Notes de début de chapitre.
Comme vous le voyez, mes délais sont hélas plus longs que pour les premiers arcs, et encore une fois, j'en suis sincèrement désolée. Il est également possible que je sois obligée de prendre une autre pause durant le mois de juillet puisque mon document de thèse doit être rendu pour août, et j'ai peur d'avoir du mal à jongler avec les deux à la fois sans en négliger un, ce que je ne souhaite pas faire. Je vous tiendrais au courant dans tous les cas, et en attendant, merci encore mille fois de continuer à suivre cette histoire !
CHAPITRE LXXV
"Hey now, hey now
Don't dream it's over
Hey now, hey now
When the world comes in
They come, they come
To build a wall between us
We know they won't win"
(Crowded House, "Don't Dream it's over")
a. La doctrine de la Guerre Juste
La chaleur s'abattit immédiatement et sans aucune pitié après le passage fulgurant de l'averse. Celle-ci avait été brève, mais abondante, et le sol, de ferme et solide, était devenu une abomination boueuse dans laquelle s'enfonçaient les bottes des soldats jusqu'au dessus des chevilles. Seung-Min en était à sa quatrième glissade involontaire, et après la première d'entre elles, qui lui avait valu de tomber sur le dos et de se faire suffisamment mal pour que son humeur en fût définitivement gâchée, il avait jugé bon d'appliquer un rythme de marche excessivement prudent, agaçant par la même occasion le reste de ses congénères qui redoublaient au contraire d'efforts et de volonté pour effectuer leurs tâches aussi efficacement et rapidement qu'hors période de mousson.
La pluie avait ruiné la poudre, trempé les tentes, amolli le bois des arcs et des flèches, et enfin avait échauffé les nerfs des hommes au point de les rendre agressifs les uns envers les autres. Même la petite congrégation d'une dizaine de moines bouddhistes venus prêter main forte au bataillon stationné sur les flancs du Kuwolsan, à un peu plus de cent dix miles d'Hanyang, avait l'air mauvais, l'œil noir et tout sauf avenant.
Jamais à ce jour Seung-Mi ne s'était trouvé aussi loin de chez lui et de sa famille. Contre sa poitrine, les mots inscrits par sa mère sur le papier de sa dernière lettre, mouillés par la pluie, paraissaient pleurer véritablement son désespoir d'avoir vu son fils exilé et rétrogradé après avoir été jugé complice, bien que forcé, du traitre Baek Dong Soo. Les choses auraient pu être pires, Maman, lui avait-il répondu. Il avait eu vent des exécutions, de bannissements terriblement sévères, de déchéances sociales barbares. Il avait été rapatrié à la prison du palais immédiatement après l'attaque de la caserne le jour du siège de la capitale, mais avait été dépêché auprès de l'armée immédiatement après l'enquête à son sujet.
Il n'avait pas assisté à la mort de Baek Dong Soo. Il avait menti conformément à la requête que celui-ci lui avait exprimé au retour de la clairière du mont Cheonmasan, durant l'un des rares moments où les équipes de marche s'étaient inversés et où il avait abandonné le côté de Yeo Woon pour prendre la place de Mago près de Seung-Min. De ses objections, le capitaine Baek n'avait rien voulu entendre. Seung-Min le soupçonnait d'avoir construit sa stratégie depuis un certain temps. Il avait insisté longuement sur la nécessité de rejeter sur lui le blâme au cas où ils étaient capturé, et n'avait pas souhaité épiloguer sur ses raisons ou même sur la perspective de sa condamnation.
Il avait également fait la source oreille lorsque Seung-Min avait évoqué sa femme, son jeune fils, puis, en dernier recours et à voix basse, Yeo Woon. Ce dernier marchait alors quelques pas en arrière, écoutant le récit de la vision à laquelle Mago avait été soumise dans la clairière. Il ne leur prêtait pas attention à priori, mais quand Seung-Min avait jeté un coup d'oeil par dessus son épaule, il lui avait semblé que ceux de Yeo Woon se levaient au même moment.
L'épaule de Seung-Min cogna sans qu'il fît attention contre celle d'un autre soldat, qui s'exclama alors avec agacement qu'il "ferait mieux de faire attention où il allait". Il s'excusa à demi-mots, trop concentré qu'il était sur sa marche. De l'exécution, il n'avait pris connaissance que par le biais des lettres de ses parents. Sa mère était la plus régulière, mais il arrivait qu'un feuillet de son père accompagnât les lamentations de celle-ci. Seung-Min recevait aussi des missives de sa sœur, plus occasionnelles, mais pas moins extensives.
Elle avait vraisemblablement déniché un fiancé, que ni leur père ni leur mère ne trouvait à leur goût. Elle était la seule qui s'appliquait à lui faire des comptes-rendus de la situation à Hanyang, notamment du point de vue politique. Ses parents étaient bons, mais leur goût pour tout ce qui se passait à l'intérieur du palais royal n'était que très limité, et à moins que leurs intérêts personnels directs se vissent menacés, comme cela avait été le cas au moment du procès des alliés vivants des gwishins et par conséquent de Seung-Min, ils ne se montraient guère curieux des affaires du gouvernements.
Sa sœur était en revanche plus attirée par la thématique, et son soupirant était, d'après ses dires, un petit bureaucrate sans importance rattaché au ministère de la Guerre, où il entendait et voyait tout un tas de choses captivantes.
Seung-Min parvint à la tente du général Lee, qui l'accueillit dans ses quartiers avec en tout et pour tout un coup d'œil pessimiste. L'homme semblait ne jamais ôter son casque, et Seung-Min n'avait pas la moindre idée de son apparence physique sans ce dernier. Il avait les sourcils très fins, en pente, qui lui donnaient en permanence l'air fâché, et une petite bouche, sur un visage émacié. Ses yeux, en revanche, étaient deux lames d'acier que Seung-Min était toujours un peu inquiet à l'idée de croiser. Il le trouvait froid, sévère, et trop impressionnant pour le mettre à l'aise.
Ce n'était pourtant pas un homme méchant, ni un mauvais général. Les circonstances ne jouaient sans doute pas en sa faveur, car depuis la déclaration de guerre officielle contre les gwishins après le siège d'Hanyang, et la rencontre de l'île Muui, l'armée était trop sur le qui-vive pour donner lieu à des interactions véritablement amicales et décontractées. Seung-Min savait qu'il ne pouvait rien attendre qui fût comparable à ce qu'il avait expérimenté en tant que membre de brigade anti-gwishins, sous les ordres du capitaine Baek.
Ses camarades d'alors lui manquaient. La maison lui manquait. Les gisaengs aussi, et affreusement (Min-Su). Il n'avait même pas eu le temps de passer à la maison du Printemps avant de rejoindre l'armée au nord. On l'y avait expédié comme un vulgaire paquet de linge sale. Tu as fait une erreur, disait sa sentence, car c'en était une, à n'en point douter, tu as fait confiance à la mauvaise personne, et tu paieras en servant les vivants, en te battant et en mourrant pour ton peuple, pour le seul qui en vaille la peine. À tout cela, Seung-Min avait hoché la tête, courbé l'échine, avait plié, demandé pardon. Le gwageo, de réalité tangible, était redevenu un fantasme.
Pour le punir, ils l'avaient privé de sa chance de gagner en prestige et en fortune.
- Ce ne sera que jusqu'à ce que ton service ait prouvé ta loyauté, lui avaient-ils expliqué, en le regardant de haut.
(Tu parles)
Il avait cessé de croire aux chimères depuis de longs mois déjà, et certaines couleuvres, avalées sans difficulté durant son adolescence, avaient désormais perdu toutes leurs possibilités d'accès.
Le siège d'Hanyang, l'attaque de la caserne, et la mort de Baek Dong Soo avaient eu lieu depuis près de sept mois déjà. Seung-Min avait rejoint l'armée une semaine avant l'exécution de son capitaine, sans savoir ce qu'il advenait à ce moment-là. De prime abord, il n'avait pas osé croire à son exécution. Il avait entendu de vagues rumeurs d'exil : l'éventualité lui avait semblé plausible, car bien que le capitaine eût été un enseignant déplorable, il s'était néanmoins montré bon chef de brigade, et obéissant de surcroit, procédant aux exécutions sans rechigner ou chercher à intervenir.
Plusieurs fois, en le voyant interagir avec Yeo Woon, chez les Baek ou durant leur trajet vers la clairière, Seung-Min s'était pris à se demander quel genre de pensée pouvaient circuler dans l'esprit du capitaine Baek lorsque celui-ci mettait à mort un gwishin. Jamais il ne l'avait vu flancher, ni exprimer des regrets. Il s'était toujours rendu aux séances de torture et en était revenu sans avoir l'air bouleversé. Il ne l'avait pas davantage surpris à paniquer quand ils avaient été arrêtés aux portes d'Hanyang. C'était la dernière fois que Seung-Min l'avait vu. Du reste, il ne conservait qu'un souvenir désormais frénétique et confus.
- Un message de l'est, général, annonça t-il sans préambule, avec néanmoins une inclinaison polie de la tête.
Le général Lee ne dit rien, mais tendit la main pour que Seung-Min lui transmette la missive. Disséminés sur tout le territoire, avec la majorité des troupes présentes le long des côtes pour repousser les forces navales des morts, l'armée avait renforcé ses systèmes de communication, et vidé les villes et les campagnes pour engager des messagers. L'absence des hommes dans les cités ainsi que dans les champs se faisait douloureusement sentir, davantage encore que lors des chasses aux gwishins sur le territoire de Joseon après les résurrections.
On chuchotait à présent que les pays voisins étaient au courant du conflit, et préparaient eux-mêmes des armées pour s'infiltrer dans la brèche et tenter une invasion. D'autres ragots témoignaient de rencontres répétées entre l'ambassadeur royal et ceux du shogunat comme de l'Empire, et rapportaient la fondation d'une alliance entre les trois nations, que Jongjo aurait suggéré en partant du principe que les morts étaient un ennemi commun.
Seung-Min regarda le général lire les mots inscrits sur le papier. Il se tenait exactement comme ce commandant au moment où l'attaque de la caserne avait eu lieu. Isolé dans une petite pièce, Seung-Min avait entendu des cris, des hurlements, des épées tirées hors de leur fourreaux, des hommes courant dans tous les sens, et des sons qu'il n'avaient pas reconnu, des feulements étranges et hautement déplaisants (tu as entendu les dernières rumeurs ?).
Ceux qui étaient alors avec lui pour l'enquête, trois hommes qu'il n'avait jamais vu et qui lui avaient posé une série interminable de questions sur ses fréquentations, ses rapports avec le capitaine Baek, les deux gwishins qui les avaient accompagné, sa famille, son opinion sur les morts, avaient échangé des regards indécis. Puis il y avait eu quelque chose, une secousse, un rugissement quelque part, la porte s'était ouverte violemment, et Seung-Min avait été projeté en arrière avec une force qui l'avait assommé.
Il ne s'était réveillé que bien plus tard, la tête en sang, souffrant dans tout son corps de la violence de l'impact. Le bureau avait été saccagé, les murs lacérés. Une odeur abominable avait envahi la pièce, celle des cadavres frais, à laquelle se mêlait celle du feu. Il y avait du sang partout, y compris sur son propre visage. Tout le bureau était enfumé. Les trois hommes l'ayant interrogés gisaient, morts, dans des positions impossibles. Seung-Min avait eu l'impression de voir des poupées cassées en deux. Au commandant, il manquait la mâchoire. En sortant, complétement perdu, terrifié et seul, il avait buté dans l'os inférieur de celle-ci, et n'avait pas pu retenir un cri d'effroi.
Le général Lee poussa un soupir, puis ferma les yeux.
- Des mauvaises nouvelles ? Comprit aussitôt Seung-Min.
Il ne faisait pas que livrer les messages, mais la tâche lui incombait très régulièrement. Depuis la fin du mois de I-Wol de l'année 1781, les gwishins étaient passé à une offensive beaucoup plus brutale, sortant des profondeurs de leur île nouvelle des bateaux des guerres, une armée entraînée, une cavalerie, des archers, de la poudre à canon. Personne n'avait su expliquer d'où ils avaient extrait leur ressources militaires, qu'il eût été question des navires, des chevaux, ou des armes à feu. L'incompréhension était totale.
Délaissant complétement Incheon et Hanyang, dont le gouvernement avait pensé qu'elles constitueraient leurs cibles principales, ils avaient entrepris d'envahir les côtes du nord, commençant par la baie de Taetan et installant des troupes et des postes avancés sur les îles proches, principalement Baekryeong. Ils s'étaient ensuite enfoncés dans les terres de l'est de la province du Hwanghae, suivant la direction des monts Kumgang. D'autres attaques avaient lieu plus au nord, non loin de la frontière avec Qing. Les forces à cet endroit y avaient été minimales, et n'avaient pas fait le poids. Elles étaient tombées comme des mouches. Plusieurs soldats ayant survécu les combats affirmèrent plus tard avoir aperçu certains de leurs camarades parmi les rangs des morts.
Progressivement, insidieusement, les gwishins avaient totalement dominé le nord profond du pays, prenant possession des terres suivant le fleuve Yalu, jusqu'aux monts Mach'ol. Puis ils étaient redescendu rejoindre les bataillons débarqués à Taetan, qui s'étaient finalement regroupé au sud-est du Kangwon. Sur leur passage, ils avaient décimé presque sans pertes les légions autour des montagnes Rangnim, et ralliés à leurs forces des centaines de nouveaux soldats qu'on prétendait en proie à un sortilège de leur fait, à une hypnose qui leur aurait poussé à obéir et à se battre pour les morts (Murmure).
Jamais l'idée qu'un vivant ait pu rejoindre leur peuple volontairement ne semblait traverser l'esprit du gouvernement. Les changements de postes, les renvois, les exils et les exécutions post-siège d'Hanyang témoignaient en outre du bâillonnement de toute opinion contraire.
Les armées des gwishins, des blocs massifs de militaires infatigables qui paraissaient grossir davantage chaque fois qu'ils se manifestaient, étaient dirigés par des gwishins-rois et reines, dont les forces vivantes avaient fait leur priorité. Mais ces derniers se montraient peu durant les combats, préférant intervenir généralement à la fin des affrontements, pour relever les morts et augmenter leur puissance. Ils amenaient avec eux le même brouillard qui entourait l'île des Morts, et s'en servaient comme tactique pour se dissimuler ainsi que leurs troupes durant les assauts.
D'après les dernières estimations d'éclaireurs et de bataillons les ayant fui ou vus, un essaim de gwishins suivaient le cours du Taedong vers le sud, et progressaient rapidement. Plusieurs généraux vivants avaient espéré que leur armée finirait par se diviser plus largement afin de couvrir davantage de terrain, lui faisait perdre ainsi l'avantage du nombre, mais leurs prières avaient été effroyablement vaines, car chaque victoire des gwishins leur amenaient de nouveaux soldats, volontaires ou non, et bientôt même la perspective de leur forces se séparant en plusieurs groupes ne présentât plus aucun intérêt.
Entre temps, durant la seconde moitié de O-Wol, les morts entamèrent définitivement la procédure, et envoyèrent une partie de leurs forces récupérer les terres les plus au nord, faisant face à la mer de l'Est et bordant la Mandchourie, tandis qu'une autre marchait sur le sud de la province du Hamgyong pour s'unifier avec les troupes du Kangwon et s'emparer définitivement des grandes cités côtières et des monts Kumgang. Plusieurs hommes les disaient déjà perdues. Quand ils n'étaient pas irrités, ils étaient déprimés.
Récemment, Seung-Min avait lu dans une missive de sa mère plusieurs évocations d'une grotte au beau milieu de la campagne à quelques kilomètres de la capitale, à l'intérieur de laquelle des explorations primitives s'étaient perdues, dont les hommes n'étaient jamais revenus. Au dessus de l'entrée de la grotte se trouvait une sorte de dessin incompréhensible, en forme de cercle, un symbole inconnu que les érudits ne parvenaient pas à déchiffrer.
Le général Lee semblait avoir vieilli d'un seul coup. Il ne devait pourtant pas avoir plus de cinquante ans, car de fins éclats d'argent rutilaient dans sa barbe.
- La forteresse de Jongbang est tombée, lâcha t-il.
Le visage de Mago traversa un instant l'esprit de Seung-Min, puis vint ensuite celui de Min-Su. Il n'avait jamais vu la procession des gwishins dans les rues d'Hanyang. Le souvenir des lignes de sa mère, lui apprenant la mort de Baek Dong Soo, l'invita vers un chemin de réflexion plus lugubre, plus obscur, et à s'interroger sur la possibilité qu'il se retrouve bientôt face-à-face avec son capitaine décapité, si ses cheveux seraient alors aussi blanc que ceux de Yeo Woon.
b. Sénescence
Jae-Ji observa Hui-Seon grimper les marches qui menaient vers le temple principal de la Cité du Lac Solitaire, et remarqua que le pas de celle-ci était lourd, nerveux.
Elle était escortée par deux gardes en provenance d'un régiment spécifique destiné à assurer la protection des rois et des reines des gwishins, et qui les accompagnaient partout où ils allaient. Ils ne dépassaient guère le nombre de deux dans la plupart des cas, en particulier lorsque les déplacements étaient de nature privée comme celui que Hui-Seon accomplissait alors, mais il était déjà arrivé en certaines occasions, telle que l'annonce de l'invasion de Joseon ayant pris place quatre mois plus tôt sur la grande place de la ville, celle qui bordait le lac et faisait immédiatement face au palais royal, que les soldats soient plus nombreux à être mobilisés. Le régiment total devait être composé d'une soixantaine d'hommes, extraits directement parmi les plus compétents de l'armée des morts.
Il y avait régulièrement de nouveaux visages : les combats successifs sur le territoire apportaient des soldats frais et que le Murmure achevait de mettre à leur service. Lors de leur exil près de Nampo, les gwishins-rois et reines avaient alors à peine excédé la vingtaine d'individus réveillés de leur main, et n'avaient en conséquent d'un contrôle limité sur la population des gwishins. Mais depuis le début de la guerre, ces nombres avaient drastiquement augmenté, passant au double, puis au triple, en l'espace de quelques semaines, suivant les pertes vivantes. Les gwishins-rois et reines qui dirigeaient et assistaient aux affrontements devaient désormais avoir sous leur joug une centaine d'individus, et leurs effectifs continuaient d'augmenter.
Leurs confrères et consœurs demeurés dans l'enceinte de la Cité du Lac Solitaire avaient en revanche moins de partisans à leur propre compte. Jae-Ji, l'Historien et l'Herboriste étaient parmi les plus démunis en la matière. Dans les montagnes du nord, Im Ji-Ho n'avait recouru à ses pouvoirs de gwishin-roi qu'en une seule occasion, et l'Herboriste, bien qu'il s'y fût essayé plus fréquemment, n'avait engendré que des levées réduites, de deux ou trois personnes. Quant à Jae-Ji, elle avait été trop occupée par les fonctions propres à son titre pour véritablement chercher à ressusciter leurs comparses. Les autres s'acquittaient fort bien de la tâche, et elle avait estimé que son concours n'avait donc aucune utilité.
La chose lui avait d'abord paru être une bénédiction, tant elle accroissait leurs forces et leur mouvement, mais depuis leur installation sur l'île, et l'établissement du gouvernement, elle prenait conscience des dangers d'un tel pouvoir et des risques éventuels. Car de tous, elle avait été la seule qui eût choisi de ne pas résider au palais, troquant des appartements somptueux et titanesques pour une petite bicoque construite le long de la surface du fleuve, un peu isolée des autres, comme cela lui avait toujours convenu, et elle était aussi la plus proche du peuple et de ses humeurs.
Hui-Seon avait pris de la distance, et de Voix des morts, elle devenait de plus en plus celle du gouvernement, ce qui ne correspondait pas à son titre ni à sa fonction, et déplaisait à Jae-Ji à mesure que les jours passaient. Le Sourire, l'ancienne concubine qu'elle avait vue dans la conscience collective, semblait avoir désormais plus à cœur de protéger les intérêts de ses confrères et consœurs plutôt que de dire la vérité au peuple. Même elle se sentait perdre pied de jour en jour avec ses prérogatives. L'Œil commençait à s'effacer, remplacée par autre chose qu'elle n'aimait pas.
Hui-Seon parvint à sa hauteur, et la salua d'un bref hochement de tête, avant de procéder pareillement avec l'Historien. Jae-Ji conservait envers lui toute sa confiance initiale, car il était l'un de ceux étant resté le plus fidèle à son rôle initial, et il posait en outre les bonnes questions. Les autres avaient tendance à être trop happés par leurs nouvelles responsabilités pour s'y pencher n'eût-été qu'un instant.
Tout en étant parfaitement avertie de l'entreprise infiniment complexe que représentait l'établissement d'un gouvernement et le fonctionnement d'une société, Jae-Ji ne pouvait néanmoins chasser de son esprit l'idée qu'il s'agissait là d'une immense absurdité, et que l'important se trouvait ailleurs, dans d'autres problèmes plus urgents et plus insondables encore (pourquoi les gwishins ?). Hui-Seon se tourna vers elle et prit la parole, l'interrompant dans ses réflexions.
- Tu voulais me voir.
Un constat, non une question. Jae-Ji l'avait jointe la veille, par le biais de la conscience collective, dans les niveaux les plus profonds où seuls les gwishins-rois et reines pouvaient communiquer. Elle hocha la tête. Avec l'Historien, tous trois étaient vêtus entièrement de blanc, indiquant leur statut là où le reste de la population avait finalement adopté des vêtements plus traditionnels et moins voyants au quotidien, bien qu'ils s'appliquassent néanmoins à conserver au moins un élément blanc pour témoigner de leur appartenance.
Jae-Ji songea qu'ils avaient tous trois l'air stupides, et regretta d'avoir elle-même suggéré un tel code vestimentaire, sous prétexte qu'elle en avait reçu l'ordre. Ainsi était l'un des Grands Problèmes à ses yeux depuis le siège d'Hanyang. Elle en avait déjà eu l'impression quelques jours avant de recevoir le signal que toutes les clairières de Joseon avaient été activées, ouvrant le portail vers (le noir), mais alors, celle-ci avait été fugace et à peine menaçant.
Depuis le début de la guerre, et comme ses confrères et consœurs s'étaient détournés des problématiques majeures soulevées durant leur exil pour former leur gouvernement et régir la société, elle avait pris de l'ampleur, se formant dans les silences et l'isolation, dans les consultations avec les autres gwishins, tandis qu'elle plongeait dans leurs souvenirs et les examinait, cherchant quelque chose sans savoir exactement quoi, la source, le début, l'origine.
À présent, Jae-Ji doutait d'elle-même, de ses interprétations. Elle se demandait si les signes qu'elle avait cru voir n'avaient pas été des mirages, des illusions de son propre esprit. Elle avait pris peur à l'idée qu'elle se soit fourvoyé et qu'elle ait par ce même procédé menti à ses semblables, prétendant être l'Oeil et comprendre le schéma, quand en réalité elle ne savait plus où elle allait.
Elle proposa à Hui-Seon de faire quelques pas sur la place du Temple. Le soleil s'était couché depuis longtemps, et ils s'acheminaient vers la fin de josi. Bientôt, elle le savait, il lui faudrait se dépêcher de rentrer, fermer la porte à clé, couvrir ses fenêtres, et ne surtout, surtout pas regarder dehors. Le rituel était le même tous les soirs depuis qu'ils avaient colonisé la Cité. Mais ils avaient encore un peu de répit devant eux, et Jae-Ji guida Hui-Seon vers la barrière de pierre qui entourait la place, et s'ouvrait sur un panorama splendide du lac Solitaire, de ses petites îles, et du palais royal.
Le temple n'en était qu'un parmi d'autres au sein de la ville, mais il était cependant le plus imposant, et son emplacement dominateur, implanté dans les hauteurs des montagnes entourant le lac, tout au bout d'un escalier sempiternel taillé à même la roche, en avait fait le principal lieu de culte des résidents de la cité. Comme tous les autres bâtiments, il ne ressemblait à aucun temple que Jae-Ji avait croisé au cours de son existence, aussi bien vivante que morte.
Sa taille était prodigieuse, et il paraissait sortir du flanc de la montagne, car il était tout en granit et en pierre lisse. Sa façade extérieure était faite de grandes colonnes rondes, vastes et longilignes, qui soutenaient le poids d'un toit en pointe, mais recouvert d'une mousse de verdure, comme de nombreux autres édifices. C'était là le seul signe du temps qu'ils présentaient. La rive de toit était nue, à l'exception d'un symbole circulaire, que Jae-Ji avait pu reconnaître après une transe au cours de laquelle elle s'était immergée dans sa propre conscience, souhaitant provoquer en elle un écho, une sensation, qui lui eût dicté la signification du symbole et son objectif.
Hui-Seon avait les yeux sombres, l'air mécontent. Ce n'était pas une surprise. La Voix était toujours plus ou moins en colère, car elle était faite ainsi, précisément pour répondre aux exigences de sa fonction, mais il était vrai que son statut de membre d'un gouvernement officiel avait eu tendance à accentuer le froncement des sourcils de Hui-Seon, et à faire s'effondrer les plis de ses lèvres vers le bas.
- Nous devons reprendre les négociations avec l'ambassadeur de Joseon, asséna t-elle.
Elle savait que Ji-Oh partageait son point de vue, et l'avait invité en renforts, même s'il n'aurait pas grand chose à dire. L'Herboriste était plus opaque, mais elle ne se faisait aucun doute sur sa préférence pour la tranquillité et la paix. Sa remarque lui valut un coup d'œil noir de la part de Hui-Seon.
Le sujet était sensible. Jae-Ji pouvait difficilement lui en vouloir de réagir aussi vivement.
- Cela ne sert à rien, je te l'ai dit, affirma Hui-Seon d'un ton qui avait la même froideur que ses yeux. Ils n'ont eu de cesse de rejeter nos propositions de rencontres depuis l'île Muui, et nous avons déjà perdu assez de temps à tenter de les convaincre. Que veux tu que nous fassions de plus ? Aller trouver le roi des vivants et recourir au Murmure ? Aucun de nous ne le maîtrise assez pour un tel exploit, pas même Yeo Woon.
(tu n'as aucune idée de ça)
(qui ?)
- Reprenez l'envoi des invitations, suggéra alors Jae-Ji. Dites-leur que nous avons des informations capitales à leur transmettre, qu'il en va de leur sécurité.
- De leur sécurité ? Nos troupes écrasent en ce moment même les leurs au nord du pays. Leur parler de sécurité serait une erreur diplomatique proche de l'insulte ouverte.
La nuit, la ville était illuminée des flambeaux que des gwishins étaient chargés d'allumer avant le coucher du soleil. Jae-Ji voyait leur lueur au loin, aux angles de la barrière de pierre qui entourait la place du temple. Les flammes jetaient des ombres sur le visage de Hui-Seon, se reflétaient délicatement dans ses cheveux blancs. À l'intérieur du temple se terminait le dernier rite nocturne, commencé un peu plus tôt dans la forêt montagneuse en amont, là où les arbres aux troncs blancs étaient légion.
Jae-Ji avait refusé de le présider pour la troisième fois consécutive. Elle se doutait que ses abstentions étaient notées par la population, et longuement débattues. Elle demeurait leur figure de proue en matière de religion, bien que parmi les gwishins se rassemblaient des moines, des nonnes, des prêcheurs qui n'étaient pas morts en annonçant l'arrivée des Yeux.
Mais comme elle doutait à présent de ses propres croyances, ses prétendus fidèles s'étaient mis à se méfier d'elle, et se tournaient désormais vers d'autres personnalités, plus bruyantes et pourvue de moins de scrupules. Peu de temps après leur installation dans la Cité, la première de ces élus avait été une gamine âgée d'à peine six ans, à qui on avait prêté la personnification des Yeux à cause de son regard très fixe et ses rares occurrences verbales, soit une caractéristique partagé par un nombre significatif d'autres gwishins, mais que tout le monde avait jugé bon d'ignorer par insouciance craintive.
Le dernier en date, qui faisait fureur durant les rites du soir, était un ancien moine shaolin que sa résurrection semblait avoir rendu complétement fanatique, et qui vouait un culte aveugle et brutal aux "Sauveurs", autre nom des Yeux que la population la plus dévote s'était mise à leur donner après le siège d'Hanyang et l'ouverture de la mer de l'ouest en deux. Rien ne fonctionnait aussi bien qu'un miracle pour engendrer une bouffée de piété massive et hystérique, aussi bien chez les vivants que les morts.
Jae-Ji reformula son argument.
- Soit. Pas de sécurité, dans ce cas. Mais rétablissez le contact et dites-leur que c'est important pour eux, que cela pourra leur éviter davantage de pertes. Dites-leur que c'est une main tendue, et faites-leur une proposition alléchante, comme l'arrêt des combats jusqu'à ce que nous ayons pu régler le problème.
Le regard de Hui-Seon se fit perçant.
- Dois-je en conclure que tu as vu quelque chose ?
En vérité, Jae-Ji n'en était pas sûre. Elle avait été prise d'une transe violente deux soirs auparavant (REGARDE), alors même qu'elle se sentait en proie à une vague d'indécision particulièrement sévère. Dans les recoins les plus enfouis de ses pensées, elle avait envisagé que la vision eût été orchestrée volontairement au bon moment, de sorte à faire reculer ses angoisses. Elle avait assez ressemblé à ses premières intuitions après sa résurrection pour lui inspirer quelque renouveau de confiance en elle.
Elle s'en était déjà ouverte à Im Ji-Ho, et il avait jugé la chose suffisamment sérieuse pour lui conseiller de la partager avec leurs consœurs et confrères. Elle s'était plus plus discrète avec eux, moins présente, sentant qu'ils avaient considérablement moins de temps qu'avant à accorder à ses préoccupations. Pourtant, durant leur exil, et tout au long des résurrections, ils l'avaient écoutée presque sans se poser de question, plaçant en elle leur confiance pour les guider vers les réponses qu'ils souhaitaient.
Mais voilà qu'entre temps, ce besoin avait été mis de côté, dépassé par la fondation de la société des morts, et de cabinet des Gwishins ne s'était plus réuni depuis deux mois déjà, alors que jamais Jae-Ji n'avait eu l'impression d'en avoir tant besoin.
- Peut-être, avoua t-elle, pour se dédouaner en partie. Les brasiers des clairières ont ouvert le portail des Yeux, mais il en reste un autre, comme tu t'en souviens probablement.
Hui-Seon lui témoigna son approbation par un signe de tête. Jae-Ji avait compris pour les portails en s'immisçant dans les consciences des gwishins, en farfouillant et en regardant derrière les portes maintenues closes jusqu'ici. Le mécanisme avait émergé progressivement à compter du moment où ils avaient été réuni en très grand nombre.
Du premier portail, elle avait vu les arbres en feu, les fleurs blanches, les illusions et le sang noir des gwishins, à chaque fois répandu pour permettre l'ouverture. Toutes les clairières du pays devaient être activées, et celle d'Hanyang s'était trouvée être la dernière, parce qu'elle était apparue bien après toutes les autres. Jae-Ji l'avait senti jaillir, confusément, comme un grondement de tonnerre au loin.
Mais du deuxième portail, elle ne savait encore que peu de choses. Elle savait qu'il existait, qu'il menait quelque part, un endroit où il leur fallait aller pour trouver les réponses au réveil des morts de Joseon, aux rôles des gwishins-rois et reines, à l'île des Morts, aux clairières, au Murmure et aux (Yeux). Elle jeta un coup d'œil en contrebas, vers la surface plane du lac Solitaire, dont elle avait su le nom comme elle avait pris connaissance des fonctions de chacun de ses confrères et consœurs, et du sien.
L'eau scintillait d'éclats flamboyants, cuivrés. Elle songea que les gwishins blessés sur les champs de bataille étaient soignés avec le sang des vivants, avec la viande des soldats abattus. Elle pensa aux flèches enflammées lors du siège d'Hanyang, elle pensa aux ténèbres et à ce qui était venu si près d'elle alors, si horriblement près, et qui avait dit -
- Jae-Ji ?
Hui-Seon l'appelait en la regardant avec méfiance. Ji-Ho posa une main réconfortante sur son épaule. Oui, les choses n'allaient plus depuis qu'elle avait vu le noir, et qu'elle avait entendu le chuchotement près de son oreille. Il lui semblait avoir perdu quelque chose, et que ce même quelque chose se trouvait à présent dans les confins de l'endroit où les gwishins étaient supposés se rendre après ouverture du second portail.
- Pardonne mon absence, répondit-elle, clignant des yeux pour s'ancrer dans la cité, essayer de sentir quelque chose, n'importe quoi, les dalles de pierre sous ses pieds, le vent, la chaleur d'un flambeau. Le deuxième portail est sur le territoire de Joseon.
- Tu en est certaine ?
- Autant que possible. Je ne sais pas encore où exactement, mais je pense que je peux le découvrir, si je me concentre. Je crois que c'est une grotte, ou quelque chose sous la terre, avec des tunnels où les vivants se perdent et où certains sont déjà morts de faim, de soif ou d'épuisement. Seuls les gwishins-rois et reines peuvent trouver le chemin qui mène au symbole, et activer le portail.
- Quel symbole ?
Jae-Ji tendit un doigt vers l'inscription sur le fronton du temple.
- Il nous faut avoir accès au territoire de Joseon le plus rapidement possible, poursuivit-elle. Décimer tous les vivants nous prendra trop de temps. Nous devons négocier avec le roi pour qu'il y donne accès.
- Jamais il n'acceptera. Nous sommes l'ennemi.
- Il n'aura pas le choix.
La remarque était venue seule, sans que Jae-Ji s'en aperçoive (mes enfants). Hui-Seon pencha la tête sur le côté.
- Une autre vision ?
- Une intuition.
Elle ne put rien ajouter d'autre.
Hui-Seon l'observa un moment, avec une attention soutenue, signe qu'elle réfléchissait et examinait le visage de Jae-Ji pour y déceler davantage d'informations.
- Très bien, lui accorda t-elle finalement, d'un ton plus doux, parce que la Voix et l'Oeil fonctionnaient de pair, et avaient nommées pour être proches. J'en parlerais aux autres. Concentre-toi sur tes recherches.
L'heure approchait. Hui-Seon se détournait déjà, prête à redescendre les escaliers de pierre et à se hâter vers l'intérieur sûr de ses appartements au palais royal, lorsque Jae-Ji s'autorisa une dernière question.
- Et Yeo Woon ?
Elle n'avait pour sa part fait aucun progrès majeur avec lui. Sa conscience, de relativement accessible lorsqu'il était encore à peine ressuscité à la maison du Printemps, était devenu un mur. Jae-Ji ne voyait que les souvenirs auxquels il lui permettait d'accéder, des choses insignifiantes, bien que touchantes parfois, où son compagnon, l'ancien bras droit de Jeongjo que celui-ci avait fait exécuter, était présent presque invariablement. Elle avait fait le tour de sa mémoire en moins de temps qu'il lui avait fallu pour atteindre sa conscience. Depuis, les portes à l'intérieur de sa tête était fermée à clé.
Lorsqu'elle avait tenté d'en ouvrir une, celle sous laquelle elle voyait sans arrêt glisser des feuilles d'automne, elle s'était trouvé nez-à-nez avec un Yeo Woon se précipitant sur elle depuis ce qui semblait être une forêt, tenant un long couteau à la main, brandi au dessus de sa tête. Il l'avait abattu sur elle, le visage déformé par la rage, et elle avait été expulsée pour la première fois d'une conscience.
Elle en gardait encore un souvenir amer, et chaque fois qu'elle rappelait à elle le Yeo Woon de derrière cette porte, elle était prise d'une terreur inhabituelle. Pas celle-là, lui avait dit l'autre, d'un air inexpressif. Elle avait voulu demander pourquoi.
(pourquoi pourquoi pourquoi)
- Toujours rien, déclara Hui-Seon d'un ton sec. Il veut retourner sur le champ de bataille.
- Il vient à peine de revenir.
- C'est ce que je lui ai dit, mais il m'a répliqué qu'il estimait n'avoir rien d'important à faire à la Cité, et qu'il préférait garder son esprit occupé par la guerre.
La banalité de sa réponse déçut Jae-Ji.
- Pas de comportements inhabituels ?
Elle lui avait posé la question chaque fois qu'elles s'étaient vues toutes les deux depuis l'annonce de la mort de Baek Dong Soo, surveillant attentivement l'attitude de Yeo Woon, comme du lait sur le feu.
- Non, répondit Hui-Seon. Rien à signaler.
Elle s'éloigna sur ces mots, suivie par ses gardes du corps, les laissant seuls avec l'Historien. Il participait aux séances avec les gwishins, consignait par écrit leurs souvenirs, cherchait entre ses lignes ce que Jae-Ji voulait trouver dans la conscience des morts. Il avait exploré la ville de fonds en comble, noté tout ce qu'il avait observé, et rassemblé les comptes-rendus avec ceux de l'Herboriste.
Les gwishins vidaient les rues de la Cité, s'enfermaient chez eux, éteignaient les chandelles dans leurs maisons. Jae-Ji vit un petit groupe quitter l'intérieur du temple et se presser vers les escaliers. La ville était déserte, songea t-elle en écoutant les bruits de pas, de portes qui se ferment, d'agitation des résidents. Elle pensait parfois que la Cité existait depuis bien plus longtemps que les gwishins ne s'autorisaient à le croire.
La probabilité d'une apparition spontanée lui semblait étrangement discordante. Elle se sentait de plus en plus taraudée par l'idée que la ville avait déjà hébergé des populations avant la leur, et que ces dernières avaient peut-être même été comme les gwishins, des morts revenus à la vie, qu'on avait mené-là dans un but précis, pour accomplir quelque chose. Dans les maisons meublées, dans le temple, dans le palais, dans les rues, elle cherchait des traces, des signes. Jusqu'ici, elle n'avait rencontré que le vide et le silence.
- Rentrons, l'invita l'Historien en la prenant doucement par le bras.
Je ne sais plus quoi penser, conclut-elle une fois encore, comme soudainement retentissait dans la ville un carillon devenu familier, dont chaque tintement hurlait "rentrez chez vous, n'ouvrez pas, ne sortez pas, ne regardez pas".
