CHAPITRE I

Plusieurs centaines de mètres au dessus des lumières et de l'agitation, Kara ferma les yeux. L'air de la nuit était vif. Le moindre son de la ville lui parvenait. Elle les régulait à longueur de journée, faisait le vide au possible pour se concentrer sur l'important.

Adolescente, il lui avait fallu énormément de temps avant de pouvoir maîtriser le flux sonore. Cela lui avait valu des heures de migraines insoutenables. Alex, impuissante, restait à ses côtés. La force, tous les autres pouvoirs avaient presque été faciles à appréhender, en comparaison.

Mentalement, elle chercha la fréquence sonore qui l'intéressait. Sa sœur l'appelait souvent « le meilleur poste de radio de tout le pays », en se moquant gentiment. Les sourcils froncés, elle se concentra, élimina les coups de klaxons, les battements de cœur inutiles, les conversations au téléphone. Elle la trouva enfin. Elle avait pris l'habitude de ranger les fréquences à certains endroits de ses oreilles, pour les retrouver plus facilement. Alex, par exemple, était quasi systématiquement détectée par son oreille gauche. Comme toujours, la fréquence qu'elle voulait s'était lovée en bas de son oreille droite.

Clac, clac, clac.

La démarche caractéristique des talons haut sur le trottoir bétonné humide.

Bam. Bam. Bam.

Les battements de cœur au rythme régulier qu'elle reconnaissait entre mille autres. C'était une science subtile. Tout comme une personne ne respirait jamais tout à fait de la même manière qu'une autre.

Tip. Tip. Tap. Viou.

Le message écrit sur l'écran du téléphone puis envoyé d'un coup de pouce.

Les yeux toujours clos, Kara sourit. Lena allait bien. Elles ne s'étaient plus adressé la parole depuis qu'elle lui avait lancé un ultimatum. « J'arrête de me blâmer pour tes mauvais choix », avait-elle dit. Entre autres. Depuis, elle s'était tenue à l'écart de Lena. Seulement, tous les soirs, à la fin de sa dernière ronde en ville, elle s'autorisait à l'écouter. Parce qu'elle savait qu'en général, à ce moment-là, elle ne travaillait plus. Elle ne risquait pas d'intercepter une conversation qu'elle n'aurait pas dû. Cinq minutes, pas plus. « Juste pour vérifier qu'elle va bien », se disait-elle, en se mentant à elle-même.

La vérité, c'est que Lena lui manquait terriblement. Mais ça faisait des mois que c'était comme ça, depuis LA révélation. Sa meilleure amie lui manquait comme on lui aurait retiré un organe. « C'est comme un rein. On peut vivre sans », avait-elle expliqué à Alex un soir, qui avait évidemment ri. « Alors Lena est un rein ? Elle serait sans doute touchée de l'apprendre », avait-elle fait, incrédule. « On peut très bien vivre sans un rein », avait rétorqué Kara. « Oui, mais il n'en reste plus qu'un. Et sans reins, on meurt », lui avait répondu sa sœur, d'un ton à la fois sérieux et moqueur.

Kara suivait mentalement le parcours de Lena. Suspendue en l'air, du bout du doigt, elle traçait son itinéraire jusqu'à ce qui serait sans doute la station de taxis la plus proche de la tour L-Corp. Le son des hauts talons changea imperceptiblement lorsqu'elle passa sur un passage piéton. Elle devait avoir donné sa soirée à son chauffeur. Il se mit à pleuvoir doucement. Kara s'apprêtait à quitter Lena quand un son qui ne devait pas être là lui parvint. C'était un moteur de voiture beaucoup trop bruyant pour respecter la limitation de vitesse. Surtout, il ne paraissait pas ralentir à l'approche du passage piéton.

Elle ouvrit les yeux, et mit les gaz. Cela lui paru une éternité, mais une demi seconde plus tard, Kara était apparue devant Lena. Celle-ici leva la tête de son téléphone, les yeux attirés par le flash de couleur. Kara eut le temps de lui lancer un grand sourire, et l'entoura de ses bras juste avant l'impact. La voiture vint se fracasser contre son dos, se cabra sous l'impact. Kara avait étendu sa cape autour d'elles deux pour protéger Lena des éclats de verre du pare-brise. Elle sentit Lena se blottir contre elle, après un instant de surprise. Peut-être était-ce son imagination, mais Lena était restée un bon moment la tête posée contre son torse, ses bras contre elle. Kara secoua la tête. La voiture était retombée depuis plusieurs secondes. Lena rompit l'étreinte. Les deux jeunes femmes s'éloignèrent de quelques pas.

- Kara ! Qu'est ce que... ?

Son regard allait de Kara à la voiture accidentée derrière elle. Lena s'avança vers le tas de ferraille.

- Oh, ça ?, fit Kara, en se frottant l'arrière de la tête. « J'étais dans le coin... Alors... » Elle eut une mimique embarrassée, puis elle réalisa que Lena s'inquiétait pour le conducteur. « Oh ! Non, il va bien, il s'en sortira », assura-t-elle avec un grand sourire. « Ses constantes vitales sont bonnes », ajouta-t-elle.

Lena ne cachait pas sa surprise. Sa méfiance non plus.

- Tu me surveilles ?, fit-elle en croisant les bras contre sa poitrine. « Oh et puis je m'en fiche ». Elle écarta les bras en signe d'indifférence.

- Non, non, non ! Je te l'ai dit, j'étais dans le coin, j'allais chercher des pizzas et j'ai entendu la voiture...se justifiait la blonde. « Oh et puis excuse-moi de t'avoir sauvé la vie ! », lança-t-elle, les sourcils froncés avec une moue boudeuse alors que Lena lui avait déjà tourné le dos.

Ce n'était pas comme ça qu'elle avait imaginé la revoir. Ni comme ça qu'elle aurait cru qu'elle allait réagir. Kara était... déçue. Elle soupira. « Je vais rester là le temps que les secours arrivent ».

Lena avait fait quelques pas. Sans raison apparente, elle se retourna. Elle remonta le col de son trench pour se protéger du vent, sortit son parapluie. Seul son visage pâle barré d'un trait de rouge se détachait de la silhouette sombre. Kara eut un pincement au cœur.

« Merci. Merci... Supergirl », murmura Lena, doucement, hochant la tête. Kara fit de même en réponse. Elle regarda Lena s'éloigner quelques secondes avant de s'approcher de la voiture pour désincarcérer le conducteur, hébété. « Je comprends pas, j'envoyais un message pour dire que je serais en retard et... »

Quelques mètres plus loin, Lena s'était figée. Sur son téléphone, une alerte lui signalait une effraction dans un laboratoire de recherche au sous-sol de L-Corp. Elle se mordit les lèvres, en jetant un coup d'œil à Kara, qui aidait un homme en costume trois pièces à sortir de sa voiture désormais hors d'usage. Elle hésitait. Mais elle savait très bien ce qu'elle devait faire. Même si ce n'était pas la chose à faire.

« Kara ! »