Severus resta prostré un long moment les yeux fermés. Inapte à bouger, incapable de ne serait-ce que vouloir se mouvoir.

Il avait fait des erreurs dans sa vie. Il était le premier à le reconnaître et à se maudire pour cela. Des erreurs d'enfance, des erreurs d'adolescence. Celles d'un jeune adulte perdu dans un monde trop complexe et définitivement trop sombre pour lui.

Il avait espéré cette époque à jamais derrière lui. Lorsque Albus Dumbledore l'avait récupéré et sauvé après le décès de Lily et la disparition du Seigneur des Ténèbres, il s'était juré qu'il ne referait plus jamais d'erreur.

Il s'était promis que, plus jamais, il ne commettrait un acte aussi horrible que celui qu'il avait fait.

Severus s'était raccroché à cette culpabilité pour vivre. Sa volonté de continuer à respirer était mue par celle de se racheter, de payer pour ses crimes, en souffrant d'une vie sans elle.

Il avait accepté la proposition de Dumbledore et il était parti pour une formation en Amérique, pour parfaire ses connaissances en potions et obtenir sa maîtrise. Ici il avait rencontré Ulrich et... les choses s'étaient améliorées pour lui. Il s'était relevé.

Jeune diplômé, il n'avait pas faibli face aux difficultés et était retourné en Angleterre. Il pensait avoir été irréprochable ou presque. Ces années qu'il avait passées comme professeur et espion, il en était fier jusqu'à... aujourd'hui.

Il avait survécu et il pensait l'avoir fait sans avoir trahi sa parole.

Quel abruti. Il avait été aveugle...

Pourtant c'était aussi visible qu'une cicatrice en plein milieu du front. Sa réflexion le fit sourire amèrement. Jamais il ne se le pardonnerait, jamais Lily ne lui pardonnera.

Les paroles pleines de haine et de ressentiment du Seigneur des Ténèbres s'entrechoquaient et s'entremêlaient dans sa tête, lui provoquant un mal de crâne terriblement douloureux. Il l'avait mérité.

Comment avait-il pu ne pas le voir ? Comment Albus Dumbledore n'avait-il pas pu le voir ?

Déjà son esprit rejetait la faute sur un autre que lui... Dumbledore devait le savoir, cette pensée aussi moche et sale qu'elle puisse lui paraître, l'obsédait depuis que Jedusor l'avait sous-entendue.

Rien n'échappait vraiment à Dumbledore, et certainement pas ça...

C'était si énorme. Si monstrueusement imposant. Lui ne l'avait pas vu, sa vision noircie par les souvenirs de James Potter et ceux de Lily, il était passé à côté, aveuglé par le passé, mais Dumbledore n'avait pas pu le faire. Sa confiance était aveugle mais ses yeux, eux, ne l'étaient pas.

L'homme tourmenté se demanda mille fois comment avait-il pu manquer une chose pareille. Peut-être avait-il voulu s'en protéger ? Inconsciemment, mécaniquement...

Il l'ignorait. Il avait l'impression que le monde s'était écroulé autour de lui pendant des années, poussière par poussière, et qu'il en prenait seulement conscience maintenant alors que la vérité lui était balancée à la figure.

Contrairement à lui et à sa faculté de se tromper soi-même, Dumbledore était bien conscient de ce qui l'entourait.

Il l'avait gardé en vie pour qu'il puisse mourir.

Ces paroles furent les siennes un jour et aujourd'hui il les avait entendues dans une autre bouche. Celle de Tom Elvis Jedusor.

La réalité de la situation s'imprimait peu à peu dans son métabolisme, comme une sorte de cancer ou de poison. Il se sentait fiévreux, malade. En colère. Contre lui-même, contre Dumbledore. Et le désespoir menaçait à chaque instant de le submerger.

Dans un sursaut, il se souvint qu'il était encore en vie et qu'il avait besoin d'air pour le rester.

À ce moment-là, alors qu'il inspirait une goulée d'air, il ouvrit les yeux et il le vit... il les referma immédiatement, cette vision bien trop vraisemblable le confrontait à une réalité que son esprit, au bord du précipice, essayait encore de fuir.

Il était trop tard, néanmoins. La seconde où il avait ouvert les yeux avait suffi. Son cœur s'emballa et il sentit son corps devenir froid. Aux prises avec la terreur. Sentiment contre lequel il s'était pourtant persuadé être immunisé.

Cette image lui aurait probablement arraché un sourire victorieux et plein de méchanceté il y a quelques années mais aujourd'hui elle lui donnait l'exact opposé de ces sentiments.

Cette vision l'empêchait de tourner le dos à la vérité.

Assis sur le sol face à lui, dans une position de repli sur soi-même, le Seigneur des Ténèbres semblait plus démuni que jamais. Une main crispée sur son cœur et l'autre cachant son visage, il avait l'air d'un enfant à qui on venait d'annoncer la mort imminente de ses parents. Son corps tremblait, sa magie se retirait pour revenir autour de lui dans un ballet incessant comme si, animée d'une conscience propre, elle essayait de le calmer, de le bercer.

C'était voué à l'échec. Se bercer soi-même n'avait jamais eu d'autre effet que de se sentir encore plus seul et désemparé, Severus le savait pour l'avoir vécu.

Après un moment qui lui parut durer plusieurs siècles, la voix rauque du jeune Seigneur des Ténèbres lui arracha définitivement la raison ;

— Nous le sommes tous les deux... et il est... il est mon âme-sœur.

Deux Obscurial. Des âmes-soeurs.

Son cœur s'arrêta de battre à cet instant. Ses pensées lui échappèrent et des images floues s'imposèrent dans son esprit.

Elles avaient toutes un point commun ; elles lui imposaient ce qu'il avait ignoré pendant des années.

Harry Potter était un Obscurial.

Ses pertes de contrôle n'étaient pas dues à l'impulsivité typique des Gryffondor. Sa difficulté à tenir un enchantement dans la longueur plutôt que dans la puissance n'était pas un manque cruel de patience.

Les yeux d'Albus Dumbledore fuyaient parfois ceux du gamin, comme honteux, comme coupable. Comme s'il lui rappelait des souvenirs contre lesquels il ne voulait plus être confronté...

Ariana Dumbledore.

Severus revoyait Harry hurler à Dumbledore de le regarder, d'arrêter d'essayer de le fuir.

C'était pour ça. Depuis le début, depuis des années, c'était cela, ce qui n'allait pas avec Harry. Il n'était pas et ne serait jamais un sorcier comme les autres.

Un monstre. Condamné à mourir dévoré par l'essence de son existence.

Voilà pourquoi Dumbledore ne semblait pas désemparé par l'idée que Potter était l'un des Horcruxes du Seigneur des Ténèbres. Il était bien pire que cela, et il était déjà condamné.

Et comme si cela ne suffisait pas, comme si la destinée ne s'était pas assez acharnée contre la même âme, elle avait fait de celle-ci la réincarnation d'une autre. Âmes-soeurs.

C'était invraisemblable presque autant que deux Obscurial réunis à la même époque. Vivants et survivants malgré tout, malgré les milliers de facteurs les condamnant à une fin prématurée et tragique.

Aujourd'hui Ilvermorny accueillait des âmes-soeurs, des Obscurial. Severus ignorait comment tout cela avait pu arriver - et quelles en seraient les conséquences - mais maintenant qu'il en était conscient, cela lui semblait aussi évident que la couleur du firmament.

C'était l'explication. Celle qu'ils avaient manquée. Dumbledore s'était torturé l'esprit pendant des années pour comprendre comment cela était possible. Comment Harry pouvait-il se tenir debout devant eux avec un morceau d'âme du Seigneur des Ténèbres harponné à la sienne sans pour autant en perdre l'esprit.

La réponse était d'une simplicité autant déconcertante qu'horrifiante, jamais Voldemort n'avait voulu faire de Harry Potter un Horcruxe, s'était arrivé, c'est tout. Harry Potter était Voldemort. Une autre version de son âme. Différente, dissemblante, née par erreur.

Une âme-sœur. Si rare. Si invraisemblable. Leurs deux existences étaient des aberrations. Du début à la fin.

Le fait que Lord Voldemort ait été ou même soit un Obscurial ne l'étonnait pas. Cela expliquait tellement de choses qu'il se demandait comment il avait pu manquer cette évidence avant. Cette recherche désespérée de l'immortalité n'était pas celle d'un psychopathe mégalomane mais celle d'un être désespéré fuyant une mort imminente. Tout prenait enfin du sens.

Comme si dans le brouillard de son esprit embrouillé les pièces d'un puzzle présent depuis des années venaient de s'aligner. Tout était lié.

L'existence de Tom Jedusor était celle d'un Obscurial luttant contre lui-même. Créant des Horcruxes pour se maîtriser et vivre plus longtemps. Donnant naissance, de par son âme déchiquetée, à un être qui aurait dû être lui, la prochaine réincarnation de son âme était née avant sa mort.

Son âme-sœur était Harry Potter.

La magie refusant cette aberration qu'était deux mêmes âmes présentes dans deux corps différents avait donné naissance à une prophétie. La prophétie.

Le Seigneur des Ténèbres en apprenant son existence, par sa faute, s'était rué sur sa jeune âme-sœur, souhaitant la détruire pour conserver sa propre vie.

Raté. Lily avait donné sa vie pour protéger son bébé. Voldemort avait reçu de plein fouet l'Avada Kedavra et sous le choc, son âme, déjà massacrée, s'était désolidarisée, un morceau était parti se loger, se soigner auprès d'Harry.

L'enfant avait été confié à des moldus et ceux-ci avaient fait de lui un Obscurial à son tour... et la suite il la connaissait, il en avait été témoin. Cette lutte désespérée pour la vie des deux côtés...

Harry qui grandissait dans la crainte de ses pouvoirs émergents et de sa mort destinée. Voldemort obsédé par la mort de l'enfant pour rétablir sa légitimité. Cette lutte contre la mort, cette bataille pour la vie. Il en avait été témoin sans jamais vraiment l'avoir considéré.

Tout s'éclaira, tout prit une dimension différente. Il eut l'impression d'être tout à coup confronté à des années de mensonges et de non-dits, comme s'il s'était, tout ce temps, menti.

Évidemment que cela n'était pas normal, leurs baguettes jumelées, leurs histoires si liées, ils étaient brillants, ils étaient vivants et ils étaient mourants...

Son coeur se remit tout à coup à battre et il sut qu'il ne pourrait plus jamais fermer les yeux sur la vérité. Qu'il allait devoir l'affronter même s'il possédait une volonté forte de vouloir tout oublier et de fuir loin de ce qui lui semblait être le scénario d'une tragédie dont il faisait dorénavant partie. Comme si en prendre conscience avait rendue tout cela bien plus réel, tangible.

Il ouvrit les yeux et resta quelques secondes à observer le vide, des interrogations s'imposant à lui, crescendo.

Quelle était la solution ? Que se passera-t-il si le reste du monde prenait conscience de leurs existences controversées ? Seraient-ils pourchassés ? Étudiés ?

Combien y avait-il de chance pour que quelque chose comme cela se produise ? Leurs vies étaient une aberration. Le monde voudrait les détruire au mieux, les faire souffrir au pire et les étudier comme des bêtes de foire dans tous les cas.

Severus Rogue s'imagina le film de leur avenir. Il n'y vit que souffrance et destruction et il se sentit petit et impuissant en face de ce à quoi il était confronté. Il n'avait pas les épaules pour ça. Lily devra lui pardonner sa faiblesse. Il avait déjà échoué ; Harry était mourant.

D'une voix défaite, il prononça ce qu'il pensait être la seule solution à cette situation. Réaliser la prophétie, essayer de repousser la mort flottant au-dessus de son protégé, ne serait-ce que quelques années.

— L'un de vous va devoir mourir.

Pour laisser sa place à l'autre. Pour que jamais le reste du monde n'apprenne la vérité.

À Suivre...

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