Notes de début de chapitre.
Est-ce que je viendrais de réussir à ne pas faire un trop long chapitre ? C'est un miracle !
Bande-son (seconde partie du chapitre) :
Forlorn (Keosz)
CHAPITRE LXXVII
"Say that you'll never, never, never, never need it
One headline, why believe it?
Everybody wants to rule the world
All for freedom and for pleasure
Nothing ever lasts forever
Everybody wants to rule the world"
(Tears For Fears, "Everybody Wants to Rule the World")
a. Bon-Gwan
Comme elle portait sa tasse de thé à ses lèvres, Hui-Seon jeta un coup d'oeil prudent à Jae-Ji par dessus le rebord de la porcelaine. À l'instar des navires équipés dans le port de la Cité du Lac Solitaire, les gwishins avaient déniché des services à thé complets et en excellente condition dans les coffrets et cabinets de leurs habitations. Le seul élément manquant avait alors été la boisson en elle-même : le problème avait depuis été résolu par des plantations improvisées en bordure de la ville, et plus tard des récupérations directement sur le territoire de Joseon après victoire contre les vivants.
En outre, le thé carmin, que Hui-Seon avait longuement favorisé à la maison du Printemps pour elle, ses gisaengs mortes et son personnel gwishin, s'était considérablement répandu en termes d'usage au cours de l'exil près de Nampo, et présentait l'avantage non négligeable de n'avoir jamais nécessité la moindre feuille. Il ne fallait que du sang, et l'ingrédient était infiniment aisé à se procurer, en particulier en temps de guerre. Celui des animaux de l'île faisait majoritairement grimacer les consommateurs, car ils le trouvaient fade et amer, mais le sang en provenance des cadavres de soldats tués sur le champ de bataille remportait un franc succès que même quelques protestations hésitantes et dégoûtées n'avaient pas pu temporiser. Hui-Seon se montrait satisfaite d'un tel engouement.
Le thé était un problème parmi d'autres, et passées les premières semaines sur l'île des morts, les divisions sur presque tous les sujets avaient commencé à s'accentuer, compliquant la tâche des gwishins-rois et reines.
- Qu'espériez-vous ? Les avait sermonné le Bâtisseur sur le ton de la plaisanterie. Que tout le monde allait bien gentiment courber l'échine et être en accord sur tout ? Utopie que cela ! Les morts ne diffèrent guère des vivants pour ce qui est des divergences d'opinions, et notre condition rend les sujets de désaccords bien plus nombreux. Vous avez accompli votre premier devoir, bâtir un gouvernement. Il vous faut maintenant accepter le rôle d'arbitre, et trancher les grands débats populaires. Préparez-vous aux huées. Elles seront peut-être douloureuses et pénibles, mais si vous vous y prenez bien, elles ne vous tueront pas.
Il persistait à ne jamais s'intégrer verbalement à leur assemblée, et continuait de les désigner comme un groupe auquel il était entièrement extérieur. Im Ji-Ho y voyait un retrait bénéfique et un exemple rassurant, estimant que la prise de distance de l'ancien roi leur permettait de gouverner plus sereinement sans craindre de mouvement séparatiste. Si la population voit qu'il ne cherche pas à regagner le pouvoir, elle sera probablement moins encline à soutenir d'autres anciens prétendants ou souverains qui sont revenus à la vie, avait-il fait remarquer lors d'un conseil.
Mais Hui-Seon avait entendu des rumeurs, des rapports de la part de Chae Ha-Yun, le Sourire, selon lesquels des sociétés secrètes avaient été fondées en opposition aux gwishins-rois et reines, et qui estimaient que le pouvoir devait revenir à ceux formellement et historiquement désignés pour l'exercer, soit les monarques par naissance. Le nom du roi Seongjong revenait souvent, ainsi que ceux de ses quelques prédecesseurs et successeurs qui, ayant échappé à la purge de Yeongjo et de son petit-fils, avaient rejoint leurs rangs.
Ils participaient aux Assemblées des Morts et avaient obtenu des fonctions dans les différents cabinets, mais les responsabilités leur ayant été octroyé avaient volontairement été limités pour ne pas augmenter leur importance. Vivant dans des résidences spécifiques dans les hauteurs de la rive est, ils étaient en outre étroitement surveillés.
La vieille shaman n'avait prononcé qu'une seule phrase depuis qu'elle s'était assise avec Hui-Seon à la table des appartements de celle-ci.
- Nous ne sommes pas les premiers à occuper cette ville.
Depuis, elle ne disait plus mot, et ses yeux fixaient l'ouverture de la fenêtre de la pièce centrale où se trouvaient les deux femmes.
Tous les appartements du palais royal paraissaient plus ou moins conçus sur le même modèle. Ceux de Hui-Seon étaient atténants aux quartiers de Yeo Woon et de la Diplomate. Le palais disposait d'un étage supplémentaire, tout aussi fourni en pièces habitables, mais aucun des leurs n'avaient exprimé le souhait d'y vivre. En tout, le bâtiment comptait une trentaine d'appartements meublés, dont certains étaient un peu plus modestes que les autres sans pour autant perdre de leur somptuosité douteuse.
Au rez-de-chaussé, toutes les salles disposaient d'un aménagement aux fonctions plus pratiques et moins chaleureuses. Il comportait en outre des cuisines, des pièces de vie dont la simplicité contrastant avec l'étage supérieur avait paru sous-entendre qu'elles étaient destiné à un personnel domestique, et son long couloir principal s'achevait sous une immense coupole légèrement teintée d'un bleu grisâtre, sous laquelle s'étendait la salle des trônes, illuminée par des rayons froids.
Hui-Seon abominait cette dernière pièce tout autant qu'elle l'adorait. Elle transpirait une puissance ancienne, primitive, par endroits inquiétante. Elle était telle une extension du lac Solitaire, représenté en une peinture monumentale le long des murs formant son squelette. L'Historien ainsi que d'autres gwishins, dont certains artistes-peintres, y avaient reconnu un style étrangement proche de celui de Jeong Seon, tué peu de temps après sa résurrection par une patrouille de répression.
Hui-Seon reposa sa tasse, entendit le son grave qu'elle produisit en touchant le bois de la table. Au milieu brûlait de l'encens, ramené depuis le continent par l'Épée dans un élan de nostalgie difficilement condamnable, dans un bassin de jade noire. La familiarité de telles habitudes, qu'il eût été question du thé, de l'encens, de rituels conservés par delà Joseon, d'activités quotidiennes, jurait fondamentalement avec les dimensions extravagantes de la Cité, l'absence d'explications catégoriques quant à son existence, les différences radicales qu'elle offrait avec les villes et architectures auxquelles ils avaient tous jusqu'à lors été accoutumés.
- C'est une éventualité, déclara t-elle en réponse à l'observation de Jae-Ji, puis attendit la suite, consciente du trouble de la shaman, et désireuse d'en prendre connaissance.
- Il faut qu'il y en ait eu d'autres, reprit celle-ci d'un ton plus assuré. Il y a trop de signes.
- Pourquoi le faudrait-il ? Objecta Hui-Seon en dardant sur la vieille femme un regard aigu (elle a vu quelque chose). Toi et moi avons vu la mer se fendre en deux pour nous y donner accès. Au point où nous en sommes, tout est possible, et tout n'est qu'hypothèse. Si l'île a surgit de nulle part, pourquoi pas cette ville ? Un miracle peut bien en appeler un autre.
Jae-Ji secoua la tête, mais ne répondit pas. Elle avait l'air plus débraillée que d'ordinaire : il semblait à Hui-Seon que les rides de son visage s'étaient approfondies, labourées par des doutes nouveaux.
- As-tu eu une autre vision ? Lui demanda t-elle pour relancer la conversation. Quelque transe te permettant de prouver ce que tu avances ?
- Rien. J'ai vu l'île, j'ai vu la Cité, j'ai vu le chemin qui y menait depuis le rivage et la grotte avec le même symbole que sur le fronton du temple, mais pas davantage. On ne m'a rien montré.
- Tu dis cela comme si c'était une insulte.
- Une inquiétude.
- Une insulte inquiétante, répliqua aussitôt Hui-Seon en adressant à Jae-Ji un sourire moqueur.
La vieille femme pinça les lèvres. C'était la première fois depuis qu'elle la connaissait que Hui-Seon la sentait aussi exaspérée et désappointée.
- Tu souris parce que tu ne comprends pas.
- En effet. Mon rôle, comme tu l'as si bien décrit, n'a jamais été de recevoir ces visions. En conséquence, je ne saisis pas bien pour quelle raison tu es si chamboulée. Il y a d'autres priorités, après tout.
- Toi et les autres êtes trop focalisés sur des distractions. J'ai toujours eu ces visions depuis la première vague de résurrections, répondit Jae-Ji, levant vers elle un regard vexé. Elles ne m'ont jamais quittée. Mon rôle et mon nom sont définies par elles avant tout, ce sont mes visions qui nous ont guidé jusqu'ici. À présent, j'ai l'impression d'être devenue borgne, ou aveugle.
Elle avait si bien appuyé sur les adjectifs possessifs que le sourire de Hui-Seon s'élargit avec sa compréhension du problème.
- S'agirait-il de ton ego ? Tu crains de ne plus être dans les petits papiers de quiconque a orchestré tout cela, les Yeux, le Paon, quel que soit le nom ? Ou bien que ton rôle ait finalement touché à sa fin, au profit des nôtres, t'obligeant ainsi à vivre tragiquement dans notre ombre ?
- Tu continues de te moquer. Et de ne pas comprendre.
- Dans ce cas, explique-moi. Tu ne viens presque plus au palais ces temps-ci, et tu n'adresses la parole pour ainsi dire à aucun des nôtres. Pourtant, j'ai suivi tes conseils. Nous avons repris contact avec le continent pour trouver cette grotte. Je pensais que cette nouvelle te réjouirait. Toi et Yeo Woon faites décidément la paire.
- Il est partie intégrante du problème.
- Je ne peux pas admettre que j'en suis surprise. Son titre en dit long, comme ton intérêt initial pour lui.
Il était tard, au moins haesi passé. En journée, de telles rencontres étaient rendues impossibles par les obligations que Hui-Seon devait désormais tenir. La maison du Printemps lui manquait parfois, en particulier le contrôle qu'elle avait eu alors. Les autres gwishins-rois et reines n'étaient pas ses gisaengs mortes.
Su-Jin avait été assassinée en venant les rejoindre quatre ans plus tôt dans le nord ("maîtresse Gyo !" avait-elle entendu dans la conscience collective, et l'écho de son appel à l'aide était une marque au fer rouge, une culpabilité qui ne voulait pas s'en aller). So-Ri et Min-Su avaient pris résidence ensembles dans l'une des maisons de divertissement qui s'était ouverte dans la Cité. Hui-Seon avait eu pour projet de s'y rendre et leur faire une visite, mais avait été trop absorbée par ses devoirs de gwishin-reine pour y parvenir.
Des membres de son cabinet et des gwishins qui y était associés, elle ne pouvait décemment obtenir la même dévotion que ses gisaengs. Bien qu'elle fût entourée par les siens et hors de portée de la répression des vivants, il lui arrivait de plus en plus fréquemment de se sentir seule, et elle savait que ses confrères et consoeurs partageaient ce sentiment pour la plupart d'entre eux. Ce n'est pas la solitude, se corrigea t-elle soudain en regardant Jae-Ji, c'est l'impression de ne pas savoir où nous allons ni ce que nous faisons.
- Il a maîtrisé trop vite le Murmure, dit la vieille femme.
- Je le sais. Nous en avons déjà parlé.
- Et ses pensées sont trop bien protégées depuis notre arrivée sur l'île. Hui-Seon s'apprêtait à signaler que la shaman le lui avait déjà mentionné, mais celle-ci enchaîna ensuite : je ne pense pas qu'il soit entièrement à l'origine de sa propre résistance à mes incursions dans sa conscience.
- Voilà qui est nouveau.
(jalouse ?)
- J'ai beaucoup réfléchi, continua Jae-Ji. Je crois que mon manque de visions, notre installation sur l'île, le couvre-feu nocturne, la grotte et la croissance des pouvoirs de Yeo Woon sont une seule et même réponse.
- Et quelle est-elle ?
- On m'écarte. Les Yeux, se reprit-elle, m'écartent. Ils ne veulent plus rien me montrer parce qu'ils pensent que cela pourrait leur être défavorable. Ce n'est pas que je ne les intéresse plus, ou que mon rôle est terminé. C'est parce qu'ils ne veulent plus me voir me mêler de leurs affaires.
- C'est donc ce que je disais. Les petits papiers.
- Tu n'écoutes pas. Ils me refusent brutalement l'accès à des informations capitales et au "pourquoi" alors qu'ils ont jusqu'ici toujours accepté de me montrer et de me guider. Je n'ai pas vu ce qui arrive aux gwishins qui sortent aux heures interdites de la nuit. Je n'ai pas vu sur quoi ouvrait le portail de la grotte. Ils ne m'ont rien montré de la ville à l'exception de son extérieur et de sa localisation.
La petite main habile de la suspicion vint se poser sur l'épaule de Hui-Seon, caressante et dangereusement tentante.
- M'est d'avis que tu as consacré bien trop de temps à te tourmenter l'esprit avec cette question, observa t-elle. Et tu n'es pas la plus objective en la matière par ton implication passée. Nous parlons de ce qui se rapproche sans doute le plus d'un dieu. Qu'ils prennent leurs distances avec toi n'implique pas nécessairement qu'ils soient devenus hostiles à ton rôle. Les Yeux nous sont toujours venu en aide quand nous en avions besoin. Ils sont de notre côté.
- Les dieux ne sont du côté de personne, objecta sèchement Jae-Ji. Tout au plus, du leur, mais jamais au delà.
Hui-Seon perçut comme une crispation dans son cou, une irritation doublée de frustration.
- Tu dis cela uniquement parce que tu es blessée dans ton ego et parce que tu te sens rejetée, répliqua t-elle. Il existe des dieux compatissants et généreux avec les mortels. Le Paon a été ainsi avec nous. Tu l'as vu : ils nous ont sauvé à Incheon, et nous ont guidé par tes visions en lieu sûr, loin du joug des vivants. Nous sommes libres.
- Le crois-tu vraiment ?
Les yeux de Jae-Ji s'étaient rétrécis. Hui-Seon y lut une menace à peine voilée.
- Que veux-tu que je crois d'autre ?
- Peut-être ce que je croyais moi-même avant de mourir. Qu'il y a peut-être quelque part des dieux nous voulant du bien, mais qu'il existe surtout et certainement des entités nous voulant du mal. Je l'avais oublié depuis ma résurrection, et je crois que c'était une erreur. Depuis que nous sommes ici, les Yeux glissent jour après jour de l'autre côté. Ils arpentent les rues de la Cité la nuit et nous interdisent de sortir. La mort attend quiconque transgresse cette règle, et peut-être pire. Ils nous ont laissé pendant quatorze ans être traqués, massacrés, torturés. Ils ne m'ont fait voir la dernière clairière que très tardivement, et ne m'ont expliqué leur importance qu'en cette occasion.
Elle se leva, repoussant sa chaise avec humeur.
- Ils exigent que nous fermions les yeux pour ne pas voir à quoi ils ressemblent, et ils refusent de nous expliquer pourquoi nous sommes revenus. Ils ont nommé à notre tête des individus n'ayant jamais gouverné un pays, d'une façon qui me semble de plus en plus aléatoire compte tenu de notre population et des anciennes occupations et réputations de plusieurs des nôtres, dans une ville étrange qui a l'air d'avoir déjà été habitée, tout cela pour finalement nous amener à imiter exactement les vivants et faire en sorte que nous ne posions pas davantage de questions. Nous sommes peut-être loin d'eux, mais nous sommes aussi isolés, pour un grand nombre d'entre nous éloignés de ceux que nous aimons. Ce n'est pas la liberté.
- Les vivants sont à l'origine de cette isolation, lui rappela Hui-Seon. Pas les Yeux. Ce sont les vivants qui ont choisi de nous rejeter.
- Comme tout ce qu'ils ne comprennent pas. Et comment pourraient-ils comprendre, si nous-même n'obtenons pas de réponses ? Les morts ne sont guère supposés sortir de leurs tombes. C'est une cassure dans le cycle naturel, et personne ne sait pourquoi. C'est sur cela que nous devrions nous concentrer, pas sur l'établissement d'une société.
- Les Yeux me semblent au contraire oeuvrer pour nous fournir des explications.
- Bari.
- Quoi encore ?
- Tu l'as entendu dans la conscience, nous l'avons tous entendu. Leur véritable nom est Bari.
Hui-Seon garda le silence.
- Tu sais que j'ai raison, nota Jae-Ji. Tu as très certainement songé à tout cela. Je connais ton esprit comme tu connais celui de Yeo Woon. C'est avec moi que tu as marché dans le noir.
La mémoire de Hui-Seon s'ouvrit, libérant un souvenir, une silhouette dans l'obscurité (nous devons marcher vite). Elle s'apprêtait à répondre lorsque retentirent des coups contre les portes de ses appartements. C'était un serviteur, qui s'introduit timidement dans la pièce et s'inclina très bas devant elle et Jae-Ji, avec un visage aux traits contorsionnés par le remord.
- Vos Majestés, articula t-il. Yeo Woon est parti.
b. Kimodameshi
Il était en train de piquer du nez lorsque Chan-Woo lui pinça le bras et se mit ensuite à tirer sur le tissu de son uniforme avec une énergie proche du désespoir. Nam-Kin avait jusqu'à lors peiné à garder les yeux ouverts, comme chaque nuit depuis qu'il avait obtenu la fonction de garde de la chambre du roi, et l'intervention de son confrère se révéla aussi efficace que foudroyante.
- Tu n'entends pas quelque chose ? Lui glissa t-il à voix basse, et malgré son chuchotement, il était aisé de deviner l'anxiété pointant dans sa question.
Nam-Kin se redressa, s'ébroua tel un cheval pour forcer ses pensées à quitter l'état brumeux dans lequel la fatigue et l'absence d'activité les avaient plongé. Les perles rouges, brunes et dorées de son jeollip effleurèrent la peau de ses joues et de son cou. Contrairement aux chapeaux de ses collègues assignés aux portes du palais de Changbeok, le sien ne comportait pas la moindre plume. La distinction avait été voulu par le roi, qui pouvait ainsi identifier le corps d'appartenance de ses différents gardes en un simple coup d'oeil.
Depuis le siège d'Hanyang et la déclaration de guerre contre les gwishins, il avait considérablement renforcé sa protection, et créé de nouvelles branches au sein de la profession, parmi lesquelles la surveillance de chambre royale. Piochant au sein du petit groupe de survivants de l'attaque de la capitale, il leur avait exprimé sa gratitude en les récompensant avec l'une des positions jugées les plus prestigieuses dans toute l'armée de Joseon.
Nam-Kin, qui avait été fait prisonnier par les morts durant la bataille puis avait été ensuite relâché une fois ces derniers en partance pour les plages d'Incheon et leur île mystérieuse, s'était vu ainsi offert le rang de garde royal pour les services "exceptionnels" qu'il avait rendu à la monarchie durant le siège d'Hanyang, ainsi que sa "bravoure". Le roi en personne lui avait annoncé la nouvelle, de même qu'à une trentaine d'autre de ses camarades, dans la belle cour pavée du hall Injeongjeon, devant la salle du trône couronnée d'une végétation luxuriante, d'un vert profond et rassurant.
Nam-Kin avait été si ému par la vision du souverain, de son sourire aimable et de sa figure élégante, qu'il avait à peine réussi à articuler des remerciements. Toute la chose lui avait semblé un rêve. Il n'avait pas non plus osé avouer qu'il n'avait presque pas assisté aux combats, pour avoir été assommé par un gwishin lors de l'assaut de la porte Namdaemun. Ses derniers souvenirs remontaient à des coups de canons, la marée blanche de gwishins se tenant devant les portes, confiante et impassible, les cris des soldats et les sifflements des flèches, enflammées ou non, passant par dessus la muraille de la capitale pour atteindre les morts.
Nam-Kin en avait vu quelques-uns tomber. Il en avait surtout plusieurs se relever comme si de rien n'était, continuant d'avancer vers les remparts, se débarassant d'un geste irrité des pointes les ayant transperçé. Un liquide noir s'écoulait toujours des endroits où ils avaient été touchés, et parfois leurs visages en étaient couverts. Nam-Kin se rappelait en avoir eu sur les mains. C'était poisseux, et l'odeur lui avait paru abominable, celle d'un cadavre pourrissant.
Chan-Woo commençait à paniquer. Il avait les yeux écarquillés, et Nam-Kin nota une fine pellicule de sueur enveloppant son visage.
- Tu n'entendis rien, dis ? Continuait-il de dire, visiblement impatient d'obtenir une réponse et, par dessus tout, une confirmation. Tu n'entends rien ?
Sa détresse arracha Nam-Kin aux cicatrices que le siège d'Hanyang avait laissé dans sa mémoire. Régulièrement, elles se rouvraient, et s'écoulaient d'elles des réminiscence féroces, effrénées, des fragments d'images, de visages, de sons, de respirations sifflantes. Nam-Kin était impuissant à les empêcher de coloniser ses réflexions. Elles s'imposaient toujours. Ils étaient demeuré figés un temps, comme l'armée des gwishins venait d'apparaître pleinement devant la porte Sud.
Les deux forces militaires s'étaient alors observé en chiens de faïences, incertains sur qui ferait le premier pas. Nam-Kin s'était cramponné à son arquebuse, avait re-vérifié le stock de flèches et de combustible dont lui et ses deux autres confrères disposaient. Il y avait alors eu un très long silence, incroyablement pesant, durant lequel personne n'avait bougé ni émis la moindre remarque. Puis Nam-Kin avait entendu la voix du commandant Sun, claire, déterminée, autoritaire :
- Qui vas-là ?
La question avait été rhétorique, mais elle avait amorcer le dialogue. Une gwishin, vieille, un peu courbée, s'était détachée du vaste groupe pour se mettre en avant. Comme ses congénères, elle était tout de blanc vêtue, et possédait une longue chevelure d'ivoire sous un capuchon de la même couleur. En examinant son accoutrement, Nam-Kin avait compris qu'elle n'était pas une militaire, mais qu'elle semblait à l'inverse occuper des fonctions de nature plus exécutive.
Il n'avait appris le terme exact (gwishin-reine) que bien plus tard, en suivant d'un pas morne la procession des morts avec d'autres soldats prisonniers.
- Vous savez qui nous sommes, avait-elle déclaré sur le même ton. Nous venons à Hanyang afin de parler à votre roi.
- Notre roi est aussi le vôtre.
- Plus maintenant, avait objecté une autre gwishin, aux traits et aux yeux sévères. Quel roi digne de ce nom massacre ses sujets et souhaite les réduire à néant ?
- Vous ne pouvez entrer, avait poursuivit le commandant. Vous n'êtes pas les bienvenus.
Il avait semblé à Nam-Kin que l'air s'était alors alourdi, appesanti par une colère issue du cortège des morts. Ses entrailles s'étaient crispées, comme dans la pagode, au moment où il avait été chercher un arc, des flèches, et une arme à feu. Il avait été pris du désir de crier au commandant de laisser les gwishins passer les portes, traverser les rues de la ville, dans le silence et le calme. Le refus lui était brusquement apparu comme la stratégie la plus délicate.
Ils nous ont encerclés, pensait-il, ils nous tiennent, mais si nous les laissons rentrer, ils seront à notre merci, ils seront à nous, ils ne pourront pas s'enfuir. Un instant, il avait adressé une prière aux dieux, très lapidaire, mais dont la teneur condensée avait été encouragée par l'urgence de la situation. La vieille gwishin avait demandé à nouveau l'ouverture des portes, et l'opportunité de pénétrer dans la ville sans escarmouche. Elle avait essuyé une autre opposition, cette fois plus ferme.
- Si vous avancez plus avant, nous riposterons, l'avait menacé le commandant Sun.
Et le champs de bataille de se déployer pleinement après cette remarque. Nam-Kin se souvenait des cheveux blancs, des pieds nus de certains gwishins, de la question qui avait bourgeonné stupidement en son for intérieur (pourquoi ne portent-ils pas de chaussures ?), du regard d'un mort qu'il avait croisé alors que celui-ci, blessé, s'était précipité sur un soldat agonisant le long des remparts et avait enfoncé ses dents dans la chair de son cou. Ses yeux étaient plus noirs qu'une nuit sans lune, son visage déformé par des veines apparentes et sombres.
Le gwishin ne l'avait pas attaqué. Il avait simplement continué de manger, comme un homme attablé dans une taverne termine son bol de riz tout en contemplant une altercation de loin. Quand le mort avait relevé une seconde fois la tête et posé ses yeux sur lui, du sang rouge maculant sa figure, Nam-Kin aurait juré y voir un éclat de chagrin, et avoir songé (ce n'est pas de leur faute), tandis que la peur le tenait paralysé sur place, vulnérable et inutile.
Il rêvait encore de cet instant, le revivait presque constamment. Sa nouvelle fonction lui donnait trop de temps pour réfléchir, et la moindre de ses pensées était désormais teintée par la guerre. Il avait été heureux de ne pas avoir été envoyé en garnison au nord, où le gros des combats faisait rage. Par moments, il lui semblait qu'il était devenu trop nerveux et trop dubitatif pour parvenir à accomplir son devoir militaire sur le terrain.
Chan-Woo était de plus en plus agité.
- Calme-toi donc, riposta Nam-Kin. Je n'entends rien.
Il vit son confrère tenter de maîtriser le rythme de sa respiration, fermer les paupières pour mieux apaiser ses tourments. Nam-Kin tendit prudemment l'oreille, tout d'abord convaincu que Chan-Woo exagérait. Ils étaient de garde de nuit depuis près de deux semaines et il n'était pas sans ignorer que le manque de sommeil pouvait faire tourner à l'aigre l'humeur et l'imagination d'un homme. À la caserne, en pleine reconstruction depuis son attaque lors du siège d'Hanyang, il avait déjà vu des capitaines de brigades et des soldats devenir complétement paranoïaques après trop de temps passé en patrouilles nocturnes.
Ces derniers temps, avec la mobilisation de l'armée au nord et le long des côtes pour lutter contre les gwishins et leurs nouvelles forces militaires, le nombre de brigades avait été drastiquement réduit, et ce d'autant plus que les morts avaient migré pour l'île apparue en pleine mer de l'ouest. Après plusieurs tentatives ayant échouées, on avait cessé d'y envoyer des troupes. Elles se perdaient sans jamais faillir dans le brouillard, et le roi avait jugé bon de ne pas gaspiller ses ressources de la sorte.
- Alors ? Reprit Chan-Woo.
- Tais-toi, pour l'amour des dieux !
Si son confrère fut vexé par son exaspération, il n'en montra rien. Sous son uniforme rouge et noir, aux manches larges, sa peau était à vif. Il se concentra davantage. Un craquement lui parvint, concis et inattendu, puis un autre, et encore un autre. Ils allaient par deux. Les cheveux à l'arrière de sa nuque se dressèrent immédiatement.
- Quelqu'un marche dans le couloir, comprit-il.
- Alors tu l'entends aussi ? Je ne suis pas devenu fou ? L'interrogea derechef Chan-Woo, avec un sourire qui voulait sans doute exprimer son soulagement, mais qui se voyait tordu par l'angoisse.
- Non. Maintenant, tais-toi. Je crois que ça vient dans cette direction.
- Ce pourrait être un message pour le roi.
- Peut-être. Ou un assassin. Sors ton épée, et tiens-toi prêt.
Chan-Woo était plus jeune que lui de trois ans, et sous ses airs et son apparence robuste, c'était un doux froussard, rendu nerveux par peu de choses. Nam-Kin l'aimait bien, mais se demandait parfois par quel prodige il en était venu à avoir obtenu un poste de garde royal. Il avait été certes parmi les soldats survivants de l'attaque de la porte Nord, et avait vu de très près l'armée des morts.
Ils étaient des milliers, avait-il raconté à Nam-Kin un soir, regard perdu dans le vide, dans ses propres souvenirs, et ils étaient dirigés par un ancien roi, je ne sais plus lequel, mais c'était un géant, aussi large qu'une montagne. Il avait été blessé durant la riposte, vraisemblablement par un mort qu'il avait décrit comme particulièrement acharné. Nam-Kin envisageait par à-coups qu'il se fût débrouillé pour se faire mal afin de ne pas être la cible des gwishins. Il trouvait ardu de désapprouver ce choix, pour l'avoir lui-même considéré peu avant que les morts ne se lancent à l'assaut du rempart sud.
Un autre craquement, puis encore un, cette fois plus proches. Derrière les portes qu'ils gardaient se trouvait la chambre de sa Majesté, où le roi dormait après une journée auprès de ses ministres et conseillers, à organiser les défenses du pays, à constater les pertes, et à s'aperçevoir que les gwishins gagnaient toujours davantage de terrain, poussant les vivants dans leurs retranchements. Les craquement formaient une mélodie lugubre, lente et lancinante.
Nam-Kin avait tiré son épée. Des flambeaux avaient été installés aux coins des portes, et Chan-Woon alluma une torche, bien qu'elle tint dans une main tremblante et mal assurée. Nam-Kin, tournant la tête vers lui, posa l'index sur ses lèvres pour lui indiquer le silence. Les crépitations du bois sur lequel on marchait étaient plus fortes, plus marquées. Le dos de Nam-Kin était tendu, il lui semblait que sa vision avait rétréci, concentrée uniquement sur le fond du couloir. Ils attendirent, le corps en alerte, les nerfs en feu.
Et quand ce qui venait apparut finalement, avec une lenteur terrifiante, dans un miroitement de lumière hideusement blanche, la raison de Nam-Kin lui parut céder, le temps d'un battement de coeur, avant que ses idées se rassemblent et forment un mot, identifiant la lumière et les mouvements, les cheveux et le teint trop pâle.
(gwishin)
- Halte !
Cho-Win avait bégayé, et tandis qu'il répétait son interjection, Nam-Kin s'employa à comprendre comment l'intrus avait pu passer les gardes des portes, puis ceux situés à presque toutes les entrées du palais royal. Aucune théorie ne se présenta comme suffisamment plausible. Les morts ont quelque chose d'autre, maintenant, lui avait dit un soldat un jour qu'il était passé à la caserne pour rendre visite à d'anciens camarades. Ils ont appris à nous hypnotiser.
Le gwishin devait faire sa taille, et il approchait sans se presser, avec ôta son capuchon tout en marchant : Nam-Kin vit des joues trop creusées, des lèvres à la courbe sensuelle mais tirées vers le bas, et des yeux infiniment trop noirs, comme ceux du mort que Nam-Kin avait vu dévorer un soldat. Ses cheveux blancs tombaient sur ses épaules, et rendaient sa figure plus blafarde encore. Son expression était celle du vide et de la lune.
Nam-Kin voulut s'enfuir. La pensée de laisser le roi vulnérable et de trahir son devoir lui parut plus faible que jamais.
Il leva son épée, sa lame rutilante sous la flamme de la torche. Le gwishin ne s'immobilisa en rien.
- Halte ! Ordonna Nam-Kin à son tour. Ici repose le roi Jeongjo, et vous n'avez aucun droit de venir le troubler !
La remarque, après coup, lui sembla idiote et excessivement protocolaire. Elle le rassura néanmoins sur le moment par sa rigidité et son aspect purement formel, alors que le mort avançait toujours, se rapprochait, que les contours de son visage et de sa shilhouette devenait plus net. Cho-Win s'élança avant que Nam-Kin ait pu l'arrêter.
Comme il levait son épée, le gwishin ouvrit la bouche, et prononça deux mots :
- Lâche ça.
(MURMURE)
Ce fut instantané, viscéral, une impression crue et violente qui eut pour effet d'estropier son fil de pensées et de les dévier totalement, puissamment. L'ordre n'était pas pour lui, Nam-Kin le savait. Une part de lui, tout du moins, s'en doutait. Mais il ressentit immédiatement le besoin de s'y conformer. La voix du gwishin était morne, éteinte, rauque. Cho-Win y fut assujetti sans délai.
Son épée lui glissa des mains, et il arbora une expression terrifiée, mais aussi scandalisée, comme s'il ne pouvait croire à sa propre obéissance et s'en trouvait sidéré.
- Toi aussi, dit le gwishin, cette fois à l'adresse de Nam-Kin, et celui (MURMURE) sentit sa propre lame quitter l'écrin de ses doigts, tomber au sol, et ses muscles cesser de se plier à sa volonté. Ne bougez pas, ni l'un ni l'autre.
Il n'y a pas de résistance possible, sussura quelque chose dans un coin de son esprit, une chose vieille et laide, fragile, tu ne peux qu'obéir, car ainsi est le Murmure Mort, l'obéissance et la soumission, soumets-toi, obéis aux (Yeux). L'observation était implacable, logique. Nam-Kin ne trouva en lui aucune force pour évincer sa suprémacie.
Le gwishin atteignit la porte de la chambre du roi. Les dieux me viennent en aide, songea Nam-Kin, comme sur le rempart Sud des mois plus tôt. Le visage du mort lui paraissait familier, comme s'il l'avait déjà vu. Il paraissait jeune, pas plus d'une trentaine d'années. Il y avait dans son regard d'encre la même tristesse que dans ceux du gwishin que Nam-Kin avait regardé en train de se nourrir de la chair de ce soldat mourant.
- Vous ne pouvez pas rentrer, articula t-il. C'est la chambre de sa Majesté.
Les mains du gwishin se posèrent malgré tout sur les battants des portes coulissantes.
- Je le peux, répondit-il simplement. Il a quelque chose que je veux.
Les portes s'ouvrirent en grand. Les pieds du gwishin étaient nus.
- Oubliez que vous m'avez vu.
(MURMURE)
