Note d'auteur.
Et voilà la dernière partie, qui fait tout de même 15k m'enfin
Je le redis mais je suis très contente d'avoir écrit tout ça, dommage que je sois aussi crevée là tout de suite maintenant parce que j'avais hâaate de poster mais là j'ai la flemme de faire des notes digne de ce nom
J'espère que le tout vous plaira, que ça te plaira à toi Aeli, kissssss
Partie TROIS | et la vie fut éternelle
Un immense tableau se déplaça seul, de gauche à droite, dans un couloir désert. Une ombre encapuchonnée s'extirpa d'un étroit trou qui avait été fait dans la roche. C'était un passage carré, découpé très proprement, et dont les pierres se rejoignaient si naturellement qu'on aurait pu le croire d'origine.
L'ombre épousseta ses vêtements en lin blanc, et prit une grande inspiration avant de se mettre à marcher sur la pointe de ses pieds, emmitonnés dans des chaussons de chambre. Elle marcha très silencieusement jusqu'au prochain couloir. Le jour n'avait pas encore commencé à se lever, et les bougies arrivaient bientôt à leur fin : la lumière tamisée qui régnait dans le palais lui permit d'arriver non loin de la pièce qui lui avait été attribuée, sa chambre. En entrant dans le dernier couloir, Oikawa fit de son mieux pour ne pas sursauter en tombant nez à nez avec une jeune domestique.
Elle, par contre, sauta presque jusqu'au plafond.
— Qui... qui va là ? murmura-t-elle à l'obscurité avant d'ajouter :... oh.
Il ne l'avait jamais vu, mais la jeune femme sembla le reconnaître en plissant un peu les yeux. Une mine fatiguée, des cheveux coiffés en un chignon bas, et une bouche qui se tordit légèrement. La servante se reprit juste à temps, mais Oikawa vit qu'elle était jeune.
Jeune, nouvelle, un peu perdue. Son cœur battit un peu rapidement dans sa poitrine, et il retint un soupir de soulagement. Elle chuchota :
— Que faites-vous là ?
Le prince se laissa quelques secondes avant de répondre. Heureusement pour lui qu'il était toujours deux fois plus prévoyant que ce que le bon sent pouvait attendre. En partant, il avait enfilé une cape dans le passage secret qu'il avait utilisé pour sortir du palais. À son retour, il avait savamment repassé ses habits de nuit, ainsi que le peignoir en soie qu'il enfilait toujours le matin.
Aux yeux de cette fille, il paraissait sortir du lit.
Avec un sourire un peu désolé, Oikawa battit des cils et leva sa main droite pour la poser sur la joue de la jeune femme. La réaction ne se fit pas attendre : elle rougit furieusement et se figea tout entier.
— Vous..., couina-t-elle presque dans un souffle.
— J'ai les mains froides, vous ne trouvez pas ?
Il fit une moue désolée, et appuya la caresse un peu plus longtemps. Écartant quelques cheveux qui s'étaient défaits pour les passer derrière son oreille, il fit attention à garder une expression naturelle. Il devait paraître jeune, désolé, un peu intimidé.
Quelques secondes pour créer un lien, c'était trop peu : pour attiser la pitié, en revanche, c'était tout à fait faisable.
— Elles sont... glacées, même.
Oikawa hocha la tête en se mordant la lèvre.
— Je suis désolé, dit-il. Je ne voulais pas vous effrayer. Je suis sorti sans trop y croire, mais je suis content de vous voir.
Elle rougit à nouveau, et cette fois il put reprendre sa main en ayant l'air faussement gêné. Il referma son peignoir un peu plus sur son torse et détourna le regard.
— Il fait affreusement froid dans ma chambre. Cette nuit a été rude, non ? J'ai un peu bu, hier soir, et j'ai demandé à ce qu'on me laisse... personne n'a donc pu raviser le feu dans ma cheminée.
Il la dépassait largement : une petite bonne femme à peine majeure qui devait se sentir honorée de travailler dans un tel lieu. Elle devait avoir entendu toute sorte de choses, dans son dortoir et dans les cuisines. Sur lui, sûrement. Il devait se montrer convaincant.
— Je suis une personne assez fière, voyez-vous, et je ne pensais pas... je n'avais pas pensé au feu. Mais là, il fait si froid que ça m'a réveillé, et je n'arrive pas à me rendormir. Alors je suis sorti en me disant que peut-être je croiserai quelqu'un...
Pour montrer sa reconnaissance, pour qu'elle se sente importante et redevable, leurs regards se croisèrent à nouveau et Oikawa lui sourit. Pas un rictus, pas un sourire amusé : ses lèvres s'étirèrent maladroitement et il se força à rougir un peu dans l'obscurité.
— Pouvez-vous m'aider ?
La bouche entre-ouverte, elle le fixa un instant de plus avant de secouer la tête. Reprenant ses esprits, la jeune femme hocha vivement la tête.
— Bien sûr, Votre Altesse. Retourner à votre chambre, je m'en vais chercher des bûches immédiatement. Je ne serais pas longue.
Son ton presque pressé ne fut pas en accord avec son corps qui resta encore quelques secondes plus proche de celui d'Oikawa. Il dut se retenir de ricaner à l'entente de son titre : les autres domestiques se faisaient un point d'honneur à ne l'appeler par aucune désinence, et elle venait tout juste de lui prouver que même ici, on le considérait encore comme un prince. Elle l'avait entendu, alors elle le répétait.
Il hocha la tête et fit mine d'hésiter avant de dire :
— Merci beaucoup. Vous êtes gentille. Je suis content d'être tombé sur vous, j'aurais eu l'air d'un vrai benêt sinon.
Elle secoua la tête.
— Ne dîtes pas ça. Rentrez donc, il fait encore plus froid dans les couloirs. Je fais vite.
Oikawa acquiesça à nouveau, et cette fois la jeune femme fit ce qu'elle avait dit. Elle le contourna d'un pas rapide, regardant tantôt derrière tandis qu'il s'avançait vers la porte en bois au centre du mur. Quand il l'ouvrit pour la refermer derrière lui, un murmure aussi silencieux qu'un souffle passa ses lèvres :
— Quelle idiote.
Dans la pièce, une silhouette se releva d'un bond et attira son attention. Les rideaux étaient encore entre-ouverts, si bien qu'il aperçut immédiatement l'expression inquiète sur le visage de son chevalier, juste avant qu'elle ne se transforme en soulagement.
Il se rapprocha jusqu'à venir face à lui, et l'étudia d'un œil scrutateur.
— Vous n'avez rien, dit-il.
Ce ne fut pas vraiment une question, mais Oikawa répondit :
— Non. Je suis gelé, mais je n'ai rien.
Il s'avança dans la chambre, et lança un regard au feu éteint dans la cheminée. Un sourire flotta sur son visage.
— Je n'ai pas d'odeur ? demanda-t-il.
Il frotta ses mains l'une contre l'autre, avant de saisir la carafe d'eau sur la table à côté de la fenêtre. Il se servit un verre.
— D'odeur ?
— L'odeur des bas-fonds. Les rues de cette capitale puent autant que celles de chez nous.
— Je... non. Je n'ai senti aucune odeur particulière. Vos vêtements de nuit sentent le propre.
— Bien.
Dans un soupir, il se laissa tomber dans le fauteuil.
— J'ai croisé une servante en revenant. Elle va venir raviver le feu. Il faut que tu repartes dans ta chambre avant cela : nous avons bien dix minutes, prenons-en cinq.
Iwaizumi déglutit. Droit dans ses bottes et ses hauts-de-chausse, il l'écouta attentivement.
— Comment cela s'est-il passé ? demanda-t-il.
— Comme je le pensais.
Il but un peu, trempa ses lèvres sèches.
— Une révolution à peu près bien organisée, même si la hiérarchie laisse à désirer. Ils sont motivés, prêts à y laisser leur vie. Plus que je ne le croyais, en revanche. Il n'y avait que les plus importants, et la pièce était noire de monde.
— Où était-ce ?
— Un bar souterrain, dans un quartier où les gardes ne vont plus. Il m'a bien fallu trente minutes pour y aller, alors pour être certain de pouvoir repartir, j'ai dû écourter mon passage.
— Vous avez appris des choses ?
Oikawa sourit, et tourna son regard vers l'extérieur.
— Bien sûr. Rien qui te concerne, en revanche.
— Ça vous sera utile ?
— Oui.
— D'accord. Bien.
En observant son chevalier, le prince vit son air satisfait. Il sourit, légèrement et presque honnêtement cette fois.
— Avez-vous eu besoin de vous défendre ?
— Un ivrogne, en descendant une rue. Je l'ai simplement assommé. Mais je n'ai pas eu de difficulté pour sortir du palais, ce qui a été assez surprenant. Tout s'est bien passé, Hajime.
Iwaizumi hocha la tête. Il semblait avoir eux les quelques réponses qu'il désirait. Dans un dernier salut, il dit :
— Reposez-vous au moins un peu. Vous paraissez épuisé, et si cela peut passer pour le réveil, ça ne sera pas le cas pour le reste de la journée.
Oikawa but encore un peu, puis se leva. Il retira les chaussons qu'il avait aux pieds, et fut satisfait de constater qu'ils n'avaient pratiquement pas pris la poussière.
— Réveille-moi avant l'arrivée du petit déjeuner. Il ne faudrait pas non plus que quelqu'un se pose des questions, je ne leur ai pas donné l'habitude de dormir tard.
Son chevalier acquiesça. Sans un mot de plus, il ouvrit la porte intérieure qui menait à sa propre chambre, et la referma en silence. Oikawa attendit au moins quelques secondes de plus avant de laisser un soupir sortir de sa poitrine.
Si Iwaizumi avait entendu la moindre chose de ce qui s'était passé la nuit passée, il n'aurait pas été capable de le lui cacher aussi parfaitement. Il n'était pas au courant. Bien.
Oikawa se traîna presque jusqu'à son lit, et s'enroula dans les draps. Sa peau était parcourue de frissons, et finalement il fut assez satisfait d'avoir croisé cette petite servante innocente : il faisait réellement froid dans cette pièce, et il ferma les yeux.
Quand elle entra finalement en faisant grincer la porte, se guidant à la lumière d'une bougie, elle ne mit pas plus de dix minutes à faire flamber une bûche. Se relevant pour épousseter sa longue robe noire, elle manqua presque la petite voix du prince, venant de sous les couvertures, qui lui murmura :
— Merci.
Un simple geste en suspend, et elle sourit discrètement contre la paume de sa main avant de repartir un peu plus silencieusement.
Quand il se réveilla à nouveau, Oikawa se sentait un peu engourdi. L'esprit embrumé et les jambes fourmillantes, il se tourna sur le côté. De ses yeux plissés, à moitié endormis, il vit une silhouette face à son lit. S'il se fiait à la légère lumière encore discrète, il était encore tôt.
Un grognement lui échappa. Il dit d'une voix rauque :
— Laisse tomber ce que j'ai dit tout à l'heure, tu veux ? Laisse-moi dormir.
Face à lui, Iwaizumi parut hésiter quelques secondes. Finalement, il fit un pas en avant et s'agenouilla à hauteur du lit. Il murmura :
— Le garde royal habituel est devant la porte, votre Altesse. Des servantes sont là pour vous préparer.
L'information mit quelques secondes à le percuter. Presque aussitôt, Oikawa ferma les yeux et soupira. Il répondit sur le même ton discret :
— Laisse-moi deviner : encore le roi ?
Iwaizumi hocha la tête, mais en voyant que le prince ne le regardait pas, décida de répondre :
— J'en ai peur.
Tooru jura intérieurement. Il leva sa main droite pour ébouriffer ses cheveux, dont les racines lui faisaient mal, puis se redressa en sentant sa robe de chambre glisser sur son épaule. Se retournant sagement, abandonnant son oreiller, il fit face aux trois femmes alignées en silence devant la cheminée.
Évidemment, toujours les mêmes : deux espionnes et une troisième en devenir. Il leva les yeux au ciel.
— Pourrais-je savoir ce que vous faites dans ma chambre, mes demoiselles ? Je ne vous ai pas appelé.
L'une d'elles s'avança. La plus âgée.
— Le roi nous demande de vous préparer, dit-elle. Il vous invite pour le petit-déjeuner, dans la grande salle. Le repas sera bientôt prêt.
— Nous devons faire vite, confirma sa voisine.
Elles le jaugeaient toutes les deux, et il pencha la tête sur le côté en souriant. Ses épaules se haussèrent.
— Mais bien sûr. Tout ce que le roi veut, n'est-ce pas ?
Il lança un coup d'œil à Iwaizumi, mais ce dernier n'avait pas bougé. Il paraissait plus habillé qu'avant l'aube, mais pas tellement plus reposé : lui aussi devait avoir passé une nuit assez courte. Terminant de se réveiller complètement en passant sa main sur ses yeux, Oikawa se dégagea les jambes et s'extirpa de son lit pour la troisième fois. Il passa à côté de son chevalier, et marcha dans la pièce pour aller boire un peu d'eau.
Avec une lenteur presque puérile, il porta le verre à ses lèvres. Prit le temps d'avaler quelques gorgées. Puis le reposa. Quand Oikawa fit de nouveau face à ces charmantes petites femmes, elles possédaient presque la même expression irritée.
Il haussa un sourcil, et elles firent un effort pour le cacher.
— Vous n'allez pas faire chauffer l'eau ? À moins que vous ne vouliez que je me montre devant votre roi ainsi ? Une petite toilette ne me ferait pas de mal, je pense.
La troisième se dirigea presque immédiatement vers la salle de bain en parlant d'une voix un peu basse :
— L'eau est prête, elle n'a pas dû beaucoup refroidir.
Il lui emboîta le pas, presque déçu de ce temps gagné : Ushijima n'avait apparemment pas retenu la leçon. Convoqué ainsi, il lui faisait l'effet d'un majordome que l'on appelle avec une clochette.
— Nous préparons vos habits, annonça la femme plus âgée lorsque la porte se referma sur elle.
Oikawa ne mit pas plus de quelques minutes à se rendre présentable : il se rinça correctement, se nettoya le visage, brossa ses dents avec la patte qui reposait dans la salle de bain, et se laissa même peigner sans broncher. Habituellement, il détestait qu'on le fasse pour lui mais pour cette fois il décida de faire une exception.
Un bâillement fit craquer sa mâchoire.
— Vous faites ça bien, dit-il une fois que la jeune servante eut terminé.
Il observa ses cheveux, tandis que les joues de cette pauvre petite se coloraient. Décidément, les domestiques de ce palais étaient bien facilement gênés. Ou alors très peu complimentés.
Quand il sortit à nouveau de la pièce, le visage frais et uniquement en culotte haute, une tenue était accrochée sur le baldaquin de son lit parfaitement fait. Iwaizumi l'attendait sagement, en dévisageant les servantes tour à tour.
Oikawa observa la tenue avec une moue.
— Je vous ai déjà dit que ces habits sérieux ne me convenaient pas.
— Tous les autres ont été descendus à la laverie. Il ne vous reste plus que ceux-là.
Du bout des doigts, le prince toucha la belle veste bleu nuit, brodée d'or. Les boutons de la manche aussi brillaient. Il sourit en lui lançant un petit regard en coin.
— Petite rusée, dit-il.
— Nous allons être en retard.
Et elle répéta cette phrase au moins trois fois, alors que celle qui n'avait pour l'instant encore rien fait l'aida à enfiler chaque couche de tissu. Quand il ferma lui même le dernier bouton, en remettant ses cheveux légèrement sur le côté, elles sourirent toutes les trois avec satisfaction.
— Cela vous convient-il, mesdames ?
— Cela conviendra au roi, sans aucun doute.
Il hocha distraitement la tête. Dehors, la brume envahissait tous les jardins.
— Mettons-nous en route. J'ose espérer que les plats du petit déjeuner n'ont pas encore été servis.
— Est-ce vous qui m'accompagnez ? demanda-t-il en haussant un sourcil.
Iwaizumi s'avança.
— Le chevalier royal attend devant la porte. C'est lui qui vous conduira, votre Altesse.
Au vu de ses sourcils froncés et de son air mécontent, ce fameux chevalier avait dû lui dire de rester dans la chambre en attendant. Oikawa sourit, amusé. Il se retourna vers les trois femmes.
— Vous pouvez me laisser, à présent.
— Mais nous devons...
Il soupira, faussement boudeur.
— Dois-je également demander l'autorisation du roi pour utiliser mon pot de chambre, ou bien ai-je tout de même la chance de disposer de quelques libertés ?
Seule la plus jeune laissa échapper un petit « oh » avant de se taire devant le regard de sa compagne. En s'inclina légèrement, comme elles l'avaient toutes fait ces derniers jours.
— Ne prenez pas trop de temps.
— Bien sûr.
La porte se referma, et Oikawa se retourna vers son chevalier.
— Ces femmes auront ma mort, souffla-t-il en déboutonnant son col. Quelle plaie.
Il but encore un peu d'eau, jusqu'à finir la carafe entière. Sa gorge lui paraissait sèche comme une véritable toile de verre. Il s'essuya le coin de la lèvre.
Le prince se retourna vers Hajime. Il se décoiffa sous son regard étonné, et ouvrit encore davantage sa chemise.
— De quoi ai-je l'air ?
— Je... vous avez...
— Dis-le, bon sang.
— Vous avez l'air négligé, votre Altesse.
— Bien. Parfait. Tu ne prenais pas autant de gants pour me dire que j'avais une tête à faire peur, l'autre jour.
Le visage du chevalier se froissa.
— Je suis certain de ne pas avoir dit ça ainsi.
Oikawa sourit, et se détourna. Il alla jusqu'à la porte, et posa son oreille dessus. Attentif, il fut silencieux pendant plusieurs secondes.
— Très bien, dit-il en se reculant. Elles sont parties.
Il s'inspecta encore une fois. Quand il releva la tête, son chevalier ne put retenir son haussement de sourcil.
— Un petit aspect négligé pour faire comprendre au roi que je ne suis pas à sa disposition. Simple, n'est-ce pas ?
Hajime ne répondit pas, mais sa bouche se tordit un peu.
— Je suis assez capricieux, expliqua Oikawa en posant sa main sur la poignée. Je déteste qu'on me donne des ordres, et malheureusement je ne suis pas assez bête pour organiser ma petite révolution dans le château. Les choses simples sont les meilleures, parfois.
Il ouvrit la porte, sa phrase à peine terminée, et sortit dans le couloir. Iwaizumi Hajime se retrouva seul, et s'autorisa un seul et unique soupir. Son épée, lourde à sa taille, fut son réconfort. Il tourna les talons, et se dirigea vers sa propre chambre — son déjeuner refroidi l'attendait sagement sur un plateau.
De l'autre côté de la porte en bois, Oikawa ne put retenir un sourire en arrivant dans le couloir. Son regard croisa celui de ce chevalier royal, si noble et amusant, et il fit deux pas pour arriver à son niveau. L'homme renifla avec dédain puis se mit immédiatement en marche, le prince sur ses talons.
Cette fois, il se dirigea vers le grand escalier, et non vers l'aile du roi.
— Eh bien mon brave, s'exclama Oikawa avec enthousiasme. J'ai comme l'impression que nos chemins sont destinés à se croiser. Vous pourriez peut-être me donner votre nom ? Vous avez le mien, cela ne me semble pas très juste.
Mais le chevalier se contenta de lui renvoyer un regard aigre en accélérant le pas. Le chemin qu'il emprunta, Oikawa le connaissait : il l'avait retenu pendant sa visite, et son esprit imagina immédiatement la petite carte qui s'était formée lors de son repérage. Droite, droite, gauche, escalier, deuxième étage, couloir, droite. Quand ils arrivèrent enfin, après de longues minutes de silence où leurs bottes claquaient sur le sol et où les servants s'écartaient de leur chemin, faisant mine de rentrer dans une pièce pour tout de suite en ressortir ensuite, les portes de la grande salle étaient déjà ouvertes.
Se rangeant sur le côté, en plaçant respectueusement ses mains dans son dos, le chevalier le laissa avancer seul.
Sur une longue table garnie de dizaine de mets différents, seuls deux couverts avaient été préparés à chaque extrémité. Oikawa lorgna sur les différents plats proposés, son ventre criant famine après une nuit aussi agitée, puis finalement croisa le regard du roi, de l'autre côté de la pièce.
Ce dernier se redressa légèrement, presque soulagé de le voir ici. Un sentiment de fierté emplit la poitrine d'Oikawa, satisfait de son effet.
— Merci beaucoup, Hiroyuki. Tu peux disposer.
Avec un air de vainqueur, Oikawa se retourna vers le chevalier en articulant « Hiroyuki, hein ? » tandis que ce dernier rougissait légèrement en s'inclinant devant Ushijima. Il disparut en refermant les portes derrière lui.
Ses yeux scrutèrent la salle : grande, presque vide, avec d'immenses fenêtres aux moulages sûrement très chers, et deux servantes prêtes à servir le repas au moindre geste de leur souverain.
Oikawa s'avança, lentement.
Il traîna des pieds, tout en marchant d'un pas léger. Il surprit également le regard du roi qui s'attardait sur sa chemise ouverte, et remarqua les lèvres qui blanchissaient tandis que son propre sentiment de supériorité grandissait dans son ventre.
Quand le prince s'assit enfin, en croisant les jambes dans le grand fauteuil confortable qui avait été sorti, il ne dit pas un mot. Il se contenta de soutenir l'expression d'Ushijima, jusqu'à ce qu'il soit le premier à baisser la tête.
— Servez les plats, ordonna-t-il, et presque aussitôt une femme s'approcha pour déposer un plat en sauce fumant devant lui, en même temps qu'une tasse de thé.
Le liquide qu'elle versa dedans était rouge, et sentait bon le fruit. L'estomac d'Oikawa gronda, alors sans plus de bienséance il s'attaqua au repas.
— Tu... comptes faire quelque chose de précis, aujourd'hui ? demanda Ushijima, de l'autre côté de la table.
Il avait hésité légèrement, et cela n'échappa pas au prince qui releva la tête. Il trouva dommage qu'il fût si loin, car même de là bas il pouvait sentir les yeux du roi sur son cou, sur la peau de son torse qui dépassait de sa chemise blanche, de sa veste bleue si jolie, sur ses cheveux décoiffés et sur ses lèvres qui se posaient sur sa tasse.
Il sourit. Pas honnêtement, presque avec audace, et Wakatoshi le remarqua tout de suite.
— Oui.
— Qu'est-ce ?
— Les jardins.
— Les jardins ?
— Me promener.
Oikawa prit une nouvelle bouchée, et indiqua du doigt un autre plat qui avait l'air goûtu. On le lui apporta dans l'instant.
— Tu aimes les jardins ? On m'a dit que tu les regardais beaucoup.
Les servantes ne laissaient aucune expression briser le beau masque de leurs visages. Elles présentaient, obéissaient, s'inclinaient, et se retiraient.
— J'imagine, oui.
Une bouchée, puis il mâchait. Ne pas croiser le regard du roi à nouveau, pas tant qu'il ne l'aurait pas décidé. La veille au soir, il lui avait fait comprendre qu'il n'était pas à son service en refusant une entrevue. À présent qu'il était sobre, Oikawa trouvait que cette décision avait été un peu précipitée ; pourtant, au vu de la réaction d'Ushijima, il ne pouvait non plus penser que cela avait été une mauvaise chose.
Mais à présent ? Sitôt le soleil levé, il lui ordonnait à nouveau de rappliquer comme un cheval pendant la chasse ?
Oikawa lui avait promis de ne plus réfuter ses ordres, dans un instant de faiblesse dont il ne pouvait s'en vouloir. Il pouvait au moins faire le difficile encore un peu.
— Et... le plat est-il à ton goût ?
— Délicieux.
Ses réponses brèves et sans saveur forcèrent Ushijima à se mordre la lèvre. Il usait sa patience, c'était parfait. Du coin de l'œil, il le vit appeler une servante, et la femme se rapprocha presque en trottinant.
— Laissez-nous, dit-il d'une voix forte et sans appel.
Elle s'inclina immédiatement, et croisa le regard des autres avant de sortir sans un mot. Quand la porte se referma et qu'ils furent seuls, Oikawa porta son couvert à ses lèvres et remplit son estomac encore un peu.
— Tu as l'air fatigué, fit remarquer le roi.
Il ne donna même pas la peine de répondre immédiatement, et but encore un peu de thé. S'étaient-ils tous donné le mot ? Il était un prince : jusqu'à présent on avait été assez respectueux pour fermer les yeux sur son teint peu flatteur lorsqu'il passait une mauvaise nuit. La bienséance était-elle passée à la trappe en même temps que la morale ?
— Je ne dirais pas que tu sembles au sommet de ta forme non plus, répliqua Oikawa.
Et c'était vrai. Ushijima était grand et droit, et revêtait son expression sérieuse en toute circonstance, mais cela ne l'empêchait pas d'afficher lui aussi des signes de fatigue. Ses lèvres étaient un peu sèches, il possédait également des cernes, et si le prince était honnête il trouvait que ses cheveux n'étaient pas non plus éclatants de santé.
Cela ne suffisait pas à gâcher le potentiel qui se dégageait de ce visage sérieux et dur, bien sûr, mais Oikawa était rancunier.
Wakatoshi pencha la tête sur le côté.
— Es-tu en colère ?
Oikawa but son thé. Très lentement, et pendant de longues secondes. Il ne prit même pas la peine de relever les yeux.
— Avez-vous fait quelque chose pour que je le sois ?
Il rajouta :
— Votre Majesté.
La tension qui parcourut son corps ne passa pas inaperçue aux yeux d'Oikawa. Il le vit froncer les sourcils, et après une hésitation commença à réfléchir.
— Il... n'y a personne dans cette salle.
— J'ai des yeux, votre Majesté.
— Personne ne peut nous entendre.
— Je n'en serais pas aussi certain. Même dans les moments les plus intimes, personne n'est jamais à l'abri d'une oreille indiscrète.
Même si, en vérité, Oikawa pensait également qu'ils étaient bel et bien seuls. Si le chevalier royal Hiroyuki gardait la porte, alors les domestiques devaient se faire tout petit.
— Tu es vexé ?
— Et pourquoi le serais-je ?
— Car je suis...
Il baissa un peu la voix, et encore une fois Oikawa trouva cette distance parfaitement ridicule.
— Car je suis parti ? répéta-t-il, et cette fois Tooru releva les yeux en haussant les sourcils.
Ushijima affichait un air un peu penaud, qui ne manqua pas de lui arracher un ricanement sincère. Il posa ses doigts sur ses lèvres pour le contenir au moins un peu.
— Votre Majesté...
Le roi grogna un peu.
— Je ne suis pas une maîtresse jalouse, continua-t-il en l'ignorant. Je ne bouderais pas pour des faveurs interrompues.
Si le doute de la distance n'avait pas été là, Oikawa aurait juré voir un petit rougissement naître sur le haut de ses joues. Malheureusement, Ushijima se racla la gorge.
— Tu me sembles tout de même en colère.
Oikawa haussa les épaules.
— Je déteste être ordonné. Et je déteste ce que je ne peux pas prévoir. Je ne pensais pas que tu me ferais appeler ce matin. Ça m'a surpris.
S'il se fiait à l'expression qui était apparue sur le visage du roi, face à lui, alors ce dernier n'avait absolument pas compris ce qu'il venait de dire. Il hocha tout de même lentement la tête, et Tooru le trouva attendrissant.
— Alors... ça veut dire que je suis pardonné ?
Il n'avait décidément rien compris, mais Oikawa pouffa. Il inspira, puis se redressa en haussant les épaules. Son thé était délicieux, et le repas tout autant.
— Oui, tu l'es.
Ushijima Wakatoshi parut satisfait.
— Bien. Je peux te faire appeler ce soir ?
Le prince haussa les deux sourcils bien haut, et demanda avec un rictus :
— Est-ce que tu me demandes mon avis ?
Son amusement avait dû être suffisamment transparent car il lui répondit d'une voix plus assurée.
— Je te ferais appeler ce soir.
— Bien, Votre Majesté. À votre service.
Et même si Ushijima parut sur le point de rétorquer quelque chose à propos de ce titre, il se retint. Baisant les yeux sur sa propre assiette, il mangea en silence jusqu'à ce que Tooru se lève sans autorisation, et ne parte vers la porte.
Le ventre plein et un sourire aux lèvres, et il lui souhaita une bonne journée. Quand il eut disparu, Ushijima fit rappeler ses servantes pour qu'elle commence à débarrasser.
Oikawa s'installa posément sur l'une des chaises du jardin. À l'abri du ciel grisâtre sous le kiosque en marbre blanc, il n'eut même pas à dire un mot pour qu'une femme habillée d'une robe noire s'incline avant de partir en quête de l'habituel plateau de thé.
Derrière lui, toujours aussi sérieux, Iwaizumi parcourut les allées fanées du regard. Il repéra des servants occupés à balayer le dessous des arbres et des fenêtres, et des jardiniers qui coupaient les derniers buissons qui venaient de se dénuder pour l'hiver.
Oikawa se retourna à demi pour l'observer avec calme, puis reprit sa position afin de profiter de la vue. Il inspira l'air frais, bien à l'abri sous ses vêtements. Quand son esprit était aussi dégagé et clair, le prince ressentait et voyait toutes ces choses qu'il adorait : il était fatigué, certes, mais ses yeux pouvaient se fixer sur le ciel, sur ces branches lourdes que les hommes coupaient avant de les charger dans une carriole, sur ces chevaux en train d'être amenés à l'écurie qui devait se trouver derrière. Ces hommes et ces femmes, leurs expressions, leurs discussions, leurs sourires.
Dans les bals, il avait mis un moment avant de se trouver une autre occupation que la fuite. Ces nobles étaient difficiles à déchiffrer, au départ. Il s'était confronté à des échecs, à des erreurs de jugement ; il avait manqué de se prendre des baffes, avait fait rater des alliances, s'était retrouvé avec trois assassins dans sa chambre en une même nuit, et avait même fait pleurer un enfant.
Mais il avait grandi, et à présent Oikawa pouvait observer l'activité de ce beau monde, ce cette scène de théâtre aux dimensions immenses, et en apprécier chaque acte. Sa vie, tout comme la leur, n'était qu'un pion sur l'immense échiquier du temps.
Il sourit.
— Tu m'as l'air plus confortable, dit-il à haute voix, et il sentit que son chevalier se retournait vers lui.
Iwaizumi ne répondit pas tout de suite.
— Vous trouvez ?
— Les premiers jours, tu bondissais presque à chaque murmure.
Il grommela dans son coin. Oikawa ne le regarda toujours pas.
— Je ne bondissais pas. J'étais prudent, voilà tout.
— Et maintenant tu ne l'es plus ?
Sa question ne le poussa pas, comme il s'y était pourtant attendu, à s'énerver. Il répondit calmement :
— C'est différent. Cet endroit est différent.
Oikawa hocha la tête. Il comprenait.
— Tu es triste ?
Iwaizumi sembla hésiter ; c'était simple, pourtant, mais il y avait tant de choses pour lesquelles être triste. Le prince précisa :
— Ton père est mort pendant l'attaque.
— Nous n'étions pas proches. Pas plus que vous et le roi.
— Mais c'était ton père. Es-tu triste ?
— L'êtes-vous ?
Non, il ne l'était pas. Mais lui, c'était différent : Hajime était plus un homme que lui. Un vrai, un noble de cœur et d'esprit.
— Je ne le suis pas, répondit-il.
— Moi non plus.
— Bien. Tant mieux. Aimais-tu notre royaume ?
Ce temps le rendait à la fois extatique et bavard. Le thé n'était pas là, et son chevalier ne parlait presque jamais de lui. Il avait appris à le connaître en l'observant, mais parfois Tooru oubliait de le faire et le temps passait.
— Je... Oui.
Il était un chevalier : bien sûr qu'il l'aimait. Sa réponse n'aurait pas dû lui faire baisser les yeux, à quoi d'autre s'était-il attendu ?
— Aimes-tu ce royaume-ci ?
— C'est différent.
Ça l'était, oui. Oikawa n'avait pas les réponses à ses propres questions, et c'était peut-être pour ça qu'il les posait à voix haute. Cela leur donnait une consistance, une forme, une existence.
Il regardait le ciel, et le peut-être que le ciel le regardait aussi. Il dit :
— Si je n'étais plus prince, m'aurais-tu protégé ?
Seul le silence lui répondit. Il essaya de deviner l'expression d'Iwaizumi, mais n'y parvint pas : il se retourna à nouveau légèrement. Là, dans ces pupilles sombres, une flamme dansait.
— Pourquoi ces questions ?
— M'aurais-tu offert ta lame, au tout début, si tu avais su qu'un jour je ne serais plus prince ?
— Vous êtes toujours mon prince.
— Ce n'est pas ma question.
Les sourcils d'Hajime se froncèrent. Il posa sa main sur la garde de son épée.
— C'est à vous que j'ai offert ma lame. Je vous ai offert ma vie à vous. Oikawa Tooru. Personne d'autre.
Il hocha la tête, pour montrer qu'il comprenait. Iwaizumi était ainsi : il fallait bien que l'un d'eux ait moins de scrupule que l'autre. Il fallait que l'un d'eux le garde en vie.
— Et si mon père m'avait retiré mon titre ?
— Votre... c'est impossible de faire une telle chose.
— Si ça avait été possible, qu'aurais-tu fait ? Serais-tu resté ? Serais-tu parti ? Aurais-tu sacrifié ton honneur pour moi, en plus de ta lame et de ta vie ?
Iwaizumi ouvra à peine la bouche qu'Oikawa sut ce qu'il allait répondre : son regard parla pour lui, la rage parla pour lui, son corps parla pour lui.
— Oui.
Et ce fut tout. Le prince acquiesça, le chevalier se détendit, et le silence revint. Pendant quelques instants, Oikawa fut de nouveau assis sur cette chaise, l'air ennuyé et apaisé, et observa les jardins fanés avec fascination.
— Ce royaume n'est pas si mal, non ? dit-il au vide mais Hajime entendit. Il n'est pas pire qu'ailleurs. Le roi est bon, droit dans ses bottes, et étonnamment honnête. Il s'est défendu avant l'attaque, et c'est une preuve suffisante d'intelligence.
Au loin, la servante sortit par une porte arrière, un plateau dans les mains. Elle se rapprocha.
— Je n'ai pas encore rencontré la cour, mais rien ne peut être plus pourri de l'intérieur que chez nous. Ses gens lui font confiance, les bas-quartiers sont comme ailleurs et il n'y a pas de cadavres affamés dans les rues. Il leur a apporté la paix.
Il s'arrêta de parler quand la jeune femme monta les quelques marches du kiosque pour venir déposer le tout devant lui. Elle servit sa tasse avec soin, dans une jolie tasse blanche et or. Le thé était un peu plus clair, mais cela ne faisait rien.
Elle s'inclina un peu plus bas, attirant son regard, et tourna les talons pour disparaître un peu plus loin, vers les écuries.
Hajime ne répondit rien à ses paroles, et se contenta de continuer à surveiller l'horizon. Ceux qui ramassaient les feuilles leur lançaient de petits regards. Oikawa porta la tasse à ses lèvres, but une gorgée, et suspendit son geste.
Son visage n'exprima rien, pas même alors qu'il avalait. Son regard, lui, tomba sur le breuvage à l'odeur alléchante : il soupira et se leva.
— Votre Alte... ?
Passant devant Iwaizumi, s'appuyant contre les barricades légères en bois blancs, le prince vida l'entièreté de sa tasse dans un buisson : son propre regard rencontra celui du groupe de jardinier, et il ne les lâcha pas jusqu'à ce que la dernière goutte tombe dans le parterre.
Avec une lueur de compréhension, son chevalier se rapprocha rapidement. Il chuchota :
— Vous allez bien ?
— Je vomirais ce que je viens de boire en rentrant. Je connais ce goût, ne t'en fais pas. Je n'irais pas jusqu'à dire que j'y suis habitué, mais j'y résiste.
Quand il eut terminé, il lâcha avec désinvolture la tasse qui tomba sur le sol et se brisa en mille morceaux. Le bruit attira l'attention de presque toutes les personnes présentes. Sans un mot de plus, il descendit les marches et avança vers les grandes portes du palais en maîtrisant son pas.
Tête haute, démarche sereine, regard sombre.
Oikawa entra à l'intérieur, quittant le ciel gris et le vent léger, un arrière-goût de poison sur la langue.
Presque allongé sur le beau canapé du bureau du roi, Oikawa observait d'un œil un peu éteint les lumières en train d'être allumées à l'extérieur. Il faisait froid, et il n'avait pas pris le temps de se plonger dans son bain pour se réchauffer.
Le poison l'avait rendu amorphe pendant une grosse partie de l'après-midi. Il avait vomi, bu un peu d'eau, vomi à nouveau, et sa gorge était à présent aussi rauque que s'il s'était réveillé d'un sommeil de cent ans. Il se sentait épuisé et courbaturé, et avait été obligé de donner le dîner qu'on avait apporté dans sa chambre à Iwaizumi pour ne pas attirer les soupçons.
Il ne savait pas encore qui avait glissé ces plantes sans odeur dans son thé, mais Oikawa n'était pas prêt à laisser entrevoir une seule facette de faiblesse.
— Tu veux un verre ?
Face à lui, se levant du bureau sur lequel il venait de passer les dix dernières minutes, Ushijima lui lança un petit coup d'œil. Oikawa se doutait bien qu'à ses yeux, son teint pâle et ses yeux rougis n'avaient pas dû passer inaperçus, mais le roi était tout de même poli. Il n'avait rien dit, et l'avait laissé se mettre à l'aise en entrant dans la pièce.
Tooru se redressa légèrement dans le canapé. Il avait desserré son col et croisé ses jambes, et à présent la chaleur de la pièce venait peu à peu lui enlever ses frissons. Pour peu, il aurait également retiré les nombreux lacets de ses bottes pour s'allonger complètement.
Ushijima fit le tour, marchant tranquillement jusqu'à une belle structure en forme de globe, et en tira une bouteille ambrée.
Oikawa serra les lèvres en sentant son estomac se retourner. Il était si vide que le moindre liquide l'aurait forcé à montrer une part de lui-même très peu à son avantage. Il força un rictus amusé.
— Tu ne m'avais pas parlé de ton problème de boisson, dit-il.
Ushijima haussa un sourcil, et manqua de verser son alcool sûrement très cher à côté de son verre. Ces mots, Tooru n'avait pu s'empêcher de les lui rendre tant la perche était grande. Comme il s'y était attendu, le roi détourna le regard et se racla la gorge.
Ses souvenirs étaient donc si vifs ? Une petite parole, et qu'allait-il donc s'imaginer ?
Le prince se pencha sur la banquette et croisa les bras en penchant la tête pour découvrir son cou. Ushijima tourna légèrement les yeux vers lui, Oikawa sourit largement.
— Ou alors, tu essayes de me faire boire pour profiter de moi ?
Cette fois, le roi rattrapa son verre au dernier moment. Il se tourna vers lui et s'avança, marchant rapidement jusqu'au canapé d'en face où il s'assit avec raideur. Ses bras et leurs muscles ressortaient parfaitement sous la chemise en lin blanche qu'il avait passé. Sa veste épaisse traînait sur un coin de son bureau : il avait dû avoir chaud.
Quand il s'étira, Oikawa ne pensa même pas à détourner le regard. Il aimait ce corps forgé qui lui faisait face, ces membres puissants crées par des entraînements longs et sérieux, une rigueur qui l'avait façonné tout entier. Ce roi était comme une statue créée dans le meilleur des marbres.
En relevant les yeux, ils croisèrent ceux d'Ushijima.
— De belles paroles, ajouta-t-il avec un rictus, mais tu bois tout autant que moi, je crois.
Il soupira en se tordant légèrement pour mieux respirer dans ses vêtements. La chaleur commençait à réellement lui revenir.
— N'ai-je pas le droit à un verre ?
Oikawa haussa un sourcil.
— Apparemment à tes yeux, il faut avoir une bonne raison, continua Ushijima. J'ai été presque humilié devant mes domestiques ce matin, n'est-ce pas suffisant ?
Même si ce qu'il dit fut très juste, il n'avait pas l'air de se sentir si mal que ça. Au contraire : sa voix grondait presque dans sa poitrine, et le prince sourit.
— Tu l'avais bien mérité.
— C'est ce que tu crois ?
— C'est ce que je crois, confirma-t-il. Je suis de bien meilleure humeur quand tu me préviens avant, tu ne crois pas ?
Au vu de sa fatigue, il n'avait aucune envie de jouer au petit jeu habituel : sa survie se trouvait dans la paume de cet homme, et s'il savait au moins à présent qu'il lui faisait toujours de l'effet, peut-être ne devrait-il pas aller trop loin non plus. Comme pour les femmes, jouer les inaccessibles avait ses limites.
— Tu l'es, effectivement.
Ce ton presque affectueux le fit déglutir, et Oikawa eut soudain la gorge encore plus sèche. Ushijima porta sa boisson à ses lèvres, et la vilaine glissa tout naturellement jusque dans sa bouche. Sa pomme d'Adam rebondit, et le prince dut inspirer discrètement par le nez pour garder son visage impassible.
— Alors ? dit-il pour changer de sujet. Suis-je ici simplement pour te divertir ou avais-tu quelque chose de précis en tête ?
Ushijima ne bougea pas. Installé confortablement, ses longues jambes touchant presque la table basse devant lui, et il le sonda un moment.
— Tu n'as pas aimé le petit déjeuner ?
— J'ai adoré le petit déjeuner. Les plats sont délicieux, ici.
Et au moins, il était presque certain que personne ne prendrait le risque d'empoisonner de la nourriture qui se trouvait sur la table du roi en personne.
— Ceux qu'on m'apporte dans ma chambre sont tout aussi exquis, rajouta-t-il en apercevant un léger froncement de sourcils. Ne fais pas cette tête, enfin. Je pense que tes ordres étaient très clairs, ne t'en fais pas. Je suis aussi bien traité ici que je ne l'étais chez moi.
Dans son palais, quand les rumeurs avaient commencé à s'ébruiter dans chaque couloir, Oikawa avait été étonné par le culot et le cran de certains : un prince homosexuel et déviant n'en restait pas moins un prince tant que le roi ne disait pas le contraire, et il s'était fait un plaisir de rappeler son titre à chaque servante qui faisait mine de caser accidentellement l'assiette de son repas en le lui apportant. Les rires et les murmures avaient cessé en à peine deux semaines.
Mais sa réponse ne sembla pas convaincre Ushijima car son expression n'afficha rien de particulier. Souvent, ce dernier n'avait même pas à se forcer pour rester sérieux en toute circonstance, mais Tooru savait voir à travers chaque masque et chaque expression : encore plus celles du souverain, car il avait eu l'occasion de les voir de plus près quelques années plus tôt.
Il fit la moue.
— Wakatoshi, dit-il simplement.
Ce fut suffisant. Ushijima releva la tête, les yeux ronds, et aperçut son rictus. Cette fois, Tooru fut assez proche pour remarquer la légère coloration de ses joues. Ce n'était pas réellement un rougissement, mais c'était au moins quelque chose.
— Qu'est-ce que tu veux ?
Le matin, le roi lui avait dit qu'il le ferait appeler ce soir, ce qu'il avait fait. Cela faisait déjà plus d'une vingtaine de minutes qu'Oikawa se trouvait allongé dans ce canapé rouge, et pour l'instant il ne savait même pas pourquoi il était là. D'après ce qu'il voyait, cela n'avait aucun rapport avec sa sortie du palais, ou encore avec ce qui s'était passé la nuit dernière.
Ils s'étaient embrassés, et à présent il attendait comme une pauvre pucelle. C'était un peu décourageant, surtout qu'il n'arrivait même pas à s'en vouloir pour cela.
— Je... profiter de ta compagnie n'est pas suffisant ?
Il ne s'était pas attendu à une réponse si franche, aussi Oikawa laissa sa surprise s'imprimer sur son visage.
— Tu...
Sa main se posa sur sa bouche et il s'allongea encore davantage pour regarder le plafond.
— Tu es très direct, fit-il remarquer.
— Je ne sais pas cacher mes envies.
Son regard brûlait. Des yeux marron, presque verts sous la lumière des bougies de la pièce. Dans son dos le feu craqua, et Oikawa se mordit la lèvre.
— Je vois ça. Tes généraux ne doivent faire qu'une bouchée de toi.
Il savait que ce n'était pas le cas, mais si l'atmosphère continuait de s'alourdir ainsi il ne donnait pas cher de sa raison. Si Ushijima semblait ne plus en avoir grand-chose à faire, Tooru lui espérait faire preuve d'un peu plus de contenu.
— Je suis un bon roi, se défendit-il.
— Je n'ai pas dit le contraire.
Il le pensait aussi. Ushijima Wakatoshi faisait un souverain bien meilleur que leurs deux pères réunis.
— En revanche, si tu es aussi sincère avec eux, alors ils doivent en profiter.
— Je ne suis ainsi qu'avec toi.
Oikawa inspira profondément et ferma les yeux. Lui aussi était particulièrement faible, finalement. Wakatoshi ignora presque sa réaction, et se leva tout à coup. Le prince en trembla quelques secondes : s'il venait à lui, il n'y avait aucun risque qu'il puisse le repousser.
Et cette fois, aucun chevalier prêt à trancher la tête d'un roi ne se trouvait de l'autre côté de la cloison.
Mais Ushijima ne vint pas vers lui : il reposa son verre presque vide sur la table basse et lui tourna le dos pour aller vers un coffre un peu plus loin, dans un coin. Le corps brûlant, Oikawa se sentit ridicule : la déception le fit grimacer.
Comme il avait chaud, il profita de cet instant de répit pour retirer sa veste et déboutonner encore un peu son col. Sa propre chemise fut ouverte bien plus que la décence ne l'autorisait.
— J'ai quelque chose pour toi, dit le roi en s'abaissant pour ouvrir la malle.
— Oh vraiment ? Ça y est, tu commences à essayer de me faire taire avec des cadeaux ?
Il ne savait même plus ce qu'il disait. Peut-être sa bouche devrait-elle arrêter de parler ?
Quand Ushijima se redressa, il portait à bout de bras un long paquet enroulé dans une toile beige. Il fit deux pas, leva les yeux, fixa Oikawa qui venait tout juste de poser son manteau sur l'accoudoir, et se racla la gorge.
Il revint en parcourant le reste du chemin et s'assit. Sa main déposa ce qu'il tenait sur la table avant qu'il ne s'enfonce dans le canapé pour instaurer de force une distance.
— Tiens, dit-il.
Et la forme ne laissa que peu de suppositions au prince, qui ne répondit même pas avant d'écarter le tissu. À l'intérieur, une belle lame aussi brillante que de l'argent pur lui renvoya son reflet. Il prit délicatement le manche et leva l'épée devant lui, laissant couler son regard sur le pommeau sculpté et sur la pointe aiguisée.
Il sourit sincèrement.
— Tu as fait vite.
— C'est la seule chose que tu m'as demandée.
— Effectivement.
Il n'avait pas livré de bataille avec elle ; en revanche elle avait été à sa taille pendant un long moment, et il fut heureux de constater qu'on en avait pris soin.
— Alors ? demanda Ushijima.
— C'est elle. Merci bien, Votre Majesté.
Dit sur ce ton-là, cela ne sembla pas le déranger plus que cela.
— Avais-je raison ? Ce petit opportun de Tobio l'avait, n'est-ce pas ?
Le roi soupira.
— Tu adores ça, n'est-ce pas ?
— Sois plus précis, tu veux ? J'adore beaucoup de choses.
Ushijima haussa un sourcil. Oikawa rangea la lame dans le tissu, bien décidé à l'astiquer comme il le fallait en retournant dans sa chambre.
— Avoir raison.
— Bien sûr. Cela arrive souvent, en plus.
Son air amusé attendrit les traits d'Ushijima, qui l'observa avec une nouvelle flamme dansante dans les yeux.
— Tu es vraiment unique, laissa-t-il échapper.
Les lèvres d'Oikawa tremblèrent : le roi ne sembla même pas gêné par son aveu.
— J'ose espérer que tu ne t'intéresses pas au plus commun, j'en serais vexé. J'aime à croire que je ne le suis pas.
Il se laissa couler dans le siège, et comme en effet miroir Ushijima se redressa.
— Tu n'as rien à voir avec eux.
— Ah, vraiment ?
Il se leva tout à coup, et Tooru ne bougea pas, paralysé. Il avait l'impression d'étouffer, la chaleur était en train de le rendre fou. Son regard suivit chacun de ses pas alors qu'Ushijma contournait la table pour se rapprocher de lui.
Comme il n'était plus allongé, ce dernier put facilement entourer sa tête de ses bras en le plaquant contre le dossier. Son visage était dangereusement proche.
Son corps paraissait brûlant ; il pouvait en sentir la température à travers les vêtements. Penché ainsi, il lui était difficile de regarder autre chose que ses yeux, ses lèvres, et le col de sa chemise qui tombait ouverte juste devant son nez.
Oikawa n'avait pas bougé. Il se contenta de ne pas oublier de respirer.
— Tu n'as pas bu, cette fois.
La voix qui résonna à son oreille le força à se tendre. Il frissonna à nouveau.
— Non, souffla-t-il.
— Bien. Je ne partirais pas non plus.
— C'est ton bureau, après tout.
Les lèvres d'Ushijima s'étirèrent, il se pencha en avant, et Tooru se décida à bouger. Il étira ses bras brusquement, les passant autour du cou du roi qui appuyait sa bouche contre la sienne, et s'y retint comme si sa vie en dépendait.
La sensation s'incrusta dans ses os et il souffla :
— Heureusement que votre canapé est confortable, votre Majesté. Vos invités sont vraiment traités avec...
Ushijima le fit taire, et appuya tout son corps contre le sien pour le forcer à s'allonger. Une main se balada sur sa taille, une autre se posa sur sa joue, et il n'eut soudain plus envie de parler.
Oikawa Tooru ferma les yeux en laissant s'échapper un soupir.
L'aube pointait dans le ciel nuageux, derrière la ville en contre-bas.
Sur le plateau, foulé par un vent glacial à cette heure avancée, Oikawa évita une attaque sur sa droite et plongea sur le sol dur. Il roula agilement, se releva, et envoya son bras vers Iwaizumi qui se tordit au dernier moment, une expression concentrée aggravant ses traits.
Le bruit de leurs épées, cette fois bien en métal, résonna sur le terrain d'entraînement.
Oikawa laissa un sourire plein d'adrénaline étirer ses lèvres. Il se sentait bien, puissant, plein d'une rage qu'il voulait à tout prix écarter de son esprit. Ses bras tremblaient, son ventre se tordit d'excitation, et il fut sur son chevalier à peine une seconde plus tard. Un petit saut, et Hajime para avec difficulté. Il tenta de faucher les jambes de son prince, mais ce dernier se décala et il assena un coup de pied qui l'envoya au tapis.
Leurs fines chemises n'étaient pas suffisantes pour les protéger du froid, mais aucun d'eux ne le ressentait vraiment. Cela faisait plus d'une trentaine de minutes qu'ils s'entraînaient dans le noir, et seules leurs respirations haletantes couvraient le silence. De la sueur coulait le long du dos d'Oikawa, et il leva la main pour essuyer brièvement sa tempe.
Le regard perçant, il attendit qu'Iwaizumi se relève. Son propre corps était couvert de frisson, attendant simplement le moment où il pourrait à nouveau se jeter comme une véritable bête sur son partenaire d'entraînement.
Ce dernier se racla la gorge et secoua la tête pour se reprendre. Il ne prononça pas un mot, il ne demanda pas de pause ; simplement son épée en garde, et ses appuis retrouvés.
Le prince fut sur le point d'attaquer à nouveau quand quelqu'un se racla la gorge derrière lui. Il se retourna brusquement, rencontrant un regard un peu intimidé qui le devint encore plus en avisant son expression.
Un soldat un peu plus couvert qu'eux, avec deux autres camarades. Ils paraissaient attendre là depuis déjà quelques minutes.
— On ne voulait pas vous interrompre, mais...
— C'est ce que vous avez fait, pourtant, grogna Oikawa.
Il essaya de refréner son envie de se battre encore, sa soif qui n'était pas encore tout à faire satisfaite, et se redressa. Iwaizumi fit de même en mettant un genou à terre.
— Qu'est-ce que vous voulez ?
La politesse n'avait pas sa place sur le terrain. Il les fusilla du regard, jusqu'à ce que l'homme du centre s'avance un peu. La brume était moins dense ce matin.
— Je... la dernière fois, vous avez...
Haussant les sourcils dans un « oh » compréhensif, Oikawa reconnut les soldats de la dernière fois, effectivement. Celui qui venait de parler avait cherché à faire le malin, et il s'était fait un plaisir de l'envoyer valser en le menaçant au passage.
Il pensait que ça aurait suffi pour qu'on le laisse tranquille, mais apparemment les hommes d'Ushijima avaient la tête dure.
— Ça ne vous a pas suffi ? J'ai encore de l'énergie, si vous voulez une autre leçon.
Les deux acolytes échangèrent un regard. Ils semblaient penser que c'était une mauvaise idée, mais leur ami s'avança d'un pas.
— Je suis là pour m'excuser.
— T'excuser ?
Il ne s'y était pas vraiment attendu. Chez lui, dans son royaume et sa cour, la fierté passait avant tout. Il haussa un sourcil.
— Vous êtes très bon combattant. Je le reconnais et je vous présente mes excuses pour la dernière fois.
Ne trouvant rien à y redire, Oikawa se contenta de hocher la tête.
— D'accord. Je vois. Étonnant, mais excuses acceptées. Autre chose ?
Iwaizumi aurait bientôt fini de récupérer, et il voulait reprendre leur combat rapidement. S'il ne se défoulait pas maintenant, il risquait de ne pas pouvoir penser clairement plus tard.
— Je... voulais vous demander une faveur. Enfin, on voulait le demander tous les trois.
Il se retourna à demi pour fusiller ses amis du regard, et ces derniers hochèrent vivement la tête. Il reprit, voyant qu'Oikawa attendait la suite :
— Je sais que vous n'avez aucune raison d'y accéder, mais vous êtes vraiment un bon combattant. Est-ce que vous pouvez vous entraîner avec nous ?
— Avec vous, répéta-t-il lentement en articulant.
Ils étaient plus jeunes que lui, et témoignaient à présent un certain respect à son égard. C'était bien, mais pas suffisant.
— Vous voulez un professeur, ou ai-je mal compris ?
Le plus courageux rougit. Les deux autres blanchirent un peu.
— Je... oui. S'il vous plaît.
Oikawa ouvrit la bouche pour refuser, mais les mots ne sortirent pas. Sa tête se calma, refroidit son esprit en lui chuchotant de réfléchir un instant, alors il referma les lèvres. Se tournant vers son chevalier, il l'étudia une seconde, puis fit de même avec les trois bons petits soldats qui avaient apparemment eu une bonne leçon d'humilité.
Il leur offrit un sourire un peu cruel.
— Je n'ai pas la réputation d'être tendre.
Ils déglutirent.
— C'est... très bien.
— Vous aurez des bleus. Je ne suis que très peu souvent satisfait. Si vous n'en valez pas la peine, je ne changerais pas d'avis.
Mais celui de devant, plutôt que de faire marche arrière, sembla soudain s'embraser. Il se redressa et leva le menton. Son regard était plus intéressant que les deux froussards derrière lui.
— Vous n'avez pas besoin de prendre de gants. J'accepterai n'importe quel exercice.
— Bien.
Son adrénaline revint au galop alors qu'il lança son épée en direction d'Iwaizumi. Ce dernier la rattrapa au vol.
— Voyons donc ce que vous voulez au corps à corps. Donnez-vous à fond, si vous voulez garder vos dents.
La vieille taverne sentait la sueur, l'urine, et l'alcool.
Si Oikawa ne se trompait pas, la table sur laquelle il était en train de déguster sa bière immonde avait connu des jours meilleurs. Il n'avait pas osé y poser un coude, de peur de toucher les taches noirâtres un peu étranges qu'il devinait sur le bois. Dans un coin reculé de la pièce, caché par la foule qui écoutait presque sagement (il ne fallait pas abuser, certains parlaient forts et d'autres semblaient sur le point de se battre, le nez rouge d'alcool) Oikawa porta sa pinte à ses lèvres et laissa le liquide amer descendre dans sa gorge.
Au loin, sur l'estrade éclairée par les seules bougies de la pièce étroite, un homme faisait un nouveau discours. C'était le troisième de la soirée, et certainement le dernier qu'il écouterait : son horloge interne lui indiquait que le temps de repartir s'annonçait, s'il ne voulait pas retomber sur une servante matinale une fois au palais.
— Ils ne se méfient même plus de nous ! Ils nous considèrent tous comme de gentils esclaves, des travailleurs sages et obéissants ! Mais est-ce que c'est ce qu'on est ? De simples chiens sans maison ?
Certains cris retentirent, et ceux du bar levèrent les bras en l'air pour montrer leur approbation.
— Les soldats de ce foutu pays nous regardent comme la merde de leurs gentils clébards, et tant mieux. Ils n'ont aucune idée de ce qui se prépare : il faut parier gros, tout de suite. En un coup, l'effet de surprise ! Ce château est aussi bien protégé que la maison de ma grand-mère en hiver : les gardes sont fainéants et fatigués, et les failles plus que visibles. Ils ont une armée ? Nous aussi !
L'homme qui parlait avait tout d'un leader. Homme du peuple, grand, sérieux : Oikawa l'avait observé parler à presque tout le monde avant son temps de parole, et aucun doute que c'était lui qui allait mener les trois quarts de l'opération.
Mais malgré ce qu'il essayait de faire croire, ses yeux n'étaient pas fournis de cette étincelle de ruse, d'intelligence. Il n'était pas bête, mais ses plans étaient simples. Ce n'était pas un stratège ; aucun d'eux ne l'était.
Oikawa but encore un peu.
Quand il arriva au bout de son discours, à peine quelques minutes plus tard, il descendit de l'estrade sous une foule d'applaudissements. Les réunions de leur révolution se faisaient toujours dans ses bars, des endroits communs et populaires.
Tous ceux qui l'entouraient venaient de peuples différents, de frontière que Shiratori avait étendue. L'esclavage ne se faisait plus tellement, ici : ils ramenaient quelques personnes, pour pallier à ceux qui partaient à l'étranger pour garder l'ordre. Mais personne d'important.
Oikawa était sur le point de se lever quand la chaise en face de lui racla le sol. Le leader s'y laissa tomber sans aucune grâce, et leva le bras pour commander une bière au patron qui lui renvoya un signe.
Son regard se posa sur Tooru, et il eut envie de lever les yeux au ciel.
Il n'aimait pas servir de point sur un autre échiquier que le sien. Mais cet homme pensait réellement le tenir dans sa paume.
— Alors, monsieur le prince ? Qu'en pensez-vous ?
Cette appellation manqua de lui arracher une grimace. Faisait-il semblant de ne pas connaître les bons titres ou n'avait-il pas eu l'éducation nécessaire ? C'était risible. Oikawa haussa un sourcil.
— Suis-je censé en penser quelque chose ?
Il l'avait pris au dépourvu, et son expression le fit sourire. Il ricana.
— Je plaisante, ne faites pas cette tête. Si j'ai bien compris, votre coup d'État se fera bientôt ?
L'homme hocha la tête. Oikawa possédait les noms des plupart gros bonnets de cette pièce, et il n'en avait entendu aucun auparavant : soit aucun ne venait d'Aoba, soit ils n'avaient jamais approché la cour ou les seigneurs des terres. Sa mémoire ne pouvait le tromper à ce point.
— Exactement. Tout est bientôt prêt, et on a réussi à réunir pas mal d'espions dans les grandes sphères.
Oikawa le regarda et fit mine d'acquiescer. Cette salle était remplie d'une moiteur dérangeante, et cette fois nul doute qu'il sentirait l'alcool ou le tabac, ou les deux. Heureusement qu'il avait à nouveau laissé des vêtements propres à l'entrée du passage secret.
— Vos troupes ont l'air motivées, dit-il.
Le regard de l'homme s'était perdu dans la foule.
— Ils le sont. On l'est tous. Même si on n'est pas stupide au point de croire que tout sera comme avant, ça sera au moins un pas.
Il haussa les épaules.
— On a tous une raison de se battre.
Oikawa pencha la tête. Sa bière n'était pas finie, mais il n'eut aucune envie d'en boire une nouvelle gorgée.
— Quelle est la vôtre ?
— T'es d'une nature curieuse, hein ?
Tooru serra la mâchoire, mais ne releva pas la familiarité. Livius était plus âgé, plus expérimenté, et il devait penser qu'Oikawa n'était qu'un petit prince, un noble de château bon à leur apporter quelques informations de temps en temps.
Jouer l'homme mature ne le mettait pas plus en confiance.
— J'avais une femme, chez moi. Je suis de Karasu, qui a été prise par l'ancien roi d'ici. Ils nous ont détruits, depuis nos terres jusqu'à nos maisons et nos familles. Et ma femme... c'était une bonne personne, mais elle a toujours eu la santé fragile. Les soldats l'ont épargné pendant la mise à sac, mais elle a pas résisté au voyage.
— Je suis désolé, dit Oikawa.
Il fixa Livius.
— C'est votre raison, alors ? Venger votre femme ?
L'homme se tourna un peu plus vers lui, et se pencha. Le patron déposa une pinte sur leur table, et fronça les sourcils devant l'atmosphère sérieuse. Il s'éloigna presque aussitôt pour retourner derrière son bar.
— C'est ma raison, ouais. Tous les gens d'ici ont leur histoire, on vient d'un peu partout.
Oikawa n'en doutait pas. C'était assez triste de voir ces personnes boire et s'empiffrer en riant aux éclats, profitant des derniers instants d'une vie un peu misérable avant d'aller mettre la capitale à feu et à sang.
— Que comptez-vous faire, une fois le roi tombé ?
Livius lui offrit un sourire un peu amusé avant de descendre la moitié de sa boisson. Il s'essuya le bord des lèvres.
— Toi, mon garçon, tu pourras repartir chez toi. Tu seras le roi de ton pays, comme tu le veux. T'as l'air droit, alors ça devrait aller, non ?
— Et vous ? Vous vous assiérez sur le trône ?
Oikawa n'avait pas dit ces mots avec un ton particulier : il attendait de voir ce que cet homme mettait sur la table. Mais même à la fin de la partie, le prince ne lui montrerait sûrement pas son jeu.
— Les rôles sont faits pour être renversés, tu ne penses pas ?
— Je ne pense rien ne particulier là-dessus, non. Ce que vous ferez après, ce n'est pas mon problème.
C'était le cas : Oikawa s'en fichait pas mal, de ses plans concernant sa prise du pouvoir.
Tout à coup, il se leva. Avec un effort de sincérité, il dit :
— Je dois y aller, si je ne veux pas me faire prendre.
— Bien sûr, je comprends. Tu as besoin que quelqu'un t'escorte jusqu'en haut de la ville, ou... ?
Son expression lui apprit ce qu'Oikawa savait déjà : il le considérait comme une petite chose innocente et ignare. Incapable de se défendre, de combattre, d'agir comme un homme. S'il avait été un peu plus attentif, il se serait penché sur l'état de ses mains calleuses plutôt que sur son odeur de rose et sur la peau lisse de son visage.
Mais ces gens ne connaissaient malheureusement que l'honnêteté violente de la rue et des combats pour une survie frontale. Livius ne connaissait pas la cour, les poisons, les sourires, et l'entraînement dans l'ombre. Il ne savait pas ce que demandait le sacrifice d'une véritable prise de pouvoir.
— Je pense pouvoir me débrouiller, bonne soirée.
Oikawa s'éclipsa sans un mot de plus. Il rabattit sa cape sur ses cheveux et remonta les escaliers jusqu'à la surface. Il ne pleuvait pas, mais la bruine formait un nuage opaque dans lequel il se perdit, comme une ombre qui n'avait jamais été là.
Tooru ouvre la porte du grand bureau de son père avec la gorge nouée.
Son corps est froid, glacé et complètement ankylosé, pourtant il réussit à s'avancer suffisamment sans tomber. Ses pieds ne s'emmêlent pas, et il dit en s'arrêtant :
— Vous m'avez fait demander, je crois.
Son père ne fait pas face à son bureau. De là où il est, Tooru ne voit que le dos de son fauteuil immense et sombre. Le roi regarde l'extérieur, le soleil qui se couche au loin : même en ne connaissant pas son expression, il peut très bien l'imaginer.
Le silence s'étire pendant un long moment, jusqu'à ce que son père soupire.
— Pourquoi n'es-tu donc pas comme lui, souffle-t-il avec lassitude.
Il ne se lève pas, ne bouge pas, et Tooru sent son cœur s'arrêter. Sa tristesse menace de l'avaler tout entier, mais il ne peut pas le montrer, pas ici pas maintenant : si son père ne pleure pas, alors il ne le fera pas non plus.
Mais sa gorge se serre tellement qu'il ne répond pas. Il n'y a rien à répondre.
— J'ai espéré jusqu'à la fin, je crois.
Il n'y a personne dans la pièce : seulement eux, et cet écart insurmontable.
— Mais j'aurais dû m'en douter : sa mère était aussi faible que lui.
Tooru contracte sa mâchoire. « Sa mère » ? Ce n'était pas seulement la mère de son frère, c'était aussi la sienne. Et ça, à présent, tout le monde semblait l'avoir oublié. Il aurait pu avoir le statut de prince bâtard que ça n'aurait rien changé.
Le mot « faible », lui en revanche fit bouillir son sang. Son frère avait fait de son mieux, il s'était montré droit et fort jusqu'à ne plus pouvoir tenir debout, il avait tenu son rôle d'hériter pour ne pas effrayer le roi, et à présent ils en étaient là.
Takeru, le fils prodigue, et Tooru, celui dont la déviance était maintenant aussi connue que la Mort Rouge en personne.
Il n'était encore prince que parce que son frère l'avait défendu jusqu'à son dernier souffle. Mais maintenant ? Maintenant qu'est-ce qui retenait son père de l'envoyer s'exiler à l'étranger pour se prendre une maîtresse ? Pire, une nouvelle reine ?
Le roi est encore jeune, encore fort, et encore capable de régner un moment. Il a le temps d'attendre quinze ans de plus qu'un môme grandisse comme il le souhaite.
Alors Tooru attend la sentence, les poings serrés. Son frère est mort dans la matinée, ses larmes viennent tout juste se sécher sur ses joues, et il est déjà en train de craindre pour sa vie.
— Si je te garde ici, si je t'ai laissé te conduire ainsi, c'est simplement pour elle. Elle est morte pour toi, alors je ne voulais pas rendre ça complètement inutile.
Le corps de Tooru n'est plus que fourmillements. Ses oreilles sifflent un peu.
— Tu ne monteras pas sur le trône. Moi vivant, ça n'arrivera pas.
Ses mots s'incrustent dans sa chair, et le roi se retourne enfin.
Personne n'a jamais eu de doute sur la descendance des deux princes. Takeru était le portrait de son père, et Tooru lui a presque tout hérité de sa mère, à part ses yeux. Mais là, comme ça, il est déçu de voir que même avec cette expression triste et ces yeux déçus, il possède toujours cette ressemblance frappante.
— Vous n'avez pas d'autre héritier, dit-il.
Le roi n'est pas un bon roi. Ce n'est pas juste car Tooru se sent seul et rejeté, il n'est pas puéril à ce point. Il est grand, adulte, fort, et capable de voir de ses propres yeux à quoi ressemblent sa capitale et son pays. Il a eu une éducation royale, s'est cultivé seul, et possède cet instinct de stratège que n'a jamais eu son frère.
Alors il fait face à son père avec les genoux qui tremblent, car cet homme est la seule personne au monde capable de lui faire peur.
— Je n'en ai pas, en effet. Mais notre peuple te déteste.
— Car j'aime les hommes.
Le roi semble sur le point d'attraper le bougeoir sur le coin de son bureau pour le lui lancer à la figure. Son visage se froisse d'un coup et il affiche une colère qui le fait frissonner.
— Car tu es complètement malade, mon pauvre garçon. J'aurais dû prendre la décision de t'envoyer loin il y a longtemps, mais malheureusement maintenant c'est trop tard.
Il soupire et se passe une main sur le visage. Il a l'air épuisé, et triste. Son fils préféré, adoré, est mort et il ne lui reste plus que le déviant.
— Pourquoi m'avez-vous fait appeler ?
— Je ne sais pas, avoue-t-il. Je pensais qu'en te voyant, je serais tout de même content de voir qu'il me reste au moins un fils, mais ce n'est pas le cas.
Il relève la tête, et Tooru veut vomir. Il pourrait se pencher et vider son estomac sur le tapis. Dans ce regard, il n'y a que de la déception.
— Tu ne seras jamais roi, dit-il. Et si tu n'es pas trop bête, alors tu as bien compris qu'il ne fallait pas espérer le devenir.
Ses ongles lui rentrent dans la paume. Tooru ne veut pas détourner la tête en premier.
— Vous n'avez pas d'autre héritier, répète-t-il.
— Je préfère encore adopter un enfant des rues plutôt que de te donner le trône.
Il aurait pu tout aussi bien le gifler, car le prince sursaute. Il le regarde avec des yeux ronds, en comprenant à présent que tous ces mots n'en sont pas simplement. Il en pense chaque syllabe.
— Tu vas continuer à vivre ici comme le parasite que tu es, car je ne veux pas accabler mon règne encore plus que tes actions ne l'ont déjà fait. Tu vas te faire discret, tranquille, continuer à amuser la cour et à faire tes petits coups en douce, mais je ne veux plus te voir. Je ne veux plus te croiser. Tu partiras du palais principal avant demain matin ; celui construit autrefois pour le duc est prêt à t'accueillir.
Il articule lentement :
— Ne reviens plus devant moi. Tu gardes peut-être ton titre, mais tu n'es plus mon fils. Le seul que j'avais est mort ce matin.
Il se détourne au moment où sa voix se brise. Tooru le regarde, le fixe, observe ce dos large et ses mains qui s'appuient sur le bureau massif. Dehors il neige presque.
Quelques secondes passent, s'étirent jusqu'à ce que le prince ravale son sanglot pour dire d'une voix claire :
— Vous le regretterez.
Ses paroles volent, résonnent, le feu craque. Il voit son père se redresser lentement, avant de le regarder en face.
— C'est une menace ?
— Une constatation. Vous le regretterez un jour. Peut-être pas maintenant, peut-être pas tout de suite. Mais un jour.
Il se redresse, lève le menton. Soutiens ce regard avec force et colère.
Le roi serre les dents.
— Dégage d'ici.
— Bien, Votre Majesté.
Il tourne les talons, et ne claque même pas la porte. Une fois seul dans le couloir, un sanglot remonte dans sa gorge : il le ravale, et part en direction de sa chambre pour préparer ses affaires.
Assis au bureau de sa chambre, à la flamme de la bougie, Oikawa noircissait parchemin sur parchemin. Cela faisait des heures que la nuit était tombée, et malgré sa fatigue il ne se sentait pas encore prêt à aller dormir.
Iwaizumi se reposait dans sa chambre, et lui était là, le dos douloureux et le poignet engourdi, à gratter sa plume encore et encore en vidant l'encrier qu'il avait volé discrètement dans le bureau d'Ushijima. Sa tête douloureuse parvenait encore à se concentrer sur les pages devant lui, et Tooru renifla.
Au-dehors, les températures formaient une petite couche de gel au coin des fenêtres, et plus tôt dans l'après-midi Oikawa aurait juré voir des flocons tomber. C'était un spectacle fascinant, qui n'avait duré qu'une dizaine de minutes, mais c'était déjà ça.
Il pencha son parchemin pour y dessiner un schéma précis, et y annota tout le nécessaire.
Sa peau frissonnait largement depuis déjà plusieurs heures. Son nez coulait par intermittence, et il sentait sa concentration faiblir de plus en plus. Il avait pourtant remis un châle sur ses épaules, mais son entraînement en chemise légère l'avait peut-être plus abîmé qu'il ne le pensait. En se refroidissant pour entraîner ces bras cassés, il n'avait même pas pensé à remettre un manteau.
Dans un soupir un peu rauque, il reposa sa plume et attrapa les six parchemins qui étaient déjà secs. Tout en regardant le vide, il attendit quelques minutes en toussant légèrement que le dernier en fasse de même, puis les roula soigneusement en prenant soin de ne pas les plier quand il passa une ficelle autour pour les tenir. Quand ce fut fait, il rangea le tout dans le tiroir du bureau.
Oikawa se leva en sentant son dos craquer : une grimace s'afficha alors qu'il se traînait en direction du fauteuil qu'il avait placé devant la cheminée. Il se racla la gorge, s'y laissa tomber, et inspira profondément.
Chaque bruit enflait terriblement dans sa tête. Il aurait bien aimé avoir un peu de thé au lait chaud pour adoucir sa gorge, mais sur le coup il n'eut même pas la force de lever un doigt. Les yeux du prince se perdirent dans les flammes qui dansaient devant lui, son visage se réchauffa sous la chaleur qui lui parvenait, et sa tête partit légèrement sur le côté tandis qu'il s'endormait.
Dans son rêve, il y eut des sons et des chants. Des rires, tandis que lui et son frère couraient dans le palais pour semer leur gouvernante. Il y eut aussi un visage sérieux, jeune et mignon, à qui il faisait visiter le palais, et qui pour lui dire au revoir affirma qu'il ne l'oublierait pas. Il y eut des lettres échangées, des sourires timides, Oikawa commença à souffrir de la nuque.
Une main froide sur son front le réveilla quelque peu. Encore entouré de cette brume, et il se contenta de gémir doucement en posant de lui-même sa joue sur cette main. Il n'y eut pas de mots, mais soudain une couverture le réchauffa encore davantage : elle fut dépliée sur son corps engourdi, alors que lui n'arrivait même pas à ouvrir les yeux. Avec une tendresse que son corps accueillit en frissonnant de nouveau.
Il toussa un peu, et remua.
— Tu as de la fièvre, lui dit une voix.
Il aurait bien aimé l'entendre encore. Plus souvent. Il aurait bien aimé tendre les bras et réclamer à ce qu'on le porte jusqu'à son lit, comme quand il était petit. Il aurait bien aimé un thé.
— Je sais, croassa-t-il.
Le fauteuil était grand, large et rembourré : confortable en somme, et le feu lui réchauffait les orteils. Il renifla. La voix dit :
— Tu ne m'as pas appelé. Tu aurais pu.
Oikawa sourit un peu faiblement. Il aurait tout donné pour s'allonger à ses côtés, pour se laisser tomber sur le tapis et simplement dormir sur le sol, dans ses bras. Son cerveau fonctionnait au ralenti.
— Un jour... mon chevalier te confondra avec un ennemi...
— J'espère que ça n'arrivera pas. Tu m'as dit que c'est la seule chose que tu ne me pardonnerais pas.
— J'imagine que la punition est assez rude... pour une décapitation royale...
Il toussa, et renfila juste après. La main bougea légèrement, avec difficulté, et Oikawa attrapa la couverture pour s'enrouler encore plus dedans.
— Heureusement que ton chevalier dort comme une pierre, alors.
Un bruit de vêtement qui se froisse, puis une respiration chaude près de son front. Tooru sentit ses mèches de cheveux être écartées, puis des lèvres l'embrassèrent avec affection. Ses paupières closes eurent envie de laisser s'échapper quelques larmes, mais rien ne se passa.
— Tu es fatigué ?
—… épuisé.
— Tu es malade. Tu devrais être dans ton lit.
Oikawa grogna.
— Pas la force...
Et s'il n'y mettait pas du sien, même Ushijima ne parviendrait pas à porter tout son poids jusqu'à l'autre bout de la pièce. Ce dernier semblait le savoir, car il posa sa main sur ses cheveux et le caressa gentiment.
La sensation était agréable, douce et gentille : sans contrepartie, sans promesse. Il en profita jusqu'à ce qu'il se sente repartir. Un rêve passa dans l'obscurité de ses yeux fermés, mais sa bouche s'ouvrit tout de même une dernière fois :
— Tu aurais pu m'oublier...
Sa voix était affreusement rocailleuse, et à peine plus audible qu'un souffle.
— Tu aurais pu ordonner ma mort, tu aurais pu ordonner la mort de... de toute la famille royale...
Il renifla. La main continuait son action, et il sentait son corps tout proche, juste derrière lui.
— Tout aurait été plus simple si tes hommes m'avaient simplement tué...
Un instant passa. Un instant suffisant pour que sa tête commence à repartir sur le côté et que ses muscles se détendent. Mais ses lèvres effleurèrent sa joue, et la voix murmura à son oreille :
— Tu n'es pas quelqu'un qu'on oublie.
En entrant dans son bain brûlant, Oikawa grimaça.
Il sentit un picotement dans ses jambes, mais insista tout de même jusqu'à être presque entièrement dans l'eau. Ses cheveux furent mouillés, et il resta la tête immergée pendant de longues secondes. Quand il revint à la surface, Tooru ne put que s'allonger avec paresse.
Il regarda le plafond, les yeux plissés, et sentit les gouttes chaudes dans son cou jusqu'à ce que finalement la température devienne agréable.
Et quand ce fut le cas, il se traita mentalement d'imbécile.
Si son corps était un traître, alors son cœur lui était le véritable instigateur d'une révolution. Oikawa était un prince, un prince qui avait eu bien assez de temps pour s'habituer à ne pas vivre, mais survivre. Il savait comment faire, il en était maître : mais ce qu'il avait fait jusqu'à présent, à quoi cela pouvait bien servir s'il se laissait amadouer maintenant ?
Ushijima lui avait volé ses armes. Il l'avait mis à nu avant même de poser un doigt sur lui.
Quand ils étaient plus jeunes, il y avait eu deux occasions.
La première ? Un bal, réunissant les trois souverains les plus influents du continent. Une idée de son père, qui en vérité n'avait pas servi à grand-chose. Pendant ce temps, il avait fait la connaissance d'un garçon de son âge, un garçon qui l'avait suivi dans la ville entière pendant une semaine, jusqu'à son départ.
À leur première rencontre, ils étaient devenus amis.
À leur deuxième, quelques années plus tard, un peu plus que cela.
Il l'avait revu, et leur adolescence commençait à se terminer. Un conseil, encore plus important, alors que la guerre était sur le point de ravager leur monde. Trois royaumes, dont un qui avait déjà décidé de prendre les armes. Les deux princes avaient échangé par lettres, en secret, et avaient à présent plus de muscles, plus d'allure, plus d'assurance. Oikawa avait fait le premier pas, et Ushijima le deuxième. En quelques jours, ils avaient fait plus et plus vite que ce que la bienséance ordonnait.
Oikawa avait senti son cœur battre comme un fou, pour la première fois. Il avait ri devant ses expressions, rougi sous ses caresses, avait ployé face à la force de son rival. Cela avait été incroyable, unique, puis leurs pères s'étaient séparés avec des menaces et Wakatoshi était reparti.
Des années plus tard, il prenait sa capitale avec son armée, et Oikawa était fait prisonnier.
Par la fenêtre, le ciel était presque aussi sombre que le soir, alors qu'il n'était pas si tard. Le prince venait tout juste de se remettre, après deux jours à garder le lit. Et si son corps paraissait encore engourdi, ainsi plongé dans l'eau, il se sentait tout de même mieux.
— Imbécile, murmura-t-il et sa voix fit écho.
Pour la première fois, il se sentait loin d'être intelligent. Il l'avait toujours été, et avait suivi son instinct et sa nature : Oikawa Tooru était imbu de lui-même, égoïste, et faisait passer ses intérêts en priorité. Cela avait toujours été le cas, pour lui et sa survie.
Mais à présent, il déraillait. Son plan, celui qu'il suivait à la lettre en s'adaptant à chaque situation qui se présentait, n'avait pas prévu que ce serait lui le maillon faible.
Celui qui ferait passer ses sentiments avant tout le reste, celui qu'une caresse ou qu'un baiser sur le front serait suffisant pour briser en morceaux. Il était faible, amoureux, et s'il ne se reprenait pas très vite, alors il s'aventurait sur une pente glissante.
Trois coups résonnèrent à sa porte, et il leva les yeux au ciel. Une femme entra dans la salle de bain.
— Ma jolie, vous êtes vous toutes fait passer le mot ? Y a-t-il possiblement un bain que je puisse prendre sans être dérangé ?
Elle ne parut pas plus désolée que cela, et s'avança pour déposer des vêtements propres sur un coffre en bois. Il reconnut la première servante, celle à qui il avait demandé un entretien auprès du roi. Elle avait toujours cet air dans son regard, et il lui offrit un sourire en se prélassant un peu plus.
— Il vous a envoyé ?
— Le roi s'intéresse apparemment à votre santé.
Cela n'avait pas l'air de lui faire plus plaisir que cela. Si elle avait pu donner son avis, nul doute qu'il n'aurait pas été en sa faveur.
— Vous paraissez en pleine forme, remarqua-t-elle.
La jeune femme ne s'approchait pas plus que nécessaire, et soudain elle sembla sur le point de partir. Il l'apostropha :
— J'imagine que vous allez courir lui faire votre rapport. Vous lui direz en même temps que je veux lui parler.
Son visage se crispa et Oikawa rit en rectifiant :
— Pardon, pardon. Pouvez-vous lui transmettre mon humble demande ? Je souhaiterais pouvoir m'adresser à votre grand roi.
Elle renifla avec dédain, mais hocha tout de même la tête. Finalement, elle quitta la pièce sans un mot de plus, et Oikawa laissa son masque de côté pour soupirer de fatigue. Son bain lui faisait du bien, mais à chaque minute qui passait l'eau se faisait un peu moins chaude et finalement son corps se remit à frissonner.
Quand il se leva, le corps perlé de gouttes, son esprit était clair : il fallait faire le dernier pas, et tout de suite. S'il n'avançait pas sa reine sur l'échiquier, alors son roi tomberait immédiatement sur le plateau.
Quand Oikawa referma la porte du bureau derrière lui, la voix du roi gronda presque immédiatement.
— Je n'ai accepté que parce que je suis incapable de te dire non. Mais tu es malade, et tu devrais rester dans ta chambre.
Tooru leva les yeux au ciel et s'avança dans la pièce.
— Pour que tu viennes me rendre visite ? Je trouvais que tu tardais un peu, alors j'ai pris les devants.
Il se laissa tomber dans le canapé, et attrapa la légère couverture qui trônait sur un accoudoir. Il essaya de ne pas s'imaginer Ushijima la placer là en apprenant sa venue, mais cette pensée le fit sourire.
Il l'enroula autour de ses épaules, et posa le petit sac en toile qu'il avait apporté juste à côté de lui.
— Tu es vraiment venu pour ça ? Car ma présence te manquait ?
Oikawa haussa les sourcils, et utilisa tout le maintien qu'il pouvait sur son corps pour ne rien laisser paraître. Apparemment, Ushijima commençait à être assez à l'aise pour se moquer gentiment, comme avant.
Alors plutôt qu'un rougissement, il laissa échapper un petit rire.
— Tu n'imagines même pas à quel point, dit-il.
Et en un sens, ce n'était pas un mensonge : tout était simplement plus simple dit ainsi. Quand leurs regards se croisèrent, Wakatoshi resta immobile un instant sous le sérieux de ses yeux. Il finit par se lever, lentement, et marcha d'un pas raide jusqu'à finalement venir s'asseoir dans le canapé, face à lui.
Il attendit sagement.
— Dis-moi. Tu es là pour une raison, cette fois. Non ?
Il savait lire ses expressions, apparemment. Assez bien pour l'impressionner. Tooru hocha la tête. Il baissa les yeux sur ses mains, et tordit un peu ses doigts.
— J'ai fait un pari risqué. Et je ne le regrette pas.
Ushijima fronça les sourcils.
— Un pari ?
Le feu craqua. Oikawa resserra la couverture autour de lui.
— Une passation de pouvoir, c'est toujours très risqué. Un monarque annonce ce qui sera son règne dès le début, c'est presque toujours ainsi. Mon père n'était pas un bon roi. Mais son successeur ? Qui aurait pu le savoir ?
Il entendit la question avant même qu'Ushijima la pose.
— Successeur ? Mais tu es...
— Je n'étais qu'un prince. L'héritier, c'était mon frère et il est mort. Le jour même, mon père m'a dit que je ne serais jamais roi, et je sais que contre ça je ne pouvais rien faire. Il voulait choisir un de ses bâtards, un gamin qui avait grandi dans les bras d'une prostituée et qui ne connaissait rien à rien : j'ai exploré chaque possibilité, retrouvé chaque garçon né les mois suivants une visite de mon père. Il a aimé ma mère, et pour l'oublier il s'est retrouvé dans les bras d'un nombre incroyable de femmes. Alors j'ai retrouvé chaque garçon, un à un : aucun d'eux n'aurait pu être roi. Aucun n'en avait l'étoffe ni les qualités.
Ushijima l'écoutait attentivement. Son visage était concentré, buvant chacune de ses paroles. Il ne savait pas où Oikawa voulait en venir, ce dernier le comprenait bien.
— Ce royaume, aussi pourri soit-il, c'était le mien. Mon peuple me détestait ? Bien, il n'était de toute façon pas le seul. Je n'ai jamais réclamé l'amour de qui que ce soit, et je ne comptais pas commencer. Les grands changements demandent des sacrifices. J'étais prêt à prendre ce risque.
Quand il releva les yeux, il vit que Wakatoshi commençait enfin à comprendre. Son visage s'était décomposé, et il bégaya :
— Tu... tu n'as pas...
— Il y avait deux choix possibles. Soit je survivais à ton attaque, soit je mourrais. J'étais prêt à affronter ces deux possibilités, même si l'une d'elles se basait fortement sur...
Il grimaça.
— Je n'ai jamais fait de choix uniquement basés sur mes émotions. Une juste gouvernance par l'ennemi est un meilleur parti qu'un mauvais souverain. Il y aurait eu des morts dans les deux cas, et je déteste les révolutions. J'ai fait mon choix.
Ses longs doigts tremblaient un peu : avoir tout en tête était une chose. Tout déballer devant la personne qui tenait sa vie au creux de sa paume en était une autre.
— C'est moi qui ai créé les défenses de cette ville. Moi qui ai mis au point la plupart des plans pour les batailles. Le général n'était pas malin pour un sou, mais au moins il possédait le respect que moi je n'avais pas. Donc, quand j'ai pris ma décision, laisser une faille dans la défense a été bien trop simple. Et contrairement à ce que j'ai cru, tes hommes ne m'ont pas tué.
— J'avais donné l'ordre...
Ushijima reprit sa respiration. Il regardait le sol, devant la table basse.
— J'avais donné l'ordre de te ramener en vie. Toi, et ce chevalier dont tu me parlais tant à l'époque. Tu l'avais appelé ton meilleur ami dans tes lettres, alors je me suis dit que pour espérer avoir au moins l'occasion de discuter avec moi, je devrais faire en sorte de ne pas...
Oikawa le fixa. L'atmosphère de la pièce était lourde, et l'air sur le visage du roi était exactement comme il s'y était attendu.
— Je suis le pire salaud qui soit, dit-il comme si ce n'était rien. Je ne ressens pas de culpabilité, je ne m'en veux pas de t'avoir livré mon pays. La plupart sont encore en vie, je l'ai appris dans les sous-sols de ta ville. Le royaume est encore debout, les seigneurs que tu as mis au pouvoir ne sont pas trop mauvais. Tu étais mon choix, et je ne le regrette pas.
Quand il releva les yeux, leurs regards s'accrochèrent et Oikawa fut incapable de le détourner. L'intensité de ce qu'il y voyait lui coupa le souffle. Il se mordit la lèvre.
Il n'avait pas terminé, il fallait qu'il continue...
Une inspiration, et il se reprit en main.
— Tu as fait le choix de me laisser en vie, toi aussi. Je ne sais pas si tu as fait le bon, mais en attendant voilà.
Il fourra sa main dans le sac en toile, et en tira des dizaines de parchemins noircis d'encre. En les posant sur la table, et eut l'impression de se mettre lui même en échec. La guillotine frôla sa nuque, et il déglutit, la mine sombre.
— Je me suis plusieurs fois enfui de ton palais. Tes gardes se sont relâchés, et j'ai noté là dedans tous les domestiques qui espionnent chaque conversation de tes couloirs. En vérité, j'ai tout noté, tout y est. Une révolution gronde dans tes rues, et même si elle n'est pas très impressionnante, ce n'est pas une raison pour la laisser éclater. Là-dedans, il y a leurs plans, leurs noms, leurs repaires. Tout ce qui pourrait t'être utile.
Ushijima hésita. Il fixa tous ces papiers comme s'il n'y croyait pas vraiment, et articula :
— Qu'est-ce... qu'est-ce que tu veux en échange de tout ça ?
Oikawa sentit sa gorge se serrer. Il se crispa légèrement, et son esprit murmura : échec et mat. Tu as perdu.
— Rien. J'ai placé mes espoirs en toi, alors ça serait bête que tout s'arrête maintenant.
Il n'avait plus de carte en mains. Il avait donné ce qu'il avait.
— Je pourrais te demander de me promettre une vie tranquille, mais je ne crois pas aux belles paroles. J'ai appris que le sang ou les promesses ne servent à rien. Je t'ai dit que je ne prenais jamais mes décisions en me basant sur mes émotions, mais...
Quand il se taisait, son esprit bouillait. Il sentait le regard du roi sur lui, attendant son prochain mot. À sa grande surprise, ce fut lui qui l'interrompit :
— Je pourrais faire de toi le roi d'Aoba. Tu pourrais me le demander.
— Ça serait ridicule, siffla-t-il. Ton peuple ne comprendrait pas ta décision, et ton armée non plus. Les hommes n'aiment pas se battre pour rien : ils aiment gagner. À ton avis, que se passerait-il si tu leur enlevais cette victoire pour me la donner, simplement pour mes beaux yeux ? Rien de bon, je peux te le garantir.
Il inspira. La couverture tombait un peu sur le côté, à présent.
— En plus, je ne veux pas être roi. Ou plutôt, je ne le veux plus. Ce n'est pas mon rôle, je ne suis pas fait pour ça.
Il haussa les épaules.
— Je ne suis bon que pour un seul domaine, et je t'offre cette qualité-là. Utilise-moi comme tu le souhaites. Garde-moi dans l'ombre, jette-moi en pâture à ta cour, sers-toi de moi comme stratège ou comme amant, je m'en fiche. Je veux juste...
Il se força à le dire. Car c'était l'un des seuls moments où il serait complètement honnête, il le savait. Ushijima l'était toujours, et ses sentiments à lui ne faisaient aucun doute.
— Garde-moi à tes côtés. Tant que tu ressens au moins une petite chose pour moi, alors garde-moi avec toi. Je me fiche de rester dans l'ombre, d'être empoisonné tous les quatre matins ou qu'on me montre du doigt. Je veux juste savoir qu'à la fin, c'est vers moi que tu te tournes.
Il posa ses mains sur son visage dans un soupir. Oikawa avait l'impression d'être nu et ridicule, il avait l'impression de supplier.
— Si un jour tes sentiments changent, alors dis-le-moi. Je partirais quelque part à la campagne, je me ferais discret jusqu'à la fin, et tu n'auras rien à regretter. Mais tant que tu...
Il ne put prononcer un mot de plus. Sa langue se refusa à former un nouveau son, et ses mains tremblantes cachèrent son visage plein de honte. Dans le silence, il entendit Ushijima se lever, et se rapprocher.
Ses largement doigts s'enroulèrent autour de ses poignets, et il les dégagea pour pouvoir le regarder en face. Il s'était assis à côté de lui.
— J'ai sûrement tous les défauts du monde, murmura-t-il. Je suis beau, certes, mais c'est suffisant pour séduire un tiers le temps d'un instant, pas pour renouveler des sentiments éternellement. Je suis égoïste, et même si je me crois intelligent je suis incapable de me détourner de toi...
Des lèvres chaudes se posèrent sur les siennes. Un contact rapide, qui le fit taire. Les yeux ronds, il regarda Ushijima qui se reculait.
— Marché conclut, répondit-il, et Oikawa ne se souvenait même plus de la question à la laquelle il venait de répondre.
Il trembla à nouveau.
— Tu...
— Je ne t'aurais pas laissé partir. Même si tu m'avais demandé de devenir roi d'Aoba, j'aurais eu envie de te faire plaisir, mais je n'aurais sûrement pas pu te laisser partir. Tu dis que tu es égoïste, mais tu as sacrifié tes soldats pour offrir une vie meilleure à ton peuple. Tu es beau, ça c'est certain, mais ce n'est pas ça qui a nourri mes sentiments toutes ces années.
Il lui frôla la joue, et Oikawa le trouva si proche... un petit geste en avant, et il pourrait lui aussi l'embrasser.
— J'accepte toutes tes conditions, n'importe lesquelles. Ce que tu veux, tant que tu restes ici. Avec moi.
Le corps glacé de Tooru se figea, comme s'il ne s'y était pas attendu. Il eut envie de se moquer un peu, de reprendre le contrôle, de lui dire qu'il parlait comme une donzelle. Mais il n'y arriva pas.
Il lui offrit une expression sincère et peureuse, miroir de ce qu'il ressentait à l'intérieur de sa poitrine. Leur proximité était aussi effrayante que nécessaire, et Oikawa inspira son odeur. Il fit cela lentement, comme pour profiter de l'instant.
— Je suis plus égoïste que toi, sois-en certain, murmura le roi. Et pour rien au monde je ne voudrais me retrouver contre toi dans une bataille : je la perdrais certainement.
Il ne répondit rien. Il ne pensait pas qu'il y avait quelque chose à répondre. Tooru prit la main qui se trouvait sur sa joue et la tira pour la poser sur sa chemise, sur son cœur qui battait à toute vitesse. Les gestes étaient plus difficiles que les mots, en tout cas pour lui. Sauf quand il fallait être honnête : là, les deux lui paraissaient insurmontables.
La fatigue et l'adrénaline qu'il ressentait manquèrent de le clouer sur place. Il se laissa aller, tombant presque contre l'étreinte que lui offrit Ushijima en le tirant vers lui pour qu'ils s'allongent dans le canapé.
Il savait qu'un jour le roi qu'il tenait du bout des doigts devrait donner un héritier. Qu'il se marierait et devrait honorer sa part du contrat. Qu'il s'habituerait peut-être à sa présence, et s'en lasserait. Mais même avec ça, il n'arriva pas à regretter.
Son choix, même s'il l'avait conduit en échec et mat, même s'il l'avait emprisonné dans une situation où il était tout aussi dépendant de quelqu'un (quitter un roi pour retrouver un roi, n'était-ce pas risible), même en sachant tout cela : il n'arriva pas à le regretter.
Un soupir franchit ses lèvres, et il ferma les yeux. Sous ses doigts, le cœur d'un souverain battait avec force.
Oikawa combattrait à nouveau. Il avait des moyens à sa disposition, de la force et de l'esprit, et il n'était ni un gamin impressionnable ni une demoiselle en détresse. Il n'était pas tant retenu prisonnier que son esprit n'était enfermé, et il n'avait plus qu'un objectif désormais : s'assurer que ce monarque reste aussi droit et juste qu'il lui était possible de l'être.
Aussi fort, aussi puissant, et aussi honnête.
Longtemps, et bien plus encore : peut-être même ad vitam æternam.
FIN
Des bisous !
