La salle commune des Oiseaux-tonnerre était plongée dans la pénombre, éclairée seulement par les deux cheminées aux braises mourantes qu'elles contenaient. Seul le silence était audible à cette heure tardive dans Ilvermorny. Un peu partout, il régnait, pesant, rassurant, comme si dans ces lieux agités chaque journée, la nuit avait le pouvoir d'arrêter le temps.
Mais en ces lieux où tout semblait s'être arrêté, deux dissidents à l'ordre du temps continuaient à garder les yeux ouverts, rivés dans la direction de l'autre.
Harry faisait les cents pas dans la grande salle vide d'autre signe de vie. Il tournait sans arrêt, comme un lion pris au piège, levant les yeux au plafond et lançant des regards tantôt furieux tantôt désespérés à la seule porte de l'endroit, comme si elle pouvait lui apporter une quelconque aide dans sa situation.
Il était conscient qu'il ne pouvait rien faire, mais subir en silence n'avait jamais été son fort. L'envie de courir et de rejoindre le responsable de ses tourments pour arrêter ceux-ci lui avait effleuré l'esprit des centaines de fois. Mais il ne pouvait pas le faire. Il avait promis, Severus Rogue tenait à être le responsable de Tom Jedusor. Qu'il essaie, il allait échouer.
Et en attendant que cela arrive, le brun s'était résigné ; il allait devoir souffrir du lien sans pouvoir le refermer.
Serrant les poings alors qu'un profond sentiment de rage le percutait de plein fouet il grinça, figé comme une sentinelle devant la porte ;
— Pourquoi est-ce qu'il ne se referme pas ?
Ce lien, ce pont entre les émotions de Tom et les siennes, ne s'était jamais clos. Depuis qu'il s'était brutalement ouvert le lien entre lui et Tom était resté ainsi, béant. Le laissant ressentir chacune des émotions du mage noir, sans jamais s'apaiser, sans jamais s'arrêter.
Elles lui semblaient exacerbées. Elles n'étaient pas à lui et pourtant, elles l'influençaient et le faisaient souffrir. Il luttait contre elles depuis plusieurs heures maintenant et il se sentait à bout de souffle.
Dans un soupir plein de fatigue, le lion posa sa main puis son front contre la porte définitivement close de la tour. Il ne pouvait pas l'ouvrir.
Depuis que le couvre-feu était tombé, les mots de passe n'avaient plus aucune utilité, il aurait pu la détruire, la réduire en lambeaux et partir, mais il ne voulait pas le faire. Se laisser aller et partir, abandonner et rompre la promesse qu'il avait faite à Rogue était hors de question.
Rogue pensait, à sa manière, l'aider en éloignant Tom de lui et... même si ce n'était pas le cas, Harry pensait que laisser Tom avec Rogue ne serait-ce que quelques jours suffirait pour que son professeur arrête de le voir de la même manière qu'il voyait Voldemort.
Même si Tom souffrait et qu'il en ressentait chacune des émotions, même s'il souhaitait plus que tout que cela s'arrête, il ne pouvait pas tout fracasser et aller rejoindre Jedusor. Ce n'était pas une solution. Tom finirait forcément par s'apaiser, jamais Rogue ne le blesserait physiquement, sa douleur était émotionnelle.
Alors que les sentiments du jeune Seigneur des Ténèbres passaient avec brutalité du désespoir à l'affection avant de revenir sur une certaine sérénité et de rebasculer sur de la colère, Harry ferma les yeux douloureusement et se crispa en prononçant d'une voix épuisée ;
— Je t'en prie, arrête, laisse-moi tranquille...
À cela sa magie, qu'il tentait de retenir, s'agita autour de lui, rendant l'air plus lourd.
Cela ne fit que faire se tendre plus encore le Survivant qui resta complètement immobile quelques secondes avant de reprendre son souffle.
Jamais il n'allait réussir à tenir. Une nuit, un jour, deux ; combien de temps cela allait durer ? L'éternité...
À chaque fois que le lien entre Tom et lui s'était éteint, ils avaient été en contact physique. Harry en avait conclu que cela devait être la seule manière pour que cela prenne fin.
Tant que Tom irait mal, qu'il serait perturbé, émotionnellement instable, ils souffriraient tous les deux et cela durerait jusqu'à qu'il le rejoigne, Jedusor était incapable de se calmer seul.
Plus le temps passait et pire cela lui semblait, pourtant Harry percevait parfois des sentiments positifs chassant les négatifs mais ils lui semblaient tout autant brutaux, tout autant incontrôlables. Qu'ils soient agréables ou non, les sentiments de Tom étaient si violents qu'ils l'empêchaient de penser à autre chose, de les ignorer et d'essayer de les mettre de côté pour agir normalement.
Il en était incapable. C'était comme entendre des hurlements d'agonie en essayant de se boucher les oreilles.
Il avait testé l'occlumancie et cela avait échoué, il ne pouvait pas empêcher le lien de l'atteindre. La seule solution était d'essayer de rassurer Tom, le stabiliser pour qu'il aille mieux et que le lien entre-eux se referme. Mais Harry n'avait trouvé aucun moyen de faire cela à distance.
Enfin... si, il pensait avoir trouvé une possibilité mais il se refusait à l'expérimenter. Remonter le lien jusqu'à atteindre Tom de manière à influencer ses sentiments. Il l'avait déjà fait lorsque Tom était face au directeur. Il s'était contenté de lui transmettre sa volonté et cela avait fonctionné mais... il ne le refera pas.
C'était ses sentiments, ses ressentis, il n'avait pas le droit de les lui retirer de cette manière-là comme s'il n'était qu'une sorte de chose qu'il pouvait contrôler. Il se sentait déjà assez mal à l'idée qu'à chaque fois que le lien entre eux s'ouvrait, sans que Tom en ait conscience, il violait son intimité. Lui se serait senti très mal à l'idée que quelqu'un puisse avoir accès à ses émotions et Harry se disait que Tom ressentirait la même chose.
Il préférait encore subir les émotions de Jedusor, quitte à rester éveillé toute la nuit en attendant que cela passe plutôt que de les lui retirer sans pour autant vraiment l'aider. Ce serait inhumain d'inhiber des sentiments qui n'étaient pas les siens juste par pur égoïsme.
Expirant lentement, Harry profita d'un instant où les ressentis du Seigneur des Ténèbres étaient plus calmes pour se ressaisir. Impossible, une demi-minute plus tard, cela reprit avec la même intensité et il eut la terrible envie de se fracasser le crâne contre la porte en face de lui.
Il allait devoir trouver une solution... il fallait qu'il trouve une solution, n'importe quoi pour le contacter à distance. Essayer de l'apaiser de loin. Sans le toucher... sans pouvoir lui parler... cela semblait impossible.
Il n'en eut pas besoin. Alors qu'il s'était remis à tourner comme un oiseau en cage, il l'avait senti, sa magie, sa présence. Elle était là, si proche... Tom n'était pas dans son dortoir, il n'était pas non plus avec Rogue qui était censé le surveiller, il était dehors et était arrivé devant la tour des Oiseaux-tonnerre.
Ses sens avaient été complètement paralysés par les émotions du mage noir et il n'avait même pas réussi à percevoir sa présence se rapprocher, mais maintenant c'était le cas. Il le sentait s'approcher de la porte, et en écoutant attentivement, il pouvait même entendre ses pas retentir contre le sol un peu au-delà de sa propre position.
Réagissant sans même réfléchir, il courut vers la porte, puis il se rappela qu'il ne pouvait pas l'ouvrir sans la détruire, un simple Alohomora ne suffirait pas...
Résigné à l'idée que le fait que Tom soit venu jusqu'ici ne changeait rien à la situation tant qu'il y aurait cette porte entre-eux, il se sentit de nouveau mal, une main posée sur la porte, le bras tendu comme si en poussant un peu, il pourrait l'ouvrir. Il entendit tout à coup un sifflement bas et, à travers le bois, il sentit une main se poser contre la sienne.
§ Tu es derrière cette porte. Est-ce que tu vas bien ? §
Harry soupira profondément alors qu'enfin le lien diminuait en intensité.
Il ignorait si c'était le lien qui se refermait ou si c'était les émotions de Jedusor qui se stabilisaient. Seul un sentiment de paix et d'affection réussissait à entrer en contact avec lui. Un sentiment bien plus doux que tous ceux qui l'avait précédé.
Se sentant tout à coup un peu plus maître de lui-même, il siffla en réponse ;
§ Ce serait plutôt à moi de te poser cette question... que s'est-il passé avec Rogue ? §
La réponse de Tom mit un peu de temps à venir et Harry ressentit sa crainte et ses inquiétudes à ce sujet.
§ Comment sais-tu qu'il s'est passé quelque chose ? §
Harry grimaça... il hésita un petit moment puis il décida que ce serait mieux comme ça. Tom devait le savoir cela améliorerait peut-être les choses, s'il en était conscient cela ne serait peut-être plus aussi violent. Il fallait qu'il lui explique pour le lien.
Se rapprochant de la porte de manière à pouvoir siffler à voix basse, Harry souffla ;
§ Il faut que je te parle de quelque chose. §
Tom lui répondit immédiatement et Harry le sentit se rapprocher encore ;
§ Moi aussi, tu peux m'ouvrir ? §
Le lion siffla avec épuisement, se doutant que Tom n'apprécierait pas sa réponse ;
§ Je ne peux pas, les mots de passe ne fonctionnent pas passé le couvre-feu et elle est verrouillée de manière à ce qu'un sortilège ne puisse pas la déverrouiller. §
§ Je veux te voir. §
Cela avait sonné avec force et en même temps que ces mots, des sentiments purement possessifs et contrariés le percutèrent, faisant fermer les yeux du brun sous le coup, il essayait de ne pas y penser, de ne pas réfléchir à ce qu'impliquaient parfois les sentiments que Jedusor lui envoyait.
Juste après cela le mage noir lui dit en anglais ;
— Éloigne-toi de la porte, je vais l'ouvrir.
Comprenant que Tom signifiait qu'il allait la forcer, le Gryffondor voulu lui crier de ne pas le faire mais il n'en eut pas le temps. La porte sauta de ses gonds et il eut tout juste un instant pour s'éloigner avant qu'elle ne frappe le sol, en silence.
Tom marcha dessus comme si de rien n'était, se remit face à elle et la replaça là où elle était, d'un coup léger de baguette, il avait lancé un sortilège d'insonorisation pour étouffer chaque bruit que pourrait faire la porte.
Harry le regarda faire un peu surpris, se rendant compte qu'il n'avait même pas pensé à cette solution. Il était vraiment épuisé, cette journée l'avait complètement abattu. Il s'était passé tant de chose...
Lorsqu'il eut fini Tom se retourna vers lui et lui adressa un sourire, ses yeux virant immédiatement au rouge alors qu'il semblait le regarder de haut en bas. Il perdit néanmoins ce sourire pour une expression soucieuse lorsqu'il lui demanda ;
— Je pensais que tu dormirais ou, au moins, que tu serais dans ton dortoir, il s'est passé quelque chose ?
Harry vit le regard du mage noir buter sur sa lèvre écorchée et des images de ce matin lui revinrent en mémoire, il se crispa un peu, mal à l'aise et gêné. Puis il se rappela ce qu'il souhaitait dire à Jedusor quand un mélange confus de désir et culpabilité le frappa, ces émotions ne lui appartenaient pas...
Il prit un air grave, sans vraiment y faire attention.
— Il faut que je t'avoue quelque chose...
Il détourna les yeux, ne souhaitant pas particulièrement voir la réaction de Jedusor lorsqu'il lui dirait et, comprenant qu'il avait toute l'attention du jeune Seigneur des Ténèbres à son silence, il continua ;
— Parfois... lorsque tu te sens mal ou qu'il t'arrive quelque chose de fort... que ce soit positif ou négatif... je... je suis capable de le sentir. Cela fait comme une sorte de passage entre ce que tu ressens et ce que je ressens et je peux percevoir tes émotions...
Retournant son regard vers le mage noir, il inspira et continua ;
— C'est pour ça que je suis toujours debout, il y a quelques heures cela a recommencé, j'ai senti que tu allais mal et depuis...
Dans un mouvement involontaire qu'il se retenait de faire depuis un long moment, Harry agrippa sa robe à l'endroit de son coeur.
— Et depuis cela ne s'arrête pas. Cela fait des heures que tu me transmets tes émotions...
À Suivre...
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