Avril 2032 – Partie III


Je me triturai la peau du poignet, observant intensément les étagères de Margaret Royalmind. Une nouvelle fois, les objets étaient pris d'une frénésie incroyable, et ne restaient pas en place. Insupportable. Quand est-ce que les objets se décideraient à garder leur place ? Je ne supportais plus leurs mouvements incessants. Je voulais de la stabilité, par Merlin !

- Vous me paraissez particulièrement nerveuse, aujourd'hui, me fit remarquer la Psychomage.

Je la fusillai du regard. Elle prit ses cartes, et les battit tranquillement. Cela, bien entendu, m'agaça une nouvelle fois. Je commençais à croire qu'elle savait que j'étais énervée par ce mouvement, et qu'elle le faisait tout de même. Simplement pour m'importuner. Je plissai le nez.

- Vous battez vos cartes pour débuter une partie de bataille explosive ?

Margaret Royalmind afficha un regard énigmatique.

- Comme je vous l'ai déjà dit, vous en saurez plus sur les raisons pour lesquelles je bats les cartes lorsque nous aurons atteint notre dernière séance.

Je me renfrognai, comme à chaque fois qu'elle refusait de répondre réellement à une de mes questions. Margaret Royalmind était toujours aussi énigmatique. Certes, elle avait des raisons de l'être, et ne me devait aucune explication. Mais ses silences en réponse à mes questions me mettaient en rogne.

- Je disais donc que je vous trouvais nerveuse.

- Je le suis toujours, rétorquai-je.

Je croisai les bras sur ma poitrine, essayant d'arrêter de martyriser la peau de mon poignet.

- Certes. Mais aujourd'hui, vous l'êtes plus d'habitude, précisa Margaret Royalmind. Qu'est-ce qui vous met dans cet état ? Est-ce que c'est la visite de Ginny Potter ? Votre partie de Quidditch avec d'anciens camarades, où tout le monde n'a pas paru ravi de vous revoir ? Ou bien est-ce dû à votre rendez-vous avec le nouveau conservateur du British Museum, après notre entretien ? Ou bien, est-ce que ce sont toutes ces raisons à la fois ?

Je ne répondis pas, m'enfermant dans le silence, comme à chaque fois que j'avais des difficultés à réfléchir et à exprimer ce qui me pesait – ou bien que je n'avais aucune envie de déterminer avec exactitude ce qui me mettait dans un tel état.

- Personnellement, je penche pour un mélange de tout cela à la fois, avança Margaret Royalmind. Il se passe beaucoup de choses dans votre vie depuis quelques semaines, et vous ne prenez pas le temps de vous poser. Il est évident que cela vous impacte. Est-ce que vous réussissez à dormir correctement ?

Je secouai lentement la tête. J'avais, une nouvelle fois, des difficultés à dormir. Je me levais tôt, partais courir, revenais, croisais Stiles, commençais ma journée. Et le cycle recommençait.

Bien sûr, j'avais eu l'habitude des cycles infernaux de ce genre. J'avais été une Invisible, mon cycle de sommeil avait été totalement déréglé pour de nombreuses raisons. Mais j'étais tout de même épuisé, et mon état constant de vigilance ne trouvait jamais de réponses dans des situations extrêmes, ce qui m'épuisait encore plus.

- Nous allons essayer de régler les problèmes l'un après l'autre, me proposa doucement Margaret Royalmind. Tout d'abord, votre belle-famille. Est-ce qu'ils ont essayé de vous recontacter ?

- Oui, dis-je simplement.

J'avais reçu de nombreuses lettres de Ginny et de Harry, malgré ma demande de cesser de me contacter. Je ne les ouvrais même plus. Je ne voulais plus les ouvrir, lire leurs demandes de nous voir, de discuter. Je n'avais pas revu James dernièrement, mais cela n'allait pas tarder, il voulait me parler du mariage de Chuck. Je comptais lui demander d'inciter ses parents à stopper les tentatives de contact avec moi. Je ne les supportais plus. J'espérais simplement qu'il ne tenterait pas de me convaincre de leur parler.

- D'accord…

Ma réponse laconique ne parut pas la déstabiliser outre-mesure.

- Peut-être pourriez-vous prendre les devants en leur écrivant.

- Mais je ne…

Margaret Royalmind m'interrompit.

- Pas pour échanger avec eux, mais justement pour leur dire que leurs tentatives de rentrer en contact avec vous, vous mettent en difficulté. Ils pourront comprendre.

Je n'en étais pas certaine.

- Ne prenez pas une décision tout de suite, me rassura Margaret Royalmind. Simplement, réfléchissez à ce que je vous dis, laissez mûrir la proposition. Peut-être qu'elle ne vous semblera pas si incongrue, dans quelques jours, ou quelques semaines.

Je hochai sèchement la tête. Je ne savais pas quoi penser réellement de ce qu'elle venait de me suggérer, et j'aurais effectivement besoin de temps pour démêler les avantages et inconvénients de cette solution.

- Pour votre partie de Quidditch… Ne m'avez-vous pas dit que votre ancienne joueuse vous avait proposé une nouvelle partie ?

J'acquiesçai.

- Effectivement. Mais elle a aussi sous-entendu que certaines personnes étaient mécontentes de ma présence… Cela dit, il y a des gens mécontents de mon existence dans la rue, et je ne m'empêche pas de marcher sur le Chemin de Traverse, fis-je remarquer à juste titre.

- En effet. Et je crois que vous ne devriez pas vous encombrer le cerveau avec ce qui se passera la prochaine fois que vous irez jouer au Quidditch… Si jamais vous vous décidez à vous y rendre. Car vous n'étiez pas certaine de vous y rendre une nouvelle fois…

Je hochai la tête. Une fois de plus, elle avait raison. J'hésitai à retourner jouer au Quidditch avec tous ces anciens élèves de Poudlard car, en toute sincérité, je n'avais pas eu l'impression d'avoir ma place dans leur groupe, la dernière fois. Bien sûr, Carolingien avait semblé presque d'accord avec ma présence en fin de partie, mais il était bien le seul à s'être montré légèrement plus accueillant. Je ne savais pas quoi penser d'Irina Silvestrov, par exemple, qui semblait être une personne hautement dédaigneuse. J'avais tenté de demander à Jason plus d'informations sur cette attrapeuse, puisqu'il l'avait affrontée à Poudlard, mais je n'avais pas eu de nouvelles de l'Australie pour le moment. Lorsque j'en avais parlé aux jumeaux, qui suivaient de près la carrière de Jason, ils m'avaient simplement dit qu'Irina était une attrapeuse qui jouait plus de ses charmes que de ses talents, ce qui pouvait potentiellement agacer leur cousine – et qui pouvait donc expliquer le fait que Jason ne m'ait pas répondu, étant donné que Jason et Lily lisaient le courrier l'un de l'autre sans aucune distinction.

- Est-ce qu'à part le fait que les autres joueurs n'ont pas sauté de joie en vous voyant sur le terrain, vous avez une vraie raison de ne pas retourner jouer avec eux ?

- Pas vraiment, reconnus-je. J'ai apprécié cette sortie de ma routine, voler m'a fait beaucoup de bien, et jouer au Quidditch avec d'autres personnes que les Potter ou Weasley ne m'était plus arrivé depuis des années, et le changement, ça fait du bien…

Margaret Royalmind sourit légèrement, comme si elle appréciait ma réponse, car elle s'attendait à ce qu'elle soit celle-ci. Bien sûr. Je n'avais jamais l'impression d'avoir mon libre arbitre, dans nos séances.

- Pour être honnête, je vous ai trouvée particulièrement enjouée, lorsque vous m'avez fait le compte-rendu de votre partie. Je crois vraiment que cela vous fait du bien, et même si des sorciers ne sont pas ravis de vous avoir parmi eux, vous devriez les ignorer, et profiter de ces invitations pour changer d'air. Cela vous fait du bien, à court et à long terme.

Cela me faisait mal de l'admettre, mais Margaret Royalmind avait raison. Une seule partie de Quidditch m'avait fait du bien, je ne pouvais pas ignorer les bienfaits du sport sur mon bien-être mental.

- Et concernant notre dernier point…

Elle jeta un œil à sa montre. Notre séance touchait à sa fin. Les objets de son cabinet continuaient de se promener, complètement déchaînés, sur les étagères.

- Eh bien, la rencontre avec le nouveau conservateur a lieu dans un peu moins d'une heure. Je doute que vous ayez à vous inquiéter, en toute sincérité. Vu les échanges que vous avez eus avec lui, il semble ouvert au dialogue, intrigué par votre parcours… Cette nouvelle collaboration devrait bien se passer.

- Ce n'est pas vraiment une collaboration, lui rappelai-je distraitement.

Elle balaya mon argument de la main.

- Vous savez ce que je veux dire. Je ne me fais pas de soucis pour cette entrevue. Vous me raconterez ça lors de votre prochaine visite, vous voulez bien ?

- Vous n'allez pas me laisser le choix, de toute manière, grinçai-je à peine discrètement.

- Non, certainement pas ! s'esclaffa-t-elle. Mais j'aime vous laisser croire que vous allez avoir le choix. Sur ce…

Je me levai, fouillai dans ma bourse et laissai les Gallions nécessaires pour payer la séance du jour.

- On se voit rapidement, Astrid, je vous envoie mes disponibilités dans la journée !

Je la saluai également, puis quittai son cabinet, l'esprit forcément embrouillé. Je ne terminais jamais les séances en étant apaisée. Si je devais être honnête, je me sentais tout de même plus calme à présent que lors de nos premières séances, mais si l'objectif était que je termine une séance avec la Psychomage en étant totalement sereine et avec les idées claires, je n'allais pas cesser de lui rendre visite avant de longs mois.

J'avais presque une heure à tuer avant mon rendez-vous avec Thésée Meadowes, le nouveau conservateur du British Museum. Je n'étais pas sereine à l'idée de ce rendez-vous, et je réfléchis à plusieurs manières de me détendre avant de m'y rendre. Je refusais d'y être trop en avance, n'étant pas certaine que je saurais rester calme si je devais tourner en rond en attendant notre rendez-vous. J'hésitai un bref instant, rejoignant une rue moldue, avant de trouver la solution en voyant passer un bus à impériale devant moi. Je n'avais qu'à m'y rendre en transport en commun Moldu. Cela me prendrait assez de temps pour ne plus avoir que quelques minutes d'avance sur mon rendez-vous.

Je fouillai mes poches, trouvai des pièces Moldues à défaut de trouver une carte de transport, et grimpai dans le premier bus qui me rapprocherait de ma destination. Je me hissai à l'étage, m'assis à une place libre, tout devant, et regardai défiler Londres. La Tamise, les monuments… Nostalgique, je me rappelai des nombreuses fois où Jill m'avait emmenée dans la capitale pour me faire découvrir tous ses lieux favoris, avant de me ramener là où elle avait trouvé sa place : Eastbourne.

Le monde sur la route empêchait le bus d'avancer rapidement, mais cela m'arrangeait, finalement. J'appréciais plus la vue alors que nous prenions notre temps pour parcourir les rues de la capitale, essayant de me souvenir des dialogues que nous avions pu échanger, avec Jill, lorsque nous nous promenions dans Londres. Malheureusement, les souvenirs s'estompaient au fur et à mesure des années, et je n'étais plus certaine qu'ils soient encore assez fiables pour que je puisse réellement les savourer.

Je finis par descendre, proche de ma destination, et marchai tranquillement jusqu'au musée. Je passai par l'entrée de service réservée aux sorciers, et poussai un soupir de soulagement en constatant que je ne croisai aucun de mes collègues qui travaillaient sur place. Je n'avais pas envie de leur parler, pas plus que je n'avais envie de leur expliquer ma présence sur les lieux. Et j'avais également peur qu'ils détournent tout simplement le regard, refusant de me reconnaître comme l'une des leurs – après tout, je ne les avais pas revus depuis mon départ précipité avec Camille, presque un an plus tôt.

Je me dirigeai vers le bureau de Thésée Meadowes, et frappai quelques coups après avoir vérifié à ma montre que j'étais à l'heure.

Je reculai d'un pas lorsque j'entendis un lourd mécanisme s'enclencher dans la porte, me surprenant. L'ancien conservateur venait ouvrir la porte par lui-même.

Derrière la porte, personne, mais une voix se fit entendre.

- Entrez, Astrid ! Je suis prêt à vous recevoir.

La voix me paraissait plutôt jeune, en comparaison à celle de Perceval Graw, l'ancien conservateur du British Museum. Je passai le seuil de la porte, soudainement intriguée.

Le bureau avait totalement changé. Alors qu'auparavant, il était tout le temps en désordre, que des notes de service voletaient, impatientes d'être enfin lues, à présent, l'ordre régnait totalement dans le bureau. Les artefacts qui étaient entreposés dans le bureau étaient plus modernes que ceux de Perceval Graw, et n'étaient pas dissimulés par une épaisse couche de poussière – ce qui était une hérésie de mon point de vue, mais Perceval Graw ne m'avait pas demandé mon avis. Quelques manuels étaient ouverts sur plusieurs pupitres.

Toutefois, ce qui me frappa le plus, ce fut la mappemonde immense qui était étalée sur un bureau, au centre de la pièce. Divers symboles clignotaient sur cette carte, m'intriguant immédiatement.

- Je vois que vous avez repéré la carte maîtresse de ma collection ! Enfin, de la collection du conservateur du British Museum. C'est une carte qui affiche tous les sites de fouille en cours, avec leurs différentes équipes. Regardez, l'équipe Thêta est en Albanie…

Je levai les yeux, apercevant enfin Thésée Meadowes. L'homme était derrière son bureau, mais me rejoignit en quelques grands pas lorsqu'il se rendit compte que je l'avais repéré. Il se déplaçait avec simplicité, en comparaison à Perceval Graw, qui portait toute la vieillesse du monde sur ses épaules. Ses cheveux étaient totalement désordonnés, ses yeux brillaient d'intelligence, et le sourire qu'il m'adressa me parut sincère, même si je restai sur mes gardes, par habitude.

Thésée Meadowes se posta à côté de moi, et regarda avec attention la mappemonde que j'avais aperçue et qui m'intriguait.

Il me désigna un symbole que j'identifiai comme celui des Thêta, et je ne réussis pas à dissimuler un reniflement dédaigneux, qui n'échappa pas à Thésée Meadowes. Je me rappelai alors que je ne l'avais encore jamais rencontré, et je retrouvai un air neutre.

- Astrid Smith, me présentai-je.

- Je suis au courant, plaisanta-t-il. Thésée Meadowes. Le nouveau conservateur.

J'inclinai la tête, attendant qu'il poursuive ses présentations, mais il n'en fit rien.

- Vous avez envie de faire un tour ? me proposa-t-il.

- Un tour ? demandai-je, ébahie.

- Eh bien, oui, un tour, une promenade, une balade… Appelez cela comme vous le voulez. Je suis dans ce bureau depuis quatre heures ce matin, à cause de disputes entre trois momies, et des sortilèges de défense se sont déclenchés en sentant l'hostilité ambiante. Notre collègue qui était sur place cette nuit n'avait pas les accréditations pour replacer les sortilèges, j'ai été obligé de me déplacer, et vous savez ce que c'est. Une fois arrivé sur place, nous n'avons plus l'occasion de repartir avant la fin de notre journée. Je ne supporte plus le musée, j'ai besoin de sortir un peu. Alors, ça vous tente ?

- C'est-à-dire que vous vouliez me voir pour…

Je m'interrompis. Je ne savais pas vraiment comment terminer cette phrase.

- Pour que nous fassions connaissance, et pour discuter de l'équipe Thêta, termina à ma place Thésée Meadowes. J'ai une bonne mémoire, je me souviens pourquoi je vous ai demandé de venir, Astrid. Mais au risque de vous surprendre, je suis tout à fait capable de marcher et de discuter avec vous.

Il se saisit d'une petite veste qu'il enfila rapidement.

- Et même, si j'ose me vanter, je peux également boire un thé en faisant les deux activités précédentes. Alors, ça vous tente ?

Je jetai un dernier coup d'œil à la carte des fouilles, avant de hausser les épaules.

- Allons-y.

- Fantastique ! Alors… Est-ce que ça vous dit de marcher jusqu'à la Tamise ?

Si j'avais su, je serais descendue plus tôt de mon bus…

- Vous ne voulez pas rester dans le musée ? m'étonnai-je.

- Vous ne m'avez pas écouté ? J'ai besoin de changer d'air. Allons, vous n'allez pas faire la timorée !

- Non, c'est simplement que…

Que quoi, exactement ? Que j'avais l'habitude que tous mes déplacements soient contrôlés par le ministère, et donc que j'étais peu sereine à l'idée de faire un déplacement dont je n'avais jamais discuté avec le ministère de la Magie ? Mais, en même temps, je n'avais jamais reçu l'interdiction formelle de me promener le long de la Tamise. Je n'avais pas le droit de transplaner n'importe où, mais Londres était une ville que j'avais le droit de parcourir sans restriction.

- Vous avez raison. Allons changer d'air.

- Fantastique ! répéta-t-il. Allez, on se dépêche, je ne veux pas croiser un de vos collègues, il pourrait y avoir un autre problème, et je n'ai aucune envie de le régler tout de suite.

Je n'avais pas envie de croiser mes collègues non plus. J'évitais les confrontations autant que possible, et encore plus celles avec mes anciens collègues, que j'avais laissé tomber du jour au lendemain.

Nous sortîmes rapidement du musée, empruntant des couloirs réservés aux sorciers mais que je n'avais jamais foulés jusqu'à présent. Une fois à l'air libre, Thésée Meadowes soupira, se dirigea vers une roulotte ambulante, et demanda un thé. Je fis de même, et une fois nos boissons prêtes, nous nous mîmes en marche.

- Alors, Astrid… Qu'est-ce que vous pensez de votre travail, actuellement ?

Je haussai les épaules, peu désireuse de répondre. Cela dit, je me morigénai rapidement, en me rappelant que j'étais en présence du conservateur du British Museum. Il était mon supérieur, je ne pouvais pas snober une de ses questions.

- Eh bien… C'est intéressant. Cela change des accueils de groupe que je faisais, il y a un an de cela.

Il hocha la tête.

- C'est certain… Le catalogage de nos collections était…

Il chercha un mot approprié.

- Complètement inexistant ? lui proposai-je.

- Je l'aurais simplement qualifié d'incomplet, mais votre désignation me convient également, s'esclaffa-t-il. Cela dit, si votre travail est honorable…

Je sentis mon ventre se tordre. Qu'allait-il ajouter à ce début de phrase, pourtant prometteur ?

- Je doute qu'il mette en avant toutes vos qualités.

Nous attendîmes qu'un passage piéton soit vert pour traverser une route, nous rapprochant des quais de la Tamise.

- Je ne suis pas certaine de comprendre.

J'avais l'impression qu'il cherchait à me montrer une autre voie, à me pousser à chercher un travail qui correspondrait plus à mes compétences. Mais quelles étaient mes compétences, finalement ?

Je notai qu'il prenait le temps de réfléchir, à moins qu'il n'attende que le silence soit tel que je craque et reprenne la parole – sauf qu'à ce jeu, j'étais certainement meilleure que lui.

- Vous avez des compétences qui vont au-delà de faire des inventaires, réceptionner nos nouveaux objets, les cataloguer, les préparer à être exposés en veillant à ce qu'ils soient toujours en sécurité… mais aussi pour nos visiteurs, si jamais ils devaient être maudits, termina-t-il en baissant la voix pour ce dernier mot, au risque que nous soyons entendus. Voilà ce que je veux dire, Astrid. Et vous le savez.

Nerveuse, je ne répondis pas immédiatement.

- Je ne fais pas que cela, protestai-je. Je fais un travail d'historienne, et…

Ma voix était extrêmement faible, et Thésée Meadowes n'eut aucune difficulté à m'interrompre dédaigneusement.

- D'historienne ? Oh, par Merlin. C'est ce que Perceval Graw a dit pour vous flatter et pour ne pas montrer trop ostensiblement qu'il vous donnait un travail bien en-dessous de vos compétences, mais n'allez pas me faire croire que vous avez fini par croire à cette fable, vous aussi !

Je me tus obstinément. Nous descendîmes les quais, et nous mîmes à marcher le long de la Tamise, évitant les Moldus sans problème. Je réalisai soudainement qu'il était particulièrement à l'aise au milieu de la foule de Moldus, ce qui n'était pas souvent le cas pour des sorciers aguerris. Encore une question dont je souhaitais la réponse. Et qu'il avait une tenue passe-partout pour le monde Moldu, comme s'il avait prévu que nous aurions besoin d'être inidentifiables en tant que sorciers. Très étrange.

- Bien sûr, vous nous fournissez des données extrêmement intéressantes sur les artefacts qu'on vous fournit, votre rapidité à intégrer à nos collections tout ce qu'on vous envoie nous permet d'élargir rapidement nos expositions pour nos visiteurs… Mais sincèrement, Astrid. C'est du talent gâché.

- Mais, je…

- Et si vous vous contentez d'une simple augmentation pour vous sentir valorisée, mon opinion de vous s'en trouve franchement dévalorisée.

Je serrai mon poing libre, résistant à l'envie de l'incendier au milieu de la foule. Nous étions entourés de Moldus, et je ne pouvais pas me permettre de perdre mes nerfs maintenant – trop de mots risquaient d'être sorciers, les risques étaient trop grands pour moi.

Alors, je serrai le poing, puis les dents, me demandant pourquoi il m'avait convoquée si c'était pour m'humilier.

Thésée Meadowes me jeta un coup d'œil, puis reprit la discussion. Il paraissait déçu que je ne réagisse pas, mais je préférais qu'il soit déçu plutôt qu'effrayé de mon emportement.

- J'estime que votre place n'est pas là.

- Ah ? Vous voulez me mettre à la porte ? lâchai-je finalement. Cela ne va pas faire bonne presse au musée, si je peux me permettre. En tout cas, pas au niveau du ministère de la Magie, qui travaille sur la réhabilitation des Invisibles. Si vous commencez à me mettre de côté, vous risquez de perdre les aides financières du ministère…

Je bluffais… en partie du moins. Mais si mon emploi était menacé, j'étais prête à tous les subterfuges pour le garder. Quitte à me faire détester par le conservateur du musée.

- Vous êtes toujours sur la défensive comme cela ? s'enquit Thésée Meadowes.

À ma grande surprise, toutefois, il ne paraissait pas énervé, ni apeuré par ce que je venais de dire. Il semblait totalement détendu.

- Pas toujours, répondis-je sèchement.

- Seulement lorsque vous avez l'impression d'être attaquée, donc, comprit-il.

- Je…

Il m'interrompit en levant la main. Pour garder contenance, je portais mon gobelet de thé à mes lèvres.

- J'ai voulu faire durer le suspense, je réalise que ce n'était pas une bonne chose. Je maintiens ce que j'ai dit, et je vous prie de le prendre comme un compliment. Vous avez des qualités professionnelles qui ne sont pas mises en avant, avec ce que vous faites actuellement.

Je soupirai. Si son but était de me flatter pour s'assurer de ma loyauté au British Museum, il perdait son temps. À l'heure actuelle, avec toutes mes restrictions magiques, je ne pouvais pas prétendre à travailler à beaucoup d'endroits différents. Ma place au British Museum était trop agréable pour que je l'abandonne du jour au lendemain.

- Ah, vraiment ? Et qu'est-ce que vous pensez que je devrais faire, pour que mes compétences soient mieux valorisées ?

J'étais curieuse de l'entendre me répondre. Et sceptique, également.

- Pourquoi est-ce que vous n'iriez pas sur le terrain ?

Je manquai lâcher le gobelet que je tenais.

- Pardon ?

- Vous avec une connaissance accrue de l'Histoire de la Magie, me fit remarquer Thésée Meadowes, apparemment insensible à mon trouble. Vous n'êtes pas sur le terrain, et pourtant, vous savez quels objets sont censés y trouver les archéomages. Vous savez toujours quels sortilèges sont posés sur les artefacts qu'on vous envoie, que ce soit des sortilèges de protection, ou des malédictions. Vous apporteriez une grande plus-value sur le terrain.

- Sauf que je ne suis pas archéomage.

C'était la première phrase qui me venait en tête pour refuser… pour refuser quoi, exactement ? Qu'est-ce que Thésée Meadowes était en train de me dire ?

- Non, effectivement. Mais vous avez été une Invisible.

Je me figeai, glacée jusqu'aux os. Il avait dit cela avec une telle facilité, une telle insouciance, que j'avais la sensation d'être prise au piège. Personne ne me rappelait mon appartenance aux Invisibles avec une telle légèreté sans que quelque chose ne me soit reproché derrière – à part, peut-être, Margaret Royalmind, mais ma Psychomage était un cas exceptionnel.

- Or, si j'en crois votre dossier chez eux… Vous êtes bien au courant que j'ai accès à votre casier chez les Invisibles ?

J'acquiesçai machinalement, encore sous le choc de sa réaction.

- Vous avez une polyvalence que peu de personnes ont. Non, vous n'êtes pas une archéomage mais, techniquement, vous n'êtes pas une historienne non plus, me rappela-t-il. Vous avez été une Invisible, et c'est votre unique formation. Sauf que la formation des Invisibles, si j'en crois ce qui m'a été confié, vous a formée, justement, à l'archéomagie. N'est-ce pas ?

- En partie, oui, concédai-je de mauvaise grâce.

- Et vous avez toujours été une bonne historienne. C'est pour cela qu'on vous a souvent placée sur des affaires qui avaient un aspect historique, nous sommes d'accord ?

- Tout à fait. Mais je ne comprends toujours pas où vous voulez en venir.

- J'en viens au point qu'on manque d'historiens sur les lieux de fouille, Astrid. Que les fouilles actuelles sont sur des sites où nous ne pouvons pas établir de campements. Les archéomages sont pressés, ils doivent trouver rapidement ce qui les intéresse avant que les autorités ne leur demandent de rouvrir les lieux au public. Les archéomages qui sont rattachés au British Museum ont besoin de soutien, vous avez bien vu que l'équipe Thêta est incapable de trouver tous les artefacts.

- Oui, enfin ça, c'est surtout parce qu'ils sont mauvais, si je peux me permettre. Ils ne savent pas lancer les bons sortilèges, et…

- Justement ! S'ils avaient des historiens sur place avec eux, au moins, ils ne laisseraient rien passer.

- Eh bien, envoyez des historiens, dis-je simplement.

- Moi, j'aimerais mieux envoyer une historienne qui a été une Invisible, me dit-il calmement.

Nous y voilà. Thésée Meadowes voulait bien se débarrasser de moi, comme je m'en doutais. Un petit sourire naquit au coin de mes lèvres.

- Ah, l'idée vous plaît ! se méprit-il.

- Oh, oui, l'idée est tentante. Mais elle est surtout irréalisable. Alors, quelle est la suite des événements ? Vous me proposez d'aller sur des sites de fouille, j'accepte, on tente de faire les démarches auprès du ministère de la Magie, les refus se succèdent et, au bout d'un moment, vous en avez marre de vous heurter à un mur chaque fois que vous tentez de plaider ma cause et vous vous décidez à vous débarrasser de moi ?

L'enthousiasme de Thésée Meadowes disparut peu à peu de son visage.

- Franchement, c'est long, comme procédé pour me voir partir du British Museum. Alors que, vu ma situation instable, il vous suffirait de dire au ministère de la Magie que vous ne me faites pas confiance pour que je sois mise à la porte.

- Ce n'est pas du tout cela, Astrid ! s'offusqua Thésée Meadowes.

- Ah ? Alors, c'est quoi ?

- Je veux vraiment que vous partiez sur les lieux de fouille ! Par Merlin, vous avez toutes les compétences requises pour partir avec les archéomages ! L'équipe Alpha me demande des historiens depuis des années, mais tous nos historiens sont âgés et ne veulent plus partir pour de petites missions, cela les fatigue plus qu'autre chose. Les équipes Sigma et Upsilon sont composées d'archéomages juniors, chapeautées par un senior pour les deux équipes, qui passe son temps d'un site de fouille à l'autre. Si je pouvais ajouter une historienne à mes équipes, je rééquilibrerais un peu la situation. Ce n'est pas un moyen de vous mettre sur la touche, c'est au contraire un moyen pour moi de vous intégrer encore mieux aux effectifs du British Museum… parce que vous occuperiez un poste qui vous conviendrait mieux.

Je fronçai les sourcils. Je ne m'attendais pas à ce qu'il soit sincère, mais soit.

- D'accord… Alors, merci d'avoir pensé à moi.

- Vous acceptez ? s'étonna Thésée Meadowes.

Bien sûr qu'il était surpris, il ne s'attendait certainement pas à ce que je cède aussi rapidement à sa demande.

Je me tournai vers lui, l'air grave.

- Je pourrais accepter. Mais j'ai conscience que ça ne se fera pas.

- Et pourquoi cela ?

- Parce que vous me demandez de rejoindre des sites de fouille.

- Oui…

- Est-ce qu'ils sont tous situés au Royaume-Uni ?

- Non. Mais vous avez déjà voyagé, avec les Invisibles.

- Bien sûr. Sauf que les Invisibles n'existent plus, et que je suis restreinte dans mes déplacements. Je dois en faire la demande au ministère avec beaucoup d'avance.

- Je suis sûr que le ministère de la Magie approuvera vos déplacements.

- Je suis également soumise à d'énormes restrictions magiques.

- On demandera au ministère de lever vos restrictions, ou, en tout cas, de vous autoriser l'emploi des sortilèges nécessaires.

Je tapotai ma cuisse, dévoilant ainsi l'emplacement de ma baguette magique.

- Les sortilèges nécessaires sur des sites de fouille ne peuvent pas être déterminés en avance, cela dépend de la fouille, du pays… Il y a trop de critères à prendre en compte. Le ministère de la Magie n'acceptera jamais de me laisser une telle latitude. Je serai totalement inutile, sur un site de fouille. Magiquement parlant, je veux dire.

- Je suis certain que cela aussi peut s'arranger.

J'éclatai de rire, à sa grande surprise.

- Vous êtes un incorrigible optimiste, vous, n'est-ce pas ?

- Pourquoi dites-vous cela ?

- Je vous annonce que je n'ai pas le droit de sortir du pays, ni utiliser la magie, ce qui sont deux conditions pour que je fasse des interventions sur les sites de fouille, et vous pensez que cela peut s'arranger ?

- Si c'est pour l'Histoire, je suis certain que…

Je l'interrompis immédiatement.

- N'oubliez pas que j'ai marqué l'Histoire en étant une Invisible, et ce n'est pas pour autant que je dispose de privilèges en plus.

Thésée Meadowes eut le mérite de se taire. J'étais arrivée au bout de son argumentaire.

- J'apprécie la proposition. Sincèrement. Pendant quelques minutes, si je me laisse à y penser, je suis même tentée de l'accepter. Mais je sais que ce ne serait qu'un rêve, inaccessible qui plus est. Alors, merci d'avoir pensé à moi. Mais je ne crois pas pouvoir être l'historienne dont vous avez besoin sur vos sites de fouille.

Nous arrêtâmes de marcher, observant la Tamise en silence. Nous avions longuement marché, et le British Museum était très loin de nous, à présent.

- Nous ferions mieux de rentrer, proposai-je lorsque le silence fut trop long.

Sans un mot, Thésée Meadowes m'emboîta le pas. Je profitai de son silence pour réfléchir à ce qu'il venait de me proposer.

Aller sur le terrain me manquait. C'était certain. Je ressentais de la jalousie envers les personnes qui pouvaient se déplacer sans restriction, je ne comprenais pas Stiles lorsqu'il me disait qu'il voulait passer du temps chez lui, qu'il en avait marre de ses voyages d'affaires. Découvrir des sites de fouilles, découvrir des zones magiques accessibles uniquement par des historiens et des archéomages, je trouvais cela incroyable, et j'avais envie d'aller sur le terrain.

Mais je ne pouvais pas y aller. J'avais fait une croix sur cet aspect de mon travail depuis de nombreux mois. Cela m'attristait, mais je n'allais pas me morfondre. J'avais déjà bien assez de sentiments négatifs à gérer, je devais me préserver au maximum, et ne pas ajouter de pensées négatives à mon quotidien.

- Et si je négociais tout cela ?

Je manquai sursauter. J'avais presque oublié la présence de Thésée Meadowes.

- Pardon ?

- Si j'arrive à négocier vos sorties de territoire, vos autorisations exceptionnelles de sortilèges… Si j'arrive à obtenir du ministère de la Magie que vous puissiez exercer votre métier d'historienne comme j'aimerais que vous le fassiez, et comme j'espère que vous aimeriez le faire, vous accepteriez ?

- Vous n'abandonnez jamais une idée, une fois que vous l'avez en tête ? m'esclaffai-je.

- Si je devais abandonner à chaque fois qu'une difficulté apparaissait dans mon champ de vision, je ne serais pas là où j'en suis aujourd'hui, rétorqua-t-il avec humour. Je m'attendais par ailleurs à ce que vous soyez plus combative, vous aussi. Mais je vous trouve plutôt… résignée. Pour être honnête, je suis presque déçu de votre attitude.

Je lui lançai un regard en coin, me demandant si je devais être vexée, ou s'il cherchait simplement à me pousser dans mes retranchements pour que j'accepte sa proposition. Au vu de sa nervosité, ma seconde supposition me paraissait être la bonne.

Il était déjà la deuxième personne à me reprocher mon manque de combativité en peu de temps. C'était simple, pour lui, il n'était pas surveillé par le ministère de la Magie, et il n'avait pas grand-chose à perdre en cas d'échec.

- Vous savez quoi ? J'accepte votre proposition. Peut-être que dans quelques années, vous aurez gain de cause auprès du ministère, me moquai-je. Et si jamais vous obtenez une souplesse pour mes déplacements et mes actes magiques… Eh bien, vous me donnerez vos astuces, pour que je les applique à chacune de mes visites au ministère !

Il sourit mystérieusement, me mettant mal à l'aise. J'avais l'impression qu'il savait qu'il allait obtenir ce qu'il voulait, et cela me dérangeait profondément. Quel moyen de pression disposait-il auprès du ministère de la Magie pour être aussi certain de son succès ?

- On en reparle dans quelques mois. Je suis certain qu'avant la fin de l'année, je vous ai obtenu l'autorisation. Vous voulez parier ?

Il me tendit une main, joueur, mais je la refusai.

- J'ai appris à mes dépens, ces dernières années, que je ne devais accepter que les paris que j'étais certaine de gagner, et je sens à votre détermination que je pourrais perdre celui-ci… Alors, je vais me méfier, dis-je lentement.

Il ne se vexa pas de mon refus.

- Je comprends. Et je constate que vous commencez à accepter l'idée que je puisse avoir raison, et vous obtenir cette autorisation… Vous allez voir, Astrid. Vous allez repartir sur le terrain, c'est excitant, n'est-ce pas ?

Nous approchions de la partie du British Museum qui était indétectable par les Moldus et qui nous permettait, à nous sorciers, d'entrer et de sortir à notre guise du bâtiment.

- Je serai excitée lorsque j'aurai cette autorisation entre les mains, lui promis-je. Est-ce que vous vouliez me voir pour autre chose ? En attendant cette fameuse autorisation, j'ai des artefacts à cataloguer… dont le collier d'une sorcière inconnue, lui rappelai-je.

Thésée Meadowes jeta un coup d'œil à sa montre, et grimaça.

- J'aurais adoré discuter plus longtemps avec vous, j'ai de nombreux sites de fouille à vous montrer, pour que vous me donniez votre avis, mais j'ai une réunion avec le directeur de Castelobruxo dans moins de trente minutes. Je vous ferai parvenir un hibou pour que nous reparlions de tout cela. À très vite, Astrid !

Il se saisit d'autorité de ma main, afin de l'agiter vigoureusement, puis pénétra dans le musée, me laissant pantoise.

Cette rencontre avec Thésée Meadowes était pour le moins déconcertante.

.

.

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J'ouvris le colis qui venait d'être livré par un hibou postal, et pestai en remarquant les objets que j'avais commandés à Mélina.

- Pourquoi est-ce que tu ne me proposes pas de venir les récupérer à ta boutique ? grommelai-je.

Mon amie était injoignable, c'était le mot. Dès que je tentais de la contacter, je me heurtais à un mur. J'avais songé à m'imposer à sa boutique, mais lorsque l'idée avait effleuré mon esprit, j'avais réalisé qu'en agissant ainsi, je me comporterais exactement comme Harry et Ginny – or, je ne comptais pas faire à mon amie ce que je n'appréciais pas qu'on me fasse à moi-même. J'avais donc renoncé à cette idée.

J'avais alors tenté une approche que j'avais espérée plus subtile, en lui envoyant un courrier pour lui dire que je manquais de matériel qu'on trouvait dans sa boutique. Sauf qu'au lieu de me prévenir que tout était prêt et que je pouvais venir le récupérer quand je voulais, elle me faisait livrer la totalité des articles dont j'avais besoin. Par Merlin, Mélina, j'étais la personne qui faisait des cachotteries, et toi la personne qui essayais de me raisonner, pas l'inverse.

On frappa à ma porte, m'empêchant de m'attarder sur la situation, et j'allai ouvrir.

- Bièraubeurres fraîches livrées directement chez toi !

Je souris.

- Entre, Stiles.

- Comment ça va, depuis hier ? me demanda-t-il en prenant mon invitation au sérieux et en pénétrant dans mon appartement.

- Très bien, lui assurai-je.

La veille au soir, nous avions dîné ensemble. Comme l'avant-veille.

En fait, j'avais passé du temps avec Stiles tous les jours de cette semaine. Stiles Stuart avait fini par prendre une place importante dans mon quotidien.

Et cela ne me dérangeait pas.

J'avais compris cela quelques jours plus tôt, quand j'avais attendu avec presque impatience la venue de Stiles. Il y avait un manque de présence dans mon quotidien, Stiles l'avait comblé, et cela ne me dérangeait pas.

Bon, je n'allais pas dire que j'avais cherché à creuser plus longtemps cette sensation. J'avais juste fini par accepter que Stiles prenne de la place dans ma vie, et que j'apprécie cette place.

Même si l'horloge avait toujours quelque chose à redire, et qu'elle m'affirmait que je refusais simplement de prendre du temps pour moi, pour être seule.

Je rangeai rapidement mon appartement, pour que Stiles puisse s'installer.

- Tu travaillais encore ? me reprocha-t-il.

Je levai les mains pour me défendre.

- J'avais beaucoup de travail ! Et je dois reconnaître que je ne vois pas le temps passer, en travaillant de chez moi. Mais je n'étais plus sur mes parchemins lorsque tu es arrivé, promis.

Il me lança un regard entendu, me faisant comprendre qu'il ne me croyait pas – et il avait presque raison. J'avais fini mes tâches officielles pour le British Museum, mais je m'étais autorisée à regarder les sites de fouilles où se trouvaient des archéomages ces derniers temps. L'idée de Thésée Meadowes de m'envoyer sur le terrain trottait dans un coin de ma tête, et je trouvais sa proposition alléchante. Je m'étais juré de ne pas y attacher trop d'importance, de ne pas croire en sa possible réalisation, mais mon esprit avait fini par s'emballer, et je sentais la fébrilité qui me prenait lorsque je songeais à l'éventualité de sortir du territoire, d'obtenir des souplesses sur les sortilèges que je pouvais lancer.

- Eh bien moi, je suis bien content d'avoir moins de travail, en ce moment ! rebondit Stiles. On les boit, ces Bièraubeurres ?

- Accio chopes !

Les verres volèrent jusqu'à nous, et je le laissai nous servir avant de prendre place dans le salon.

- Toujours pas d'Épouvantard ?

Je secouai la tête.

- Et heureusement ! Quelle horreur d'avoir à m'en débarrasser, soufflai-je. Les agents du ministère de la Magie mettent beaucoup de temps à venir, en tout cas, c'est ce qui s'est passé la première fois. Heureusement que tu as pu m'aider les fois suivantes…

- Au plaisir, me dit-il avec un clin d'œil.

Je souris, mais à ma grande surprise, Stiles ne me rendit pas mon sourire. Pas tout de suite, en tout cas. Il paraissait gêné, et ne sachant comment débloquer sa gêne, j'attendis qu'il choisisse de s'exprimer par lui-même – ce qu'il ne tarda pas à faire. J'avais déjà constaté qu'il ne supportait pas les silences.

- Je voulais qu'on discute de… Enfin, tu sais, ce dont tu m'as parlé, en début de mois, sur…

Je fouillai dans mes souvenirs, essayant de me rappeler ce qui avait pu le mettre dans un tel état. Je me rappelai alors soudainement que j'avais abordé avec lui le sujet des Invisibles, afin de savoir si, oui ou non, il savait que j'avais fait partie de l'organisation.

- Oh.

Je me sentis pâlir, et mon cœur battit un peu plus fort dans ma cage thoracique. Est-ce qu'il allait m'expliquer qu'il ne pouvait décemment pas passer trop de temps avec moi, du fait de mon passé chez les Invisibles ? J'en doutais, mais je ne pouvais rien affirmer.

- Rassure-toi ! s'empressa-t-il de dire lorsqu'il s'aperçut que les quelques mots qu'il venait de prononcer me mettaient dans un état de grande fébrilité. J'y ai beaucoup pensé depuis qu'on en a discuté, et je me suis rendu compte que ma réaction avait pu te paraître étrange.

- En toute honnêteté, oui, parvins-je à bafouiller.

C'était la stricte vérité. Je me serais attendue à de la curiosité de la part de Stiles, ou à du mépris, mais pas à cette volonté de ne pas du tout aborder le sujet avec moi.

- C'est juste que… J'estime que c'est à toi de me parler de ça lorsque tu t'en sens capable. Pas à moi. Ça fait partie de ta vie, pas de la mienne, et donc… voilà. Pour ma part, le sujet n'a pas à être abordé si cela ne vient pas de toi.

Je penchai légèrement la tête en avant, surprise de son point de vue, tout en lui étant reconnaissante de l'avoir. C'était la première fois que personne ne me demandait des comptes sur mon passé chez les Invisibles, estimant que c'était à moi de lancer le sujet, si j'en ressentais l'envie. C'était déstabilisant, mais en même temps très agréable, de pouvoir me réapproprier cette partie de ma vie, sans qu'on me le reproche.

Stiles attendait clairement que je lui dise s'il avait bien fait d'agir ainsi, et je décidai de stopper son inquiétude.

- Eh bien… Merci de ta sollicitude, prononçai-je finalement. On a qu'à dire qu'on parlera des Invisibles lorsque je l'aurai décidé, mais qu'on n'a aucune obligation d'aborder le sujet une nouvelle fois, d'accord ?

Je vis bien que Stiles avait tiqué en m'entendant prononcer le nom des Invisibles, mais je mis cela sur le malaise que la mention de cette organisation procurait à presque tous les sorciers plutôt que sur le compte d'autre chose.

C'était peut-être de la lâcheté de ma part de ne pas essayer de comprendre immédiatement pourquoi il paraissait aussi peu à l'aise avec cette organisation. C'est en tout cas ce que m'aurait dit Margaret Royalmind : que je choisissais l'ignorance, plutôt que de me confronter à une conversation qui ne me plairait pas.

Mais en l'instant, je m'en moquais. Je préférais de loin passer du temps avec une personne comme Stiles, plutôt qu'avec quelqu'un qui ne cessait de me reprocher d'être une Invisible.

.

.

.

Je froissai la lettre reçue. J'avais l'impression de passer mes journées à faire cela : froisser les courriers que Harry s'obstinait à m'envoyer. Quand donc comprendrait-il que je ne souhaitais plus de contact avec lui ? Quand donc accepterait-il de me laisser tranquille, de ne plus me harceler de hiboux ? J'avais pris une décision, lui également. Il devait à présent accepter que ces décisions fassent se séparer nos chemins.

Je jetai le papier dans ma corbeille, le regardant se consumer immédiatement – les poubelles magiques avaient l'avantage de ne jamais être pleines. Fléreur, qui passait à côté de la corbeille à l'instant où elle enflamma son contenu, feula, avant de venir se réfugier dans mes jambes.

- Dis donc, cela faisait un moment que je ne t'avais pas vu !

Il passait de moins en moins de temps dans l'appartement, je l'avais déjà remarqué, sans que je ne parvienne à comprendre pourquoi il dédaignait autant l'intérieur.

- Si tu étais plus attentive à ce qui t'entourait, tu aurais compris pourquoi, me reprocha l'horloge.

Je ne répondis pas à sa provocation. Elle faisait cela tout le temps, ces derniers jours, mais comme elle refusait de m'expliquer clairement ce qu'elle me reprochait, j'avais choisi d'ignorer ses petites piques.

Je rassemblai mes affaires, et sortis de mon appartement. Si je faisais tout pour éviter Harry Potter, j'étais en revanche bien obligée de voir tout de même son fils aîné – nous avions un ami en commun qui n'allait pas tarder à se marier. Merci Chuck de nous mettre dans cette situation.

Je soupirai en arrivant dans la rue, et me dirigeai vers la boutique de James. À cette heure-ci, elle serait fermée, mais nous devions nous retrouver dans son appartement. Ce qui ne me plaisait pas outre-mesure, j'aurais apprécié ne pas avoir aussi vite à remettre les pieds dans l'appartement où nous avions vécu. Je ne me sentais pas à l'aise à cette idée – mais je ne me sentais pas à l'aise non plus d'inviter James chez moi. La situation devenait complexe, c'était certain.

Ou peut-être que la situation avait toujours été complexe, réalisai-je en grimpant l'escalier qui menait à l'appartement de James. J'avais simplement voulu croire que tout était simple, alors que cela ne l'avait jamais été.

Je frappai sans conviction contre la porte d'entrée de James. Il m'entendit toutefois, malgré le peu d'envie que je mettais dans mon geste.

- Entre !

Je fermai les yeux, inspirai profondément pour me donner du courage, ouvris les yeux, et poussai la porte de son appartement.

La première chose qui me frappa, c'est que rien ne paraissait avoir changé dans l'appartement. Il était toujours en désordre – James était un bordélique de naissance, j'avais passé un nombre incalculable d'heures à lui demander de faire des efforts, lorsque nous vivions ensemble. De la musique s'échappait d'un poste magique – la musique était devenue un passe-temps, pour James, lorsque j'avais fait croire à ma mort. Des tiroirs et placards étaient ouverts, des vêtements s'entassaient sur des chaises.

James était dans la cuisine. Il passa la tête par la porte, me regarda, le sourire aux lèvres.

- Tu veux un verre ? Un truc fort, un truc pas fort ? J'ai du vin d'elfe…

- Le vin d'elfe ira très bien.

- Parfait. Parce que je crois que je n'ai que ça, en fait, avoua-t-il en disparaissant dans sa cuisine.

Je me mordis la lèvre inférieure pour résister à mon envie de sourire, attendrie par sa désinvolture et son manque d'organisation. Un trait de caractère typique de James.

Il revint avec les deux verres, et me désigna la table basse, et deux fauteuils.

- Oh ! m'exclamai-je ironiquement. Il y a donc un endroit de cet appartement qui est ordonné ?

Il me lança un regard perçant.

- Oui, bon. J'ai tendance à vite me disperser. En réalité, l'appartement était rangé ce matin, mais j'ai cherché un dossier pour le travail, et je n'arrivais pas à mettre la main dessus, et…

- Et pour le retrouver, tu t'es dit que mettre ton appartement sens dessus-dessous était la bonne solution ? me moquai-je en prenant place.

- Euh…

Il regarda autour de lui, avant de prendre un air dépité.

- Ouais, de toute évidence. J'aurais dû écouter ton conseil de laisser tous mes dossiers professionnels dans l'arrière-boutique, mais ce n'est que maintenant que j'en ai conscience… Enfin.

- Tu l'as retrouvé ?

J'avais besoin de ne pas m'attarder sur la mention de moi lui donnant des conseils, et vu son air ébahi, lui aussi.

- De quoi ? s'étonna-t-il.

- Le dossier que tu cherchais. Tu l'as trouvé ?

- Même pas, m'avoua-t-il. Tant pis, je chercherai ça après ton départ. Bon, pour Chuck…

Pendant un bref instant, j'avais presque oublié que nous devions nous voir pour discuter de l'enterrement de vie de garçon de Chuck.

- Merlin, je n'arrive pas à croire qu'on fasse une fête aussi sophistiquée pour Chuck, soufflai-je. Je suis certaine qu'il va adorer, mais cela demande tellement d'énergie !

- Ne m'en parle pas, soupira James. J'ai cru que je n'allais jamais réussir à avoir les intervenants. Tu as pu t'occuper des éléments décoratifs ?

Je hochai la tête. Tout était prêt pour la surprise.

- Des amis qu'on a rencontrés pendant notre tour du monde seront présents également, dit alors James. Il faudra peut-être songer à un sortilège de traduction global…

Je secouai la tête.

- Pas possible pour moi. Enfin, il faut que j'en fasse la demande, plutôt. Cela risque d'être trop difficile pour moi d'avoir l'autorisation en aussi peu de temps, mais on peut essayer, soufflai-je. Par contre, vos amis rencontrés partout dans le monde, ils savent que…

Je bus une gorgée de vin, incapable de terminer ma phrase. James se gratta la nuque.

- Euh… Ouais. On les a rencontrés, bah… quand on faisait le tour du monde. Après ta mort. Enfin, ta fausse mort.

La gêne de ce moment était assez intense.

Je me raclai la gorge pour essayer d'en sortir. Sans succès. Le silence s'épaissit.

Ce fut finalement James qui tenta tant bien que mal de ne pas prolonger ce moment extrêmement long et lourd que nous vivions.

- Euh, bon, en fait, j'ai l'impression qu'on est assez au point… La seule variable, c'est d'amener Chuck au début du parcours de festivités, mais sinon, tous les intervenants sont prêts, payés…

- Et je me charge d'emmener Chuck au bon endroit au bon moment, dis-je d'une voix légèrement tremblante. Je trouverai une excuse, j'en trouve toujours une. De toute manière, il a du mal à refuser de me voir, alors si je lui dis simplement que j'ai envie de le voir, il viendra…

James rit légèrement. Je me renfonçai dans le fauteuil, satisfaite de voir que nous n'avions finalement pas grand-chose à régler. J'étais facilement nerveuse lorsque je devais organiser un gros événement, qui plus est si cet événement n'était pas pour moi, mais pour d'autres personnes. J'avais peur de les décevoir.

- Eh bien, je crois qu'on pourra régler les derniers détails, si nécessaire, par courrier, dit James brutalement.

Je haussai un sourcil, surprise qu'il propose que nous peaufinions l'enterrement de vie de garçon de Chuck par courriers interposés. Je m'attendais à ce qu'il veuille tout contrôler. En direct. En me voyant.

- Et si cela te convient, on peut faire pareil pour le mariage. Pour le discours, ajouta-t-il rapidement.

J'hésitai un bref instant. Je sentais que quelque chose n'allait pas, et je craignais qu'en creusant le sujet, je déclenche une nouvelle dispute avec James – ce qui m'épuisait, et me lassait par avance.

D'un autre côté, ne rien dire, laisser couler cette conversation, et ne jamais savoir ce qui se passait pour que James se comporte ainsi, c'était laisser la porte ouverte à de nombreux non-dits, et il y en avait déjà eu beaucoup trop, entre nous.

Je terminai rapidement mon verre, dans le silence, alors que James, nerveux, n'osait pas me regarder. J'allais devoir me forcer à lui poser les questions auxquelles il ne voulait pas répondre. Les non-dits n'étaient pas une solution, j'en avais pris conscience depuis un moment déjà.

- Qu'est-ce qui se passe, James ?

- Rien, affirma-t-il.

- Donc, il se passe quelque chose, rétorquai-je avec un sourire en coin. Lorsqu'il n'y a vraiment rien qui te pose problème, tu es étonné, et tu demandes ce qui m'a posé problème. Lorsque tu réponds qu'il n'y a rien, c'est qu'il y a un problème. Alors ?

Il ne me regardait toujours pas, mais pour être honnête, je préférais cela. Il arrivait toujours à me rendre nerveuse, lorsqu'il me scrutait avec trop d'intensité, ou qu'il essayait de m'amadouer. Et je n'oubliais pas qu'un mois plus tôt, il était dans mon appartement, prêt à m'embrasser. Pensée qui me rendit nerveuse immédiatement. Je fis en sorte de la chasser dans un coin de ma tête, attendant que James se décide à me répondre.

- C'est, euh… compliqué.

- Plus compliqué que de s'être fait passer pour morte ? ironisai-je.

- Pas aussi compliqué, reconnut-il. C'est compliqué d'en parler avec toi.

- Oh.

Si c'était compliqué d'en discuter avec moi, c'était certainement parce que cela me concernait, directement ou indirectement. J'attendis que James se décide à parler. Je savais que j'avais enclenché sa volonté de se confier, mais je n'étais pas certaine qu'il le ferait encore si jamais je le poussais dans ses retranchements. Je devais attendre qu'il daigne vouloir s'adresser à moi.

Heureusement, cela ne tarda pas trop.

- Tu te souviens, quand tu es venue dans ma boutique, et qu'on a discuté du fait que tu allais essayer de passer au-dessus de ma relation avec Grace, et de celle qu'on avait eu ensemble, au moins jusqu'au mariage de Chuck ?

Je retins mon souffle. Je me souvenais très bien de cette discussion, et de lui en avoir voulu de me demander cela. Je me souvenais parfaitement de ma colère de le voir rebondir aussi vite, de s'être mis en couple deux semaines seulement après être venu chez moi, prêt à me récupérer parce qu'il me trouvait plus stable, pour finalement aller se consoler dans les bras de Grace.

Oui, je me souvenais très bien de tout cela. Et depuis, je prenais sur moi pour ne pas laisser éclater ma colère. Pour essayer d'être neutre, lorsqu'on me parlait de la relation de James avec Grace. Oui, je faisais tout pour que notre relation ne se dégrade pas. J'arrivais même à me réjouir pour eux – c'était en tout cas l'impression que j'avais donnée à Stiles, lorsqu'il m'avait questionnée sur la nouvelle relation de James.

Alors, sincèrement, je ne voyais pas pourquoi il remettait le sujet sur le tapis. J'avais fait tous les efforts possibles, et je ne comptais pas en faire plus.

- Ce ne sera pas suffisant, souffla James.

- Pardon ?

La stupeur m'empêcha d'être immédiatement en colère, et James dut le ressentir, car il poursuivit rapidement son explication – avant que je ne m'énerve réellement.

- Grace ne le supporte pas. Elle ne supporte pas qu'on se voie autant, m'avoua-t-il en grimaçant.

Instinctivement, je me reculai encore dans le fauteuil, comme pour mettre plus de distance entre lui et moi – comme si cela allait changer quoi que ce soit. Mais il nota mon geste, et parut à la fois content et déstabilisé par mon geste.

- Le fait qu'on doive se voir pour le mariage de Chuck, ça nuit franchement à notre relation, ajouta-t-il en baissant les yeux. Et…

Il ne termina pas sa phrase, mais je n'en avais pas besoin. J'avais déjà compris. Il n'avait pas envie que sa relation avec Grace soit ruinée par ma faute. Je serrai les dents, et mon cœur se serra un peu dans ma cage thoracique. Savoir qu'il était en couple était une chose déjà difficile à assimiler pour moi. Savoir qu'il faisait tout pour que cela fonctionne était un coup au cœur. Mais apprendre que j'étais un frein à cette relation, et qu'il me demandait de me mettre de côté pour que cette relation fonctionne…

C'était un uppercut digne d'une confrontation avec un Rapace Nocturne.

- On se dispute à chaque fois que toi et moi devons nous voir.

Je réalisai qu'il était difficile pour lui de me confier les détails de sa relation, mais qu'il en avait besoin pour que je puisse comprendre pourquoi il me demandait… que me demandait-il, exactement ?

- Je sais que je voulais qu'on reste amis. Je sais que j'avais dit qu'on pourrait passer du temps ensemble, qu'on devrait essayer de passer au-dessus de toutes nos rancœurs, surtout qu'on a beaucoup d'amis en commun, sauf que…

Il se tut, leva rapidement les yeux vers moi, avant de les baisser à nouveau. Soudain, je réalisai que je n'avais pas remarqué les différences physiques qui auraient dû me frapper, mais j'étais tellement habituée à mon propre reflet, qui n'était pas glorieux, que je ne voyais pas forcément lorsque mes interlocuteurs avaient également des signes de fatigue présents sur leur visage.

Sauf que là, comme il s'agissait de James, et comme il venait de m'avouer que son couple avec Grace, qui commençait tout juste, était déjà fragilisé par mon existence, j'avais enfin remarqué qu'il n'était pas au mieux de sa forme.

De beaux cernes s'étaient installés sous ses yeux, et les traits de son visage étaient tirés. Il paraissait nerveux, regardait sans cesse autour de lui, et une immense lassitude s'était emparée de lui. Si je l'avais croisé dans sa boutique, j'aurais cru qu'il était débordé par le travail – ou, tout du moins, j'aurais choisi de croire que c'était son travail qui le mettait dans un tel état. Mais nous étions dans son appartement, et il venait de m'avouer que tout ne se passait pas bien avec Grace.

Il essaya à plusieurs reprises de terminer sa phrase, mais n'y arriva pas. Au bout de sa cinquième tentative infructueuse, je le pris en pitié.

Ou, plutôt, je pris en pitié cette conversation qui n'en était plus une, et qui nous obligeait à rester assis l'un en face de l'autre, alors que nous étions dans une situation gênante.

- Sauf que cela ne va pas être possible, à moins de mettre ta relation en grande difficulté. J'ai compris, dis-je avec amertume.

Le sourire tordu de James me fit comprendre qu'il n'aimait pas plus que moi cette situation, mais cela ne me fit pas perdre mon amertume. Notre relation était terminée, il fréquentait quelqu'un d'autre et, pourtant, à chaque fois qu'un nouvel élément nous éloignait l'un de l'autre, je ressentais une vive douleur au niveau de mon cœur.

Je devais me ressaisir.

- Je suis désolé, Astrid.

Je lui signifiai d'un geste de la main qu'il n'avait pas à s'excuser. C'était trop douloureux d'entendre ses excuses, et encore plus douloureux de réaliser qu'il voulait bien que nous nous éloignions pour préserver sa relation avec Grace.

Je devais remballer ma bile amère.

- C'est comme ça. Je peux la comprendre, d'un côté.

Et c'était vrai, en plus. Si la situation était inversée, peut-être que je ne supporterais pas non plus l'omniprésence de l'ex de James dans sa vie. Notre histoire était compliquée, et longue. Elle comportait beaucoup de péripéties, beaucoup trop de chapitres pour que sa nouvelle copine n'impose pas une certaine distance entre nous deux.

Sauf qu'imaginer que James soit encore moins présent dans ma vie qu'il ne l'était à l'heure actuelle, était extrêmement douloureux.

Je me levai maladroitement, à la grande surprise de James.

- On s'enverra des hiboux, proposai-je. Il vaut mieux que je ne m'attarde pas, et que…

Je perdais le fil de mes pensées, essayant de me rappeler ce que je voulais dire à James, me persuadant la seconde d'après que j'avais déjà terminé ma phrase.

- Passe une soirée avec Grace, dis-lui que toi et moi ne nous verrons plus, ajoutai-je d'une voix terne. Fais en sorte qu'elle sache qu'elle est la plus importante pour toi. Et moi, je… je vais y aller, ajoutai-je.

Il se leva à ma suite.

- Astrid, sincèrement, j'aurais aimé…

- Ne dis rien, s'il te plaît.

Ma voix n'allait pas tarder à trembler, et je ne voulais pas être en présence de James lorsque cela se produirait. Je voulais pouvoir craquer seule, sans qu'il ne me voie. Sans qu'il ne tente de me consoler – car je n'étais pas certaine de pouvoir survivre à sa sympathie. Mes sentiments allaient exploser.

- On s'envoie des lettres pour discuter du discours de témoin.

- D'accord, mais…

- Non, James, il faut vraiment que je parte, ajoutai-je d'une voix suppliante.

Il parut comprendre, et d'un geste las, me montra la porte de son appartement. Il ne me retenait plus.

- Une dernière chose.

Je m'en voulus, mais je devais profiter de l'occasion pour lui demander un dernier service. Il pouvait bien faire cela pour moi, après m'avoir fait sortir de sa vie.

- Peux-tu demander à tes parents d'arrêter de me contacter ?

Il ne me demanda pas pourquoi. Soit il le savait, soit il sentait que discuter plus longuement avec moi serait trop douloureux – pour lui, pour moi ? Aucune idée. Sûrement pour les deux. Je n'ajoutai rien, ne le saluai même pas. Je sortis rapidement de chez lui.

J'avais besoin d'air, c'est la première chose que je réalisai en étant à l'air libre. Ce qu'il m'avait dit m'avait retournée à tel point que je ne respirais plus correctement, dans son appartement.

D'un pas mécanique, je me dirigeai vers mon appartement, la tête encombrée d'un millier de pensées.

J'étais tellement égarée que je manquai l'entrée de mon immeuble et dus faire demi-tour. J'avais besoin de discuter avec quelqu'un de ce qui venait de se produire avec James, de ce que nous venions de nous dire. Sauf que la première personne à qui je pensai était Mélina, et elle ne répondait à aucune de mes sollicitations. Je pensai ensuite à Chuck, bien sûr, mais je ne voulais pas qu'il sache que James et moi devions moins nous voir alors que nous devions organiser certains passages de son mariage – enfin… surtout le discours du témoin. Mais c'était un passage assez important pour que Chuck s'en mêle, et tente de passer outre la volonté de Grace. Les autres personnes auxquelles je pensais faisaient partie de la famille de James, et je n'avais aucune envie de les mettre dans l'embarras en leur expliquant ce qui s'était dit entre James et moi – ou les mettre au pied du mur, les obligeant à faire un choix entre nous deux. Je ne voulais pas être ce genre d'amie, et je savais de toute manière que je ne serais pas la personne qu'ils choisiraient de soutenir.

Je grimpai mes escaliers d'un pas lent, et en passant devant l'appartement de Stiles, je réalisai que j'avais la solution pour ne plus penser à James en mon voisin. Chaque fois que je passais du temps avec Stiles, ces dernières semaines, je cessais de penser à James.

Et c'était exactement ce dont j'avais besoin, n'est-ce pas ?

Je frappai à la porte de Stiles, et il ne tarda pas à ouvrir.

- Tu vas bien ? lui demandai-je en guise de salutations.

- Super, et toi ?

Je hochai la tête. Stiles ne me connaissait pas assez pour comprendre que je n'étais pas au mieux de ma forme. Et c'était tant mieux.

- Tu veux venir boire un verre à la maison ? lui proposai-je.

J'étais certaine qu'il allait accepter. Sauf qu'au lieu de cela, Stiles secoua la tête, à ma grande surprise.

- Je ne peux pas, Astrid.

- Oh, pardon. Je ne savais pas que tu avais quelque chose de prévu. Désolée, je…

- Ce n'est pas ça, m'interrompit-il. Ce n'est pas que j'ai quelque chose de prévu, c'est… Merlin, ce n'est pas simple.

Il se frotta le visage. Il paraissait mal à l'aise. J'attendis qu'il se décide.

- Astrid, tu as conscience que l'on passe beaucoup de temps ensemble, pas vrai ?

- Oui, bien sûr, mais…

Il secoua la tête, et je me tus, une fois de plus.

- Astrid, j'ai essayé de ne pas me faire d'idées, mais je n'ai pas réussi, à vrai dire. Et je crois qu'il vaut mieux être sincère, pas vrai ?

Je n'étais pas certaine de là où il voulait en venir, mais je hochai la tête, soucieuse de ne pas l'empêcher de s'exprimer. Alors, je le laissai parler.

- Tu me plais. Comme lorsqu'on était à Poudlard.

Oh.

- Et le truc, c'est que je t'invite, tu m'invites, on fait des allers-retours entre nos appartements, et j'ai l'impression qu'il pourrait y avoir plus que quelques verres et repas échangés, mais je ne suis jamais certain que tu partages la même vision de ce temps qu'on passe ensemble. Alors, je préfère prendre les devants. Tu me plais. Et je ne veux plus passer du temps avec toi sans que ce ne soit pas dit. Alors voilà. C'est dit, et ça me fait franchement du bien !

Bouche bée. Erreur de la part de mon cerveau. Rien ne fonctionnait correctement. Je m'attendais plus ou moins à ce que cela arrive, mais pas aussi vite. Pas alors que j'avais la tête encombrée par ma discussion avec James. Pas alors que j'avais prévu de passer du temps avec Stiles pour ne pas penser à James.

- Je sais que je te dis cela un peu rapidement, alors je ne te demande pas de réponses. Simplement, sache que je ne suis pas sûr de pouvoir continuer à passer du temps avec toi comme on le fait en ce moment si tu ne me dis pas ce que toi, tu attends de tout ce temps qu'on passe ensemble.

Il poussa un profond soupir, et lâcha un rire nerveux.

- Oh, la, la, cela fait beaucoup de bien de le dire ! Mais tu sembles très surprise…

- Euh… Ouais. Je ne m'attendais pas vraiment à ça, à vrai dire.

Demi-mensonge, mais il n'avait pas à le savoir.

- Écoute, je ne te mets pas au pied du mur. Je ne veux pas que tu te sentes obligée de me répondre tout de suite, mais… sache que c'est ce que je ressens. Et que j'aimerais savoir ce que toi, tu ressens. Alors… Merci de m'avoir proposé un verre, mais ce ne sera pas ce soir.

Avec un dernier sourire désolé, il referma la porte de son appartement, et je me retrouvai seule. Et complètement sonnée.


Lumos

Bonjour ! Tout d'abord, je vous présente mes excuses pour la semaine dernière. Ça a été trop compliqué, dans mon planning, de prendre le temps de corriger le chapitre et de le poster. Il ne me manquait que quelques minutes dans ma longue journée pour le faire, mais je n'ai pas trouvé le temps… Mais voici le chapitre !
J'ai cependant une autre mauvaise nouvelle… Je ne vais pas non plus pouvoir poster dans deux semaines, pour cause de VACANCES amplement méritées.
Mais avant les détails dont tout le monde se moque, parlons peu, parlons bien ! Un immense merci à DelfineNotPadfoot pour ses corrections toujours pertinentes et qui vous évitent de lire des erreurs plutôt grossières. Et merci à vous pour vos reviews :) ! J'ai normalement répondu à toutes celles que vous avez laissées.
Je ne m'éternise pas, car j'avais un peu mis ma vie en suspens ces deux dernières semaines, il est grand temps que je rattrape mon retard sur toutes mes activités. À très vite (trois semaines normalement)
Ah, non, attendez, je n'allais pas vous laisser sans un petit teasing ! Nous allons enfin savoir ce qui se passe dans la vie de Mélina, et Astrid va croiser PLEIN de personnes qu'elle n'aime pas.


RàR anonymes

Elilisa, merci beaucoup pour ton petit mot tout d'abord. Je ne sais pas si c'est vraiment important ce qui arrive à Mélina, mais je peux te dire que nous aurons la réponse à nos questionnements dans les chapitres du mois de mai. Donc dès les prochains chapitres ! J'espère que l'entretien avec Thésée Meadowes t'aura plu.


Nox