Note d'auteur.
Flemme de faire une note, jvous envoie ce chap avec plaisir parce que la tension sexuelle is coming et que j'aime le Ushioi
Oh, et si vous voyez des points d'interrogation qui n'ont rien à faire là c'est parce que j'ai fait une fausse manip sur antidote et grosse flemmasse de relire
(zoubi aeli, kiss fall in love)
Partie DEUX | et la vie continua
À tout point de vue, le bal est grandiose et à tout d'une réussite.
Tooru observe, avec une moue un peu ennuyée. La salle est immense : un grand dôme au toit de verre, éclairé par des centaines de bougies à moitié fondues. Il faudra les changer un peu plus tard dans la nuit, et c'est une véritable aventure à chaque fois. En attendant, elles forment une lumière un peu intime, une soirée hors du temps où la nuit est là mais où le soleil ne se lèvera pas.
En contre-bas, des nobles dansent. L'orchestre est impressionnant cette fois, son père a dû mettre la main dans les coffres royaux. Un piano dans un coin, des violons de toute forme, des instruments à vent. Ils sont tous sur une estrade, et une femme à la voix intense pousse parfois quelques notes dignes de l'un des plus grands opéras : la rumeur dit qu'elle était la favorite de la reine, avant que cette dernière ne soit emportée quelques années plus tôt. Il n'a lésiné sur rien, depuis la musique tantôt calme tantôt entraînante, jusqu'à l'immense buffet exotique qui parcourt l'un des côtés de la salle. Les nombreux verres, l'alcool pétillant, les danses à répétition.
Plus petit, il aimait beaucoup jouer avec les autres enfants. Des futurs ducs, des fils de seigneurs, des princes étrangers. Ils couraient tous dans les salles de bal, essayant de fuir à l'extérieur en slalomant entre les jambes des danseurs. Son père le grondait un peu, son frère aussi, mais Tooru s'en fichait : il était jeune et les jeunes n'avaient pas de responsabilité, sinon celle de sourire poliment pendant les présentations.
À présent, Tooru aurait dû rester en bas, à côté de son frère qui discute comme un adulte avec les grandes figures des pays voisins. Son père le regarde avec un air fier, il le voit, et parfois il semble chercher Tooru du regard avant d'abandonner dans un soupir. Il y a six trônes de plus ou moins différentes tailles contre un mur, sur une grande estrade. Trois pays, une réunion politique importante, et trois monarques et trois épouses. Son père est seul, donc un siège est inoccupé, mais on ne peut pas ne pas le mettre. C'est ainsi.
Assis dans un siège du balcon, en hauteur de la salle, Tooru observe. De loin, ça donne envie et ça paraît beau. Il veut bien le reconnaître, avant il aimait bien ces belles soirées où on le remarquait, où on disait que les deux princes se ressemblaient si ce n'est physiquement au moins dans leurs sourires, qu'ils étaient beaux et bien élevés, que Tooru était adorable et qu'il avait un joli visage. On le lui avait répété de nombreuses fois : son frère deviendrait roi, et lui pourrait avoir ses propres terres non loin de là cour, devenir duc par exemple. Ça lui convenait.
À présent, il a l'impression que rien ne lui convient. Que ces regards l'énervent, que ces mots le blessent, et que son frère essaye de pallier à tous les manques en lui envoyant ce même air désolé. Il le voit, en bas, avec son verre d'alcool que Tooru n'a pas le droit de toucher, en train de sourire poliment à une reine descendue près des danseurs.
Avec une moue, Tooru entend son estomac gronder : peut-être aurait-il dû voler un peu de nourriture avant de partir se cacher. Il ne peut décemment pas descendre maintenant,et encore moins faire quérir une domestique. Il se trouve dans un balcon pour les représentations d'opéra et de théâtre, et le seul moyen de partir est de traverser le rideau rouge derrière lui, prendre le couloir puis les escaliers.
Il n'en a pas envie, alors il attend. Assis dans ce fauteuil rembourré, le ventre vide, écoutant distraitement la musique rythmée du bal.
— Je pensais qu'il n'y aurait personne.
Cette voix le fait sursauter, et Tooru se tourne vers le rideau. Entre-ouvert par une main, laissant apparaître un visage qui n'exprime absolument pas l'étonnement de sa voix, un garçon se tient là. Il le fixe sans rien dire quelques secondes, jusqu'à ce que le prince se redresse et se lève.
—… qui ?
Tooru hausse un sourcil en se tenant debout. Le murmure lui a échappé, alors il croise les bras. Il porte une veste brodée d'or, avec de petites épaulettes aux couleurs de son royaume : son frère a revêtu presque la même avant de venir, et en début de soirée ils se sont affichés ensemble pour les discours de bienvenue. Qui que soit ce garçon, il l'a forcément vu.
Il sait forcément qui il est. Tooru en revanche n'en a aucune idée.
— Qui es-tu ?
Il se force à parler poliment : son précepteur aime lui donner de petits coups sur les doigts lorsqu'il ne le fait pas. Il n'est plus un enfant, après tout. C'est ce qu'on lui répète à longueur de journée.
Le garçon sort de l'ombre et se détache du rideau. Il fait deux pas, et affiche toujours cette expression un peu étrange : pas très intéressé, pas très concerné, mais tout de même un peu hésitant.
Il dit :
— Ushijima Wakatoshi.
Ce nom, Tooru le connaît. En contre-bas, le père de ce garçon se tient aux côtés du sien, sur un trône. C'est lui, majoritairement, qui est la raison des fêtes qui vont être organisées : son frère le lui a dit, leur royaume est en tension avec celui d'à côté depuis des années. Après les bals et les danses, il y aura les discussions et les plans.
Tooru souffle alors :
— Oh. Désolé. Je veux dire, excusez-moi Votre Altesse.
Il n'a pas prévu de le dire avec autant de moqueries, mais c'est ainsi que ça sort. Il grimace. À sa grande surprise, Ushijima répond :
— C'est pas grave. Je savais pas que quelqu'un était là. Je me ferais taper sur les doigts si quelqu'un savait que je suis venu vous déranger, votre Altesse.
Ce ton un peu insolent et ce léger rictus qui apparaît sur ses traits obtiennent deux réactions de Tooru. D'abord il écarquille les yeux, juste au moment où la valse recommence. Puis un grand sourire s'étale sur ses lèvres.
— Wakatoshi, c'est ça ? Pourquoi t'es pas en bas ?
Ce dernier hausse les épaules. Lui aussi porte de beaux vêtements. Ses cheveux sont coiffés sur le côté.
— J'aime pas danser. Et ça commençait à devenir bruyant.
— Ça l'est tout autant ici, non ?
Ushijima le regarde quelques secondes, puis secoue la tête.
— Non, dit-il. Pas vraiment. Pas la même chose.
Sa voix est un peu bourrue, pas encore grave mais avec son timbre elle se perd dans l'espace. On dirait presque qu'il marmonne.
— Tu as l'air amusant, dit Tooru et l'autre prince hausse un sourcil en réponse. Personne ne t'a suivi ?
— Non. J'ai croisé des domestiques en venant, dans le couloir du bas. Mais elles étaient débordées alors je leur ai dit que je voulais absolument un jus de fruit qu'on ne trouve que par chez moi. Ça va les occuper un moment, mais au moins je suis tranquille.
Tooru rit : il se rassoit dans son fauteuil en ricanant, et vient tapoter la place à côté de lui.
— Tu peux venir t'asseoir.
Ushijima ne semble hésiter que quelques secondes avant de s'avancer dans la pièce et de marcher jusqu'à lui. Il est déjà grand, Tooru le remarque.
— Et toi ? Comment tu as réussi à t'échapper ?
— Oh, mon chevalier doit me chercher partout à l'heure qu'il est. Il déteste quand je fais ça. Je peux me faire très discret, alors j'ai simplement attendu le bon moment pour partir.
La femme en bas commence à chanter. Cela fait un moment qu'elle ne l'a pas fait, alors même sans voir le centre de la pièce, Tooru entend tous ces pas qui claquent se diriger vers la piste de danse.
— Tu restes combien de temps ? demande-t-il.
Ushijima réfléchit un instant.
— Huit jours, je crois. Peut-être moins, ça dépendra de la tournure des...
Son regard rencontre celui de Tooru, et il hoche la tête. Il sait.
— Je pourrais te faire visiter la ville en attendant.
— La ville ?
— Je sais comment sortir en douce du palais. Si tu m'accompagnes, tu pourras presque tout voir. Il y a un marché, la grande cathédrale, des spectacles et des... enfin, tu pourras voir plein de choses !
À part Hajime, Tooru ne connaît personne de son âge. Et là, c'est encore mieux : de son âge et de son rang. Wakatoshi ne ressemble pas à ces nobles faussement arrogants. Les plus incertains sont ceux qui l'ennuient le plus, ils font tout pour se faire remarquer.
L'autre prince hoche la tête.
— Si on se fait prendre...
— Ça ne sera pas le cas. Je t'assure que ça sera notre secret.
Il lui tend la main, et Ushijima hausse un sourcil. Il hésite un instant avant de lever la sienne pour la prendre à son tour.
— Wakatoshi, ravi de te rencontrer.
—… ravi de te rencontrer aussi, Tooru.
Oikawa balança son bras au milieu des couvertures épaisses, les yeux fermés. Sa main frôla le tissu, se posa sur les draps, puis finalement ses paupières s'ouvrirent alors qu'un grognement passait ses lèvres.
Presque aussitôt, la lumière de la pièce qui s'infiltrait par les rideaux entre-ouverts raviva le mal de crâne qui l'avait accompagné lorsqu'il s'était couché, et il roula sur le côté en posant ses mains sur ses yeux.
— Putain, siffla-t-il tout bas, la tête dans l'oreiller en plumes d'oie.
Il faisait froid, et son épaule dénudée frissonna une fois avant qu'il ne rabatte la couverture sur sa tête pour recouvrir l'entièreté de son corps. Oikawa resta ainsi dans l'obscurité quelques secondes, en essayant d'ignorer le lancement insupportable qui traversait ses tempes. Une inspiration, deux inspirations, un soupir.
Les souvenirs de sa soirée lui revinrent. Tout le vin qu'il avait avalé également : verre sur verre pendant presque deux heures. Alors oui, il avait réussi à trouver le sommeil, mais le réveil était réellement désastreux.
La sensation mit un moment avant de se calmer. Quand il se sentit prêt, Oikawa émergea et observa distraitement les quelques mèches qui lui tombèrent devant les yeux. Sa chambre était calme, et le feu n'avait pas été ravivé depuis un moment dans la cheminée : pas étonnant qu'il fasse aussi froid.
Soudain, un bruit attira son attention. Il tourna la tête en direction de la porte à côté de son lit : Iwaizumi avait dû ouvrir celle de son côté, et il n'eut à attendre qu'une petite seconde avant que son chevalier n'ouvre à son tour la sienne. Debout dans l'embrasure, il l'observa.
Dans ses mains se trouvait un plateau d'argent, avec une tasse fumante posée dessus.
— Vous êtes réveillé.
Iwaizumi fit quelques pas dans la pièce, s'approchant de lui. Quand il fut assez près, ses doigts attrapèrent la coupelle sous la tasse et la tendirent à Oikawa. Ce dernier la prit sans rouspéter.
— Merci.
— J'ai réussi à convaincre une domestique d'aller chercher quelques herbes à la cuisine. Elle ne semblait pas connaître les bienfaits de ces plantes, ne vous en faites pas.
Oikawa sourit en portant la tasse à ses lèvres. L'eau chaude parfumée lui brûla presque la langue, mais il ne laissa pas échapper un son. Cela lui fit du bien.
— Je t'ai déjà dit que tu n'étais ni un majordome ni un domestique. Tu n'as pas à préparer le thé.
La douceur dans sa voix fit hocher la tête du chevalier.
— Je sais.
— Bien.
Le laissant terminer, il s'éloigna en déposant le plateau désormais vide sur la table. Iwaizumi ouvrit les rideaux, lança un regard irrité au feu éteint, puis commença à rassembler les bouteilles que le prince avait vidées la veille.
— Vous devriez prendre un peu de repos aujourd'hui.
Il lui lança un coup d'œil.
— Vos cernes sont toujours là.
Oikawa avala une gorgée, avec laquelle il s'étouffa un instant. Il toussa deux ou trois fois en faisant tomber quelques gouttes brûlantes sur ses cuisses, puis releva les yeux vers son chevalier.
— Tu deviens insolent.
— La situation l'oblige.
Iwaizumi se rapprocha à nouveau, en saisissant au passage un tissu sur le fauteuil rembourré. Il s'agenouilla sans un mot, et écarta les couvertures pour essuyer ce qui était tombé. Oikawa soupira mais ne fit pas de commentaire non plus.
Chaque fois qu'Hajime faisait cela, il lui rappelait le petit garçon qui avait un jour mis un genou à terre, son épée trop grande plantée dans le sol, afin de lui affirmer qu'il ne désirait rien de plus qu'être son chevalier.
— Vous avez assez fait ces derniers jours, dit-il en regardant dans le vide. Vous devriez vraiment vous reposer un peu, je ne plaisante pas.
— Tu ne plaisantes jamais, sourit Oikawa en portant à nouveau la tasse jusqu'à ses lèvres.
Il en prit plusieurs lampées.
— Je ne suis pas un enfant, Hajime.
— Vous ne savez pas prendre soin de vous.
Le prince haussa les épaules. Son mal de crâne commençait réellement à disparaître, laissant sa place au froid de la pièce qui lui gelait les orteils. Quand Iwaizumi finit par se relever, dans son armure d'intérieur avec son épée à la taille, leurs regards se croisèrent.
Oikawa lui offrit un rictus.
— Me reposer, articula-t-il. Alors que j'ai enfin l'autorisation d'aller fouiller ce beau palais ?
Il se leva d'un petit bon, avalant le reste de son thé de plusieurs gorgées avant de laisser la tasse sur l'épaisse couverture. Devant lui, sur une chaise simple, se trouvait son peignoir en soi : il le passa puis se retourna vers Hajime.
— J'ai eu tout le temps de rester immobile, chevalier.
Ses pieds touchèrent les tapis moelleux, il avança jusqu'à l'armoire en bois, et déclara :
— Va donc me trouver ces petites espionnes. Qu'elles fassent chauffer un peu d'eau, j'ai l'impression de sentir le vin à plusieurs lieux. Aujourd'hui, nous avons des choses à faire.
Le soleil était levé depuis plusieurs heures, et Oikawa se promena dans le palais pendant un bon moment. D'abord à l'intérieur : il flâna dans les couloirs, observant les tableaux et les vases, lança parfois des coups d'œil curieux et amusés aux domestiques qui l'observaient discrètement. Parfois, des gardes parés de lances pointues lui interdisaient le passage, et Oikawa retenait son chevalier qui commençait à poser la main sur le pommeau de son épée.
Mentalement, il créa un plan avec les espaces interdits et ceux qui pourraient lui servir. Le palais était immense, et quand finalement il arriva aux grandes portes arrière, un majordome âgé lui apporta un manteau.
Dehors, l'air était effectivement très frais : il était pourtant plus de midi, mais la brume recouvrait encore la ville en contre-bas. Cette entrée-là donnait directement sur les jardins, à la différence de celle, principale, qu'utilisaient les arrivants en descendant des calèches. Iwaizumi se tenait à une distance raisonnable, deux mètres derrière Oikawa, et le suivait d'un pas droit et observateur tandis que le prince s'avançait entre les allées caillassées avec un sourire discret. L'herbe était marron et humide, et les feuilles des arbres étaient ramassées quotidiennement.
En vérité, il trouva cet endroit vraiment immense. Chez lui, le palais aussi était grand, et ils en avaient même plusieurs : la famille royale, les résidences secondaires, les bâtiments aux toits de verre pour les théâtres et les opéras. Tooru avait toujours trouvé cela impressionnant, mais il n'avait jamais pu réellement se balader dans des endroits verts comme cela devait être en été. Pas aussi grands, pas aussi bien entretenus.
Alors, quand il eut finalement fait le tour, passant entre les bassins de carpes et les buissons taillés, Oikawa se dirigea tranquillement vers le haut portail ouvert. Les grilles en fer étaient peintes en blanche, et le prince retrouva ces gardes postés de chaque côté. Il y en avait quatre en tout, deux à l'extérieur et deux à l'intérieur. Ces derniers l'observèrent approcher avec des sourcils froncés.
— Vous n'avez pas le droit de sortir, siffla l'un d'eux en faisant un pas tandis qu'Oikawa s'arrêtait non loin.
— On a reçu des ordres, continua le second en se renfrognant.
Ceux de derrière se retournèrent un instant, curieux. En avisant l'air amusé du prince, ils firent de même en claquant leur langue.
— Je voulais simplement voir à quoi ressemblait la ville. Je ne vois pas bien, de ma chambre.
Il avança encore un peu, et cette fois le premier soldat fit de même. En arrivant devant Oikawa, il posa brusquement sa main sur son épaule et le repoussa. Tooru entendit presque Iwaizumi grogner dans son dos tandis qu'il venait le rejoindre.
— Vous êtes sourd ? Pas le droit de sortir...
— Retouchez-le ainsi, et vous perdez votre main, grogna Hajime.
Il la repoussa d'une tape violente, et le fusilla du regard. Le garde recula.
— Toi...
— Je comprends, l'interrompit Oikawa. Je ne voulais pas vous faire perdre votre temps. Je suis simplement curieux.
Le soldat de derrière claqua à nouveau la langue.
— Vous ne devriez pas sortir de votre chambre.
— Il a eu l'autorisation, répondit Iwaizumi.
Le prince lui posa une main sur l'épaule.
— Il le sait. Ce n'est sûrement pas ce qu'il voulait dire, n'est-ce pas ?
Son regard se tourna vers celui qui avait parlé, et il maintint le contact pendant de longues secondes. Quand il se détourna, Iwaizumi haussait les sourcils.
— Je ne vous dérange pas plus, fit Oikawa en tournant le dos au portail pour s'éloigner. Je ne voudrais pas qu'on vous accuse de trahison pour m'avoir blessé.
L'homme le plus proche rougit et serra les dents. Hajime trottina à sa suite. Il attendit un instant qu'ils se soient vraiment éloignés avant de se pencher vers lui.
— Vous prenez trop de risque. Tout le palais sera bientôt...
— Au courant de ma présence ? Ils le sont déjà. Mais après tous ces jours passés enfermés dans ma chambre, ils avaient dû finir par m'oublier.
Iwaizumi haussa un sourcil.
— Ne serait-ce pas mieux ?
Oikawa secoua la tête. Son pas, gaie et amusé, attirait les regards : les mains dans le dos, il flânait comme si le jardin lui appartenait.
— Si on veut contrôler les choses, ce n'est jamais bon d'être ignoré.
— Contrôler... ? Qu'est-ce que vous chercher, au juste ?
Le prince s'arrêta brusquement. Quand il se retourna, ses yeux brillaient presque et son chevalier reconnut cet air. Il ne l'appréciait pas du tout.
— Voyons, Hajime. Penses-tu réellement qu'un palais sans espions existe ? Je n'ai pas besoin d'aller vers eux, ils viendront vers moi. Tout ce qu'il faut, c'est montrer une attitude réfractaire. Un petit prince soumis ne soulèverait aucune foule.
Bouche bée, Iwaizumi le regarda partir vers le jardin du fond. Il se dépêcha de le suivre, et garda une distance correcte jusqu'à ce qu'ils arrivent jusqu'à un kiosque en marbre blanc, bien entretenu. Il n'y avait personne dessus, ainsi Oikawa tira lui même la chaise en métal pour s'y installer.
Il soupira.
— Cet endroit est immense. J'ai l'impression d'avoir marché tout l'après-midi.
Iwaizumi regarda le ciel, et derrière les nuages il put commencer à apercevoir le soleil qui déclinait. La nuit tombait tôt en hiver, mais à force de détours Oikawa avait réellement passé des heures à arpenter le moindre mètre carré autorisé.
Même lui comprenait pourquoi il l'avait fait : tester les limites, les endroits où on le remarquait, où il y avait habituellement du monde, où les servants se retrouvaient et où ils n'allaient jamais.
Derrière eux, une femme se détacha d'un groupe de domestique en train de passer le balai. Elle s'avança jusqu'à s'incliner poliment devant Oikawa.
— Voulez-vous que je vous apporte quelque chose ?
— Un thé.
Il se tourna vers elle et lui offrit un sourire.
— Ma petite espionne favorite, souffla-t-il tout bas.
C'était elle qui avait pris sa demande d'entretien avec le roi, pendant qu'il prenait son bain. Elle avait fait son travail correctement, s'il se basait sur la suite des événements. Pourtant, elle fit mine de n'avoir rien entendu.
— Je vous apporte ça.
Elle disparut avant même qu'il puisse répondre quelque chose, et le prince se pencha vers la table pour posa son menton sur le dos de sa main. Il attendit sagement tandis que le temps se rafraîchissait de plus en plus. Iwaizumi observa plusieurs fois son manteau, satisfait de le voir épais, et ne dit pas un mot. Il se contenta de rester debout, droit, les mains dans le dos et l'épée à portée de doigts.
Une domestique revint, quelques minutes plus tard. Elle déposa devant Tooru un plateau, sur lequel trônait une tasse, une théière, un récipient rempli de lait chaud, et une coupelle de sucre. Ce n'était pas la même femme, et elle ne croisa pas un seuls de leurs regards.
Quand elle eut versé le thé, elle reposa le tout et s'éloigna d'un pas en arrière. La servante s'inclina, un peu plus bas que les autres, et s'éloigna en descendant les quelques marches du kiosque.
Oikawa souffla si bas qu'Iwaizumi crut rêver :
— Tu vois ? Ils viennent vers moi.
Il saisit la hanse de sa tasse pour la soulever lentement, et la porta à ses lèvres. Discrètement et dans un geste presque naturel, ses doigts prirent le petit papier plié en quatre qui se trouvait en dessous, pour le ranger dans sa poche.
Son expression n'avait pas changé, et le chevalier fit de son mieux pour faire de même.
Le soir était presque tombé lorsqu'Oikawa tourna à l'angle du couloir. Le chevalier de la dernière fois sur les talons, il lui lança un coup d'œil avec un sourire avant de s'arrêter. Tout était calme dans le palais, et ils n'avaient croisé aucun domestique sur le chemin depuis sa chambre.
— Merci, dit Tooru.
Cet homme avait la même expression bourrue que la dernière fois. Depuis, il avait lu un livre entier sur les galons du royaume, et cela avait confirmé ses doutes : ce chevalier était le garde royal, décoré ainsi pour sa bravoure en tant que capitaine de l'armée personnelle du roi. Et c'était lui qu'on avait choisi pour escorter le prisonnier de guerre jusqu'au bureau du souverain, à une heure peu convenable.
En vérité, cela faisait sens : un secret bien gardé.
— Vous n'êtes vraiment pas très bavard, fit Oikawa avec une moue déçue. Je pensais pouvoir entendre quelques remarques intéressantes aujourd'hui encore.
— Taisez-vous donc le roi vous attend.
Il lui lançait ce regard irrité depuis que le prince avait commencé à se guider seul dans les couloirs. Oikawa sourit, le chevalier plissa les yeux.
— Vous avez une bonne mémoire.
— Effectivement.
— Et vous me l'avez montré. Délibérément.
Le prince pencha la tête. Cet homme l'amusait énormément.
— Effectivement, répéta-t-il.
Il n'ajouta rien, et l'autre ne dit rien non plus : un regard un peu long passa entre eux, jusqu'à qu'Oikawa se détourne pour avancer le long du couloir. Cette fois, il n'y avait pas de brume et il put voir les jardins à l'extérieur, en contre-bas. Jardin d'un côté, cour de l'autre. La ville, au loin.
Tooru se retourna une dernière fois, et l'homme le regardait toujours, les bras croisés sur son torse. Il s'était arrêté au même endroit que la dernière fois. Un léger rictus sur les lèvres, le prince tendit la main vers la porte du bureau : il fit mine de frapper le bois, mais dirigea au dernier moment ses doigts vers la poignée ronde qu'il tourna sans attendre. Juste avant d'entrer, il se tourna vers le chevalier, et ricana tout bas devant son expression bouche bée et parfaitement outrée.
Il referma la porte, satisfait d'avoir pu l'irriter un peu, et fit face au roi. Ce dernier avait relevé la tête, étonné. Il le fixa quelques secondes, avant de se reprendre et de baisser les yeux vers les papiers qu'il signait un peu plus tôt.
Sans rien dire, Oikawa s'avança jusqu'à l'un des canapés rouges, et s'y installa. Cette fois, sur la table basse, se trouvait un plateau avec une théière et une tasse vide. Il s'en servit une tasse, fumante jusqu'à ses narines, et fut presque content de sentir une belle odeur de fruits. Il n'aimait pas les thés fades.
Du coin de l'œil, il remarqua qu'Ushijima suivait chacun de ses mouvements : quand il prit la coupelle de la tasse entre ses doigts, quand il leva sa tasse à hauteur, quand il croisa paresseusement les jambes, quand il posa la porcelaine entre ses lèvres.
Il but deux gorgées.
— Tu sais qu'il pourrait être empoisonné, n'est-ce pas ?
La voix du roi ne le surprit pas. Il croisa son regard puis, sans briser le contact, avala une gorgée de plus.
— Oui, dit-il avec ennui.
C'était chaud et doux sur sa langue, et Oikawa but tranquillement jusqu'à la moitié. Il attendit plusieurs minutes, sans rien dire, et finalement quand les lampes furent allumées à l'extérieur décida qu'il n'avait pas toute la nuit.
— C'est toi qui m'as appelé, cette fois. Qu'est-ce que tu veux ?
Ushijima arrêta d'écrire.
— Comment est le thé ?
Oikawa soupira.
— Tu m'as fait appeler juste pour m'offrir une tasse de thé potentiellement empoisonnée ?
Il haussa un sourcil en tournant légèrement sa tête. Le roi fit mine de n'avoir rien entendu.
— Bien, j'imagine qu'il est à ton goût dans ce cas. Tu es bien traité ?
— Bien traité ? répéta Oikawa lentement.
Ushijima hocha la tête. Il prit un nouveau papier sur le côté : si le prince avait les yeux dans sa direction, lui semblait tout faire pour ne pas le regarder trop longtemps.
— Je n'ai que le retour de mes domestiques.
— Tu ne leur fais pas confiance ?
— Si. Mais tu as le don pour faire ressortir le pire en chacun.
Cela fit sourire Oikawa.
— Oh, vraiment ?
— Oui. Donc je le répète : es-tu bien traité ?
La pièce était chaude et sentait le bois brûlé. Oikawa pencha la tête.
— Comme un vrai invité d'honneur, répondit-il, à moitié sérieusement. Je me serais attendu à au moins quelques tentatives d'assassinat, depuis le temps. Tes gens sont bien élevés.
Ushijima ne sembla pas trouver ça amusant, car ses lèvres se tordirent légèrement. Il ne fit néanmoins aucun commentaire.
— D'accord, c'est bien.
Il prit une feuille, la signa à l'aide de sa plume, puis versa un peu de cire pour y inscrire son sceau.
— Mes gens si bien élevés se sont encore plaints, puisque tu en parles. D'abord tu effraies mes servantes avec tes sous-entendus, et maintenant tu effraies mes gardes ? Je viens tout juste de t'autoriser à sortir.
— Tes gardes sont facilement effrayés, si ça a suffi à les déstabiliser. Je ne faisais que me promener.
— Tu testais leurs limites.
Il fit de même avec un autre document, et Tooru but son thé en laissant traîner son regard vers le feu face à lui.
— Autre chose ?
— Ton chevalier devrait se calmer un peu, aussi.
— Autre chose ?
Ushijima releva la tête.
— Tu ne devrais pas boire ce qu'on t'offre aussi facilement.
— Autre chose ?
— Je... ne crois pas.
— Bien.
Il claqua presque sa tasse dans la coupelle devant lui. Sans un regard de plus, Oikawa se leva et tourna les talons vers la porte. Tout à coup, il se sentait fatigué et irrité : il maîtrisait tout, tout le temps. La cour était son terrain de jeu préféré, et Ushijima Wakatoshi l'énerva profondément à agir ainsi.
Il ne disait pas ce qu'Oikawa désirait entendre, mais en vérité il ne l'avait jamais fait. À chaque fois qu'il le titillait assez pour irriter n'importe qui, Ushijima ne disait rien et gardait cette posture de roi posé et sérieux.
Oikawa avança droit, sans regarder en arrière, vers la grande porte en bois. En de longues enjambées, il fut devant rapidement. Sa main se leva, il tourna la poignée, entre-aperçut les ténèbres du couloir...
Un bruit tout proche derrière lui le força à ouvrir les yeux en grand, et tout à coup une main repoussa la porte avec brusquerie : elle se referma dans un claquement. Un corps vint s'appuyer contre son dos, un souffle tomba dans sa nuque, et Oikawa se tendit de la tête aux pieds.
Il n'osa même pas se retourner : son ventre se serra.
— Je...
La voix d'Ushijima résonna à son oreille. Il lui parut plus proche que jamais, chaud, brûlant. Oikawa en trembla presque.
— Je déteste quand tu me tournes le dos.
Il parla tout bas, non loin de sa peau. Il l'avait presque toujours dépassé de quelques centimètres, et apparemment cela n'avait pas changé. Ses deux bras l'entouraient à présent, les paumes à plat contre le mur et la porte, et Oikawa se sentit presque écrasé.
Il sembla se rapprocher encore plus, et murmura à sa nuque :
— J'ai toujours rêvé de savoir ce que te passait par la tête.
Ce fut comme un électrochoc, un éclair qui lui traversa le corps. Oikawa inspira pour faire disparaître la rougeur discrète de ses joues, puis tourna la tête vers le bras le plus proche.
Il mordit fort, jusqu'à ce qu'Ushijima se recule. Il sentit le tissu de ses vêtements sur sa langue, leur épaisseur, leur odeur. Quand il se retourna, les yeux plissés, ce dernier le regardait avec incrédulité.
— Tu... viens de mordre le roi ?
Oikawa fit deux pas en avant. Ils se retrouvèrent presque nez à nez.
— Fais donc moi pendre, si tu y tiens.
Ses yeux brillaient quand il se détourna, et au final le seul bruit qu'on entendit fut celui que fit la porte en se claquant après son départ.
Allongé dans l'eau chaude, les yeux levés vers le plafond, Oikawa essayait de se calmer. Ses mèches humides tombaient parfois sur son front, dépassant de son champ de vision, et il n'avait même pas la force de lever le bras pour les dégager.
Il restait là, épuisé, profitant de l'eau fumante qui lui picotait la peau.
En revenant dans sa chambre, tandis qu'il avait lâchement tenté de semer le garde royal qui avait attendu là le temps de son entrevue, Oikawa avait immédiatement fait appeler une servante pour qu'elle lui prépare un bain. Le plus chaud possible. Il s'était laissé tomber sur son lit, avait renvoyé Hajime dans sa propre chambre sans explication, puis était resté là sans bouger jusqu'à ce qu'une femme vienne lui dire que tout était prêt.
Il s'était déshabillé sans attendre, et avait plongé tout entier en retenant sa respiration le plus longtemps possible. Oublier, reprendre son calmer, ne pas se laisser avoir.
Faire comme si de rien n'était était difficile, même pour lui. Les images et les sensations s'imposaient, alors même qu'il tentait de reprendre le dessus, et les souvenirs se faufilaient dans les failles qu'il n'avait pas rebouchées à temps.
Il s'énervait. Il s'énervait de réagir ainsi, après toutes ces années, d'être aussi sensible à quelques souffles et des paroles sans grand sens. Il le voulait, bien sûr qu'il n'était pas idiot au point de se mentir ainsi, mais il voulait contrôler, maîtriser, c'était lui qui devait mener la danse, et non l'inverse.
Lentement, il sortit des doigts et les observa, les lèvres serrées. Ils tremblaient. En vérité, il tremblait tout entier.
— Je suis... vraiment ridicule.
Il prit une grande inspiration, au moment même où quelqu'un toquait deux coups à la porte. La personne n'attendit pas de réponse. Oikawa tourna la tête vers la servante qui venait d'entrer, le visage lisse et le corps détendu.
La première chose qu'il remarqua, ce fut qu'elle n'était pas avec le roi.
Elle referma derrière elle, et fit le tour de la baignoire pour déposer des vêtements propres pour la nuit. De dos, elle dit :
— On dit que vous êtes doué pour cerner les gens.
Sa voix était douce, jeune, mais bien trop mesurée. Elle portait une natte repliée en chignon à l'arrière de la tête, et des vêtements presque neufs. Un tissu noir sans taches, et un tablier blanc éclatant.
Oikawa soupira.
— Oh, c'est ce qu'on dit ?
Elle se retourna, et ses yeux sombres parlèrent à sa place. Le prince ne montra rien, mais il aurait bien aimé que cela arrive un autre soir. Mais malheureusement, le monde ne s'arrêtait pas de tourner à son bon vouloir. C'était bien dommage.
— On dit beaucoup de choses sur vous. Surtout en ce moment. Vous vous êtes fait remarquer aujourd'hui.
Lentement, il posa son coude sur le rebord de la baignoire et détourna son regard jusqu'à la fenêtre. Il fut étonné de voir autant d'étoiles. Aucun nuage.
— Je pense qu'on a toujours dit beaucoup de choses sur moi, ma jolie. Maintenant je ne voudrais pas me montrer grossier, mais je suis nu et vous êtes dans ma salle de bain.
— C'est le seul endroit où nous ne prenons pas le risque d'être écoutés.
— J'en conviens. Et ce n'est pas ce que je voulais dire. Dépêchez-vous simplement, passez outre la causette voulez-vous ?
Elle ne montra rien, mais Oikawa remarqua qu'elle était étonnée. Légèrement surprise. Elle se racla la gorge.
— Vous avez reçu le message, il me semble.
— Si vous parlez de ce mot extrêmement mal caché que l'on m'a fait parvenir avec très peu de discrétion en plein milieu du jardin, alors oui je l'ai reçu.
Il retint un ricanement.
— Pour finalement venir en personne une fois la nuit tombée. Excusez-moi, mais c'était une action bien inutile.
La femme se tendit légèrement, et son masque se fissura : Oikawa aperçut un flamboiement de colère, un caractère bien plus enflammé que ce qu'elle laissait passer. C'était une bonne actrice, une bonne espionne, mais elle se faisait facilement avoir.
Étrangement, cela lui fit du bien. Ce contrôle, il l'avait encore.
— Nous voulions simplement voir votre réaction. Si le roi n'est pas encore au courant, alors je peux prendre ça comme une preuve de votre volonté ?
— Ma volonté ?
À travers l'eau claire, il pouvait voir sa peau rouge et ses longues jambes. Elle lui arrivait juste en dessous des épaules, exactement comme il aimait. Il était fatigué.
— Vous n'êtes pas avec eux.
Il ne répondit pas.
— Alors vous pouvez être avec nous.
— Et qui êtes-vous, au juste ? De belles paroles, pour l'instant.
Elle fit une pause. Son regard était on ne peut plus sérieux.
— La révolution.
Bien évidemment. Il se força à garder une expression lisse, mais ses lèvres tremblèrent un peu. Tout cela était passionnant, parfaitement amusant.
— Le reste de votre peuple nous a rejoints. Ce royaume a conquis beaucoup de terres ces dernières années, et les bas quartiers sont en train de rassembler des forces. Nous avons des espions un peu partout, mais aucun qui ait une relation directe avec le roi. Aucun qui ait votre position.
— Vous avez besoin de moi, répéta-t-il simplement. Je vois.
Elle parut frustrée de sa réponse. S'était-elle attendue à plus de conviction ? À un prince déchu prêt à tout pour se venger, pour venger son peuple ?
— Êtes-vous avec nous ?
C'était une question simple, qui dont la réponse entraînerait des actions. Elle lui avait exposé beaucoup de choses, et bien trop facilement. Un couteau se cachait-il sous sa robe ? Que ferait-elle en cas de refus ? Oikawa s'en doutait, il savait des choses à présent.
Obtenir les faveurs du roi aurait été si simple.
Il répondit :
— Pourquoi ne le serais-je pas ? Dites-moi ce que vous avez à dire.
Elle le fixa avec insistance, avant de finalement soupirer. Son corps se détendit légèrement, et elle afficha une expression plus jeune, soudain.
— Vous êtes très intimidant.
— Je suis un prince.
Il lui offrit un rictus. Une brume s'était installée dans la salle de bain. Pendant une seconde, il crut qu'elle allait simplement partir ainsi : mais la jeune femme s'appuya contre le mur, et prit une inspiration légère.
Quand elle rouvrit la bouche à nouveau, ce fut pour lui dire l'essentiel.
Elle lui parla d'un passage pour sortir du palais, non loin de sa chambre. D'une personne de confiance parmi les domestiques qui pourraient l'aider en toute discrétion. D'un rendez-vous dans les bas quartiers, une énième réunion avec les fondateurs de la révolution. Elle lui donna l'heure et la date, le chemin à suivre et l'adresse souterraine.
Quand la fausse servante eut terminé, elle releva la tête vers Oikawa qui ne fit rien de particulier. Il la fixa, et hocha la tête.
— D'accord.
Elle voulut dire autre chose, mais le prince la coupa :
— Il est tard et ma peau ne va plus ressembler à grand-chose si je ne sors pas bientôt. Vous êtes restée ici trop longtemps.
— Mais...
— J'irai. Maintenant, partez.
Il détourna les yeux vers la fenêtre, et ignora le soupir qu'il entendit. Quand la porte s'ouvrit et se referma enfin, ce fut lui qui laissa un grognement passer ses lèvres.
Oikawa posa ses doigts sur ses yeux, et attendit un peu moins d'une minute avant de sortir de l'eau. Sa peau frissonna.
Le lendemain, ce fut aux aurores qu'Oikawa sortit du palais par les grandes portes menant aux jardins. Son chevalier sur les talons, tous deux vêtus de chemises légères en dessous de leurs manteaux, ils avançaient d'un pas presque échauffé en direction des bâtiments du fond. Ils avaient utilisé le terrain, une fois pendant une soirée, mais n'avaient depuis pas trouvé le temps d'y retourner.
Au matin, Oikawa s'était réveillé avec l'irrésistible envie de frapper quelque chose, et Iwaizumi avait surpris ses tremblements tandis qu'il avalait son petit déjeuner en silence.
À présent, profitant de l'air frais et de la brume, le prince avait du mal à refréner son sourire excité, à chaque pas qui le rapprochait du terrain en terre dure. Ses doigts s'ouvraient et se fermaient sans cesse, et finalement ils se retrouvèrent non loin en un rien de temps.
Le camp d'entraînement pour les gardes et les soldats était presque vide, mais quelques hommes s'y trouvaient tout de même. Aucun ne s'entraînait encore, certains sortaient les armes en bois et les figures immobiles : quand Oikawa posa les pieds sur le terrain et parcourut les personnes du regard, le silence s'imposa presque de lui-même.
Il ignora les airs étonnés et s'avança jusqu'à la réserve. L'intérieur était poussiéreux, avec une odeur latente de transpiration, et il plissa le nez avant de rentrer. Un présentoir était rempli d'épée en bois, assez abîmée, alors il en prit deux avant de ressortir.
Déposant son manteau sur une chaise en bois à côté de l'entrée, il s'approcha de son chevalier qui fit de même pour lui tendre une épée.
— J'espère que t'es en forme.
— Ne soyez pas trop dur. Vous paraissez...
Il plissa les yeux et pencha la tête. Oikawa reconnut cette expression : Iwaizumi le connaissait, et savait à quoi s'attendre.
Derrière eux, trois soldats s'approchèrent. Le prince entendit leurs pas avant même qu'ils commencent à parler.
— Le prisonnier, hein ?
Il se retourna à demi. Celui qui avait parlé était le plus grand. Un regard noir et des cheveux sombres, il paraissait plus jeune que lui. Il affichait cette expression irritée qu'avaient tous les habitants de ce palais en croisant sa route.
De la frustration. De la colère. De l'irritation. Et une dernière chose, un peu plus discrète mais presque plus importante : de l'intimidation face à une personne autrefois si importante, qui les regardait pourtant avec une supériorité évidente.
Oikawa haussa un sourcil. Il ne répondit pas. Le soldat serra les dents, mais essaya tout de même d'adopter une posture désinvolte.
— Je pensais bien vous avoir reconnu. On parle beaucoup de vous, en ce moment. Le prince déchu.
Ses camarades ricanèrent, et Iwaizumi avança d'un pas, la mine sévère. Oikawa le retint d'une main sur la poitrine.
— Je ne sais pas qui tu es, en revanche, se contenta-t-il de répondre.
Et comme si l'homme avait attendu cette question, un sourire étira ses lèvres.
— J'ai participé à l'attaque de votre capitale. Je ne sais pas ce que vous venez faire ici, mais vous feriez bien de reposer ces épées, c'est pas pour les aristos' des salons. Je veux dire, même vos soldats avaient pas l'air de savoir s'en servir.
C'était si puéril que sous les rires des autres, Oikawa ne put rien faire d'autre que soupirer gravement. Il sentit Iwaizumi se tendre encore plus, et fit un pas devant lui pour couper sa trajectoire.
— Vous nous interdisez l'accès au terrain, donc ?
— Oh, non pas du tout. Mais cette épée n'est pas trop lourde pour vous ?
Son rictus était un peu fatigant. Oikawa la leva, tenant le manche assez vulgairement, et afficha un air ennuyé.
— Je suis pas très doué, c'est certain.
Son regard le transperça presque, et le soldat se figea.
— Seriez-vous partant pour m'apprendre un peu ? Ces commentaires signifient bien que vous vous portez volontaire, n'est-ce pas ?
Cette fois, ce fut Oikawa qui lui offrit un rictus amusé, et l'homme ne trouva rien à répondre. Il n'hésita pas, mais sembla surpris. La poitrine gonflée, il siffla :
— En un contre un ? Ça me va. M'en voulez pas pour la casse, votre Altesse.
Iwaizumi haussa un sourcil, alors que leurs yeux se croisaient. Le prince haussa les épaules, discrètement, et lui renvoya son expression la plus satisfaite. Son chevalier hocha la tête et se recula jusqu'à la chaise, remettant son manteau pour leur laisser le champ libre.
Oikawa se plaça face à son adversaire qui réclamait à son tour une épée d'entraînement. Il ne leur fallut que quelques secondes pour se tenir prêt, en position pour un duel.
— Vous savez comment faire, au moins ?
Tooru soupira.
— Moins de blabla. Attaquez.
L'ordre passa mal apparemment, mais cela n'empêcha pas l'homme de lui obéir. Il leva l'arme, poussa sur ses jambes, et s'élança vers le prince. Sa position ouverte et son expression confiante donnèrent à Tooru l'envie de s'amuser un peu.
Il se décala sur le côté, d'un pas rapide, et esquiva. Le soldat manqua de tomber, déséquilibré par son attaque qui ne toucha personne. Le corps lâche et les pas légers, Oikawa se remit en position.
Il ignora les soupirs étonnés des autres, et l'irritation de son opposant. À présent ses mains tremblaient à nouveau, et ce n'était pas ce jeune imbécile qu'il avait envie d'affronter, mais son chevalier qui tenait au moins plusieurs longues minutes contre lui.
— Enfoiré, siffla le soldat, juste avant de se jeter sur lui.
Cette fois, Oikawa para avec son épée : les pieds ancrés dans le sol, les yeux perçants, il manqua de briser le bois avec une position ferme et fit glisser leurs lames pour pouvoir se retourner. Son coup de coude parti tout seul, rapidement suivi par un coup de pied qui arriva en plein sur son menton. La tête de l'homme partit en arrière, et il s'étala sur le sol froid.
Le silence les enveloppa quelques instants, jusqu'à ce qu'Oikawa se rapproche rapidement, profitant de son adversaire sonné. Un coup du plat de l'épée dans la joue, histoire de lui remettre les idées en place.
Le prince pointa son arme sur la gorge de son adversaire et articula :
— Vous n'êtes pas très malin, mais ça, je peux passer outre. Vous ne connaissez pas les capacités de votre adversaire, pourtant vous le défiez avec arrogance ? C'est un peu ridicule, mais j'imagine que c'est rectifiable. En revanche, j'ai du mal avec le manque de respect de la part de gens que je considère inférieur. À l'avenir, faites attention à qui vous offenser. Voyez-vous, petit soldat, moi je n'ai rien à perdre. Un coup un peu trop fort, ou une simple mise à mort : ça ne change pas grand-chose à ma situation. Je peux faire ce que je veux.
Il se recula, et l'homme avait complètement perdu son air arrogant : à présent, il tremblait tout entier. Son visage commençait déjà à enfler aux endroits un peu rouges. Même libéré de la menace de l'épée, il ne bougea pas.
— Bien, maintenant si vous m'excusez...
Il fit un signe de tête à Iwaizumi, qui attrapa son épée et le manteau du prince avant de venir le rejoindre. Il paraissait avoir du mal à ravaler la fierté qui illuminait discrètement ses traits. Quand ils furent ensemble, Oikawa se retourna une dernière fois vers les quelques gardes présents, qui aidaient leur camarade à se relever.
— Je ne vous propose pas un combat contre mon chevalier, je pense que vous avez été suffisamment humiliés pour la journée.
Il s'était attendu à au moins quelques expressions irritées, mais il n'obtint en retour que des regards intimidés. Oikawa se détourna finalement, en haussant les épaules, presque déçues.
S'il voulait se défouler encore un peu, il allait devoir le faire un peu plus loin.
Assis dans le fauteuil prêt de la fenêtre, un verre dans la main gauche et un livre ouvert dans la droite, Oikawa buvait tranquillement, perdu dans ses pensées. La nuit était tombée depuis un moment, et il se sentait épuisé. Devant ses yeux, les mots du bel ouvrage qu'il avait tiré de l'étagère se mélangeaient petit à petit, à chaque lampée qu'il prenait.
Sur sa langue, la boisson avait bon goût et lui engourdissait l'esprit : cette nuit, il voulait dormir d'un sommeil de plomb. Dans la chambre d'à côté, Iwaizumi faisait très certainement une sieste, lui qui voulait être certain de pouvoir protéger Oikawa quand il faisait en sorte de ne plus pouvoir le faire.
Dehors, les lampes à huile venaient tout juste d'être allumées, bien tard par rapport aux autres jours. Les gardes semblaient se faire un peu plus fainéants, de même pour les domestiques : les températures chutaient de plus en plus à mesure que l'hiver approchait, et Oikawa connaissait très bien les répercussions que cela avait sur les défenses.
S'il se basait sur les cloches qu'il avait entendues dix minutes plus tôt, il lui restait un peu moins de cinq heures de sommeil, avant de devoir sortir en douce du palais. Le rendez-vous de la petite révolution aurait lieu avant l'apparition des premières lueurs de l'aube, et Oikawa devait être de retour dans sa chambre avant le lever du soleil. Le timing risquait d'être juste, mais s'il comptait les quatre heures de sommeil qu'il gagnerait une fois un peu plus éméché.
Dans un soupir, il referma son livre en y glissant un papier pour marquer la page. Tenant son verre de vin entre ses doigts, il le remua un peu en observant sa couleur. Oikawa sentait que son corps était un peu engourdi, soulagé malgré tout par l'exercice qu'il avait fait dans la matinée. Avant, il s'entraînait sur une base quotidienne : à présent il devait se contenter du temps restreint qu'il avait.
Avalant le fond qui s'étala une dernière fois sur sa langue, le prince se redressa et laissa le verre sur la table à côté. En se relevant, il s'étira de tout son long jusqu'à sentir son dos craquer, et marcha quelques pas pour sentir à nouveau ses jambes.
Quand il sentit ses yeux s'alourdir, il passa quelques secondes devant le feu afin de se réchauffer. Les mains tendues vers les flammes, il compta. Un, deux, trois, quatre, cinq. Finalement, il tourna les talons et se dirigea vers son lit.
Des coups retentirent à sa porte au moment où il écartait ses couvertures.
Tout d'abord un sourcil haussé, puis un claquement de langue irrité. En quelques secondes, il sut. Parlant bien fort, il dit :
— Entrez.
Ce ne fut pas le chevalier royal qui passa sa porte, mais un autre homme du même âge. Il ne semblait pas plus heureux d'être là, en revanche.
— J'imagine que vous avez une bonne raison pour me déranger à cette heure ?
La paupière du chevalier tressaillit. Il fit de son mieux pour ne pas afficher son irritation, mais cela ne fonctionna que très peu. Derrière Oikawa, la porte de la chambre d'Iwaizumi s'ouvrit. Il était en habits de nuit, son épée attachée à sa taille.
— Le roi vous demande, répondit simplement l'homme.
— À cette heure ?
— Oui.
Le prince claqua la langue, et même son chevalier lui renvoya un regard étonné. L'inconnu, en revanche, ne sembla pas apprécier.
— Je dois vous conduire à lui.
— Non, je ne préfère pas.
Dans l'âtre, le feu craqua un peu.
— Non ? répéta-t-il lentement.
— Il est tard. Je ne pense pas que ce soit important.
L'homme fit deux pas rapides dans la pièce, ouvrant la porte en grand. Cette fois, son visage n'affichait qu'une colère outrancière.
— Vous...
— Dîtes à votre roi, l'interrompit-il, que le peuple a besoin de dormir. Et pour l'instant, je ne suis pas encore devenu son domestique.
En quelques secondes, le chevalier avait traversé la pièce.
— Vous n'êtes qu'un insolent petit...
Iwaizumi fit deux enjambées, et ce fut suffisant pour protéger son prince. Il tira son épée pour la lui placer rapidement sous la gorge. Cela sembla si impromptu que l'homme se retrouva figé, la main sur la garde de sa propre arme.
Hajime le poussa à s'éloigner. L'inconnu serra les dents.
— Ne faites rien que vous pourrez regretter, mon garçon.
— Menacez à nouveau mon prince et je vous assure que je ne regretterai rien.
Ces quelques mots furent balancés dans le silence, mais Oikawa aperçut un éclat de respect briller dans les yeux de cet ancien soldat. L'atmosphère tendue se dissipa légèrement.
— Hajime, baisse ton épée.
Il lui obéit immédiatement.
— Monsieur, reprit Oikawa, soyez certain que je ne fais pas ça simplement pour le plaisir de vous virer de ma chambre. Maintenant, partez.
Il se détourna, sans croiser le regard d'Iwaizumi.
— Le roi ne va pas apprécier.
— Je n'en doute pas, mon brave. Ne claquez pas la porte en sortant, je déteste ça.
Il n'observa pas son départ, mais ne put se retenir de lever les yeux au ciel en entendant la porte se claquer. L'air n'était plus aussi agréable qu'avant, alors même que le feu brûlait encore dans la cheminée.
Il surprit le regard que son chevalier envoya à la bouteille vide sur la table, et décida de ne rien dire. Oikawa souleva les draps et s'y engouffra.
— Laisse-moi.
Iwaizumi s'inclina poliment.
— Bonne nuit, votre Altesse.
Quand il sortit, lui au moins ne fit aucun bruit. Oikawa ferma les yeux, la tête un peu tournante et le goût du vin encore sur sa langue.
Oikawa se réveilla au milieu de la nuit, à peine deux heures plus tard. Ce qu'il vit en premier fut son plafond un peu flou, alors il se redressa, les yeux encore à demi clos. Sa gorge sèche et sa bouche pâteuse l'informèrent immédiatement qu'il avait soif, et il dégagea ses jambes des couvertures et posa ses pieds sur le sol.
Un frisson le parcourut, le tapis sur lequel il marcha ondula un peu, et Tooru se rendit compte qu'il était encore saoul.
Peut-être que cela avait été une mauvaise idée, de boire ainsi en sachant qu'il ne bénéficierait que de très peu de sommeil derrière, mais sur le moment il s'en ficha. Il ne devait pas sortir maintenant, et avait encore un peu de temps pour décuver : alors, en avalant le verre d'eau posé sur la table à côté de la fenêtre, il ne put retenir un soupir de satisfaction.
Du bout des doigts, il dégagea légèrement le rideau et laissa entrer la lumière de la lune dans sa chambre.
Derrière lui, un petit bruit attira son attention. Au lieu de se retourner immédiatement, il parcourut les quelques pas qui le séparaient de son lit, fourra la main sous son oreiller, et leva devant lui le petit couteau qu'il y avait caché le premier jour.
Assis sur une chaise, devant le feu de cheminée, une forme se redressa.
— Je te conseille de reposer ça. Je ne suis pas sûr que ça te serve à quelque chose.
Ushijima croisa les bras sur sa poitrine.
— Même si j'imagine que tu sais t'en servir, d'après ce qu'on m'a rapporté.
Presque immédiatement, Oikawa baissa le bras et haussa les sourcils. Son corps, qui s'était tout à coup tendu, se relaxa légèrement. Devant lui, à quelques pas à peine, le roi l'observait avec curiosité.
— Je rêve, souffla Oikawa, ou tu es entré dans ma chambre en pleine nuit pour me regarder dormir ?
Un hoquet peu flatteur lui échappa. Il posa ses doigts sur ses lèvres, les joues un peu rouges. Voilà pourquoi il ne buvait que le soir. Ce n'était décidément pas très gracieux.
— Ne me force plus à venir te chercher moi-même, dit Ushijima d'un ton un peu étrange.
L'instant s'étira, jusqu'à ce que finalement le roi se relève, faisant couiner la chaise. Son ombre ondula dans la pièce, et Oikawa fit la moue.
— Tu es...
— Non. Tais-toi.
En quelques secondes, Ushijima fut devant lui. À quelques centimètres à peine, à une portée de bras, une porté de souffle. Il était tard, ils étaient seuls, et Tooru se sentait vaguement tanguer. Sous ses pieds, le sol était froid et il frissonna à nouveau.
— Tu es intelligent. Arrogant, mais intelligent. Je suis patient, ou en tout cas je pense l'être, mais j'ai aussi mes limites. N'envoie pas promener des chevaliers royaux ainsi. Ne les menace pas. Je ne peux pas te laisser faire et garder la face.
La lumière discrète qui parcourait la pièce, celle qui provenait à la fois de la lune et du feu, illuminait quelque peu son visage.
— Je suis un roi. Je dois agir comme tel. Je ne peux pas laisser mon peuple être intimidé. Pas par toi.
— Par moi, répéta Oikawa.
Il eut soudain envie de sourire. Ce n'était pas amusant. Mais le roi était dans sa chambre, à lui parler ainsi, avec des yeux brillants et un air un peu dépité. Sa voix grave résonnait entre les murs de sa chambre.
Oikawa était saoul.
— Ne refuse pas mes ordres.
— D'accord.
— Ne me tiens pas tête devant témoins.
— Bien sûr.
Ushijima se rapprocha encore plus. Son regard dériva, depuis les yeux du prince, jusqu'à son nez, sa bouche, son menton, son col ouvert, ses épaules dénudées. Les lèvres pincées, il observa sa peau, pâle sous la lune, et afficha encore une fois cet air sérieux.
— Ne viens plus aussi débraillé dans mon bureau.
— Évide...
Oikawa se figea. Il haussa un sourcil, et cette fois ne put retenir l'amusement qui étira ses lèvres. Il pouffa, envoyant un peu de son souffle dans le visage d'Ushijima.
— Quoi ? Un peu de peau à nue, et c'en est fini du grand roi ? Ta réputation te précède ; on dit que tu es aussi froid et implacable qu'une vraie statue.
Il se rapprocha, beaucoup trop, et leurs bras se touchèrent. Wakatoshi retint son souffle.
— Aurais-je un tel pouvoir ? Vraiment ? C'est amusant.
Délibérément, il laissa courir sur le cou qui s'offrait à lui le souffle chaud qui sortait de ses lèvres.
— Tu sens l'alcool, murmura Ushijima tout bas.
— Je n'en doute pas.
— Tu as bu ?
— Un peu plus que de raison, sans doute.
— Tu ne m'avais pas parlé de ton problème avec la boisson.
Ces mots le firent pouffer à nouveau. Il se recula sagement, les joues rosées. Le contrôle, le pouvoir ; tout cela était grisant. Une caresse un peu trop appuyée, et le roi tombaient sous ses doigts. Il ne s'était donc pas trompé, le sérieux roi de Shiratori n'était pas aussi soigné que les rumeurs semblaient le croire.
Et c'était lui qui menait la danse.
— J'ai le droit de me mettre un coup dans le nez de temps en temps. Je n'ai plus de royaume. Plus de famille. Je n'ai même pas mon épée favorite.
Une minuscule culpabilité s'installa quand il vit les traits du roi se froisser. Ses paroles avaient été prononcées avec légèreté, mais apparemment ce ne fut pas ainsi que les reçus Ushijima. Ce dernier se recula d'un pas, laissant l'air bien plus froid de la pièce arriver sur la peau de Tooru. Lui eut envie de se rapprocher, d'attraper ce col, cette veste, cette chemise si impeccablement défroissée et le tirer jusqu'à lui.
Il eut envie de poser ses lèvres contre celles que le roi mordait actuellement.
Un nouveau hoquet le secoua, et Oikawa rit doucement.
— Oh, allez. Ne fais pas cette tête, on pourrait presque croire que tu as envie de t'excuser pour ça. Tu as tué mon père et brûlé mon château, bien. C'est le danger de la guerre.
Soudain, il pencha la tête sur le côté.
— En revanche, je ne sais pas comment tu es entré, mais j'espère que tu n'as pas fait de mal à mon chevalier. J'aurais du mal à te pardonner ça, je pense.
Ces quelques mots, prononcés d'une voix un peu rauque due au réveil soudain et à la fatigue qui pesait sur ses épaules, forcèrent Ushijima à relever la tête. Son regard, légèrement écarquillé, complètement interloqué, rencontra le sien.
— Parce que tu me pardonnes le reste ?
Ce qui sortit de ses lèvres fut presque bafouillé : il se rapprocha à nouveau, et cette fois Tooru eut envie de reculer. Le roi ne perdait pas souvent son calme — sauf quand il le plaquait contre la porte de son bureau, lui murmurait à l'oreille, ou s'introduisait dans sa chambre en pleine nuit.
Les joues d'Oikawa rosirent encore davantage. À bien y réfléchir, il perdait souvent patience en sa présence.
— Comme si mon avis avait de l'importance.
— Il en a.
Une réponse immédiate, soudaine, honnête. Une main se leva, et se posa sur la joue de Tooru. Son souffle se coupa.
Il réussit à articuler :
— Vous êtes sûr de ne pas avoir bu aussi, avant de venir ? Votre Majesté, vous me semblez bien audacieux.
Contre ses attentes, sa tentative pour le faire reculer ne fonctionna pas. Il s'attendit à une hésitation, à des pas en arrière, à une petite réaction gênée. À la place, il n'eut qu'un air un peu plus sombre et à des doigts qui glissaient dans sa nuque.
— Ne parle pas comme ça.
— Comment ?
— Ne me vouvoie pas. Ne m'appelle pas comme ça. Toi, tu n'en as pas le droit. Tu n'es pas comme eux.
Il voulut dire « comme qui » mais son cerveau embrouillé réussit à trouver la réponse de lui même : comme ces aristocrates, comme ces nobles qui font des courbettes et qui sourient, comme ce clergé toujours en manque d'argent.
Fut un temps où ils avaient le même statut, tous les deux. À présent, les choses étaient tout de même légèrement différentes.
— Wakatoshi, souffla-t-il.
Si bas, dans le silence complet, mais cela eut l'effet escompté. Le visage d'Ushijima se décomposa en quelques secondes, et cette fois ce fut ses joues qui se colorèrent. Oikawa ouvrit grand les yeux, satisfait au possible : dans son ventre, une joie certaine lui tordit les entrailles si fort qu'il fit un pas en avant.
— Ne t'approche pas, ordonna le roi en retirant sa main de la nuque d'Oikawa. Arrête.
Mais il n'arrêta pas. Il avait envie de s'appuyer contre son torse, d'arracher cette expression encore une fois, de le voir perdre la tête et avouer des choses. Il voulait voir ces mots sortir à nouveau de sa bouche, il voulait le contrôler, il voulait ne plus être le seul à sentir ce battement effréné dans sa poitrine.
— Tu es venu dans ma chambre en pleine nuit. À quoi t'attendais-tu ?
— Tu es ivre.
— Oui.
Oikawa n'eut pas besoin de bouger ses bras : il les laissa ballants, le long de son corps brûlant. Lui était presque nu, uniquement protégé par sa fine robe de chambre qui lui arrivait aux chevilles. Ushijima portait sa veste de journée, un pantalon en épais tissu sombre et des bottes larges au talon rehaussé.
Ses cheveux étaient encore coiffés en arrière. Son corps avait l'odeur du bois de cheminée, et de la cire de bougie. Des vieux papiers, des documents. Un peu de la senteur de la nuit, également — était-il sorti ?
— Ne parle pas trop fort. Si tu n'as rien fait à mon chevalier, alors il ne faudrait pas qu'il t'entende.
Mais les lèvres du roi étaient si serrées qu'elles paraissaient blanches. L'une de ses mains, au poing replié, portait sur son épaule.
— Tu ne sais pas ce que tu fais.
— Je sais que tu n'as pas l'air indifférent. Les rumeurs de ma déviance sont connues, tes petites espionnes ne t'en ont pas parlé ?
Ushijima était un peu plus grand que lui. Un peu plus large. C'était frustrant, quand il ne laissait apparaître que cette expression dure et intouchable. Mais là, il était décomposé, gêné, les joues un peu colorées et les yeux fuyants.
Oikawa faisait toujours en sorte de ne pas perdre son regard.
— Mais tu es le mieux placé pour le savoir, pourtant. Il me semble qu'à une époque, tu as...
Les tremblements qui avaient envahi ses poings cessèrent soudain, et Tooru afficha une mine ravie. Seulement avant que le mot suivant n'ait l'occasion de rouler sur sa langue, une poigne solide attrapa la naissance de ses cheveux, dans son cou, et le ramena en avant.
Son visage fut si proche qu'il put voir chaque nuance dans les yeux du roi. Des yeux assombris, toute attenance abattue.
— Tu l'as cherché, grogna-t-il.
Et c'était vrai. Si Ushijima osait venir à lui pour quelque chose d'aussi futile qu'un refus, alors il devait au moins faire en sorte que le chemin en vaille la peine. Il répondit, les jambes faibles :
— Sûrement, oui.
Quand leurs lèvres se joignirent, Oikawa eut l'impression d'avoir attendu ça depuis des années. Ce qui était peut-être le cas s'il y réfléchissait, mais aucune pensée utile n'osa se forma dans son esprit embrumé. Embrumé par l'alcool, par une bouche qui n'était pas la sienne, par une langue, un souffle puissant. Des bras l'attrapèrent avec force, à la taille, et il fut presque soulevé du sol. Lui, et ses nombreux kilos de muscles.
Il lâcha une exclamation surprise, mais le roi ne rompit pas le baiser. Il se contenta de l'écraser contre les couvertures du lit, qui se trouvait juste derrière lui.
— Tu ne peux pas faire ça, murmura Ushijima à son oreille.
— Faire quoi ?
À bout de souffle, le corps frissonnant, Oikawa déglutit en essayant de poser son regard sur quelque chose. Sa vision était trouble, tout à coup.
— Me donner encore plus de raison de te vouloir.
Il entendit à peine ces mots, et s'en ficha complètement. Passant ses propres bras autour du cou d'Ushijima, il essaya de l'attirer encore plus près. Tout ce qu'il voulait, c'était sentir encore un peu de souffle, encore un peu de chaleur, encore un peu de désir.
Il avait du pouvoir, il n'était le seul, il était voulu autant qu'il voulait.
La bouche se recula légèrement.
— Je devrais partir, murmura Ushijima.
— Oui.
Il s'accrocha encore plus fort.
— C'est certain.
Oikawa tendit ses lèvres, goûta à nouveau ce goût auquel il avait eu droit, à un temps lointain. Ce goût d'interdit, cette saveur de pouvoir laisser de côté ses plans et ses jeux, son besoin de masque et de sourire savamment travaillé.
Le plus grisant, c'était de savoir que c'était lui qu'on voulait. Pas le prince Oikawa, mais Tooru. Et que la personne qui le voulait, c'était Ushijima Wakatoshi.
— Si mon chevalier te trouve, même moi je ne pourrai rien faire.
— Si mes gardes ne me trouvent pas dans mon lit, ils enverront la garnison entière fouiller le château.
La chaleur de la pièce ne descendit pas : rien ne changea pendant de longues secondes, où tout ce que sentit Oikawa fut un souffle contre ses lèvres, son menton et ses joues. Il inspira, expira, profita de la dureté des vêtements contre ses doigts calleux.
Pour le plaisir, il décoiffa le roi autant que lui l'avait fait.
— Si tu ne pars pas maintenant, je ne te garantis pas de pouvoir te laisser faire plus tard.
— Ça serait fâcheux.
Le feu craqua, et ce fut comme un signal : Ushijima se redressa, laissant Oikawa allongé sur le lit, en tenue de nuit froissée. Ils avaient tous les deux le souffle court.
— Ne refuse plus mes entretiens, prévint-il en replaçant son col.
Le prince regretta de ne pas avoir marqué cette peau blanche qui en dépassait, au moins pour que tout le monde sache qu'elle appartenait à quelqu'un. Il fit la moue.
— Si c'est la punition qui m'attend à chaque fois, tu n'es pas très convaincant.
— Je suis sérieux.
— Je sais.
— Ne le refais plus.
— D'accord.
Il sourit, et Ushijima se figea. Il eut envie de poser son pied nu sur sa cuisse, de le faire lentement remonter, rien que pour voir une expression encore meilleure.
— Le plus tard, arrive, Wakatoshi. N'oublie pas que je suis ivre.
— Je n'abuse pas des personnes ivres.
— Tu viens de le faire. Sors.
Il lui obéit. Avec un regard un peu déçu, une moue qu'il fit rapidement disparaître sous son habituelle expression, et un soupir, mais il finit par lui obéir.
— Bonne nuit.
— Bonne nuit, votre Majesté. Annoncez-vous, la prochaine fois.
Quand il ferma la porte en silence, Oikawa ne tint qu'un instant de plus avant de se mordre violemment la lèvre et d'enfoncer son visage dans le tissu parfumé de son oreiller.
Des bisous !
