Chapitre 14 : Dame Carmine


-Vous êtes absolument charmante, ma dame, la salua James dans un français à l'accent terriblement prononcé, lui embrassant la joue.

-C'est un réel plaisir de vous revoir, James. Comment va votre magnifique épouse ?

-Elle se porte à merveille, je crains cependant qu'elle ne soit pas disponible avant le début de soirée... quelques sorts complexes, parait-il.

Carmilla hocha la tête et s'assit dans le canapé marron clair, regardant d'un air calculateur la décoration.

Pour l'occasion, Sirius s'était révélé intelligent, et l'avait amenée dans une des pièces décorées par Lily, étant à peu près sûr que le trop-plein de couleurs typique de James ne lui plairait pas. Avec son pantalon en cuir, son chemisier à corset et ses lourdes mèches bouclées nouées en un chignon haut et compliqué, le tout d'un noir similaire, elle semblait sortie d'une autre époque, et se mêlait parfaitement à l'ambiance du salon.

Les yeux d'or se plantèrent dans les siens, et elle lui sourit. Sirius ne jugea pas utile de se faire la remarque qu'elle avait dû suivre avec un amusement tout particulier son cheminement de pensée.

-Je me suis levée cette nuit pour trouver une inscription très étrange sur ma pierre tombale, commença-t-elle, reposant son attention sur James.

-Etrange du genre profanation ?

-Non. C'était un message de la reine de l'Essaim Originel. Comme vous le savez peut-être par votre compagnon Lycanthrope, un Conseil s'est tenu le quart de lune dernier. Je me suis réveillée en retard, j'ai fait la grasse matinée, mais j'ai tout de même reçu le message de notre Reine. Harry Potter était au cœur des discussions.

-Harry ? Mon fils aîné ? James écarquilla les yeux, inquiet. Pourquoi est-il dans le viseur du Conseil ?

-Je ne dirais pas « dans le viseur ». Il se murmure que, dans de nombreuses autres réalités, il a protégé et sauvé la Magie. Les créatures veulent lui donner une chance de le faire dans la nôtre, développa-t-elle, observant avec minutie ses ongles noirs taillés à la perfection.

-C'est un enfant.

-Ne faites pas semblant d'être plus idiot que ce que vous êtes, James. N'oubliez donc pas que la moitié des créatures magiques ne sont considérées comme adultes qu'à quarante révolutions solaires, et que l'autre ne l'est qu'à cent-cinquante. Vous autres, sorciers, êtes les seuls qui lancent leurs bambins dans des affaires qui ne les regardent pas. Voyez donc ce que vous avez fait de votre Sauveur.

La température avait drastiquement chuté, en même temps que les pupilles s'étaient étrécies pour devenir celles d'un félin. Carmilla avait, comme toujours, touché juste.

Les sorciers étaient les créatures magiques dont l'espérance de vie était la plus faible, et cela était dû à leur éloignement de Magia. Avec le temps, la diminution de la magie présente en eux les avait rapprochés de l'espérance de vie moldue. Une honte certaines dans le monde des créatures magiques, mais ils ne se considéraient même plus comme tel...

-Je parle désormais au nom des créatures magiques présentes au Conseil du quart de lune dernier, plus précisément celles ayant agréé à la proposition suivante.

Elle se racla légèrement la gorge et sa voix se fit plus dure et sérieuse.

-Au vu des informations confiées par les Passeurs, nous souhaiterions proposer un enseignement interracial et interdisciplinaire à Harry Potter, et ce durant sa scolarité à l'école sorcière de magie de Poudlard. Les clauses du contrat sont indéterminées pour le moment, donc contestables, dans la mesure de l'accord écrit et oral du concerné. Aucune décision ne sera prise sans le consentement clair et libre de toute influence d'Harry Potter.

-Nous prenons en compte votre proposition, et la discuterons dans le cercle privé.

-Avez-vous des questions ? Les interrogea-t-elle, haussant un sourcil parfaitement dessiné.

-Qui a demandé le Conseil ?

-Le Roi Gobelin. Quelques papiers se sont échappés du Palais des Passeurs, semblerait-il.

-Les Gobelins... lorsque nous sommes allés nous présenter à Gringotts, Harry a parlé Gobelbabil au directeur Ragnok. Il est à l'aise avec les créatures magiques.

-Doutez-vous donc du fait que nous savons absolument tout sur les personnes capables de changer notre mode de vie déplorable ? Le coupa brusquement Carmilla, la langue acérée.

-Jamais, ma dame.

-Soit. Je ne suis pas passée chez mes vieux amis comme j'en ai l'habitude, je me dois donc de vous abandonner. Que les Ombres vous guident, les salua-t-elle avant de se lever élégamment et de disparaître dans un coin sombre au croisement de deux murs.

-Un sacré personnage, soupira Sirius, un rictus moqueur aux lèvres, tandis que son ami était anormalement blanc.

-Un personnage sacrément terrifiant, tu veux dire...


-Augusta Londubat a proposé de venir avec Neville, dévoila Lily, alors que James, Norah et Harry grignotaient tranquillement leur poulet.

La fourchette à mi-chemin entre l'assiette et sa bouche, son mari écarquilla les yeux, stupéfait.

-Quand ça ?

-Demain.

-Si tôt ? Gémit-il, reposant ses couverts et se reculant dans sa chaise, la mine déconfite.

-Je te rappelle que, même si c'était mon erreur, c'est toi qui leur avais laissé le choix de la date. Estime-toi heureux que nous soyons en juin et qu'elle ait donné l'adresse d'un salon de thé non loin, et pas du manoir !

-Le garçon du jardin revient ? Demanda Norah, observant curieusement l'échange entre ses parents.

-Oui. Et je suis persuadée qu'il sera ravi de te parler des papillons que nous avons croisé !

-Il aime les papillons lui aussi ?

-Nous ne le connaissons pas, tu sais. Mais si père et mère en discutent un peu plus longuement, peut-être auront-ils des informations sur lui à te donner. Laissons-les tranquilles, répliqua Harry en se levant, entraînant à sa suite sa cadette. Dites-nous quoi faire, nous nous adapterons. Mais ne me prévenez pas trop tard, que je sache quoi me mettre...

-Bien évidemment, ricana James. Allez donc vous occuper.

La fillette le tira immédiatement vers le couloir principal et, ni une ni deux, ils furent à l'extérieur, Norah cherchant avec excitation ces animaux qu'elle aimait tant. Déjà exaspéré par l'animation de sa cadette, Harry s'assit sur une balancelle en bois et l'observa une seconde avant de se décider.

-Savais-tu que les papillons, à l'instar de nombreuses autres espèces animales, voyaient le monde en noir et blanc ?

Cela eu le don d'apaiser la fillette, qui se tourna vers lui, la tête penchée avec interrogation. Elle s'approcha et vint s'asseoir en tailleurs sur une large dalle de pierre, montrant ainsi son attention complètement dirigée vers lui.

-Juste en noir et blanc ?

-Avec des nuances de gris plus ou moins chaudes, bien évidemment. Mais oui, en noir et blanc.

-Pourquoi ?

-C'est la vie. Certaines personnes sont différentes des autres, et il est important de le savoir pour communiquer avec elles, dans le cadre privé ou public. Les papillons ne voient pas les belles couleurs de leurs ailes, alors que nous oui ; c'est la même chose avec les gens. Certains ne voient pas à quel point les choses qu'ils font sont incroyables. Il est dur de voir sa propre valeur.

-Donc, nous sommes comme des papillons ?

-On peut dire ça comme ça. N'oublie jamais que chaque personne est différente d'une autre, peu importe d'où elle vient, ou qui elle est. Ne confond jamais deux personnes.

-Et des jumeaux ?

-Même pas eux. Excepté les jumeaux magiques, une âme dans deux corps, deux êtres non pas complémentaires, mais identiques. Ce sont bien les seules personnes que tu peux amalgamer. C'est essentiel, Norah. Reconnaître une âme, ça peut faire toute la différence.

Les yeux verts étaient plantés dans les yeux bruns, étrangement sérieux. La fillette comprit que cette leçon-là, plus que les autres, était importante.

-Alors chaque personne est différente, à l'exception des jumeaux magiques, qui partagent la même âme ? Récapitula-t-elle, concentrée.

-C'est exactement ça.

-Mais comment est-ce qu'on fait la différence entre des jumeaux normaux et magiques ?

Harry éclata de rire, sous le regard surpris de sa cadette.

-Ne t'inquiètes pas pour ça, c'est parfaitement reconnaissable ! Indescriptible, mais tellement identifiable que tu ne te poseras même pas la question !

-Tu en a déjà vu toi, des jumeaux magiques ? Demanda-t-elle, curieuse, les papillons oubliés.

-Oui. Et toi aussi, s'amusa le brun, détaillant avec moquerie le visage de Norah, qui s'illumina lorsqu'elle comprit.

-Hestia et Flora !

-Les mêmes mouvements, les mêmes réflexions, un caractère presque identique, les mêmes attaches aux autres. Elles aiment et détestent les mêmes personnes, ont les mêmes réactions. Des jumelles magiques dans toute leur splendeur.

-C'est pour ça que ça ne les dérange pas d'être confondues ?

-C'est un peu comme si elles étaient la même personne, divisée en deux. Alors oui, c'est pour ça. Et si tu veux que je te confie un secret, il leur arrive même de se réveiller et de se confondre elles-mêmes, ricana-t-il, un sourire conspirateur aux lèvres.

-Vraiment ?

-Oui ! Elles ouvrent les yeux, et pendant une seconde, tu peux voir à leur visage qu'elles ne savent pas laquelle des deux elles sont.

-C'est incroyable ! Et les âmes-sœurs, qu'est-ce que c'est ?

-Les âmes-sœurs... c'est un peu plus compliqué. On parle d'âmes-sœurs lorsque deux âmes se reconnaissent. Comme égales, comme complémentaires. Les liens d'âme-sœur sont complexes, parce qu'ils n'induisent pas forcément de l'amour. Deux âmes se reconnaissant peuvent se détester, vouloir prendre le dessus sur l'autre, ou bien s'en rapprocher, connaître ses états d'esprit... au final, deux âmes-sœurs sont peu souvent en couple. Elles ont plutôt tendance à devenir amies.

-Un peu comme des sœurs ?

-Oui, c'est ça. C'est dans le titre, mais les gens y pensent peu. Ils voient uniquement deux âmes qui se complètent, et qui donc, forment un couple idéal. Pourtant, pour faire un bon couple, deux âmes opposées fonctionnent rarement. Il leur faut des points communs, des divergences, des opinions propres... mais des âmes-sœurs sont foncièrement différentes, c'est la base de ce phénomène. Elles se comprennent parce qu'elles s'opposent tellement qu'elles finissent par avoir besoin de l'autre pour voir le monde dans son entièreté. Mais dans une relation amoureuse, être dépendant de l'autre est toxique.

-Toxique ?

-C'est un mot qui représente une relation, quelle que soit sa nature, qui est néfaste pour quelqu'un. Une relation toxique peut blesser, voir plus.

Norah ne répondit pas, et Harry la laissa réfléchir, parfaitement conscient du fait qu'elle cherchait quelque chose. A la place, il leva les yeux, regardant les arbres du parc, qui tanguaient au rythme du vent. L'été approchait à grands pas, et les fleurs explosaient ces temps-ci, couvrant feuilles et branches d'un millier de couleurs pétillantes.

Il ne savait pas vraiment quoi penser de tout cela. Qui disait été, disait chaleur, et qui disait chaleur, disait sorts de rafraichissement. Autrement dit, épuisement magique relativement inutile.

Une perte de temps et d'énergie flagrante...

Il allait devoir ranger ses précieux pulls au fond du dressing et remettre en avant les chemises légères, voire à manches courtes, pour son plus grand malheur. Un jour, Lily avait même soumis l'idée de lui faire porter des pantalons courts... l'horreur dans les yeux de son fils avait dû la dissuader de refaire la proposition l'année suivante.

Cette année encore, les elfes de maison allaient être réquisitionnés pour l'aider à chercher un sort, quel qu'il soit, qui lui permettrait de réguler de façon simple, efficace et durable, la température de son corps et de ses vêtements. Il entrait à Poudlard, par Magia, il n'était pas question que son style vestimentaire soit altéré par la chaleur ambiante !

James riait chaque année, de même que Lily, de l'obsession maladive de leur fils pour ses tenues. Il n'était cependant pas aussi railleur lorsque c'était ce dernier qui discutait avec leur tailleur, négociant prix et étoffes avec une facilité déconcertante. Il ne s'esclaffait pas non plus lorsqu'il venait, embarrassé, demander à Harry quels habits porter pour telle ou telle occasion mais ça, il avait tendance à l'oublier rapidement, peut-être dans une maigre tentative de conserver son égo en sécurité.


-Lady Carmilla Sanguina, comment vous portez-vous ?

Ragnok n'avait pas levé le nez de ses documents, mais l'arrivée soudaine de la femme dans son bureau n'avait pas semblé ni le surprendre, ni l'alarmer. Elle éclata d'un rire hypnotisant et sortit de l'ombre, prenant place d'elle-même dans le fauteuil face à lui. Le directeur de Gringotts leva enfin les yeux, et l'observa attentivement.

-Nous avons été surpris de ne pas vous voir chez nous à la première heure, déclara-t-il simplement.

-J'ai été arrêtée par une scène intéressante.

-Quel genre de scène ?

-Peter Pettigrew, dans sa cellule d'Azkaban, et Sirius Black lui soutirant des informations d'une manière... peu orthodoxe. Si j'ai été sceptique au départ, l'humiliation semble très bien fonctionner sur les humains faibles d'esprit. Mais vous devez en connaître un rayon, ajouta-t-elle, flatteuse à outrage.

Ragnok ne répondit pas, et attendit patiemment que Carmilla reprenne le cours de son histoire.

-Où en étais-je... Sirius Black a donc interrogé l'homme, qui s'est révélé être une source d'informations étonnamment profonde à propos de ce Voldemort dont tout le monde parlait jusqu'à la dizaine de révolutions précédente. Il aurait fait des Horcruxes, parait-il.

-Paraît-il ? Répéta le gobelin, soudain tendu.

-En fait, nous en sommes certains. D'une part, parce que Sirius en a trouvé un dans sa propre demeure, et d'autre part, parce que je sais de source sûre que Neville Londubat en est un également.

Elle se pencha en avant, tout sourire disparu, les yeux mortellement sérieux. Ses dents, anormalement longues, transpercèrent presque la peau de ses lèvres.

-Tout comme je sais que vous êtes au courant de la dernière information, Ragnok. Vous n'avez pas pu la rater lors du passage obligatoire de l'Héritier Londubat dans votre bureau l'année dernière, n'est-ce pas ?

Carmilla se recula dans le dossier et plongea ses pupilles d'or dans celles d'obsidienne. Elle pencha la tête sur le côté dans une mimique inquiétante et plissa les yeux, comme pour lire au fond de son esprit.

-Maintenant, la question que je me pose est... pourquoi avoir caché une telle information à tous ?

Ragnok sentit son cœur cesser de battre lorsque le cliquetis caractéristique d'une porte bloquée par magie se fit entendre, suivi d'un tintement de chaînes.

Il n'eut pas besoin de regarder ses mains ou ses jambes pour savoir qu'il était bloqué sur sa chaise.