'est un piège. Mais j'attends. Zefir en a assez le premier.

"Parce que je me suis moqué", il propose en se roulant à moitié sur le tapis.

"Je crois que tu as raison", je lui accorde.

"C'est la lune, elle n'est pas gentille quand il y a la lune", m'informe Zefir.

"Tu le sais", je souligne parce que ça me paraît important.

"Oui", il admet en haussant les épaules. "Mais... d'habitude elle rate pas les ballons ! "

"Peut-être que c'est à cause de la Lune, là encore", je propose en regardant Sibel. Elle a des larmes aux yeux et les poings serrés. Je me dis qu'elle peut exploser à chaque instant mais que je ne peux pas faire l'économie de la conversation. "Sibel, on comprend que la Lune ne t'aide pas mais je ne vais jamais accepter que l'un ou l'autre frappe l'autre..."

"Jamais ?", s'intéresse Zefir les yeux écarquillés.

"Non. On ne frappe personne. On va dire que c'est une règle de notre famille. Je sais bien que parfois on peut être très énervé, mais on fait de son mieux pour ne pas frapper les autres."

Sibel me dévisage. Moins de colère, énormément de circonspection.

"On fait quoi, alors ?", questionne Zefir avec une curiosité intacte.

"D'abord, on signale qu'on n'est pas content. On dit : ce que tu fais ou ce que tu dis me fait du mal ou me rend triste. Parce que, parfois, l'autre ne se rend pas compte et il faut lui laisser une chance", je développe, conscient de mélanger pleins de choses qui m'ont été dites et répétées mais conscient aussi que je trouve ma propre formulation. Bon, pas que Zefir ou Sibel aient l'air totalement conquis par ma profession de foi pacifiste. J'imagine qu'ils ont vécu plutôt l'inverse. "Sibel, si tu avais dit : ça me fait de la peine qu'on se moque de moi alors que je fais de mon mieux, j'aurais dit à Zefir d'en tenir compte", je reprends pour essayer de rendre ça concret. "S'il n'avait pas écouté, je l'aurais grondé", je rajoute.

Ce coup-là, c'est clair que les larmes de Sibel sont toutes proches mais il y a aussi une espèce de fatalisme dans ses yeux qui me fait mal à cœur sans que je sache bien pourquoi.

"C'est mon rôle de parent de dire ça", je me justifie. "On ne frappe pas, et surtout pas son petit frère, juste parce qu'il s'est moqué".

Elle opine tellement vite et faiblement que j'aurais pu le rater. Zefir est totalement immobile dans l'anticipation nerveuse de quelque chose que je ne comprends pas.

"Je voudrais que tu t'excuses, Sibel", je soupire faute de bien comprendre où on en est. "Je voudrais que tu dises : Zefir, je ne voulais pas te faire du mal mais j'étais énervée parce que tu te moquais. Je suis désolée." Elle me regarde avec la plus grande incrédulité. "Tu veux bien faire ça ?", j'insiste en me demandant sincèrement ce que je ferai si elle refuse.

Sibel met de fait un temps qui me paraît très long pour se décider.

"Je... ne voulais pas te... faire du mal, Zefir", elle articule en me regardant moi. "Je... n'étais é-ner-vée... parce que tu te moquais... Je suis... désolée".

"Merci, Sibel", je commente assez mal à l'aise. Toujours cette impression que je ne comprends pas exactement ce qu'il se passe. "Zefir, tu peux lui dire que tu lui pardonnes ? Que tu sais que c'est la Lune qui la rend impatiente."

"Moi ?", s'étonne le petit garçon. Je confirme et il regarde sa sœur, lui, pour répéter avec pas mal de facilité : "Je te pardonne, Sibel... C'est la lune qui te..." L'expression lui échappe. "... qui te fait ça."

"Super", je félicite avec un vrai soulagement. "Maintenant qu'on est tous calmés, on va retourner jouer en attendant Defné... "

"On va aller jouer ?", relève Sibel ouvertement sidérée.

"J'ai expliqué la règle et vous vous êtes expliqué. J'espère qu'on ne va plus se disputer et il fait soleil dehors... Autant en profiter, non ?"

"Oui ! Yes ! Evet ! Nem !", décide Zefir en sautant sur ses pieds et en partant vers la porte.

"Moi aussi ?", vérifie Sibel sans bouger.

Ne pas oublier ce qu'ils ont vécu ces derniers mois, combien elle a été maltraitée par la famille qui s'occupait d'eux. Et je n'ai aucune idée des principes de leurs parents. Faire face, sans doute. Je tends la main, elle recule. Je reste la main tendue à la regarder et elle finit par la prendre très timidement.

"Sibel", j'explique. "Vous ne connaissez pas nos règles. Si ça faisait dix fois que je répétais qu'il ne faut pas frapper, je penserais que tu ne m'écoutes pas vraiment et qu'il faut peut-être une punition. Mais c'est la première fois. La pleine lune est ce soir et je sais comme Zefir qu'elle ne te rend pas patiente. Alors, oui, toi aussi. Je pense même qu'on va laisser ce ballon et trouver un jeu où, juste, on court et on crie et on se défoule."

"Il est gentil, Kane !", commente Zefir avec une joie affichée. Je me rends compte qu'il est sincèrement soulagé. "On va jouer ? Viens, Sibel !"

Après le déjeuner, que nous prenons tous les quatre parce que Defné a ramené de quoi du Bourg, je lui raconte alors qu'on les regarde jouer avec Menininha en buvant du café.

"Je... je crois qu'il faudra un jour essayer d'en savoir plus sur ce qu'ils ont vécu... On l'imagine mais ils ont besoin d'en parler... Bon, c'est pas le jour", souligne Defné. "Mais c'est bien que vous ayez discuté... Il va falloir qu'on les décide, ces règles de notre famille !"

"Tu n'approuves pas celle-là ?", je m'inquiète.

"Bien sûr que si, Kane. Mais, celle-là est une facile... nous savons bien que nous n'avons pas eu la même éducation. On ne sera peut-être pas d'accord sur tout mais, pas frapper son frère ou sa sœur, ou son copain à l'école, je n'ai pas de doute."

Quand l'heure arrive, tous les non-garous quittent le dispensaire avec un pincement au cœur, je pense. Je serre Defné puis Sibel dans mes bras en essayant de mettre le maximum de confiance dans mon "à demain". J'accompagne toute l'équipe et Zefir à la Maison commune et, lorsque les portes de la Maison commune se referment, je me sens un peu en dessous de tout mais je serre les dents. Harry a l'air de lire en moi comme dans un livre mais avec son inimitable tact, il ne dit rien.

Au moment de s'enfermer avec nous chez Battista, mes garous cobayes me semblent moins nerveux que la dernière fois. Ils ont revêtu leurs vieux vêtements sacrifiés ; ils ont barricadés les fenêtres et écarté tous les meubles et objets fragiles mais ils ont l'air aussi de prendre ma présence comme acquise. Ils caressent tous Menininha et lui disent de bien me protéger. Dario le premier. Zanna demande si on va avoir droit à une petite sérénade grâce à Battista et Savio. Et ça fait rire tout le monde.

Ils demandent à Harry comme une évidence quelle est la forme de son Animagus. Ils sont impressionnés quand il leur répond qu'il est un loup. Évidemment, ils veulent le voir transformé et le trouvent beau. Ils s'enhardissent à lui demander s'il a déjà chassé sous cette forme - non - et s'il s'en est déjà servi pour réaliser des choses interdites - oui. Harry leur raconte des escapades jusqu'au village voisin avec Cyrus quand ils étaient élèves à Poudlard. Je mesure mieux qu'eux l'ampleur de l'infraction - on dit toujours qu'Iris et moi avons été des adolescents turbulents mais je crois que Harry et Cyrus ont juste trouvé des voies plus originales de rébellion.

Quand nos garous demandent s'ils se sont fait prendre, je pense qu'ils ont envie de preuves de l'autorité de Remus - un garou directeur d'école. Comme si elle allait rejaillir sur eux.

"Je pense qu'il le savait très bien. Je ne vois pas comment il n'aurait pas su. Je crois qu'il a voulu nous laisser cet espace de liberté", leur répond Harry. "Garou et directeur d'une école aussi puissante magiquement, je pense qu'il aurait pu nous arrêter à tout moment."

L'histoire leur plaît et Harry leur en raconte d'autres - notamment des choses sur la Fondation qui me paraissent pas totalement innocemment choisies mais je n'interviens pas.

Petit à petit, alors que la Lune monte dans le ciel, ils commentent de moins en moins. Certains s'éloignent du groupe pour se coller dans un angle de la pièce. D'autres au contraire se serrent les uns contre les autres, comme pour se consoler par avance de ce qui va arriver. Tous s'éloignent de nous et je prends sur moi de faire reculer encore Harry. Je sors de quoi prendre des notes et je m'installe, Menininha sur les pieds. J'ai la honteuse satisfaction de sentir la nervosité de Harry qui hésite à sortir sa baguette quand la transformation commence. Il ne la sort pas.

"Je crois que je n'avais jamais mesuré combien chacun... était un loup différent", lâche Harry brisant le silence qui s'est rétabli après les gémissements et le déchirement des vêtements. "J'imagine que toi, avec ta relation avec Rosie, Haydée, Virgil... tu n'es pas surpris."

"Je ne les ai jamais vus transformés avant d'être Animagus", je souligne.

Il opine et soupire : "Cyrus m'a raconté comment Papa et ses copains courraient dans la forêt les soirs de pleine lune… C'est tellement beau comme histoire et, en même temps, tellement une connerie qui aurait pu mal finir... Et c'est mon père, James, qui en avait eu l'idée... Je me demande parfois quelle tête brûlée je serais s'il m'avait élevé !"

"Tu aurais aimé le connaître", j'imagine.

"J'en sais rien", il me répond platement. "Il a cru Papa capable de le trahir ; il n'a pas vu que Queuedever le trahissait ; il avait l'air pas mal imbu de sa personne... Mais c'était aussi un ami fidèle, un père qui s'est sacrifié pour moi et ma mère... qui s'est réellement levé contre Voldemort sans avoir peur du risque pour lui et sa famille... J'ai l'impression qu'il m'aurait fatigué... mais peut-être que je me trompe et qu'on aurait joué au Quidditch et essuyé nos lunettes de myopes ensemble et que ça aurait été plus simple que je ne le crois."

Je suis suffisamment intimidé pour qu'il rie.

"Mon père est le même que le tien, Kane. La personne qui m'a élevé, qui a fait de moi qui je suis aujourd'hui, s'appelle Remus John Lupin. Il en a parfois davantage douté que moi", il rajoute. "Tiens, tu veux un conseil ? Fais-toi confiance avec ces mômes, te prends pas la tête à te demander ce que leurs parents auraient fait à ta place, parce que les seuls parents disponibles, c'est vous."

"Ça me paraît un peu difficile quand même... On navigue à vue !", je souffle en pensant à l'incident de ce matin. Il ne me laisse pas le temps de trouver les mots pour raconter.

"Ce n'est pas le problème, Kane. Tous les parents improvisent en permanence parce que, par nature, la vie est imprévisible et les humains, comme les garous, sont tous différents. Mais ils ont besoin que, toi, tu sois sûr de toi." J'opine en dessinant machinalement dans le coin de mon parchemin des croissants de lune et des étoiles. "Je ne crois pas avoir été réellement jaloux de vous sauf pour ça. Il ne se prenait pas la tête à se demander s'il était légitime pour être votre père. Ça, je vous l'ai envié... "

"Tu sembles oublier une fois", j'objecte assez amèrement.

"Ah oui, merde", reconnaît Harry avec une simplicité qui me saisit. "T'as raison... Je ne l'avais pas vu comme ça, même à l'époque... Désolé. "

"Tu crois qu'il doute quand c'est compliqué ?", j'essaie.

"Je crois... À tort ou à raison, je crois qu'il porte en lui une conviction qu'il ne peut pas être à la hauteur... - parce qu'il est garou... On sait tous les deux tout ce qu'il a construit et toutes les batailles menées - perdues parfois mais gagnées aussi - mais on oublie trop sans doute les batailles qu'il doit mener contre lui-même... Je ne crois pas que je l'aurais compris sans les souvenirs de Sirius... "

Je rumine tout ça en continuant à ausculter mes patients - rythme cardiaque, aura - à intervalles réguliers et en prenant de copieuses notes qui disent en beaucoup de mots que mes patients sont aussi calmes et stables qu'on peut l'espérer. À chacun de mes examens, Harry me couvre avec ces réflexes totalement hors normes pour un Briseur de sorts. Oui, je suis jaloux.

On sort faire une pause et se restaurer et, instinctivement, je regarde par la fenêtre de la cuisine de Battista en direction du Dispensaire.

"Tu aimerais être avec Sibel", estime Harry.

"J'aimerais qu'on soit tous les deux; Defné et moi, auprès des enfants qu'on est en train d'adopter", je corrige. "Je pense impensable qu'une gamine de huit ans vive un truc pareil, seule. Mais je pense aussi important que Zefir ne se dise pas qu'il passe après elle. Je voudrais qu'on les accueille et qu'on prenne en charge pleinement leurs besoins."

"Et tu aurais pris la place de Defné ?"

"Je pense qu'on aurait eu du mal à se décider... mais on pourrait alterner... simplement", je réfléchis tout haut.

"Simplement", sourit Harry. Je lui rends son sourire.

oooo lundi

La lune se couche et le soleil se lève, pâle d'abord puis plus puissant, printanier. J'attends patiemment que mes patients soient retransformés et réveillés. Je ne veux pas partir sans les avoir sérieusement auscultés. Ils se laissent faire avec une patience remarquable. De fait, je suis assez content de constater que tout le monde est plutôt en forme. Savio et Battista semblent moins fatigués que les autres. Dario est content de ne pas avoir vomi et Zanna n'a que de légères réactions cutanées. Ils ne posent pas tellement de questions. À peine une blague sur les violons et les mazurkas à venir d'ici la prochaine pleine lune. Harry reste à mes côtés, observateur et silencieux.

"Tu ne restes pas déjeuner avec nous. Tu vas voir ta famille, Dottore", imagine Battista en enfilant un pull qu'il a sorti d'un coffre.

"J'avoue que j'ai besoin de savoir que tout va bien", je reconnais.

"C'est une belle action que d'adopter ces deux enfants", estime Zanna avec un sourire fatigué.

"Ils ont de la chance", renchérit Dario.

"J'espère", je commente un peu au hasard.

"Tu commences par le dispensaire ou par la Maison commune ?", questionne Harry quand nous réussissons à les quitter.

"Tu en penses quoi ?"

Il prend le temps de considérer ma question.

"Si tu récupères Zefir, vous serez tous les quatre", il remarque.

"Mais si... Sibel... "

"Kane... s'il y avait un problème, je pense malheureusement que tu le saurais déjà, et je crois que Zefir a besoin de savoir que sa sœur est prise en charge... que sa transformation a été... moins dure... qu'ils vont vers du mieux", il résume.

"Merci", je souffle avec sincérité.

Zefir me saute dans les bras sous les aboiements de Menininha dès qu'il me voit - et il m'attendait, sagement appuyé contre la Maison Commune.

"Kane !", il me serre dans ses petits bras. Caël qui jouait au ballon revient vers son père en courant.

"On va voir Sibel et Defné ?", je propose.

"Evet", il répond en turc avant de répéter en anglais, "Yes."

Je prends à peine le temps de dire à tous les autres de petit-déjeuner au réfectoire. Harry opine avant les autres et je veux croire qu'il les retiendra. Je charge Zefir sur mon dos et je marche à grands pas jusqu'au dispensaire. Il me raconte que Caël et Siorus sont restés toute la nuit avec lui. Qu'il n'a pas eu peur mais qu'il est content que je sois là.

On se tait tous les deux quand on arrive sur le plateau du dispensaire. Defné et Sibel sont assises dehors au soleil, et ça me paraît la plus belle chose que j'ai jamais vue.

"Tu vas bien ?!" constate Zefir avec un contentement patent en tournant autour de sa sœur qui se laisse faire. "Tu n'as aucune blessure !"

"La potion a plutôt marché", commente Defné en me regardant par-dessus leurs têtes. J'entends qu'elle a dû noter des bémols mais je me dis que ça peut attendre. On a tout un cycle lunaire pour y réfléchir.

"On peut aller au lac faire un pique-nique", je propose en regardant le soleil en face, et toute ma petite famille se révèle d'accord.

On trouve des restes au dispensaire et on emmène des couvertures. Je me justifie à moi-même en me disant qu'on redescendra dès que le soleil sera plus bas pour soigner les bobos qui ne doivent pas manquer.

Dès son repas avalé, Sibel s'endort sur une couverture et je décide de m'allonger à côté d'elle et de fermer les yeux. Les voix de Defné et Zefir comptant les ricochets nous servent de berceuse. Je rêve peut-être d'une renarde dorée dont le glapissement produit une harmonique qui brise toutes les vitres d'une maison dans un décor qui me paraît écossais. Rien n'est pourtant moins sûr puisque Defné me secoue sans trop de ménagements. Harry est là et il a l'air tendu.

"Un message de Mãe", il explique sobrement quand nos yeux se croisent. "Iris aurait une nouvelle fois été blessée dans une opération en Écosse."

oooo

Bon, vous savez plus ou moins ce qu'il va trouver mais... Je bosse sur l'épilogue pour Iris, promis, mais en attendant, on peut bien d'occuper de Kane et de Defné, non ?