« Le monde est un jeu de go dont les règles sont inutilement compliquées »

Proverbe chinois

Notes:

Avant de lire ce prochain chapitre, un merci à ceux qui lisent et un plus grand merci encore à ceux qui prennent le temps de commenter et de me faire part de leurs remarques.

InfiniteSorpioIno me demandait pourquoi je ne retranscrivais pas les tics de langage de Kise qui termine les noms par "cchi". A vrai dire, j'essaye d'éliminer au maximum les mots ou les tournures japonaises. L'une des seules que je garde est "senpai" par là, je ne vois pas comment je pourrais m'en passer.

Laura, j'ai décidé de garder au final Kagami dans la scène précédente :-) Merci pour ta vigilance.

Alors pour ceux qui aiment le basket, sachez que les mondiaux scolaires de Basket ont eu lieu à Limoges la semaine dernière. Et après une partie mémorable, l'équipe de France féminine est devenue championne du monde (en battant l'Allemagne). Et que la Turquie a gagné face à la Finlande chez les garçons.

Bravo aux filles :-)

Bonne lecture


Midorima s'énerve comme rarement face à son équipier trop curieux sous le regard plus qu'étonné de son équipe et lui envoie à peu près tout ce qui lui tombe sous la main.

Même le porte bonheur du jour y passe, un pauvre ours en peluche que Midorima aurait préféré un peu plus lourd !

Cela lui a au moins permit d'éliminer une partie de la tension naissante qu'il avait ressenti en lisant le message d'Akiko.

Plus laconique, c'est difficile.

Il faut qu'on parle.

Chaque minute de ce qu'il s'est passé hier est gravé dans son esprit et il a bien conscience qu'il avait assisté à quelque chose de privé, intime. Et terrifiant.

Comment affronter de nouveau le regard d'Akiko et de Kise sans commettre d'impair irréparable ? Il n'avait pas tant d'amis qu'il pouvait se permettre de faire n'importe quoi.

Il n'est pas le plus doué pour gérer ce genre de situation et à mesure qu'il voit les minutes fuir, il se demande bien comment il allait aborder cette confrontation.

Observant la nervosité lui faire trembler les mains, il tente de se rassurer en se disant que c'est Akiko qui l'a contacté. Cela doit être positif, non ?

Il est presque tenté de demander son avis à Takao qui garde une distance de sécurité mais n'est jamais bien loin. Mais il faudrait qu'il lui parle de ce qu'il s'était passé hier, et cela est hors de question.

Non, il y a bien une personne à qui il peut demander conseil. Mais non seulement sa fierté allait en prendre un sacré coup mais elle ne se priverait sûrement pas de le lui faire payer d'une manière ou d'une autre.

Il soupire, déjà conscient de ce que cela allait lui coûter, avant d'ouvrir son téléphone.

- Momoi ?

- Midorima !?

Et là, une chose que Midorima n'aurait pas cru possible… Momoi sans voix pendant quelques secondes, il doit en profiter :

- J'ai eu un message d'Akiko, dit-il.

- Qu'est-ce qu'elle t'a dit ?

Midorima reconnait ce ton. C'est celui qu'elle avait quand elle faisait ses résumés des données sur leurs prochains adversaires à Teiko. Oubliées les exclamations dans tous les sens et ses exubérances habituelles, Momoi est mortellement sérieuse.

- Qu'elle veut me parler. Ce soir au club de go où elle donne des cours en ce moment.

Encore une fois, Momoi réfléchit. Longuement.

- Tu peux me donner son message exact ?

- 18h, au club Tengen, après mon cours. Il faut qu'on parle. Akiko, répète d'une voix blanche Midorima surpris malgré lui que chaque mot soit ainsi gravé dans son esprit

- Elle t'a contacté et elle n'a donc pas annulé ses cours, c'est bon signe. Et ce lieu de rendez-vous, c'est un terrain neutre qu'elle connait bien, où elle sera dans un univers familier, à son avantage.

Se pouvait-il qu'elle ait vraiment pensé à tout ça, se demande Midorima. Et dans la seconde suivant, il se rappelle que c'est une joueuse de go, bien sûr qu'elle avait pensé à tout ça.

- Midorima, dit Momoi, du peu que je connais d'Akiko, c'est quelqu'un de fort et de fier.

- Bien sûr, acquiesce Midorima.

C'est quelqu'un que je respecte et que j'estime, pense Midorima. Il ne pouvait en être autrement.

- Alors, continue Momoi, quoi qu'il arrive, tu ne dois surtout jamais lui montrer que tu la prends en pitié.

- Et pourquoi je ferais ça ? répond sans réfléchir Midorima.

Parce que tu l'as vu dans la pire des situations possibles, qu'elle s'est sentie vulnérable et pathétique, parce qu'elle est trop fière pour supporter qu'on la prenne pour quelqu'un de faible.

Parce qu'elle préférait qu'il soit en colère envers elle plutôt que d'inspirer la moindre compassion…

Momoi bénit un instant l'ignorance aveugle de Midorima, incapable de comprendre à quel point Akiko s'était sentie humiliée sous le regard de ses amis.

Et, elle se rend compte avec horreur qu'elle-même, elle ressent encore de la pitié envers la sœur de Kise.

Midorima l'avait appelé pour avoir des conseils et c'est elle qui vient de prendre une leçon.

- Bonne réponse, se contente-t-elle de dire avant de raccrocher.

Midorima regarde sans comprendre son téléphone, incrédule. Momoi lui avait raccroché au nez. Et il n'est pas sûr d'avoir appris quelque chose d'utile de sa part. Et il ne comprend toujours pas vraiment pourquoi elle l'avait laissé ainsi en plan.

Et dans sa colère, il avait balancé son porte bonheur à la tête de Takao. Il n'avait pas le temps de retourner au vestiaire le chercher, il avait trop perdu de temps à tergiverser sur ce qu'il devait faire ou plutôt ne pas faire, il doit hâter le pas.

Le club de go où Akiko donne un cours est suffisamment prêt de son lycée pour qu'il puisse y aller à pied et marcher l'aidait à essayer de mettre ses pensées dans l'ordre…

Mais alors qu'il arrive devant la porte du club, il est forcé de constater qu'il n'a aucune idée de ce qu'il pourrait bien dire à la sœur de Kise. Avec appréhension, il passe la porte pour regarder les tables alignées et les joueurs plongés dans leurs parties. Mais le club Tengen n'est pas un club japonais, il est principalement fréquenté par des coréens et l'ambiance n'a rien à voir avec celle des clubs classiques de Tokyo. Les joueurs parlent forts, s'exclament des coups de leurs adversaires, se lancent des défis grandiloquents et n'hésitent pas à passer de table en table pour regarder les parties des autres.

Akiko avait l'habitude de jouer dans ce club car personne ne l'appelait Kise sensei ici. Elle est juste Akiko, habillée comme une lycéenne de 16 ans en jean et t-shirt et si les joueurs respectent son niveau, le décorum rigide qui régit le go japonais n'existe pas ici.

Midorima commence à comprendre à quel point Momoi avait raison. Akiko avait choisi le terrain avec soin et avoir une discussion ici n'allait pas être simple. Midorima est loin de se sentir à l'aise dans cet environnement si éloigné du sien et il remarque sans peine que le cours particulier que donne Akiko n'est non seulement pas terminé mais qu'il a attiré nombre de spectateurs.

D'ordinaire, il n'aurait pas osé s'approcher mais là, il y a tellement de monde pressé autour de la table qu'il se penche sur la partie, curieux de voir que l'élève d'Akiko est un vieux monsieur qui sourit comme un enfant devant la partie.

Et le sourire que lui rend Akiko est aussi sincère que le sien. Et cela le rassure plus qu'il ne serait dire, pense Midorima.

L'adversaire d'Akiko salut et pose deux pierres sur le goban en guise d'abandon.

- Votre ami attend son tour, dit-il en pointant Midorima du doigt dans un japonais hésitant.

- C'était une belle partie, dit Akiko.

Le vieux coréen rigole en regardant les pierres, se rappelant les tournants de la partie que tous se mettent à commenter bruyamment dans une langue qu'il ne comprend pas. Mais la discussion est si animée qu'il regarde les pierres avec intérêt pour découvrir un champ de bataille titanesque qui parcourt tous le centre du plateau. Dur de démêler l'ordre des coups dans cet imbroglio titanesque.

Akiko balaye les pierres d'un geste et pose les quatre pierres de handicap qu'elle lui avait promis et son adversaire lui laisse sa place.

Avec appréhension, il s'assoit et la foule se disperse lentement. A part un hochement de tête rapide en guise de salut, elle ne lui a toujours pas vraiment adressé la parole. Elle n'avait pas non plus encore levé la tête vers lui alors qu'elle n'avait jamais été du genre à baisser les yeux devant qui que ce soit.

L'espace d'un instant la scène effroyable à laquelle il avait assisté lui paraît surréaliste.

Et Akiko ne semble pas vouloir ni parler, ni commencer à jouer. Les longues secondes de silence s'étirent douloureusement et Midorima ne sait pas trop comment le briser sans être maladroit. Machinalement, il pousse ses lunettes comme il le fait si souvent et Akiko soupire, visiblement mal à l'aise.

- Mettons un enjeu à cette partie, dit-elle. Si je gagne, tu oublies tout ce qui s'est passé hier.

Midorima regarde le plateau en secouant la tête :

- Même si je le voulais, je doute de pouvoir faire une telle chose, dit Midorima.

Akiko baisse les yeux.

- Ça aurait été trop facile, marmonne-t-elle en posant la première pierre.

Midorima est pétrifié par le sérieux d'Akiko. Elle ne lui ferait aucun cadeau.

- Je suis vraiment en colère, dit-elle d'une voix faussement calme. Vous n'auriez jamais dû assister à ça.

- Ca, un mot bien insignifiant pour désigner ce à quoi il avait assisté, pense Midorima alors qu'il s'engage dans le premier combat de la partie. Il ne sait que répondre. S'excuser paraît futile car s'il s'en veut encore d'avoir été présent, il ne regrette pas le fait d'avoir arraché Akiko à l'emprise de son père. Il ressent encore l'aura noire de cet homme comme une ombre oppressante sur sa tête.

Il se souvient du conseil de Momoi…

- Ton père, je n'ai pas tenu plus de cinq minutes face à lui…

Franchement, pense-t-il, je t'admire d'avoir survécu à toute ton enfance face à lui.

Ces mots, il ne les prononce pas mais Akiko les lit dans son regard. Surprise, elle a bien du mal à ne pas trembler lorsqu'elle pose une nouvelle pierre.

- Mon père, dit-elle en passant sa main sur le jeu, est quelqu'un qui vit dans un monde où tout est blanc ou noir. Il classe les gens en deux catégories, ceux qui peuvent lui être utiles et ceux qui sont contre lui. Mais quelle que soit la catégorie dans laquelle il nous classe, il ne sait faire qu'une chose, tirer les ficelles pour obtenir ce qu'il veut. Une fois que l'on comprend comment il fonctionne, il suffit de plier face à lui, c'est la seule façon de ne pas trop montrer ses faiblesses et d'éviter ne serait-ce qu'un peu de son emprise. Parce qu'il sait toujours comment toucher sa cible en plein cœur. Il ne dit jamais un mot en trop et chacun de ses mots ont un but, déstabiliser pour mieux manipuler.

Alors qu'elle est en train de proprement tuer son coin gauche sur le plateau, sa main ni sa voix ne tremblent plus :

- Alors je tenais à rétablir une vérité qui me tient à cœur, continue Akiko.

Akiko prend une longue respiration et Midorima se sent cloué à son siège par la tension qui émane de son regard clair :

- Tu te souviens du jour où j'ai débarqué à Teiko et défié comme une idiote votre capitaine au go…

Midorima est trop surpris pour répondre autrement qu'en hochant la tête. Bien sûr qu'il s'en souvient ! C'était la première fois qu'il voyait une telle furie tenir tête ainsi à Akashi et cette partie, il aurait presque pu la rejouer…

- Je ne pouvais pas perdre, du moins c'est ce que je pensais. J'allais bientôt passer l'examen pro et honnêtement, j'étais meilleure qu'Akashi. Du moins sur le papier… Mais j'ai perdu ce jour-là. Et je me suis rendue compte d'une chose, mon go était devenu mécanique, théorique. Sans âme. J'avais perdu l'envie de jouer et je me suis laissée avoir comme une débutante. J'étais à deux doigts d'abandonner définitivement le go, à vrai dire, j'y pensais depuis un bout de temps avant cette partie. Et ce jour-là, on a fini par faire une partie de basket tous ensembles et tu m'as demandé de faire une partie de go.

- La première d'une longue série, dit Midorima.

Akiko sourit avec nostalgie et balaye le jeu déjà mal entamé sous ses yeux et emprunte son bol. Lentement, pierre par pierre, noir après blanc, elle rejoue une partie de mémoire et Midorima ne met que quelques secondes à se rendre compte que c'était leur première partie.

- Je me suis vraiment amusée lors de cette partie alors que j'avais oublié depuis longtemps que le go était avant tout un jeu. Cette partie, dit-elle et toutes les autres m'ont redonné l'envie de jouer et j'ai peu à peu retrouvé l'amour que j'avais perdu pour ce jeu.

Akiko plonge son regard dans celui de Midorima en posant les dernières pierres :

- Alors cette partie et toutes les autres sont certainement bien plus importantes pour moi que pour toi.

Cette fois, c'est Midorima qui balaye le jeu avec un rare sourire, reposant ses 4 pierres de handicap :

- On commence ?

Akiko fait une petite moue plus amusante que colérique :

- Je suis encore en colère, dit Akiko, je vais pas te ménager.

- J'en attends pas moins de toi.

- Mais je te propose quand même un enjeu, dit Akiko.

Midorima la regarde avec un petit sourire en coin. Pour leur première partie à 4 pierres, il avait à peu près autant de chance de gagner que de gagner au loto… Deux fois de suite. Pas impossible, juste complètement improbable.

Si tu veux me demander quelque chose Akiko, tu devrais le faire directement, pense-t-il.

Mais Akiko est comme son frère, elle aime un peu trop les défis.

- Si je gagne, tu m'apprends quelques trucs au basket.

Les yeux de Midorima s'agrandissent sous la surprise lorsqu'Akiko détaille toutes les stratégies qu'elle avait imaginé pour leur prochaine partie avec Aomine contre Kise, Kuroko et Kagami.

- Parce qu'avec vos potentialités incroyables, dit-elle, on peut mettre en place tellement de choses, dit-elle. Mais à chaque fois que j'imagine le jeu, je suis définitivement un poids mort. Il suffit que je m'améliore un peu les techniques de base pour ouvrir tout un tas de nouvelles possibilités à notre jeu…

Midorima sourit devant son enthousiasme, prêt à accepter le challenge :

- D'accord, dit-il, et si je gagne ?

Akiko s'arrête en plein milieu de l'exposé d'une des stratégies qu'elle avait imaginé :

- T'as aucune chance, dit-elle abruptement.

- Un pari ne vaut que s'il y a un enjeu pour les deux parties, énonce calmement Midorima.

- Ce que tu veux, dit Akiko sûre de sa victoire.

Midorima réfléchit pendant quelques secondes :

- Tu me laisses t'accompagner à ta finale.

Akiko rigole mais Midorima ne perçoit aucune moquerie dans son rire :

- Il suffisait de me le demander, dit-elle, je serai ravie que tu m'accompagnes.

Midorima sourit. Décidemment, ils étaient tous les deux aussi mauvais en négociation.