Le soir même
Akiko prend une grande et profonde respiration en sortant du club de go, vérifiant du coin de l'œil que Midorima a bien disparu de son champ de vision.
Elle tente de faire cesser les tremblements de sa main. Elle avait tellement redouté cette rencontre. Elle avait eu peur qu'il ne la regarde comme une petite chose cassée et fragile qu'il fallait protéger.
Toute leur enfance, son frère et elle avaient appris à cacher leurs faiblesses et leurs doutes, c'était leur seule et unique façon d'échapper à l'emprise terrifiante de leur père et c'était devenu une seconde nature.
Même avec son frère.
Un moyen de survivre à leur père.
C'est bien ce qu'elle avait lu dans les yeux de Midorima. Et une certaine admiration qu'elle est loin de mériter mais qui lui avait fait réellement plaisir.
A des lieux de tous les scénarii qu'elles auraient pu imaginer.
Il aurait pu accepter sa première proposition… Faire comme si tout ce qui s'était passé hier n'avait jamais eu lieu. Et cela, elle aurait tout détruit, laissant planer une ombre noire sur toutes les paroles, tous les regards perdus qu'ils auraient eus par la suite.
Non, Midorima avait regardé la situation face à face, sans baisser les yeux et n'avait pas changé d'attitude pour autant envers elle.
Et pour la première fois, elle se sent libérée d'un poids immense alors qu'elle passe la porte de son appartement. Ryota est là, le regard triste et plongé dans un livre dont les pages ne tournent plus depuis longtemps.
Je suis rentrée, dit-elle suffisamment fort, consciente que Ryota n'aimerait pas qu'elle le surprenne trop longtemps avec cet air triste.
- Tit' sœur, dit-il avec son sourire lumineux habituel.
Le cœur d'Akiko se fend une seconde en voyant à quel point son frère est capable de dissimuler son mal-être face à elle. Depuis quand n'arrive-t-elle plus à voir derrière le masque de son propre frère ?
- Ça s'est passé comment ?
En guise de réponse, Akiko sourit avec une telle candeur qu'elle se surprend elle-même.
Si bien que ça, se moque Ryota. Il s'est enfin déclaré ?
Akiko prend d'une main un des coussins du sofa qu'elle lui envoie dans la tête de toute sa force. Ryota éclate de rire en se protégeant avec grandiloquence des assauts de sa sœur.
- Idiot ! dit-elle en envoyant un second coussin.
Puis elle s'assoit sur le canapé à côté de son frère avant de caler sa tête contre son épaule, se sentant tout d'un coup vidée de toute énergie :
- J'avais tellement peur qu'il n'ose plus me regarder comme avant, qu'il …
- C'est que tu ne le connais pas si bien que tu ne le croies, dit calmement Ryota. Je ne t'aurais jamais laissé y aller si j'avais eu le moindre doute.
Akiko se fige devant le sérieux de son frère.
- Mais j'aurai donné cher pour voir Midorima dans ton club coréen ! T'avais bien choisi ton terrain tit' sœur.
- C'est le club où je donne mes cours. Je vois pas de quoi tu parles ? dit-elle avec une mauvaise foi criante.
Ryota rigole en passant sa main dans les cheveux de sa sœur.
- Mais t'es pas allée en cours aujourd'hui.
- Pas un reproche mais un constat.
- Affronter Midorima sur mon terrain, je pouvais le faire, dit Akiko. Mais Aomine et Momoi au lycée, c'était trop tôt.
- Et demain ?
- Je vais essayer.
De nouveau, Ryota passe sa main dans ses cheveux avec un petit sourire.
- Kuroko est venu à mon entraînement aujourd'hui, dit-il pensivement. J'ai cru que cette fois, j'allais y arriver mais j'ai encore du boulot.
Akiko se redresse pour pouvoir chercher des yeux le regard de son frère.
- Je n'ai jamais compris pourquoi tu t'obstines tant à vouloir copier un style qui ne te conviendra jamais, dit-elle. Je comprends ton admiration pour lui, c'est pas un joueur, c'est un magicien. Ses dons d'observation lui donnent un avantage extraordinaire et il a une volonté au moins aussi grande que la tienne face au défi. Mais s'il avait la possibilité physique de jouer comme toi, crois-tu qu'il jouerait encore dans l'ombre ? Il joue comme ça parce que c'est sa seule possibilité de briller sur un terrain avec autant de force que toi ou tes anciens équipiers. Toi, tu peux tout faire alors pourquoi…
Ryota baisse les yeux, cherchant ses mots :
- C'est à peu près ce qu'il m'a dit lui-même, dit-il. Et ça me donne encore plus envie d'y arriver ! dit-il avec un sourire idiot.
Akiko rigole :
- Y a un truc que t'aimes encore plus que le basket, dit-elle, c'est le défi. On pourrait te faire faire n'importe quoi !
- Tu peux parler, dit-il. Mais tu te trompes sur Kuroko, même s'il pouvait jouer comme moi, cela ne changerait pas son style.
- Tu as sûrement raison, admet Akiko. Au fait, j'ai demandé à Midorima de m'entraîner un peu au basket pour notre prochain match.
- Hé, pourquoi tu m'as pas demandé à moi ! demande Ryota se sentant soudain délaissé.
- Tu rigoles, dit Akiko. Je vais pas te demander des conseils à toi alors qu'on va te battre !
- Dans tes rêves ! Avec Kuroko dans mon équipe, je peux pas perdre !
Après quelques arguments échangés tous plus audacieux les uns que les autres, ils finissent par rigoler comme deux idiots, conscients qu'ils aimaient avec la même passion tous les deux les défis, quels qu'ils soient.
- Et qu'ils détestent aussi bien l'un que l'autre la défaite.
Mais alors que la soirée progresse et que l'un comme l'autre deviennent à court d'arguments grandiloquents, un silence confortable s'installe entre eux, Akiko se penche à nouveau sur l'épaule de son frère :
- Je suis vraiment contente, avoue-t-elle.
- Contente ?
- Que tu sois venu me chercher, dit-elle en le regardant droit dans les yeux.
Et pour la deuxième fois, elle voit cette lueur sombre danser dans le regard de son frère avant de faire place dans la seconde à son sourire habituel.
Qu'est-ce que tu me caches à moi, grand frère ?
Couchée sur son lit, Akiko contemple le plafond de sa chambre, incapable de s'endormir, le cœur s'emballant à chacun des souvenirs de ses derniers jours qui lui revient en mémoire. Et surtout, pour la première fois depuis longtemps, elle sait que son frère lui cache quelque chose.
Et la question qui la maintient éveillée, c'est depuis quand était-elle devenue aveugle au point de ne plus voir ce que son frère cachait ?
Incapable de calmer les décharges d'adrénaline qui font trembler son bras, elle décide de se lever en plein milieu de la nuit et ses pas l'amènent naturellement devant la porte de la chambre de son frère.
Elle perçoit des sons étouffés derrière la porte d'agitation et des murmures assourdis.
Nerveusement, elle effleure la porte de la chambre qui s'entrouvre.
Ryota s'agite dans son sommeil, marmonnant des paroles incompréhensibles. Akiko détourne le regard, sachant que son frère n'aimerait pas qu'elle le surprenne ainsi. La mort dans l'âme, elle s'apprête à refermer la porte.
Lorsqu'elle se souvient de la proposition qu'elle avait faite à Midorima.
Si je gagne, tu fais comme s'il ne s'était rien passé.
Il n'avait pas accepté et il avait fait face.
La seule réponse qu'elle pouvait accepter.
Prenant son courage à deux mains, elle ouvre la porte et s'approche doucement, passant une main dans les cheveux de Ryota en murmurant des paroles rassurantes pour le réveiller en douceur.
- Ryota, réveille-toi.
Il s'agite encore plus, se mettant à parler de façon plus en plus incohérente.
Non ! C'est faux…
Trempé de sueur, Ryota se débat dans son propre cauchemar et Akiko tremble de honte devant ce qu'elle s'apprête à faire. La mort dans l'âme, elle détourne le regard et sort de la chambre en refermant la porte sans un bruit.
Les murmures étouffés de son frère lui parviennent aux oreilles et elle s'effondre en larmes, silencieusement comme elle l'avait toujours fait, dégoûtée par sa lâcheté.
Ryota, qu'est-ce que père a bien pu te mettre dans la tête pour que tu ais peur de me parler à moi ! Depuis quand tu te caches de moi, Ryota ?
Le lendemain
Lycée de Tôô
Aomine regarde d'un œil surpris le message que lui avait envoyé Midorima. Décidément, lui qui pensait avoir tout vu. Le lanceur flegmatique de Shutoku, son ancien équipier, l'imperturbable as aux portes bonheurs plus étranges les uns que les autres lui avait envoyé un message.
Un rendez-vous pour demain sur le terrain de basket à côté du Maji Burger. Et pour plus d'explications, il fallait demander à Akiko.
Encore fallait-il la trouver.
Juste après l'entraînement, encore tenue de basket, il sort du terrain pour montrer le message à Satsuki qui le découvre sans voix. Satsu sans voix, sérieusement ? C'est quoi la suite du programme… Une tempête de neige en plein été.
- Je sais où elle se trouve, dit Satsuki, suis-moi.
Il la suit à travers les couloirs de Tôô à toute vitesse, jusqu'à une porte perdue au fond d'un couloir sombre d'où lui parviennent des sons étouffés. Un écriteau mal en point est placardé sur la porte.
Club de Go de Tôô
Forcément… pense Aomine en soupirant.
Il ne savait même pas que Tôô avait un club de go. Il passe la porte bien décidé à demander à Akiko de quoi il retourne et attire bien malgré lui tous les regards.
En short et t-shirt, dépassant d'au moins 20 centimètres le plus grand des joueurs de go, il aurait bien eu du mal à se fondre dans la masse de ses étudiants à lunettes filiformes.
- Oh Kise!
Au fond de la salle, perdue dans un livre, habillée simplement mais avec la classe discrète de son frère d'une jupe et un chemisier clairs, Akiko lève les yeux pour voir débarquer Aomine et Satsuki dans cette salle qu'elle avait toujours considérée comme son sanctuaire personnel.
- Senpai !?
- Hé, Kise, je croyais que les pros avaient pas….
… le droit de fréquenter les clubs scolaires…
Les yeux d'Akiko le clouent littéralement sur place et elle prend de sa main droite Aomine et de sa main gauche Satsuki et sort au plus vite de la salle en marmonnant de vagues excuses devant les interrogations muettes des autres joueurs.
Aomine doit avouer qu'il est surpris de la force que peu déployer la sœur de Kise à les faire sortir au plus vite de la salle.
Hors d'haleine après un tel effort, elle baisse la tête en tentant de reprendre son souffle.
- Kise chan ? demande Satsuki. Qu'est-ce que…
- T'as honte de nous ou quoi ?
Haletante, les mains sur les genoux, la tête tournée vers le sol, elle lève la main pour les faire taire.
- Z'êtes pas légers, parvient-elle à articuler difficilement.
Puis elle se relève enfin, à nouveau calme :
- Vous savez pourquoi j'ai choisi Tôô et pas Kaijo ?
- Satsu et Aomine secouent la tête à l'unisson, curieux.
- Parce que c'est le seul lycée qui ne m'a pas demandé de prendre en charge leur club de go. Alors j'ai accepté la proposition de Kaijo et je me suis inscrite en tant qu'élève à Tôô. C'est la première fois de ma vie que je suis une scolarité normale et j'avais pas envie d'être considérée comme autre chose qu'Akiko Kise, première année.
Les deux senpai la regardent en comprenant soudain :
- Tu veux dire qu'ils ne savent pas que t'es une pro ? dit Momoi.
- Non, dit Akiko. Je pense qu'ils ne savent même pas qu'on peut devenir pro au go.
- Ils sont si mauvais que ça ? demande Aomine.
- Non, c'est juste qu'ils ne cherchent pas à être les meilleurs ou à jouer dans les tournois. Cela reste un jeu pour eux et j'aime cette ambiance.
Elle se tourne vers eux avec un regard enflammé avec un message qu'il pouvait presque lire en tout lettres dans les yeux.
Alors ne venez pas tout gâcher.
Aomine reste silencieux une seconde avant d'exploser de rire sous les regards agrandis de surprise d'Akiko et de Satsuki.
- Je peux savoir ce qui te fait rire! demande Akiko en colère.
- C'est pas de ta faute mais tu ressembles tellement à ton frère quand tu t'énerves dit-il.
Akiko soupire en levant les yeux au ciel. Elle ne comprendrait jamais pourquoi les gens s'extasiaient toujours devant leur soit disant ressemblance tout ça parce qu'ils avaient les cheveux de la même couleur.
- Mais si on est là, c'est pour te demander pourquoi j'ai rendez-vous demain au terrain de basket près du Maji burger demain après l'entraînement avec Midorima ? continue Aomine. Il m'a dit de te demander les détails.
Akiko ouvre les yeux en grand, visiblement surprise :
- C'était pas exactement le plan, dit-elle presque pour elle-même.
- Quel plan ? demande Aomine.
- J'ai demandé à Midorima de me donner quelques conseils pour améliorer mes fondamentaux au basket…
- Pourquoi tu m'as pas demandé à moi? demande Aomine en fronçant les sourcils. Avec un peu d'entraînement, on va les battre ces trois idiots, dit-il avec conviction.
Akiko lève les yeux vers lui, hésitant une seconde à prendre la parole. Elle qui avait tant redouté d'affronter ses amis après la scène à laquelle ils avaient assistés se surprend à sourire sincèrement alors qu'elle commence à parler des différentes stratégies qu'ils pourraient mettre en place dès qu'elle saurait un peu mieux maîtriser les mouvements de base.
- Si tu veux on peut même commencer maintenant, dit Aomine qui a force d'entendre parler de basket commence vraiment à avoir envie de jouer.
- Non, pas ce soir. A partir d'aujourd'hui je m'occupe du club de go de Kaijo et je suis déjà en retard.
Le lycée de Kaijo n'étant pas très loin de celui de Tôô, Aomine et Momoi comprennent pourquoi Akiko a choisi de s'inscrire dans ce lycée. L'envie de jouer devient soudain presque intenable pour Aomine et il se dit qu'en l'accompagnant, il pourrait retrouver facilement Kise pour faire quelques un contre un intéressants.
- Je t'accompagne, Kise ne me refusera pas quelques duels.
Akiko reste un temps silencieuse avant de se reprendre :
- Comme avant, dit-elle avec nostalgie.
- Ouais, et comme avant je vais tout gagner, dit-il en souriant.
Akiko ne peut s'empêcher de protester pour défendre l'honneur de son frère avec la force et toute la mauvaise foi que seule une petite sœur est capable de montrer pour son grand frère. Rapidement, ils se retrouvent tous les trois dans le métro alors que la rame démarre. Elle avait prévue de regarder une dernière fois les fiches de ses joueurs avant d'aller à Kaijo pour la première fois. Elle sort son dossier rapidement, consultant à nouveau les visages et noms des meilleurs joueurs de son club.
- C'est quoi ? demande Aomine en se penchant sur ses feuilles avec nonchalance.
- Les noms et photos des joueurs du club de go. Je les ai encore jamais rencontrés. J'ai aussi leurs dernières parties sérieuses, dit-elle en sortant une liasse de feuilles. Kaijo fait partie des meilleurs clubs scolaires de Tokyo et franchement j'ai bon espoir pour les nationales.
Akiko parle avec conviction des atouts et faiblesses de ses futurs petits protégés et perdue dans ses explications, elle ne voit pas le sourire soulagé qui fleurit sur les lèvres d'Aomine et Momoi ravis de voir que ce qu'il s'était passé il y a peu n'avait au final rien changé entre eux.
Et lorsqu'ils arrivent enfin à leur station, Akiko range rapidement ses fichiers et Momoi l'aide d'une main adroite en murmurant presque :
- Même si tu nous en veux encore, dit-elle, on ne regrette pas ce qu'on a fait.
- Ouais, renchérit Aomine, je préfère cent fois l'Akiko que j'ai devant les yeux que celle qui se tenait en face de nous là-bas, dit-il en lui prenant son sac sans lui laisser le temps de répondre.
Soufflée, Akiko voit Momoi les saluer avant de partir de son côté et elle suit Aomine à toute vitesse dans les couloirs du métro sans un mot avant de déboucher devant les grilles de Kaijo. Finalement, elle est à l'heure à son premier cours et elle sait que la salle du club de go est assez proche du terrain de basket où s'entraîne l'équipe de son frère.
Elle s'apprête à mener la voie lorsqu'elle se fige. Le proviseur du lycée s'approche d'eux d'un pas décidé, les trois capitaines de l'équipe de go de Kaijo se tenant respectueusement à deux pas derrière.
Avec un sourire pour le moins déstabilisant, il lui tend la main :
- J'avais hâte de vous accueillir en personne, Kise sensei.
Et dans la foulée, ses trois futurs élèves s'inclinent respectueusement avant de l'inviter à les suivre. Aomine se sent définitivement hors du cadre devant un tel formalisme et comprend soudain pourquoi Akiko avait refusé de s'inscrire en tant qu'élève dans ce lycée.
Mais Akiko ne montre aucune gêne en acceptant avec grâce les compliments et l'estime qu'on lui témoigne en saluant par leur nom les trois capitaines avec un petit mot pour chacun sur leur façon de jouer avant d'emboiter le pas de son escorte. Une vraie pro, pense Aomine qui s'est rarement trouvé aussi transparent.
Laissé pour compte, purement et proprement, Akiko lui retourne tout de même un petit regard gêné avant de lui faire un petit signe d'adieu de la main.
Aomine se dirige alors vers le terrain d'entraînement de l'équipe de basket de Kaijo, l'envie de jouer lui faisant nerveusement chercher du regard où pouvait bien se trouver le terrain de basket. Deux trois questions à des premières années visiblement impressionnées lui font rapidement trouver le chemin du gymnase de Kaijo en plein milieu d'un entraînement.
Et quel entraînement…
Kise est survolté sur le parquet, volant d'un coin à l'autre du panier, passant, marquant il fonce sur toutes les balles. Aomine sent son sang bouillir devant la démonstration lorsque soudain, il manque de sursauter quand le capitaine de Kaijo le rejoint.
- Vous avez une sorte de bat-signal ou quoi ?
- Vous ? Mais de quoi parlait-il ? se demande Aomine.
- Dès que l'un d'entre vous ne va pas bien, vous rappliquez les uns derrière les autres ? continue-t-il.
Aomine perçoit l'inquiétude derrière le ton calme de Kasamatsu.
- Hier, le joueur fantôme, et maintenant le grand Aomine Daïki, dit-il d'un ton moqueur.
- Tetsu est venu ?
- Oui et Kise nous a fait un show troublant en le copiant d'une façon vraiment déroutante.
- Kise est incapable de jouer dans l'ombre, il est trop…
Puis la scène se brise devant ses yeux. Kise avait beau jouer aussi bien que d'habitude, il y mettait un peu trop d'énergie et son regard d'ordinaire si éclatant est désespérément vide.
Pas étonnant qu'il ait pu copier Kuroko, il n'avait eu qu'à abandonner un temps cette mascarade grotesque qu'il maintient avec tant d'énergie.
Mais il doit bien avouer que si Kasamatsu ne lui avait pas ouvert les yeux, il aurait lui aussi été dupé par le masque que porte de façon si convaincante Kise. Tous ses équipiers à l'exception de Kasamatsu n'y voient que du feu. Mais maintenant qu'Aomine devine la tension et le mal-être de l'as de Kaijo, il ne peut en détacher les yeux.
- Merde…
- Tout a commencé il y a une semaine, dit Kasamatsu pensivement.
Pourquoi en parlait-il à cet idiot au quotient émotionnel proche de celui de la plante verte ? En ce moment, la seule chose qui est clair dans la tête du Capitaine de Kaijo c'est que pour une fois, il n'est plus seul à voir la vérité en face. Et il en ressent un soulagement plus grand qu'il n'aurait pu l'imaginer.
- Une semaine ? reprend Aomine.
- Le coach voulait nous parler après l'entraînement alors j'ai attendu que Kise sorte des vestiaires mais il n'était pas seul. Un homme était avec lui et d'après la conversation que je pouvais percevoir, c'était quelqu'un de froid et…
Aomine commence à comprendre quelle personne se cachait derrière cette description :
- … venimeux, termine Aomine ne trouvant d'autre mot plus adéquate pour décrire l'aura trouble qui émane de cet homme qu'il n'avait vu qu'une fois face à face.
Kasamatsu ne quitte pas des yeux Kise mais sursaute en voyant qu'Aomine non seulement l'écoute avec attention mais sait exactement de qui il parle.
- Le ton montait et la conversation commençait à dégénérer, continue Kasamatsu. Et même si je ne pouvais pas comprendre tous les mots échangés à cause de la porte, je n'avais jamais entendu Kise parler ainsi.
- Vous avez entendu quelque chose ?
Kasamatsu acquiesce gravement sans oser dire un mot de plus. Aomine tente de cacher son impatience mais n'y tient plus et se tourne vers le joueur de Kaijo.
- La seule chose que j'ai entendu, c'est Kise crier avec autant de désespoir que de colère que non, que c'était faux, qu'il n'avait jamais été comme lui et qu'il ne le serait jamais. L'homme n'a pas répondu tout de suite puis il a rigolé. C'était le rire le plus malsain que j'ai jamais entendu. Et il a répondu que c'était exactement ce qu'il avait rétorqué à son propre père avant qu'il ne lui ouvre les yeux. Que le temps ferait son œuvre, que… Je ne pouvais pas laisser cet homme continuer à déverser sa haine et j'ai débarqué comme si de rien était en criant Kise ! J'ai failli tomber à la renverse quand les deux se sont retournés…
- C'était son père, dit Aomine en hochant gravement la tête.
- Mais ce n'est pas ça le pire, continue Kasamatsu. A peine ais-je mis un pied dans les vestiaires que Kise est redevenu celui qu'il a toujours été, souriant et insouciant. Il m'a même présenté son père qui a vite pris congé. Et depuis ce jour, il se cache derrière ce masque. Et si je n'avais pas assisté à cette scène, je me ferais sûrement avoir comme tous les autres.
Aomine n'en peut plus et s'avance, prêt à faire la seule chose qui a une chance de mettre un vrai sourire sur le visage de Kise.
- Hé Kise ! Prêt à prendre une raclée ?
Kasamatsu n'avait pas vraiment imaginé qu'Aomine réponde à ce qu'il vient de lui révéler ainsi.
Il n'avait pas été très sympa avec les plantes vertes…
Mais pour la première fois depuis longtemps, Kasamatsu perçoit une expression transparaître derrière le masque, la surprise et l'envie de jouer de Kise sont réelles.
