Désolée pour le délai mais ce chapitre n'a pas été facile à écrire, enfin surtout la partie Alifair/Crickey qui ne me donne pas vraiment satisfaction, mais j'étais à court d'idées de contre-attaque...
Eudore : C'était en effet un chapitre de mise au point, pour savoir où en sont les histoires des uns et des autres :) Presque pas de Malefoy cette fois, à part le troisième : laissons Narcissa profiter du hammam en paix !
Katymyny : En botanique comme pour le reste, Alifair a ses propres techniques ;)
Chapitre 31-La fille au parfum de poudre
Sentinelle avait perdu son procès. Les dommages et intérêts obtenus par les parties civiles, harpies, centaures et êtres de l'eau ainsi que le député Sanguini, menaçaient de couler le journal, et la famille Nott se demandait sérieusement s'il était bien dans son intérêt de renflouer cette feuille de chou. Aussi, en dépit d'une première réaction d'incrédulité mêlée d'horreur, Brett Brodigan étudia-t-il avec le plus grand intérêt la proposition que lui apporta, un beau matin de juin, une corneille mâle aussi grossière qu'agressive.
Après un énième conseil de guerre dans le salon Faraday, décision avait été prise de contre-attaquer par voie de presse aux menaces anonymes reçues par l'intermédiaire des hiboux tout aussi anonymes de la poste sorcière. Passer par la Gazette aurait manqué de style alors que, bien qu'exsangue, Sentinelle n'en restait pas moins l'un des bastions de l'ennemi, comme le fit remarquer le colonel Fennimore : y brandir le drapeau de la réforme sociale aurait donc beaucoup plus d'effet.
« Et puis, ce pauvre torchon moribond a bien besoin qu'on lui tende la main », observa Alifair d'un ton compatissant qui ne trompa aucun des portraits.
En outre, ajouta Roger Dunbar, tout portait à croire que la riposte s'adressait directement à son lectorat, alors autant lui en donner la primeur.
Brett Brodigan s'acquitta fort efficacement de la première tâche qui lui fut confiée, et qui n'était pourtant pas facile, reconnurent les stratèges de la maison Faraday : preuve que, même chez les plus anciennes et les plus traditionalistes des familles de sorciers, le vent de la réforme agitait quelques rameaux de l'arbre généalogique ? Ou peut-être leur candidate malheureuse n'était-elle pas contre un petit regain de publicité ?
Au jour dit, Alifair revêtit son nouveau tailleur-pantalon débarrassé de toute trace de ses exploits botaniques, et Crickey repassa soigneusement sa chasuble vert pomme. La petite elfe était à la fois effrayée et excitée par l'exercice auquel elle s'apprêtait à se livrer. Alifair avait d'abord pensé la laisser seule, et donc libre de toute influence jusqu'au moment où elle-même aurait à intervenir, mais cette idée rendait Crickey si nerveuse qu'elle faillit en rater son soufflé au fromage.
« Pourtant, tu as l'habitude de prendre la parole en public, maintenant, entre la Chambre et les commissions parlementaires, observa la Moldue.
-Ce n'est pas la même chose, Miss, expliqua Crickey en s'affairant autour du plat qu'elle avait sauvé de justesse de la crémation. Crickey ne s'est jamais exprimée devant des journalistes. Elle ne voudrait surtout pas dire quelque chose que la presse pourrait retourner contre la Chambre des créatures, le Ministre ou Miss Alifair.
-Tout ce que tu diras pourra être retenu contre toi par un gratte-papier de mauvaise foi, professa la Moldue d'un ton sentencieux, surtout s'il est dans l'opposition. Il va falloir t'y habituer, Madame la commissaire. »
En réalité, entendre Crickey commettre un impair devant Brodigan lui paraissait aussi improbable que de la voir pour de bon rater son soufflé : l'elfe était trop soucieuse de ses devoirs pour se laisser entraîner à dire n'importe quoi, et bien trop maligne. Si elle émettait des propos polémiques, ce serait en toute connaissance de cause. Mais peut-être avait-elle besoin de la présence de sa maîtresse pour s'autoriser de tels propos, réfléchit Alifair en remettant une couche de son rouge à lèvres écarlate à l'approche du grand moment. La réserve naturelle des elfes et leur loyauté congénitale à l'égard de leurs maîtres n'étaient pas seules à l'œuvre : si la magie était au fondement de leur servitude, une forme poussée d'auto-censure façon sortilège de Bloclang pouvait contraindre au silence les plus émancipés d'entre eux. Et, en dépit de son nouveau titre, Crickey n'était guère favorable à l'émancipation.
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« John, si tu veux revoir cette jeune femme, il te suffit de le lui dire. Tu n'as pas besoin de l'attirer ici sous des prétextes fumeux. »
Rogue en resta sans voix. Enfin revenu de son arrêt-maladie, il venait d'exposer à son équipier le résultat de ses investigations plus poussées dans les souvenirs de la Vélane grise et les conclusions qui, selon lui, s'imposaient ; la remarque de Roman n'avait aucun rapport avec ce qu'il venait de dire. Strictement aucun.
« Qu'est-ce que tu me chantes ? siffla-t-il, contrarié. Je te parle de Greyback…
-Mais oui, bien sûr, l'interrompit Roman avec un sourire entendu. Et tu trouves le moyen de la mêler, elle, à cette histoire qui ne la concerne absolument pas.
-Je ne la mêle à rien du tout ! gronda Rogue entre ses dents serrées. Elle s'y est fourrée toute seule depuis le début…
-Pourtant tu ne l'avais jamais mentionnée, avant, objecta vivement Roman. Avant qu'elle réapparaisse dans ta vie comme une tornade, juste à temps pour te sauver puis s'envoler à nouveau vers d'autres cieux…
-Ne confonds pas ma vie avec tes pitoyables fantasmes d'amoureux désespéré ! éclata soudain Rogue, furibond. Je ne suis pas une carpette en plein marasme sentimental dont les yeux s'illuminent chaque fois que son ex-femme l'invite à prendre le thé ! »
À cette heure matinale, ils étaient heureusement les seuls présents dans l'open space. Le reste de l'équipe devait se trouver à la cuisine, que Rogue évitait comme la peste tant le mot même de « convivialité » lui donnait des boutons. Personne n'était donc là pour s'étonner de son brusque coup de sang, à part Roman qui ne s'en étonna pas du tout : de son point de vue, nier avec cette véhémence équivalait à un aveu.
« J'ai de très bons rapports avec Marijana, c'est vrai, répondit-il d'une voix douce si dépourvue d'irritation ou de mépris que Rogue en fut impressionné malgré lui. Pour ce qui est du marasme sentimental, je crois que nous n'avons rien à nous envier l'un à l'autre, John. Mais, tu sais, ajouta-t-il avec un sourire un peu triste, si je manque de courage pour aborder les femmes qui me plaisent, je ne fais tout de même pas semblant de les ignorer. »
Rogue comprit très bien le sous-entendu, tout comme il constata – une fois encore – qu'il était totalement impossible de vexer Roman. Son calme olympien et l'aisance avec laquelle il assumait ses faiblesses semblaient même avoir le pouvoir de faire baisser le niveau de rage de son interlocuteur. C'était très frustrant.
« Cette conversation est absurde, dit-il sèchement. Je vais parler à Stoya. J'ose espérer qu'elle ne confondra pas notre chasse au loup-garou avec un mauvais roman-photo », ajouta-t-il avec aigreur en quittant le box, le menton haut levé.
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Le temps passait lentement dans la prison d'Azkaban : chaque jour ressemblait au précédent et on ne pouvait même pas compter sur la météo, sempiternellement froide et morose, pour introduire un peu de variété. Lucius en venait presque à regretter la grande époque des Détraqueurs, où l'on pouvait au moins se demander quand surviendrait la prochaine tentative de suicide, de qui elle serait le fait, et si elle réussirait. L'élection de Shacklebolt avait mis un terme à un suspense qui pimentait quelque peu l'ordinaire des détenus ; restait l'affaire Greyback, mais celle-ci durait depuis tellement longtemps que seuls les plus mordus la suivaient encore. Comme la plupart des prisonniers, Lucius s'était lassé de tenir le compte des victimes : ce n'était pas comme si ça risquait de tomber sur quelqu'un qu'il connaissait.
Il ne protesta pas quand, en lieu et place de sa Gazette plus ou moins quotidienne, on lui livra le dernier numéro en date de Sentinelle : c'était certainement une erreur, mais surtout une nouveauté, et toute nouveauté était bonne à prendre, même d'aussi piètre qualité que le mauvais papier sur lequel Brodigan imprimait sa prose. Dès qu'il eut déplié le journal, toutefois, Lucius s'aperçut qu'il tenait entre les mains quelque chose, non seulement de nouveau, mais de tout à fait inédit dans l'histoire de la presse magique. Il n'en était pas ému aux larmes – fut un temps où il en aurait plutôt brûlé ce numéro sous le coup de l'indignation – mais décida que cela méritait un examen attentif. Après lecture de la une, il se reporta donc aux pages intérieures afin de prendre connaissance du sujet dans sa totalité.
Une interview croisée, voilà qui n'était pas banal. Pandora Nott, bien que fréquemment citée dans les colonnes des journaux de l'opposition, accordait rarement de longs entretiens aux gratte-papier de l'espèce de Brodigan. Et jamais, au grand jamais, aucun elfe de maison ne s'était publiquement exprimé par voie de presse, Lucius en aurait mis sa tête à couper ! Leurs quelques candidats à la députation avaient tout juste osé faire circuler leurs professions de foi sous forme de prospectus à destination exclusive des membres de leur espèce – et de leurs maîtres, cela va de soi. « Pandora Nott et l'elfe Crickey : une rencontre au sommet », annonçait la une de Sentinelle. Judicieux, estimait Lucius : si le lectorat du journal se moquait éperdument de ce que racontait cette petite dégénérée insolente de commissaire à l'émancipation, voir son nom associé à celui de la candidate traditionaliste était plus qu'intrigant. Qu'est-ce que ces deux-là pouvaient bien avoir à se dire ? Et comment Brodigan avait-il réussi la prouesse de les réunir ?
La réponse tenait en une photographie dans les pages intérieures du numéro – en première page, elle aurait sans doute suscité trop de crises cardiaques avant achat pour être rentable. On y voyait, assises dans un salon de jardin sur la table duquel était servi le thé, une Pandora Nott un peu guindée qui, de temps à autre, rajustait nerveusement son collier de perles, une elfe aux yeux sans cesse en mouvement, comme effarouchée par sa propre audace, et l'inévitable maîtresse de celle-ci dans sa tenue moldue, très fière d'elle-même comme toujours, un sourire triomphant étirant régulièrement ses lèvres. D'après la légende, le cliché avait été pris dans le jardin de la maison Faraday : à l'évidence, la propriétaire était à l'origine de cette rencontre. Lucius n'en revenait pas que Pandora ait daigné mettre les pieds là-bas, sans parler de s'asseoir à la même table qu'une Moldue et une elfe de maison ! Quant au thé, il ne croyait pas une seule seconde qu'elles l'avaient bu ensemble, c'était de la pure mise en scène.
À en croire le compte-rendu donné par Brodigan, tout s'était passé entre gens de bonne compagnie, chaque interlocutrice s'étant exprimée librement et avec courtoisie, à l'exception de Blake qui n'avait quasiment pas ouvert la bouche : après tout, ce n'était pas elle qui était interviewée. L'elfe Crickey explicitait sa mission à grand renfort d'éléments de langage convenus : dialogue, concertation, sensibilisation, partenariats, tous les mots du bréviaire ministériel y étaient passés. Pandora Nott, de son côté, réaffirmait son attachement aux valeurs traditionnelles, à l'identité socio-culturelle des espèces magiques, à la concorde et à la sauvegarde du bien commun. Un discours creux de part et d'autre qui ne valait vraiment pas la peine d'être immortalisé par une photo-choc, se dit Lucius en bâillant. Puis il arriva aux dernières questions.
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Après cette première expérience assez peu concluante, Rogue décida de s'y prendre différemment pour présenter les choses à la directrice. Stoya, de son côté, si elle se réjouissait de retrouver son traqueur en pleine forme après son arrêt-maladie, se demandait aussi ce qu'il allait encore inventer. La mine inhabituellement sombre de Roman, entré à sa suite, ne la rassura guère.
« Notre principale difficulté, c'est qu'il nous est impossible de prévoir où Greyback frappera la prochaine fois, attaqua Rogue avec énergie. Si nous pouvons déterminer à l'avance le lieu de sa transformation, il nous suffira de l'y attendre et le tour sera joué.
-Je tiens à dire que je désapprouve formellement ce plan », lança Roman depuis le fond du bureau où il s'était planté, les bras croisés.
La mâchoire de Rogue se crispa : voilà qui commençait mal. Surprise de ce désaccord exprimé par son agent le plus docile, Stoya haussa les sourcils mais ne releva pas.
« Qu'est-ce que tu suggères ? demanda-t-elle plutôt à John afin de l'inciter à poursuivre.
-Un appât, répondit aussitôt celui-ci. Un appât auquel il ne pourra pas résister. »
Dans son dos, Roman émit un reniflement où perçait l'ironie. Vraiment très inhabituel, songea Stoya.
« Les goûts de notre loup semblent pour le moins éclectiques, observa-t-elle. Enfants, vieillards, Moldus, sorciers, savants, moines, touristes : il n'est pas aisé de déterminer ses préférences. »
Le fin sourire de John indiquait clairement qu'il pensait pouvoir réaliser cette prouesse.
« Il y a maintenant presque deux ans, un membre de la meute de Greyback, l'un de ses « frères », comme il aimait à les appeler, a été tué, raconta-t-il d'un ton badin. Ce n'était ni le premier ni le dernier loup-garou abattu pendant la guerre, certes, sauf que… sauf que celui-là ne l'a pas été par un sorcier. »
Il marqua une courte pause et Stoya fronça les sourcils : voilà qu'il recommençait avec ses effets dramatiques ! À croire qu'il ne pouvait pas s'en empêcher.
« Ce loup-garou, reprit Rogue au moment précis où la directrice allait s'impatienter, a eu le crâne fracassé à coups de barre de fer. Une technique brutale, barbare presque, et indubitablement moldue. Un véritable camouflet pour la Meute noire, en plus de la perte tragique d'un frère, susurra-t-il, sarcastique. Les Moldus ne sont que du gibier pour les loups-garous de la trempe de Greyback : un affront pareil devait donc être lavé dans le sang. Dès lors, il l'a traquée, mais il n'a jamais pu la retrouver.
-Alifair Blake, précisa Roman derrière lui. N'ayons pas peur des mots, John », ajouta-t-il à mi-voix, de plus en plus ironique.
Le froncement de sourcils de Stoya s'accrut, mais Rogue préféra ignorer cette remarque.
« Elle l'obsédait, poursuivit-il en se rappelant avec dégoût la façon dont Greyback en parlait. Même après la chute du Seigneur des Ténèbres, même après la dissolution du clan des Féroces, il ne l'a pas oubliée. Il y pensait jusque dans l'antre de la Vélane grise, lorsqu'il était à moitié mort de ses blessures, et après, quand elle l'a gardé prisonnier. Le fait est qu'il avait amplement le temps de ruminer son échec, conclut-il avec un sourire satisfait.
-Une véritable obsession, en effet, commenta Roman, et le sourire de John s'effaça sans que Stoya en comprenne la raison.
-Pourquoi ne pas l'avoir dit tout de suite ? interrogea-t-elle. Si elle était si présente dans son esprit, tu devais bien l'avoir remarquée dès ta première exploration des souvenirs de la Vélane, non ?
-Je ne dirais pas qu'il y pensait tous les jours, reconnut John avec réticence.
-Mais bien assez souvent quand même », murmura Roman qui s'était avancé pour se placer à côté de lui.
Rogue le foudroya du regard, irrité par ses sous-entendus aussi insistants que hors de propos. Stoya plissa ses yeux saphir : ce curieux manège commençait à la fatiguer.
« Seule une partie des souvenirs de Greyback m'est parvenue, reprit Rogue en se contraignant au calme, et encore, pas directement : je n'ai eu accès qu'à ce que la Vélane elle-même se rappelle avoir surpris dans sa mémoire. Un double filtre, en quelque sorte, qui n'a laissé passer que les éléments les plus marquants. L'élément dont je parle n'est sans doute pas le plus présent, mais il apparaît de façon régulière, et toujours détournée, si bien qu'il m'a fallu un peu de temps pour l'identifier. »
Stoya n'arrivait pas à déterminer si John se livrait à un nouvel effet de style des plus agaçants ou s'il lui était véritablement impossible d'expliquer simplement les choses.
« Les souvenirs qui s'y rapportent ne contiennent pas de composants visuels, précisa-t-il à mi-voix. Ce sont des sentiments, des pensées, ainsi qu'une impression olfactive récurrente.
-Une impression olfactive ? répéta la directrice, déconcertée.
-La fille au parfum de poudre, dit brièvement Rogue. C'était elle. »
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« Sentinelle : Madame la commissaire, Miss Blake, vous avez toutes deux reçu des menaces par lettres anonymes. Il y a quelque temps, Ms Nott, vous avez aussi été victime de courriers injurieux. Avant cela, nos lecteurs s'en souviendront, la Rédaction de Sentinelle avait été submergée de colis piégés et de lettres ensorcelées. N'êtes-vous pas effrayées par ces campagnes d'intimidation anonyme ?
Pandora Nott : Mon entourage et moi-même avons mis en place un protocole de sécurité rigoureux afin de ne pas ouvrir par mégarde un courrier piégé. Je ne redoute par ailleurs aucune attaque frontale, ni même dans le dos : ces envois sont l'œuvre de lâches qui pour rien au monde ne prendraient le risque de s'exposer physiquement à une riposte.
Crickey : Crickey ne craint rien pour elle-même car les elfes ont une grande capacité de guérison. On ignore si c'est une caractéristique propre à leur espèce dès son origine, ou si elle s'est développée au fil des générations afin de mieux résister aux châtiments corporels. Quoi qu'il en soit, Crickey n'a pas peur que l'on s'en prenne à elle.
Alifair Blake : C'est surtout pour moi qu'elle a peur. Je ne crois pas que les gens qui me traitent de « sale Moldue parasite, vulgaire et dégénérée », de « sous-humaine qu'on devrait parquer dans un zoo » ou de « sal...rie de profiteuse » [passage censuré par la Rédaction] par Beuglante anonyme auraient le cran de venir me le dire en face, mais j'aimerais bien qu'ils essaient, pour voir. Bien sûr, on n'est jamais à l'abri d'un tordu en mal de célébrité ou d'un jusqu'au-boutiste de l'opposition, mais comme nous ne sommes ni Sissi impératrice, ni des présidents américains, il y a assez peu de risques que l'une de nous trois se fasse assassiner, même si Crickey a un garde du corps pour les déplacements officiels. Comme Weal Enys, d'ailleurs.
C. : Crickey a toute confiance dans les services de sécurité du ministère. De toute façon, elle sera contente de mourir si cela peut faire avancer la réflexion sur l'égalité des espèces.
A. B. : Je crois qu'il vaudrait quand même mieux que tu restes en vie. En tout cas, moi, je préférerais.
S. : Si vous aviez la possibilité de répondre à ces courriers anonymes, ou dans l'hypothèse où leurs auteurs liraient cette interview, qu'aimeriez-vous leur dire ?
P. N. : Je n'ai rien à dire à ces individus. La lâcheté et la grossièreté me répugnent.
C. : Crickey comprend la méfiance que le débat politique sur l'émancipation et, plus largement, l'égalité des espèces, éveille chez certaines personnes. Elle comprend également que des gens élevés dans l'idée que les elfes doivent se taire et rester à la maison puissent s'indigner de lui voir confier de si grandes responsabilités. Elle est tout à fait disposée à entendre les arguments contradictoires et à y répondre dans le cadre d'un échange respectueux. En revanche, les insultes et les menaces ne l'intéressent pas. Ils ne sont pas la marque d'esprits rationnels avec lesquels il est possible de discuter de façon constructive.
A. B. : Allez vous faire f…, bande d'enc… [passage censuré par la Rédaction] Et faites gaffe à votre c…, parce qu'il se pourrait bien que ça commence à chauffer dans pas très longtemps.
S. : Pourriez-vous être plus explicite, Miss Blake ?
A. B. : Avec plaisir. Voyez-vous, ces gens se croient à l'abri parce qu'ils ne signent pas leurs lettres et que la PSC ne tient pas de registre des envois par hiboux postaux. Mais en fait, nous laissons tous notre signature sur tout ce que nous touchons. Ça s'appelle l'ADN, et si vous ne connaissez pas, c'est normal, parce que c'est un truc de Moldus. Tous les êtres vivants ont de l'ADN dans leurs cellules, et ils passent leur temps à en semer partout autour d'eux. Et l'ADN, figurez-vous, a ceci de particulier qu'il est comme une empreinte digitale ou une carte d'identité : il est propre à chaque individu, il n'y en a pas deux identiques.
S. : Et cet ADN pourrait permettre d'identifier les auteurs de ces lettres ?
A. B. : Si on avait les appareils et les compétences, on pourrait l'extraire et le séquencer. Ensuite, il faudrait le comparer avec des prélèvements réalisés sur des suspects jusqu'à ce que ça matche, donc ça prendrait beaucoup de temps et il faudrait quand même un énorme coup de bol pour tomber sur la ou les bonnes personnes. Mais, heureusement, on n'a pas besoin de ça dans le monde magique. Il suffit juste de récupérer l'ADN présent sur les lettres, genre avec un sortilège d'Attraction, et d'y balancer ensuite un sortilège Protéiforme.
S. : Un sortilège Protéiforme ? Dans quel but ?
A. B. : Comme vous le savez, les objets soumis au sortilège Protéiforme réagissent tous de la même façon lorsque l'un d'eux est altéré. Il paraît que c'était un peu le principe de la Marque des Ténèbres, et c'est aussi grâce à ça que fonctionne le système acoustique amphibie de la Chambre verte. Si on jette un sortilège Protéiforme sur un brin d'ADN, tous les autres brins du même ADN réagiront de la même façon. On peut décider de modifier ce brin d'ADN, et tous les autres brins seront instantanément modifiés eux aussi… L'ADN est présent dans toutes les cellules de votre corps, c'est même une sorte de brique fondamentale du vivant. Si je touche à votre ADN, Brett, je vous transforme aussi sûrement qu'avec un sortilège de Métamorphose. Et si je le brise…
P. N. : Je n'ai jamais entendu parler d'une telle chose, mais cela me semble hautement improbable.
A. B. : Pour être honnête, j'en suis encore à la phase de recherche et expérimentation. Je ne peux pas lancer les sortilèges moi-même, bien sûr, et ils demandent à être adaptés parce qu'on travaille à l'échelle du nanomètre, mais le modèle théorique est plutôt convaincant. Donc, si j'ai un conseil à donner aux petits malins qui s'amusent à jouer les corbeaux, ce serait d'arrêter de m'envoyer des petits morceaux d'eux-mêmes pour que je les tripatouille. C'est vrai, ça, un accident est si vite arrivé… »
Lucius Malefoy lut et relut les dernières réponses de la Moldue avec un sentiment croissant de malaise. Il ne comprenait rien à cette histoire d'ADN, naturellement. Il n'était pas certain que l'effet du sortilège Protéiforme puisse ainsi s'étendre à ces brins qui se trouvaient soi-disant dans le corps des sorciers et non sur les missives anonymes, et qui n'auraient donc pas été directement ensorcelés. Mais il ne pouvait pas non plus écarter complètement cette hypothèse. C'était là toute la force de la menace de Blake, réalisa-t-il : on ne pouvait pas savoir si elle était sérieuse.
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La fille au parfum de poudre. Il n'avait pas prêté attention à ces mots quand la Vélane grise les avait prononcés, parce qu'ils ne lui évoquaient absolument rien, contrairement au reste de ce qu'elle avait dit. Ce n'était pas de sa tête à lui qu'elle les avait extraits, mais de celle de Greyback.
« Il faut se rappeler que tout ce qu'il a jamais vu de sa proie, c'est une photographie, expliqua Rogue. Du reste, c'est un loup et, même lorsqu'il n'était pas transformé, sa traque s'appuyait essentiellement sur l'odorat. Pour ses sens affûtés, la signature olfactive doit être riche et complexe, mais ni la Vélane ni moi-même ne sommes outillés pour la décoder… Un cas très intéressant de déperdition d'information legilimancique, commenta-t-il pour lui-même. Ne nous sont parvenues que les notes dominantes, dont essentiellement celle que la Vélane identifiait à l'odeur de la poudre.
-De la poudre ? s'étonna Roman, perplexe.
-Pas de la poudre à canon, bien sûr ! s'impatienta Rogue. La poudre de riz, ou en tout cas un parfum qui évoque le maquillage, bien qu'il s'agisse plus vraisemblablement de rouge à lèvres... »
Au regard interloqué que lui lancèrent ses deux collègues, il comprit qu'il s'était aventuré un peu loin dans la déduction. Il savait parfaitement qu'elle ne mettait jamais ni poudre ni fond de teint, raison pour laquelle elle arborait souvent un teint brouillé, surtout au saut du lit le dimanche matin, alors qu'elle semblait incapable de se séparer de son fameux bâton carmin des plus voyants – elle l'avait même emporté dans ses bagages pour les BUSE, et sans doute aussi pour les ASPIC. L'odeur n'en était normalement pas forte, mais elle s'en tartinait tellement qu'elle avait dû finir par imprégner sa peau, ne disparaissant que sous des effluves plus prononcés tels que ceux de certaines potions, ou du whisky, ou du parfum – mais elle portait rarement du parfum… Tant Roman que Stoya ignoraient naturellement ces détails, et il n'avait aucune intention de les leur exposer.
« Du rouge à lèvres, hein ? fit Roman en lui jetant du coin de l'œil un regard entendu – tout à l'heure, John n'avait même pas osé mentionner cette « signature olfactive », très conscient sans doute de son caractère intime.
-Tu es en train de me dire, résuma Stoya pour être sûre d'avoir bien compris, que ni le visage ni le nom d'Alifair Blake ne sont présents dans les souvenirs de Greyback ? »
Si c'était le cas, Jonathan Hind était reparti dans une de ses lubies, et elle n'avait aucune intention de s'y laisser entraîner.
« Son nom y est bel et bien », assura Rogue avec fermeté.
C'était vrai : une ou deux fois dans la masse des souvenirs concernés, toujours associé à un mélange de fureur, de haine et de désir viscéral de mordre, ainsi qu'à la fragrance poudrée du rouge à lèvres. Si Rogue ne se reconnaissait évidemment pas dans de tels sentiments – quoique – son nez exercé de préparateur de potions ne pouvait se tromper sur une odeur si familière, d'autant plus qu'il l'avait sentie encore tout récemment dans une auberge des bords du lac Prespa.
« Bon, trancha Stoya, admettons : Greyback a gardé une dent contre cette fille. Et alors ? Tu penses que sa rancune serait encore assez forte pour le faire sortir de sa tanière si elle venait à passer dans le coin ?
-Je le pense, confirma Rogue, velouté à présent que la corvée des explications était finie.
-C'est dangereux, objecta tout de suite Roman. Totalement contraire aux procédures. Et… – il lança à John un coup d'œil furtif – déplacé.
-Déplacé ? » rebondit Stoya.
Roman ne précisa pas ce qu'il entendait par là. Le regard de la directrice se fit perçant.
« Mais toi aussi, tu penses que ça peut marcher ? »
Il n'avait pas dit le contraire, et ne le disait toujours pas.
« Eh bien… », hésita-t-il en baissant les yeux.
Tout le monde dans le service savait à quoi la Madone de l'open space devait sa célébrité. Les arguments de John se tenaient même si, bien sûr, il fallait le croire sur parole pour tout le reste de ce qu'il avançait. Mais tout de même, se servir d'une personne extérieure au TNT, moldue de surcroît, pour appâter un lycanthrope sanguinaire doublé d'un psychopathe…
« Je ne crois pas que ce soit une bonne idée », déclara-t-il finalement.
Il se tourna vers John.
« Et je trouve cela franchement indélicat. »
Qu'il refuse d'admettre qu'elle était plus qu'une amie – ou même qu'elle était bel et bien une amie – ne changeait rien au fait qu'il lui devait la vie sauve, et apparemment pas qu'une fois. Roman se serait attendu à ce que cela, au moins, ait de l'importance aux yeux de son sourcilleux collègue.
Les lèvres de Rogue se retroussèrent en un rictus sardonique.
« Et moi, je suis persuadé qu'elle trouverait indélicat, sachant ce que nous savons, de ne pas l'inviter à la fête, répliqua-t-il d'un ton doucereux. Tu t'en serais peut-être déjà aperçu si tu l'idéalisais moins. »
Qui aurait cru que l'odeur d'Alifair était aussi délectable ? ;)
