Deryn avait commencé sa collecte bien plus tôt que d'ordinaire. Elle s'arrêta devant une maison galloise cossue, préparant mentalement ce qu'elle allait dire.
La porte s'ouvrit sur une dame avenante.
Parmi les nombreuses injonctions sociales pesant sur les épouses que la presse relayait quotidiennement se trouvait celle de suppléer à l'absence de cantines.
Une bonne épouse souscrivait à un abonnement Owl Eat, préparant chaque matin une gamelle pour son époux, que s'occuperait de délivrer les employés de Owl Eat, "amenant ainsi à l'homme dont les journées sont si chargées un peu de douceur féminine et de la chaleur du foyer aimant".
Évidement les articles oubliaient de mentionner la surcharge de travail que ça représentait pour une femme. La gamelle était publiquement exposée. Cela engendrait une sévère et silencieuse lutte entre épouses pour l'honneur de la gamelle faisant le plus envie, car "n'oubliez pas mesdames, le chemin le plus court vers l'amour d'un homme passe par son estomac" et autres fariboles de sorcière-hebdo.
Le double effet vicieux est que cette horrible injonction sociale, loin d'unir les femmes, entretenait une concurrence sororicide, empêchant tout rapprochement d'une population qui aurait pourtant bien besoin de s'unir pour peser.
- Oh, déjà 9h ? Lui dit la femme. La gamelle n'est pas tout à fait prête, j'en ai peur.
- Non, je ne v'nais pas pour ça, m'dame. J'ai un truc à vous dire.
La dame la regarda étonnée.
- Un truc à me dire ?
- Oui, m'dame, c'est à propos de vot' mari.
La dame la considéra avec étonnement.
- Écoutez, on va en discuter à l'intérieur. Venez prendre un thé, on va geler dehors.
Deryn ne s'était pas attendue à être invitée à entrer. Elle pensait que sur ce genre de conversation, la porte allait se claquer à son nez, malgré ses tentatives pour avoir l'air la plus insignifiante que possible.
- Merci m'dame. C'est pas d'refus.
Elle se retrouva assise sur une chaise de cuisine avec une tasse de thé et une assiette de biscuits. La dame était étonnée, mais son accueil était très courtois.
- Ecoutez, m'dame. C'est juste pour vous prévenir. Ya vot' mari qui a proposé de m'glisser cinq mornilles pour que je lui dise chaque jour si vous êtes bien dans votre maison, et surtout avec qui.
La dame avait l'air horrifiée et choquée.
- Merlin, il… Il…
- Oui, il a des doutes. J'en suis désolée.
La dame s'assit, en état de choc.
- Et elle t'a dit quoi ? Demanda Chiara. Elle t'a proposé plus d'argent pour que tu lui dises que tout va bien ?
Un groupe de livreurs s'était affalé dans les canapés en palettes du bloc sanitaire.
Terence et Barnabé écoutaient la discussion sans y prendre part, troublés voir choqués. Kenneth le loup-garou, grimaçait de compassion. Les autres livreurs étaient déjà repartis.
- Je lui ai dit que son mari me donnait déjà de l'argent et que j'avais l'intention de dire chaque jour que je l'avais trouvé en train de laver le four ou astiquer le carrelage. -Qu'elle pouvait me laisser de petites notes avec ses activités pour que ça semble crédible.
- Mais… Mais c'est malhonnête pour le mari, s'indigna Terence.
- Un peu, dit Chiara pensive. Mais la pauvre, elle est complètement coincée. Si elle reste, elle est bloquée dans cette maison par un mari qui la surveille en permanence. Et si elle le quitte, on va devoir lui trouver une place sur ce matelas défoncé, parce qu'à part livreuse, elle ne trouvera rien.
- Bah oui, mais c'est le prix de la liberté, dit Terence.
- Tu sais, vieux, avant j'aurai été d'accord avec toi, lui dit Kenneth. Puis là, je réalise que ce qui est bizarre, c'est qu'elle devra payer cette liberté à prix d'or, alors qu'à son mari, ça ne lui coûtera rien. S'il partait pour une autre en la mettant à la rue, il obtiendrait des regards désapprobateurs de façade et des gens pour lui taper dans le dos et rire gras aux pissotières.
- Oui, s'il la quittait, mais là il est victime, dit Terence.
- Si elle ne peut pas partir et lui si, dit Deryn, ce n'est pas un couple. Elle est prisonnière. Alors il ne peut pas être la victime.
