Notes de début de fin de chapitre.
Pas de notes.
Bande-son (seconde partie du chapitre) :
Voices (The Crown OST, par Martin Phipps - ambiance merveilleusement étrange et mystique)
CHAPITRE LXXVI
"Le fait est que vous serez à jamais en deuil. Vous ne vous 'remettrez' pas de la perte d'un être cher vous apprendrez à vivre avec. Vous guérirez et vous vous reconstruirez autour de la perte que vous avez subie. Vous serez à nouveau entier, mais vous ne serez plus jamais le même. Vous ne devriez pas être le même, et vous ne le voudriez pas. "
(Elizabeth Kubler-Ross et David Kessler)
a. Le modèle de Kübler-Ross
Il y avait, plus haut sur le versant de la montagne qui faisait face au petit village de Myosan, les ruines de l'ancien camp d'entraînement au sein duquel son défunt mari avait grandi et fait toute son éducation. Parfois, Yun-Seo se prenait à vouloir s'élancer éperdument à l'extérieur de la maison que Huk Sa-Mo leur avait trouvé, de gravir le flanc doucement incliné menant vers la fraîcheur ombragée de la vaste forêt s'étendant en grappes plus ou moins fournies du massif, et où poussaient librement les sapins, les érables et les chênes, de sentir ses pieds s'enfoncer dans ce vieux sol matelassé de mousses anciennes et de lichens, de champignons et de bois mort, de découvrir la jolie rivière au lit rocheux dont lui avait parlé Dong Soo à plusieurs reprises en mentionnant des baignades d'été dans de larges bassins creusés par le temps, et de remonter son cours jusqu'à apercevoir les silhouettes délabrés des bâtiments ayant composé le camp.
Aucun de ceux qui l'avaient fréquenté jadis n'y était plus revenu. C'était tout du moins ce dont Sa-Mo était persuadé, et lui-même, en dépit de la proximité du lieu et des souvenirs pourtant joyeux qui paraissaient y avoir été attachés, ne semblait guère déterminé à s'y rendre pour raviver la nostalgie des jours d'avant. Yun-Seo comprenait en partie cette décision, car tout ce qui approchait le camp était intimement lié à son époux, et il était plus que probable que le père adoptif de celui-ci n'ait pas souhaité rafraîchir la douleur que la mort de Dong Soo lui avait causé en se rendant sur les lieux où il l'avait lui-même formé, épaulé par des instructeurs additionnels.
Il évitait même soigneusement d'en parler, et Yun-Seo sentait par moments la frustration venir se loger dans ses entrailles comme un serpent, et menacer de la rendre à moitié folle. Elle s'était jusqu'ici félicitée de son sang-froid et de sa ténacité face à l'exécution de son mari, qui représentait le pilier financier de leur ménage, mais commençait, après un peu plus de six mois passés dans cette maison, charmante mais au demeurant profondément assommante, à deviner à l'intérieur même de ses pensées et de sa psyché des craquelures qui devenaient de plus en plus nettes, et surtout de plus en plus longues.
Dans le cas où l'une d'entre elles décidaient finalement de s'ouvrir, comme une bouche en plein hurlement, et Yun-Seo savait qu'elle risquait de dériver lentement mais sûrement vers les humeurs sombres ou, alternativement, vers une nervosité désœuvrée, frôlant l'hystérie. Ceux qui la fréquentaient régulièrement depuis la mort de Dong Soo, soit Sa-Mo, sa femme, leur fille, ainsi que Yoo Ji-Seon et son associée Hwang Jin-Ju, ayant tous connu et vécu avec son époux avant elle, semblaient aimer à lui dire qu'elle prenait la chose avec beaucoup de courage.
En vérité, jamais Yun-Seo n'avait eu autant l'impression d'être une pleutre : elle avait fui Hanyang, se terrait dans la campagne, prêtant attention à son attitude et à ses gestes par crainte qu'on ne la repère. Dans le fond, il lui eût été infiniment plus doux de pouvoir se défendre, d'affuter ses propres armes, soit des arguments bien construits et des répliques cinglantes, de rallier des partisans et de prouver que son mari n'avait pas commis de crime contre la monarchie.
Il lui arrivait d'en rêver : elle marchait alors jusqu'au palais, avec rassemblés autour d'elle une vaste foule d'amis, de politiciens, de militaires et de (gwishins), et atteignait le trône du roi, qui paraissait s'élever à des hauteurs trop vertigineuses pour ne pas trahir l'état de songe dans lequel elle se trouvait. Elle avait préparé une défense imparable, et le souverain, face au poids de ses déclarations et au cortège imposant lui faisait face, cédait et lui rendait Dong Soo, vivant et en un seul morceau.
Certaines fois, le rêve avait tourné au cauchemar, et elle avait contemplé avec horreur la silhouette de son mari venir vers elle, sans sa tête, des filets de sang jaillissant de sa nuque raccourcie. Elle parvenait toujours à s'extirper avant qu'il ne la touche, en sueur, à moitié sanglotante. Yoo-Jin venait parfois la rejoindre dans son lit, dans les cas où elle n'arrivait pas à se calmer. Il semblait que la mort eût transféré les crises de panique depuis Dong Soo jusqu'à elle.
Sa-Mo les avait emmenés avec lui le jour où l'exécution de son mari avait été officialisée, transformant instantanément ses espoirs d'exil et de paix en poussières. Elle avait tout d'abord refusé d'y croire, signalant à un Sa-Mo en larmes qu'il s'agissait très certainement d'une erreur, que le roi devait s'être trompé, qu'il ne pouvait décemment exiger la mort d'un de ses premiers soutiens, qu'il avait été sûrement manipulé par ses horribles ministres norons, toujours avides de sang et de têtes coupées parce qu'elles leur apportaient invariablement plus de pouvoir et de contrôle.
Elle avait souhaité se rendre au palais afin d'éclaircir cet imbroglio, comme elle avait en parallèle pu joindre, durant le temps que Dong Soo avait passé à la caserne avant le siège d'Hanyang, plusieurs de leurs alliés qui avaient réussi à contourner, pour la plupart de justesse, les mailles grossières du filet d'arrestations des Yeogogedams durant la période qui avait suivi la capture de la capitale par les gwishins. Yun-Seo, alors déjà assignée à résidence, n'avait pas vu ses limitations changer en cette occasion. Lors du siège d'Hanyang, ses gardes avaient presque tous abandonné leur poste pour aller aider à la défense de la ville, et le seul qui était demeuré sur place avait accepté de l'accompagner chez leurs voisins, également membre du réseau et que leur discrétion extrême avait sauvé par la suite. C'était eux qu'elle avait prévenu en premier de l'arrestation de Dong Soo, et qu'elle avait chargé de diffuser le message pour mobiliser davantage de secours.
Sa stratégie de faire valoir l'innocence de son époux par des témoignages et, si besoin, les intrigues des bureaucrates et aristocrates éminents du réseau, n'avait pas eu le temps d'être déployée. Une fois le siège terminée et son mari de nouveau en prison, elle avait continué de jouer le rôle de l'épouse éplorée. Bien que son anxiété pour le sort de son mari fût réelle, elle avait mis sur son visage le masque de l'obéissance aux ordres du roi, et s'était pliée à sa surveillance avec une telle soumission qu'elle avait plusieurs fois laissé échapper sa colère en privé. On ne lui disait alors presque rien de l'état de la situation.
Un soir, de rage et d'inquiétude, elle avait repoussé violemment le bol de riz qu'elle s'était servie dans le bureau de son époux, et l'avait regardé rouler sur le sol tout en répandant son contenu, avec une indifférence glacée.
Elle n'avait pu venir voir Dong Soo qu'une seule fois durant le temps de son emprisonnement, accompagnée de Yoo-Jin. Par prudence, elle s'en était tenue à sa démonstration de femme terrifiée pour son compagnon et soucieuse de sa santé, mais Dong Soo avait recouru parallèlement au langage codé qu'ils avaient développé à l'époque où ils avaient rejoint les Yeogogedams. Elle avait été fière de l'entendre l'utiliser et lui répondre, au point d'en avoir les larmes aux yeux. Mon cher époux, avait-elle dit, en tendant la main par-delà les barreaux pour toucher sa joue.
Elle avait pensé qu'en le voyant dans cette cage, il lui paraitrait tout petit et très jeune, comme certaines fois quand il se réveillait d'un cauchemar, ou quand elle avait observé son regard comme il se posait sur Yeo Woon. Mais sur son visage, elle n'avait rien vu d'autre que son âge, sa fatigue, et une résignation déterminée. Usant des métaphores qui composaient leur code secret, il l'avait informée que Sa-Mo était supposé leur venir en aide au cas où les choses devaient mal tourner, et qu'il était primordial qu'elle quitte la capitale pour se mettre à l'abri. Du lieu, ils avaient déjà discuté en plusieurs occasions.
- Il y avait un petit village près du camp où j'ai grandi, lui avait-il raconté des années plus tôt. C'était un endroit totalement isolé, calme et presque mort, qui ne devait pas compter plus d'une vingtaine d'habitants avec les animaux. Je crois qu'il n'est même pas indiqué sur les cartes du pays. Si quoi que ce soit devait arriver, vous y serez en sécurité.
Quoi que ce soit était arrivé, et à présent Yun-Seo était presque entièrement seule dans ce même petit village au pied de la montagne, où son mari avait pris la précaution d'acheter une maison. Les habitants étaient gentils. Ils s'étaient montré certes quelque peu méfiants durant les premiers temps, mais avaient fini par devenir plus chaleureux face aux bonnes manières de Yun-Seo, à la simplicité agréable de Sa-Mo, et à la politesse de Yoo-Jin.
Sa-Mo, Jang-Mi et leur fille étaient venus vivre avec eux. Ils avaient complétement rejeté leur jolie demeure d'Hanyang, et l'avaient suivie dans cet exil caché. La maison du village était bien assez grande pour tous les accommoder. Son mari avait bien fait les choses, et le constat ne manquait jamais d'inspirer à Yun-Seo une bouffée d'orgueil et de tendresse envers lui, rendue aussitôt douloureuse par sa perte.
Sa-Mo était venu les chercher dans leur belle maison de la capitale avec un autre homme, qui s'était présenté comme le père de Jin-Ju, et s'était trouvé de passage en ville au moment de l'exécution, par un hasard étrangement bien calculé. Parce que Yun-Seo avait fait montre d'un comportement de servitude exemplaire, et que la décision de l'exil de son époux avait alors été privilégiée, le nombre de soldats chargés de sa surveillance avait été réduit. La nuit étant également tombée, les deux hommes avaient pu profiter de son obscurité pour s'introduire à l'intérieur de la résidence, et défaire aisément les militaires en gardant l'entrée.
Yun-Seo s'apprêtait alors à aller se coucher, et avait déjà envoyé Yoo-Jin au lit lorsque Sa-Mo, se glissant dans le hanok principal où elle buvait une dernière tasse de thé, lui avait annoncé qu'il leur fallait partir au plus vite, que Dong Soo allait périr, et qu'il avait la charge de les faire sortir de la capitale.
- Que dites-vous ? S'était effarée Yun-Seo, en ayant la sensation que la porcelaine de sa tasse devenait glaciale sous ses doigts.
- Dong Soo a été condamné à mort, avait répété Sa-Mo d'un ton pressant, tandis que son compagnon était resté à l'extérieur du hanok, et vérifiait que les gardes ne se réveillaient pas des coups leur ayant été infligé pour les assommer. Nous devons partir tout de suite. Réveillez Yoo-Jin, ne prenez que l'essentiel.
Elle s'était exécutée sans rien dire, avait pressé l'épaule de son fils et appelé son nom jusqu'à ce qu'il ouvre les yeux, l'avait aidé à se vêtir, puis avait sélectionné rapidement quelques objets faciles à transporter et qu'elle avait jugé assez importants pour les emmener avec elle. Une fois sortis dans la cour de la demeure, les yeux de Yoo-Jin s'étaient agrandis de compréhension en apercevant les soldats étendus au sol. Ils avaient marché vite dans les petites ruelles d'Hanyang, profitant de ce que la soirée ne fut pas encore trop avancée et d'une foule encore assez dense de passants pour gagner la porte Namdaemun.
Leur identité n'avait pas été vérifiée. Les gardes qui se trouvaient là n'avaient très certainement jamais vu Yun-Seo, et n'avaient probablement pas davantage entendu parler de la nécessité de veiller à ce que celle-ci ne passât pas les frontières de la ville. Ce travail avait été réservé aux militaires postées devant la maison des Baek, et qui gisaient désormais, inconscients, dans la terre de celle-ci.
Une charrette les attendait le long de la route de terre centrale qui serpentait devant les portes sud de la capitale. Juchée sur le banc de cette dernière, devant les chevaux, Yun-Seo avait découvert Huk Jang-Mi, voûtée, l'air vieillie de dix ans. Elle avait répondu à son salut d'une voix distante. La fille des Huk se trouvait à l'arrière de la cariole, et quand Yun-Seo et Yoo-Jin s'y étaient installés, elle avait paru heureuse d'avoir des compagnons de route.
Le trajet jusqu'au village de Myosan avait duré toute la nuit, et une partie de la journée suivante. Yun-Seo en conservait un souvenir incertain : elle était alors ailleurs, focalisée sur ce que Sa-Mo lui avait dit (Dong Soo a été condamné à mort). Ils n'avaient presque pas échangé un mot durant le voyage, malgré quelques pauses rapides le long des sentiers de campagnes, dans le froid de l'hiver qui prenait fin, et devenait par conséquent plus mordant que lors de son éclosion.
- Que se passe-t-il, mère ? Lui avait demandé Yoo-Jin.
Même des mois plus tard, dans la maison au pied de la montagne, elle voyait encore nettement l'éclat dans ses yeux, les plis d'inquiétudes sur son front, sa bouche tremblante. Elle ne lui avait avoué la mort de son père adoptif, pour ainsi dire père tout court, que bien plus tard, environ deux semaines après leur installation au village. C'était le temps qu'il lui avait elle-même fallu pour appréhender la situation, la comprendre, et s'y ajuster.
Prenant le contrepied de l'approche de Sa-Mo, elle avait été infiniment prudente le jour où elle avait entrepris d'informer Yoo-Jin. Ton père nous a quitté, mon chéri, lui avait-elle dit, et cela avait été l'un des rares moments où elle avait été proche des sanglots, il est parti. Elle n'avait pas pu se résoudre à utiliser le mot "mort". Il lui avait paru irréel, et totalement déphasé. Du reste, Yoo-Jin avait parfaitement compris où elle voulait en venir.
Elle pensait qu'elle se souviendrait toujours de son regard, de la détresse qu'elle y avait lue, et de la vulnérabilité d'enfant qui y était ressurgi, en dépit des treize ans de son garçon. Elle avait su, en contemplant son fils, que jamais elle ne retrouverait un mari qui eût convenu aussi bien que Dong Soo, et qu'elle ne souhaitait à présent rien d'autre que se consacrer à l'éducation de Yoo-Jin, et à leur survie.
- Il nous faut aller de l'avant, avait annoncé Sa-Mo d'un ton qui suggérait l'inverse, durant le premier dîner qu'ils avaient fait dans leur nouvelle résidence. C'est ce que Dong Soo aurait voulu.
Yun-Seo avait hoché la tête avec compassion et docilité, mais en vérité, elle aurait été alors incapable de dire ce que Dong Soo aurait voulu ou non. Elle pensait savoir en revanche ce qu'il n'aurait pas voulu, soit une vie malheureuse pour Yoo-Jin. Quand elle s'était rendue ce soir-là près de la petite tombe qu'ils avaient improvisé pour son mari derrière le jardin de la maison, elle avait juré de bien s'occuper de leur fils, d'en faire un homme cultivé, bon, accompli, et de laver le nom de Baek.
Mon pauvre et cher époux, l'avait-elle appelé. Elle n'avait pas osé songer à Yeo Woon, ni à contacter celui-ci dans une tentative d'unir leurs forces pour venger Dong Soo. Elle s'était plusieurs fois imaginé qu'il devait sans doute passer par le même processus de pensées qu'elle, à l'exception que les siennes devaient posséder une souffrance aigüe dont l'esprit de Yun-Seo, par sa relation amicale avec son époux, avait été relativement préservée. Peut-être l'appelle-t-il aussi son pauvre et cher époux, s'était-elle dit une nuit, au bout milieu d'une insomnie carabinée. C'était durant cette dernière qu'elle avait également envisagé le retour de Dong Soo en tant que gwishin.
Mais les nouvelles de la capitale, amenées un mois plus tard par Yoo Ji-Seon et Hwang Jin-Ju, les seules à avoir connaissance du lieu où ils s'étaient retirés et à venir depuis les voir aussi régulièrement qu'elles le pouvaient, avaient tué dans l'œuf ses maigres espoirs.
- Ils ont affirmé avoir brûlé le corps après l'exécution, leur avait appris Jin-Ju, et son visage était fermé, creusé par la colère et le deuil. C'est ce que j'ai appris en discutant avec un client, qui occupe des fonctions au palais.
Yun-Seo avait vu Yoo Ji-Seon poser une main légère sur celle de son associée. Elle avait regretté ne plus jamais pouvoir faire de même avec son propre mari. Les premiers mois, elle avait été un bloc compact de souvenirs bouillonnants, en particulier des derniers, soit ceux avec les parents de Dong Soo et de son sursaut de violence envers le père de Yeo Woon.
Je ne vous avais jamais vu ainsi, se souvenait-elle lui avoir dit. Elle s'en voulait, comme la plupart des gens affrontant la mort d'un proche et, cherchant désespérément quelqu'un à blâmer, se mettaient à se flageller pour la moindre petite remarque désobligeante qui leur avait échappé (c'est ma faute je n'aurais pas dû c'est ma faute). Yun-Seo avait diligemment suivi toutes les étapes.
On était à présent durant la seconde moitié de Yu-Wol, son époux était mort depuis près de six mois, et sous l'impulsion de la chaleur cuisante et du temps qui s'allongeait, de la gentillesse de Sa-Mo, de sa volonté d'aider Jang-Mi à se remettre et d'éduquer Yoo-Jin, elle commençait tout juste à se sentir de nouveau en possession de ses moyens et en sécurité.
Au loin, par-dessus la cime des montagnes, le ciel prenait des teintes de feu. Yoo-Jin s'était fait quelques amis dans le village, des garçons et des filles de son âge, qui l'avaient accepté dans leur petit groupe après l'avoir vu dessiner, et avoir appris que son père avait été un artiste martial. Yun-Seo se plaça sur le pas de la porte de la maison, et entendit leurs cris : ils jouaient à la bagarre.
Yoo-Jin n'avait pas beaucoup de goût pour les affrontements physiques, ce que Dong Soo n'avait jamais manqué de souligner comme étant une grande différence avec lui au même âge ("j'étais une brute, affreusement complexé par mon armure de bambou", avait-il confié à Yun-Seo, et elle avait toujours eu un peu de mal à le croire en le voyant quotidiennement calme et posé, dessinant à son bureau ou discutant avec autrui), mais il possédait en revanche des connaissances étendues sur le sujet que Dong Soo s'était plu à lui enseigner.
De part cet attribut, les autres enfants du village l'avaient rapidement considéré comme une sorte de mentor vers lequel se tourner pour des conseils ou des stratégies, et Yoo-Jin se retrouvait ainsi le plus souvent à arbitrer des combats ou à donner des petits "cours" théoriques. En échange, ses camarades lui apprenaient la géographie des environs, les bons coins et les coutumes. Yun-Seo recevait ses informations de la part de leurs voisins. Elle s'était appliquée à se rendre sympathique à leurs yeux, et semblait avoir gagné leur amitié sincère.
Elle rentra à l'intérieur de la maison, où régnait une chaleur à mourir. Assise sur le sol, Jang-Mi s'éventait paresseusement. Elle n'avait guère perdu son air triste depuis qu'elle était revenue de chez les Hong. Elle n'avait pas pu expliquer à Yun-Seo ce qui s'était passé, car elle fondait en larmes à chaque évocation. C'était Sa-Mo qui, avec sa permission, lui avait révélé que son épouse, en arrivant chez le couple, les avait découvert morts tous les deux.
Hong Guk-Yeong, l'ami d'enfance de Dong Soo, gisait dans son lit, le crâne défoncé, des giclées de sang habillant le mur contre lequel sa couchette avait été placée. Le plus horrifiant avait été Min-So, que Jang-Mi avait trouvée pendue avec un drap. L'état des corps et l'odeur, qui l'avait rendue malade, sous-tendait qu'ils étaient morts depuis un certain temps déjà. Aucun d'eux n'était revenu en tant que gwishin.
Personne aux alentours n'avaient entendu ni vu quoi que ce soit. Jang-Mi avait fait ôter les cadavres de la maison par des hommes du village en contrebas, qui avaient été tout aussi choqués par la macabre découverte. Contre un mur de la pièce principale, prostrée et horriblement amaigrie, la petite Myeong-Suk, la fille des Hong, ne disait mot. Elle avait survécu à ce qui paraissait être un carnage, mais avait le regard perdu dans le vide, et était incapable de raconter, ou même de prendre soin d'elle. Jang-Mi l'avait ramenée avec elle.
- Je ne pouvais pas la laisser, avait-elle affirmé, les larmes aux yeux. Je ne pouvais pas. C'était sa petite fille. La fille de ma petite Min-So.
Myeong-Suk les avait accompagnés au village de Myosan, et vivait avec eux. La fille des Huk s'occupait d'elle avec une bienveillance attendrissante, l'emmenait avec elle, dormait avec elle, de même que Yoo-Jin, mais rien ne paraissait pouvoir sortir la gamine de son état de choc. Quant à Jang-Mi, elle était trop endeuillée pour parvenir à déployer l'énergie suffisante pour prendre soin de Myeong-Suk.
Yun-Seo posa une main délicate sur l'épaule de Jang-Mi.
- Je vais préparer le dîner, annonça-t-elle. Voulez-vous venir m'aider ?
Elle savait que des tâches répétitives, banales, familières, pouvaient parfois aider un esprit en dérive. C'était le cas pour elle depuis la mort de Dong Soo. Jang-Mi hocha la tête. Yun-Seo eut un instant envie de lui demander des informations sur le camp d'entraînement, sur les jours d'avant.
Elle s'en abstint.
b. Onirisme
Woon vit le chaton en premier.
Celui-ci ondulait devant la massive double porte en pierre sculptée de ses appartements, queue levée en un point d'interrogation, se frottant contre la surface froide. L'animal était tel que Woon s'en était toujours souvenu, soit trop maigre, avec des yeux voilés par la maladie galopante, le museau abîmé, et l'air effroyablement seul et fragile. Son pelage était le plus conventionnel du monde, d'un brun monotone strié de bandes noires, et son envergure recouvrait tout son dos et ses flancs, ainsi que la partie supérieure de ses pattes, avant de s'interrompre pour laisser la place à un ventre totalement blanc.
Ni Woon ni Dong Soo n'avaient été véritablement capable d'estimer la couleur de ses grands yeux en amande, car l'infection dont était atteinte le chaton au moment de sa découverte avait alors éteint leur éclat de façon beaucoup trop prononcée, et l'obscurité des jours de l'époque, de l'hiver durant lequel le soleil se faisait volontairement timide, ne leur avait guère permis de recourir à la lumière du jour pour mettre à l'épreuve leurs hypothèses respectives. Dong Soo avait aimé croire que l'animal avait les yeux verts. Woon avait parié sur une couleur moins extravagante, soit un jaune ambré commun, par simple prudence.
De toute façon, le débat était clos depuis longtemps. Le chat était mort. Woon était mort. Dong Soo était mort. Un deux trois un deux trois. Les litanies abrutissantes de Chun lui revenaient de plus en plus fréquemment.
Détournant le regard du miroir, et de ce qu'il y avait dans son reflet, de l'ombre trouble derrière lui, silencieuse, omniprésente, exigeante (regarde), Woon baissa la tête pour admirer le chaton qui continuait d'aller et venir devant les portes, comme s'il voulait sortir. Les appartements de Woon à la Cité du Lac Solitaire étaient considérablement plus vastes que ceux qu'il avait occupé au quartier général d'Heuksa Chorong, et tout cet espace supplémentaire offrait davantage de vide.
Une grande fenêtre dans la pièce principale lui rappelait son ancien balcon, mais la lumière qui en provenait était un halo bleu et froid, que même les flammes de bougie ne parvenaient pas à réchauffer. C'était l'éclat du lac Solitaire, de ses eaux placides et muettes. Il se réverbérait sur les murs gris du palais royal, tandis que la lune, haute dans le ciel, jetait son humeur blême sur la ville et à l'intérieur des demeures.
Personne ne dormait jamais. Depuis que les beaux jours d'été s'étaient fait plus nombreux, les gwishins aimaient à ouvrir les fenêtres des maisons qu'ils occupaient, et bien qu'ils fussent incapable de ressentir la moindre impression de chaleur, l'habitude était ancrée en eux, et paraissait leur apporter quelque réconfort dans cet environnement inconnu et incompris. Woon les imitait. La large fenêtre principale s'ouvrait sur la partie ouest du lac, et de son emplacement, Woon pouvait deviner les contours de la grande place, ainsi que les escaliers de pierre menant au temple où s'organisaient la plupart des rituels sacrés, y compris les nouveaux.
De sa chambre, il lui était possible d'admirer la rive est, plus fournie en habitations individuelles, et comportant en outre l'atelier où l'un des leurs, portant le titre de l'Alchimiste, avait conçu leur poudre à canon et travaillait à de nouvelles formes d'explosifs destinés à leur procurer une victoire sur les champs de bataille plus rapide et efficace.
Le chaton miaula, produisant un son minuscule, enraillé. Il leva vers Woon des yeux encroûtés, pitoyables, où les vaisseaux sanguins étaient apparents. Woon eut une bouffée d'amour pour lui en l'observant (ce n'est pas réel), suivie d'un accès incontrôlable de chagrin. Dans le miroir, la silhouette indistincte n'avait pas bougé. Il la voyait depuis qu'il avait réveillé les morts de la rivière Han. Au début, elle n'était apparue que timidement, brièvement, dans l'écran d'un miroir que Dong Soo lui avait prêté pour qu'il puisse constater pleinement le phénomène de blanchissement croissant de ses cheveux.
Woon ne l'avait alors vue qu'en cette occasion, et la chose avait été si succincte qu'il n'avait presque pas eu le temps de la remarquer. Mais les apparitions s'étaient nettement accentuées depuis l'installation des gwishins sur l'île des morts, confinant désormais au harcèlement. Woon la voyait dans la moindre surface, dans chacun des miroirs qui meublait le palais, la devinait aussi de plus en plus régulièrement dans son dos, sans qu'elle se manifestât outre mesure.
Elle n'était pas visible à proprement parlé : elle ressemblait à un reflet dans un miroir embué, et Woon ne distinguait jamais son visage ou son expression. Il ne le voulait pas. Il s'efforçait à chaque fois de ne pas y faire attention, mais il arrivait qu'elle se rapprochât tant et si bien (regarde regarde regarde) que Woon en venait presque à la sentir, dans son dos, à entendre son murmure et les mouvements de ses (yeux).
Il se détourna du miroir, devant lequel il se trouvait de plus en plus souvent, comme pour vérifier si son visage ne changeait pas, s'il ne se métamorphosait pas en quelque chose d'autre, et ses contemplations pouvaient perdurer au point qu'il en retire la sensation de ne plus reconnaître ses traits, la forme de sa mâchoire et l'agencement des muscles de sa figure. Dans ces moments où il devenait un étranger, la silhouette gagnait toujours du terrain. Elle avait quelque chose de repoussant, d'effrayant, de rassurant. Woon ne voulait pas savoir. Il ne voulait pas la voir. Il ne fallait pas qu'il la voit. De cela, il en était assuré.
Quant au reste, au chaton, à Dong Soo, à ce temps perdu devant le miroir, il ne possédait que des certitudes dangereusement vacillantes. S'arrachant au miroir, il traversa la pièce et ouvrit la porte à l'animal, qui se glissa aussitôt dans l'interstice menant au couloir. Woon l'entendit miauler de nouveau (viens). Il jeta un regard circulaire à ses appartements, à la belle table centrale de bois sombre entourée de ses chaises ouvragées, aux cabinets élégants mais vides, aux buffets ornés de motifs torsadés et douloureux. Les flambeaux avaient tous été éteints, et leurs étincelles s'affaiblissaient à l'intérieur des lourdes coupelles de fer depuis l'annonce du début de chuksi.
Dès que retentirait de nouveau le signal, Woon pourrait les rallumer. La règle en attendant était que l'obscurité fût de mise.
Woon ouvrit en grand la porte, et passa la tête dans l'entrebâillement de celle-ci. L'immense couloir, qui passait en outre entre les quartiers d'autres gwishins-rois et reines, parmi lesquels Hui Seon et le Bâtisseur, était totalement désert, conformément à la règle. Jae-Ji avait pris connaissance de celle-ci au cours d'une transe advenue pendant la toute première nuit au cœur de la Cité.
Du reste, les disparitions de certains gwishins ayant fait fi de l'étiquette nocturne et, plus tard, la découverte de leurs cadavres paralysés, les yeux et la bouche grands ouverts, crispés par la peur, avaient achevé de convaincre les morts de pas sortir aux heures fatidiques, soit toute la première heure de chuksi. On éteignait les chandelles, on se terrait chez soi, dans le froid bien meublé des maisons étranges de la ville. Puis venait l'attente.
Il ne fallait en aucun cas sortir. Woon le savait, pour l'avoir entendu répété inlassablement durant les conseils des rois et reines des gwishins, durant les déclarations faite à la population des morts sur la grande place, pendant des discussions informelles et même sur le champs de bataille, alors qu'ils étaient hors de danger de ce qui se mettait à arpenter les rues de Cité dès qu'éclatait les tintements du carillon. La vieille Jae-Ji avait prudemment chargé des gwishins de le faire sonner à l'heure convenue, sans faillir, puis de relancer l'appel une fois le menace passée.
Une fois, l'un d'eux était resté trop longtemps dehors, poussé par la curiosité. Personne ne l'avait plus revu depuis.
Le chaton émit un autre miaulement plaintif, plus urgent, et Woon s'extirpa de ses appartements. Ils étaient aménagés avec un goût exquis et un luxe sans extravagance, mais il ne parvenait pas à s'y sentir véritablement chez lui. La plupart de ses autres confrères et consœurs avaient pris d'assauts leurs propres quartiers et s'étaient empressés d'y ajouter des éléments plus personnels, des distinctions s'exclamant "mon territoire" dès qu'un individu venait à y pénétrer.
À Heuksa Chorong, Woon avait appliqué la même stratégie dès qu'il avait obtenu le rang de seigneur des Hommes, et n'avait eu de cesse de marquer sa possession des lieux par des objets particuliers, des décorations spécifiques, des motifs et des nuances dont il se sentait proche. Ainsi y avait-il eu le brûleur, les draperies rouges, le lit à la mode chinoise, les livres aux couvertures brodées et les lettres de Dong Soo.
Mais l'intérieur de ses appartements de la Cité était dépourvu de tous ces attributs. Woon était presque certain que s'il disparaissait, ils pourraient sans difficulté être repris par quelqu'un d'autre, tant ils étaient fades et impersonnels. C'est parce que tu n'as pas envie d'être là, disait parfois quelque chose, la silhouette dans le miroir, son cadavre aux yeux crevassés. Woon ne les contredisait pas.
La lune était pleine ce soir-là, et juteuse. Woon suivit docilement le chaton comme celui-ci se mettait à traverser le couloir, le menant aux longs et larges escaliers qui descendaient vers les salles majeures du palais, y compris la salle ovale (nous avons reçu de mauvaises nouvelles). Woon regrettait de ne pas être déjà de retour sur le champ de bataille. Sur le continent, il n'était jamais tenté par les promenades nocturnes, ne voyait jamais le chaton, gardait l'esprit focalisé sur les mouvements de ses troupes, sur la capture des villes et des villages, sur la transmission des informations à ses confrères et consœurs qui dirigeaient des bataillons à d'autres endroits de Joseon, sur ses recherches.
C'était parce que sa légion avait été rejointe par celles du Bouclier et de l'Épée près de la forteresse de Jongbang qu'il avait été forcé de revenir sur l'île. L'ordre avait été implicite, mais il l'avait entendu dans la suggestion au ton bienveillant de Ran Gyeong-Ja, l'avait vu dans le regard en biais que lui avait lancé le mari de cette dernière.
- Vous vous battez aux côtés de vos hommes depuis le début de cette guerre, lui avait-elle fait remarquer, avec la douceur d'une mère inquiète pour sa progéniture. Vous méritez de prendre du repos. Votre mère et votre étudiante seront certainement très heureuses de vous revoir.
Puis elle avait ajouté, comme à chaque fois, l'excuse finale, celle qui justifiait absolument tout. Vous avez vécu une lourde perte. Woon en avait les oreilles rabâchées, et ne la supportait pas davantage que la première fois où il l'avait entendue. Tout le monde l'utilisait comme un bouclier, une protection derrière laquelle ils se seraient dissimulés pour ne pas avoir à dire la vérité. Elle expliquait et légitimait tout ce qu'ils pouvaient dire, faire ou penser vis-à-vis de Woon.
Ils s'en servaient pour freiner ses recherches, l'éloigner des combats, pour se protéger eux-mêmes de son attitude qu'ils ne comprenaient pas, pour le ramener à un endroit où il était plus facilement contrôlable et où Hui-Seon, suivie par les autres rois et reines, pouvait vérifier les moindres évolutions de son comportement, chercher la faille, ou tenter de l'ouvrir elle-même. Elle s'y était essayée à de nombreuses reprises depuis qu'elle lui avait appris la mort de Dong Soo.
Pour sa défense, elle n'était guère la seule, car même sa mère avait voulu éveiller quelque réaction de sa part, mais elle était sans aucun doute la plus acharnée, en correspondance avec son tempérament. Woon soupçonnait que l'Œil avait également chuchoté dans son oreille : certaines des approches de Hui-Seon portait la marque spirituelle de la shaman.
(la vieille peau est furieuse parce qu'elle ne peut pas voir ce que tu as dans la tête)
La pensée le traversa presque indépendamment de sa volonté. Il ne la repoussa pas. Il descendit les marches du grand escalier, main sur sa rambarde glacée, et au bas de celui-ci trouva Dong Soo, de dos, comme il se présentait toujours à Woon depuis plusieurs mois déjà.
Les premières fois, il s'était fait violence pour ne pas aller vers lui, le toucher, poser sa joue contre son dos et chercher le contact de ses cheveux (mon amour mon amour mon amour mort). Le chaton se frotta contre les jambes de Dong Soo, et il ne réagit pas. Il ne réagissait jamais. Il ne se tournait pas en entendant Woon arriver, ne lui disait jamais rien. Woon ne voyait jamais son visage. Ce Dong Soo-là était silencieux, terne, inquiétant. Woon se prenait invariablement à regarder son cou, en quête de la cicatrice laissée par sa décapitation. Il n'était pas certain de vouloir qu'il tourne la tête. Il n'était même pas certain parfois de vouloir le toucher.
Va t-en, lui arrivait-il de penser, avec un désespoir teintée de folie et de douleur, laisse-moi tranquille, va t-en, tu me fais mal, tu me fais tellement mal, va t-en. Il songeait à le repousser tout en désirant de toutes ses forces pouvoir l'enlacer, sentir ses bras autour de sa taille, sa joue contre la sienne, son ventre et son souffle, tout en voulant le supplier (reste). Par moments, Woon avait l'impression qu'il voulait lui donner une leçon. Il ne faisait que marcher, et le guidait vers certaines localisations de la ville, sans jamais parler ni avoir le moindre geste tendre.
Woon ne pouvait pas l'atteindre. Il avait essayé plusieurs fois, se mettant à courir derrière lui, et alors Dong Soo courait à son tour, et il allait trop vite pour que Woon puisse l'approcher. La distance était un réconfort et un supplice.
Le Dong-Soo-de-dos commença à marcher vers les portes du palais, comme de coutume. Quand il était avec lui, Woon savait, sans bien pouvoir expliquer comment, que ce qu'il y avait alors dans les rues de la Cité ne chercherait pas alors à lui nuire. Tous se doutaient, même sans l'avoir vu, qu'il s'agissait du murmure qu'ils avaient entendu dans le noir, de ce qui était venu avec les fleurs, de ce qui avait fendu les eaux en deux à Incheon.
Les plus religieux des gwishins l'appelaient "le Sauveur", le "Bienfaiteur", parfois aussi le "Dieu Paon". Pour les plus sceptiques, en revanche, il s'agissait simplement des "Yeux". Les disparitions nocturnes de plusieurs des leurs avaient amené des changements de perception à leur égard, et à la vénération s'étaient jointe la peur, la colère, l'insubordination.
Dong-Soo-de-dos se rendit jusqu'à l'appontement de l'île où était construit le palais royal, et s'installa, debout, dans une des petites barques qu'empruntaient habituellement les gwishins-rois et reines pour se rendre sur les rives du lac Solitaire. Le chaton avait disparu. Il n'était pas réel. Le vrai était enterré sous un arbre près du camp d'entraînement. Woon avait creusé sa petite tombe.
Le chaton était mort très peu de temps après avoir été amené par Sa-Mo à une des familles du petit village au pied de la montagne, et c'était en voyant l'un de leurs gamins transporter le corps de l'animal dans la forêt pour l'enterrer que Woon avait compris. Au départ, le chaton avait été placé près d'une rivière. Woon avait voulu le rapprocher de lui et Dong Soo, et avait déterré son cadavre immédiatement après le départ du garçon pour lui trouver un emplacement plus adéquat. Il ne l'avait jamais avoué à Dong Soo, parce qu'il ne voulait pas lui faire de peine.
Le chaton s'appelait Nari. À l'époque, Woon aurait été prêt à conclure un pacte avec des forces occultes, si ces dernières lui avaient garanti le retour à la vie de l'animal pour qu'il puisse la ramener à Dong Soo (les choses horribles faites par amour). Lui-même avait fini par développer une affection sincère pour la fragile petite bête, incapable de se défendre, et aussi braillarde que Dong Soo.
- Toi et moi, nous sommes ses parents, avait-il affirmé un jour que le chaton s'était endormi sur les genoux de Woon, et que Dong Soo lui caressait doucement le haut de la tête, avec une précaution inhabituelle pour quelqu'un ayant toujours été plutôt brusque dans ses gestes et paroles.
Le cœur de Woon s'était gonflé. Dong Soo avait levé vers lui des yeux comme ceux du chaton, timides et pleins d'espoir. Il pensait que sa détermination de recourir si besoin à des méthodes obscures pour satisfaire Dong Soo datait de ce moment précis.
- Si tu veux, avait-il répondu. Mais c'est toi sa mère.
Dong Soo avait à peine protesté, et avait à la place roucoulé en continuant de caresser le chat. Woon avait observé le mouvement de ses doigts contre le pelage et les os de l'animal, et s'était demandé quels effets ils auraient dans ses cheveux.
Des années plus tard, devant la barque où s'était installé le Dong-Soo-de-dos, Woon su ce qu'il devait faire. Il détacha le cordage qui liait l'embarcation au ponton, puis se saisit d'une longue rame, et grimpa à son bord, à l'autre bout. D'une poussée sèche contre l'un des pilotis de l'embarcadère, il fit s'éloigner le frêle esquif, qui tangua un peu avant de retrouver son équilibre. Dong Soo ne fit pas un mouvement.
La barque coulissa doucement sur la surface du lac, éclairée par la lune, et en tournant la tête, Woon aperçut au loin la silhouette du miroir. Elle dansait sur l'onde, soulevant gracieusement ses bras dans les airs, bougeant avec une élégance aérienne (Woon-ah), et comme il la contemplait, il faillit ne pas empêcher l'impact de l'embarcation contre le ponton de la grande place, longeant la rive ouest. Le bateau trembla de nouveau, mais Woon le stabilisa en rééquilibrant son poids à l'intérieur de celui-ci. En jetant un regard en arrière, il constata que la silhouette s'était volatilisée.
Entre temps, Dong-Soo-de-dos avait quitté la barque, et avançait déjà vers le milieu de la place. Woon se lança à sa poursuite.
- Attends-moi, lui demanda t-il.
Dong-Soo-de-dos accédait toujours à cette requête, et l'attendait patiemment jusqu'à ce que Woon fut estimé assez proche pour reprendre sa route. Il s'enfuyait dès que ce dernier manifestait le désir de venir trop près, mais patientait le temps qu'il fallait pour lui permettre de rester dans les parages. Ils s'enfoncèrent dans une rue montante de la Cité.
C'était comme à Hanyang, lorsque Woon avait suivi Dong Soo vers la maison d'opium. Quand il s'était réveillé sous les draperies rouges, front contre le cœur de Woon, tous deux étendus sur le flanc, Woon avait cru sentir le battement de ses cils, et l'arête de son nez contre sa joue.
Woon n'aurait su exactement dire pourquoi le Dong-Soo-de-dos l'emmenait aux endroits où il le conduisait. La plupart du temps, ces derniers n'avaient rien d'exceptionnel. Certaines fois, il s'était même évanoui en pleine rue, immédiatement après le signal du carillon pour la seconde heure de chuksi. Woon se demandait s'il avait eu mal, ce qu'il avait éprouvé au moment de sa mort. Ne pas le savoir lui était aussi lancinant que le fait ne pas avoir été présent, et de ne pas avoir été celui brandissant l'épée.
Dong Soo lui avait exprimé le souhait de mourir de sa main. Son exécution avait cruellement détruit cette promesse, et Woon le cherchait désormais, examinait le territoire de Joseon au peigne fin pour trouver son corps, car il savait que la mort de Dong Soo n'était pas grave tant que son corps subsistait, et que Woon pouvait y insuffler la vie de nouveau, les garder ensembles cette fois pour toujours. Il envisageait aussi, une fois cette étape achevée et Dong Soo avec lui, dans ses appartements, de ramener le chaton. Il était presque certain d'y parvenir.
Sur les champs de bataille, c'était lui qui avait ressuscité le plus de soldats, et tous obéissaient à son Murmure. Mais Woon ne savait pas où avait été enterré Dong Soo, ne voyait aucun indice dans les déplacements que celui-ci lui faisait faire dans la Cité de l'île des morts, et commençait à perdre patience. Où es-tu ? Voulait-il demander à chaque fois. Dis-moi, dis-moi, où es-tu, laisse-moi te ramener pour que tu puisses me garder, ne me laisse pas tout seul, dis-moi où tu es. Le Dong-Soo-de-dos ne parlait pas, mais il était la preuve que son cadavre attendait, patientait sous la terre pour le réveil que Woon allait lui octroyer.
Personne ne savait. Hui-Seon se doutait peut-être de ses projets, mais si c'était le cas, elle n'en avait rien dit pour l'instant, et Woon ne comptait pas les lui dévoiler.
L'écho du carillon de la deuxième heure de chuksi vint envahir les rues de la Cité. Dong-Soo-de-dos s'immobilisa. Woon l'imita. Il y eut une tension dans ses épaules, une courbure, et l'effroi s'insinua en Woon lorsqu'il comprit que Dong-Soo-de-dos était en train de pivoter dans sa direction. Je ne veux pas voir ton visage, pensa t-il vivement, je ne veux pas, je ne veux pas regarder.
Il imagina la tête de Dong Soo se détacher de sa nuque dans le processus, rouler jusqu'à lui, le fixer de ses yeux morts et désapprobateurs. C'est ta faute, diraient ses yeux, et Woon ne pourrait pas répondre qu'il n'avait pas eu le choix, parce que Dong Soo ne pourrait pas l'entendre. Il se demanda si Dong Soo avait également eu ce genre de pensées après la mort de Woon, si elles avaient joué un rôle dans l'augmentation drastique de sa consommation de soju.
Le corps de Dong Soo était presque tourné au trois quart, de sorte à ce que Woon n'allait pas tarder à voir son visage. Il voulut se détourner lui aussi, rentrer au palais, mais un instinct lui fit remarquer que ce qu'il y avait dans son dos, ce qui était venu au même moment, ne devait surtout pas être vu non plus.
(coincé)
Le menton de Dong Soo était visible. Woon ferma les yeux, serra les poings, et attendit. Il n'avait jamais eu peur de Dong Soo, jamais en tout cas de cette façon, puisqu'il avait toujours été trop occupé à avoir peur pour lui, et l'idée de le fuir ainsi lui sembla aussi dramatique que terrorisante. Une voix railleuse s'éleva dans son dos, alors qu'il puisait lentement dans la honte et la culpabilité pour se forcer à regarder.
- Tiens, tiens, dit-elle, et il sut à qui elle appartenait instantanément. Le seigneur des Moines.
Dae-Un l'avait toujours qualifié de "rigide", "sévère", et était allé jusqu'à baptiser son règne de "monacal" et "barbant".
- Tu n'as aucun sens du divertissement, lui avait-il reproché, peu de temps après sa prise du pouvoir. Et tu es le pire assassin que ce pays ait jamais connu. Chun avait au moins un peu de prestance. Quant à toi, tu es tout à peine plus impressionnant qu'un chiot mouillé par la pluie.
Woon découvrit l'ancien seigneur des Hommes posté devant la porte d'une maison qu'il devait probablement occuper avec d'autres gwishins. Il ne savait même pas qu'il était revenu, mais il fallait également souligner qu'il n'avait pas particulièrement cherché à le vérifier. Il était probable que Chun l'ignorait aussi : Dae-Ung avait toujours eu peur de ce dernier, et vivait sans doute bien mieux en dehors de son attention.
- J'ai cru comprendre que tu étais devenu un roi des morts, maintenant, reprit celui-ci, en le regardant avec aussi peu de considération que de son vivant.
Dong-Soo-de-dos avait disparu. Woon en conçut une insatisfaction profonde. Dae-Ung attendait sa réponse. Pas le temps pour ça, décréta-t-il, et sans même gratifier l'ancien seigneur des hommes d'un regard, il tourna des talons et se mit à redescendre la rue vers la grande place, le ponton, et le palais royal. Une angoisse devenue quotidienne lui traversa l'esprit.
(Et s'ils ont brûlé Dong Soo ?)
Une seule personne pouvait véritablement répondre à ses questions. Il devait voir Jeongjo.
