Severus griffonna rapidement un mot qu'il adressa à Gabrielle Delacour, il préférait l'idée que Potter soit avec la jeune fille plutôt que seul à ressasser des pensées parasites sur le Seigneur des Ténèbres.
Harry Potter avait tendance à se renfermer sur lui-même lorsqu'il se sentait perturbé et le professeur de potions était bien conscient que c'est ce qu'il risquait de se passer, il ne voulait pas voir Potter s'isoler volontairement du reste du monde pour penser à Jedusor. Cela ne ferait qu'empirer la situation, déjà précaire.
Il souhaitait les séparer pour que Harry puisse voir au-delà de l'influence qu'exerçait le mage noir sur lui, si au lieu de cela Potter s'isolait en attendant que la situation passe, ses efforts ne serviraient à rien. Harry devait se faire des amis de son âge, essayer de passer une dernière année d'études aussi calme que possible.
Rogue grinça des dents en se rendant compte de la tournure aberrante qu'avaient prise ses pensées. Jamais Potter ne pourrait passer une année entière sans provoquer de catastrophes. Il ne lui demandait pas l'impossible, mais si le gamin pouvait se contenter de se comporter comme un Gryffondor, en se plaignant des cours, en se bagarrant dans les couloirs et en disputant des matchs de Quidditch se finissant immanquablement à l'infirmerie, alors il s'estimerait déjà content.
Il préférait mille fois avoir affaire à un Gryffondor turbulent plutôt qu'au comportement actuel de Potter... Celui-ci agissait comme si le poids de l'univers tout entier pesait sur ses épaules et qu'à la moindre erreur... il serait puni en conséquence.
Sa méfiance constante envers le reste du monde était presque douloureuse à observer, Severus savait que quelque chose perturbait Potter. Quelque chose de grave.
Pendant la guerre il avait toujours pensé que la dégradation du moral d'Harry était due à l'enchaînement de malheurs dans sa vie ; la mort de son parrain, celle de Dumbledore. La prophétie pesant sur ses épaules... Et même après la guerre, il s'était dit que la perte de son meilleur ami devait être la cause de l'état presque dépressif du brun mais il devait se rendre à l'évidence ; Potter n'était pas seulement triste à cause des pertes qu'il avait subies.
Il était apeuré, terrifié par quelque chose auquel il continuait de faire face. Il y a encore une semaine, Severus se serait rassuré en se disant que Potter avait juste peur du retour du Seigneur des Ténèbres et qu'il combattait cette peur en surveillant étroitement Tom Jedusor, mais aujourd'hui il avait eu la preuve que le lion n'avait pas peur du mage noir, qu'il ne le craignait pas et qu'il souhaitait même l'aider à ne pas redevenir ce qu'était Voldemort.
Harry Potter avait de l'affection pour Tom Jedusor et souhaitait l'aider. Le sauveur du monde sorcier ne faisait pas seulement cela par volonté d'être équitable avec son ennemi amnésique, jamais il n'aurait accepté la proximité que Jedusor avait instaurée entre eux si cela avait été le cas.
Par conséquent et bien qu'il ait des difficultés à l'admettre, le Seigneur des Ténèbres n'était pas le responsable de l'état de détresse dont souffrait le Survivant. C'était autre chose. Autre chose n'ayant peut-être aucun rapport direct avec la guerre...
Même si son état n'était pas dû à la présence de Jedusor près de lui, ce n'était pas sain de le laisser en permanence entre les mains de l'assassin de ses parents. Rogue avait pris une décision et il comptait s'y tenir, garder le Seigneur des Ténèbres loin du Survivant.
Il l'avait fait pendant des années, il était capable de le faire encore, jusqu'à la fin de sa vie s'il le fallait.
C'est sur cette conviction que le Maître des potions reposa la plume qui malmenait depuis un moment et envoya sa missive, espérant que mademoiselle Delacour aurait fini la classe assez tôt pour se rendre chez les Oiseaux-tonnerre où Potter devrait s'être réfugié.
Il grimaça en ressentant toujours la présence bien trop distincte du Seigneur des Ténèbres dans ses quartiers. Il fallait qu'il prenne son courage à deux mains et qu'il l'affronte pour lui expliquer la situation.
Le Potionniste savait que la brûlure à son avant-bras n'était pas réelle, qu'il n'avait aucune raison de craindre un garçon de seize ans qu'il avait réussi à assommer sans mal, quelques heures plus tôt. Mais son corps, lui, était incapable de considérer cette présence, cette magie, comme n'étant pas dangereuse, mortelle.
Tom Jedusor serait toujours Voldemort pour lui, il ne pouvait pas aller contre la terreur qui s'infiltrait dans ses veines à la simple idée qu'il allait devoir tenir une conversation avec cet homme qu'il abhorrait.
Il comprenait pourquoi Minerva avait confié Jedusor à Potter. Harry était le seul qui puisse faire face à cette infamie sans trembler.
Ce fut immédiat, dès qu'il passa la porte, dès que l'influence de sa magie pénétra ses sens, il sut qu'il ne pourrait pas faire comme si de rien n'était, comme s'il ne s'était jamais agenouillé face à lui.
Il releva la tête dans un effort qui lui coûta une partie de son courage et, instantanément, il rencontra ses yeux.
Le Seigneur des Ténèbres le fixait, le jaugeait du regard, cela ne dura qu'un instant avant qu'il ne détourne la tête l'air ennuyé, il dit lentement ;
— Était-ce de cette façon que les Mangemorts regardaient Voldemort ? Dites-moi, est-ce que le Seigneur des Ténèbres se vantait d'avoir des partisans le regardant de la même manière dont vous venez de le faire avec moi ?
Figé sur place, Severus Rogue ne put rien répondre au mage noir. Celui-ci lui envoya un regard incisif avant de se détourner de nouveau.
Tom comprit très rapidement que sa question n'obtiendrait jamais de réponse. De toute façon, il le savait. Voldemort n'avait jamais eu de partisans sincères à ses idées. Ce n'était qu'un groupe d'esclaves terrorisés par son nom qu'il avait enchaîné à lui par une marque. Ils n'étaient pas différents des autres, ils le servaient parce qu'ils le craignaient et ils le haïssaient pour la même raison.
Il avait eu le droit à ce genre de regard durant toute son existence. Ce n'était pas étonnant qu'il soit devenu un monstre, à force d'être regardé comme tel.
Décidant que cela n'avait plus aucune importance maintenant, il demanda ;
— Où se trouve Harry ?
Il ne sentait plus sa présence dans les environs. À son réveil il était là, il en était sûr, puis sa présence s'était éloignée de plus en plus loin jusqu'à devenir indistincte parmi toutes les autres présences magiques d'Ilvermorny.
L'absence d'Harry lui donnait toujours cette impression, celle d'un gouffre s'ouvrant dans sa poitrine, le laissant vide de l'intérieur, lui retirant jusqu'à l'envie de vivre. C'était insurmontable. Cela lui faisait perdre le contrôle de ses émotions, une peur abyssale et irraisonnée de ne plus jamais pouvoir le voir l'étreignait et le rendait fou.
En l'espace de quelques semaines, Harry Potter était devenu la raison pour laquelle il souhaitait vivre. Tom avait conscience qu'il ne pouvait pas juste écouter ses propres désirs et enchaîner Harry à lui pour ne plus jamais ressentir de vide, mais c'était plus fort que lui ; savoir que son âme-sœur pouvait périr à tout moment, sans qu'il puisse même essayer de l'aider, lui laissait un sentiment insupportable de terreur au fond du cœur.
Severus Rogue avança dans la pièce et referma la porte derrière lui. Dans une volonté évidente de les isoler. Ou de l'enfermer.
Fronçant les sourcils le mage noir répéta, une inquiétude encore plus brusque s'élevant en lui ;
— Où est Harry ? Pourquoi n'est-il pas là ?
Le professeur le regarda un très court instant, avant de dire lentement ;
— Je lui ai demandé de partir.
Voyant le Seigneur des Ténèbres le dévisager froidement, Severus ajouta ;
— Dorénavant, c'est moi qui serai chargé de garder un œil sur vous. Monsieur Potter a beaucoup de choses à penser et il serait préférable qu'il reste-
— Loin de moi.
Comme une lame fendant l'air, la voix du Seigneur des Ténèbres l'avait interrompu. Celui-ci n'avait pas bougé, il était toujours assis sur le bord du lit, l'observant comme pour pouvoir juger de ses véritables intentions.
Après un instant le mage noir se leva, sans pour autant approcher, et lui demanda, une rage sourde clairement présente dans l'intonation de sa voix ;
— Vous voulez qu'il reste loin de moi. Vous étiez déjà le seul professeur de Poudlard à vouloir cela. Les autres étaient rassurés de me voir près de lui plutôt qu'ailleurs. Ils se sentaient en sécurité à partir du moment où il me surveillait. Mais pas vous. Pourtant vous êtes comme les autres, ma présence vous terrifie. Alors pourquoi ? Pourquoi vouloir m'éloigner de ce qui vous offre un sentiment de sécurité ?
Tom attendit patiemment la réponse. Une réponse qui vint plus rapidement qu'il ne l'aurait pensé. Il se doutait déjà de la raison qui poussait Severus Rogue à se comporter ainsi mais il voulait l'entendre. Il devait l'entendre. Cette réponse qu'il appréhendait autant qu'il désirait.
— Je ne fais pas cela pour moi. Peu importe si j'apprécie ou non le fait de devoir vous surveiller, c'est mon rôle. Je m'assure de sa sécurité.
Cela devait être la première fois que Severus le disait à voix haute. Qu'il affirmait verbalement que ses actes étaient voués à protéger quelqu'un. Quelqu'un qui n'était pas lui, un enfant. Un enfant qui aurait pu être son fils, s'il ne s'était pas conduit comme le pire des salopard.
La présence de la magie du Seigneur des Ténèbres se fit plus forte autour de lui. Celui-ci avait légèrement baissé la tête, empêchant Rogue de distinguer la couleur de ses yeux alors qu'il lui disait ;
— Vous le revendiquez. Vous dites que c'est votre rôle. Vous affirmez le protéger, et c'est pour ça que vous préféreriez que je me tienne éloigné de lui ?
Des aveux. C'était ce que Tom voulait. Quelqu'un devait payer. Ils étaient des centaines. Des centaines à l'avoir côtoyé. Des centaines à l'avoir vu grandir dans la souffrance. Des centaines à l'avoir vu s'enfoncer dans la peur et la haine de sa propre magie. Sans jamais lui avoir tendu la main, sans jamais avoir essayé de l'aider. Si Harry était si proche de la mort aujourd'hui, c'était de leur faute. Quelqu'un devait payer.
Comme pour s'enfoncer un peu plus profondément dans la honte, l'ancien Mangemort osa lui répondre ;
— Je le protège et vous le mettez en danger.
Severus ne put rien faire. Son expérience, sa maîtrise de la magie, ses années passées à combattre pour deux camps ennemis, tout cela fut complètement inutile. Son corps alla s'écraser contre le mur auquel il faisait dos, ses pieds ne touchant même pas le sol et autour de lui, cette magie. Noir, sombre, furieuse et... malheureuse. D'une tristesse infinie.
C'est ce qui l'empêcha de paniquer. Jamais Voldemort n'avait éprouvé de peine. Cette magie qui l'entourait était bien celle du Seigneur des Ténèbres mais elle ressemblait davantage à celle de... Potter, Harry.
Lorsqu'il recouvra la vue après le choc qu'il avait subi, il réalisa. Il réalisa à quel point leurs similitudes ne pouvaient pas être accidentelles.
Tom Jedusor se tenait en face de lui, les poings serrés, les yeux brillants de larmes retenues...
Un garçon de seize ans. Ce n'était qu'un garçon de seize ans. Sa manière de se tenir ou plutôt de se retenir, la rage qui l'animait, la tristesse qui émanait de sa magie. Severus Rogue n'eut aucun mal à superposer cette image à des dizaines d'autres, pas celles du Seigneur des Ténèbres ; celles d'Harry.
Celle d'Harry Potter face à Sirius Black et Peter Pettigrow, celle d'Harry Potter face à Dumbledore le jour de la mort de son parrain, celle d'Harry Potter face à lui...
Des dizaines de scènes. Des dizaines de jours différents où il y avait été confronté. Sa peine, sa peur et sa haine. Elles étaient les mêmes, les mêmes que celles du Seigneur des Ténèbres.
La voix du mage noir, légèrement sifflante, s'éleva, brisant le silence écrasant de la pièce et il dit ces mots, ces mots que Severus aurait presque pu prédire ;
— Vous mentez.
Harry l'avait souvent accusé de lui mentir.
À Suivre...
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