Cher lecteur, chère lectrice,

Je suis ravie de te présenter aujourd'hui cette nouvelle histoire, travail de longue haleine débuté pendant le premier confinement.

L'idée m'est venue pendant que je zappais sur les chaînes du bouquet Family offert par SFR à ses abonnés. Entre deux émissions de cuisine américaines (les apôtres du pire...) et de téléréalités made in USA (franchement, qui peut considérer qu'un appartement de plus de 250 mètres carrés est une surface trop petite pour un seul occupant... ?), je suis tombée sur le programme de décoration Nate & Jeremiah by Design.

Je n'en dis pas plus afin de ne pas trop en dévoiler sur mon histoire même si je ne doute pas que tu auras rapidement une idée sur le sujet.

Ironiquement, je commence à publier cette histoire alors que le deuxième confinement vient à peine de débuter. La boucle est bouclée en quelque sorte...

L'écriture est achevée et sera postée en trois ou quatre parties en comptant le prologue que tu t'apprêtes à découvrir. Je vais la corriger au fur et à mesure du mois de novembre. Peut-être cela sera-t-il moins long que je ne prévois mais dans le doute, je préfère me fixer une échéance un peu lointaine plutôt que de manquer de te décevoir en ne respectant pas mon propre calendrier. Mon rythme de publication est déjà suffisamment aléatoire comme cela :)

Pour conclure, j'espère que cette histoire te plaira. J'ai vraiment beaucoup aimé l'écrire et je suis heureuse de pouvoir la conclure enfin pour avancer sur (beaucoup) d'autres projets :)

Je te souhaite une bonne lecture,

ChatonLakmé


Prologue

La sonnerie stridente du réveil brisa brusquement le silence qui envahissait la chambre encore plongée dans l'obscurité. La masse de couvertures sur le lit bougea doucement et un bras musclé se tendit afin de faire taire le petit appareil qui trônait sur la table de chevet, tâtonnant un peu entre les livres entamés et le pied en cuivre de la lampe.

Roulant sur le dos, Steve ouvrit doucement les yeux et porta machinalement son regard sur l'heure affichée en rouge sur le cadran digital. Malgré son esprit encore embrumé de sommeil, un souvenir lui apparut soudainement et le heurta avec la force d'un train lancé à pleine vitesse sur une ligne droite.

« Franchement Steve, j'oppose ici et maintenant mon droit de veto et d'amant sur ce truc. Balance cet ignoble réveil mécanique ! Regarde, je t'offre un magnifique réveil digital qui affiche aussi la date ! Bon, c'est vrai qu'il a aussi tout un tas d'options dont on aura sans doute jamais besoin mais au moins, écoute la sonnerie... C'est quand même plus agréable que l'horrible son strident et mécanique de l'autre, non ? Elle ne me donne pas envie de grincer des dents et ce sera quand même plus pratique quand tu m'embrasses le matin pour me dire bonjour, pas vrai ? »

Son cœur se serra imperceptiblement dans sa poitrine en lisant la date du jour, inscrite en dessous de l'heure dans des caractères légèrement plus petits. L'affichage digital de forme bâton affichait un 11/26 un peu perdu entre plusieurs icônes dont Steve n'avait définitivement jamais compris l'utilité.

Le 26 novembre.

Il ferma les yeux de toutes ses forces, ressentant tout à coup une envie folle de ne pas se lever, de rester au lit et de s'enterrer sous sa couette toute la journée en ne croisant personne.

Le 26 novembre...

Déjà trois ans...

Aujourd'hui plus que n'importe quel autre jour de l'année, plus que n'importe quel autre anniversaire passé, il ressentait cruellement sa solitude et son absence. S'il lui avait semblé que sa douleur s'était lentement atténuée pendant l'année passée, ne le grattant plus que comme une plaie en train de cicatriser, Steve prenait conscience ce matin en se réveillant seul que la guérison n'avait été qu'une illusion. Parce qu'il avait tout perdu ce jour-là et qu'il ne parvenait pas à passer à autre chose.

Le jeune homme eut un sourire un peu triste. Si Natasha et Clint avaient été avec lui, ses amis lui auraient jeté un drôle de regard avant de tenter de le convaincre une fois de plus de s'ouvrir à nouveau à la vie, de s'amuser et peut-être même de rencontrer quelqu'un.

Rencontrer quelqu'un.

Steve serra ses doigts dans les draps blancs, le cœur pris en étau.

Il n'avait pas « rencontré » Bucky. Il s'était juste trouvé lui-même.

Leur histoire n'avait rien d'un long tête-à-tête qui aurait évolué en quelque chose de doux et de tendre. C'était celle d'une évidence, d'un attrait irrépressible comme celui qui présidait à la fusion des corps célestes pour créer des étoiles plus grosses et brillantes au noyau unique et brûlant.

Bucky et lui étaient tout ça quand ils étaient ensemble. Juste un.

Le blond soupira doucement. Personne n'avait jamais vraiment compris dans leur entourage la puissance du lien qui les attachait l'un à l'autre, lui rendant le jeune homme nécessaire pour respirer et sourire. Pour se sentir entier. Une chaîne aux maillons d'or mais une chaîne quand même, s'était un jour exclamée Natasha avant de quitter le salon, un peu agacée par le petit sourire doux et contrit que lui avait adressé le blond en guise d'excuse pour annuler encore une fois une sortie ensemble.

Peut-être cette chaîne pesait-elle lourd autour de son cou et de son cœur, tout particulièrement aujourd'hui, mais Steve n'était pas prêt à y introduire la clé qui la détacherait. Il n'était pas prêt à le laisser partir. Pas quand son esprit était encore emplis de souvenirs de Bucky. Quand le temps commencerait à effacer ses traits, à altérer sa mémoire sur quantité de petits faits auxquels il aurait jusqu'à présent porté peu d'importance, alors le temps serait venu.

Il pourrait enfin peut-être croire à cette citation de Georges Orwell que Clint lui avait envoyé un peu maladroitement, la photographie mal cadrée prise à la sauvette d'une page de livre dans une librairie, comme un conseil silencieux et bien intentionné.

On dit que le temps apaise toute douleur, on dit que tout peut s'oublier.

Conscient de sa bonne volonté de son ami, Steve n'avait pas eu à cœur de lui indiquer que la phrase était incomplète et que Orwell avait ajouté : « mais les sourires et les pleurs, par-delà les années, tordent encore les fibres de mon cœur ».

Fronçant les sourcils tout en rabattant la couette sur son visage, le jeune homme se dit que malgré l'heure matinale, il pourrait appeler Fury pour lui annoncer qu'il ne viendrait pas travailler aujourd'hui à la librairie.

C'était pourtant le jour où ils recevaient les nouveautés sorties en début de mois. En temps normal, Steve adorait ce moment. Il plongeait ses mains avec délectation dans les cartons ouverts avant d'en sortir respectueusement les ouvrages sentant encore l'encre et le papier neuf pour lire le nom des auteurs et les titres. Le blond découvrait ensuite avec émerveillement le graphisme des couvertures et leurs polices de caractère avant de se délecter des résumés figurant au dos, dressant dans sa tête sa prochaine liste de lectures.

Les ouvrages auraient ensuite rejoint la pile tenant dans un équilibre précaire sur sa table de chevet. Le soir, confortablement installé contre ses oreillers, il s'y serait évadé avec délice. Avant que Bucky ne vienne le taquiner en soufflant à son oreille ou en roulant sa tête brune contre son cou comme un chat en mal de caresses, sa main mutine glissant le long de son flanc puis de plus en plus bas avant de...

Le jeune homme se redressa soudainement sur son lit et passa une main dans ses cheveux blonds légèrement ébouriffés. Hors de question de faire faux bond à son patron. Et puis qui sait, cette activité parviendrait peut-être à lui faire oublier momentanément cette tristesse qui menaçait déjà de l'étouffer à sept heures du matin.

Balançant ses jambes hors du lit, Steve se frotta les yeux un instant et porta machinalement son regard sur ses vêtements du jour, sortis la veille et qui attendaient soigneusement pliés sur une chaise à côté de la commode.

À cette vue, son cœur se serra une fois de plus.

« Steve, sérieux ! Qui prépare encore ses affaires du jour pour le lendemain ?! Je faisais ça en primaire ! Enfin, c'est ma mère qui le faisait mais ce n'est pas le sujet. Je sais que c'est parce que tu n'aimes pas te presser le matin mais- Oh...Tu mets ta chemise bleue... (Une lèvre mordue un peu fébrilement, un corps attiré à l'autre par un doigt passé dans un passant de jean. Deux hommes qui tombent sur un lit encore chaud dans un enchevêtrement délicieux de bras et de jambes) Mon dieu, tu es tellement beau Steve... »

D'un geste presque rageur, le jeune homme repoussa les couvertures et sortit vivement du lit. Il frissonna à peine en sentant l'air froid de la chambre balayer sa peau brûlante et il attrapa vivement ses vêtements avant d'aller s'enfermer dans la salle de bain. Sans égard pour ses voisins, il claqua la porte, retira son pantalon de nuit qu'il laissa au sol en une petite boule sombre.

Alors que Steve entrait dans la cabine de douche, il fusilla du regard le vêtement dont la couleur jurait sur le carrelage clair et se tourna résolument vers le mur, décidé à ignorer cet élément inhabituellement désordonné dans son quotidien.

Avant, sa vie avait comporté une joyeuse dose de désordre et d'imprévu. Avant...

Le blond crispa ses doigts sur la cloison fraîche malgré l'eau brûlante qui jaillissait du pommeau de douche et il appuya son front contre le carrelage. Lorsqu'ils étaient encore deux dans ce grand appartement, c'était lui qui ramassait les vêtements abandonnés négligemment sur le sol et les meubles tandis qu'il riait joyeusement en le regardait faire. Puis il finissait par laisser tomber devant lui un tissu fin à motifs, un sourire taquin aux lèvres. Son boxer, identifiait rapidement Steve en écarquillant les yeux. Et le blond, les joues brûlantes, finissait par le rejoindre pour les emporter tous les deux dans un monde délicieux fait de spontanéité, de lâcher-prise et d'abandon.

Steve réprima difficilement le sanglot qui monta dans sa gorge et il ferma les yeux plus fort. Il sentait les gouttes couler sur son visage et ses joues dans un rythme continu et rapide, éclaircissant à peine son esprit qui bouillonnait sous l'afflux vif et tranchant de ses souvenirs.

Malgré ses efforts peut-être qu'une larme salée se mêla à l'eau qui dévalait son corps mais le jeune homme refusa d'y penser.

o0O0o

Debout dans son salon, Steve buvait son premier café de la journée, légèrement appuyé contre le mur en briques tout en regardant d'un air distrait par la fenêtre.

Pas de petit-déjeuner aujourd'hui, son estomac était trop noué.

« Arrête Steve. Tu ne peux pas aller assurer tes douze heures de garde sans entamer ta journée par un bon petit-déjeuner. Regarde, j'ai fais ce que tu préfères ! Je suis sûr que même ton supérieur, l'horrible Dr. Trottmann, serait d'accord avec moi. Aller, fais Aahhh. (Un rire frais et un baiser volé qui claque dans l'air) C'est drôle, tu ne trouves pas qu'on fait jeunes mariés comme ça ? »

Le jeune homme secoua la tête et se concentra sur ce qu'il voyait dans la rue.

Elle était quasiment vide de passants à cette heure-ci. En temps normal, Steve savait que, doucement, le quartier du Lower East Side allait s'éveiller, sortir du sommeil alangui qui avait envahi ses rues pendant plusieurs heures, s'assoupissant en même temps que le grand monstre frémissant de la ville. D'ici quelques minutes, il allait voir la fleuriste en bas déplier le auvent de sa boutique avant de sortir ses fleurs. Le boulanger au coin de la rue allait passer dans sa petite camionnette blanche au logo bleu joliment calligraphié Eugénie's afin de livrer en pain les restaurants branchés de Soho situé à quelques pâtés de maison.

Mais ce matin, la rue restait désespérément vide. La pluie ne cessait de tomber, frappant les carreaux, faisant chanter dans un bruit métallique et staccato les marches de l'escalier de secours qui ornait la façade de l'immeuble de Steve.

Non, décidément, la journée s'annonçait maussade à tout point de vue.

Un petit soupir aux lèvres, le jeune homme s'éloigna de la fenêtre et traversa le salon pour se diriger vers la cuisine.

Son regard s'arrêta sur une photographie en couleurs posée sur la cheminée en briques, en face d'un canapé couleur crème. Prise à l'insu des modèles, elle montrait deux jeunes hommes très séduisants, un blond et un brun, penchés l'un vers l'autre et se souriant avec douceur et tendresse. Le papier brillant avait fixé pour l'éternité leur bonheur, assis sur ce même canapé dans ce même salon dont Steve ressentait aujourd'hui avec encore plus d'acuité la froideur et la solitude.

Le blond posa sa tasse de café presque violemment sur le comptoir de la cuisine.

Il fallait qu'il parte travailler. Qu'il parte le plus vite possible, loin de cet appartement éclairé de manière sépulcrale par le demi-jour pluvieux, loin de ce lit deux place désespérément vide, loin de ce salon à présent toujours impeccablement rangé et de cette cuisine toujours superbement propre.

Il fallait qu'il sorte avant que son cœur ne se serre encore plus à se briser.

Steve enfila son blouson et récupéra ses clés au vol dans le vide-poche de l'entrée.

« Tu es sûr de toi Steve ? Ce truc est vraiment laid et on le verra au moins deux fois par jour en y posant nos clés... Si tu le gardes, alors je choisis le porte-manteau ! »

Et Bucky l'avait fait, choisissant une patère en bois et métal de style industriel d'un goût étonnamment sûr. Son blouson en toile occupait le portant de gauche tandis que la veste en cuir de Steve était crochetée au portant voisin. Quand ils rentraient d'une sortie et se déshabillaient dans l'entrée, le brun souriait toujours doucement en voyant les deux vêtements accrochés l'un à côté de l'autre et dont les manches semblaient étrangement enlacées, s'enroulant spontanément l'une à l'autre.

Steve aussi trouvait ça mignon mais pas autant que Bucky qui rosissait légèrement d'avoir été surpris dans sa contemplation muette une fois de plus.

Réprimant le sanglot qui menaçait de s'échapper de ses lèvres et qui roulait sans fin dans sa gorge, Steve sortit précipitamment en claquant la porte derrière lui.

Le 26 novembre...

Trois ans jour pour jour...

Trois ans, exactement comme la durée de leur relation...

Trois ans que Bucky était mort.

Et encore maintenant, Steve se disait qu'une partie de lui était morte avec lui.

Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi.

Ô Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre.

Et nous sommes encore tout liés l'un à l'autre,

elle à demi vivante et moi mort à demi.

– Booz endormi, Victor Hugo