C'est rare qu'un chapitre soit si facile à écrire ! Pourvu que ce soit pareil pour la suite...

Katymyny : Oui, tu avais bien deviné :) Je ne pense pas que Stoya s'y risquera, à moins que ce ne soit absolument nécessaire (je ne vois pas trop dans quelles circonstances mais sait-on jamais…)


Chapitre 32- Alifair Blake à la rescousse

« Ça va créer la panique, Madame la commissaire ! Il faut sans délai publier un démenti !

– Crickey ne se permettrait pas d'aller contre les déclarations de sa maîtresse, Mr Weasley, ni en privé ni à plus forte raison en public.

– Dans ce cas, vous pouvez peut-être la convaincre de le faire elle-même ?

– Les propos de Miss Alifair étaient mûrement réfléchis, Mr Weasley peut le croire.

– Enfin, vous vous rendez compte de ce que cela signifie si elle met sa menace à exécution ?

– Si Mr Weasley a lu l'article avec attention, il sait que les travaux de Miss Alifair n'en sont encore qu'à la phase expérimentale. Il n'y a donc pas lieu de s'inquiéter pour le moment.

– Mais c'est complètement illégal !

– Il semble bien que non, en réalité. Miss Alifair a parfaitement le droit de manipuler les petits bouts d'eux-mêmes que ses détracteurs lui ont envoyés par la poste. Quant aux dommages que pourrait leur causer le sortilège Protéiforme lancé sur ces morceaux, la jurisprudence fait défaut pour déterminer quelle serait la position du juge. Les seuls cas d'ensorcellement à distance dont Crickey a trouvé la trace dans les archives du Magenmagot concernent des faits de magie noire, ce qui ne correspond pas à la nature des travaux de Miss Alifair.

– C'est tout bonnement aberrant…

– Aberrant ou non, Crickey n'a pas l'impression que cela soit du ressort du Département des accidents et catastrophes magiques, Monsieur. »

Mouché, Percy Weasley fit volte-face, la nuque écarlate, et sortit à grands pas du bureau que la commissaire à l'émancipation des elfes partageait avec le secrétaire d'État à l'égalité. Par chance, celui-ci était absent, aussi la déconvenue du directeur du Bureau de désinformation n'eut pas d'autre témoin que le petit Mimbulus Mimbletonia en pot qui décorait la table de travail de la commissaire.

Crickey était d'accord avec Percy sur un point : les annonces de Miss Alifair allaient une fois encore indigner l'opinion. « La rançon de la gloire », avait dit sa maîtresse qui s'en amusait par avance. Elles n'avaient plus reçu de lettres de menaces depuis la parution du dernier numéro de Sentinelle ; par contre, Brett Brodigan leur avait annoncé qu'un deuxième tirage allait être lancé tant les ventes s'avéraient bonnes, et le nouveau professeur d'étude des Moldus de Poudlard avait écrit à la maison Faraday afin de demander des précisions sur « ce mystérieux ADN ».

Crickey savait que cette histoire n'était rien de plus que ce que sa maîtresse appelait un « coup de bluff ». D'un côté, elle trouvait amusant qu'une Moldue puisse ainsi mettre les sorciers en panique, et elle était fière que sa maîtresse ait remporté cette manche ; mais d'un autre, elle s'inquiétait de ce qui se passerait quand leurs ennemis auraient cessé d'avoir peur. Elle n'avait pas menti pendant l'interview : elle ne craignait rien pour elle-même. Mais, si forte soit-elle, Miss Alifair ne possédait pas de magie pour se protéger. Cette nouvelle bravade ne ferait qu'énerver davantage ceux qui lui étaient hostiles, sans parler du plan d'actions de Crickey qui serait bientôt rendu public.

La commissaire l'avait soumis au secrétaire d'État qui l'avait ensuite fait valider par le Ministre en personne. Crickey proposait la création d'un comité d'experts qui aurait à se prononcer pour ou contre l'émancipation des elfes et, pour chaque option, devrait émettre des préconisations afin d'accompagner au mieux cette transformation de leur statut ou, dans le cas contraire, d'améliorer la condition des elfes asservis. L'option retenue par le Ministre serait ensuite transcrite en un projet de loi qu'il reviendrait à Crickey de défendre devant le Parlement : quel qu'en soit le contenu, il fallait s'attendre à des débats houleux. Elle comptait en parallèle s'appuyer sur les experts du comité pour assurer l'information du public via des publications et des conférences : là encore, des réactions parfois violentes seraient à prévoir.

La toute première étape consistait bien entendu à recruter lesdits experts. Crickey avait établi une liste à laquelle le Ministre avait donné son aval ; ne restait plus qu'à convaincre les heureux élus… F.F. Osborne, le spécialiste de l'esclavage caribéen, qu'elle avait contacté quelque temps plus tôt, s'était déclaré partant. Norbert Dragonneau, l'incontestable maître de la biologie magique, ne serait sans doute pas difficile à convaincre. Elle craignait en revanche que Trilby et Toffey, deux doyens elfes très versés en généalogie, refusent d'en entendre parler. Quelques noms restaient encore à trouver : ils auraient notamment besoin d'un juriste, et aussi d'un représentant des propriétaires d'elfes qui seraient lésés par l'abolition de la servitude. Crickey aurait été ravie et soulagée de pouvoir bénéficier de la caution morale d'un Albus Dumbledore, malheureusement il restait sans équivalent dans le monde de l'après-guerre.

« Il faudra te contenter de celle de Kingsley, lui avait dit Alifair. Et de la majorité des vétérans de l'Ordre du Phénix, sans doute. Et de Harry, et d'Hermione Granger, avait-elle ajouté en comptant sur ses doigts, et de la famille Weasley à peu près au complet. Et d'Argus, et de Lissa, et de moi bien sûr. Et je ne te parle que des célébrités. L'un dans l'autre, ça fait déjà pas mal. »

Ça faisait beaucoup, en effet. Crickey était touchée que tant de gens illustres s'intéressent à la cause des elfes, voire militent pour leur affranchissement – ce à quoi elle-même, bien que très favorable à une amélioration du sort des plus maltraités de ses congénères, n'était pas encore décidée. Elle savait toutefois que les indifférents et les hostiles seraient encore plus nombreux, et que les elfes eux-mêmes se compteraient bien plus largement parmi ces derniers que parmi ses soutiens.

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Pendant que son elfe s'armait mentalement de courage pour la suite de sa mission, Alifair, elle, se la coulait douce depuis son retour des ASPIC. Les résultats n'arriveraient pas avant un bon mois et la base de la potion Tue-Loup destinée à Sainte-Mangouste était déjà prête : la nouvelle recette brevetée par la Moldue requérait en effet la préparation d'une base standard – ce qu'Alifair aimait à appeler « le fond de sauce » – que l'on pouvait conserver plusieurs mois à température ambiante ; il fallait ensuite y ajouter un certain nombre d'ingrédients aux proportions calculées grâce aux formules mathématiques qu'elle avait élaborées avec Roger Dunbar, afin d'obtenir un jus personnalisé selon les caractéristiques du patient. Sainte-Mangouste lui enverrait toutes les données lorsqu'elle aurait enfin obtenu le diplôme nécessaire pour commercialiser des potions de classe 2 – si elle l'obtenait. Elle attendait par ailleurs une réponse à sa candidature pour le nouvel uniforme de parade des Aurors, même si elle ne se faisait pas trop d'illusions : le monde des sorciers n'était sans doute pas prêt pour la robe-pantalon.

Pour l'heure, elle avait retrouvé avec plaisir transat, crème solaire et bikini orange et bronzait sur le toit-jardin tout en réfléchissant vaguement à de nouveaux produits pour la gamme Indésirable. La mode des héros de guerre commençait à s'essouffler, l'heure était au renouveau. Bien que complètement fumeuse, l'affaire de l'ADN avait éveillé l'intérêt des sorciers. Alifair était très fière de ce mensonge qui n'en était un qu'à moitié : en théorie, il semblait tout à fait possible de soumettre des brins d'ADN au sortilège Protéiforme ; mais, pour que l'effet s'étende à une personne, encore fallait-il qu'elle y soit soumise elle aussi – Livre des sorts et enchantements, niveau 7. Quoi qu'il en soit, la piste du vocabulaire scientifique moldu, si ésotérique pour des sorciers, lui donnerait peut-être quelques idées…

Les yeux clos derrière ses lunettes noires, elle savourait la caresse du soleil sur sa peau lorsque, soudain, un corps étranger s'interposa entre elle et l'astre du jour. Ouvrant une paupière, elle vit un hibou descendre majestueusement vers elle en tournoyant. C'était un oiseau qu'elle ne connaissait pas, aussi le considéra-t-elle avec méfiance lorsqu'il se posa sur l'accoudoir du transat, duquel il faillit aussitôt tomber car il avait un peu le tournis. Alifair le retint d'une main et, de l'autre, saisit l'enveloppe attachée à sa patte. Pas de cachet de la poste sorcière : c'était bon signe, même si l'épidémie de courriers anonymes paraissait calmée. À l'intérieur, non pas un, mais trois messages : un parchemin à en-tête d'aspect officiel, une lettre griffonnée en pattes de mouche très identifiables et un petit bristol qui ne portait que deux lignes au-dessus de la signature. Très intriguée, Alifair se redressa dans son transat pour déplier le courrier à en-tête.

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Sonnerie. Porte. Couloir. Grande pièce sonore. Gants sur les mains. Gardiens. Ragoût et thé. Petite cuillère, grande cuillère. Couloir. Gardiens. Cour. Nuages d'orage. Chaleur lourde.

Dans la communauté, au cœur des montagnes blanches, les leçons sont administrées dehors par tous les temps. Les jeunes apprennent des aînées. Les lois semblent immuables. Le monde extérieur n'existe, pour ainsi dire, pas.

Gardiens. Couloir. Porte. Mur blanc. Barreaux. Gants sur les mains. Lavabo. Miroir. Visage.

Elle se sait différente. Elle quitte les montagnes pour étudier la magie auprès des sorciers. Elle se révèle douée, curieuse, avide d'apprendre.

Miroir. Visage. Longs cheveux gris argent. Ternes.

Elle se sait différente. Elle quitte les montagnes pour étudier la magie auprès des sorciers.

Miroir. Cheveux ternes. Yeux cernés. Opaques. Gants sur les mains.

Elle se sait différente. Elle quitte les montagnes pour étudier la magie…

Cheveux d'argent terni, yeux bleus opaques, teint blafard, faible, froid, seule, triste. Différente. Pourquoi ? Elle cligne des paupières, regarde autour d'elle : où… ? Pas de réponse dans le miroir, derrière les barreaux de la fenêtre, dans les gants sur ses mains – les gants sur ses mains.

Sonnerie. Couloir. Porte. Livres sur des étagères. Silence. Affiches sur les murs. Château. Forêt. Océan.

Elle quitte les montagnes pour étudier la magie auprès des sorciers. Elle se révèle douée, curieuse, avide d'apprendre. Peu à peu, elle passe des connaissances académiques aux savoirs secrets, puis aux arcanes interdites. Elle voyage beaucoup. Elle cherche les lieux anciens, là où la magie antique et préhistorique reste presque brute. Elle cherche les lieux cachés, là où la magie interdite pulse encore longtemps après la fin des cérémonies noires. Plus elle en trouve, plus elle change, plus elle en a besoin…

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Une semaine plus tard, Lissa Faraday paradait dans les rues de Londres d'une démarche conquérante qui faisait se retourner les hommes sur son passage. Elle sortait de chez le coiffeur avec une couleur rafraîchie et, surtout, une nouvelle coupe très moderne qu'elle avait hâte d'exhiber dans les couloirs de Poudlard. Sur les conseils d'une certaine Moldue, elle évitait désormais les salons sorciers qui manquaient désespérément d'originalité, ainsi que de technique dans le travail des cheveux courts. Or, Lissa voulait du court : elle en avait assez des ondulations romantiques qui lui tombaient dans les yeux et lui donnaient presque aussi chaud qu'un col de fourrure ! Du court, oui, mais tout en restant féminin et tendance : un coiffeur sorcier s'en serait arraché les cheveux. Elle ne voulait certainement pas d'un look militaire à la feue Amelia Bones ni de bouclettes permanentées façon Dolores Ombrage, et la coupe de poussin ébouriffé de la regrettée Nymphadora Tonks n'était pas vraiment son style non plus. Le défi était de taille, mais la coiffeuse moldue s'en tira brillamment. Très satisfaite du résultat, Lissa était sûre qu'elle ferait bientôt des émules parmi les élèves et, pourquoi pas, les professeurs.

Elle fit quelques emplettes sur le Chemin de Traverse et en profita pour aller saluer des commerçants de sa connaissance tels Tom, le barman du Chaudron Baveur, ou Mr Rabbani chez qui son frère avait autrefois travaillé. Elle se demandait si elle aurait le temps de se rendre à la maison Faraday pour tenter de convaincre Alifair de se convertir elle aussi au court – vu l'état de ses cheveux, ça ne pourrait lui faire que du bien – quand, alors qu'elle passait devant la librairie Fleury&Bott, elle tomba en arrêt devant un présentoir à journaux.

C'était devenu une habitude pour son amie de faire régulièrement les gros titres ; il lui semblait d'ailleurs qu'elle avait figuré en première page d'un journal de l'opposition, tout dernièrement. Là, il ne s'agissait pas à proprement parler d'un gros titre, même si le nom d'Alifair Blake en première page de la Gazette avait attiré l'attention de Lissa. Elle prit un exemplaire sur le présentoir et s'empressa de le feuilleter jusqu'à l'article en question.

Deux minutes plus tard, Lissa se matérialisa sur le toit de la maison Faraday, se planta devant la trappe de l'entrée et actionna la cloche jusqu'à ce qu'on vienne lui ouvrir, réveillant Corbac qui faisait la sieste dans son arbre.

« Miss Lissa ! s'écria Crickey en découvrant la visiteuse, sa voix aiguë couvrant les croassements bougons de la corneille. Qu'est-il arrivé à vos cheveux, Miss ? » s'inquiéta-t-elle en contemplant avec des yeux ronds la coiffure de la jeune sorcière.

Connaissant le tempérament conservateur de l'elfe, Lissa ne s'attendait pas à ce qu'elle applaudisse de prime abord à sa nouvelle coupe. Peu importait : elle n'était pas venue pour ça.

« Crickey, soupira-t-elle en lui mettant sous le nez la Gazette pliée à la bonne page, s'il te plaît, dis-moi que ce crétin de journaliste a écrit n'importe quoi ! »

L'elfe jeta un bref coup d'œil à l'article et son visage se fit grave. « Alifair Blake à la rescousse : la Moldue tueuse de loup-garou offre ses services aux chasseurs hongrois », proclamait le titre. La suite du texte, plus ironique que flatteuse, n'était pas à sa gloire.

« Ce n'est pas exactement n'importe quoi, répondit Crickey avec précaution, mais pas tout à fait exact non plus. Peut-être Miss Lissa devrait-elle venir s'asseoir devant un bon café », proposa-t-elle gentiment en se rappelant à quel point la jeune sorcière détestait le thé.

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« C'est malheureusement inévitable, expliqua la directrice du TNT dont le nom était trop compliqué pour qu'Alifair le retienne. Nous devons faire en sorte que votre venue apparaisse comme une initiative spontanée de votre part, et nous rejetterons officiellement votre offre de service.

– Ainsi Greyback ne se méfiera pas, glissa Rogue à mi-voix. Pas trop.

– Mais cela vous fera passer pour une… une personne très présomptueuse auprès du public, avertit Roman avec délicatesse.

– Une vantarde écervelée avide d'attention, renchérit la directrice dans un anglais incroyablement pur. Et comme nous devons donner un maximum de publicité à cette histoire pour que notre gibier en entende parler, votre réputation risque d'en souffrir jusque dans votre pays. »

Alifair eut un sourire torve.

« Une vantarde écervelée avide d'attention, c'est déjà ce qu'on pense de moi, répliqua-t-elle. Et encore, en parlant poliment. »

Roman sembla déçu et la directrice soupira.

« Vous comprenez que c'est extrêmement dangereux, n'est-ce pas ? » insista-t-elle en vrillant le regard trop maquillé de la Moldue.

Alifair n'avait jamais rencontré de Vélane jusque-là. Épatée par la beauté de la directrice, elle se demanda de quoi elle avait l'air quand elle se mettait à lancer des boules de feu.

« Une simple égratignure suffirait à vous condamner, poursuivait celle-ci. Les Moldus ne survivent pas à la malédiction.

– Aux dernières nouvelles, si la blessure est minime et le sujet en bonne santé, ses chances de survie sont de 0,183 pour mille, corrigea Alifair par souci d'exactitude. Mais c'est purement théorique, je crois. »

La directrice cilla.

« Je sais que vous avez déjà eu affaire à un loup-garou, Miss Blake, mais…

– Nous voulons être sûrs que vous mesurez bien ce dont il s'agit, compléta Roman. Greyback est un tueur de masse. Nous mettrons tout en œuvre pour vous protéger, mais il existera toujours un risque. »

Il la suppliait presque du regard. Le petit carton qu'il avait joint aux lettres de ses collègues était très clair : il serait ravi de la revoir si elle acceptait l'invitation, mais il désapprouvait catégoriquement ce qu'on lui proposait.

« Personne ne vous en voudra de ne pas accepter, conclut-il dans un murmure.

– Naturellement, approuva la directrice. Comme je vous l'ai dit, personne à part nous trois n'est au courant, et nous ne vous demanderons pas de justifier un refus. »

Elle non plus n'était pas chaude à cent pour cent, comprit Alifair. Son « invitation » à venir « échanger au sujet de l'affaire Greyback » n'était pas aussi officielle que le laissait supposer son papier à en-tête. Sans le courrier de Rogue, bref et direct, elle se serait demandé ce qu'on lui voulait. La Moldue fit la moue.

« Si j'étais une sorcière, vous seriez moins gênés ? voulut-elle savoir.

– En effet, confirma la directrice sans le moindre embarras.

– Pas moi, objecta Roman. Même sorcière, vous resteriez une civile, si je puis dire.

– Si c'était une sorcière, elle n'intéresserait pas autant Greyback, susurra Rogue.

– Si ça tourne mal, reprit Alifair, je suppose que la position officielle sera : « bien fait pour elle, de toute façon on ne lui avait rien demandé » ?

– J'ai peur que ce soit la condition sine qua non pour que l'Université donne son aval, répondit la directrice avec franchise. Mais si tout cela finit bien, votre concours sera, au contraire, publiquement valorisé. »

La Moldue hocha la tête.

« Il vaut peut-être mieux que je fasse mon testament avant, juste au cas où…

– Vous en aurez amplement le temps avant la pleine lune », assura posément Rogue.

Lui, pour le coup, ne semblait ni inquiet ni pétri de scrupules, et pour cause : c'était son plan. Était-il absolument certain que tout se passerait bien pour elle ou s'en fichait-il complètement, elle n'était pas sûre de le savoir.

« Je marche, déclara Alifair. Je suppose qu'il y a une décharge à signer ? »

Prise au dépourvu, la directrice réfléchit un instant.

« Ce sera peut-être une autre condition sine qua non, finit-elle par répondre. Je vais tout de suite contacter la présidence pour obtenir son accord. Vous ne pourrez pas être rémunérée mais j'espère que l'Université acceptera de prendre en charge vos frais de séjour. Si ce n'est pas le cas, je trouverai moyen de les faire couvrir par le service, assura-t-elle.

– Tu penses que Nikki te laissera truquer les comptes ? » observa Rogue à voix basse, et Alifair crut le voir sourire.

La directrice l'ignora.

« Nous vous sommes extrêmement reconnaissants, Miss Blake, dit-elle d'un ton solennel. Vous faites preuve d'un grand courage. »

Alifair haussa modestement les épaules mais Roman enchaîna.

« Stoya a raison : servir d'appât à ce fou sanguinaire alors que vous ne devez rien à personne, c'est… c'est… »

Il ne trouvait pas de mot pour traduire son admiration. Rogue leva les yeux au ciel.

« Fantastiquement extraordinaire, persifla-t-il. Tâchez simplement de ne pas tout faire rater. »

Alifair prit l'air hautain.

« Ça ne sera pas ma faute à moi si ça foire, trésor. Aucun de mes plans n'a jamais raté.

Trésor ? glissa Stoya à Roman quand cette Moldue aussi brave que tape-à-l'œil eut suivi John hors de son bureau.

Stoya ? siffla Alifair après quelques pas dans le couloir. Il l'a vraiment appelée Stoya ?

– C'est son nom, répliqua Rogue en fronçant des sourcils soupçonneux. Comment voudriez-vous qu'il l'appelle ? »

Alifair ouvrit des yeux ronds.

« Ben ça, alors ! Je ne savais pas que les Vélanes portaient des noms d'actrices porno* ! »

Rogue pila si brusquement qu'elle faillit le percuter. Il la dévisagea un long moment, sourcils froncés, comme si les questions se bousculaient sur sa langue, ou peut-être les mises en garde. Finalement, il fit volte-face et reprit sa marche à grands pas sans avoir desserré les lèvres. Interloquée, Alifair se gratta la tête, puis haussa les épaules : ce type avait vraiment une pudeur mal placée.

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Le président de l'ULM sourcilla très fort quand Stoya lui exposa les grandes lignes du plan et il y eut plusieurs couinements effrayés parmi les membres du conseil d'administration convoqué pour l'occasion – un conseil restreint car, dans cette affaire, moins les gens étaient au courant, mieux cela valait pour tout le monde. Secret absolu et décharge de responsabilité furent effectivement le prix à payer pour obtenir validation de la proposition, mais Stoya récupéra une enveloppe exceptionnelle pour couvrir tous les frais de la Moldue, ce qui n'était pas une petite victoire.

« Tout de même, ce n'est pas très défendable d'un point de vue éthique, risqua la vice-présidente.

– C'est ça ou le laisser battre son propre record à chaque pleine lune, répliqua Stoya d'un ton posé. Je ne pense pas que ce soit plus facilement défendable. »

La campagne de communication organisée en sous-main par l'Université fut si efficace qu'elle eut des échos jusque dans la presse étrangère, surtout britannique en raison de la nationalité de son objet. Le jour-même où, à son grand désarroi, Lissa découvrait que son amie passait une fois encore pour une m'as-tu-vue prétentieuse sans le moindre sens des réalités, un vagabond hirsute vêtu de guenilles crasseuses qui fouillait les poubelles dans le quartier magique de Sofia tomba sur un numéro de l'édition internationale de la Gazette du sorcier ayant apparemment servi à recueillir des épluchures. Occupant près du tiers de la première page, le visage de la Moldue lui sauta aux yeux.

« Tu crois ça, ma poulette ? lança-t-il à Beatrice une fois de retour dans la misérable cabane de pêcheur qui lui servait de planque – ledit pêcheur lui procurant une réserve de viande qui commençait à faisander. Alifair Blake vole au secours de ces bras cassés du TNT ! Elle ne manque vraiment pas d'air, celle-là ! »

La poule, trop occupée à piller la réserve de vers du pêcheur défunt, ne répondit pas. Greyback gratta sa barbe pleine de puces en contemplant le visage souriant de la Moldue. Alors, comme ça, elle avait décidé de lui donner la chasse ? C'était assez drôle, quand on pensait au temps que lui-même avait passé à lui courir après… Elle avait eu de la chance face à Ismaël – un bol incroyable, surnaturel presque – et elle croyait pouvoir rééditer l'exploit ? Mais pour qui elle se prenait ?

« Tu ne sais pas à qui tu as affaire, ma belle, gronda-t-il avec un sourire sinistre. Personne ne le sait. »

Il lui avait fallu du temps pour le comprendre lui-même, mais maintenant il en était certain. Ces baguettes qui fonctionnaient de moins en moins bien au fil des mois, cette perte de maîtrise de la magie… ses sens humains qui s'étaient affûtés, et cette lucidité qu'il conservait lors des métamorphoses… les altérations physiques, la soif de sang qui pouvait désormais le saisir n'importe quand, et cet appétit de chair humaine… Il regarda ses mains, ses grandes mains poilues, musculeuses, et les imagina se serrer autour des épaules de Blake, ses ongles – ses griffes – s'enfonçant dans la chair tendre pendant qu'il plongeait ses crocs dans sa gorge… Le souvenir de son odeur lui revenait, délicieux, appétissant : un parfum si humain, si féminin…

« On se rencontrera bientôt, toi et moi, promit-il à la photo dont il caressait la joue de son doigt sale. Très bientôt. »

Le journaliste et, à l'en croire, les autorités, ne la prenaient pas du tout au sérieux ; ils semblaient tous très agacés que cette Moldue étrangère se croie plus forte que tout le monde, à commencer par les professionnels – Greyback se demandait d'ailleurs ce qui, du fait qu'elle soit Moldue ou étrangère, les agaçait le plus. Lui, sachant ce qu'il savait, la prenait au sérieux : d'une façon ou d'une autre, cette fille avait liquidé Rodolphus Lestrange et tourné en bourrique deux ahuris de Mangemorts en plus de Rogue qui, lui, n'était pas un ahuri. Pour une Moldue, c'était un gibier de choix, le genre à ne pas se rendre sans combattre. Et puis, bon sang, ce qu'elle lui donnait faim !

« Je vais te bichonner, ma princesse, susurra-t-il, l'estomac gargouillant, la salive lui montant au coin des lèvres. Ma toute-belle, ma colombe. Je te donnerai ce que tu mérites, tout ce que tu mérites. Ce sera grandiose, crois-moi. À la hauteur de Miss Alifair Blake. »


*Tu vois, Destrange, je n'ai pas oublié ;)