Notes de début de chapitre.
Pas de notes.
CHAPITRE LXXIX
"It's a highway, highway to the dark
And a neon Medusa's got your heart
Sweet canyon lullabies
Don't look straight into its eyes
It's a highway, highway to the dark "
(The Midnight, "Neon Medusa")
a. La névrose de transfert
En chemin, Mago aperçut un couple. La femme tenait dans ses bras un bambin dont l'âge devait à peine excéder trois ans. Tous trois avaient le teint blafard propre à leur condition, quelques taches de bleu et de noir par endroits, remontant en nuages sombres le long du cou de l'homme, et éclaboussant une portion de la tempe de l'enfant. Les taches étaient plus visibles chez certains gwishins que d'autres, en particulier ceux qui étaient morts depuis plusieurs décennies. Mago en avait sur son bras gauche, raccordées à des veines dans les mêmes tons macabres, et un peu sur son ventre.
Un temps, au tout début, comme les vivants n'avaient pas encore compris la véritable nature des résurrections, ils les avaient prises pour des ecchymoses. Les morts avaient sans arrêt l'air d'avoir été battus. Depuis, bien entendu, les perceptions avaient été drastiquement modifiés, et les gwishins portaient d'autres signes désormais, des cloques et des rougeurs, vestiges de la torture répressive, du feu des combats ou d'une confrontation malheureuse avec une patrouille. Selon certains rapports issus du continent et des champs de bataille, le gouvernement avait mis fin à ces dernières, estimant que l'attention devait être concentrée ailleurs.
Mago parvint à un carrefour, celui qu'elle empruntait chaque fois qu'elle se rendait au palais royal de la Cité du Lac Solitaire. Intérieurement, elle le nommait simplement "Le Palais", avec un grand P. Il y avait d'autres dans la ville, des édifices somptueux, à la physionomie inimaginable, farfelue, faits de rondeurs et d'étendues colossales. Même l'Historien avait été incapable de déterminer de quand datait exactement les constructions de la Cité, et plus largement de l'ensemble de l'Île des Morts.
Ils étaient pourtant plusieurs à s'y être penchés, des hommes de sciences, de lettres, des érudits à barbes, avec des yeux aux coins creusés de rides ou au contraire effroyablement jeunes. Aucun n'était parvenu à obtenir la moindre réponse satisfaisante. Après leur propre existence, les gwishins se voyaient de nouveau confrontés à l'inexpliquable, et ne pouvaient guère éventuellement compter sur les vivants pour tenter de résoudre la question.
Mago traversa le carrefour, aux délimitations formées par les armatures de ces maisons froides. Elle vivait dans l'une d'entre elle, localisée au creux de la courbe reliant les deux rives du lac, avec la mère de Yeo Woon et celle de Baek Dong Soo. L'idée venait de la première, la seconde s'y étant pliée sans paraître y accorder la moindre importance. Elle avait également proposé à Mago de se joindre à elles, ce qui l'avait arrangé, car bien qu'elle eût reconnu un certain nombre de figures familières parmi les gwishins, qu'il eût été question de Yeong-Ja, de compagnons de route, ou de certains rois et reines, ces connaissances s'étaient très hâtivement réparties au sein des demeures et établissements qui s'étaient ouverts dans la ville.
Yeong-Ja avait rejoint une maison de divertissement qui bordait la rive est. Il en existait d'autres, car le taux de gisaengs mortes était proprement grotesque. Elles étaient coudes-à-coudes avec les soldats. Les chiffres avaient été produits par l'Historien, sur la base des entrevues que les morts avaient effectués au nord, mais aussi menés en tout début d'installation, avec la vieille shaman. Une large majorité des gwishins étaient des roturiers, et le plus souvent appartenant à la classe des sangmins, ou des cheonmins. Les yangbans demeuraient en sous-effectif. C'est qu'ils brûlent davantage leurs morts que les petites gens, lui avait notifié Im Ji-Oh.
Depuis qu'elle avait cessé son entraînement avec Yeo Woon, trop occupé par ses fonctions en tant que gwishin-roi pour se consacrer pleinement à son enseignement, Mago passait de plus en plus de temps avec le vieil homme, qui avait entrepris de lui donner des leçons sur des sujets très variés, comprenant l'histoire, la géographie, mais aussi les arts de la guerre, qu'il connaissait un peu. La demande avait initialement été formulée par Yeo Woon. Mago envisageait qu'il eût ainsi souhaité compenser pour son absence de formation après avoir accédé à la gouvernance des morts.
Le geste avait cependant été bienvenue. Elle appréciait grandement l'instruction de Im Ji-Oh, sa douceur, et la facilité avec laquelle il expliquait les choses. Elle venait généralement dans ses appartements du palais royal, trois fois par semaines, afin de recevoir ses leçons. Elle avait eu une éducation très incomplète, qui lui venait de sa grand-mère.
Celle-ci, malgré sa bienveillance, était illettrée, et n'avait pu faire don à Mago que de connaissances sommaires, utiles certes, mais trop réduites pour véritablement comparaître contre des enfants de nobles. Mago n'avait appris à lire et à écrire après sa résurrection. Si elle parvenait à s'en sortir à l'oral, elle faisait en revanche de nombreuses fautes à l'écrit. De Joseon, elle n'était avertie essentiellement que du folklore, et ignorait en grande partie les récits de ses plus prestigieuses batailles, les noms de ses monarques les plus illustres, des meilleurs peintres. Du confucianisme, elle n'avait que des notions très vagues, issues de la tradition orale, et déformées par ce même procédé.
Im Ji-Oh paliait à ses lacunes avec une efficacité et une bienveillance qui venait rendre les apprentissages considérablement plus agréables. Il semblait presque tout savoir.
- À l'exception de ce qui relève des gwishins, s'était-il moqué gentiment lorsque Mago le lui avait dit.
- Mais c'est vous qui avez rédigé le second volume de l'Encyclopédie des Morts, lui avait-elle opposé, surprise par sa contestation.
L'Historien avait exhalé un soupir triste.
- Il ne s'agissait là que d'une compilation d'observations et de constats recueillis directement auprès de nos congénères. Quiconque en mesure d'écrire aurait pu s'en charger à ma place. Il n'y a rien d'exceptionnel à cela.
Il avait formulé sa remarque d'un ton faussement détaché, dans lequel Mago avait perçu une pointe de détresse. Elle l'avait entendu également chez Jae-Ji, lorsque cette dernière, se montrant pendant une rare occasion chez l'Historien, s'était plainte devant Mago de subir une décroissance de ses pouvoirs de vision.
- Mais vous avez été nommée, lui avait fait-elle remarquer alors, sincèrement estomaquée de découvrir si peu de foi chez la vieille femme qui lui avait donné son nom quelques années auparavant, et l'avait observé avec le calme d'un sage ayant déjà tout vu et ne s'étonnant plus de rien. Vous êtes l'Oeil. Im Ji-Oh est l'Historien, Gy Hui-Seon la Voix, Yeo Woon le Pourquoi. C'est vous qui les avez ainsi titrés.
- En effet, avait répondu Jae-Ji. J'ai agi de la sorte car on l'exigeait de moi.
Un temps, essentiellement après l'avoir rencontrée pour la première fois, Mago avait songé qu'elle était comme une très ancienne déesse, une femme hors du commun doté d'habiletés extraordinaires et incompréhensibles, capable de communier avec les dieux et d'interpréter leurs volontés pour les transmettre aux morts. Lorsqu'elle leur était apparue dans cette ruelle d'Hanyang, à elle et à son maître, l'impression s'était accentuée.
Mais voilà que des mois étaient passés, le siège de la capitale avait pris fin, la guerre était bien entamée, la Cité du Lac Solitaire grouillait de gwishins ayant repris des habitudes de leurs existences vivantes, et Jae-Ji ressemblait de plus en plus à sa grand-mère, une dame âgée ordinaire, inoffensive, plus proche du trépas que de ses beaux jours, et dont la principale occupation consistait à mentir et à user des croyances des autres pour gagner sa pitance. J'étais l'une des pires shaman que ce pays ait jamais porté, avait-elle révélé à Mago, comme elle était encore puissante et espiègle, baignée dans sa maîtrise de la conscience collective et des secrets des gwishins.
Mago avait été lui rendre visite quelques fois, dans sa petite maison simple au bord du lac. Elle n'aimait guère l'atmosphère qui y régnait, ni le regard que Jae-Ji avait à l'intérieur. Les rois et les reines ont été choisis au hasard, affirmait-on dans les lieux publics dans la cité, entre occupants d'une même maison. Ils n'ont rien de plus que nous. Dans les yeux de la vieille shaman, Mago avait lu la même conviction, le même ébranlement de croyances, les incertitudes terribles que seule pouvait créer la destruction d'espérances profondément intégrées et acceptées.
Parvenant finalement à la place centrale, Mago se dirigea vers le ponton, et emprunta une barque vers le palais royal. On était en début d'après-midi, et la ville était paisible, loin du fracas des canons et des hurlements des soldats sur le continent. La surface du lac était splendide sous le soleil de Yu-Wol, resplendissante comme un bijou. Au loin, Mago aperçut une autre barque qui suivait la même direction que la sienne, mais chargée de plusieurs individus. Au centre, elle distingua la carcasse d'un animal mort.
Elle avait essayé de rejoindre les brigades de chasse, mais son apparent jeune âge lui avait valu d'être refusée. Même l'ancien roi Daejoyeong n'avait pas voulu d'elle pour aider à la constitution de ses tours de guets et à la surveillance des côtes. Les gwishins-rois et reines s'appliquaient à garder ce dernier relativement loin du champs de bataille.
Tous les morts étaient au courant de leur manège, et savaient qu'il y avait là quelque stratégie maladroite pour conserver un pouvoir partagé et ne pas affronter les opinions plus radicales d'une partie du peuple, qui soutenait des héritiers légitimes du trône, le Bâtisseur compris. Avec les résurrections et la multiplication des détenteurs passés ou potentiels de la couronne, le sang royal a perdu de sa valeur, avait observé l'Historien. Sa remarque avait pris place lors d'une session durant laquelle il lui avait expliqué que la rareté faisait très souvent la valeur des choses.
- C'est parce que les futurs rois sont peu nombreux qu'ils ont toujours considérés comme si précieux, lui avait-il signalé, et Mago écrivait minutieusement tout ce qu'il disait sur des pages et des pages, vidant l'encre et épuisant les pinceaux qui provenaient alors du continent. De la même manière, la possession du trône est un pouvoir absolu au regard de ce qu'il ne peut appartenir qu'à un seul individu.
En complément de sa formation théorique, Yeo Woon lui avait trouvé un professeur en arts du combat, dont le nom lui avait été suggéré par l'Épée. C'était un ancien commandant de l'armée, abominablement exigeant, qui ne souriait jamais. Le degrés de sympathie que Mago éprouvait à son égard était inversement proportionnel à celui que lui inspirait Im Ji-Oh. L'homme aboyait ses ordres, ne parlait presque jamais en dehors du sujet de sa leçon, et paraissait totalement réticent à l'idée de formuler un seul compliment quant aux apprentissage de son élève, bien qu'elle fît de véritables progrès sous sa tutelle.
Mago se trouvait à se languir des enseignements laconiques de Yeo Woon, qu'elle n'avait presque pas vu depuis leur installation dans la Cité et l'annonce de la mort de Baek Dong Soo. Elle n'avait pu lui rendre visite qu'en une seule occasion, durant un laps de temps très court pendant lequel elle avait à peine pu lui demander si tout allait bien et lui brosser une synthèse de son instruction.
Immédiatement après l'avoir quitté, alors qu'elle refermait la lourde porte et entamait la traversée du couloir vers les escaliers, elle avait été alpaguée par Gyo Hui-Seon.
- Comment l'as-tu trouvé ? L'avait interrogé celle-ci, posant sur elle des yeux pénétrants de vautour.
C'étaient les mêmes que ceux de Jae-Ji. Mago s'en était agacée.
- Comme de coutume, avait-elle répondu, un peu sèchement, exaspérant sans doute en retour la gwishin-reine (la maîtresse de maison de divertissement, disaient les gens, dans les rues, ceux qui cessaient de croire, la directrice des gisaengs).
En vérité, elle avait pensé qu'il était plus distant que d'habitude, plus froid, mais avait corrélé son attitude avec la mort de Baek Dong Soo, et ne s'en était pas formalisée davantage. Elle avait alors tu certaines choses, comme le fait que Yeo Woon se regardait trop souvent dans les miroirs, qu'il n'avait pas terminé plusieurs de ses phrases, ou qu'il n'avait rien déclaré lorsque Mago s'était enquis de sa santé, dans une question suffisamment large pour éviter toute mention de l'exécution de son (amant) ami d'enfance. Il était arrivé qu'il lui semblât complétement ailleurs, et par moments totalement oublieux de la présence de son ancienne élève.
C'est le deuil, voilà tout, avait estimé Mago. Et le deuil était une explication parfaitement valable.
(mais pas suffisante)
Dans les appartements de l'Historien, elle avait entendu des observations échangées entre gwishin-rois et reines, selon lesquelles Yeo Woon se refusait à lâcher le champ de bataille, qu'il était devenu épouvantablement sévère dans les jugements qu'il rendait au cabinet de la Justice, y compris pour leurs dirigeants les plus implacables, et qu'en dehors de ses devoirs politiques et militaires, il ne sortait jamais de ses quartiers.
- Nest-ce pas ainsi qu'il se comportait après sa résurrection ? Avait-elle fait remarquer à Gyo Hui-Seon. Dans votre maison de divertissement ?
Elle se souvenait des mots de Baek Dong Soo (ça va lui passer), du sourire contrit qui s'était inscrit sur son visage quand il les avait prononcé.
- Bien sûr, bien sûr, lui avait accordé la Voix avec impatience. L'une de ses anciennes connaissances, une gisaeng vivante qui a veillé sur lui tant qu'il était chez moi, m'avait informé en conséquence, et j'ai été en mesure de le constater par moi-même.
- Dans ce cas, rien d'inquiétant, avait conclu Mago. Faîtes-moi confiance. J'ai vécu avec lui pendant quatre ans en permanence, avec et sans Baek Dong Soo dans les parages, et je ne vois rien dans son comportement actuel rien qui me semble excessif ou dissonnant compte tenu des circonstances.
(menteuse)
Elle revoyait son maître passant devant un miroir et y jetant un coup d'oeil prolongé, ne lui répondant pas, regardant dans le vide, comme s'il y avait là autre chose. Lui était revenu en mémoire des images, les mains de Yeo Woon dans celles de Baek Dong Soo, la façon qu'il avait de le regarder parfois, le désespoir qui s'était gravé sur son visage après cet affrontement qu'ils avaient instauré dans l'arrière cour de la demeure des Baek (parce que tu écris une lettre à ton ami d'Hanyang).
Elle n'était pas complétement assurée des raisons l'ayant poussée à ne pas partager immédiatement l'ensemble de ces éléments à Gyo Hui Seon ou la vieille Jae-Ji, ni même à l'Historien. Une part d'elle-même justifiait son choix par un respect la perte qu'avait subi son maître, et d'une compréhension plus aigüe des dispositions d'esprit de celui-ci, malgré les assurances de la Voix ou encore les entrevues que l'Oeil avait mené avec Yeo Woon.
Mais il existait aussi une autre impression, moins nette, et qui cependant lui apparaissait par moments plus justes. Elle avait la forme de la poignée des portes des appartements de Yeo Woon, et son visage quand Mago s'était tourné vers lui après qu'il l'ait appelée, comme elle s'apprêtait à s'en aller. Tu ne diras rien à mon propos à Gyo Hui Seon, ni à personne d'autre, pensait-elle se souvenir, avec, à l'arrière de son crâne, un hurlement abominable accompagné de fleurs blanches qui évoquaient des insectes (MURMURE), et dans le dos de son maître, quelque chose, une forme, une ligne d'ombres qui l'avait pétrifiée et de laquelle elle s'était détournée en hâte, priant pour ne plus avoir à la remarquer.
Elle n'était même pas certaine qu'il eût été question d'un véritable fragment de sa mémoire. Il lui semblait parfois avoir un précipice à cet endroit, à cet embranchement précis de réminiscences, où rien ne subsistait à l'exception d'un vide béant.
- Mais c'est Baek Dong Soo, avait répliqué la Voix. Et il est le Pourquoi.
Gyo Hui Seon attendait un effondrement qui n'advenait pas depuis plusieurs mois. La vieille Jae-Ji semblait peiner avec ses visions, et l'Historien avec ses connaissances. Yeo Woon, dans la ligne de mire des préoccupations de part son titre, rejetait toute coopération favorable à un réglement plus définitif du problème. De manière générale, les gwishins-rois et reines faisaient face à une remise en question générale, aussi bien interne que la part de la population des morts, qui souhaitait tout autant qu'eux des réponses, se demandaient combien de temps durerait la farce, et dont l'éloignement du pouvoir rendait la patience plus fragile.
Parallèlement, Mago éprouvait trop de difficultés à se souvenir, avait trop de réserves à parler de ce qu'elle avait vu (le miroir la silhouette les Yeux), et doutait que l'affection seule pour son maître en fut à l'origine. Elle aurait aimé avoir sa grand-mère à ses côtés. Elle l'avait cherchée parmi les gwishins, avait déposé son nom dans le grand registre tenu par le cabinet du Peuple, mais ne l'avait pas trouvée depuis.
Elle n'osait pas se confier à la mère de Yeo Woon. Bien qu'elle sentît que cette dernière eût été parfaitement capable d'entendre ses hésitations et de la conseiller, et que leur entente fût harmonieuse depuis leur emménagement dans la maison de la Cité, elle persistait à garder le silence (tu ne diras rien).
En s'introduisant dans le couloir principal du palais royal, celui dont les plafonds étaient les plus hauts, et qui comportaient de belles arches aux sommets pointus, elle vit venir vers elle Gyo Hui Seon, ses cheveux blancs noués en un chignon strict. Cette dernière avait retrouvé sa propre mère durant l'exil près de Nampo, et l'avait invitée à venir vivre avec elle dans ses appartements.
Une fois, Mago avait aperçu une dame à l'air très digne au bras de celle-ci, lui parlant à voix basse, comme deux conspiratrices sur le point d'organiser un coup d'état. Elles avaient le même regard, exactement comme Yeo Woon et sa mère partageaient des traits spécifiques. Je crains qu'il ait mon caractère, avait noté celle-ci d'un ton étrangement triste. Plus tard, Mago avait compris que sa peine était avant tout liée au fait que le constat était tardif, empêché par un décès survenu à l'inverse trop tôt.
- As-tu un moment ? S'enquit Gyo Hui Seon, avec un sourire onctueux. J'aimerais te demander une faveur.
Dans la mémoire de Mago remonta un souvenir récent, celui de son maître, marchant lentement dans les rues de la ville, seul (non) et pâle. Elle l'avait vu par une fenêtre, et il était heureux en un sens qu'il n'eût été question que de Yeo Woon, car alors elle avait été prise par une curiosité dévorante, et avait outrepassé le règlement nocturne qui stipulait de ne surtout pas regarder à l'extérieur une fois sonné le carillon.
Le Paon se promène, se dit-elle, observant l'expression de Gyo Hui Seon, songeant aux rituels ensanglantés mis en place par Jae-Ji peu avant sa prétendue disgrâce, aux animaux dépouillés de leurs peaux et aux entrailles exposées à la vue de tous dans la maison de la vieille shaman, tandis que celle-ci fourrageait à l'intérieur depuis plusieurs mois, bravait toutes les pratiques habituelles de sa profession initiale, cherchait quelque chose, visiblement à défaut de pouvoir mettre la main dessus dans l'esprit de Yeo Woon. Le Paon se promène, et mon maître aussi.
Elle suivit Gyo Hui Seon, et sentit ses lèvres se resserrer.
(que fais-tu des miroirs et des absences et de la promenade sous les rayons de la lune et de la chose qui suivait et qui demeure là en silence)
Et la voix de Yeo Woon de répondre avec un air fracturé, désossé, celui du tronc des arbres calcinés au milieu des clairières des morts, un air qui en cachait un autre dans son dos, un air qui avait des yeux partout.
(tu ne dis rien)
b. Pinocchio
Hui-Seon perçu le changement dès l'instant où elle fut autorisée à entrer dans ses appartements. Il y régnait une odeur sale et onéreuse, un amalgame de parfum recherché aux accents de miel et de clou de girofle, d'encens consummé en trop grandes quantités, gâché par les relents de cette sueur dense et empotée que seuls pouvaient produire les ébats physiques. Un instant, elle crut s'être trompée, car la chose lui parut singulièrement déplacée, mais également rocambolesque.
À son côté, elle entrevit Mago fronçant le nez, examinant à son tour l'air de la pièce et le trouvant saugrenu. L'étudiante connaissait bien son maître en termes d'attitudes, si ce n'était dans le détail de son existence. Hui-Seon avait un temps compté là-dessus, espérant que Mago parvienne à démêler les noeuds avec lesquels ni elle ni Jae-Ji n'avaient réussi à se dépêtrer. Force lui était de constater que les cordes étaient trop bien ficelées même pour le caractère opiniâtre de l'élève, qui pourtant avait convaincu Yeo Woon de la prendre sous son aile et de lui enseigner les arts martiaux, alors même que ce dernier n'en avait guère exprimé le souhait.
Mago s'était imposée, comme Hui-Seon et Jae-Ji avant elle, mais entre temps, les portes s'étaient refermées. Jamais cependant n'y avait-il eu un tel besoin de jeter un coup d'oeil à l'intérieur. Depuis leur dernière conversation dans les appartements de Hui-Seon, Jae-Ji s'était définitivement persuadée que toutes les réponses devaient absolument dormir dans la conscience et la mémoire de Yeo Woon.
- Les entrailles n'ont rien donné, avait-elle observé, pas davantage que les rituels de sang.
- Il est possible qu'il soit encore trop tôt, avait objecté Hui-Seon dans un accès superficiel de bon sens, mais également avec l'indolence de l'habitude, car cela faisait alors près de deux heures que la vieille shaman se plaignait auprès d'elle.
Jae-Ji ne s'était point privée de souligner la futilité de sa remarque.
- Cela fait des mois. Des mois, avait-elle répété, appuyant volontairement sur la durée tandis que Hui-Seon terminait sa tasse de thé et regardait ailleurs, s'obligeant à ne pas lever les yeux au ciel. Les motifs de sang ne disent plus rien. Il en va de même pour les tripes d'animaux.
- Et pourquoi ne te tournerais-tu pas vers des rituels plus traditionnels ? Tu m'as toujours dit avoir été formée par ta tante aux danses chamaniques et à la transmission d'offrandes. Je ne t'ai cependant jamais vu y recourir.
- Pour la simple et bonne raison que je ne suis pas ce genre de shaman. Jamais je n'ai cru en ces choses, aussi je ne vois aucun intérêt d'en faire usage. En outre, ces procédés ne sont en rien adaptés à la situation que nous rencontrons. Les gut et les offrandes sont destinés aux dieux et aux esprits.
Hui-Seon avait tiqué derechef.
- N'est-ce pas là exactement notre situation, au contraire ? Les Yeux ne sont-ils pas considérés comme un dieu ?
- Je ne sais ce que sont exactement les Yeux, avait répondu Jae-Ji d'une voix sombre. Mais ils ne parlent pas avec les danses, et encore moins avec les kosa. Leur langage est celui du sang et de la chair, de l'immobilité et du feu. Par ailleurs, cesse de les appeler ainsi. Je t'ai dit leur nom véritable.
- Soit. Bari.
- Bien. Le nom est aussi un pouvoir. Souviens t-en.
Mais Hui-Seon n'utilisait pas le nom des Yeux, même dans l'espace prétendument sécurisé et intime de ses pensées. Il y avait un instinct en elle, un réflexe ancestral, qui l'amenait à éviter spontanément les deux syllables constituant l'identité authentique du Paon. Elle savait ne pas être la seule dans ce cas de figure. D'autres gwishins, y compris parmi les rois et reines, avaient été ainsi informés par Jae-Ji, mais aucun n'avait jusqu'à lors désigné les Yeux autrement que par leur titre. Certains préféraient même employer les appelations idôlatres et passablement alarmistes dont les qualifiaient les ramifications les plus croyantes de la population des morts, plutôt que de s'aventurer à balbutier son véritable nom.
Sur ce point, Jae-Ji ne se trompait pas : le nom était un pouvoir, comprenant de multiples risques, que personne ne semblait vouloir entraîner. Au plafond des appartements de Yeo Woon, comme des siens, étaient gravés des motifs circulaires. Hui-Seon y avait peu prêté attention dans un premier temps, car ses prérogatives n'étaient pas de passer le nez en l'air à étudier la symbolique des ornements architecturaux de la Cité. La tâche revenait à l'Historien et à l'Oeil, non à la Voix.
Néanmoins, elle s'y était montrée nettement plus attentive au cours des derniers jours, soit après sa rencontre avec Jae-Ji sur la place du temple, et il lui apparaissait après réflexions et observations poussées que les décorations murales tendaient moins vers le pur agrément visuel que vers une menace sous-jacente. Un oeil, après tout, était toujours paré de rondeurs, et toute la cité se vautrait dans les courbes, dans les cercles, dans ce qui était sphérique et clos.
Désormais, chaque fois qu'elle arpentait les couloirs du palais royal, se rendant de salles en salles, de quartiers en quartiers, visitant ses confrères et consoeurs ou atteignant l'antichambre du cabinet du Peuple, elle avait l'impression visqueuse d'être suivie, et observée de toute parts, et cette sensation éveillait des souvenirs de noir et de marche, du dos de Jae-Ji devant elle, et de ses longs cheveux alors gris coulant vers ses reins, aussi sauvagement que le lit d'une rivière. Elle se demandait alors si Yeo Woon se souvenait d'elle ainsi.
Probablement pas, songeait-elle, mes cheveux ont toujours été noués.
Un mouvement se profila depuis l'arche qui menait à la chambre de Yeo Woon, suivant la configuration générique des appartements du palais royal. Sous les pieds nus de Hui-Seon, les dalles du sol parurent devenir plus dures, et plus froides. Dans la Cité, très nombreux étaient les gwishins qui allaient sans chaussures. Dès qu'un gwishin-roi ou reine s'en revenait du champ de bataille sur le continent, il ou elle ôtait invariablement ses bottes et ses chaussettes, avant de poser la plante entière de ses pieds par terre, attendant de voir s'il s'en dégageait une sensation.
Certains de nos hommes refusent même de se chausser avant d'aller au combat, lui avait raconté Ran Gyeong-Ja après avoir terminé son rapport lors d'un conseil restreint, et Hui-Seon n'avait trouvé aucune moquerie à lui répondre, car les gwishins demeuraient avides de perceptions, et ceux qui ne se trouvaient pas en ville apaisaient leur appétit comme ils le pouvaient, dans la boue et la fumée des affrontements avec les vivants. Aucun des leurs n'avait signalé un retour complet de son sens du toucher.
Ils paraissaient amputés sur le long terme, contrairement à ce que Hui-Seon et beaucoup d'autres avaient espéré. Il arrivait que quelques-uns parviennent à éprouver davantage de sensations que d'autres, mais leur nombre était dérisoire. Par moments, seule dans sa belle chambre du palais, Hui-Seon gambergeait sur l'idée que tout l'ameublement des demeures de la Cité était à la fois un cadeau et une malédiction : aucun gwishin ne pouvait pleinement apprécier les étoffes, le moelleux des lits, la douceur du bois des chaises, les surfaces lisses des tables, et le soyeux des draperies.
Durant les rituels de sang, alors recouverts de la tête aux pieds, ils s'approchaient les uns des autres et s'étreignaient désespérement, s'enlaçaient et s'embrassaient, se touchaient, mais rien ne semblait y faire, et les nuits se terminaient dans la frustration et l'amertume. Hui-Seon savait que Jae-Ji avait cru, au moment de l'initiation des rites, que ces derniers leur permettraient de sentir à nouveau. Elle les avait aussi établi dans cette optique, après avoir entendu quelques récits de gwishins ayant eu l'impression vague que leurs perceptions étaient décuplées par le sang, mais quoi qu'il fût advenu lors de ces instants, le phénomène ne s'était pas reproduit depuis au cours des rituels, ajoutant encore au scepticisme de Jae-Ji et à la volonté des morts de s'adresser à des orateurs plus fidèles et passionnés.
De la chambre de Yeo Woon s'extirpèrent finalement trois individus, face auxquels Hui-Seon admit en son for intérieur qu'elle ne s'y attendait guère. Tous étaient des hommes.
Le premier était grand, fort, et possédaient des épaules larges et musclés, un visage un peu dur, et des cheveux attachés en un chignon maladroit. Le second, beaucoup plus petit et mince, avait un cou gracieux, de longs bras et de longues jambes, ainsi que des traits fins, élégants, et ses longs cheveux blancs encadraient librement son visage. Hui-Seon nota leurs caractéristiques, et les associations se formèrent impulsivement, sans le moindre effort de sa part.
Quant au troisième, son physique était résolument quelconque, et aucun de ses attributs ne rappela à Hui-Seon le souvenir d'un individu connu, contrairement aux deux autres. Tous trois étaient très peu vêtus, et se rhabillaient tout en sortant. Le corps du dernier présentait des signes évidents de blessures, des cicatrices en train de se refermer, des traces de sang. Il avait une coupure à la lèvre, et l'arête de son nez était méchamment déviée. On eût dit qu'il avait été horriblement battu. Hui-Seon devina la stupéfaction de Mago, comme la sienne grondait, en quête de réponses.
Les trois hommes avaient l'air jeunes, et tous baissèrent les yeux en la voyant avec l'étudiante de Yeo Woon.
- Votre Majesté, dit l'un d'eux d'une voix rauque, maladivement gênée et respectueuse.
Ils s'inclinèrent en même temps, ce à quoi Hui-Seon leur accorda un hochement de tête. Elle avait déjà vu son lot d'individus embarrassés, mais ceux-ci n'étaient pas seulement mal à l'aise d'avoir été vus : ils exhudaient la peur, et elle ne comprenait pas pourquoi. À l'évidence, Mago pensait de même.
Yeo Woon se montra en dernier, paraissant dans l'encadrement de l'arche, vêtu d'un manteau dont la couleur et la forme ramènent Hui-Seon quatre ans plus tôt, à la maison du Printemps. Ses trois invités, à défaut de pouvoir les qualifier autrement, jetèrent vers lui des regards sincèrement apeurés, aux grands yeux écarquillés de frayeur. Yeo Woon avait l'air passablement furieux, suffisamment pour que Hui-Seon ait l'impression de se voir dans un miroir.
Elle l'examina rapidement, à la dérobée. Ses cheveux n'étaient pas défaits, son pantalon et son manteau n'étaient en rien pliés ou chiffonnés, tendant à démontrer qu'il les portait depuis un moment. Hui-Seon soutint son regard lorsqu'il le tourna vers elle. Elle espéra qu'il y voyait les questionnements, l'incompréhension, la méfiance. Elle se prit également à vouloir qu'il ne s'en rende pas compte, la protégeant ainsi de répercussions éventuelles.
À la maison du Printemps, il ne l'avait jamais effrayée, mais il était alors dans un environnement qu'elle contrôlait, tout juste revenu d'entre les morts, et bien que peu accessible, il demeurait encore assez atteignable pour qu'elle puisse comprendre ses desseins et agir en conséquence. Le paradigme avait nettement changé depuis lors. Sans aller jusqu'à dire qu'il lui faisait peur, elle ressentait cependant un malaise en sa présence qui, à plusieurs reprises, l'avait convaincue de formuler ses appréhensions sous le couvert d'une constatation plus anodine, un "il m'inquiète" qui signifiait tout et rien en même temps. À ses yeux, l'expression était juste, équilibrée. Elle impliquait un engagement distant.
- J'espère ne pas te déranger, commença t-elle prudemment. J'ai à te parler, mais si tu es occupé, je peux revenir plus tard.
Le visage de Yeo Woon n'exprima pas la moindre protestation. Elle laissa son regard dériver vers les trois autres individus. Naturellement, celui de Yeo Woon suivit sa direction.
- Vous pouvez partir, les autorisa t-il d'un ton alangui.
Les épaules du troisième se tendirent, les yeux du premier passèrent de lui à Hui-Seon avec la rapidité d'un animal traqué, puis il passa un bras autour du second et les dirigea vers les portes des appartements d'un pas hâtif, sans ajouter le moindre mot. Mago et Hui-Seon s'écartèrent pour leur permettre de sortir, et comme la seconde posait sur la première un regard soutenu, celle-ci comprit et se glissa à son tour par l'embrasure afin d'aller interroger les visiteurs sans que Yeo Woon se trouvât aux alentours.
Bonne petite, pensa Hui-Seon avec une pointe de tendresse presque maternelle, d'araignée indulgente, tandis que celui qui était désormais son hôte venait prendre place autour de la table située au centre de la pièce principale. Ses gestes étaient lents, mais sereins. Il en résultait un contraste terrible avec ses manières des jours précédents, au cours desquels il avait semblé plus agité.
(il s'est passé quelque chose)
- Qui était-ce ? Demanda t-elle, faisant référence aux trois hommes qui devaient très certainement tout déballer à Mago dans les couloirs, ou dans un coin plus tranquille du palais.
Elle choisit d'adapter sa conduite à la réponse de son interlocuteur. S'il se prêtait à une explication, elle le questionnerait davantage. Dans le cas contraire, elle tiendrait sa curiosité en laisse, et chercherait à en savoir plus par des moyens détournés. La tactique s'était révélée parfaitement adéquate à la maison du Printemps, où elle avait recouru aux témoignages de Go Hyang.
Yeo Woon haussa les épaules, l'air de signifier que l'identité de ses visiteurs n'avait pas d'importance. Il ne répondit pas. Hui-Seon opta en conséquence pour la deuxième option, et changea de sujet, remisant son irritation et ses scrupules pour des moments plus adéquats, et pour ce que Mago pourrait lui dire. Le combat frontal n'avait plus d'intérêt à présent.
Elle vint s'asseoir en face de Yeo Woon, et garda les mains serrées devant son ventre. Il la regardait de haut. Elle s'en rendait compte pleinement à présent qu'elle était installée et qu'elle le voyait mieux.
- Tu voulais me parler ? Reprit-il.
Il lui sembla que même les coins de ses lèvres remontaient en un sourire moqueur. C'était, en un sens, bien pire que l'abattement ou la colère. Hui-Seon avait appris à maîtriser les deux et pouvait les dompter aisément, mais la raillerie l'exaspérait de part le manque de parade qu'elle trouvait à lui opposer. Elle fut prise du désir impulsif de mendier des explications, de savoir ce qui s'était passé.
En dehors de Baek Dong Soo, Yeo Woon n'avait jamais exprimé le moindre intérêt charnel envers qui que ce fut, et elle était particulièrement sceptique quant au fait que la tendance se fût inversée du fait de l'exécution de celui-ci. Concentre-toi, se fustigea t-elle.
- En effet. J'ai cru comprendre que tu étais sorti la nuit dernière.
Il ne dit rien. Son visage ne bougea pas.
- Durant les heures interdites, poursuivit Hui-Seon.
Mago n'avait rien confessé ouvertement, mais à l'instant où Hui-Seon avait fait mention de l'escapade de Yeo Woon durant leur échange à son arrivée au palais royal, quelque chose était apparu dans ses yeux, un aveu colossal dont Hui-Seon avait eu le temps de se saisir. Yeo Woon posa son menton sur ses mains, placées l'une au dessus de l'autre. Il persistait dans le mutisme. Ce n'était en rien une innovation, mais la façon dont il gardait le silence était atypique.
À la maison du Printemps, ses réticences à parler s'accompagnaient de morosité, de mélancolie, et souvent d'horripilation envers la persévérance de Hui-Seon. Il ne s'était jamais montré sardonique ou narquois, tout du mois jamais à ce point. Hui-Seon voyait la moquerie flamboyer dans ses beaux yeux. La tristesse avait disparu.
- Peux-tu m'en dire plus ?
Voilà qu'elle prenait des précautions, et la chose ne lui convenait en rien. Compte tenu de son comportement, adoucir son approche était très certainement le meilleur moyen de permettre à Yeo Woon de garder la vérité pour lui, mais elle se voyait en proie à des hésitations extravagantes, à un besoin insondable de se faire discrète, petite, invisible, pour qu'on ne la voit pas, que Yeo Woon ne la regarde pas, et que surtout il ne la force pas (à regarder). Sa déduction, en particulier la rapidité de celle-ci, la laissa terriblement confuse.
Yeo Woon secoua la tête. C'était comme de parler à un enfant qui ne voulait rien vous dire de ce qu'il avait fait comme bêtise.
Elle n'aimait pas son semblant de sourire. Elle n'aimait pas son regard, ni son menton reposant gentiment sur ses mains, ni son mutisme, et encore moins les trois hommes qui étaient sortis de sa chambre avec l'air d'avoir vu un monstre. Elle se félicita de nouveau d'avoir convoqué Mago avant d'aller rendre visite à Yeo Woon. Le sujet n'avait pas alors été le même, mais l'occasion était on-ne-peut-mieux tombée.
- Comment te sens-tu ? Enchaîna t-elle, forçant un sourire amical et compatissant.
D'un coup, elle comprenait Jae-Ji, sa contrariété de ne pouvoir accéder à la mémoire de Yeo Woon et aux informations qu'elle contenait à propos de leur existence à tous, de la raison pour laquelle ils avaient émergés de leurs tombes, et de la volonté qui les avait réveillés.
- Bien, répondit-il cette fois. Quand pourrais-je retourner sur le champ de bataille ?
Elle était de retour en terrain connu. Il avait posé la question plusieurs fois depuis qu'il était revenu. Il n'y avait rien eu sur Baek Dong Soo, pas même à sa mère, avec qui il avait pourtant passé le plus de temps depuis l'arrivée des gwishins à la Cité du lac Solitaire.
- Nous parlons surtout d'avant, lui avait-elle révélé. Et de moi. Il est très curieux de ce que j'étais autrefois. De lui, en revanche, j'avoue ne savoir presque rien. Ses réponses sont très laconiques.
Après une courte pause sous le regard attentif de Hui-Seon, elle l'avait alertée d'une voix un peu plus ferme, et désapprobatrice.
- Il a mon tempérament. Vous n'en tirerez rien s'il refuse de s'ouvrir à vous.
Tu es la mère en retard, avait alors pensé Hui-Seon, tu es celle qui veut assumer un rôle qu'elle n'a jamais pu tenir, et tu ne vois qu'un enfant. Yeo So-Ha se faisait mère-ours, reprenait le pouvoir que lui avait ôté son mari violent, désormais oublié dans une maison de la Cité, abandonné de tous, et mal vu par la majorité en raison de sa consommation excessive d'alcool et de son agressivité. Elle avait entendu les propos de Hui-Seon le jour où celle-ci avait annoncé à son fils la mort de Baek Dong Soo, mais les avait de toute évidence mis de côté.
Tu ne peux pas lui en vouloir, lui avait dit sa propre mère, en l'aidant à coiffer ses cheveux, vieille habitude qu'elles avaient sitôt repris une fois réunies, elle n'a jamais pu vivre à ses côtés ni l'élever. En face d'elle, assis à la table de ses appartements, le fils attendait sa réponse.
- Probablement d'ici demain, lui assura t-elle. L'Épée a transmis des échos dans la conscience à propos de la capture de la forteresse de Jongbang. Il reste encore quelques portions de l'armée des vivants disséminées le long des côtes et au pied des montagnes. Elle m'a signalée d'un peu de renfort serait le bienvenu.
C'était faux, mais Ran Gyeong-Ja mentirait comme elle venait de le faire, ainsi que son mari, le Requin, et tous les autres gwishins-rois et reines. Puisqu'il désire tant revenir au combat, laissons-le y aller, avait décrété Jae-Ji, avec une surveillance renforcée. Mago jouerait ce rôle à merveille. C'était la mère de Hui-Seon qui avait suggéré son nom. La gamine à l'esprit d'adulte rechignerait sans doute, peut-être parce qu'elle n'apprécierait pas la trahison que la mission sous-entendait, ou qu'elle aurait hautement conscience des risques éventuels, mais elle serait trop heureuse de pouvoir se sortir de la Cité et de sa routine quotidienne pour prendre part aux combats.
Bien entendu, la vieille femme avait émis cette conclusion avant l'excursion nocturne de Yeo Woon durant les périodes interdites, mais la perspective demeurait pertinente. On ne pouvait pas tenir un fauve en cage éternellement. Une seconde entrevue avec Chun, au cours de laquelle il avait évoqué d'autres agissements préoccupants de la part de Yeo Woon alors que celui-ci était immobilisé au sein des murs de leur guilde d'assassins pour guérison, avait achevé de la convaincre de changer de stratégie.
Relâchons la tigresse, se dit-elle, et suivons-la de très près.
Il préparait quelque chose. Hui-Seon le savait, comme on reconnait l'odeur d'un cadavre pourrissant depuis une éternité au sein d'un endroit totalement clos. Jae-Ji aussi s'en doutait. Dans un miroir où la silhouette de Yeo Woon s'était reflétée tandis qu'il se mouvait vers la table, elle avait vu quelque chose en trop, un prolongement anormal qui avait rappelé à sa mémoire les paroles de la shaman et le noir, un murmure atroce (BARI).
- Il est le Pourquoi, avait répété Jae-Ji. Il a pris une importance significative depuis que nous sommes ici. S'il refuse de nous parler, arrangeons-nous donc pour qu'il nous montre.
Hui-Seon parlait pour les morts. Jae-Ji regardait pour eux. Montre-nous, disaient-elles toutes les deux, pour chacun d'entre eux, pour éviter d'avoir à jeter un coup d'oeil par la fenêtre, d'être trop curieuses, et de voir quelque chose qui serait immédiatement regretté.
