Notes de début de chapitre.
Attention ! À partir de ce chapitre, et suite à une réalisation assez brutale, le calendrier utilisé est celui des Coréens, et non plus le Grégorien. Tous les chapitres de l'histoire ont été modifés en conséquence avec les mois et jours appropriés.
CHAPITRE LXXVIII
"Donnez la parole à la douleur : le chagrin qui ne parle pas murmure au coeur gonflé l'injonction de se briser."
(William Shakespeare, "Macbeth")
a. Dialéthéisme
Le feu de camp produisait des gerbes de soleil. Il y avait des années plus tôt, le père de Sang Han-Jae lui avait laissé le choix entre deux explications comme son fils, alors âgé de huit ans, observait avec une fascination réticente les roulements des flammes d'un brasier alors relativement similaire à celui qu'il avait sous les yeux au cours de la soirée du vingt-deuxième jour du mois de Yu-Wol en l'an 1781.
Il y a deux légendes, lui avait-il narré, et Han-Jae se rappelait à quel point les muscles de son visage étaient alors figés dans une expression d'admiration et d'impatience, car son père aimait à faire durer l'attente dès lors qu'il contait des histoires, et en particulier si celles-ci étaient destinés à ses enfants, deux filles et un garçon. Alors qu'une étincelle faisait craquer une branche, Han-Jae entendit à nouveau la voix rocailleuse de celui que les habitants de son village natal surnommait le "vieux Sang", car il avait toujours vécu à cet endroit, dans la même maison, depuis ses premiers jours, et tous le connaissaient.
Il avait parlé ainsi :
- Selon la première, chaque feu serait un cadeau du bongwhang, qui aurait donné aux hommes le secret du soleil et de l'étincelle à l'origine des flammes, aimait-il à prétendre en désignant la voûte céleste, et, durant l'été, le soleil couchant drapé de ses dorures incandescentes. À en croire la seconde, il s'agirait davantage des restes d'une très ancienne dispute entre l'Oiseau Vermillon et le Samjogo pour savoir qui devait être associé prioritairement au soleil, et qui aurait produit tant de chaleur qu'ils en auraient enflammé la surface de la terre, gravant pour toujours leur puissance dans sa moindre parcelle.
Bien qu'il eût atteint l'âge respectable de trente six ans, et que sa propre expérience de l'existence ait mis un point d'honneur à désosser les mythes de sa jeunesse pour les remplacer par des valeurs mais également des croyances plus pratiques et partagées, Han-Jae restait néanmoins attaché aux histoires de son père, et se languissait fréquemment des soirées passées assis près de lui, les bras croisées sur sa jambe, nez levé en l'air pour mieux l'écouter.
La moindre flamme ravivait en lui sans faillir l'image d'un oiseau immense et formidable, à l'envergure grandiose, au corps parfois formé d'une seule et même entité, parfois de plusieurs espèces selon son humeur, à la longue queue de plumes fines et rougeoyantes, aux aîles bordées de reflets empouprés, s'élevant majestueusement dans les airs et libérant sur son passage une tornade de flammes et de pouvoir (brûle brûle brûle regarde la puissance du soleil) après avoir été accouché par l'astre du jour à son zénith.
Han-Jae avait vu un jour le roi Jeongjo en une occasion, pour de vrai. Le monarque avait alors revêtu le rouge éclatant du gonryongpo, et scintillait en son centre l'emblême du dragon à cinq pattes. Depuis le début de la guerre contre les gwishins et de la répression par le feu, Han-Jae songeait qu'il eût été plus adéquat de faire d'un oiseau de soleil le symbole par excellence, supplantant les dragons, leurs corps longilignes et leurs mouvements de rivières en colère.
Il avait déjà entrepris de raconter la légende à ses camarades de l'armée, mais peu d'entre eux s'étaient montré réceptifs, non parce qu'ils n'y croyaient guère, mais parce qu'ils avaient davantage d'affinités avec les histoires de dragons pour y avoir été plus habitués. La plupart estimaient que tout oiseau, pouvoirs du soleil ou non, devait demeurer à un rôle secondaire, et que leur statut même, bien qu'extraordinaire, ne le rendaient pas véritablement plus impressionnants qu'un dragon, malgré les associations de ces derniers avec les serpents.
- Tous deux se valent, lui opposa néanmoins son voisin, tout en mâchonnant une bouchée de viande séchée. Ils sont complémentaires. L'eau et le feu. La Terre et la Mer. Le Ying et le Yang.
Il termina de mâcher, puis ajouta d'un ton plus sombre :
- Le Roi et la Reine.
Han-Jae ne l'avait guère entendu parler avec autant de volubilité depuis que l'homme, du nom de Yun Jae-U, avait rejoint leur équipée au cours du mois de Sam-Wol. Il avait une barbe épaisse, sous laquelle étaient discernables des joues qui paraissaient s'avaler elle-même, et des yeux en permanence injectés de sang et rougis. Maladie, avait-il répondu quand on lui avait posé la question.
Un temps, on s'était méfié qu'il fût un gwishin, mais son coeur battait parfaitement dans sa poitrine, quoi que lentement, ses cheveux n'avaient pas une seule mèche blanche, en dépit de fils gris ornant ses tempes en guise de signe de l'âge, et il dormait et rêvait comme tous ceux qui composaient leur petit groupe de survivants, poussant parfois des cris de douleur dans son sommeil.
Presque tous issus du même bataillon. Yun Jae-U avait vu toute sa garnison décimée et les avait rencontré alors qu'ils venaient de dépasser Nampo et de traverser la Taedong, tandis qu'un autre, Park Kwang-Hoon, les avait trouvé peu après que son village eût été menacé par le passage d'une partie de l'armée gwishin en direction du sud. Des soldats sont passés en nous disant qu'il fallait quitter les lieux le plus vite possible, leur avait-il raconté. Je n'ai pas de famille, donc je pensais rejoindre Hanyang dans un premier temps, mais je me suis perdu.
Ils étaient huit en tout, et cherchaient à rallier les troupes stationnées au pied des monts Kuwol, les plus proches d'un point géographique et également l'une des dernières légions encore sur pied pour contrer l'avancée des gwishins sur le territoire du nord. L'un d'eux avait estimé leur progression suffisamment rapide pour qu'ils arrivassent sous peu. Ensuite, aucun d'eux n'avaient de projet fixe, si ce n'était à la rigueur demeurer auprès de la poignée de militaires vivants restants, et combattre à leurs côtés.
La viande séchée était infecte. La provision leur venait du campement où Han-Jae et les autres soldats avaient été rassemblés quelques jours auparavant avec leur garnison, avant de faire face aux gwishins. La lune était haute depuis longtemps déjà, le ciel noir, dégagé de nuages, et chacun avait les sens aux aguets, se préparant à fuir au cas où les morts décidaient de leur tomber dessus. L'absence de fatigue physique qu'ils exhibaient étaient venus à bout mêmes des meilleurs soldats de Joseon.
La forteresse de Jongbang avait accueilli les troupes du haut général Young, et les gwishins l'avaient déraciné des murailles de sa place forte comme on arrache le tronc d'un arbre totalement isolé après avoir fait tomber tous ses frères autour de lui. Il y avait des rumeurs selon lesquelles Young avait préféré s'immoler plutôt que d'admettre la défaîte et se voir forcé de rejoindre les rangs des morts. Han-Jae était conscient que la plupart des discours aimaient à dramatiser les choses, et s'était jusqu'à lors montré sceptique quant à leur bien-fondé.
Lorsqu'il s'en était ouvert à ses camarades, ceux-ci l'avaient regardé comme s'il avait prononcé quelque insulte à leur encontre.
- Le Général Young avait un haut sens de l'honneur, avait affirmé l'un d'eux. Et il a été l'un des premiers à se mobiliser pour la lutte contre les gwishins. Il aura nécessairement choisi le feu plutôt que les morts.
Plus tard dans la journée, alors qu'ils montaient leur petit camp de fortune, qui consistait essentiellement à allumer un feu puis à se placer autour avant de s'endormir à même le sol, Yun Jae-U lui avait glissé des paroles plus encourageantes.
- Je connaissais un peu le haut général Young, lui avait-il avoué. Et je pense que les rapports sont exagérés. Il avait certes beaucoup d'honneur, mais ne m'a jamais semblé extrêmiste à ce point. Il a très certainement été griévement blessé durant les combats, et aura demandé à ses soldats de brûler sa dépouille. C'est en particulier son intelligence sur le champ de bataille qui lui a valu sa position.
- Et sa naissance, avait observé Han-Jae, non sans une certaine amertume.
L'homme avait juste souri à sa remarque. Han-Jae appréciait son calme et sa mélancolie sombre. Ils restaient souvent à discuter autour du feu, et bien que Yun Jae-U ne parlât pas beaucoup, il écoutait attentivement, et savait se montrer efficace dans ses réponses sans pour autant tomber dans une logorhée verbale ou une mollesse exaspérante.
Park Kwang-Hoon, parti se soulager dans le petit bois adjacent, reprit place avec eux. La nuit, la chaleur était nettement plus supportable, mais ils prenaient garde à ne jamais laisser le feu allumé pendant une trop longue période de temps, par crainte d'être repéré. Les gwishins n'étaient jamais très loin.
- Nous sommes devenus la bête à abattre, avait noté un soldat que Hae-Jun n'aimait pas beaucoup en raison de discours virant presque toujours vers le pédant et l'auto-apitoiement. L'ordre est renversé. Les morts font de nous des martyrs, en croyant se venger d'en avoir été eux-même.
- Tu ne penses pas qu'ils ont aussi été victimes ? Avait répliqué un autre, en posant sur son confrère des yeux plissés par des scrupules que Han-Jae avait déjà entreperçu chez plusieurs hommes, dans des regards jetés à la dérobé, avec une timidité honteuse, une culpabilité hésitante, qui disaient (ce n'est pas notre faute il faut nous comprendre).
À présent que les rôles s'inversaient, les doutes émergeaient plus aisément à l'air libre, se fondant dans les mouvements de pensées communs de militaires exténués, aux nerfs fragilisés, et devenus défaitistes avec le passage des jours et l'avancée des gwishins.
- Une victime implique une injustice, avait répondu le premier soldat d'un ton impatient, balayant l'idée d'un revers de main agacé. Les gwishins s'en sont pris à nous les premiers, et ont tenté de faire de nous leur bétail. En quoi est-ce une surprise que nous ayons riposté pour nous défendre ? Nous n'avons jamais voulu le retour des morts. Il est donc injuste que nous ayons à le payer de la sorte, par notre extinction.
- Les morts n'ont rien demandé non plus, lui avait rappelé Yun Jae-U avec calme.
- Nous n'en savons rien. Nous n'avons pas la moindre idée, après tout, des choses qui adviennent une fois morts. Tout n'est que supposition.
Le silence avait accueilli son observation. Ils n'avaient guère abordé le sujet depuis. La discussion semblait trop risquée pour les circonstances dans laquelle elle était invitée à prendre place, aussi s'en tenaient-ils prudemment à distance, passant par des moyens détournés pour l'éviter et centrer les conversations sur d'autres choses.
Par chance, depuis la veille, de nouveaux échos avaient atteint le nord depuis la capitale, et dans un village qu'ils avaient traversés, ils en avaient eu pour leur comptant d'informations à digérer.
- Croyez-vous qu'il s'agit de la vérité ? Demanda Park Kwang-Hoon, les flammes se reflétant dans ses yeux. Que la grotte est maudite ?
Après les résurrections, les cheveux blancs, l'armée des morts, l'île et la flotte surgie du vide des gwishins, la grotte avait pris des airs de nouveau sujet en vogue, et était sur presque toutes les lèvres du pays, tout du moins sur celles des vivants, essentiellement parce qu'on en savait presque rien, et que de ce fait toutes les opinions se valaient à son propos.
- D'une certaine manière, sans doute, répondit Han-Jae. Ce ne sera pas la chose la plus invraisemblable, compte tenu des dernières années.
Parmi les villageois, certains avaient de la famille à Hanyang, et ils avaient reçu des missives selon laquelle toutes les cultures situées à proximité de la grotte découverte quelques mois plus tôt, et elles étaient nombreuses, avaient commencé à pourrir les unes après les autres, en dépit de variétés et de traitements parfois très différents.
On avait cru au départ à une maladie, un champignon, une espèce nuisible, mais le phénomène avait persisté malgré les pièges, les soins, et bientôt leur localisation n'avait plus laissé place au moindre doute. À cela s'ajoutaient les disparitions invariables des expéditions envoyées pour l'investiguer. Tandis que grandissait la colère du roi et du gouvernement face à un énième manque de réponse sur des événements qu'ils ne maîtrisaient en rien, la peur se répandait une fois de plus dans les campagnes, ainsi que l'indignation.
Dans la lettre, il était dit que des paysans étaient venus protester à la capitale, pour certains estimant que c'étaient les victoires des gwishins au nord qui causaient les dégradations des récoltes par le biais de l'air "vicié" de la grotte, alors que l'autre moitié prétendait que c'était la riposte des vivants qui les provoquaient, et qu'il valait de toute urgence cesser les combats au risque de voir s'installer la disette au cas où la décomposition des fruits et des légumes se poursuivait.
Il apparaissait que même les animaux fussent concernés, ainsi que les vivants. Il y avait vraisemblablement eu des rapports d'agonies suspectes, de symptômes inconnus, dans les villages environant la grotte.
Park Kwang-Hoon remua sur son siège de terre, hésitant visiblement à reprendre la discussion.
- Parle, l'invita Yun Jae-U d'une voix douce. Tu ne crains rien, ici.
- J'ai des pensées depuis peu. Des pensées inquiétantes.
- Les partager pourrait t'aider à les apaiser, lui suggéra Hae-Ju, s'efforçant à adopter le même ton amical que son voisin.
Park Kwang-Hoon délibéra encore un moment avant de confesser ses appréhensions.
- Et si nous n'étions pas destinés à gagner ? S'enquit-il. Et si les gwishins étaient absolument voués à reprendre Joseon et se multiplier, quoi que nous fassions ? Ils sont chaque jour plus nombreux et plus forts, ils ont des pouvoirs contre lesquels nous ne pouvons rien, comme ce Murmure abominable, ils ont une force de guerre et une île apparue de nulle part, et ils ont déjà repris la quasi-totalité du nord. Toutes nos résistances ont échouées. Et maintenant, cette grotte.
Il se frotta les mains dans un geste nerveux.
- S'il s'agissait d'un signe des dieux ? Une manifestation claire de leur désir de nous voir nous affaiblir et perdre la guerre, puis nous soumettre à la volonté des morts. Nous y serons bien obligés de toute façon. Quoi que nous fassions, nous sommes tous destinés à mourir. Alors à quoi bon la lutte ? Si nous nous opposons aux dieux, aucune victoire ne saurait être clamée.
Han-Jae ne trouva rien de réconfortant à lui répondre, ni même de sensé. La question lui sembla effroyablement impossible à résoudre. Yun Jae-U, ren revanche, prit la parole.
- Penses-tu véritablement que les dieux aient un quelconque rapport avec les morts ?
- Ma foi, oui. Il faut bien quelque divinité pour accomplir de tels prodiges que les résurrections, l'apparition d'une île dans le brouillard, ou la mer fendue en deux.
L'image hantait Han-Jae durant la nuit, chaque fois qu'il la rappelait à son esprit. Il n'avait pas été présent, mais avait entendu assez de reconstitutions pour se faire une représentation des vagues gigantesques s'arc-boutant vers le ciel, et chaque fois elle lui semblait plus improbable et mirifique encore.
- Les prodiges ne sont pas l'attribut des dieux seuls, objecta son voisin.
La compréhension de son implication creusa le visage de Park Kwang-Hoon avec une angoisse d'un autre genre.
- Des démons ?
- Pourquoi pas ? Il a été dit par notre camarade tantôt que nous ne savions rien de ce qui nous arrive après la mort. Sur ce point, il me semble avoir raison. La mort peut aussi bien être l'apanage des dieux commes d'esprits plus malveillants. Peut-être se le partagent-ils. Peut-être sont-ils l'un et l'autre en même temps.
Son explication parut angoisser encore davantage leur voisin, qui posa sur le feu des yeux écarquillés par l'effroi. Han-Jae jugea prudent de ne rien ajouter. Il ne savait quoi en penser, et bien qu'il eût connaissances des histoires racontées sur l'au-delà, du roi Yeonma et de la route Hwangcheon en passant par Daebyeol-Wang et d'autres.
(BARI)
(non)
Il avait aussi entendu les récits d'esprits étant demeurés sur terre par chagrin ou rancoeur. Il n'avait accordé qu'un intérêt limité à l'ensemble de ces histoires, et ce davantage depuis que les gwishins s'étaient extraits de leurs tombes, brisant les légendes et les mythes par leurs discours et leur existence. Il songea de nouveau au bongwhang, à l'oiseau Vermillon, et à son père.
Il n'avait pas revu ce dernier depuis ce qui lui semblait être une éternité. Quand à sa mère, elle était morte depuis qu'il avait deux ans. Il savait que son père attendait désespérement de la revoir, qu'importe qu'elle fût une gwishin ou non, mais elle ne s'était jamais présentée sur le seuil de leur maison.
- Je vais tenter de dormir, leur annonça finalement Park Kwang-Hoon.
Hae-Ju déclara qu'il l'imitait, et s'enquit auprès de Yun Jae-U s'il voulait néanmoins se reposer avant. Ils alternaient consciencieusement les tours de garde.
- Non, affirma celui-ci. Je n'ai pas sommeil. Dors à satiété.
Han-Jae tapota son genou pour l'encourager. L'autre lui sourit. C'était un pincement de lèvres triste et résigné, préoccupé. La seule personne chez qui Han-Jae avait déjà vu une telle expression auparavant était son père. Les flammes dansaient dans les yeux de Yun Jae-U, et il arrivait que Han-Jae eut l'impression d'y voir quelqu'un d'autre.
b. Ceux des Atrides qui vivent
Jin-Ju et Ji-Seon arrivèrent au village dans le courant de la seconde moitié d'osi, apportant par la même occasion des poires que leur avait offert un de leurs fournisseurs en gage de son amitié constante et de remerciements pour leur collaboration rentable. L'homme était originellement spécialisé dans les tissus, mais avait acquis depuis moins de trois ans ans un petit bout de terre qu'il faisait entretenir par des fermiers locaux. Les fruits étaient issus d'une récolte fructueuse et particulièrement belle, et possédaient une peau admirablement lustrée ainsi qu'une texture tout à la fois croquante et fondante.
Tout le monde en profita, à commencer par Yoo-Jin, qui revenait de ses jeux avec les autres gamins du village et avait alors une faim de loup. Sa-Mo nota que Yun-Seo ne lui interdît pas de se resservir. Il se souvenait qu'elle s'était montré plus prudente quand l'enfant était plus jeune, mais plus il grandissait, et plus elle relâchait ses limitations. Il soupçonnait en outre que la mort de Dong Soo eût affecté en partie ses méthodes éducatives, la poussant vers encore davantage de souplesse pour compenser la perte de son époux.
Sa-Mo ne la comprenait que trop bien. À la mort de Sa-Goeng puis de la mère de Dong Soo, il avait été tout d'abord incapable de refuser quoi que fut au petit garçon orphelin et emprisonné dans son propre corps. Son attitude permissive s'était prolongée dans le temps, mais sous une forme plus diffuse et moins évidente. Il avait renforcé certaines contraintes en lien avec la santé de Dong Soo tout en laissant aller et venir relativement à sa guise, et lui pardonnant très rapidement ses fautes, ainsi que son impertinence parfois.
Dong Soo se serait très probablement jeté sur ces poires, avait-il songé en mordant la sienne, en sentant le jus se répandre dans sa bouche et couler un peu le long de son menton. L'habitude refusait de le quitter. Il ne cessait d'imaginer ce que Dong Soo aurait dit, fait, ou la manière dont il aurait agi dans la moindre situation qui se produisait. Cette fois, le deuil était effroyablement tenace. Sa-Mo envisageait l'idée que l'accumulation des pertes de ses amis et des membres de sa famille, que l'exécution de Dong Soo était venue conclure douloureusement, avait bien trop colonisé sa mémoire et ses raisonnements pour lui permettre de passer outre. À chacun ses gwishins.
Les deux femmes avaient bonne mine, les joues rosies par la chaleur et le trajet depuis la capitale. Elles portaient des vêtues légères, aux nuances délicates pour Ji-Seon, et plus affirmées pour Jin-Ju. Toutes deux avaient noués leurs cheveux. Durant la dégustation des poires dans la cour de la maison, attablés ensembles autour du plat dans lequel Yun-Seo avait déposé les fruits, quelques insectes voletaient autour d'eux, avec une impatience gourmande. Jin-Ju les chassait de la main, en rouspétant contre leur multiplication.
Elle partageait des morceaux de poire avec Ji-Seon, et dans un des sourires qu'elle adressa à son associée, Sa-Mo crut distinguer quelque chose de nouveau, mais aussi de familier, qu'il avait déjà noté lorsque, au camp d'entraînement, Dong Soo se tournait vers Woon ou conversait avec ce dernier.
- Tu diras à ton fournisseur que ses poires sont excellentes, commenta t-il.
Même Jang-Mi avait bien voulu mettre le nez dehors pour les goûter avec Ju-Woon, qui n'était pas en reste de compliments.
- Je suis certaine que monsieur Yi sera très heureux de l'apprendre, lui assura Ji-Seon. Il m'a paru relativement fier de sa récolte cette année, et il a toujours eu à coeur de nous amener des produits de qualité.
Jin-Ju opina du chef sans rien répondre, car elle terminait de mâcher un morceau de poire. Ainsi allaient leurs conversations depuis que Sa-Mo les avait déménagé au village de Myosan. Elles débutaient rituellement par un sujet facile et léger, dont on pouvait parler sans risquer de voir les visages se fermer et les yeux devenir humides. Puis, de fil en aiguille, comme la discussion s'étendait et touchait à d'autres domaines, on en venait aux nouvelles de la capitale, et le plus souvent s'insinuait alors, tel un serpent entre les herbes hautes d'un champ baigné de soleil, le rappel de la condamnation à mort de Dong Soo, le choc de l'annonce, et le déchirement qu'elle avait entraîné.
Il semblait à Sa-Mo que, Dong Soo parti, tout un pan de ce qui les maintenait ensemble s'était effondré. Il faut que quelqu'un soit là pour protéger Yun-Seo et Yoo-Jin, avait-il demandé, et Sa-Mo revoyait son expression d'alors, son regard figé, l'absence qu'il y avait observé. La question avait toujours été la même.
(où es-tu ?)
Avec les années, Sa-Mo l'avait réduite à une forme plus appropriée, car le lieu n'avait jamais véritablement importé, alors que le "qui" prenait toute la place. Quand il buvait excessivement et pestait contre le monde, contre le roi, contre Cho-Rip, Dong Soo n'était pas complétement avec eux, puisqu'il regardait ailleurs, dans un coin, dans le vide, là où était (Woon). Et dans sa prison, agenouillé dans la paille, mains sur les cuisses, il n'avait guère été vraiment présent non plus.
Il arrivait que Sa-Mo soit pris de doutes, comme tout ce qui avait concerné Dong Soo et Yeo Woon rassemblés, de près ou de loin. Par moments, comme il s'adonnait à ses activités quotidienne dans le village, aidait un tel ou un autre à accomplir une tâche quelconque, dépeçait les animaux que ramenaient les hommes à qui avaient échu le rôle de chasseur et qui avaient été particulièrement satisfaits d'accueillir un boucher, la pensée se frayait un chemin, ondoyante et narquoise, en appelant d'autres dans son sillage, et ces dernières n'étaient jamais parties non plus.
Peut-être était-ce là ce qu'il voulait depuis le début, murmurait-elle, creusant la douleur, sachant parfaitement où appuyer, peut-être a t-il toujours voulu mourir ainsi, rejoindre le vide, rejoindre Woon pour toujours. La condamnation eût-elle pris place deux décennies plus tôt, Sa-Mo était presque certain que Dong Soo se serait battu bec et ongles pour se voir libérer et gracié. Mais celui qu'il avait vu derrière les barreaux de sa cage avait à peine protesté. Un instant, Sa-Mo avait cru voir Sa-Goeng réincarné, placide et indifférent face son propre trépas, et plus récemment à l'ensemble des événements qui se déroulaient autour de lui.
Jin-Ju et Ji-Seon venaient aussi souvent qu'elles le pouvaient, mais prenaient garde à dissimuler leur visite sous un déplacement plus protocolaire, notamment chez leurs fournisseurs ou chez des clients prestigieux. Myosan était situé à quelques miles de la résidence secondaire d'un de leurs plus anciens acheteurs, qui aimait à venir passer l'été dans le climat frais des montagnes.
L'air sentait les feuilles chauffées par le soleil, la terre séchée. Yun-Seo fut la première à demander comment se passaient les choses à Hanyang, en usant de l'argument de la boutique pour amener son questionnement.
- La situation se tend un peu plus chaque jour, déclara Ji-Seon, se tournant vers Jin-Ju pour avoir appuyer ses déclarations par une confirmation non-verbale. Un gwishin se serait introduit au palais royal et aurait pénétré dans la chambre du souverain.
- Que dis-tu ? Reprit aussitôt Sa-Mo. Le roi a t-il été blessé ?
- Pas du tout. En vérité, le monarque a démenti avoir été la cible d'une intrusion gwishin, mais des habitants vivant à proximité du palais ont affirmé avoir aperçu un individu vêtu de blanc passer les portes sans être arrêté par la garde. Ces derniers soutiennent également n'avoir rien vu.
- Ce qui n'a surpris personne, intervint Jin-Ju. Ils admettraient avoir commis une erreur passible d'une exécution s'ils venaient à témoigner du contraire. Ils ne font que suivre l'humeur du roi, et veulent avant tout éviter de le contrarier davantage.
Des garçons vinrent chercher Yoo-Jin et Ju-Won pour aller se baigner dans une des petites mares rocheuses formée par la rivière de montagne. Sa-Mo repoussa le souvenir des étés au camp, de Dong Soo s'élançant au dehors, retirant déjà à moitié sa tunique, s'exclamant "Woon-ah, Cho-Rip-ah, venez!" d'une voix forte et claire. Woon n'aimait pas se baigner pour son amusement, ou du moins tendait toujours à l'éviter quand il le pouvait. Sa-Mo ne l'avait jamais entendu solliciter ses camarades comme ces derniers pouvaient le faire dès que la chaleur tombait sur le pays, ni se jeter à l'eau dès qu'il en avait l'occasion.
Le plus souvent, il l'avait trouvé tout habillé, patientant et observant les autres au sec, à l'ombre du feuillage des arbres. Dong Soo avait plusieurs fois essayé de l'inviter, s'interrompant même dans ses divertissements et jeux avec les autres pour venir le chercher. Yeo Woon secouait toujours la tête. Sa-Mo ne put retenir le souvenir qu'il avait gardé des expressions qui se peignaient alors sur le visage de Dong Soo, la déception et la tristesse masquée sous un sourire factice et l'envie de venir s'asseoir près de Woon, ou de se rapprocher d'une manière ou d'une autre.
Laisse-moi entrer, disait, demandait (suppliait) le visage de Dong Soo, et en face, celui de Woon répondait le plus souvent "non". Et Sa-Mo savait, oh il savait, combien Dong Soo avait toujours profondément abominé le fait de ne pas réussir quelque chose.
Il se concentra à nouveau sur le thème de la conversation, fit de son mieux pour la suivre et y réagir de manière appropriée. Jin-Ju prétendait que c'était la parole du gouvernement, des ministres et du roi, contre celle, minuscule et hésitante, de quelques roturiers de la capitale.
- Jamais ils n'obtiendront gain de cause, déclara t-elle en conclusion. C'est à peu près le même problème avec les paysans qui viennent pour leurs récoltes supposément détruites par la grotte. Le roi se focalise trop sur la guerre, et où qu'il se tourne, les nouvelles sont désastreuses.
- On dit pourtant que les dégâts dans les champs sont considérables, observa Yun-Seo. Et les fermiers désespérés.
Ji-Seon hocha la tête.
- Jin-Ju et moi avons rendu précédemment une visite chez un de nos associés, leur narra t-elle. Il vit non loin de l'endroit où a été découverte la grotte, aussi avons-nous pu constater les dommages par nous-même.
- Et alors ? Les pressa Sa-Mo.
Jin-Ju et sa partenaire échangèrent un regard défaitiste.
- Malheureusement, il apparaît que les rumeurs n'ont pas été amplifiées, reprit-elle. Tous les fruits, tous les légumes ont pourri et sont devenus entièrement noirs en l'espace de quelques jours à peine, ainsi que les céréales. Rien n'est comestible.
- Et le bétail ?
- Les moutons et les chèvres développent des symptômes de maladie qui s'observent également chez leurs propriétaires. L'issue est invariablement fatale, à moins d'un éloignement immédiat, mais il semble que les effets commencent à être ressentis bien au delà des frontières géographiques ayant été jusqu'ici identifiées.
Sa-Mo sentit son appétit lui passer. Jang-Mi n'avait fait que picorer, mais il était cependant soulagé de la voir sortir un peu, profiter de la cour extérieure de la maison et du beau temps, s'autoriser un maigre grignotage. Avec la mort de Min-So, ils avaient tous deux perdu un enfant, et là où Sa-Mo s'appliquait à tenter de noyer son deuil par des occupations multiples, ce qui ne fonctionnait que modérément (il faut que quelqu'un soit là), Jang-Mi s'y laissait engloutir, trop las pour lutter contre son chagrin.
En outre, elle était rongée de culpabilité. Si j'étais intervenue plus tôt, répétait-elle depuis qu'elle était revenue, au point que Sa-Mo ne trouvait plus d'argument à lui opposer.
- Ce n'était en rien de ta faute, ma chérie, disait-il alors. Tu ne pouvais pas savoir. Personne ne pouvait savoir.
Après une enquête sommaire, deux possibilités avaient été dégagées, et aucune n'avait encore reçue la moindre confirmation définitive. Myeong-Suk n'avait toujours pas dit un mot sur ce qui s'était passé là-bas. Pour certains, c'était un assassinat perpétré par un bandit de passage ou un dégénéré, si ce n'était un ennemi politique de Cho-Rip (Hong Guk Yeong).
Plusieurs villageois en revanche, qui avaient croisé le couple en de rares occasions, surtout la femme, car le mari "ne sortait presque jamais", avaient déclaré que les rapports entre ces derniers étaient terriblement hostiles, et que Min-So montrait des signes de peur allant crescendo.
De cela, Jang-Mi et Sa-Mo avaient déjà été informés : Min-So avait mentionné son inquiétude vis-à-vis de l'attitude de Cho-Rip (Hong Guk Yeong) et de la violence, poussant notamment sa tante à se rendre chez eux, mais les choses n'avaient pas alors semblées être aussi extrêmes, et Sa-Mo peinait à comprendre comment, en si peu de temps, la situation aurait pu dégénérer à ce point.
Lorsqu'il avait proposé son opinion à sa femme, celle-ci avait répondu d'un ton froid :
- Cho-Rip a déjà du sang de ses proches sur les mains. Celui de Min-So pourrait très bien s'y ajouter.
La seule personne qui eût été en mesure de répondre à leurs questions et de clôre leurs interrogations restait muette. Elle commençait à peine à accepter de se prêter à certaines activités avec Yun-Seo, qui maniait la gamine avec une délicatesse prodigieuse, ainsi que Ju-Won. Elle parlait par moments, mais jamais de la mort de ses parents. Toute cette maison est en deuil, avait réalisé amérement Sa-Mo.
Dong Soo lui manquait terriblement. Il s'était également surpris à penser à Cho-Sang, de l'autre côté de la mer. Aucune nouvelle de l'île des morts n'était parvenue sur le continent. Ils ne savaient des gwishins que ce que les rapports militaires au nord en disaient, soit qu'ils progressaient sûrement et rapidement, avec une efficacité redoutable, des troupes de plus en plus massives, une flotte entière de bateaux de guerre et quelque chose nommé le Murmure, qu'on évoquait avec une crainte admirative.
- Les villages alentours de la grotte se vident progressivement de leurs habitants, continuait Ji-Seon. Aucun ne souhaite rester dans les parages, de crainte de voir ses récoltes et ses revenus en pâtir.
- Le roi ne fait-il rien ? La questionna Yun-Seo.
- Le problème est secondaire, déclara Jin-Ju. Il ne voit que la lutte avec les gwishins au nord, et se concentre à peine sur les problèmes locaux. Les paysans qui se sont rendus à Hanyang n'ont jamais obtenu gain de cause.
- Pourtant, les dégradations s'étendent.
- Pas assez pour que le gouvernement estime nécessaire d'intervenir. Le fait que les patrouilles d'exploration envoyées là-bas ne soient jamais revenues ne joue pas en outre en faveur d'examens plus poussés. La situation est similaire à celle de l'accès à l'île des morts. L'un de nos clients travaillant pour un ministère nous a signalé que le roi ne souhaitait plus risquer la vie de soldats à moins d'une urgence, et l'urgence actuelle se trouve être la guerre au nord.
- Mais la grotte est dite associée aux gwishins, objecta de nouveau Yun-Seo. N'y aurait-il pas là une raison pour le roi de s'y intéresser davantage ?
Jin-Ju secoua la tête. Il ne restait plus aucune poire, mais des mouches étaient venues se poser sur le plat pour venir en récupérer les gouttes restantes de jus.
- Pas tant qu'il ne s'agit que de rumeurs, répondit-elle. Il a confié le problème à certains de ses ministres, mais eux-même sont trop occupés par la guerre. Pour le moment, la question de la grotte se limite à des récoltes ruinées, ce qui pourrait également être un effet d'une altération liée au temps ou à autre chose que les érudits ne connaissent pas encore, à des animaux et des gens malades, ce qui revient plus ou moins au même, et à des mouvements réduits de population pour s'éloigner, ce qui se produit déjà au nord, et en bien plus grand nombre. Nous pensons avec Ji-Seon qu'il ne s'intéressera véritablement au problème que lorsque ses effets auront au moins atteint Hanyang, et que le risque de famine sera avéré, si ce n'est déjà vérifié.
Il se fit un silence, durant lequel des grillons firent retentir leurs chants stridents.
- Nous envisageons de partir vers le sud, dit tout à coup Jin-Ju. Mon père nous y a engagé, ainsi que les dernières nouvelles du nord. Le bastion de la forteresse de Jongbang serait tombé.
Sa-Mo leva les yeux vers Yun-Seo, et vit sur le visage de la veuve de Dong Soo des craintes analogues. La possibilité qu'il demeurât une chance lui était encore accrochée. Il faut que quelqu'un soit là, lui rappela la voix de Dong Soo, impérieuse et inéluctable. Sa-Mo pensa au camp d'entraînement, laissé à l'abandon là-haut, oublié, mis de côté.
Encore un peu de temps, conclut-il. Encore juste un peu de temps.
