Note d'auteur.
HELLO
Déjà, joyeux Noël 2020, j'espère que ça s'est bien passé pour vous =)
Ensuite, on se retrouve pour le résultat de mon secret santa ! Je dois dire que j'ai assez hâte, je suis contente de ce que j'ai fait même si j'ai peté un cable à un moment ou à un autre parce que 38k c un peu exagéré m'enfin bon : ça valait le coup, c'est moi qui vous le dis (bon, en vrai g kiffé écrire mais ça veut pas dire que c'est bien, ça veut juste dire que moi g kiffé)
Le ship que j'ai choisi est donc : USHIOI pour la première fois de ma vie car ça vaut le coup, once again !
J'espère que la personne sera contente, je crois que c'est la seule a l'avoir demandé donc c'est pas trop compliqué à deviner krkrkrkrkr
Pour le prompt, on part donc sur un royalty!UA parce que c'est la vie vie vie j'aime les princes et les rois, et les hommes amoureux, et le fluff léger et le drama léger et les chevaliers et tout ça tout ça =))))) bref, je kiff
Donc oui, peut-être qu'il y a un peu d'Iwaoi parce que je pouvais pas faire autrement, mais Ushioi tension sexuelle très présente parce que je le PEUX
Enfin voilà, je vous laisse donc lire, j'espère VRAIMENt que ça va plaire à la persone (love u très fort, tu mérites chacune de ces lignes j'étais raviiiie de tomber sur toi tu peux pas savoir I WAS ON FIRE)
Je vous embrasse, bonne lecture !
Partie UNE | et la vie se termina
Dans le palais enflammé, le prince marchait d'un pas presque tranquille en direction du grand hall.
Sous ses épais vêtements en tissu recouvert d'argent, il transpirait légèrement et soutenait le lourd poids de sa cape sur ses épaules droites. Ses bottes en cuir faisaient claquer ses talons sur le sol en carrelage poussiéreux, mais il les entendait à peine car les grandes allées de son palais personnel étaient envahies de bruits résonnant contre les immenses murs et les plafonds arc-boutés.
Au-dehors, on pouvait entendre des cris de toute sorte : des hurlements, de la douleur, des ordres, des pleurs. Les fenêtres brisées laissaient facilement passer les sons qui remplissaient la capitale, des cloches de la cathédrale centrale devenues folles au moment où les remparts avaient cédé, jusqu'aux craquements immenses des habitations qui brûlaient depuis les extrémités de la ville.
Une nouvelle vitre se fissura lentement au-dessus d'Oikawa, juste sur sa route alors qu'il passait à côté sans même regarder, et elle finit par éclater en morceaux une fois qu'il atteignit le bout d'un couloir.
Devant lui, l'épée levée et le regard sombre, son chevalier restait sur ses gardes. Son corps tendu se faisait encore plus rigide à chaque fois qu'ils dépassaient ensemble une intersection, et le hall paraissait plus loin à chaque pas.
Souvent, il se retournait vers le prince pour vérifier qu'il avançait encore derrière lui de ce pas lent. Oikawa n'avait plus sa propre épée, et Iwaizumi ne savait pas ce qu'elle était devenue : parfois c'était comme ça, il n'était pas au courant de tout. Comme à présent.
Qu'est-ce qui se passe ? pensa Hajime.
Oikawa était sorti de sa chambre au moment où les cloches avaient commencé à retentir. Iwaizumi, qui attendait comme toujours devant sa porte lorsqu'il désirait être seul, s'était immédiatement retourné pour entrer de force quand la porte s'était ouverte. Oikawa n'avait rien dit : pas un mot. Seulement un petit mouvement de tête pour lui ordonner de le suivre, et un air irrité qu'il affichait désormais à chaque fois que l'un de ses gens se faisait tuer dans les grands jardins dont il avait ordonné la construction.
C'était un véritable massacre, et Iwaizumi n'était au courant que des choses les plus simples : le roi avait fait rentrer son armée pour l'hiver rude qui s'annonçait, et apparemment le royaume voisin, Shiratori, en avait de toute évidence profité.
Une nouvelle vitre éclata sur leur passage, et Iwaizumi resserra ses mains autour de la poigne de son épée. Elle était lourde dans ses paumes, comme d'habitude, et cela avait toujours le don de le rassurer un peu. Mais aujourd'hui, devant le visage impassible de son prince, devant ses yeux assombris et son pas faussement lent, il ne savait que penser.
— Votre Altesse..., commença-t-il d'une voix lourde.
Il ne posait jamais de questions. Hajime avait toujours suivi les vœux qu'il avait prononcés ce jour-là, quand il s'était agenouillé devant ce qui était à l'époque le second prince du royaume. Il n'était qu'un enfant, comme lui, mais Iwaizumi Hajime n'avait jamais douté : je vous protégerai, je vous offre ma vie et ma confiance.
Il l'avait fait. Toujours. Mais à présent, les choses lui paraissaient désespérées. Si ces intrus réussissaient à pénétrer dans ce palais, nul doute qu'ils leur trancheraient la tête a tous les deux, pour mettre celle du prince sur une pique à l'entrée de la ville. Cette pensée lui retournait l'estomac, faisait bouillir son sang, et attaquait fortement sa fierté de chevalier.
— Tu me fais confiance ?
Ces mots le forcèrent à ralentir. Ils n'étaient plus très loin du hall, et malgré le fait qu'Iwaizumi aurait voulu l'emmener dans un endroit bien plus sûr, sortir par les passages secrets, Oikawa avait voulu partir par là, alors il n'avait dit mot.
Le prince l'observait avec une curiosité sincère, comme si la réponse pouvait être autre chose que oui. Il attendit sagement, ignora les nouveaux cris à l'extérieur et le capharnaüm qui régnait entre les murs du palais. Le hall devait être envahi, à présent.
Oikawa avait le visage clair et la mine déterminée. Un renard derrière le beau masque pâle d'un prince innocent.
Iwaizumi releva son épée et porta une main à son cœur.
— Oui, dit-il. Absolument.
Oikawa Tooru sourit délicatement, et fit deux pas en avant. Il l'avait dit une fois : le prince avait prononcé des paroles à la fois simples et compliquées, qui n'avaient pas grand sens si Iwaizumi y pensait vraiment. Je te considère comme mon ami. Ce ne voulait rien dire, car il était bien connu que le prince Tooru n'avait pas d'amis. Il n'avait que des sujets, des pièces sur un plateau d'échec.
Et Iwaizumi voulait bien en être une, tant qu'il était le chevalier.
— Tu as tort de le faire, dit le prince en affichant une expression bien trop douce pour l'instant présent. Mais je ne t'en veux pas.
Il fit à nouveau quelques pas en avant, et donna un léger coup de menton en direction de l'entrée ouest du grand hall, juste derrière eux. Le couloir se faisait plus étroit à cet endroit, et de là s'échappaient des ordres donnés avec un accent dur.
Iwaizumi hocha la tête. Oikawa le dépassa tandis que la lourde cape attachée autour de son cou traînait dans les bouts de verre et la poussière. Ses bottes claquèrent à nouveau, il s'avança seul quelques instants, et son chevalier le rejoignit au moment où Tooru pénétrait en haut des escaliers du grand hall, côté cour.
En contre-bas, en suivant des yeux le tapis rouge déroulé le long des marches en marbre, le feu n'avait pas encore pris. Les vases étaient brisés, des tableaux avaient été arrachés et lacérés, et devant les restes des épaisses portes en bois quatre cadavres s'amassaient sur le sol. Des gardes qui avaient protégé l'entrée de leur vie.
Le premier à les apercevoir fut un garçon à peine pubère en armure sale et pleine de rouille. Ses cheveux blonds paraissaient couverts de boue et de sang, et ses joues encore rondes brillaient étrangement, comme couvertes de larmes séchées. Ses yeux s'écarquillèrent à la vue du prince Oikawa, et il se mit à crier en agitant sa fine épée :
— Commandant ! Commandant ! Il est là !
Le garçon commença presque à courir vers eux avec des yeux fous et un sourire ravi, mais s'arrêta bien vite quand Iwaizumi se posta devant le prince en levant son épée. Son regard froid se posa sur lui, et le garçon recula légèrement. Autour de lui, quatre autres soldats avaient à présent les yeux rivés sur eux et derrière encore, un homme bien mieux habillé se fraya un chemin vers les escaliers.
Son armure plus imposante, d'un métal argenté de bien meilleure facture, ainsi que le blason doré qui illustrait son plastron, indiqua à Iwaizumi que c'était lui, le commandant. Que celui qui avait reçu un ordre précis et clair, c'était lui.
Il serra la mâchoire, et le regarda monter lentement les marches. Ses protections remplissaient la pièce de tintement de ferrailles. Il fit glisser sa lame hors de son fourreau, très lentement, et arriva bien vite sur la surface plate non loin d'eux.
— Arrêtez-vous là, ordonna Iwaizumi.
L'homme devant lui n'écouta ses mots que quelques secondes à peine : il leva bien vite son arme à son tour et afficha un rictus amusé.
— Garçon, dit-il avec un très fort accent qui fit froncer les sourcils d'Hajime. Je ne suis pas sûr que tu comprennes.
— Je ne suis pas sûr qu'il y ait grand-chose à comprendre.
Derrière lui, Oikawa ne disait rien. Il lui lança un petit coup d'œil rapide, s'assurant de ne pas détourner les yeux de ce commandant qui paraissait assez habile avec la lame qu'il tenait. Le prince regardait en contre bas, près de l'entrée qui laissait passer la lumière de l'extérieur : cela avait commencé comme une journée assez froide, mais sans pluie et sans nuages. À présent, une épaisse fumée recouvrait la ville en flamme. Une odeur de brûlé remplissait le hall.
Il n'y avait rien, mais il regardait comme s'il aurait aimé voir quelque chose. Les autres soldats attendaient sagement, prêts à intervenir.
— La situation, mon garçon. La situation.
Il leva son épée pour pointer le prince.
— Nous sommes là pour lui, dit-il avec évidence. Tu dois être son garde personnel, n'est-ce pas ? Je vais être assez clément pour t'expliquer, même si mon roi nous a demandé d'être rapide.
Ce mot attira l'attention d'Oikawa Tooru, qui posa son regard froid sur lui. Le commandant eut un air étonné, mais décida sans aucun doute de l'ignorer.
— Tu es seul. Nous sommes plusieurs. J'ai dispersé mes hommes dans ce palais pour vous trouver, mais tant est de constater que vous avez été assez idiot pour venir à nous. Ils reviennent tous en ce moment. Donc, pour résumer : si par chance tu es assez dégourdi pour me blesser, tu ne pourras pas résister à mes hommes. Pas avec un poids mort que tu dois protéger.
Iwaizumi serra ses mains autour de son épée. Il plissa les yeux.
— Vous n'aurez pas sa tête, promit-il. J'aurais la vôtre bien avant.
Le commandant parut étonné à nouveau. Son visage se fendit lentement, et il rit de bon cœur quelques secondes. Quand il eut fini, il agita sa lame avec désinvolture.
— Très bien, mon garçon. Tu es fidèle, je l'ai bien compris. Cela changerait-il quelque chose que je t'apprenne que nous ne voulons pas sa tête ?
Iwaizumi ne le quitta pas des yeux : son corps se tendit encore plus alors qu'il sentait une nouvelle forme de colère le prendre tout entier.
— Cela ne m'amuse pas, siffla-t-il.
— Moi non plus, cela tombe bien. Nous ne voulons pas la tête de ton prince, garçon. Alors voici les deux options qui s'offrent à toi : tu peux te battre en vain ici et mourir. Ton prince sera blessé dans la bataille, tes efforts seront inutiles, et il sera seul et sans défense là où nous l'amenons.
Il sourit, et Iwaizumi fut encore plus conscient de la présence de son prince dans son dos. Il l'entendait à peine respirer.
— La deuxième ? grogna-t-il.
— La deuxième est simple : tu baisses ton épée, et vous nous suivez gentiment. Tu gardes tes forces et ta vie, et tu protèges ton prince là-bas. Tu vois ? Nous sommes très généreux.
Cette solution, en plus de lui laisser un arrière-goût amer, l'irrita encore davantage. Il eut envie de cracher sur le sol.
— Vous mentez, dit-il simplement. Qu'est-ce qui me prouve qu'à l'instant où j'abaisserai mon épée, vous n'en profiterez pas pour me trancher les mains ?
L'homme parut hésiter. Il l'observa un peu, puis finit par soupirer.
— Je suis un chevalier, garçon. J'ai le même honneur que toi, la même ligne de conduite.
Iwaizumi plissa les yeux.
— Et je n'ai pas toute la journée. Choisis cette option ou non, mais fais-le vite.
Il s'apprêta à refuser. Le chevalier s'apprêta à refuser dans un élan de rage et de panique, avant de se jeter sur ce commandant arrogant pour glisser agilement son épée dans son flanc, entre les différentes pièces de son armure. Elle glisserait entre ses côtes en transperçant ses poumons, et il aurait le temps d'attraper très peu respectueusement Oikawa afin de filer par là où il venait d'arriver pour emprunter ces foutus passages secrets.
Mais une main sur son épaule le fit sursauter. Il eut à peine le temps de se retourner qu'une voix déclara non loin de son oreille :
— Il accepte. Conduisez-nous là où vous le désirez, commandant.
Hajime se retourna vers le prince, et se figea devant son expression. Personne n'y aurait remarqué quoi que ce soit, mais lui vit la couleur et le reflet qui avait pris place dans ses yeux.
Un plan se mettait en place, et Oikawa savait exactement ce qu'il faisait. Le plus grand stratège de la cour.
— Et s'il vous plaît, ajouta-t-il en passant à côté d'Iwaizumi sans aucune crainte de se faire trancher la gorge, cesser donc d'appeler mon chevalier « mon garçon ».
Il descendit de lui-même les marches en marbre en passant sur le tissu rouge, et Hajime ne put rien faire d'autre que le regarder, le cœur battant.
Oikawa fut bien mieux traité que ce à quoi il s'était attendu.
Dans la carriole en bois tiré par des chevaux puissants au milieu du cortège qui retournait vers l'est, il attendait sagement chaque halte. Paresseusement assis sur la banquette étroite près de la fente qui servait de fenêtre, il observait avec intérêt le paysage changer petit à petit, chaque jour depuis une semaine.
Derrière lui, toujours aussi tendu depuis leur départ, Iwaizumi se contentait d'observer tantôt la porte fermée à l'arrière de la carriole, tantôt la tête d'Oikawa qui restait à une distance raisonnable de l'extérieur. Son chevalier lui avait dit le premier jour de leur voyage qu'un soldat s'amuserait bien de passer avec son épée pour lui trancher la tête. Oikawa avait ri, et ils n'en avaient plus reparlé.
Au-delà, quelques hommes montaient à cheval. Certains passaient parfois devant la fenêtre pour observer le prince avec curiosité, et d'autres crachaient sur leur passage en se refusant de ne serait-ce lui lancer un regard. Oikawa Tooru paraissait s'en ficher comme de sa première épée : il observait, souriait distraitement parfois, et ses yeux finissaient par s'obscurcir quand il se perdait dans ses pensées.
À la fin de la septième journée, quand leur petite calèche de fortune finit enfin par s'arrêter, Iwaizumi se tendit en direction de la porte. Comme les autres jours elle ne s'ouvrit pas tout de suite, mais quand cela arriva, ce fut par un garde différent. Simple soldat, d'après ses habits et ses bottes pleines de boue : tout le monde n'avait pas la chance de pouvoir se procurer un cheval en forme.
Sa grimace amusa légèrement Oikawa qui descendit d'un pas gracieux avant de passer devant lui. Iwaizumi le suivit de près : on lui avait retiré son épée durant leur enlèvement, et même s'il s'était débattu comme un beau diable, un seul mot du prince l'avait convaincu de se rendre sans trop de dommages.
— Si Son Altesse veut bien se donner la peine, railla le garçon en le suivant.
Oikawa n'alla pas loin : il fit quelques pas pour se dégourdir les jambes, puis s'étira en profitant du temps humide. Il n'allait pas tarder à pleuvoir, et peut-être était-ce pour cela qu'ils s'étaient arrêtés bien plus tard aujourd'hui. L'armée était bien fournie, et la progression était longue et grande. Pour faciliter les choses, des groupes avaient été formés, avec des rôles spécifiques pour chacun. Installer les tentes, trouver du bois, de la nourriture, et un point d'eau. Cela prenait du temps, et faire cela avant la nuit et pour autant de personnes était difficile, surtout après une journée entière de voyage.
S'appuyant contre un arbre à distance de l'agitation, Oikawa observa tout ce beau monde avec un sourire discret. Les bras croisés sur sa poitrine, il profita de l'épaisseur de ses vêtements qui arrêtaient le léger vent frais qui parcourait la clairière dans laquelle ils s'étaient arrêtés. Le soldat le surveillait d'un œil, une moue sur les lèvres, et Iwaizumi restait non loin de lui pour s'assurer que personne n'approche Oikawa de trop près.
Un brouhaha s'était installé sur le campement qui commençait doucement à prendre forme, et presque personne ne faisait attention à eux. Le roi était en tête, dans un groupe composé en grande partie de nobles, et eux se trouvaient plutôt dans la queue : entre les esclaves de la fin, les prisonniers de guerre, et les bourgeois assez riches pour acheter une place confortable.
Le soldat s'avança de deux pas pour entrer dans son champ de vision. Oikawa tourna son regard vers lui avec ennui.
— Pourquoi t'essayes pas de t'enfuir ? dit-il.
Son ton impoli et son accent à couper au couteau forcèrent Oikawa à lever un sourcil. Il ne bougea pas, et ne répondit pas non plus. Iwaizumi commença à s'avancer.
— Est-ce que tu sais à qui tu t'adresses ?
Le garçon cracha au sol. Son nez se fronça.
— Il a pas un meilleur statut que les esclaves. Ici, c'est personne.
— Petit...
En quelques secondes, le soldat avait dégainé un poignard assez aiguisé pour le pointer sur lui.
— C'est pas à toi que je parle. Je vois pas pourquoi on vous traite aussi bien, vous êtes des prisonniers, des étrangers.
Comme il avait haussé la voix, quelques-uns se retournèrent vers eux. Un groupe se mit à ricaner, et d'autres arrêtèrent leur tâche pour observer la scène. Oikawa n'avait pas bougé : il soupira.
— C'est tout ce que tu as à dire ?
— Quoi ?
— Fais en sorte que ça vaille le coup.
Iwaizumi le regarda se détacher lentement du tronc sur lequel il était resté appuyé, et haussa les sourcils avant de reculer sagement. Le garçon gardait cet air irrité et perdu sur ses traits, même quand le prince s'approcha suffisamment.
— Rien d'autre ? insista Tooru. Fais un effort. Pour résumer : je suis plus important que tu ne le seras jamais, même dans ton propre pays. De la jalousie ? Tu risques ta vie pour quelque chose d'aussi futile ?
L'autre haussa les sourcils.
— Ma vie ?
Oikawa fut rapide et précis : il fondit sur lui et donna un coup dans son poignet. En quelques secondes le soldat se retrouva à la fois désarmé et menacé, son propre couteau sous la gorge. Autour d'eux, le silence s'était fait presque immédiatement.
Une goutte de sueur coula sur le front du soldat qui avait perdu toute couleur. Il bégaya :
— Qu- qu'est-ce que... tu-tu ne peux pas...
— Je n'ai rien à voir avec vous, sourit Oikawa.
La plaine fut parcourue d'un vent presque bruyant. Iwaizumi observa sans intervenir, les mains le long du corps. Son prince paraissait presque amusé : il appuya encore davantage sur la peau sale qui s'offrait à sa lame.
— Ton roi n'a pas dû te donner ses ordres directement : tu es bien trop insignifiant. En revanche, je suis certain que ton supérieur ne serait pas ravi d'apprendre que tu te moques ainsi de ses consignes. Crois-moi petit, je te surpasse en bien des domaines.
Il sourit davantage.
— Tu as maintenant le choix. Très simplement. Vois-tu, je n'ai rien. Comme tu l'as si bien dit : je n'ai certainement plus de famille, plus de terres, plus de royaume. Ma vie ne m'appartient plus, mon peuple n'est plus qu'esclaves. Alors oui, je n'ai rien. Rien à perdre. Pourquoi penses-tu qu'on me garde et qu'on me traite ainsi ? Tu n'en as aucune idée, n'est-ce pas ? Ce n'est pas grave, ce n'est pas ta faute. En revanche, je pense que tu as, comme beaucoup, été doté de la vue à ta naissance. Suis ce qui se passe, observe, apprend, comprend. Ta vie vaut moins que la mienne, je peux t'en assurer. Et même si ce n'était pas le cas, je n'en aurais pas grand-chose à faire.
Le garçon tremblait de la tête aux pieds. Oikawa le maintenait bien en place de sa main libre, tandis que l'autre appuyait encore davantage la lame contre sa veine la plus seyante. Derrière, personne n'intervint, ce qui ne fit qu'appuyer ses dires.
— Écoute bien à présent. Tu peux continuer à amuser la galerie si ça te chante. À te conduire comme un adulte parce que tu commences à avoir un peu de poils sur les joues, et à vouloir qu'on te remarque car aucune de tes qualités ne te vaut cette attention. Tu peux faire ça, et te faire trancher la gorge.
La nuit commençait à tomber. Le ciel devenait orange, parsemé de quelques nuages un peu sombres. Il leur fallait des tentes pour la nuit, dormir à la belle étoile comme des autres soirs n'était plus une solution valable. Mais personne ne semblait s'en soucier : tous étaient pendus aux lèvres du prince.
— Ou alors, tu peux continuer ton travail comme le bon garçon que tu es. Tu te tais, tu écoutes les ordres, tu ne m'adresses plus la parole, et peut-être alors tu auras la chance de retrouver ta campagne minable, ta mère, et tes sœurs.
Ses yeux s'écarquillèrent légèrement, et Oikawa sut qu'il avait visé juste.
— Alors ? Une réponse courte, je te prie.
Le garçon ouvrit et ferma la bouche plusieurs fois. Quand des mots réussirent enfin à passer ses lèvres tremblantes, ce ne fut que pour prononcer :
— Je suis désolé. Ça se reproduira pas.
Satisfait, le prince le relâcha comme si rien ne s'était passé. Il lui ouvrit la main pour poser le couteau qu'il lui avait pris dans la paume, et lui tapota l'épaule.
— Bon garçon. Maintenant file.
Il ne se fit pas attendre et détala au loin en traversant la petite foule d'hommes qui s'étaient arrêtés. Cela fut comme un rappel à l'ordre car presque immédiatement tous se remirent au travail, sans même se soucier qu'Oikawa et son chevalier soient seuls sans surveillance. Aucun d'eux ne bougea jusqu'à ce que la tente du prince soit prête, et quand on vint enfin le chercher pour le conduire à cette dernière, aucun mot en trop ne fut prononcé.
Son repas, une soupe de viande fraîche, fut apporté sans retard et personne ne dérangea Iwaizumi durant sa garde.
Assis sur une chaise en bois au dossier rembourré, Oikawa avait le visage tourné vers l'extérieur. Au-delà de sa fenêtre, au troisième étage d'un immense palais, il pouvait apercevoir l'agitation en contre-bas. Les rondes des gardes, le tumulte des servants, le travail des jardiniers avant que l'hiver ne tombe réellement.
Les deux semaines de voyage presque sans repos avaient été suffisantes pour que le temps change : le soleil n'apparaissait plus que rarement, et toute la ville au-delà les limites du château étaient recouvertes d'une brume épaisse jusqu'au midi. Oikawa s'était réveillé aux aurores les trois derniers jours, le corps ankylosé par le chemin et la carriole, et s'était contenté d'étudier sa chambre dans les moindres détails.
Elle était grande, et cela ne l'avait que très peu étonné, mais également aussi confortable qu'une chambre aurait pu l'être. Il n'avait pour l'instant aucun droit d'en sortir, mais les tableaux somptueux qui recouvraient les murs l'avaient occupé un moment. De grandes figures, d'une histoire qu'il ne connaissait pas très bien mais qu'il n'ignorait pas non plus. Des stratèges, des commandants, des comtes, des ducs. Les rois et reines devaient posséder une galerie entière pour leurs portraits, comme cela se faisait à Aoba Johsai. Mais les sept tableaux de sa chambre étaient tout aussi intéressants que des souverains.
Au sol, des tapis moelleux et certainement assemblés récemment couvraient plusieurs mètres des planches en bois de hêtre. Le parquet grinçait un peu lorsqu'il s'appuyait trop dessus, alors il s'était entraîné à arpenter la pièce de long en large, depuis son lit caché par les grands baldaquins jusqu'à la porte de la petite pièce attenante menant au bain et aux commodités. Il avait marché encore et encore, sous le regard un peu perplexe de son chevalier. Quand il s'était senti prêt, il avait demandé à Iwaizumi de fermer les yeux, et d'attendre dix secondes avant de pointer du doigt là où Oikawa se trouvait. Ils l'avaient fait trois fois. Et trois fois Iwaizumi s'était trompé. Satisfait, le prince était ainsi passé à autre chose.
Le deuxième jour au matin, des femmes en tenue noire étaient entrées dans sa chambre sans même frapper. Elles portaient chacune des vêtements dans leurs bras, et avaient pris leur temps pour les déposer dans une immense armoire en bois sur le côté non loin du lit. Quelques mots avaient été prononcés, du bout des lèvres :
— Cadeau de Sa Majesté.
La vieille femme, la troisième à être entrée dans la pièce, avait choisi ses mots : ne pas s'adresser directement à Oikawa, ne pas l'appeler par un quelconque titre qui n'avait pas encore été décidé. Il avait souri.
— Délicate attention. Je n'aurais donc pas à me promener les fesses nues.
Certaines s'étaient trouvées rougissantes, d'autres s'étaient éclipsées rapidement. La vieille femme n'avait pas flanché, et s'était inclinée légèrement avant de tourner les talons.
— Je reviendrais avant la nuit pour votre bain et vos draps.
Puis, sans un mot de plus, avait posé sa main sur la poignée ronde de la porte en bois. Oikawa l'avait arrêté sans même se retourner vers elle.
— Une dernière chose, avait-il dit avant qu'elle ne s'échappe. Je ne vous conseille pas d'entrer à nouveau sans vous annoncer. Mon chevalier a le sang chaud, voyez-vous : je ne voudrais pas que vous tachiez ces magnifiques tapis avec un peu de sang et un cou brisé.
Elle était sortie sans demander son reste, et à présent il ne voyait plus que deux filles par jour. L'une préparait son bain et l'autre nettoyait sa chambre avec minutie. Une fois sur deux, elles faisaient de même avec la plus petite chambre accolée à la sienne, par lequel on pouvait accéder à travers une porte étroite sur la gauche de son lit. Iwaizumi était toujours alerte, mais lui aussi devait se reposer : Oikawa n'était pas entré dans sa chambre, mais il supposait qu'elle devait être à son goût.
À présent continuellement assis sur ce fauteuil en cuir et en bois, il ne pouvait rien faire d'autre qu'observer. Derrière lui, toujours silencieux, Iwaizumi veillait sur lui avec inquiétude. Plus le temps passait, et plus son chevalier semblait tendu.
Alors quand la brume s'écarta enfin des toitures de la ville et que les cloches au loin résonnèrent pour déclarer midi, Oikawa se retourna vers Iwaizumi avec un visage ennuyé.
— Tu as le droit de poser tes questions, Hajime. Si tu continues de me fixer ainsi, je vais finir avec un trou à l'arrière du crâne.
Le chevalier fronça les sourcils. Une lumière pâle se diffusa dans la pièce.
— Je... je ne sais pas par où commencer.
— Dis-moi la première chose qui te passe à l'esprit.
Oikawa croisa les jambes et attendit sagement. Sur la petite table ronde recouverte d'une nappe blanche, à côté de son siège, il attrapa un verre à pied rempli d'eau claire.
— Je me demande également la raison de notre traitement. Nous sommes... vous êtes...
— Des prisonniers de guerre ? Des otages ? Des esclaves ?
Le prince semblait légèrement s'amuser.
— Pourquoi m'ont-ils gardé ? Je ne suis personne. Ils auraient pu vous garder, et me tuer au moment où ils m'ont pris mon épée. Et pourquoi... cette chambre...
— Tu t'attendais aux cachots ?
Iwaizumi hocha la tête. Il avait l'air d'un enfant, comme si avouer que certaines choses lui échappaient était honteux. Sa fierté était sans faille, autant dans sa force que dans sa bravoure, mais malheureusement les intrigues de l'esprit et les mensonges lui donnaient toujours l'impression d'avoir un temps de retard.
Oikawa pencha la tête.
— Je t'ai demandé si tu me faisais confiance, pour la simple raison que je joue à un jeu dangereux. Si je me trompe, nous sommes morts. Si je perds, nous sommes morts.
Il but un peu d'eau, puis observa son verre.
— Si tu avais hésité, je t'aurais demandé de partir. Tu aurais pu te cacher dans le château, et avoir la vie sauve.
— Je n'aurais jamais...
— Je sais. Je suis un homme égoïste, vois-tu. Alors je t'ai gardé, car peut-être qu'au fond je ne voulais pas être seul. C'est plus simple de se jeter dans un puis sombre lorsqu'on est accompagné.
Les fenêtres étaient fermées, pourtant la pièce était si silencieuse qu'Oikawa put entendre des rires à l'extérieur. Sa curiosité lui donna envie de se pencher un peu pour voir de qui ils provenaient, mais Iwaizumi ne détourna pas le regard alors il ne le fit pas non plus.
— Pour répondre à ta question, ils nous traitent ainsi sous l'ordre de leur roi. C'est un homme fier, il me veut vivant. Si c'était pour m'envoyer au cachot, autant me tuer tout de suite : je ne lui aurais servi à rien.
Le chevalier ne l'interrompit pas, même s'il en eut très envie. Sa réponse fit résonner en lui une nouvelle question : cela signifie donc que vous lui servez à quelque chose, actuellement ?
— Pourquoi abîmer ses trophées de guerre ? Pourquoi me traiter comme un esclave quand on peut prouver sa supériorité par mon obéissance ? Je ne doute pas que je serais bientôt convié aux bals et aux fêtes, et qu'on me montrera du doigt comme le prince déchu dont le royaume n'est plus qu'une province voisine sous la joue de leur pays tout puissant.
Il soupira et, cette fois, brisa le contact en détournant les yeux. Il n'avait même pas remarqué que la lumière était à nouveau partie, cachée par d'épais nuages sombres qui apportaient sans aucun doute plusieurs heures de pluie.
— Va donc attraper une servante dans le couloir, veux-tu ?
— Votre Altesse ?
La conversation était terminée. Oikawa reposa son verre sur la table. Il pensa distraitement à son épée, laissée chez lui. Il avait hésité, ne sachant trop comment le voyage allait se dérouler, mais à présent il regrettait son oubli.
— Qu'on m'apporte un livre. Qu'importe le sujet, du moment qu'il soit épais.
Iwaizumi n'attendit que quelques secondes avant de s'incliner. Il sortit de la pièce, et Oikawa soupira gravement. Tout cela était fatigant.
Plongées dans l'eau brûlante de son bain, les épaules nues d'Oikawa frissonnaient. Il était accoudé sur un rebord, le menton posé sur le dos de ses mains, et il observait paresseusement la nuit qui apparaissait derrière sa fenêtre ouverte.
Les vitres, de bonne facture, étaient un peu sales à l'extérieur, et l'ouverture large entre les pierres claires laissait passer un courant d'air humide et froid. Les joues rouges dues à la chaleur de l'eau claire, Oikawa ferma les yeux quelques secondes pour en profiter.
Il faisait toujours cela dans ce qui était autrefois son palais. Ouvrir ce qui était possible, refroidir la pièce avec la température de l'extérieur, et noyer son corps pâle aux muscles discrets dans l'eau fumante. Le calme lui permettait toujours de rassembler ses idées, et la fraîcheur le prenait à la gorge pour lui rappeler des choses très simples : il était en vie, il était là, et il avait toujours gagné jusqu'à présent.
La fatigue sous ses yeux le poussa à rester ainsi immobile pendant de longues secondes encore. Depuis presque six jours qu'ils étaient là, pas une fois il n'avait profité d'une nuit sans sueurs froides et réflexions incongrues. Si son visage n'affichait jamais autre chose qu'une sérénité loin d'être acquis, il se refusait à tomber complètement dans l'inquiétude qui ternissait son cœur.
Oikawa Tooru était encore un prince : il le serait toujours.
Et peu importait si un jour quelqu'un décidait qu'il n'était plus utile, il partirait la tête haute.
Soudain, deux coups brefs résonnèrent contre la porte qui menait à sa chambre, et il fit disparaître toute trace sentimentale sur son visage. Il savait que son dos nu, uniquement recouvert en partie par l'eau chaude et parfumée, serait ce qui accueillerait ces femmes si promptes à mettre leur nez dans ses affaires. Il les entendait parfois murmurer devant sa porte, et se contentait de les regarder entrer avec un sourire intéressé.
Cette fois-ci encore, elles n'attendirent pas de réponse : il leur avait demandé de s'annoncer, et elles le faisaient. Le reste de la courtoisie semblait leur passer bien au-dessus de la tête. Sans un mot, elles s'inclinèrent légèrement, comme devant un marchand important ou un récent baron, puis commencèrent à s'activer.
L'une remit de l'eau presque bouillante dans son bain, sous son regard ennuyé. Elle évita de le regarder trop longtemps, mais Oikawa put tout de même voir ses yeux s'attarder quelques instants sur ses jambes nues étalées le long de la baignoire. Une autre rajouta quelques sels aux parfums intéressants, sa voisine posa sur une chaise des vêtements propres et de longs tissus épais pour quand il sortirait : finalement, quand la dernière commença à s'avancer vers la fenêtre, Oikawa se redressa légèrement pour attirer son attention.
Lentement, il secoua la tête de gauche à droite en soufflant du bout des lèvres deux petits claquements de langue.
— Laissez-là ouverte.
— Mais vous allez attraper froid...
Elle haussa les sourcils, puis finit par se reculer.
— Comme vous voulez.
Oikawa la regarda rejoindre les autres, et les fixa tour à tour. Doucement et avec une expression avenante, il pointa du doigt l'une d'entre elles, celle qui avait versé les sels de bain.
— Vous pouvez sortir, dit-il. Toutes, sauf toi.
Même si elle s'efforça de garder un visage neutre, Oikawa sourit intérieurement en la voyant tressaillir. Elles se regardèrent entre elles quelques secondes avant de lui obéir. Quand la porte se referma, les laissant seuls, il s'allongea encore davantage dans l'eau chaude. Posant négligemment sa joue sur ses doigts repliés, Oikawa pencha légèrement la tête.
Il lui offrit même un sourire.
— Vous désiriez...
— À ton avis, le coupa-t-il. Qu'est-ce que je désire ? Que pourrais-je bien vouloir de toi ?
Elle haussa les sourcils, légèrement perdue.
— Je l'ignore, avoua-t-elle et Oikawa put apercevoir la raison pour laquelle elle avait été choisie. Si vous avez une demande, je pourrais en référer à la gouvernante en chef et...
— Tu as un joli visage. Très expressif. On pourrait croire que tu es un livre ouvert, mais ça serait comme tomber dans le piège, n'est-ce pas ?
Distraitement, il regarda les ongles de sa main.
— Tu es une fille intelligente, je n'en doute pas. Parfaite pour ton rôle.
— Mon rôle... ?
Elle affichait une expression vraiment convaincante, entre l'incompréhension et la peur, et cela fit sincèrement sourire Oikawa. Cette sensation dans sa poitrine, celle qui lui faisait prendre tous ces risques : une adrénaline dangereuse, aussi agréable qu'on bon vin sur ses lèvres et sa langue.
— Pas de ça avec moi, petite espionne. Tu te doutes bien que si j'avais voulu te tordre le cou, j'aurais choisi un endroit un peu plus approprié. Et un peu moins de témoins.
Si cette fille disparaissait soudainement, les servantes qu'il avait fait sortir ne manqueraient pas de tout répéter à la première occasion.
— Je pense que vous vous méprenez, je...
— J'ai une requête assez simple. Je veux voir le roi. Alors quand tu lui feras ton rapport, très certainement en sortant de cette pièce, peut-être pendant la nuit, tu lui glisseras mes mots : je veux lui parler, et il ferait bien de m'accorder rapidement une audience.
Au fur et à mesure de ses mots, la jeune fille avait peu à peu laissé couler le masque innocent qu'elle avait refusé de quitter. Finalement, quand Oikawa termina et referma ses lèvres, elle ne fit que le fixer avec attention. Une posture droite et soudain très mature, avec une expression sérieuse et dénuée de toute hésitation.
Elle n'essaya pas de se couvrir une nouvelle fois. Elle ne s'enfuit pas non plus. Avec un soupir résigné, elle se contenta de hocher la tête.
— Les rumeurs étaient donc fondées, laissa-t-elle échapper d'une voix plate.
Oikawa pencha la tête.
— Quelles rumeurs, ma jolie ? Il faudra être plus précise, tu n'imagines pas le nombre de choses qu'on disait à mon sujet.
Et c'était vrai. Oikawa avait toujours eu de nombreuses oreilles un peu partout dans la ville et les châteaux : le pouvoir avait toujours été dans l'information, bien plus que dans la force physique.
— On dit que vous êtes très observateur.
— Effectivement.
— Et que vous êtes bon juge.
— Je ne peux le nier.
Elle soupira à nouveau, puis se pencha en avant. Un peu plus bas qu'il ne l'aurait fallu, au vu de son présent statut.
— Si vous n'avez rien de plus à déclarer, je vais vous laisser.
Avec lassitude, il se laissa choir sur la paroi de la baignoire et la regarda sortir sans un mot de plus. Quand la porte se referma et qu'il fut enfin seul, même lui ne put retenir le sourire qui vint orner ses lèvres humides.
Pour faire fonctionner une montre, il fallait que toutes les parties s'accordent parfaitement. Le premier engrange de son plan venait de se mettre en marche, et le prince put se détendre en manquant de s'endormir une bonne fois pour toutes dans son bain.
Debout au centre de la chambre, uniquement vêtu d'un peignoir en soie, Oikawa observa les tenues présentées avec soin. D'un geste distrait, il remonta lentement le tissu sur son épaule droite à présent dénudée, puis effleura son menton de ses doigts. Il les étudia une à une : de leur couleur chacune très voyante jusqu'à la coupe plus ou moins proche du corps. C'était de beaux habits, de ceux qu'on fabriquait pour une occasion particulière, et il y en avait trois. De belles chemises douces, blanches ou noires, des vestons sombres, des chaussures brillantes, des capes aux broderies dorées.
Les servantes attendirent sans se plaindre, jusqu'à ce qu'Oikawa finisse par se détourner. Il fit quelques pas sur le tapis moelleux, les pieds nus, et alla se laisser choir dans le fauteuil près de la fenêtre. Iwaizumi l'observa faire avec des sourcils froncés. Il se tourna vers l'une des femmes.
— Pourquoi le roi le demande-t-il ?
Elles étaient toutes les trois entrées quelques minutes plus tôt, les bras remplis de vêtements, et la plus âgée avait relevé le menton en affirmant d'une voix claire que Sa Majesté le roi le demandait. Il lui fallait donc s'apprêter, remettre une tenue de circonstance, et être prêt le plus rapidement possible.
Iwaizumi s'était contenté un instant de les observer, le teint blême, mais apparemment à ses yeux cela semblait être la pire chose possible.
— Y a-t-il un problème ? Pourquoi à cette heure ?
Oikawa croisa les jambes et posa sa joue contre son poing. Aucune bague n'ornait à présent ses doigts, il venait tout juste de se laver. Sur la table, un épais ouvrage au reliage en cuir venait d'être terminé : le prince avait parcouru les pages noircies pendant une bonne partie de la nuit, à la lueur de sa bougie.
— Nous n'avons pas le droit de vous répondre, affirma l'une des servantes.
— Et nous ignorons la réponse, reprit une autre.
Elles portaient encore les lourds vêtements, et Oikawa constata avec amusement la légère sueur qui commençait à se déposer sur leurs fronts, juste en dessous de leur charlotte blanche en tissu. Discrètement, elles échangèrent un long regard. La plus âgée se racla la gorge.
— Puis-je vous demander de choisir une tenue ? La mode de la cour est assez changeante, et ce sont actuellement les habits qui...
— Je n'en veux aucun.
Oikawa fut satisfait de voir leurs sourcils se froncer. La petite espionne n'était pas revenue, et c'était bien dommage.
— Mais il vous faut...
— Je ne porterais aucun de ces vêtements, vous pouvez les reprendre.
Son chevalier sembla lui aussi étonné par son ton autoritaire et sans appel. Il se redressa un peu, juste à côté de la porte, et bomba le torse en posant une main sur l'épée qu'on lui avait rendue.
La plus vieille, qui semblait être celle à prendre les décisions (peut-être était-elle en bon terme avec celle qu'elles appelaient toutes la gouvernante) fit un pas en avant. Son visage tendu et son expression mécontente amusèrent Tooru. Il pencha un peu plus la tête.
— La bienséance exige que...
— Vais-je être emmené dans la salle du trône, pour une entrevue officielle ?
Elle hésita, et Oikawa plissa les yeux. Ses lèvres s'étirèrent en un sourire. Même si la femme se reprit rapidement, les expressions de l'instant étaient les plus importantes.
— Un garde vous emmènera personnellement, nous ne sommes pas habilitées à vous —
— Très bien, cela veut dire non. C'était assez évident au vu de l'heure tardive, mais j'aime être certain des choses.
Au-dehors, la nuit était tombée et la présence de tous ces gens dans sa chambre avait créé une petite buée aux extrémités des fenêtres.
— Je n'ai pas besoin de ces vêtements. Ses yeux ne vont pas brûler en me voyant.
Les doigts de la plus âgée se resserrèrent autour des étoffes, et Oikawa rencontra son regard courroucé.
— Vous ne pouvez pas parler ainsi du roi. Si quelqu'un vous avez entendu, on aurait pu vous accuser de...
Il agita la main.
— Oui, oui. Je suis au fait de toutes ces choses : je suis un prince, vous vous souvenez ?
Utiliser le passé n'aurait servi à rien. « J'étais un prince » : si cela était le cas, alors on ne l'aurait pas traité ainsi. Si lui même ne se considérait pas comme tel, alors personne ne le ferait.
Derrière, Iwaizumi l'observait avec une crainte légitime. Un mot de trop, et ils finissaient tous les deux sous la lame d'une épée.
Mais ce rappel eut tout de même l'effet escompté : il n'était qu'un prisonnier, un prince déchu, un jeune homme arrogant au regard froid. Mais même avec cela, c'était tout de lui qu'on servait, lui qui vivait dans le luxe, lui qui pouvait se permettre de donner les ordres.
Elles n'étaient que des servantes. La femme serra les dents.
— Je vais choisir quelque chose parmi tout ça, dit-il en pointant le doigt vers l'armoire en bois. C'est une entrevue, vous l'avez dit vous même.
— Nous n'avons...
— À moins qu'il y ait une raison plus précise à votre demande ?
Il sourit encore plus largement. La chambre s'était faite un peu plus fraîche au fil de la soirée, et ses jambes nues qui dépassaient de son peignoir laissèrent apercevoir des frissons amusés. Tout cela était fascinant, chaque mot qui sortait de sa bouche lui donnait envie de rire : l'adrénaline était un poison dangereux, il s'en était rendu compte depuis longtemps.
Mettre sa vie sur le fil du rasoir, voir où la patience de ses opposants se terminait. Un frémissement de lèvres, un tic de la paupière. Ces femmes étaient fatiguées, il était tard, et ces vêtements étaient lourds. Oikawa agissait comme un noble arrogant.
Il ajouta ;
— Je sais que les rumeurs à mon propos sont parvenues jusqu'ici. Le contraire serait étonnant. Est-ce pour ça ?
Elles eurent toutes la décence de paraître gênées.
— Ma déviance n'était pas un secret, continua-t-il et, derrière, Iwaizumi compris enfin de quoi il parlait. N'avez-vous pas peur que je tente de séduire votre roi avec de tels habits ? Est-ce peut-être ce que vous désirez ? Ce ne serait pas correct...
La plus âgée ne cacha pas son dégoût. Elle fronça le nez et releva le menton en resserrant ses bras autour des vêtements. Les deux autres rougirent furieusement et détournèrent le regard. À côté de la porte, son chevalier fit un pas de côté pour leur libérer le passage.
— Sortez, ordonna-t-il finalement en voyant qu'elles ne répondraient rien de plus.
— Le garde viendra bientôt vous chercher. Soyez prêt.
La femme la plus imprudente s'inclina poliment, les traits tirés, puis fit un signe de tête aux autres pour leur montrer la porte. Quand elles furent toutes dehors, Oikawa se releva lentement. Les cheveux à présent secs, il se dirigea vers l'armoire.
Iwaizumi paraissait inquiet.
— Apporte-moi mes bagues, souffla le prince en sélectionnant des vêtements sobres et ennuyeux. Elles sont restées à côté de la baignoire.
— Votre Altesse...
Il se retourna vers lui. La main de son chevalier n'avait pas quitté son épée, et encore une fois il regretta la sienne.
Oikawa sourit.
— Oui ?
— Faites attention à vous.
— N'est-ce pas ce que je fais toujours ?
Iwaizumi fronça les sourcils.
— Je ne suis pas sûr. Savez-vous pourquoi le roi vous demande ?
On frappa à la porte. Deux fois. Oikawa ne détourna pas le regard pour autant, et répondit d'une voix forte : « je suis nu ! ». Un grognement lui répondit, de l'autre côté de la cloison.
Quand il répondit, un peu plus bas, son visage n'afficha qu'une vague expression rassurante.
— Non, Hajime. Je ne sais pas. Je reviens vite, ne t'en fais pas.
Quand Oikawa ouvrit la porte de sa chambre, habillé d'une chemise en coton au col descendant, d'un pantalon cintré et d'une veste sombre de laquelle pendait une cape sur le côté, il fut presque surpris de voir que le garde censé le conduire au roi l'attendait de pied ferme à moins d'un mètre de là. Campé sur ses pieds, l'épée à la taille et les mains croisées dans le dos, il le fusilla du regard sans détour.
Oikawa se décala pour le contourner, faisant claquer ses bottes, et lui offrit un petit sourire amusé.
— Montrez-moi donc la voie, je vous suis.
— Vous venez de faire attendre le roi, siffla le garde.
En vérité, il devait être bien plus qu'un simple garde. De sa haute stature, il dépassait Oikawa de plusieurs centimètres, et portait des vêtements dorés et une broche brillante sur la poitrine. Le prince n'était pas assez renseigné pour connaître les significations des galons en tissu juste à côté. Des cheveux courts et sombres, une trentaine passée depuis longtemps, des joues rasées de près : Tooru remarqua que le roi savait apparemment s'entourer, et surtout il ne lui avait pas envoyé n'importe qui.
Un véritable chevalier pour l'accompagner comme un domestique ? Iwaizumi n'aurait pas eu meilleure expression.
— Raison de plus pour ne pas traîner, n'est-ce pas ?
Il croisa les bras sur sa poitrine, pencha la tête, et l'homme renifla de dédain avant de se mettre en route. Avec de grands pas décidés, il partit vers la gauche, et Oikawa fit de son mieux pour ne pas montrer son intérêt.
Le château était décidément un beau bâtiment. Les couloirs étaient longs et réguliers, et les grandes tapisseries en bon état laissaient deviner des formes arrondies, dans des tons clairs. À l'opposé de la porte menant à la grande chambre d'Oikawa, d'immenses fenêtres laissaient entrer la lumière fragile de l'extérieur, où les lampes à huile et la lune éclairaient le jardin royal défraîchi par l'hiver.
Le prince s'accorda quelques secondes, puis lui emboîta le pas.
Le chevalier marcha rapidement, pressé de se débarrasser de cette mission. Oikawa, de son côté, admira quelques tableaux en passant, et s'assura de garder un Neil sur l'homme qui tentait de le semer à chaque détour de couloir. Il eut l'impression de parcourir ainsi le château pendant près de dix minutes, et il s'en voulut de ne pas avoir regardé l'heure avant de quitter sa chambre quand le son des cloches de la cathédrale résonna jusqu'à lui. Si sa notion du temps était exacte, il devait être un peu plus de vingt-et-une heures. Il compta neuf sons de cloche, et afficha un sourire satisfait.
— La dernière porte au bout, annonça l'homme dans un grognement.
Il la pointa du doigt, le bras presque tendu, et Oikawa dut attendre d'arriver à sa hauteur pour pouvoir voir de quoi il en retournait. Ce long couloir semblait légèrement différent des autres, plein de portraits et de rideaux épais, et les portes paraissaient plus sombres et plus épaisses.
Oikawa haussa un sourcil.
— Vous ne m'accompagnez pas ?
— Vous allez vous perdre pour une dizaine de mètres ?
Le prince dût retenir un sourire sincère. Étrangement, il n'eut pas envie de lui rappeler la bienséance et les paroles courtoises : ce chevalier l'amusait dans son comportement bourru.
— Vous êtes impoli, remarqua Oikawa.
— J'ai le grade pour l'être.
— Et si je décidais de m'enfuir par la fenêtre ?
— Brisez-vous les chevilles, grand bien vous fasse.
Cette fois, il laissa un léger rictus fleurir sur ses lèvres.
— Vous êtes amusant.
— Je ne souhaite pas l'être.
— Exactement.
Il le laissa là, avec son expression bourrue et ses sourcils froncés. En s'avançant vers la porte, le prince sentit son regard le suivre pendant un moment encore. Malgré ses paroles, il l'observa avec attention jusqu'à ce qu'il ait traversé l'entièreté du couloir, et enfin Oikawa entendit l'homme soupirer.
En homme courtois, le prince frappa deux fois. Il attendit sagement une réponse, le dos droit et les bottes ancrées dans le sol, puis quand une voix lui parvint de l'autre côté, il se retourna à demi pour lancer un dernier regard au chevalier avant de tourner la poignée ronde dans sa paume et d'entrer dans la pièce.
Quand la porte se referma dans son dos avec un léger claquement, Oikawa releva immédiatement les yeux pour regarder où il se trouvait. À vue de nez, cela ressemblait à un large bureau, et il se fit la réflexion qu'avant, une pièce similaire lui appartenait. D'immenses vitres laissaient entrer la lumière de la lune, en forme de croissant, et il y régnait une chaleur intéressante. Son regard fut attiré par le feu qui craquait et remuait dans l'immense cheminée en pierres claires qui avalait le mur à sa droite. À sa gauche en revanche, tout le pan était recouvert par une bibliothèque aux étagères pleines de livres colorés, aux dorures en arabesque et au reliage soigné. Ses yeux s'attardèrent dessus un instant : des ouvrages de différentes langues, sur différents sujets. Il en reconnut quelques-uns, satisfait de voir des œuvres qu'il avait aimées, et tourna finalement la tête vers ce qui se trouvait droit devant lui.
Des canapés en tissu rouge, forgés par des maîtres et peins avec de l'or, se faisaient face de part et d'autre d'une table en verre et aux pieds en métal. Des coussins doux et épais épais posés dessus, et Oikawa fit quelques pas sur les tapis pour s'approcher du petit salon. Il s'assit sur celui de gauche, se laissant choir avec une désinvolture volontaire.
Devant les grandes fenêtres se trouvait un bureau en bois assez massif. Jonché par des documents et des livres bien ordonnés et rangés en piles hautes, il brillait légèrement sous la lumière tamisée. Le dos droit et la tête légèrement penchée, le roi rédigeait un rapport sur un parchemin déroulé. Il n'avait même pas relevé les yeux à son arrivée, et laissait passer entre ses lèvres un souffle régulier et concentré. La veste brodée au col serré qu'il portait élargissement ses épaules, et Oikawa l'observa distraitement avant de s'appuyer davantage contre le dossier.
Il attendit sagement, sans laisser échapper un mot, écoutant le son de la plume qui grattait le papier, et le vent qui soufflait avec fureur à l'extérieur. Le feu vivait presque dans l'âtre, et Oikawa déboutonna le haut de son col pour laisser sa chemise apparente. Les minutes s'étendirent pendant un long moment avant que finalement Ushijima Wakatoshi n'enroule le parchemin sur lequel il écrivait pour le sceller avec la cire de la bougie qui brûlait. Il fit craquer son dos, laissa échapper un soupir, puis se leva de son grand fauteuil.
De son regard, Oikawa le suivit jusqu'à ce qu'il traverse la pièce et vienne s'installer face à lui. La première chose qu'il fit fut observer sa tenue avec attention, et le prince sourit.
— Il paraît que tu as causé du souci à mes domestiques.
— Ça s'est passé il y a moins d'une heure. Ont-elles couru ici pour se plaindre ?
Ushijima croisa les bras sur sa poitrine.
— Tu ne devrais pas te mettre ces femmes à dos. Elles sont gentilles si tu les laisses faire.
— Elles voulaient m'habiller comme un jour de couronnement.
— Et en réponse, tu as insinué que tu voulais te glisser dans mon lit.
Oikawa rit avec légèreté.
— Je suis certain de ne pas avoir utilisé ces termes. Quelle vulgarité.
Ces femmes étaient peut-être plus amusantes qu'il ne l'aurait cru. Ushijima afficha une expression un peu moins dure, la lumière faisant ressortir ses yeux cernés.
— Tu avais quelque chose à me dire, fit-il. Ou alors est-ce encore une version déformée ?
— J'ai simplement demandé une audience au roi.
— Tu voulais parler, insista-t-il.
Dehors le vent souffla un peu plus fort, faisant siffler les murs.
— Ne puis-je pas simplement prendre des nouvelles ? Comme au bon vieux temps ?
Il le pointa du doigt, et Ushijima se redressa.
— Tu as grandi. Tu ressembles davantage à un homme maintenant. Oh, pardon. Un roi, même. Tu as toujours été l'héritier, mais les années peuvent réserver des surprises.
Il ne parla pas de la nouvelle de la mort de son père qui avait traversé les frontières. Il ne parla pas des batailles et des morts. Il se contenta d'afficher une expression ouverte et de poser son bras sur l'accoudoir.
Le roi l'observa avec attention.
— Tu n'as pas tant changé que ça.
— Oh, c'est vrai ?
— À peine.
Il savait que c'était faux : depuis ses dix-sept ans, Oikawa avait non seulement pris du muscle, mais aussi des épaules. Son visage était plus fin, moins rond. Toute trace d'enfance s'était envolée. Ses yeux étaient plus perçants. Il était plus sage et plus fou à la fois, plus intelligent et calme, et plus égoïste que jamais.
Son cœur s'allégea un peu. Ushijima dit :
— Tu dois avoir des questions. Des choses à dire. C'est normal. Je suis prêt à répondre à ce que tu me demanderas.
Il semblait l'être effectivement. Le roi l'écoutait, le roi avait toujours ce caractère à la fois doux et irritant, et le roi avait accepté un tête-à-tête sans se poser de questions.
— Si cela concerne ta famille, je peux...
— Non. Ça ne la concerne pas.
Il parut immédiatement étonné. Oikawa observa son air surpris et pencha la tête dans un rictus. Évidemment qu'il avait pensé ça : le prince d'un royaume déchu demandait un entretien avec le roi coupable. Le prince aurait-il du demander ? Il y avait-il eu des prisonniers ? Qu'étaient- devenus ses gens ? Ses propres domestiques ? Son père ?
Mais il ne le demanda pas. À la place, il dit :
— Je veux mon épée.
— Ton... épée, répéta-t-il.
Oikawa hocha la tête.
— J'avais une épée, là-bas, gravée pour moi et faite par le meilleur forgeron juste avant sa mort. Je veux la récupérer.
Ushijima attendit quelques secondes avant de hocher la tête. Son visage s'était un peu tendu, mais à présent qu'il n'avait plus à expliquer de quelle manière il avait tranché la tête de l'ancien roi d'Aoba Johsai, le royaume d'Oikawa Tooru, alors ses yeux paraissaient moins inquiets.
— D'accord, dit-il. Je la ferais ramener. Autre chose ?
Oikawa secoua lentement la tête. D'un bon presque enthousiaste, il se releva.
— C'est tout ce que je voulais. Il est tard, alors je vais te laisser.
Cette familiarité était un souvenir, et il n'avait pu l'abandonner. Ushijima parut une nouvelle fois étonné, et se redressa sur le canapé. Ses yeux le suivirent tandis qu'il partait sans un mot de plus.
— Juste pour une épée ?
— Elle est très importante.
En vérité, elle ne l'était pas tant que ça. Un bel objet, qu'il maîtrisait à merveille. Oikawa s'arrêta devant la porte. Il posa à nouveau ses doigts sur la poignée, comme il l'avait fait quelques minutes plus tôt, puis se retourna tout de même une dernière fois.
— Si tu veux la trouver plus rapidement, je te conseille de chercher du côté de Tobio. Ça m'étonnerait qu'il n'ait pas profité de l'occasion pour la prendre, vu comment il ne pouvait en détacher les yeux.
Avec un sourire, il ajouta :
— Tu sais, tout ce temps où mon page m'espionnait à ton compte en croyant être discret.
L'expression sur le visage du roi fut plus belle que tout ce à quoi il s'était attendu. Oikawa rit encore une fois, et ferma la porte au moment où Ushijima s'exclamait :
— Depuis combien de temps savais-tu...
Au matin, Oikawa Tooru lut pendant près de deux heures sous la lueur de l'aube.
Il s'était levé avec la tête lourde, avait posé ses pieds nus sur la matière douce du tapis à côté de son immense lit, et avait arpenté la pièce quelques instants. Une dizaine de minutes plus tôt, une domestique était entrée discrètement et sans un bruit pour rallumer le feu endormi dans l'âtre, et le prince avait alors ouvert les yeux, tendu sous ses couvertures. Elle n'était restée qu'un court moment, mais une fois la porte refermée il avait tout de même laissé échapper un bref soupir en se retournant pour regarder le beau plafond plein de courbes et de peintures légèrement éclairées par les flammes qui reprenaient dans la cheminée.
Le soleil pas encore levé, Oikawa s'était contenté de s'extirper du lit en s'enroulant dans une robe de chambre, avant de marcher vers les petites étagères presque vides de l'autre côté.
Depuis le début, il n'avait eu de cesse d'ordonner à ce qu'on lui ramène des ouvrages. Sans même attendre d'en terminer un, il attrapait la première femme venue pour lui dire d'aller lui en chercher un nouveau dans une bibliothèque. Il n'avait pas exploré le château, encore prisonnier dans sa belle cage dorée, mais nul doute qu'une fois possible il en profiterait pour retenir chaque chemin, chaque couloir, chaque allée, et chaque passage secret que ce palais voudrait bien lui montrer.
Face à l'étagère, il choisit l'une des six œuvres présentes, puis tourna les talons en direction du fauteuil face à la fenêtre. Il s'installa dedans avec fatigue, posa le livre sur la table, et attrapa une allumette dans un petit paquet en carton pour la gratter : une flamme apparut, il la guida jusqu'à la mèche de la bougie. Une lumière diffuse éclaira son visage.
Il secoua l'allumette, la reposa dans une coupe en verre, puis reprit l'ouvrage pour le feuilleter jusqu'à la bonne page : à partir de là, le temps passa plus vite jusqu'au lever du soleil, et Oikawa s'oublia dans la narration de l'Histoire subjective racontée par un clerc deux cents ans plus tôt.
Le soleil se leva timidement dans la brume. Les servants se mirent au travail dans les jardins, passant le balai en bâillant et coupant les plantes mourantes dans les parterres. Des voix lui parvinrent, mais le prince n'y fit pas attention, lâchant tantôt un ou deux bâillements tout en tournant une page pour continuer sa lecture. Il entendit Iwaizumi se lever dans la pièce d'à côté, mais ce dernier ne le rejoignit pas immédiatement, habitué à ce qu'Oikawa préfère une solitude tranquille au lever du lit. La vie reprit peu à peu son cours dans le palais, et finalement quand une servante entra dans sa chambre, il lui lança un regard pour rencontrer le sien, certainement étonné de le voir déjà debout.
La tête basse, elle ne fit pourtant aucune remarque.
La femme, qui portait une robe noire et assez plate qui lui arrivait aux chevilles, se fit discrète en commençant à arpenter la pièce. C'était une servante, encore une qu'il n'avait jamais vue, et elle se mit à essuyer la poussière déposée sur les meubles en bois de la chambre. Elle fit son lit, avec une lenteur amusante, avant de reprendre son ménage. Aucun mot, aucun souffle plus haut que l'autre : Oikawa garda les yeux posés sur les pages de son livre en faignant de ne lui apporter aucune importance, et la femme tourna autour de lui pendant de longues minutes. Elle remit une bûche dans les flammes, replaça le tapis, et finalement quand elle commença à s'avancer vers la salle d'appoint pour le bain, Oikawa s'exprima d'une voix lente :
— Avez-vous attendu le départ de mon chevalier pour entrer ?
À cette heure-ci, presque tous les matins depuis quatre jours, juste avant de le rejoindre dans sa chambre, Iwaizumi partait à la recherche d'une domestique assez dégourdie pour lui donner l'ordre de ramener un livre. C'était Oikawa qui le lui avait demandé, et il l'avait entendu sortir par sa porte personnelle.
La femme s'arrêta à mi-chemin. Le prince ne la regarda pas.
— Je ne...
Il claqua son livre en le refermant, et se tourna vers elle. Les jambes croisées, vêtu de cette robe de chambre qui lui tombait sur les épaules, Oikawa pencha légèrement la tête.
— Vous avez toutes la même expression, ma jolie. Un coup d'œil me suffit pour vous remarquer.
Il lui fit un sourire poli, tandis que la femme se fit un peu plus droite. Elle avait un visage assez jeune, passe-partout : des cheveux châtains attachés dans son cou et des yeux sombres assez étroits. Vu ainsi directement, en prenant le soin d'étudier ses traits, ce fut encore plus marquant.
— Oui, apprécia-t-il. Celle-ci. Vous lui êtes toutes si fidèles, si dévouées... c'est une bonne chose, ne vous méprenez pas. Seulement voilà : vous ne pouvez pas cacher ça. Vous apparaissez devant moi avec une marque dans les yeux, aussi évidente qu'une croix rouge sur le front.
Il soupira, et fit un geste désinvolte du poignet dans sa direction.
— Cessez ces manières. Si votre roi à un message à me faire passer, vous n'avez pas besoin de fouiller ma chambre aussi grossièrement pour me le faire passer.
Oikawa laissa retomber ses mains sur ses genoux.
— Je vous écoute.
Le masque de la jeune femme craquela petit à petit. Son expression hésitante partit dans un soupir, et elle carra ses épaules en redressant son menton. Tout d'un coup, elle parut plus âgée et Oikawa sourit de plus belle.
— Mon roi a un message pour vous, dit-elle comme si ne rien n'était. Il vous informe que vous êtes désormais autorisé à sortir hors de votre chambre. Vous pourrez prendre vos repas dans la salle à manger de l'aile ouest si vous le désirez, et vous promener dans les jardins. Certaines parties vous sont encore interdites, et des gardes vous surveilleront dans vos déplacements.
Elle attendit sagement une réponse, des remerciements certainement. Le roi lui avait sûrement demandé de lui faire un rapport après cela.
Oikawa répéta :
— J'ai l'autorisation de sortir ?
— Oui.
— Si je veux visiter les jardins et les terrains des gardes et des chevaliers, j'en ai le droit ?
— Oui...
Elle avait plissé les yeux. Le prince soupira avec amusement :
— Eh bien, comme c'est attentionné. Je ne vais pas vous mentir, encore un peu et je me défenestrais.
— Je ne comprends pas, déclara Iwaizumi en évitant de peu la lame en bois qui manqua de lui frapper l'épaule.
Sa position légèrement vacillante, il se recula de deux pas pour essayer de replacer une distance de sécurité. Presque immédiatement, Oikawa rompit cet espace en un petit blond rapide : il leva à nouveau son épée d'entraînement et l'abbatit avec force sur celle qu'Iwaizumi leva pour se protéger. Faiblissant derrière le genou, le chevalier se laissa tomber à terre et roula plus loin, à bout de souffle.
Cette fois le prince se contenta de le regarder faire, les lèvres serrées.
— Qu'est-ce que tu ne comprends pas ?
Toute trace d'amusement avait quitté ses traits, et le ton de sa voix était sérieux, sans aucune fioriture. Oikawa avait laissé son sourire d'apparat dans sa chambre avant de descendre les longs escaliers jusqu'aux trois terrains d'entraînement.
À présent, tout son corps était rempli d'une adrénaline rugissante, une rage qui était partie de son ventre pour finalement arriver dans ses bras et ses jambes, ses muscles en feu d'enfin faire de l'exercice.
— Vous vous mettez en danger. Je vous fais confiance, mais je ne comprends pas.
Il releva son épée jusque devant son visage, les bras souples, et Oikawa fondit sur lui : le premier coup fut dur, et le deuxième encore plus. Le soleil commençait à se coucher sur les arbres nus et les vieux bâtiments du palais, et l'obscurité se faisait autour d'eux. Personne n'était passé pour allumer les lampes à huile, et les yeux des deux hommes se faisaient peu à peu à la baisse de luminosité.
L'air froid sur leur chemise pleine de sueur était aussi saisissant que des glaçons sur une peau nue.
— Tu n'as pas besoin de comprendre, grogna Oikawa.
Sa jambe passa derrière celle du chevalier, et il la ramena vers lui pour le déséquilibrer. Iwaizumi serra les dents et lui frappa le mollet pour le faire reculer. Au final, ils se fixèrent quelques secondes, le souffle court.
— Tu as choisi de me suivre, rappela-t-il en commençant à marcher lentement sans briser le contact.
Ils se tournèrent autour.
— Tu as dit que tu me suivais.
— Vous mettez votre vie en danger.
— Ma vie ne valait déjà pas grand-chose avant. Si elle ne peut pas au moins me servir de mise, alors à quoi bon ?
Iwaizumi plissa les yeux, de la colère sur les traits.
— Vous avez un plan que je ne connais pas, et que je ne comprends pas.
— Qui te dit que je ne suis pas en train d'improviser ? Que je joue un jeu auquel je ne comprends rien ?
Il se glissa au ras du sol pour l'attaquer d'en bas : le coup d'Oikawa fut arrêté in extremis. Un vent souffla de plus belle, et le prince afficha une expression étrange. Cela avait toujours été ainsi : entraîné par un combat, il finissait par laisser le reste de côté.
Sa politesse, sa retenue. Tout sortait sous la forme d'une détermination étrange. Ses muscles tiraient si fort qu'il ne pouvait même plus détacher ses doigts de son épée d'entraînement.
— Je ne le pense pas, dit Iwaizumi. C'est tout.
Cette fois, ce fut lui qui attaqua de font. Oikawa para agilement, et fit glisser la lame râpeuse le long de la sienne pour se dégager. Avec ça, il donna un coup de pied qui envoya son chevalier au tapis quelques secondes avant qu'il ne se relève.
Il essuya le coin de sa joue, pleine de terre.
— Je vous fais confiance, répéta-t-il. Mais je veux aussi vous protéger.
Oikawa eut un rictus.
— Je sais me protéger, Hajime. Je n'ai plus quinze ans.
Le chevalier secoua la tête.
— Vous savez vous battre. Vous le faites très bien. Mais vous ne savez pas vous protéger. Vous préservez. Je veux juste pouvoir être là quand vous foncerez vers le danger.
Il lui lança un regard profond, et Oikawa ne put retenir un soupir sincère. Son corps tremblait encore, mais la tension descendit. Il aperçut au dernier moment Iwaizumi se jeter sur lui : il fit un pas de côté, frappa dans l'arrière de son cou tout en levant la jambe pour couper les siennes, et le vit chuter dans la terre un peu humide du terrain.
Il s'assit sur son dos tandis que son protecteur mordait la poussière.
— Vous n'avez pas besoin de tout me dire.
— Je ne le ferais pas, de toute façon.
— Vous avez un plan.
— Oui, Hajime. Mais je préfère me dire qu'il peut disparaître à tout moment.
— C'est suffisant. Je suis votre chevalier : vous aurez au moins toujours une personne de votre côté.
Tandis que personne ne pouvait le voir dans l'obscurité et qu'Iwaizumi avait le visage contre le sol, Oikawa inspira profondément tandis que ses lèvres s'étiraient en un sourire un peu tremblant. Cela ne dura qu'un instant, et le grognement du chevalier attira finalement son attention.
La mâchoire tendue, le prince le vit taper trois fois par terre pour abandonner. Il se dégagea.
— J'ai une dernière question, fit-il en se relevant, le corps sale et les vêtements souillés.
Il croisa son regard, et Oikawa sut ce qu'il allait dire. Il le sut avant même que ses lèvres ne se mettent à remuer lentement.
Son masque désinvolte revint de lui-même et il écouta sagement :
— Est-ce que tout cela... est-ce ça a un rapport avec les sentiments... que vous aviez ?
Le prince ne répondit pas. Il l'observa quelques secondes, puis tourna les talons en direction de la petite bâtisse dans laquelle ils avaient trouvé les épées en bois.
La nuit se fit fraîche, tout à coup.
Des bisous !
