« Un ami, c'est quelqu'un qui sait tout de toi et qui t'aime quand même »
Kin Hubbard
Un tour.
Puis deux et trois…
Tout l'équipe de Shutoku reste en suspens devant la balle qui tourne encore et encore autour de l'arceau, figée devant l'improbable, le souffle court.
Et pourtant, elle tourne. Encore.
Avant de tomber enfin dans l'arceau.
Takao n'ose se retourner vers son équipier, de peur de montrer son soulagement de manière trop criante.
Shin chan ?
Mais la partie reprend et il n'a pas le temps de s'épancher sur ses inquiétudes. Non, en fait c'est Midorima qui accélère le jeu, visiblement en colère contre lui-même et il ne laisse aucun répit à ses équipiers. Il exorcise ces humeurs noires dans l'exercice et met une telle énergie dans son jeu que Takao comme toute l'équipe a bien du mal à reconnaître leur équipier d'ordinaire aussi efficace que flegmatique.
Et personne ne peut tenir le rythme, même lui a bien du mal.
Mais contrairement aux autres membres de l'équipe, Takao n'est pas surpris. Il connait l'endurance de Midorima qui reste tous les soirs après l'entraînement, envoyant ballon après ballon avec une précision d'orfèvre.
Et à nouveau, il manque de sursauter quand le ballon envoyé par le lanceur touche l'arceau avant de tomber dans le filet.
- Merde, marmonne Midorima en remettant ses lunettes.
Et le temps se suspend à ce mouvement si habituel qu'il l'avait presque oublié. Sa main tremble un peu.
Le coach arrête la séance d'entraînement et tous se dirigent vers les vestiaires en nage, pressés de prendre une douche pour détendre les muscles noués. Takao regarde Midorima s'avancer avec les autres, il peut presque sentir les yeux de ses équipiers se poser sur lui, cherchant pendant quelques secondes pourquoi la scène les choquait autant.
Midorima restait toujours après les autres pour s'entraîner. Jamais encore il n'avait pris sa douche avec les autres juste après l'entraînement.
Mais l'aura sombre qui émane de lui aujourd'hui est suffisante pour dissuader les regards trop insistants ou les questions qui brûlent les lèvres de tous. Surtout les siennes…
Takao manque de sursauter quand il voit le portable de Midorima vibrer sur le banc où il l'avait laissé à côté de son sac. Un message et Takao doit littéralement se tenir les mains pour ne pas y jeter un rapide coup d'œil. Un seul regard à ses co-équipiers lui prouve qu'il n'est pas le seul à vouloir décrypter le mystère.
Lorsque Midorima retourne de la douche, une serviette ceinte sur les reins, les cheveux plaqués sur le crâne, il cherche d'une main distraite ses lunettes avant de voir son portable.
Il ouvre le clapet sans se rendre compte que tous lui lancent des regards inquisiteurs plus ou moins discrets… Le fait qu'il n'ait pas encore remis ses lunettes a tendance à rendre plus audacieux les curieux, pense Takao.
Midorima remet enfin ses lunettes et lit le message. Ses yeux s'agrandissent sous la surprise et il reste de longues secondes à regarder son écran fixement.
Takao sait bien que ce qu'il s'apprête à faire va lui attirer les foudres de son ami mais il n'y tient plus…
18h, au club Tengen, après mon cours.
Il faut qu'on parle.
Akiko
Oh oui, il allait le payer cher …
Terrain d'entraînement de Kaijo
Kasamatsu assis sur le banc de touche retient son souffle sans même s'en rendre compte quand il voit Kise entrer sur le terrain. Et force est de constater que la situation a changé par rapport à hier.
En pire.
Hier, il n'avait eu aucun mal à sortir Kise du terrain. Aujourd'hui, il émane de lui la concentration qui n'aurait pas dépareillée dans une finale de tournoi. Quelque chose ne tourne définitivement pas rond dans la tête de son meilleur joueur et son cœur manque un battement quand il voit Kise envoyer avec une force effroyable le ballon dans sa direction.
Le temps se suspend une seconde à mesure qu'une goutte de sueur perle sur sa tempe.
Et il tombe littéralement du banc quand Kuroko réceptionne la balle.
Merde, depuis quand il était là lui !
Encore assis sur le banc juste à côté de lui, le joueur fantôme a réceptionné d'une main nonchalante la passe puissante de Kise sans sourciller.
- Kuroko, tu vas pas rester sur le banc ? dit Kise avec un sourire déstabilisant.
Kasamatsu avait l'habitude de voir une admiration sans borne dans les yeux de Kise quand il regardait le joueur de Seirin. Mais maintenant, cela ressemble plutôt à un défi brûlant, le regard affamé d'un prédateur pour sa proie.
Le regard qu'il avait lancé à Aomine juste avant de se mettre à le copier pour la première fois
C'était comme s'il venait de comprendre enfin ce qu'il lui manquait et sous ce regard terrifiant d'intensité, même l'impassible Kuroko est troublé.
Enfin, troublé, c'est un bien grand mot, pense le capitaine de Kaijo. Un voile trouble danse dans les grands yeux bleus du joueur de Seirin en fixant Kise mais à part ça, il ne tremble pas et se lève calmement faisant passer la balle d'une main à l'autre.
Il porte encore l'uniforme de Seirin dont il pose la veste sur le banc et sans ce ballon entre ces mains, personne n'aurait pu le prendre pour un joueur de basket. Les regards des lycéens de Kaijo qui assistent à l'entraînement de basket ne peuvent comprendre l'intérêt de Kise pour cet être aussi insignifiant qui se tient face à lui.
Kuroko n'a pas besoin d'un mot de la part de Kise pour savoir que cette fois, il ne souhaite pas jouer avec lui, mais contre lui. Kasamatsu s'avance, sachant bien qu'un duel entre ces deux joueurs ne pouvait se jouer qu'au cours d'une partie et divise l'équipe en deux. Alors qu'il se range du côté de Kise, il se tourne vers lui :
- Non, souffle-t-il.
Kasamatsu soupire. Depuis le premier jour, Kise avait voulu lui montrer à quel point son ancien équipier était formidable. Et bien qu'il ait reconnu la valeur du passeur depuis longtemps, Kise continue visiblement à vouloir prouver ses dires, même à cet instant.
Mais il doit avouer qu'il est vraiment curieux de voir ce que peut donner un match avec et pas contre un tel joueur.
Lorsqu'il s'avance pour le coup d'envoi, la pression le cloue sur place. Nerveusement, il cherche Kise des yeux mais il ne voit que Kuroko. Et uniquement parce qu'il veut qu'il le voit. Sa main tremble un peu lorsqu'il reçoit son premier ballon. Il s'élance cherchant dans les ombres d'où pourrait venir la première attaque. La seule chose dont il soit sûr, c'est qu'il ne faut pas qu'il reste statique et qu'il limite les passes au minimum.
Il décide qu'il a assez tergiversé et fonce vers le panier adverse…
Lorsqu'une main sortie de nulle part lui vole la balle.
Kise !
Mais il n'a pas le temps de s'étonner que la balle lui revient dans la seconde dans la main d'une passe de Kuroko.
Le duel de l'ombre a commencé et même s'il y mettait toute son attention, il ne parviendrait pas à distinguer le combat qui se trame en arrière-plan. La balle ne cesse d'être volée et reprise, si bien que le jeu semble prendre des pauses arbitraires et incompréhensibles pour les joueurs, passant d'une équipe à l'autre sans autre logique que celle de Kuroko et de son double qui se volent mutuellement la balle à une vitesse qui défit toute logique.
Le jeu devient si saccadé dans sa progression, le ballon volant d'une main à l'autre si violemment que Kasamatsu ne sait plus trop où donner de la tête. Et apparemment les autres joueurs sont aussi perdus que lui, pense-t-il alors qu'il reçoit une passe de l'autre bout de terrain de Kuroko.
La puissance de cette passe le laisse une seconde coi par la force que pouvait montrer un être aussi frêle que Kuroko mais il se reprend vite et tire.
Un panier enfin !
Et là, il prend soudain conscience qu'avec le constant échange dans l'ombre de Kuroko et son ombre, le score n'avait pas décollé. Mais il n'a pas le temps de se reprendre que la balle traverse à nouveau le terrain en sens inverse avec la même puissance avant de finir dans le panier adverse.
Kise Ryota retourne toujours les faveurs au basket, pense Kasamatsu en souriant avant de se rendre compte qu'il joue dans l'autre équipe !
Cette fois, il se prépare avant même que le ballon lui arrive dans les mains. Il commence à comprendre comment fonctionne Kuroko et ressent un frisson d'excitation inattendu lorsqu'il reçoit le ballon exactement comme l'espérait.
Enfin sur la même longueur d'onde que le joueur fantôme, il passe le premier adversaire en lançant la balle sachant que Kuroko serait là pour la réceptionner et lui rendre le ballon d'un coup de paume quand il serait positionné pour tirer.
Cela se déroule avec une telle facilité que tout semble irréel, presque trop facile. Le ballon qui apparait dans ses mains au moment le plus opportun, le fait qu'il puisse lancer en toute confiance le ballon sans se retourner sachant que dans l'ombre, il serait là pour réceptionner tout ce qu'il pourrait lui envoyer.
Kasamatsu tremble d'excitation devant l'ombre qui s'étend sous ses pas et comprend enfin l'admiration que pouvait éprouver Kise pour le petit joueur.
C'est de la magie, rien de plus, rien de moins.
Mais Kise ne le laisse pas se perdre plus longtemps dans ce sentiment électrisant et récupère la balle. Il s'interpose mais le temps d'un battement de cœur, l'image de Kuroko se superpose à celle de Kise et il se laisse abuser par son dribble fantôme sans pouvoir bouger.
Mais Kise tombe ensuite nez à nez avec Kuroko.
Pour la première fois, l'original et la copie se font face devant tous les joueurs et la tension montre encore d'un cran. Une chose que Kasamatsu ne pensait pas possible lorsqu'il se rend compte à quel point ses muscles sont noués après seulement quelques minutes de match.
Le regard de Kise aurait pu en faire trembler plus d'un mais Kuroko non seulement ne détourne pas les yeux mais fait face avec une intensité inhabituelle de sa part.
- Tu penses vraiment pouvoir disparaître devant moi ? souffle Kuroko.
La parfaite illustration de « comment mettre de l'huile sur le feu », pense Kasamatsu en les yeux de Kise littéralement étinceler face au défi.
Kise ralentit son dribble, faisant rebondir la balle de façon quasi hypnotique. Tous les joueurs se tournent vers le duel, le cœur battant au rythme de la balle qui frappe le sol, de plus en plus rapidement dans l'attente d'une confrontation mémorable.
Kuroko prend une profonde respiration alors que Kise s'élance.
Il reste étrangement immobile alors que Kise le passe en une fraction de seconde et bouge au dernier moment.
La violence du choc les envoie tous les deux à terre avec une force effroyable.
- Kise ! s'exclame Kasamatsu.
Mais alors que Kuroko est encore à terre, Kise se relève sans trop de dommage. Il se penche vers Kuroko encore sonné, glisse un bras sous ses épaules et le relève.
- Kuroko ? Tu vas bien ? demande Kise inquiet.
- J'ai la tête qui tourne un peu là.
Kise s'avance vers le banc, un demi-sourire sur les lèvres devant le flegme de son ancien équipier et s'y installe du mieux qu'il peut avec Kuroko. Mais il ne lâche pas sa prise sur les épaules de Kuroko, bien au contraire.
Kise se tourne vers lui, un regret terrifiant le transperçant avec une force qui le cloue sur place.
Si seulement il avait réussi à convaincre Kuroko de rejoindre Kaijo, ils auraient tout gagné. Ils auraient été invincibles. Il aurait continué à jouer dans cette lumière incroyable que dispense le talent incroyable du joueur de l'ombre.
Comment avait-il cru pouvoir se mesurer au joueur fantôme ?
Merde, il ne s'est pas encore débarrassé de son admiration sans borne pour Kuroko et tant qu'il ne l'aurait pas fait, il ne pourrait pas le copier parfaitement.
Et la seule vérité qui s'impose à lui, c'est qu'il n'en a jamais eu vraiment envie.
- Je crois que je peux tenir tout seul sur un banc, dit calmement Kuroko.
- Je te lâcherai pas…, dit-il plus sérieux que jamais en raffermissant encore son emprise sur son ancien équipier.
Devant l'inquiétude qui transparaît dans les épaules de Kuroko qui se tendent soudainement, il croit bon d'ajouter :
- N'oublie pas que je t'ai déjà vu plus d'une fois t'effondrer de fatigue alors même que t'étais assis sur un banc à l'entraînement !
Kuroko esquisse un petit sourire nostalgique en se remémorant les séances éreintantes du diabolique coach de Teiko en reprenant sa formule dont il usait et abusait à l'époque :
- Rien ne peut tuer la jeunesse…
- Et c'est pas faute d'avoir essayé, rajoute Kise avec le même sourire.
Et soudain, Kise se souvient avec un pincement au cœur que celui qui le remettait sur pied à l'époque n'était autre qu'Aomine. Cela le rendait amer à l'époque cette complicité dont il ne pouvait que rêver, ce simple souvenir l'envahit d'un vide affreux et instinctivement il se rapproche imperceptiblement de Kuroko.
Mais lorsqu'il sent les épaules de Kuroko se secouer d'un rire aussi discret que sincère, la tête perdue dans ses souvenirs, Kise oublie tout, jusqu'au match qui continue sans eux devant leurs yeux.
- C'était vraiment impressionnant, dit doucement Kuroko. Et un peu effrayant aussi.
- Mais pas encore parfait, ajoute Kise conscient que pour chaque balle volée, chaque passe, Kuroko l'avait devancé d'une fraction de seconde.
- Face à n'importe qui d'autre, cela aurait marché, dit Kuroko. Mais pas face à moi parce que…, Kuroko semble hésiter une longue seconde.
- Parce que ? demande Kise ne sachant trop à quoi s'attendre de quelqu'un d'aussi franc que Kuroko.
- Parce que tu n'es pas fait pour l'ombre, de la même façon que je ne suis pas fait pour la lumière, dit Kuroko.
Si Kise ne connaissant pas aussi bien Kuroko, il n'aurait pu percevoir l'infime pointe de regret qui perce les mots du joueur fantôme. Kise crispe sa prise sur ses épaules.
Tu n'as toujours pas idée à quel point tu brilles à mes yeux sur un terrain, pense-t-il.
- Tu ne joues peut-être pas dans la lumière mais ton jeu est respecté par tous ceux qui comptent, se contente de dire Kise.
Kuroko rigole à nouveau, mais c'est un rire amer et plonge ses yeux clairs dans celui de Kise qui a bien du mal à soutenir un tel regard.
- C'est parce que je suis un magicien, souffle-t-il sur le ton de la confidence. Mais le jour où tous mes trucs ne marcheront plus, il n'y aura plus que moi, dit-il en ouvrant sa main gracieusement comme une fleur qui s'ouvre au soleil et sur laquelle il souffle, comme si elle contenait un trésor merveilleux qu'il venait de faire s'évanouir dans les airs. Et il n'y aura pas grand-chose à regarder…
Incrédule, Kise tremble de colère devant Kuroko. Puis il se souvient que c'étaient les mots exacts qu'avait utilisés son père face lui.
- Comment tu peux penser une telle chose, Kuroko ? explose-t-il. Comment oses-tu …
- Soit honnête Kise. Rappelle-toi ce que tu pensais de moi la première fois que tu m'as vu. Penses-tu réellement que le jour où mes tours ne prendront plus, tu verras autre chose que ce petit joueur frêle, invisible et sans personnalité, à peine capable de mettre un panier…
Kise desserre enfin son étreinte protectrice et agrippe violemment les épaules de son ami pour tenter de remettre un peu de plomb dans la tête qui avait dû prendre un coup plus sévère qu'il n'aurait cru.
- Tu ne penses pas vraiment ce que tu dis Kuroko !
Kuroko baisse les yeux en proie au doute :
- Oui et non…
- Kuroko, qu'est-ce que tu racontes ?
- Oui, répète-t-il en plongeant de nouveau son regard dans celui de Kise, parce que c'est la peur la plus profonde que je garde en moi. Et non, parce que tous les jours, je fais en sorte qu'elle ne reste qu'une pensée sombre que je garde muselée comme un animal tapis dans l'ombre, toujours prête à resurgir à la moindre de mes faiblesses. C'est mon combat, un combat ordinaire et quotidien qui me pousse à toujours chercher plus loin et dépasser mes limites. Et à force d'observer les gens, je me suis vite rendu compte que personne n'échappe à cette dualité entre cette part sombre que nous nourrissons de nos doutes et de nos craintes et ce que nous choisissons de montrer au monde.
Kise écoute et même s'il n'est pas sûr de savoir où son ami veut en venir, chaque mot le transperce tant la sincérité de Kuroko le touche.
Il se sent incroyablement privilégié d'avoir été le confident de la peur la plus intime de son ami. Et il se promet de saisir la moindre occasion pour lui prouver à quel point elle est sans fondement.
En tout cas, elle n'a grand-chose à voir avec les noirceurs qui fourmillent dans les tréfonds de son esprit et que son propre père avait bien failli dévoiler à tous ceux qui comptent dans sa vie. Mais comme d'habitude, Kuroko se montre imprévisible, montrant qu'il avait compris bien plus qu'il n'aurait cru les demi-mots tranchants de son père.
- Personne, reprend Kuroko, ni toi, ni moi n'y échappe. Est-ce que celui que je suis aujourd'hui, devant toi, sur ce terrain qui est prêt à tout mettre sur la table pour te battre est un masque pour cacher cette noirceur que je porte ou au contraire est-ce que c'est ce que je choisis de montrer qui me définit… La réponse est sûrement quelque part entre les deux, dit-il en posant sa main sur le cœur de Kise.
Kise prend sa main dans la sienne, toujours contre son cœur qui bat un peu plus fort et baisse la tête de peur de laisser ses larmes couler face à un Kuroko qui le fixe avec toute l'intensité qu'il peut montrer dans les moments les plus critiques d'un match crucial.
- Je ne te forcerai jamais à me parler, dit Kuroko, mais sache que je saurais toujours là pour t'écouter.
Son cœur s'emballe un peu plus à cette simple idée mais il garde la main de Kuroko contre son torse de longues minutes avant de disparaitre sans un mot
