Chers tous et toutes,

Je vous présente tous mes vœux pour cette nouvelle année 2021 en souhaitant qu'elle vous soit douce et agréable :)

Pour prolonger un peu l'effet des fêtes de fin d'année (et je considère ne pas être complètement anachronique puisque le grand sapin de ma ville est encore debout...), voici ma contribution au topos de l'OS de Noël.

J'avais l'ambition de le publier à la fin du mois de décembre mais, même après avoir cravaché comme une dingue, je n'ai malheureusement pas réussi. Je l'ai terminé hier soir très tard et ai achevé la correction de la première partie seulement ce matin.

Je vous le propose un peu en retard mais j'espère que vous ne serez pas trop dépaysé :)

L'action se situe à Boston. Pour vous mettre dans l'ambiance, je ne peux que vous inviter à vous balader dans Google Images afin de situer un peu mieux les lieux et les ambiances. J'ai trouvé que Loki et Thor s'intégraient particulièrement bien dans cet univers.

La deuxième partie sera postée la semaine prochaine sans faute. Parce que, soyons réaliste, il y a quand même anachronisme et anachronisme...

Je vous souhaite une bonne lecture :)

ChatonLakmé

Edit du 12/01/21 : Je pensais faire de cette histoire un OS en deux parties mais la lecture aurait été vraiment trop indigeste. Aussi, je reposte ici la première partie un peu raccourcie afin d'en faire un threeshot un peu plus équilibré :)


L'amour au pied du sapin

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Première partie

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Loki passe une main fatiguée sur son visage et retient à grande peine le léger soupir de plaisir qui roule sur ses lèvres tandis que le brun retrouve avec bonheur la fraîcheur de la nuit.

Se pinçant discrètement l'arête du nez, le jeune homme fait prudemment un pas en arrière sur le trottoir tandis qu'un jeune couple avec deux enfants passe devant lui. La petite famille sort probablement d'un des nombreux restaurants du quartier de Downtown afin de rentrer chez eux dans des rires de joie qui résonnent bruyamment à ses oreilles malgré le sang un peu ivre qui bat sourdement à ses tempes.

Le brun suit vaguement du regard leurs silhouettes formant une parfaite forme pyramidale et rassurante. Au centre, le père et la mère, leurs mains étroitement liées auxquelles Loki peut voir briller un anneau dans les phares des voitures qui descendent Tremont Street. De part et d'autre, leurs enfants, un garçon et une fille. Image parfaite d'un bonheur parfait annonçant des fêtes de fin d'année parfaites aux bonnes odeurs parfaites de cannelle et d'oie rôtie.

Son cœur se pince désagréablement tandis que la petite famille tourne au coin de Tremont et de Winter Street. Dans le tintement de la clochette d'argent qu'agite devant l'arrêt de métro de Park Street un Père Noël en train de faire une quête devant un petit chaudron maintenu par un trépied couronné de houx brillant, elle s'éloigne, emportant avec elle son petit bonheur simple et tranquille.

Un peu amèrement, il songe qu'il ne pourrait pas être plus différent.

Loki se tient droit et élégant dans son costume fait sur mesure par son tailleur anglais, sur ce bout de trottoir devant le prestigieux restaurant français dans lequel un de ses clients a tenu à l'inviter pour le dîner et dont il vient de sortir, l'esprit un peu embrumé par un peu trop de bon vin de Bordeaux.

Le regard posé sur le trottoir, le brun remarque qu'une fois de plus, le bitume est couvert par la boue un peu gluante qui envahie à chaque neige les rues de Boston, l'empêchant d'admirer avec tendresse un vrai Noël blanc. Un peu maladroitement, sa chaussure en cuir italien glisse sournoisement sur un monticule un peu plus épais que les autres, le déséquilibrant légèrement. Partant en arrière, Loki pousse un petit soupir surpris en se sentant tomber contre un torse large tandis qu'un bras passe familièrement autour de sa taille pour le retenir. Un souffle chaud balaye rapidement son oreille tandis que le corps un peu plus massif que le sien qui l'a retenu est légèrement agité d'un gloussement.

« Attention Mr. Laufeyson, vous auriez pu vous blesser », murmure une voix grave à son oreille, rendue rauque par l'abus d'excellents cigarillos du Nicaragua. « Peut-être devrais-je vous raccompagner afin de m'assurer que vous rentrerez en sécurité... »

Le brun croise le regard du portier, un peu narquois devant cette tentative de séduction lourde et maladroite malgré la montre suisse à cinq chiffres qui orne le poignet un peu trop bronzé et il le fusille du regard.

Loki se dégage d'un petit coup d'épaule et se redresse, rajustant dans un geste élégant l'écharpe en soie qui pend de part et d'autre de son cou. Le brun sourit poliment à l'homme qui vient de l'aider, suffisamment pour qu'il ne se sente pas gifler par son refus mais sans être trop engageant non plus afin qu'il ne se méprenne pas.

En croisant ses prunelles brillantes et avides, le jeune homme pense que le retour seul jusqu'au grand lit de son bel appartement dans le Leather District sera ardu.

« Je vous remercie Mr. Restiguian mais je pense pouvoir y parvenir seul », lui répond-il avec une pointe de malice un peu joueuse. « Le dîner était excellent. J'espère que nous aurons l'occasion d'être à nouveau en affaire ensemble », le salue élégamment le brun en inclinant la tête.

Ses yeux sinoples fouillent déjà l'artère encombrée de Tremont Street afin de repérer un taxi mais il est obligé de relever à nouveau les yeux sur son client quand il le sent s'approcher très près de lui.

« J'ose espérer que ce sera en effet dans un avenir très proche », lui susurre-t-il. « Je vous ai peut-être dit que j'avais été contacté par le Musée de l'Orangerie à Paris pour un éventuel prêt de mon Paul Jouve. Je compte une fois de plus sur la perfection de Laufeyson Fine Arts Insurance. »

Loki se retient à grande peine de lever les yeux au ciel en entendant une fois de plus sa ridicule vantardise.

L'homme a déjà évoqué par deux fois ce futur prêt devant lui pendant leur dîner avec une insupportable arrogance de coq de basse-cour. Sans doute veut-il l'impressionner mais le brun est peu sensible à la tentative. Il sait que le Musée de l'Orangerie est spécialisé dans l'art impressionniste et postimpressionniste. Il y a donc de bonnes chances pour que cette annonce spectaculaire soit en réalité un leurre et que ce prêt n'existe que dans l'esprit de son client, propriétaire d'un fort beau portrait de tigre par l'artiste français mais chronologiquement un peu trop éloigné.

Cette perspective d'une prochaine exposition doit par ailleurs être directement reliée à son entrejambe si le jeune homme en croit la bosse légère mais bien présence qu'il sent contre sa cuisse tandis que l'homme vient de se coller plus franchement à lui, son souffle ridiculement court et obscène.

Vaguement dégoûté, le brun fait un petit pas de côté afin de respirer un peu mieux, loin de la puissante odeur de son parfum, semblable à celui d'une cocotte parisienne arpentant les faubourgs et de celle, piquante, du tabac qu'il déteste profondément.

« Mr. Laufeyson... Loki... », ose finalement son client tout en enroulant doucement ses doigts autour de son poignet pour le retenir dans sa fuite. « Je pensais... J'osais espérer que ce dîner serait également l'occasion de nouer des liens d'une autre nature... Vous me plaisez énormément. Et ce depuis le premier jour. »

Le jeune homme se dégage une fois de plus avant de héler un taxi dans un geste élégant de la main. La grosse berline noire se gare devant lui sur le trottoir et Loki soupire imperceptiblement de soulagement avant de relever les yeux sur l'homme.

Son client est séduisant bien que ses traits accusent une cinquantaine bien entamée et que tout en lui souffle son désir de paraître plus jeune qu'il n'est. Mais ce qui le refroidit plus encore est la trace de l'alliance qu'il voit à son annulaire gauche. Pour avoir directement traité avec lui des conditions de prêt de son tableau pour une exposition rétrospective organisée dans une galerie newyorkaise, le brun sait qu'il est marié et qu'il n'a retiré sa bague que dans l'optique de finir leur rendez-vous d'affaires dans une chambre d'hôtel.

Loki a beau se sentir seul, il a trop d'orgueil pour accepter d'être le honteux petit secret d'un homme, même si cela n'est que pour une brève étreinte d'une nuit.

« Je vous flatté de votre attention », susurre le jeune homme avec une sensualité qui fait légèrement hoqueter son interlocuteur. « Mais vous êtes vous même un homme d'affaires des plus avisés aussi je suis sûr qu'il n'est pas nécessaire de vous rappeler combien il peut être préjudiciable de mélanger travail et plaisir. »

Mr. Restiguian le regarde un instant avec attention, un peu hébété, avant d'éclater d'un rire franc.

« Je m'incline devant votre raisonnement pour ce soir », rit-il tout en attrapant doucement sa main pour lui faire un élégant baise-main. « Mais je suis un homme obstiné et je ne désespère pas de parvenir à vous convaincre. Mes conquêtes d'une nuit m'ont déjà dit que j'étais un remarquable amant. Je saurai vous aimer comme vous le mériter Loki… »

Loki le regarde, un peu ébahi.

Quel homme peut déborder d'une telle confiance en lui qu'elle lui permet d'assurer de telles choses sur le trottoir de Tremont Street dans les beaux quartiers de Downtown ? Encore une fois, vantardise ridicule et déplacée qui ne troublera certainement pas le jeune homme ni ne fera se consumer son corps sous l'effet d'un ardent désir. Le brun est à présent persuadé que céder serait une erreur, même pour une seule nuit.

Le jeune homme le salue d'un élégant signe de la tête avant de s'engouffrer dans la berline dont son client tient à lui ouvrir la portière avant de la refermer sur lui et de se pencher à la fenêtre ouverte.

« Rentrez bien Loki et faites de beaux rêves », lui murmure-t-il avec des yeux brillants tout en effleurant de sa main celle que le brun a complaisamment posé sur la portière. « Vous serez partout dans les miens... »

L'homme lui envoie un baiser du bout des doigts avant de se redresser et de toquer à la fenêtre du côté passager à l'avant. Le chauffeur descend la fenêtre de mauvaise grâce et tend le cou vers lui.

« Chauffeur, prenez grand soin de ce diamant. Il est unique et le plus brillant de tous », ordonne-t-il avec hauteur au conducteur avant de se redresser avec la majesté d'un membre de la famille Astor.

L'homme le regarde un bref instant, ébahi, avant de ricaner bruyamment en se réinstallant correctement sur son siège. Loki sent ses joues irradier littéralement de gêne et il s'enfonce dans la banquette avec mauvaise humeur.

« Où allez-vous votre très grande Majesté ? », lui demande-t-il d'un air moqueur en lui jetant un regard à travers le rétroviseur.

Le brun le fusille du regard et attache sa ceinture du bout des doigts avant de lisser le devant de son manteau.

« Au Leather District. 60 Kneeland Street », lui indique-t-il d'une voix glaciale.

Le chauffeur renifle bruyamment avant de regarder dans son rétroviseur extérieur pour s'engager prudemment sur l'avenue.

« Bien votre Altesse. »

« Et en silence », lui crache le jeune homme, sa nuque le brûlant encore sous le coup de l'humiliation.

L'homme pouffe avant de se taire et de rejoindre le flot dense des voitures qui descendent Tremont Street vers South End.

Le jeune homme croise élégamment ses jambes et arrange les plis de son pantalon du bout des doigts. Les illuminations de Noël qui ornent les devantures des magasins et le mobilier urbain envahissent la berline de leurs multiples lueurs colorées, réchauffées de touches d'or ou d'argent.

Un petit sourire aux lèvres, Loki regarde par la fenêtre et se perd dans la contemplation des décors. Malgré l'heure tardive, les rues sont encore grouillantes de monde, de familles et d'amis sortis pour terminer leurs achats pour les fêtes de fin d'année dans les magasins qui ont exceptionnellement étendu leurs horaires d'ouverture. Malgré le fait qu'on ne soit qu'au début du mois de décembre, tout Boston commence déjà à vibrer à l'heure du réveillon.

Un peu frileusement, Loki resserre son écharpe autour de son cou en voyant les passants marcher, légèrement courbés en avant sous la bise qu'il sait glaciale. Tandis que la berline s'arrête à un feu rouge, le jeune homme remarque la vitrine décorée avec un immense luxe de détails d'un célèbre chocolatier français.

Son menton appuyé dans sa paume, il se demande vaguement si le Noël de cette année sera un Noël blanc. Loki en rêve. Et peut-être que sous le grand sapin trônant dans le parc de Boston Common que le jeune homme traversera le soir du réveillon pour aller dîner dans un grand restaurant dans lequel il a ses habitudes, son plus beau cadeau l'attendra, un tendre sourire aux lèvres. Le cadeau parfait et amoureux qui récompensera une vie remplie de succès mais dont le businessman a peu à peu effacé l'homme derrière ses costumes à cinq milles dollars. Oui, un beau Noël blanc où, pelotonné dans le grand canapé de son salon, il observa par la baie vitrée la danse si fugace des flocons dentelés, tendrement appuyé sur une épaule forte et rassurante qui lui permettrait enfin à lâcher prise.

Sentant la voiture s'ébranler sous lui, Loki secoue la tête. Au fond, cela ne changera pas grand-chose. Car une fois encore, son Noël sera studieux et solitaire, passé dans son grand bureau de State Street depuis lequel il domine le quartier d'affaires de Boston et Fort Point Channel. Le seul sapin qu'il contemplera sera celui, gigantesque, qui décore l'accueil de l'immeuble et l'arbre, plus modeste mais bien mieux décoré, qui orne les bureaux de Laufeyson Fine Arts Insurance et qu'il prend plaisir à orner chaque année, se mordant les joues de joie.

Lui aussi rêve de son parfait réveillon. De fêtes passées en famille avec un homme qu'il aimerait passionnément et qui le lui rendrait au centuple, tendrement pelotonnés l'un contre l'autre dans un canapé en train de regarder avec un enfant de ridicules films de Noël. Oui, une image de famille douce et tendre qui meublerait parfaitement son luxueux appartement sur Kneeland Street.

Loki serre légèrement ses doigts sur son menton. L'espace d'un instant, il a presque oublié qu'à son retour, personne ne l'attendra chez lui dans son grand appartement froid et vide au gigantesque lit King Size dans lequel il rêverait de chérir un corps puissant et de se sentir aimé.

Le jeune homme a un sourire amer en repensant à sa soirée.

Un diamant.

Loki sait qu'il est excellent dans son travail mais cela ne fait pas pour autant de lui quelqu'un d'arrogant. La comparaison de Mr. Restiguian, aussi flatteuse soit-elle, ne lui plaît pas. Elle est prétentieuse et surtout, elle ne fait que l'isoler un peu plus. Comme un diamant, le brun brille mais d'un éclat froid, impressionnant et solitaire. Il sait qu'il intimide et que sa beauté est une arme redoutable pour mener et conclure ses affaires. Mais derrière le businessman remarquable, les gens oublient un peu trop souvent qu'il y a également un homme. Que derrière sa langue acérée et ses yeux qui peuvent cajoler tout autant que glacer sur place, bat un cœur, énorme et tendre, que Loki aimerait bien confier à quelqu'un. À un amant avant tout.

Mais il est tellement gros qu'il y aurait bien assez encore pour aimer un enfant car le brun rêve également d'être père.

Tandis que la berline s'arrête à nouveau à un autre feu rouge, un rire bruyant attire son attention et le détourne brièvement de ses pensées. Devant la voiture, un jeune couple tenant une poussette traverse le passage piéton. La jeune femme, hilare, se tient au bras de son compagnon qui la couve d'un regard tendre.

Loki sourit doucement, un peu mélancolique.

Une vision simple et réconfortante qu'il ne parvient pourtant pas à réaliser malgré ses efforts. Ses amants de passage ne voient en lui qu'un homme de pouvoir qu'ils sont heureux de faire céder ou de laisser dominer entre les draps. Ils sont satisfaits de le faire frémir de plaisir mais une fois l'assouvissement passé, ses yeux sinoples impressionnent. Sa langue agile effraye. Son corps blanc et ciselé étonne, presque trop éthéré. Ces hommes, des visages et des corps, lui reprochent d'être trop froid, trop distant. Ils se plaignent parfois ses goûts de luxe effrénés dont ils sont seuls persuadés jusqu'à ce que Loki sorte son portefeuille et règle pour deux. Ils se pavanent dans les restaurants hors de prix où ils l'emmènent, sans juger bon de l'interroger sur ses goûts parce qu'il est impensable qu'un homme aussi brillant et élégant ne puisse s'épanouir pleinement en dehors des ors prétentieux d'un faux plafond à la française où l'on mange du homard Thermidor et de l'ortolan à la truffe.

Loki est tout sauf orgueilleux. Il dirait juste qu'il est prudent. Par expérience, il sait que son argent séduit tout autant que les traits fins de son visage. Et que si on l'aime une nuit, personne n'a jamais cherché à rester pour un petit déjeuner. Pas plus que lui n'a tenté de retenir un homme qui se serait un peu plus distingué qu'un autre.

Le jeune homme soupire discrètement et passe une main fatiguée dans ses cheveux.

À l'heure de Noël, sa solitude lui pèse terriblement et le brun donnerait tout pour vivre une de ses ridicules histoires de Noël qui peuplent les grilles des chaînes de télévision. Un sourire amer déforme sa bouche fine. Celui des avances empressées de son client si sûr de son charme et qui le complimente comme une femme tout en se retenant à grand peine de se frotter contre lui. Rien de romantique. Rien de tendre. Rien de ce qu'il désire au plus profond de son cœur.

Du bout des doigts, le brun retire un poil blanc qui vient de se déposer sur son pantalon et il avance légèrement son pied gauche sous le siège passager afin de s'enfoncer un peu plus confortablement sur l'assise en cuir, basculant son bassin en avant pour se détendre un peu.

Il fronce légèrement les sourcils en sentant une légère résistance sous sa chaussure, quelque chose de mou qui le fait grimacer de dégoût. Loki retire prudemment son pied et pose sa cheville sur son genou pour inspecter le dessous de sa semelle. Rien de gluant, de coloré, de désagréablement odorant.

Intrigué, le jeune homme pousse à nouveau son pied sous le siège pour tâter la masse inconnue. Elle est grande et molle sous sa semelle mais il sent une certaine résistance à gauche, là où l'objet est un peu plus gros. En déplaçant un peu plus son pied, il entend tout à coup un petit bruit cristallin, celui d'une clochette.

Loki se mord la lèvre avant d'hésiter un instant et de traîner la chose inconnue jusqu'à lui du bout de son pied. Intrigué, il écarquille les yeux d'étonnement en voyant émerger lentement quelque chose de couleur claire qui lui évoque celle du caramel doux et de définitivement pelucheux. Le jeune homme se penche en avant et tend le bras pour saisir l'objet. Dans la berline sombre, éclairée uniquement par les illuminations de Noël, Loki contemple attentivement les yeux noirs et brillants qui le regardent fixement.

C'est une peluche. Un ours pour être plus exact. Il est de belle taille, environ une trentaine de centimètres et en l'examinant plus attentivement, Loki hausse un sourcil appréciateur devant les finitions de belle qualité. Le poil est soyeux, ses oreilles adorablement rondes et le jeune homme sourit en promenant le bout de son doigt sur le museau un peu plus clair à la petite truffe tissée en fort relief. Autour du cou, une petite clochette argentée tinte délicatement quand il la fait sonner, un petit sourire aux lèvres.

Le jeune homme pose la peluche sur son genou et la regarde. Elle est vraiment belle et Loki sait reconnaître un bel objet fait de manière artisanale avec un réel savoir-faire. Cet ours doit vraiment manquer à l'enfant qui l'a perdu.

« Avez-vous eu un enfant parmi vos clients aujourd'hui ? », demande-t-il d'un ton songeur au chauffeur tout en effleurant une fois de plus la clochette.

L'homme lui jette un regard dans le rétroviseur avant de hausser les épaules.

« Non, pas aujourd'hui. Pourquoi ? »

« Je viens de trouver cet ours sous le siège passager », lui dit le brun tout en levant la peluche devant ses yeux pour la lui montrer. « Votre compagnie doit avoir un fichier client. Vous pouvez donc sans doute retrouver son propriétaire. »

Dans un grognement, le chauffeur serre ses mains sur son volant, ne quittant plus la route des yeux.

« J'ai franchement autre chose à faire », lui répond-t-il avec un reniflement un peu dédaigneux. « On est en période de Noël, je fais des horaires de dingue. On n'a pas tout le loisir d'avoir du temps libre... Le gamin pleurera deux minutes et ses parents lui en rachèteront un autre, voilà tout », dit l'homme tout en mettant son clignotant pour rejoindre Albany Street.

Loki serre les dents et serre machinalement l'ours un peu plus contre lui, refermant son bras sur son ventre rebondi pour le tenir. Cet ours est d'un modèle un peu ancien mais il est en excellent état. Son propriétaire en a pris grand soin et il doit terriblement lui manquer. Si cet imbécile a la sensibilité d'une petite cuillère en fer blanc ce n'est heureusement pas son cas.

Le brun caresse doucement le poil soyeux, ignorant le regard goguenard du chauffeur qui lui brûle le visage à travers le rétroviseur. Une petite étiquette qu'il n'avait pas remarquée auparavant, cousue sous la petite queue attachée en bas du dos, attire son attention. Loki retourne l'ours avant de l'approcher de son visage. À la lueur des guirlandes argentées qui scintillent sur les arbres de Albany, le brun déchiffre avec une agréable surprise une petite broderie sombre. « BL » suivi d'un « Natas » en partie effiloché. Le brun fronce les sourcils. La marque de l'ours peut-être ? Ou le nom de l'enfant qui le serre contre lui les nuits ? Voire même celui de la peluche...

Le jeune homme est toujours profondément plongé dans ses réflexions quand il sent la berline s'arrêter. Surpris, Loki regarde par la fenêtre et reconnaît son immeuble, grand et moderne, avec sa grande entrée un peu prétentieuse ornée de deux grands buis en pot. D'une main rapide, le chauffeur allume la petite lampe du plafond avant de se tourner vers lui, un grand sourire parfaitement commercial aux lèvres.

« Vous êtes arrivés monsieur. Cela fera soixante-quinze dollars. »

Sans un regard pour le compteur posé sur le tableau de bord, le brun ouvre son manteau pour prendre son portefeuille en cuir d'une grande marque française de maroquinerie dans la poche intérieure. Il l'ouvre en grand avant d'en sortir deux billets de vingt dollars et de les tendre au chauffeur.

C'est avec une certaine jubilation qu'il voit l'homme froncer les sourcils avant de le regarder sans comprendre.

« Je suis navré mais il n'y a pas le- »

« Il y a parfaitement le compte », le coupe Loki d'un ton glacial. « Vous m'avez promené en faisant une boucle par le South End avant de remonter tout Albany Street pour faire monter la facture. Nous aurions pu être arrivés chez moi depuis déjà plus d'un quart d'heure compte-tenu de la circulation. Je pense donc que les quarante dollars que je vous donne sont parfaitement justifiés. Ne vous dérangez pas pour m'ouvrir la portière, je m'en chargerai très bien moi-même. Bonne soirée », tranche-t-il d'un ton n'admettant pas de réplique.

Ignorant les protestations du chauffeur, le brun s'extirpe du véhicule dans un élégant mouvement de manteau. Il lui fait un petit salut de la main depuis le trottoir et sourit narquoisement à son doigt d'honneur tandis que l'homme lance à nouveau sa berline dans la circulation dans un geste brutal.

Resserrant ses mains sur la peluche, Loki entre dans son immeuble et traverse le hall pour gagner les ascenseurs. Il entre dans son appartement avec un soupir un peu fatigué et pose ses clés dans le vide-poche avant de déposer l'ours en peluche sur la console, à côté de sa mallette de travail. Le brun vide ses poches et il sourit en posant à côté de la peluche son élégant porte-cartes laqué noir à monture or. Un instant pensif, le brun le met sur la tranche et le décale légèrement afin de l'aligner juste à côté du corps pelucheux avant de sortir son smartphone pour prendre une photo. Posé ainsi à côté de sa propre mallette, il a l'impression que l'ours a son propre petit attaché-case et de manière un peu enfantine et fatiguée, l'idée le fait glousser.

Dans un geste élégant, Loki retire son manteau et le drape sur son bras avant d'entrer dans son salon. Sa gouvernante a allumé les lumières de Noël avant de partir et le grand sapin brille de mille feux, ses guirlandes moirant délicatement d'or le cuir lisse de son grand canapé et le mobilier laqué de la pièce.

Le brun l'a soigneusement décoré il y a quelques jours à peine. Seul. Il a ressorti ses cartons de boules en verre anciennes avant de les déballer une à une avec précaution, ses doigts effleurant les attaches fines. Seul. Son sapin est magnifique mais il serait tellement plus beau s'ils étaient deux à le contempler.

À cette pensée son cœur se serre et, se mordillant les joues, Loki se retourne vivement vers l'entrée, ses yeux fixant les billes noires de la peluche. Il hésite un bref instant avant de secouer la tête et de rejoindre sa chambre d'un pas vif. Entrant dans son dressing, le brun accroche son manteau sur son cintre et retire son costume dans des gestes alanguis par la fatigue.

Tandis que le jeune homme se persuade que son ivresse un peu triste ne nécessite pas encore le secours d'un petit corps doux et pelucheux à serrer contre lui, une très légère ride de réflexion barre son front pur et lisse.

Peut-être sa fin d'année sera-t-elle moins morose cette fois-ci. Il s'est trouvé un beau projet à réaliser et un peu de sens à donner à sa vie morne et solitaire.

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Dans un tourbillon de manteau en laine grise, Loki jaillit de l'ascenseur, sa main resserrée sur la poignée de sa mallette en cuir. Il salue d'un petit geste de la tête la jeune femme installée derrière le comptoir de l'accueil de Laufeyson Fine Arts Insurance, inspectant d'un œil averti le luisant sans trace de la grande plaque au nom de la société qui décore le mur derrière elle.

Son visage se fend d'un sourire lorsque ses yeux se perdent sur le grand sapin installé à sa gauche et que Loki s'est fait un plaisir de décorer tard un soir, quand ses employés et collaborateurs étaient partis. Cette année, le brun a décidé de le faire uniquement en or et argent, une combinaison élégante et distinguée qui ressort magnifiquement sur le grand comptoir en bois sombre et rehausse l'éclat de la plaque en laiton.

Il ricane intérieurement en se souvenant de la demi-apoplexie du concierge en voyant le livreur se garer à moitié sur le trottoir avant de parsemer joyeusement le sol dallé de marbres du hall des épines parfumées du grand Nobilis qu'il a choisi plusieurs semaines en amont. Loki fait un petit pas vers le sapin avant de se pencher pour humer la délicate odeur d'agrumes de ses branches qu'il a également orné de figures en pains d'épice. Chacun est invité à se servir au gré de ses envies et à détacher le petit ruban rouge d'un petit bonhomme ou une petite bonne femme à l'éternel sourire en glaçage et aux boutons de costume en raisin sec. Le jeune homme s'assure lui-même du réapprovisionnement de l'arbre chaque jour et il sent toujours son cœur se gonfler un peu de joie quand il croise un de ses employés penché sur ses dossiers et les sourcils froncés sous la concentration, croquant avec un petit sourire aux lèvres un morceau de jambe ou de bras en gâteau.

Hochant la tête d'un air satisfait, le brun s'éloigne à regret du grand arbre chatoyant et s'engage dans le couloir de droite afin de gagner son bureau. Loki traverse le grand plateau organisé en open-space d'un pas vif, adressant de petits saluts à plusieurs de ses collaborateurs avant d'arriver dans la zone réservée à la direction. Le jeune homme jette un petit regard au bureau de son ami et associé minoritaire mais son grand bureau, illuminé et donc de toute évidence occupé, est vide.

Loki hausse les épaules avant de gagner le sien. Le bureau de sa secrétaire, installé devant la grande baie vitrée, est vide également. Maria doit être en train d'achever de préparer la réunion de la fin de l'après-midi avec les représentants du Isabella Stewart Gardner Museum, un peu tendus au moment de faire partir pour le Japon une grande partie de leur collection d'objets d'art italiens de la Renaissance. Loki peut les comprendre. La valeur marchande de l'ensemble dépasse les trois millions de dollars, le montant de l'assurance crève également le plafond. Le Metropolitan Art Museum de Tokyo leur a déjà envoyé les détails de leurs propres contrats mais le directeur, frileux, a préféré doubler la mise en assurer lui-même ses œuvres après accord du conseil d'administration.

Le brun allume le plafonnier design de son bureau avant de retirer son manteau pour l'accrocher au porte-manteau en acier posé à côté de la porte et d'aller s'installer à son vaste bureau en bois. Un grand modèle de designer brésilien des années 1950 qu'il a chiné à prix d'or par l'intermédiaire d'un client galeriste.

Tandis que le brun consulte ses mails, il relève la tête en entendant le petit coup discret frappé à la porte en verre de son bureau avant de sourire.

« Entrez Maria », lui dit-il avec un sourire.

La jeune femme brune s'exécute, toujours impeccable sur ses hauts stilettos, et s'avance vers lui, les bras chargés de documents.

« Bonjour monsieur. Voici les contrats à relire », lui indique-t-elle tout en lui tendant un ensemble d'épaisses liasses reliées par d'énormes agrafes. « Celui concernant la police d'assurance de la collection Weber est sur le sommet de la pile. McAlister me l'a remis en catastrophe ce matin. »

Loki récupère les documents tout en fronçant les sourcils. Il commence à les feuilleter distraitement, une main posée sur son menton avant de secouer la tête.

« Autre chose ? »

Maria sourit.

« La réunion de quinze heures est prête. Le musée nous a confirmé la venue de trois de ses conservateurs et de deux de leurs avocats pour finaliser la signature. Mr. Stark est déjà au courant, il est allé saluer le département juridique et le prévenir de vous épauler pendant les négociations. »

« Le service juridique ? » Loki passe une main vaguement agacée dans ses cheveux noirs, les rejetant en arrière. « Bon sang, il va être intenable... », grogne-t-il. « Qu'il l'invite à sortir un soir et qu'il cesse d'émettre ces insupportables phéromones partout à notre étage. »

La brune rit doucement et comme pour lui donner raison, Loki et sa secrétaire voit Tony traverser d'un pas particulièrement guilleret le plateau, un large sourire aux oreilles.

« Regarde-le » reprend le brun avec un rictus moqueur. « On dirait qu'il va s'envoler ou qu'il vient d'inventer le moteur à explosion... »

Maria ricane à son tour avant de se détendre imperceptiblement. Loki et elle sont tout autant amis que collègues. Ils maintiennent une légère distance dans leurs rapports au quotidien, tous les deux tenus par un professionnalisme d'une grande droiture, mais parfois, elle s'efface. Et ils redeviennent les deux amis qui se connaissent depuis les débuts de la société.

« Je t'avais prévenu qu'il avait eu le coup de foudre lors du recrutement de notre nouveau conseiller juridique. Et tu ne peux pas lui en vouloir, Steve est très beau et tout à fait charmant », sourit la jeune femme avant de lui faire un petit clin d'œil taquin. « Ne fais pas semblant Loki, je sais que tu es ravi pour lui et que la seule chose qui t'insupporte faussement est que Tony a la maturité sentimentale d'un enfant de primaire... »

Loki éclate de rire et hoche la tête avant de reporter son attention sur les contrats qui s'empilent sur son bureau.

« Un café monsieur ? Mr. Stark a apporté d'énormes brioche ce matins. Je le soupçonne de savoir qu'il devra travailler avec Mr. Rogers sur ce dossier depuis au moins hier soir... Vous devriez en prendre un morceau avant qu'il ne lui apporte une en entier et qu'il ne se mette à genoux devant lui pour lui chanter une sérénade... »

Loki ricane.

« Il n'est pas assez courageux pour ça... Avec plaisir Maria. »

Le brun relève les yeux sur la jeune femme avant de la remercier, ses yeux brillant d'une fugitive lueur de gourmandise. Une reprise gospel d'un célèbre chant de Noël jouant doucement en arrière-fond, le jeune homme est tellement concentré sur sa relecture qu'il remarque à peine le retour de sa secrétaire. Il apprécie pleinement le goût riche de la brioche française que Tony a acheté et l'amertume subtile du chocolat noir. Le parfum préféré de Steve s'il se souvient bien de ce qu'il a entendu lors d'une pause-café la semaine dernière. Ses lèvres fines posées sur le bord de sa tasse en porcelaine, le jeune homme sourit.

Tony est définitivement et adorablement irrécupérable.

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D'un geste rageur, Loki biffe d'un grand trait de stylo rouge deux paragraphes représentant plus de la moitié de la page imprimée. Le jeune homme trouverait presque esthétique la rature flamboyante sur le papier blanc si ses yeux ne brillaient pas d'un agacement de plus en plus prononcé.

Tournant férocement la troisième page du contrat qu'il est en train de corriger, manquant d'arracher l'agrafe qui semble trembler devant sa fureur mal contenue, le brun tapote légèrement sa tempe du bout de son stylo Montblanc tout en continuant sa relecture.

« LFAI assure les objets de la collection Weber en cas de dommages et de vol lors de prêts (…) Dédommagement sans condition ? », rugit-il, parfaitement incrédule tandis que les mots s'étalent devant ses yeux.

Il balaye rapidement le reste du contrat, ses yeux s'arrondissant de plus en plus sous une surprise étonnée mêlée d'une colère froide qui monte comme le flot d'un fleuve furieux.

« Mais quel bougre d'imbécile ! Et la question des critères de sécurité ? Du transport ? De l'accrochage ? Quel sombre- »

Loki se mord les lèvres pour retenir l'insulte fleurie qui roule sur la langue, titillant la barrière de ses dents pour sortir dans un rugissement d'exaspération qui ferait bondir la moitié de l'étage de bureaux de Laufeyson Fine Arts Insurance.

Le jeune homme s'oblige à prendre une profonde inspiration avant de marbrer le reste des pages d'encre sanglante dont la couleur paraît occasionner autant de blessures mortelles au pauvre document tout juste sorti de l'imprimante. Arrivé à la dernière page, le brun se paye même le luxe d'écrire de sa belle calligraphie élégante et racée un onctueux « Vous vous foutez de moi ?! » avant de se lever brusquement de son confortable fauteuil en cuir et de se diriger d'un pas saccadé à la porte de son bureau.

Ouvrant la porte vitrée à la volée, les yeux toujours posés sur l'imprimé dont les petits caractères dansent devant ses yeux, Loki jette un regard à sa secrétaire assise à son bureau en train d'ouvrir le courrier du jour et qui vient de relever les yeux à son arrivée pour lui jeter un regard surpris.

« Maria ? », l'appelle-t-il tout en avançant jusqu'à son élégant bureau en verre et acier. « Faites parvenir ce torchon à McAlister et dites-lui que s'il n'arrange pas seul la rédaction du contrat d'assurance des Weber d'ici ce soir, il est inutile qu'il se présente demain au bureau. »

La brune se lève avec élégance de son fauteuil et a un petit sourire moqueur en voyant l'imprimé si raturé que la pointe du stylo de Loki a même percé le papier sur la huitième page.

Trop d'exaspération accumulée.

La jeune femme balaye rapidement les pages des yeux et les mots sanglants écrits par le brun à la fin la font doucement pouffer de rire.

« Tu l'as même gratifié d'un « Vous vous foutez de moi ?! » Je pense que McAlister ne viendra pas au bureau demain de sa propre initiative... », ricane-t-elle tout en mettant l'imprimé dans une bannette avec d'autres documents à distribuer. « Il est en rendez-vous à l'extérieur », précise Maria en voyant Loki fusiller du regard l'open-space. « Pour négocier les conditions de l'assurance du Picasso de la famille de Villiers. »

Le jeune homme renifle avec hauteur tout en prenant la correspondance que lui tend la jeune femme par-dessus l'écran de son Mac.

« Au moins une chose qu'il fera parfaitement bien dans sa journée », grommelle-t-il. « Il est incroyablement bon pour mener des affaires mais la partie formelle et juridique est une catastrophe. Il ne peut pas se contenter de parader dans les appartements luxueux de nos clients dans son costume de tailleur même si je reconnais qu'il y est comme dans un poisson dans l'eau… »

Maria hoche la tête avant de se rasseoir et d'ouvrir le mail qui vient d'arriver dans sa messagerie dans un petit bruit.

« ...Tu sais qu'il ambitionne de devenir associé ? », lui demande-t-elle tandis que ses yeux balayent rapidement le message. « Il a invité Tony à déjeuner la semaine dernière. »

« Je suis au courant oui. » Le jeune homme ricane. « Je suis même assez reconnaissant à Tony d'y être allé. Il a dû merveilleusement bien le balader et le pousser à faire de son mieux en miroitant un poste qu'il est hors de question de lui donner. McAlister est bon mais Tony lui, porte la pratique de la langue de bois au rang d'art rhétorique... »

Les deux amis s'esclaffent et Loki fait quelques pas distraits en direction de son bureau, les yeux perdus sur une invitation pour le vernissage d'une exposition au prestigieux Guggenheim de New York, avant de revenir sur ses pas.

« Et au fait Maria, tu dois à nouveau poser tes congés de fin d'année. Hors de question que j'accepte ta demande de venir travailler entre Noël et le Nouvel An. »

La brune fronce légèrement les sourcils.

« Pourquoi ? Tu le fais bien toi », lui réplique-t-elle avec une petite moue.

Loki roule des yeux avant de soupirer.

« Oui mais je n'ai ni charmant mari ni petit garçon adorable pour me retenir chez moi. Je peux tout aussi bien venir travailler et assurer moi-même la permanence de la société pendant les fêtes. »

« ...C'est pire cette année, j'ai une belle-mère », morigène la jeune femme.

Le brun ricane un instant avant de s'appuyer légèrement sur son bureau, les reins cambrés sur le rebord.

« Voilà qui s'annonce désastreux mais ce n'est toujours pas une raison », la taquine-t-il. « Franchement Maria... Je ne peux pas accepter que tu passes les fêtes au bureau alors que ton fils fêtera son anniversaire le 28 décembre et que cette année tu vas célébrer tes dix ans de mariage. » Un instant songeur, le jeune homme lui sourit doucement. « C'est non. »

La brune se mord les lèvres avant de lui jeter un petit regard d'excuse.

« ...Tu te souviens de tout ça... » Maria soupire doucement. « À chaque année qui passe je me demande comment il est possible que tu n'aies pas trouver la bonne personne pour toi, tu es vraiment un homme merveilleux Loki. »

Loki se lève un peu sèchement de son bureau avant de se diriger vers le sien dont la porte est restée grande ouverte. Les lèvres closes, le cœur désagréablement pincé, il s'apprête à en passer le seuil quand les mots de Maria l'arrêtent, une main posée sur la poignée.

« J'espère vraiment qu'un jour tu me demanderas de te remplacer parce que tu seras pris pour les fêtes Loki. De tout cœur. »

Le brun hoche imperceptiblement la tête et s'enferme dans son bureau, le bruit saccadé des stilettos de Maria résonnant jusqu'à lui.

Lui aussi il l'espère de tout son cœur.

Il espère être égoïste et connaître le léger frémissement d'anticipation qui affleure dans les discussions à l'approche des fêtes de fin d'années quand tous se retrouvent dans la société pour accorder leurs congés et assurer en permanence la présence d'au moins une personne pendant la période.

Non je suis désolé, je ne peux pas être là les 23 et 26 décembre. Parce qu'il sera là et que nous passerons les fêtes ensemble.

Oui, j'ai fini d'acheter mes cadeaux de Noël. Et non je ne t'en dirais pas plus, ça ne regarde que nous... Mais ça va être parfait. Vraiment parfait.

Navré mais pas de réunion le 31 dans l'après-midi. J'ai pris cette demi-journée et le lendemain du premier de l'An. Nous partons en week-end dans la région des Grands Lacs.

Oui, tout ça a vraiment l'air délicieux. Et Loki adore voir les visages réjouis de ses employés et collaborateurs au retour des fêtes, les yeux encore brillants et un large sourire joyeux aux lèvres. Il est toujours touché par les menus présents que ces derniers lui offrent, parfaitement conscients de la chance qu'ils ont de travailler pour Laufeyson Fine Arts Insurance et de pouvoir bénéficier de longs congés de fin d'années car leur patron considère que les fêtes en famille sont un moment sacré.

Le cœur gros, sa rage à l'égard du travail de McAlister complètement envolée, Loki va s'asseoir à son bureau, croisant élégamment les jambes sur son large fauteuil en cuir noir.

Sa mélancolie de fin d'année revient selon le même cycle immuable et poisseux, lui collant désagréablement à la peau. Insuffisante pour gâcher la vision des illuminations festives et des sapins magnifiquement décorés mais toutefois assez perceptible pour gonfler son cœur d'une peine un peu amère. Le brun attrape machinalement son stylo de la main droite pour le faire tournoyer élégamment entre ses longs doigts blancs avant de tenter de se replonger dans la lecture de son courrier mais son esprit se dérobe, se cabre, renâcle.

Dans un soupir, le jeune homme se rejette contre le dossier de son fauteuil et incline la tête en arrière, regardant un bref instant le plafond. Les mains croisées sur son ventre, Loki se plonge dans ses pensées. Les chants de Noël qui passent en fond sonore, doux et légers, meublent un peu le silence de son grand bureau dans lequel arrivent de manière assourdie les bruits de la société qui vit, prospère et s'agrandit sous ses yeux à demi clos.

Le jeune homme sourit légèrement en voyant Tony traverser l'open-space avec enthousiasme, sa silhouette nerveuse et brune se détachant harmonieusement sur celle, plus solide, d'un grand blond terriblement séduisant. Steve parle avec sa main gauche, la droite tenant une épaisse liasse de documents qu'il paraît commenter. Son interlocuteur semble à peine l'écouter, les yeux rivés sur son visage avenant avec un petit sourire un peu idiot aux lèvres. Quand Tony croise par hasard le regard sinople de Loki, le brun a la satisfaction de voir son ami rougir violemment et trottiner après une courte hésitation après Steve qui a continué son chemin.

Loki passe une main fatiguée sur son visage et ouvre le dernier tiroir de son bureau avant de plonger la main dedans. Il sait qu'aussi maladroit que soit son ami, Tony peut être incroyablement tenace dans ses affections et la manière dont il contemple Steve dès qu'il pense être seul ne peut tromper personne sur l'immensité de sa tendresse à son égard. Distraitement, le brun resserre ses doigts sur le corps pelucheux avant de sortir l'ours et de le poser sur son bureau en face de lui. Oui, son ami parviendra à atteindre l'énorme cœur de Steve et lui, pour le moment, ne peut que se perdre dans la contemplation des oreilles douces et de la petite truffe brune de l'ours.

Le brun effleure doucement le bout d'une patte tout en fronçant les sourcils.

Il ne sait pas vraiment pourquoi il a emporté la peluche ce matin en quittant son appartement. Tandis que le jeune homme attrapait d'une main rapide son porte-documents, le mouvement a fait légèrement s'incliner le petit corps mou et doux, la tête se penchant sur le ventre rebondi.

Tu m'abandonnes ?

Hésitant un bref instant, Loki a fini par attraper l'ours pour le fourrer dans son attaché-case. Le brun est souvent seul au bureau pendant la pause-déjeuner, aussi s'est-il convaincu qu'il pourra peut-être mettre ce temps à profit pour commencer ses recherches pour essayer de retrouver son petit propriétaire.

À peine arrivé à Laufeyson Fine Arts Insurance, il a légèrement rougi en ouvrant sa mallette, tombant immédiatement sur le regard noir de la peluche. D'un geste rapide, le jeune homme l'a caché dans un tiroir de son bureau, se fustigeant de son geste un peu irréfléchi de ce matin. Sans doute son sommeil a-t-il été moins réparateur qu'il ne l'avait pensé...

Ses doigts enlacés et posés contre ses lèvres, Loki fixe ses yeux sur le ventre pelucheux. L'ours est légèrement incliné sur la droite, le bout de sa patte frôlant presque son sous-main en cuir et son stylo en acier gravé, et le capuchon retiré. Le brun se mord brièvement les lèvres avant de jeter un rapide coup d'œil à l'open-space. Ce dernier s'est complètement vidé pendant les vingt dernières minutes et la pendule carrée d'époque Art déco qui repose sur un large meuble de rangement à droite de son bureau sonne doucement quatorze heures.

Les yeux prudemment rivés sur le bureau toujours vide de Tony, le jeune homme attrape doucement son téléphone portable. Du bout des doigts, il place le stylo dans la patte de la peluche et récupère rapidement dans sa corbeille à papier une mauvaise impression d'un contrat avant de le poser devant lui. Le brun termine d'arranger la scène, plaçant l'ours assis au bord du bureau, la tête penchée en avant et il fait rouler son fauteuil en cuir sur le côté afin de prendre sa photo soigneusement composée sur le côté.

Loki sent un petit frisson délicieux remonter le long de son dos à l'idée qu'un de ses collègues puisse le surprendre, lui le puissant directeur d'une des meilleures compagnies d'assurance de la côte est, en train de jouer avec une peluche. Et il se sent déraisonnablement vivant.

Satisfait du contraste entre la lumière extérieure qui inonde la pièce et le petit corps à moitié à contre-jour, Loki glousse légèrement et, pris d'une subite inspiration, sort vivement de sa pochette Hermès son laptop pour l'ouvrir sur le bureau. Jetant à nouveau le document dans la poubelle, le jeune homme le déverrouille et assoit à nouveau son petit modèle face au clavier, sa grosse tête semblant reposer sur le bout de sa patte dans une pantomime adorable du Penseur de Rodin.

Étouffant un rire, Loki se lève vivement de son fauteuil avant de contourner son bureau. Se penchant légèrement en avant, le brun fait la mise au point sur l'écran de son téléphone avant d'appliquer un filtre noir et blanc et de prendre son cliché. Satisfait, le brun pousse son fauteuil de la main jusqu'à s'installer correctement et se rassoit. Si la première photographie est assez amusante, la seconde est sans aucun doute beaucoup plus réussie esthétiquement. Le caractère bicolore fait ressortir les lignes de la composition. Celles, horizontales, du bord de l'écran du laptop, du bureau, du sous-main et celles, verticales de la baie vitrée et de la grande toile peinte posée au sol que Loki aime bien contempler pour se changer les idées quand il fait tourner son fauteuil pour faire face à la ville, grouillante et active sous ses fenêtres. Et de toute cette perfection rectiligne, la tête adorablement ronde de l'ours se détache, demi-sphère parfaite à moitié cachée derrière l'écran ouvert.

Perdu dans sa contemplation, Loki ne remarque pas que quelqu'un traverse à grands pas l'open-space, se dirigeant de manière assurée vers son bureau.

« Dis Loki, tu as un moment ? J'aimerai te parler de la demande de- Mais... Qu'est-ce que tu fais... ? »

La voix claire de Tony envahit soudain la grande pièce claire et le brun se mord les lèvres, relevant lentement les yeux vers son ami qui le contemple d'un air un peu ébahi. Il ne peut manquer sa surprise avant que les yeux noisette si brillants ne se teintent soudain d'une vague lueur de moquerie tandis que le jeune homme approche d'un pas lent et sensuel.

Loki se fige, ses doigts se resserrant sur son téléphone. À présent que Tony est à quelques mètres de son bureau, il est inutile d'espérer parvenir à lui cacher quoi que ce soit.

« Je rêve ou tu es en train de jouer avec... un ours en peluche ? », lui demande le brun dans un gloussement qui s'amplifie soudain pour se transformer en un bruyant éclat de rire.

Les joues brûlantes, Loki enfonce sa tête entre ses épaules avant de baisser vivement les yeux sur son bureau et de ranger précipitamment son laptop.

« Tu m'interromps en pleine création artistique... », grommelle le jeune homme avec mauvaise foi avant d'attraper le corps pelucheux pour essayer de le ranger à nouveau dans son bureau.

Malheureusement pour lui, Tony est plus rapide et vif comme un chat, il tend le bras par-dessus son bureau pour s'en emparer.

« …Menteur... », ricane-t-il tout en levant la peluche devant ses yeux curieux. « Charmant », le taquine Tony tout en la levant devant ses yeux pour l'examinant avec curiosité. « Mais par pitié, dis-moi que tu ne l'as pas acheté... Oh si, je suis sûr que tu l'as acheté », glousse le brun. « J'aurais tellement voulu être là... Tu l'as pris chez Macy's, non ? »

Se redressant comme un serpent en colère, Loki saute presque sur ses pieds et tente d'attraper la patte qui passe narquoisement devant ses yeux mais il est moins alerte que Tony dans son immense curiosité. Les poings serrés, le brun enfonce légèrement sa tête entre ses épaules, ses oreilles sifflant presque sous l'humiliation.

« Me penses-tu vraiment désespéré à ce point ? », lui crache le jeune homme. « Bien sûr que je ne l'ai pas acheté ! Je l'ai trouvé dans le taxi qui m'a ramené chez moi hier soir. »

« Et tu l'as gardé ? », continue à le titiller son ami encore une fois avant d'écarquiller les yeux. « Attends, tu es rentré en taxi ? Restiguian ne t'a pas raccompagné alors ? J'aurais cru que pour le plaisir d'effleurer un seul de tes doigts blancs, il t'aurait ramené dans sa Jaguar de collection... »

Dans un grondement exaspéré, Loki se laisse tomber sur son fauteuil.

« Ne change pas de sujet Tony », lui répond-t-il d'un ton un peu las avant de tendre la main pour réclamer son bien. « Et non, il ne m'a pas ramené parce que j'ai refusé, merci bien. Bon sang, il m'a comparé à un fichu diamant... »

Le brun fusille son ami du regard quand il le voit se mordre les lèvres pour ne pas éclater à nouveau de rire. Essuyant une petite larme d'hilarité qui perle à ses cils, Tony glousse doucement avant de poser gentiment l'ours sur le bord du bureau.

« C'est effectivement terriblement prétentieux. Et il a vraiment cru que ça allait marcher ? », lui demande son ami d'un ton faussement incrédule avant de le gronder faussement. « J'espère quand même que tu ne l'as pas trop vexé, c'est un excellent client... Bon, tu me racontes ? », lui demande-t-il tout en désignant l'ours d'un petit geste de la tête.

Loki ébouriffe légèrement ses longues mèches noires avant de récupérer la peluche et de lisser les poils soyeux de sa tête.

« Le chauffeur ne voulait rien savoir à son sujet mais c'est un modèle ancien en très bon état. Je suis sûr que l'enfant qui l'a perdu doit vraiment être triste et je me suis dis que je pouvais tout aussi bien essayer de le retrouver par moi-même... », lui explique le brun du bout des lèvres.

« Dans Boston ? », réplique Tony tout en haussant un sourcil légèrement dubitatif. « Je vais faire comme si ça expliquait ta séance de shooting photo un peu étrange... »

Les joues délicatement rosées, Loki garde les yeux fixés sur la peluche, ses doigts manipulant machinalement la petite étiquette brodée. Après un court silence, Tony se penche vers lui, un petit sourire aux lèvres.

« Tu sais à qui il me fait penser ? … À Ted », ricane le brun.

« Qui ça ? »

Il rit plus franchement avant de se décaler légèrement du bureau, une sourde excitation faisant vibrer son corps.

« Ted, Loki ! », s'exclame-t-il tout en écartant les mains pour signifier une parfaite évidence qui échappe totalement à son ami. « Ted ! L'ours baiseur et accro à l'herbe du film de Seth MacFarlane. Il a exactement la même tête... »

« Tony ! » Le brun récupère vivement la peluche pour la serrer contre sa poitrine. « C'est le jouet d'un enfant je te signale ! »

Le jeune homme ricane avant de lui jeter un regard en coin.

« Oui, en effet. Pourtant tu le shootes en petit businessman accompli », lui rétorque son ami. « C'est à la fois adorable et un peu triste je trouve. Allez, montre-moi tes photos. »

Son humiliation étant totale, Loki s'exécute de mauvaise grâce et tend son téléphone à Tony qui ouvre rapidement la galerie des photos avant de pouffer.

« Oh, c'est vraiment trop mignon. Et là, tu l'as pris avec son propre petit attaché-case, j'adore ! », glousse le brun. « Très jolie celle avec ton ordinateur. »

« Et si tu te trouvais un autre sujet de moquerie à présent », lui rétorque le jeune homme tout en jetant un regard mauvais à son ami qui garde un peu trop longtemps son smartphone à son goût. « Ou je jure que je te lance sur le sujet de ton béguin d'ado pour Steve Rogers ! Toi, le IronMan toujours si inébranlable dans les affaires jusqu'à ce que tu croises son regard un peu trop bleu... »

Dans un grommellement, Tony s'exécute et rend son téléphone à Loki qui le range soigneusement dans la poche intérieure de sa veste de costume et dissimule enfin l'ours dans son tiroir.

« Tu es mauvais joueur Loki... Je dis juste que tu t'ai trouvé un beau projet. » Le brun s'étire légèrement, poussant un petit soupir de bien-être avant de se tourner vers lui. « Et si nous allions déjeuner ? On pourra parler de ton projet de Père Noël Secret. Et j'ai deux ou trois autres idées de photos à faire avec cet ours en peluche... »

Loki roule des yeux avant de rejoindre rapidement son ami qui se dirige d'un pas vif vers son bureau pour récupérer son portefeuille.

« Je te préviens Tony ! Rien qui n'implique mon ours et de la marijuana ! »

À travers l'open-space vide, seul un éclat de rire joyeux lui répond.

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« Je peux vous assurer que votre Cocteau sera effectivement protégé par notre compagnie d'assurance contre tout risque de vol, de dégradation ou de perte de valeur lié à une altération mécanique. »

Loki jette un regard noir à Tony qui vient de glousser bruyamment à côté de lui, les yeux rivés sur son smartphone.

Dans un geste élégant, le jeune homme boit une gorgée de son excellent Dragon de Quintus de Saint-Émilion avant de faire tourner la robe rubis dans le grand verre à pied, ses prunelles vertes fixées sur son interlocutrice. Sous leur éclat brillant, la sémillante quinquagénaire rougit légèrement et cache son gloussement sous les plis de sa serviette finement tissée. Sans la moindre grâce, son mari achève d'une large bouchée son pigeon farci avant de se rejeter contre le dossier rembourré de sa chaise, hélant le serveur d'un petit geste arrogant afin de se faire remplacer la corbeille de pain dont les morceaux, dorés et croustillants, non pas résistés à son énorme mâchoire.

« J'espère en effet que c'est le minimum Mr. Laufeyson », grommelle-t-il de mauvaise grâce tout en sauçant son assiette. « Le coût d'assurance est proprement exorbitant pour un simple bout de papier… Je t'avais dit qu'on aurait mieux fait de le vendre quand on l'a reçu », ajoute le client tout en jetant un regard en coin à son épouse.

Sa protestation est momentanément coupée par le court rire de Tony et Loki, exaspéré, lui marche vivement sur le pied pour attirer son attention sur leur déjeuner d'affaires, sans pitié pour le beau cuir italien noir et lisse.

« Je comprends vos réticences Mr. Steinbeck », lui répond le brun d'une voix soyeuse. « Mais fort peu de gens peuvent s'enorgueillir de posséder un grand dessin original de Cocteau pour illustrer les poèmes de son ami Paul Valéry. À ma connaissance les dessins préparatoires à ce livre sont rarissimes et leur valeur ne peut que continuer à monter en salle des ventes. Sa côte n'a certainement pas encore atteint son point le plus haut. »

La femme tire légèrement sur son collier de perles tout en se mordillant les lèvres. Loki les a déjà remarqués quand ils se sont attablés tous ensemble il y a environ une heure dans ce restaurant d'inspiration européenne. Les perles sont blanches et régulières. Mais de petite taille et un peu trop lisses pour être de véritables merveilles de la nature. La monture est en argent plutôt qu'en or, sa taille est raisonnable. La parure donne à la dame le lustre d'un luxe discret et de bon goût mais elle trahit à son œil exercé un collier de facture moyenne. Probablement un héritage de famille, tout autant que le dessin au Cocteau quelques autres objets anciens de valeur qui semblent tant les embarrasser en ce moment.

« Vous pensez donc que nous ne devons pas le vendre ? Étonnant… », ricane le client. « Car cela nous contraint à l'assurer à grands frais. »

Loki hausse un sourcil avant de manger délicatement une bouchée de sa truite saumonée.

« En effet. Mais son exposition il y a deux ans dans cette galerie parisienne lui a offert une visibilité remarquable. Ne pensez-vous pas qu'un vol aurait des conséquences désastreuses ? Laufeyson Fine Arts Insurance vous assure de récupérer l'équivalent de sa valeur marchande en cas de disparition. Après enquête bien sûr », s'empresse d'ajouter Loki en voyant les petits yeux noirs de l'homme briller soudain de convoitise. « Par ailleurs, assurer ses œuvres d'art est ce qui différencie le véritable collectionneur du simple… amateur… »

Tandis que les deux époux se penchent vivement l'un vers l'autre pour conclure, Tony incline légèrement la tête dans sa direction à sa pirouette finale.

Loki sourit en coin. Il sait qu'il les tient. Le brun est profondément satisfait quand une vingtaine de minutes plus tard, le couple fixe avec lui un rendez-vous afin de convenir de la signature du contrat dans les bureaux de sa société.

Debout sur le trottoir, Loki s'étire légèrement avant de commencer à remonter Congress Street en direction de State.

« Jolie prouesse Loki », le salue Tony tout en marchant à ses côtés. « L'espace d'un instant, j'ai vraiment cru qu'il allait tout annuler… »

Le brun renifle avec hauteur avant d'enfouir ses mains dans ses poches.

« Il a beau être un peu vulgaire, Mr. Steinbeck tient aux apparences. Je suis sûr que d'ici ce soir, tout leur cercle de connaissances et d'amis seront au courant qu'ils sont de véritables amis des arts. En tout cas, ce n'est pas grâce à toi », lui répond le jeune homme avec une pointe de rancœur. « Une chance que ses grognements de satisfaction en engloutissant son pigeon aient caché tes gloussements… »

Tony lui jette un petit regard contrit avec de lui sourire et de sortir à nouveau son smartphone de sa poche.

« Mais les commentaires qui sont postés sur Instagram sont tellement drôles ! Et ils n'arrêtent pas depuis le début de la semaine », s'exclame-t-il avec enthousiaste. « Écoutes celui-ci : Ces photos sont magnifiques et tout simplement adorables. Je verrais bien votre petit modèle dans un costume de Père Noël ! À méditer. Ou encore : Une vision réconfortante et très drôle. Félicitations à LFAI pour son sens de l'autodérision ! » Tony s'interrompe un instant avant de remonter dans le fil des commentaires tout en se mordillant la lèvre. « Je devrais peut-être contacter cette Bobby45Love. Il y a sans doute une piste à creuser avec cette histoire de Père Noël… »

Loki grommelle légèrement, enfonçant sa tête dans ses épaules tandis que ses yeux se perdent sur les structures en LED accrochées aux lampadaires qui illuminent les nuits depuis plusieurs semaines à présent.

« Je te l'interdis », lui répond-il dans un frisson. « Je dois reconnaître que ton idée de story sur Instagram avec l'ours était une bonne idée pour essayer d'attirer l'attention de son propriétaire. Je suis aussi satisfait que les gens apprécient et nous trouvent plus sympathiques. Mais un costume de Père Noël… Je t'ai déjà laissé t'amuser et lui faire faire un petit complet noir avec chemise blanche et cravate. »

« C'était ton idée », lui répond vivement Tony.

« Pas du tout », ricane le brun. « J'ai dis que ça pourrait être drôle sur les photos mais rien d'autre ! Tu as seul pris l'initiative de passer commande chez Raymond Personal Tailor. »

Son ami lève les yeux au ciel avant de le bousculer amicalement du coude. Loki lui jette un regard noir tout en s'excusant du bout des lèvres auprès du Père Noël qu'il vient de bousculer maladroitement, sa petite clochette argentée encore en l'air.

Quatre jours après le début des aventures de l'ours Lau' à Laufeyson Fine Arts Insurance, le brun doit reconnaître que Tony a en effet été particulièrement bien inspiré. Le voir prendre des photos de la peluche en situation l'a immédiatement chatouillé et le soir-même, son ami avait publié sur Instagram la première d'entre elles, envoyée sur son propre téléphone à l'insu du jeune homme. Assez justement, son ami lui a rétorqué que Internet et les réseaux sociaux étaient une manne d'informations pour retrouver la famille de l'ours perdu. Il n'avait pas précisé qu'entre temps, il s'amuserait énormément à indiquer aux quelques followers du compte de la société que LFAI accueillait un nouveau collaborateur, prénommé « Lau » pour l'occasion. Magie de Instagram et de Twitter, le buzz a été immédiat. Depuis, Tony alimente le profil plusieurs fois par jour, inondant la boite mails de Loki de copies des notifications de leurs abonnés de plus en plus nombreux. Il le fait avec un tel zèle que le brun se demande vaguement quand son ami parvient encore à travailler sur leurs contrats. Un petit sourire aux lèvres, le brun doit avouer que cela lui plaît également beaucoup. La photo prise à la grande table de la salle de réunion de la direction en compagnie de volontaires pour faire office de figurants a été une grande réussite en termes de management positif.

« Excusez-moi. » Le brun passe une main dans ses longues mèches noires. « Je me demande juste si je ne ferais pas mieux d'appeler la compagnie de taxi comme je l'avais proposé au début. C'est vrai que c'est assez amusant et que tout le monde se prête bien au jeu dans la société mais cela n'a rien donné depuis qu'on a commencé à poster les photos. »

Tony râle bruyamment avant de pousser rapidement le tourniquet donnant accès au hall de leur immeuble.

« Efficace mais sans aucune spontanéité ni fraîcheur Loki… », lui rétorque son ami. « En plus, je sais que tu t'amuses à prendre toutes ces photos. Où serait la belle histoire de Noël si un chauffeur ronchon se contente de te donner un nom et éventuellement une adresse ? Alors que le papa sexy qui a offert ce cadeau à son gamin pourrait s'extasier devant tes talents artistiques… Et te remercier élégamment. Je laisse à ton cerveau le soin de broder les détails… »

Stupéfait, Loki en oublie presque de sortir de la cabine d'ascenseur derrière son ami quand celui-ci s'arrête à l'étage occupé par Laufeyson Fine Arts Insurance. Le brun s'élance presque sur le palier pour rattraper son Tony qui sautille presque de joie tandis qu'il marche vers le comptoir de l'accueil.

Alors que le brun s'apprête à le rattraper au collet pour lui rétorquer de ne pas se mêler de son improbable histoire de Noël quand Tony semble incapable d'avancer sur la sienne, l'hôtesse d'accueil se lève précipitamment sur son fauteuil pour poser sur le comptoir une gigantesque composition florale.

« C'est- C'est pour vous monsieur », lui indique-t-elle un peu timidement. « Un coursier les a déposé ce midi à votre intention. »

Tony siffle brièvement d'admiration devant les larges roses et le velouté de leurs pétales, magnifiques malgré leur arrangement un peu grandiloquent.

« Et bien… Est-ce que j'aurais parlé trop vite ? », murmure-t-il tout en regardant avec curiosité le petit carton qui repose bien en évidence dans un nid de feuillage et de gerberas de couleur tendre.

Loki rosit légèrement tout en caressant du bout des doigts une grande fleur au luisant de satin.

Il sait qu'il ne doit pas y croire. Ce serait tellement improbable. Pourtant, au fond de lui, les paroles de Tony lui reviennent en mémoire et réveillent quelque chose de tendre dans son cœur. On ne lui a jamais offert de fleurs. Probablement parce ce que jamais un seul de ses amants n'a songé que le brun pourrait apprécier quelque chose d'aussi simple et banal. Le petit carton blanc l'appelle irrémédiablement dans son écrin de verdure et le jeune homme le récupère délicatement avant de l'ouvrir.

Deux billets pour un célèbre opéra monté au Boston Lyric Opera lui restent dans la main tandis que son petit sourire meurt lentement sur ses lèvres. Loki crispe les doigts sur le papier épais et lustré sur lequel se détache une calligraphie fine ornée de grands effets un peu prétentieux.

« Alors ? », l'interroge Tony avec curiosité.

D'un geste sec, le brun referme le carton et ses cadeaux avant de pousser la composition vers l'hôtesse qui a observé toute la scène en silence.

« Laissez le bouquet ici. Et si jamais il vous gêne alors jetez-le », lui dit-il d'un ton sans réplique avant de tourner les talons et de s'engager dans le couloir menant à l'open-space.

Loki entre dans son bureau et retire son manteau, sans un regard pour Tony qui l'a suivi, un peu inquiet. Le brun jette sans un regard le petit carton dans la poubelle avant d'hésiter à faire de même avec les billets. Sans un bruit, son ami s'approche et récupère l'invitation dans la corbeille.

« Un diamant peut briller même dans le noir, lit-il à voix haute. J'aimerai que nous le vérifiions ensemble. Je suis sûr que votre présence éclipsera la vue de toutes les autres étoiles qui règnent sous la coupole du BLO. Que diriez-vous de m'y accompagner ? Eh bien, tout un programme… », ricane le brun.

Les lèvres pincées, Loki ne proteste pas quand Tony récupère les billets d'opéra entre ses doigts pour le regarder.

« Turandot. Et en loge prestige. Il ne s'est pas moqué de toi… », siffle le brun. « Restiguian est vraiment raide dingue de toi. Et il est bien renseigné. C'est ton opéra préféré. »

« Oui… Et ce n'est pas avec lui que je veux aller le voir. Pas quand sa femme l'attendra chez eux et qu'il essayera encore une fois de m'entraîner dans une chambre d'hôtel », lui répond le jeune homme d'une voix emplie d'amertume. « Bon sang, ce n'est pas ce à quoi je rêve Tony… Je- Je pense quand même mériter mieux qu'un coup rapide et adultère dans une chambre… », souffle-t-il d'une voix un peu étranglée.

Loki sent son cœur se serrer désagréablement dans sa poitrine.

Est-ce vraiment le seul genre d'affection et de tendresse auxquelles le jeune homme peut prétendre ? Des étreintes langoureuses dans des chambres louées pour quelques heures ou pour une nuit avec des hommes qui le voient comme un joyau à l'éclat fascinant et lointain ? Loki, lui, rêve de chaleur, de sincérité et d'amour.

Dans le silence un peu triste de son grand bureau, la sonnerie d'une nouvelle notification tinte joyeusement sur le smartphone de Tony mais ce dernier n'y fait pas attention, occupé à étourdir son ami sous son babillage pour lui changer les idées.

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Bonjour. Je pense que vous avez retrouvé le doudou de ma fille. Nous sommes rentrés du Boston Logan International Airport le 29 novembre en taxi. Si nous nous contactons par messagerie privée, je pourrais m'assurer qu'il s'agit bien de la même peluche et vous fournir les preuves nécessaires.

PS : nous sommes tous les deux rassurés que BigL soit tombé entre des mains si attentionnées. Merci de lui avoir donné sa chance. Le monde du travail est étonnamment difficile pour un ours en peluche, aussi adorable soit-il.