Notes de début de chapitre.

La citation de Confucius par Dong Soo est véritablement extraite des "Analectes" (ou "Entretiens de Confucius") disponible sur Wikisource.


CHAPITRE LXXX


"La vie est faite de retrouvailles et de séparations. C'est ainsi que cela fonctionne."

(Brian Henson, "The Muppet Show Christmas Carol")


a. Ophélie

Le vingt-sixième jour du mois de Yu-Wol en l'an 1781, comme le soleil était haut et flamboyant, émettant très certainement une chaleur intolérable à propos de laquelle aucun gwishin n'était en mesure de faire le moindre commentaire puisqu'ils ne pouvaient guère la percevoir, et que la barque se traînait paresseusement vers le ponton du palais royal, Chun baissa les yeux vers l'eau cristalline, étincelante, et envisagea sereinement de s'y jeter pour tenter de s'y noyer. La chose ne fonctionnerait pas, mais l'idée persistait.

Tout le concept même de la noyade avait significativement perdu de sa superbe depuis que Chun avait appris qu'il était mort, et ne risquait donc plus de sentir sa poitrine se remplir d'eau, s'étouffer, se resserrer sur elle-même et l'amener à couler plus profond, toujours plus profond, vers cet endroit imprécis où les poissons et les algues n'étaient plus que des sensations confuses, effrayantes, des touchers imperceptibles qui contribuaient à l'angoisse. Le Lac Solitaire avait été exploré méticuleusement par des gwishins au cours des derniers mois, durant des sessions de plongée extraordinairement longues, et il apparaissait qu'au fond de celui-ci se trouvassent les ruines d'une autre ville, à la morphologie aliénée, en plusieurs points similaire à celle de la Cité.

La vieille shaman, celle que les autres surnommaient l'Oeil, disait à qui voulait bien l'entendre qu'ils "n'étaient pas les premiers, et ne seraient très probablement pas les derniers". Chun lui trouvait l'air passablement dérangée. Elle n'était pas ainsi lorsqu'il l'avait vu au cours du siège d'Hanyang, durant lequel elle l'avait examiné un long moment tandis que l'autre, la Voix, prononçait son discours après leur entrevue avec le prince héritier (le Roi). Ses yeux globuleux, énormes sur un visage marqué par les rides, étaient ceux d'un rapace, d'une chouette dont la tête était capable de se tourner entièrement.

Où qu'il se rende, Chun avait eu l'impression qu'elle pourrait le suivre, et le trouver. Elle faiblissait peut-être, mais restait puissante. Les morts étaient trop occupés à construire leur civilisation pour s'en apercevoir. C'est parce qu'elle est ainsi qu'on lui retire ses visions, avait songé Chun, en l'observant marcher un soir devant lui, dans la direction des bois et du lieu des rituels de sang, personne n'est en droit être trop puissant ici.

La barque avançait à un rythme languissant. Chun ne prêtait aucune attention au gwishin qui la menait. Le lac était un écho de Gwang Taek. La terre, celui de Ga Ok. Les comptages avaient repris, avec cette douleur exceptionnelle et nouvelle que jamais plus, oh non, jamais plus, ils ne trouveraient de réceptable au sein duquel s'interrompre. Il avait la conscience aigue d'être un vieux mécanisme brisé, ou plutôt enrayé dans son fonctionnement. Tu n'es plus qu'un seul au monde, alors que le système a toujours été un deux trois un deux trois un deux trois.

Là où auraient dû se trouver Gwang-Taek et Ga-Ok, un abîme sans fond, un lac drainé à sec, une terre dévastée. Chun avait tout fait brûler jadis, car il était ainsi, qu'il avait eu le don des flammes du ciel, des éclairs, pour incendier les forêts, tempêter contre les rois, et faire du pays son propre brasier. Un élément ne savait comment agir indépendamment des autres. Lui, Ga Ok, Gwang-Taek, avaient été aussi fusionnels et dépendants que l'étaient les gwishins-rois et reines entre eux. Chacun son expertise, chacun son domaine, et le monde pouvait continuer de se mouvoir sans risque, sans craindre les excès. Il ne savait pas où leurs cendres avaient été éparpillées.

Peu après la torture, devant sa prison, Baek Dong Soo lui avait consenti une grâce, et révélé que Gwang-Taek était allé à la mer. De Ga-Ok, en revanche, il n'avait rien dit. Depuis, Chun se perdait dans la contemplation du lac, celle de l'embouchure, de la mer quand il partait au combat ou que son bataillon évoluait près d'une côte ou d'une falaise. Il regardait vers l'endroit où le ciel embrassait la surface d'eau infinie, les vagues, où les nuages chargés de pluie s'amoncelaient, et il appelait alors, priait.

Noie-moi, conjurait-il, submerge-moi, tu es partout et nulle part à la fois, je ne le supporte pas, noie-moi. Et Gwang-Taek ne répondait jamais. Il ne parlerait plus. La lame de Chun avait traçé la mort sur sa poitrine, et le sang l'avait inondé (je ne voulais pas). Il y avait trop de choses que Chun n'avait pas voulu, mais qui étaient advenues malgré tout. Pour chacune d'entre elle, il payait à présent. Parfois, il lui semblait que le retour des morts n'était pas tant un miracle qu'une vengeance, et l'effet d'un karma mauvais, rancunier.

Il n'en connaissait pas un qui n'eût aucun remord à expier, aucun geste ou parole qu'il n'eût souhaité avoir dit. Les gwishins étaient un lac Solitaire marchant, parlant et pensant : sous leurs surfaces de peaux livides, sous leurs cheveux blancs, sous leurs veines, demeurait autre chose, une autre ville, aux bâtiments dont les murs et les tours étaient des regrets, des mots gardés secrets.

La femme, celle qui était prétendûment la Voix, lui avait fait parvenir une requête, non par le biais de la conscience, mais par messager, venu directement frapper à la porte de la demeure qu'il partageait avec d'autres généraux. Il avait observé que la procédure se généralisait depuis quelques temps déjà. À propos des rois et des reines, il entendait partout que ces derniers possédaient dans l'esprit partagé des gwishins une profondeur leur étant dédié, une sorte de niveau inaccessible à ceux n'ayant pas été nommés, Chun compris.

Ils en avaient fait vraisemblablement grand usage durant leur période d'exil au nord de Joseon, mais voilà à présent que les missives couraient les rues de la Cité, et exigeaient d'un tel ou d'un autre qu'ils se présentassent au palais pour une audience, une entrevue privée, un conseil ou une mission particulière.

- Ils se sentent menacés, avait insinué un autre général de l'armée des morts, un gaillard taillé comme un arbre centenaire, massif et lourd, mais plus petit que Chun et moins agile. Ce plan de la conscience doit avoir perdu de sa sécurité pour qu'ils se décident à mobiliser des moyens plus visibles.

Franchissant les larges portes du palais, Chun transperça le vaste et imposant couloir à coups de grandes emjambés, dépassant la salle ovale, l'allée qui menait à la salle des Trônes, où il s'était rendu pour officialisation de son statut. Point de cour sur l'île des morts : les audiences étaient réduites, les réceptions ajournées jusqu'à nouvel ordre. On ne tenait aucun banquet, ni aucune festivité. L'idée de réjouissances n'était guère inscrite dans les discussions entre dirigeants. Rois et reines de papier, de sable, de vent, pensa Chun.

Le palais était une immense plaisanterie, les trônes encore davantage. L'île des Morts était comme un lamentable jeu de mots contre lequel chacun des leurs butait invariablement, ne comprenant pas sa signification ou ses implications. C'était la vieille qui avait raison, et Chun le savait, parce que la simple perspective d'une réponse était tout ce qui constituait désormais son existence, comme il lançait des soldats à l'assaut des défenses des vivants et se demandait (pourquoi comment qui). Mais ces mêmes questionnements ne pouvaient naître que dans des conditions déterminées, et la plupart des morts ne les remplissaient pas, car ces derniers souhaitaient vivre, farcir des silences de mots devenus creux, et accomplir des choses que leur trépas leur avait daigné.

Un deux trois. Chun regardait le ciel, et n'en voulait plus du tout. Sans la mer et la terre, seul subsistait le vide.

Il trouva Yeo Woon dans ses appartements, en pleins préparatifs pour son départ vers le continent. La femme avait prévenu Chun en conséquence. Il était rentré depuis près de quatre jours des combats, une permission qui, en offrant du repos à son esprit loin des manoeuvres militaires, l'amenait à s'interroger sur d'autres sujets plus épineux et préjudiciables. Ses camarades généraux s'étaient montré plus joyeux, pour la majorité d'entre eux. Auprès de ses bataillons, Chun était général, conseiller, stratège. Sur l'île des Morts, il redevenait le vieux seigneur du ciel remplacé, l'assassin au goût sanguin, à la colère toujours grondante comme l'orage se profilant à l'horizon, le gosse à la tête de qui la mère jetait des objets.

Celle-ci devait être morte, depuis le temps. Il ne l'avait pas vue parmi les gwishins, mais redoutait d'aperçevoir un jour son visage, d'autant plus qu'il savait que ceux dont il rêvait, dont il se languissait le plus, étaient condamnés à ne jamais reparaître devant ses yeux. Voir Yeo Woon bouger lui rappelait Gwang-Taek, l'entendre parler lui remémorait Ga-Ok. Que pouvez-vous me dire de lui ? Avait demandé la Voix, et Chun avait répondu ce dont il se souvenait docilement, avec à l'esprit une ancienne litanie, une réflexion déjà toute formée, qui scandait "jamais vous ne le connaîtrez, jamais vous ne le comprendrez, vous ne pouvez atteindre le ciel où sévissent les nuages, et celui-ci sera toujours au dessus de vous".

Il connaissait Yeo Woon depuis que le garçon avait douze ans, et en dépit d'essais répétés, d'études minutieuses et d'épreuves, jamais Chun n'avait pu entrevoir ce que ce gosse avait exactement dans le crâne.

- La damoiselle, avait dit un jour Ga-Ok.

Chun avait secoué la tête, souri. Elle avait raison, mais seulement en partie. Il y avait tant d'autres choses dans la tête de Yeo Woon, des abstractions et des caprices, des illusions et des (dragons), que Chun avait cru deviner sans jamais les voir. Un temps, Chun avait cru que Woon était bâti à l'image de Gwang-Taek et Ga-Ok, des murs de silence derrière des yeux de glace, une vulnérabilité apparente dissimulant des légions de feu. Il en était l'exact opposé, et il l'avait su toute sa vie durant.

Il en faudra peu pour te mettre en miettes, lui avait affirmé son prédécesseur, regardant dans ses yeux comme Chun avait regardé dans ceux de Woon. Le fait était qu'il avait effectivement suffi de deux morts pour le réduire à l'état de presque néant. Gwang-Taek et Ga-Ok lui eussent-ils survécu, ils auraient été heureux et sains d'esprit, nul doute.

Mais maintenant que Baek Dong Soo était passé de vie à trépas, de la manière la plus brutale possible, et que Chun considérait son héritier comme celui-ci passait d'une pièce à l'autre de ses appartements après ne lui avoir accordé qu'un coup d'oeil méprisant et distrait, comme il répondait aux questions de sa mère, venue lui faire ses adieux, et semblait s'affairer pour un rien, car il n'y avait presque aucun bagage à emmener sur le champ de bataille, si ce n'était à la rigueur quelques vêtements et objets absolument nécessaires, introuvables ailleurs, ce qui se résumait à peu, il discernait les formes déplaisantes qu'il avait déjà vu auparavant, dans un éclat de vérité sombre, durant lequel Yeo Woon, baissant sa garde, avait montré une part de ce qu'il y avait sous son masque et derrière l'écran de tristesse de ses yeux.

Allez-vous-en, avait-il articulé, son couteau sous la gorge de Chun, et malgré lui, il se souvenait encore du froid de la lame, de la nuit où il avait trouvé le gamin dans le couloir de ses appartements, peu de temps après avoir été blessé par Baek Dong Soo, et de ce départ de feu dans la salle du trône, quelques jours après avoir été nommé seigneur des hommes à la place de Dae-Ung. Personne n'avait pu lui expliquer la raison précise de l'origine des flammes, mais des tentures avaient été consummées entièrement, une partie des murs noircies, et la fumée avait été si dense qu'elle était demeuré de longues heures dans la pièce malgré une aération générale.

Il posa les yeux sur les mains de Yeo Woon alors que celui-ci traversait de nouveau la pièce principale, en un flottement de blanc froid. Chun se demanda si la cicatrice de la blessure qu'il s'était infligé il y avait de cela des années était encore visible (tu as fait quelque chose de stupide). Pas de stupide. De fou. Chun avait été son propre déséquilibre, mais il savait reconnaître un chaos plus grand que le sien, au point que par moments il regrettait de ne pas avoir tué la fille au tatouage dans le dos, ou même Baek Dong Soo, pour voir se déchaîner sur le monde un nouveau genre de tempête, pour véritablement voir ce qu'il y avait en dessous, à l'arrière des yeux de Yeo Woon.

Avec Baek Dong Soo, sans Baek Dong Soo. Un ou deux, un deux, et Chun pour admirer le spectacle, soit trois. Depuis l'exécution de l'élève de Gwang-Taek, il oscillait entre les deux options.

La mère de Yeo Woon lui jeta un regard peu sympathique, ce auquel il renvoya son plus beau rictus moqueur. Elle était presque aussi grande que son fils, et aussi rigide dans sa posture et ses manières. Chun devait admettre qu'il n'avait en aucun cas envisagé la possibilité que le goût de Woon pour les arts du combat lui fut venu de celle-ci. Le père n'était pas là, mais il n'y avait rien d'extravagant dans son absence.

Chun se doutait que Woon refusait de le voir et de lui parler. Il aurait agi de même avec sa propre mère. Il s'étonnait que le gosse l'eût même autorisé à lui rendre visite. Au palais, lorsque Chun était venu pour quelques réunions d'Assemblée des Morts et conseils de guerre, il n'avait fait que le croiser de loin, et jamais Yeo Woon n'était venu lui adresser spontanément la parole, l'évitant avec une habileté digne de ses talents aux arts martiaux.

Chun n'en prenait guère ombrage : il avait contribué à exacerber de telles tendances, et son enseignement portait ses fruits, bien qu'ils eussent été pourris et vilains.

- Gyo Hui Seon m'a fait mander, annonça t-il, comme convenu avec cette dernière. J'en profite pour venir te faire mes adieux, et te souhaiter bonne fortune.

Aucune réponse ni aucun remerciement ne lui parvint. La mère prit l'air gêné, et Chun se demanda si la Voix ne lui avait pas également demandé de garder un oeil sur son fils et de reporter toute conduite inhabituelle. Yeo Woon disparut dans sa chambre, visiblement pour y récupérer des affaires. Chun l'y suivit. Un autre serviteur était également présent, dont la fonction paraissait uniquement de servir de décoration négligeable et de regarder autour de lui de façon hésitante. Lui et la mère demeurèrent dans la pièce principale.

Dans son opulente chambre royale, Woon s'était plongé dans la lecture d'un document quelconque. Il ne lisait pas vraiment. De cela, Chun en était certain.

- Les choses ont bien changé depuis que tu es venu me voir en prison, n'est-ce pas ? Reprit-il, dans une dernière tentative parfaitement et volontairement maladroite. À présent, c'est l'inverse, et te voilà devenu roi. Quoi que le mot veuille dire.

Le rempart encore, contre lequel il s'était écrasé bien d'autres fois. Eût-il été moins habitué, il aurait sans doute perdu patience. La chose s'était déjà produite auparavant, et encore aujourd'hui, la mort n'avait pas alterné le flamboiement de ses nerfs en constatant que Woon gardait obstinément le silence. Chun laissa tomber les formalités.

- Tu m'as dit de tenir l'armée prête. T'en souviens-tu ?

- Je m'en souviens.

Il mentait. Il y avait de la raideur dans ses mouvements, quelque chose de nouveau qui n'était pas totalement à lui. Chun se posa la question de la fissure que la mort de Baek Dong Soo avait entraîné, jusqu'où allaient ses racines.

- Que vous a dit Hui-Seon exactement ?

Chun, instictivement, opta pour la sureté de l'authenticité, car l'heure des mensonges et des dissimulations était depuis longtemps terminée.

- Rien. Elle pose beaucoup de questions, en revanche.

- Sur vous ?

- Sur toi.

- Et que lui répondez-vous ?

Mens-moi, le défiaient ses yeux, ose, vas-y, mens-moi, parle-moi de la personne plus haute que la montagne et le ciel, ôte l'épée de mon cou. Temps de tonnerre et fracas de la foudre, puisque la couronne était sur la tête de Woon désormais, et n'irait plus jamais à Chun.

- La vérité, asséna t-il en haussant les épaules. Ce qu'elle veut savoir.

- Et que veut-elle savoir ?

- Tout, me semble t-il. Elle et la vieille femme sont très curieuses à ton propos. Il me semble que je n'ai pas à t'expliquer pourquoi.

Le mot retentit dans la pièce, gonfla comme un nuage. La Voix ne lui avait rien caché de ses intentions, ni de ses inquiétudes, pas davantage que la shaman. Il est au centre de tout, disaient-elle, et il nous répudie. Elles ne le connaissaient pas comme Chun, et malgré ses dires et ses récits, Chun ne l'avait jamais vraiment connu non plus. La seule personne qui eût pu apporter des réponses à leurs questionnements et faire fléchir Yeo Woon était morte, tête tranchée par le bourreau.

Il y avait une raison pour laquelle celui-ci voulait retourner à tout prix sur le continent, et ce n'était pas la guerre, oh non, c'était la soif de trouver un trésor qui le tenaillait, l'angoisse de creuser la terre de ses mains, de chercher le (corps). C'était ce que Chun avait voulu faire après sa résurrection, après que Gyo Hui Seon l'ait vu se lever et l'ai laissé seul, errant entre les arbres, pour jouer son rôle.

Baek Dong Soo vivant, Woon avait été Gwang Taek et Ga-Ok, mais maintenant que le premier était décédé, c'était l'instruction de Chun qui prévalait, car son éducation avait toujours été celle de la mort, et c'était précisément ce dont avait besoin son successeur.

Il ne servait à rien de demander comment il se portait, ni de lui parler du beau temps ou d'une autre futilité du même genre. Les bonnes questions, songea Chun, car il était un assassin, et avait très vite appris à frapper aux bons endroits.

- Quelle manière as-tu choisi ? Demanda t-il alors.

De surprise, les yeux de Yeo Woon se plissèrent.

- De quoi parlez-vous ?

(il le sait il le sait il le sait il évite c'est tout)

- Je crois que tu le sais, répondit-il sans urgence. Entre deux questions, elle m'a raconté comment tu étais mort. L'Épée de Baek Dong Soo dans ton coeur, et la cicatrice sur sa poitrine.

Il la désigna du doigt. Il vit l'orage sur le visage de son héritier, la superbe tempête qu'étaient sa colère et son chagrin.

- J'ai brisé mon propre serment, reprit-il. J'ai choisi ma façon de mourir, en protégeant celle que je croyais être ma fille. J'ai toujours su que tu ferais de même. Il n'y avait guère de meilleur moyen, après tout, pour s'assurer qu'il soit à toi pour le restant de ses jours.

Vint la consternation, l'indignation. Chun en savait peu, mais il en savait assez, car il avait vu ce qu'il fallait.

- Vous avez perdu l'esprit, grinça Woon.

- Moi ? Pas plus qu'auparavant, dit-il simplement. Toi, en revanche...

- Je l'ai fait parce qu'il n'y avait pas d'autre alternative, le coupa Yeo Woon. Je n'avais pas le choix.

- Oh, tu en avais des tas d'autres, objecta Chun. Les soldats, l'arrestation puis la sentence à mort, la fuite. Les options ne te manquaient pas. Mais aucune n'était comparable à celle de te tuer avec l'épée de ton ami, n'est-ce pas, et sous ses yeux, qui plus est ? Tu peux mentir aux autres tant que tu le souhaites, mais toi et moi sommes de la même espèce.

- Taisez-vous.

(encore un peu, encore un tout petit peu pour que le masque se rompe)

- Tu voulais qu'il se souvienne de toi pour toujours, et la culpabilité peut durer une éternité, suffisamment longtemps pour en faire ton prisonnier. Tu t'es fait son bourreau en devenant sa victime. Tu l'as merveilleusement emprisonné. Il fallait bien qu'il te tue, pour que tu puisses le posséder à vie. Je gage que tu as été dévasté en apprenant que quelqu'un d'autre avait raccourci son joli cou ? Un cou qui, par voie de fait, était à toi, et que tu aurais voulu trancher toi-même, dans une caricature de vengeance sentimentale ? Ai-je tort, Woon ? Demanda t-il. Va-tu me regarder dans les yeux et me mentir à ton tour ?

Un bref instant, il crut avoir gagné, que tout allait s'effondrer, et que Yeo Woon allait se mettre à hurler, sortir un couteau de derrière son dos et l'attaquer. À peu de choses près, il se trompa, dans le sens où son héritier était comme lui, mais pas totalement, et avait toujours été bien meilleur et plus subtil dans ses approches. En silence, Woon contourna tout d'abord son lit, laissant tomber sur le matelas le feuillet qu'il ne lisait pas.

Il vint à sa hauteur, les yeux vides, le visage inexpressif. Il ne fit rien dans un premier temps, mais Chun se tint prêt. Puis, comme il semblait s'être passé des heures, les mains de Woon, venue de nulle part, l'agrippèrent soudainement, avec une sauvagerie monstrueuse, ses cheveux et ses vêtements, et le tirèrent vers la fenêtre grande ouverte de la chambre.

Chun résista, se démena comme un beau diable contre sa prise, poussa un rugissement et n'y crut pas pendant un battement de coeur, car Woon était trop fort tout à coup, son étau était celui du fer, implacable, inflexible. Il sentit le vent à des endroits de sa peau lorsqu'il se retrouva avec la moitié du corps suspendue dans le vide, comme Woon venait de le plaquer contre le rebord de la fenêtre et y poussait sa carcasse, l'y tenait fermement, follement, ses lèvres retroussées découvrant ses dents, et n'y avait-il pas là quelqu'un juste derrière lui, une forme décharnée et hideuse, un amas de doigts et de paupières (non non non non non), de regards ouverts dans le noir, dont l'apparition instantanée arracha à Chun toute l'envie de combattre, remplacée par l'urgence de s'enfuir, de se laisser tomber à bas de la fenêtre, de se disloquer plutôt que d'avoir à affronter (ça).

- Woon ! L'appela t-il, mais c'était en vain, car il avait titillé le mauvais dragon, et celui-ci avait beaucoup grandi depuis la dernière fois qu'il l'avait vu.

- Quoi ? Se moqua celui-ci, alors que sa bouche se tordait en un sourire horrible, déplacé, complétement dément. Vous pensiez que j'allais vous frapper ? Vous mettre un couteau sous la gorge ? Vous jeter des objets à la tête, comme votre folle furieuse de mère ?

(pas ça)

(comment le sait-il ?)

Chun ne put lui cacher ni sa stupéfaction, ni son effroi sincère à cette dernière mention. Personne ne savait. Personne n'avait jamais su. Il entendit vaguement de l'agitation dans la chambre, des cris, puis les bras de Woon furent saisi par d'autres mains, tirés en arrière, le forçant à lâcher Chun. Comme celui-ci se redressait en hâte, il reconnut la mère de Woon et le serviteur de la pièce principale.

- Que s'est-il passé ? S'exclama la première, levant les yeux vers son fils, ses doigs serrés autour de son bras.

Et moi qui pensais que Baek Dong Soo était l'impulsif, songea Chun, et l'idée, combinée au choc, le fit éclater de rire. Les trois autres le dévisagèrent avec colère, Woon encore plus. Le contact de sa mère semblait agir en menottes. Elle lui caressait le bras, touchante de gentillesse et de naïveté, et se mit à lui parler doucement. Chun trouva assez de compassion pour la plaindre.

Elle n'avait aucune idée de ce qu'elle avait mis au monde. Elle n'était pas la seule, mais il était plus facile de s'attendrir face à sa situation, car elle était morte avant d'avoir pu s'en rendre compte. Profitant de leur brève inattention, Chun rajusta ses vêtements, et décréta qu'il avait vu le nécessaire.

- Je m'en vais, déclara t-il, s'échappant, laissant Woon seul pour se défendre.

Il alla droit chez Gyo Hui Seon, et lui avoua toute la vérité.


b. Pétrichor

Dans le courant de l'été 1758 avait éclaté une averse terrible, tonitruante, comme le pays en connaissait quelques fois au cours de ces périodes où la chaleur se dilatait à l'image d'une plaie infectée de poison, provoquant dans le ciel des bouleversement d'air et d'humeurs. Elle avait été aperçue au loin, grondement de nuages sombres et de vent violents, à la fin de leur entraînement de la matinée. Se précipitant vers eux, le déluge les avait atteint en milieu d'après-midi, peu de temps avant sinsi, tout d'abord sous la forme de gouttelettes timides, indécises et rares, puis, prenant confiance en sa propre souveraineté, en tant que rideau de pluie abondant qui, s'écrasant sur le sol brûlant, s'évaporait en un souffle de fumée et s'engouffrer dans les sillons de la roche et de la terre.

Il y avait eu d'autres orages depuis, mais aucun n'avait jamais été aussi semble à ce dernier. Il possédait dans l'esprit de Woon des marques uniques, une odeur d'eau chaude, de plantes fraîches, le bruit des bourrasques contre les murs de la salle d'étude et du dortoir, le roulement du tonnerre et les éclats fulgurants de la foudre, des teintes de gris et de noir. Le bras de Dong Soo contre le sien, alors qu'ils avaient entrepris de relire leur leçons, et finalement se trouvaient trop distraits et trop anxieux pour mener à bien leurs exercices d'apprentissage.

Sa-Mo, Jang-Mi et Min-So les avaient rejoints, et Woon se rappelait que cette dernière avait le teint blanc et l'air un peu plus horrifié à chaque fracas de l'orage. Même Sa-Mo, qui prétendait en avoir vu d'autres, avait sur le visage une expression inquiète. Il craignait qu'un éclair s'intéresse un peu trop à leur petit camp, et décide d'en frapper l'un des bâtiments, ou un arbre proche, alimentant ainsi un feu de forêt.

Dong Soo avait commencé par railler les appréhensions de ses camarades, mais il avait terminé par se taire et écouter attentivement chaque fois qu'un éblouissement illuminait l'extérieur de la bâtisse, suivi peu après du craquement des nuages les uns contre les autres.

- Il se rapproche, avait dit Cho-Rip après un moment, ayant alors complétement lâché ses notes pour tenter de localiser précisément où était situé le gros de la tempête.

Il faisait si noir qu'ils avaient été obligés d'allumer des bougies. Le vent faisait trembler la porte, les murs, le toit. L'entraînement de l'après-midi avait été annulé, et Sa-Mo attendait une évolution du temps pour leur permettre de sortir à nouveau. S'il avait été de prime abord irrité par la décision, Woon s'y était néanmoins plié comme de coutume, et avait suivi le mouvement lorsqu'on leur avait enjoint de profiter de ce repos imposé pour apprendre le contenu de leurs enseignements théoriques.

Cho-Rip n'avait pas dissimulé son plaisir à cette perspective. Il n'était pas mauvais combattant, mais bien meilleur dès qu'il s'agissait de retenir les principes du confucianisme ou l'histoire du pays. Il raflait les notes les plus élevées en la matière, surpassant même Woon et Dong Soo. Ce dernier rechignait toujours un peu durant les classes, mais son excellente mémoire lui valait d'être bien classé, et de s'en sortir durant les épreuves sans trop de dommages.

Quant à Woon, il appliquait face aux savoirs théoriques la même rigueur qu'en pratique, mais ne se plaisait jamais autant qu'une fois dehors, libre de courir et de jeter parfois un coup d'oeil par dessus son épaule afin de jauger où en était Dong Soo.

La tempête avait duré toute la nuit, ruinant le sommeil de certains des garçons, ainsi qu'une bonne partie de la matinée suivante. Pendant le petit déjeuner, l'un d'eux avait passé le bras dehors, estimant qu'il y avait là une excellente manière de prendre la mesure de la violence du temps. Sa peau avait été trempée de suite.

- Tes yeux ne te suffisent pas ? L'avait raillé Dong Soo.

Rester en intérieur sur le long terme ne lui convenait pas davantage que Woon. En outre, au cours de la soirée précédente, Byeong-Cheol et sa clique, soit Jae-Jin et Do-Hyun, les deux benêts lui tenant lieu de sbires et de camarades proches, avaient trouvé malin de se moquer de sa confusion face à un extrait des Analectes leur ayant été confié pour analyse pendant leur dernière leçon.

- Je ne comprends pas, protestait-il auprès de Cho-Rip, tournant et retournant les pages, cherchant une citation qui pût aider son argumentation. Il n'est écrit nulle part que c'est absolument nécessaire.

Cho-Rip avait levé les yeux au ciel, soupiré. Woon devait admettre pour sa défense qu'il semblait s'être embourbé dans le sujet avec Dong Soo depuis déjà un moment. Il n'était arrivé qu'en fin de débat, après avoir été étudier seul dans le dortoir, au calme. Lorsque la salle d'étude était ainsi surpeuplée, toute notion de concentration et de silence absolu devenait tragiquement obsolète.

- C'est une condition qui fait partie du système, Dong Soo-yah, répliquait Cho-Rip, sur un ton où l'agacement prenait le pas sur son habituelle patience. C'est comme ça, voilà tout. On ne te demande pas de la discuter, simplement de l'accepter pour devenir un homme honorable.

- Il n'y a aucune mention d'honneur là-dedans, reprit Dong Soo, qui se crispait toujours dès qu'il était contredit. Il est juste écrit "Les cinq relations sociales sont celles qui existent entre le prince et le sujet, entre le père et le fils, entre le frère aîné et le frère puîné, entre le mari et la femme, entre les amis". C'est une énumération descriptive, rien d'autre.

Cho-Rip avait commencé à se masser les tempes. Woon, ayant pris place à côté de Dong Soo, n'avait rien ajouté pour contribuer à la discussion. Ce n'était ni de son goût, ni son penchant que de se lancer dans de grandes conférences. À l'inverse, Dong Soo et Cho-Rip, si lancés sur la bonne thématique, pouvaient s'écharper des heures durant sans se lasser, et parfois même se fâcher intensément, inversant alors les rôles traditionnels dans leur dynamique et faisant de Woon leur intermédiaire.

Il s'était très rapidement fatigué de cette fonction, et ne prenait dès lors plus part à aucune altercation verbale quelle qu'elle fut. Il considérait de plus qu'il avait déjà assez de points de mésentente avec Dong Soo pour allonger la liste de ses griefs.

- Ce n'est pas dit explicitement, mais c'est tout comme, avait affirmé Cho-Rip. Cela permet de préserver l'harmonie.

- En quoi se marier permet de préserver l'harmonie ? L'avait vivement contre-carré Dong Soo.

- Parce que c'est une des cinq relations qu'un homme honorable doit respecter et glorifier. Ne pas se marier est une cassure du système, et par conséquent une rupture de l'harmonie. Je te l'ai déjà expliqué, Dong Soo-yah.

- Tu perds ton temps, Cho-Rip-ah ! Était intervenu Byeong-Cheol depuis une autre table. Tu ne peux pas faire comprendre quelque chose à quelqu'un qui n'a pas l'intelligence de vouloir apprécier la réalité des choses.

Dong Soo s'était tourné vers lui, fulminant de colère.

- Répète, pour voir ?

- Assez ! Les avait admonestés sévèrement Sa-Mo. Vous êtes ridicules ! Remettez-vous à vos leçons, tout de suite !

Ce n'était pas les premières piques de Byeong-Cheol, et certainement pas les dernières, puisqu'en viendraient des plus douloureuses, mais surtout des plus efficaces, à mesure que Dong Soo deviendrait meilleur, plus fort, plus rusé aussi.

Les explications de Cho-Rip n'y avaient rien fait. Dong Soo persistait dans son enchevêtrement de questionnements existentiels et dans la remise en cause du principe des cinq relations. Au début, Woon avait trouvé son obstination absurde et mal avisée, mais une relecture plus soutenue de l'extrait évoqué, auquel s'étaient greffées rapidement les remarques faites par Dong Soo, avait éveillé des appréhensions étranges, désagréables pour la plupart, sérieusement intriguées pour les autres (entre le mari et la femme en quoi se marier permet de préserver l'harmonie entre le mari et la femme).

Le lendemain, irrité tant par le mauvais temps, l'impossibilité de défoulement en extérieur qu'il impliquait, par son échange avec Cho-Rip et l'observation narquoise de Byeong-Cheol, Dong Soo n'était pas loin de s'être transformé en despote. Même Cho-Rip avait eu l'air encore contrarié, et s'était plongé dans les études en silence. La pièce avait alors semblé un orage domestique, un autre genre de tonnerre sur le point d'éclater. De temps à autre, Woon avait senti le regard de Dong Soo se posant sur lui, en une sorte d'interrogation muette.

Il n'y avait apporté de soulagement que bien plus tard, en début de soirée, alors que Dong Soo avait migré dans le dortoir, ne supportant pas l'atmosphère tendue de la salle d'étude, le mutisme pleins de reproches de Cho-Rip, la surveillance de Sa-Mo et les coups d'oeil mi-anxieux, mi-impatients de leurs camarades, curieux de voir s'il allait finir par faire une scène ou non. Il avait acquis sa réputation par ses énervements rapides et ses réactions sanguines. Les autres l'attendaient au quart de tour.

Sur son lit, Dong Soo était allongé, adossé contre le mur, le nez dans ses annotations. Son écriture persistait à vouloir flancher vers le bas des pages, et parce qu'il rédigeait toujours trop vite, ses commentaires étaient souvent raturés, dans le pire des cas résolument incompréhensibles, si ce n'était pour lui-même. Woon avait cessé de compter le nombre de fois où il lui avait demandé ses notes pour comparaison : il les lui donnait désormais de manière totalement spontanée, sans même que Dong Soo ait besoin de les quémander.

Il se tournait plus rarement vers Cho-Rip, bien que celui-ci eût une plume et un style absolument impeccables et fournis en détails. Je préfère quand c'est toi, lui avait-il confié discrétement, en lui rendant un jour ses notes, il y a toujours l'essentiel, et tu ne perds pas dans des anecdotes. Woon ne lui avait pas avoué qu'il avait retiré une certaine satisfaction de son compliment.

Il se plaisait immanquablement à entendre Dong Soo reconnaître à demi-mot ses habiletés aux arts martiaux, mais continuait de se surprendre à apprécier encore davantage lorsque celui-ci louait son esprit. Il lui arrivait de songer qu'il aurait été sincèrement mortifié d'être considéré comme un idiot par Dong Soo, bien plus que par Cho-Rip, alors même que le premier était régulièrement tancé pour ses bêtises.

En passant le seuil du dortoir, Woon avait noté la façon dont la mâchoire de Dong Soo était crispé, ses lèvres pressées férocement l'une contre l'autre. Les premiers temps, Dong Soo le regardait inlassablement avec cette expression de colère et de jalousie. Mais quatre années allaient s'achever au camp d'entraînement, et Woon voyait d'autres choses dans ses yeux, infiniment plus opaques et nébuleuses que l'irritation ou la rivalité. Ces dernières semblaient s'adresser au reste des garçons, remplacée par une moue éventuellement boudeuse de temps en temps, que Dong Soo n'affichait guère plus qu'un instant.

En revanche, les regards en biais proliféraient. Woon ne parvenait pas à les expliquer, pas plus qu'il ne justifiait les siens, ou la sensation réconfortante qu'il éprouvait lorsque Dong Soo, entendant une insulte ou une remarque désobligeante à propos de Woon, réagissait aussitôt par la violence. Ces derniers temps, sa brutalité gagnait en radicalité. Sa-Mo pouvait bien sévir, que Dong Soo ne changeait pas de conduite. Les punitions paraissaient au contraire le rendre encore plus rancunier.

Dong Soo n'avait pas dit un mot à l'approche de Woon. Celui-ci avait soupçonné qu'il avait escompté une énième vague de reproches sur son attitude.

- Je pense que tu as raison, avait lâché Woon, se tenant debout près du lit, bras croisé, comme pour se protéger d'une éventuelle riposte cinglante.

Dong Soo avait daigné lever les yeux de son papier, et l'interrogation du début était revenue, mêlée de supplique.

- Tu le penses vraiment ?

Woon avait haussé les épaules, davantage pour minimiser l'ampleur du tumulte causé par la façon dont Dong Soo l'avait alors regardé que pour exprimer sa propre indifférence.

- Oui, avait-il répondu. Je ne crois pas que le mariage soit primordial pour maintenir l'harmonie. Je crois que c'est ce que Confucius pense, et que si quelqu'un voit les choses autrement, il en a le droit, sans pour autant que son opinion ne soit pas aussi pertinente.

- Ce n'est pas ce que dit Cho-Rip.

- Uniquement parce qu'il croit en cette doctrine, lui avait rappelé Woon. Tu n'es pas obligé de t'y conformer si tu ne le veux pas. Sa-Mo ne s'est jamais marié, et il me semble qu'il a toujours été un homme honorable. Même chose pour l'épée sacrée.

Dong Soo avait paru ingérer l'information, la disséquer intimement, puis il avait adressé à Woon une expression de sincère gratitude.

- Merci, avait-il dit, et Woon avait été de retour quatre ans plus tôt, dans ce même dortoir, alors qu'il aidait Dong Soo à apaiser la douleur que lui causait la cicatrice infligée par la lame de Chun en changeant ses bandages et en appliquant des aiguilles comme il l'avait appris, et vu le médecin le faire.

Woon n'avait pas su quoi répondre. Il avait posé une main sur l'épaule de Dong Soo, et l'avait serrée brièvement. Il avait été sur le point de rejoindre la salle d'étude lorsqu'il avait senti la pression des doigts de Dong Soo s'enroulant autour de son poignet, prison douce de chair et de sang, capable de percevoir les battements de son coeur (garde-moi).

- Woon-ah, je ne veux pas me marier, avait dit Dong Soo, levant les yeux vers lui, et il avait eu cette brume dans son regard, ce nuage que Woon ne déchiffrait pas encore, ou tout du moins à un niveau inconscient, secret.

Son premier réflexe, fondé sur l'incompréhension et l'hésitation, avait été foncièrement stupide.

- Et les filles ? Avait-il demandé. Chaque fois qu'il en passe une sous ton nez, tu te retournes pour la suivre.

Dong Soo avait eu un sourire en coin, vaguement semblable à celui de Woon parfois.

- En effet, lui avait-il concédé, avant de répéter : mais je ne veux pas me marier, Woon-ah. Vraiment. Je ne veux pas. Ça ne m'intéresse pas. Je me fiche de Confucius et de l'harmonie.

Il avait penché la tête, sa joue s'était appuyée contre le dos de la main de Woon. Il avait eu trop de choses dans la pièce tout à coup, trop d'implications et de sous-entendus, trop pour que Woon puisse les maintenir en paix.

Peut-être que Dong Soo savait déjà à ce moment-là, qu'il avait dit ces mots délibérément, espérant que Woon se pencherait à son tour, presserait ses lèvres contre les siennes, goûterait à son baiser, se laisserait enlacer et allonger sur le lit, toucher et révérer, accepterait d'avoir son corps sur lui, sous lui, contre lui, de voir ce qu'ils étaient ensembles, ce qu'ils pourraient devenir ensembles. Ils étaient déjà quelque chose, à l'époque.

Mais plus avait semblé terrifiant à Woon, dangereux même, et face aux yeux un peu humides de Dong Soo, un regard qu'il évitait déjà, non parce qu'il ne l'aimait pas, mais parce qu'il avait l'impression qu'il le transperçait comme un millier de lames, il avait libéré sa main, et s'était enfui, respirant l'odeur de la pluie et de l'orage.

Woon en avait de nouveau l'esprit enivré près de deux décennies plus tard, comme le navire du Requin voguait sur la mer de l'ouest et les amenait, lui et Mago, vers le continent et les vivants. Mais Dong Soo était mort, à présent, et Confucius, l'harmonie, l'honneur, le mariage, tout était parti avec lui, en fumée, réduit en cendres. Son corps a été brûlé, avait dit le roi. Les flammes voulaient dire que le retour était impossible. Le feu annulait tout, détruisait tout.

Woon s'était échappé des années auparavant, l'avait fui, et désormais, Dong Soo lui rendait coup pour coup, s'évadait à son tour de son étreinte et de son amour, se refusait à lui. Les miroirs étaient pleins d'yeux. Chun avait raison, et Woon regrettait de ne pas avoir pu le contempler chutant vers le sol, se brisant là, en bas. Il aurait sans doute été une parfaite image de sa propre raison, dont il avait conscience que les recoins s'émiettaient paisiblement, laissant place à tout ce qui avait existé du temps où il vivait sous le joug de son père, sous les raclées et la fureur.

Laisse-toi aller, lui conseillait le Murmure, tout ira bien, laisse-toi aller, lâche prise, nous sommes là pour toi. Hui Seon et Jae-Ji étaient en retard. Les yeux du miroir envoyaient Dong Soo-de-dos et le chaton. Woon ne voulait rien d'autre.

- C'est comme à Sokcho, n'est-ce pas, maître ? Lui lança Mago d'un ton faussement enjouée, en s'appuyant contre la rembarde du bateau.

Non, pensa Woon, ce ne sera plus jamais comme à Sokcho. Au loin, les nuages grossissaient, et la tempête promettait d'être belle.